L'élection de Trump et le délitement de l'ordre capitaliste mondial

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Que peut attendre le monde de la nouvelle administration Trump aux États-Unis ? Alors que dans le monde entier les élites politiques traditionnelles affichent consternation et anxiété, le gouvernement russe et les populistes de droite en Amérique et dans toute l'Europe voient l'histoire prendre leur parti. Et alors que des entreprises d'envergure mondiale (telles que celles de l'industrie automobile) craignent maintenant des représailles si elles ne produisent pas aux États-Unis, les Bourses et les instituts économiques, qui étaient initialement confiants, s'attendant à une augmentation de la croissance pour les États-Unis et même pour l'économie mondiale sous Trump. Quant à Monsieur le Président en personne, il est régulièrement en contradiction non seulement avec sa propre nouvelle administration mais aussi avec lui-même. L'OTAN, le libre-échange ou l'Union européenne peuvent être qualifiés d'"essentiels" dans une phrase et d'"obsolètes" dans la suivante.

Au lieu de participer à cette tentative de voir dans une boule de cristal ce que sera la politique de l'État américain dans un avenir proche, nous essaierons ici tout d'abord d'analyser pourquoi Trump a été élu Président alors que les élites politiques traditionnelles établies n'en voulaient pas. De cette contradiction entre ce que Trump représente et les intérêts de la classe dominante américaine comme un tout, nous espérons poser des bases plus solides afin de donner quelques premières indications de ce qui peut être attendu de cette présidence, sans tomber dans une spéculation excessive.

Le dilemme du Parti républicain

Ce n'est pas un secret que Donald Trump est considéré comme un corps étranger dans le Parti républicain qui l'a investi pour l'élection à la Maison Blanche. Il n'est ni assez religieux ou conservateur pour les fondamentalistes chrétiens qui jouent un rôle si important dans ce parti. Ses propositions de politique économique, telles qu'un programme d'infrastructure organisé par l'État, le protectionnisme ou le remplacement de "l'Obamacare" par une assurance sociale pour tous et étatisée, sont des anathèmes pour les néo-libéraux qui ont toujours de l'influence dans les cercles républicains, comme c'est aussi le cas dans le Parti Démocrate. Ses plans de rapprochement avec la Russie de Poutine l'opposent au lobby de l'armée et du renseignement, très puissant tant dans le Parti républicain que dans le Parti démocrate.

La candidature de Trump à la présidence a été rendue possible par une révolte sans précédent des membres et des sympathisants républicains contre leurs leaders. Les autres candidats, qu'ils soient venus du clan Bush, des évangélistes chrétiens, des néo-libéraux ou du mouvement Tea Party, avaient tous été discrédités par leur participation ou leur soutien à l'administration de George W. Bush qui a précédé celle d'Obama. Le fait que, face à la crise économique et financière de 2007-08, un président républicain n'ait rien fait pour aider des millions de petits propriétaires effectifs ou potentiels - qui dans de nombreux cas avaient perdu en même temps leur emploi, leur maison et leurs économies - alors qu'il renflouait des banques avec de l'argent public, était impardonnable pour les électeurs républicains traditionnels. De plus, aucun des autres candidats n'avait autre chose à proposer, sur le plan économique, que de poursuivre ce qui n'avait pas pu empêcher le désastre de 2008.

En fait, la rébellion des électeurs républicains traditionnels s'est dirigée non seulement contre leur direction, mais aussi contre certaines des "valeurs" traditionnelles du parti. Ainsi, la candidature de Trump n'a pas seulement été rendue possible, elle a été pratiquement imposée à la direction du parti. Bien sûr, celle-ci aurait pu l'empêcher - mais seulement au risque de s'éloigner d'une grande partie de sa base voire même de diviser le parti. Ceci explique pourquoi les tentatives de contrecarrer Trump n'ont été que timides et inefficaces. Finalement, le "Grand Old Party" a été obligé d'essayer de conclure un "marché" avec l'intrus de la côte est.

Le dilemme du Parti démocrate

Une révolte similaire a eu lieu au sein du Parti démocrate. Après huit années d'Obama, la croyance dans le fameux "oui nous pouvons" ("oui nous pouvons" améliorer la vie de la population dans son ensemble) avait sérieusement décliné. Le leader de cette rébellion était Bernie Sanders qui se dit lui-même "socialiste". Tout comme Trump du côté républicain, Sanders était un nouveau phénomène dans l'histoire moderne des démocrates. Non que les "socialistes" en tant que tels soient un corps étranger au sein de ce parti. Mais ils en font partie en tant que minorité parmi d'autres, qui soulignent les revendications de pluralité multiculturelle au sein de ce parti. Ils sont considérés comme éléments étrangers quand ils revendiquent le droit de présenter leur candidature au Bureau ovale. Que ce soit sous Bill Clinton ou Barack Obama, les présidents démocrates contemporains ont combiné une touche de protection sociale avec des politiques économiques fondamentalement néo-libérales. Une politique économique étatique directement interventionniste à caractère fortement "keynésien" (telle que celle de F.D. Roosevelt avant et pendant la Seconde Guerre mondiale) est aujourd'hui un anathème tant pour la direction démocrate que la direction républicaine. Ceci explique pourquoi Sanders n'a jamais fait secret du fait que ses politiques sont plus proches sur certaines questions de celles de Trump qu'elles ne le sont de celles d'Hillary Clinton. Après l'élection de Trump, Sanders lui a immédiatement apporté son soutien dans la mise en œuvre de son projet d'"assurance pour tous".

Cependant, contrairement à ce qui s'est produit chez les républicains, la révolte dans le Parti démocrate a été écrasée avec succès et Clinton investie sans encombre à la place de Sanders. Cela a réussi non seulement parce que le Parti démocrate est le mieux organisé et contrôlé des deux partis mais aussi parce que l'élite de ce parti avait été moins discréditée que son équivalent républicain.

Mais paradoxalement, ce succès de la direction du parti n'a fait que paver le chemin de sa défaite aux élections présidentielles. En éliminant Sanders, les démocrates ont écarté le seul candidat qui avait de bonnes chances de battre Trump. Le Parti démocrate a réalisé trop tard que Trump serait l'adversaire, et qu'il avait sous-estimé son potentiel électoral. Il a aussi sous-estimé le degré de discrédit d'Hillary Clinton elle-même. Cela était surtout dû à son image de représentante de "Wall Street", des "oligarchies financières de la côte est" - communément vues comme les principaux "coupables" et en même temps les principaux bénéficiaires de la crise financière. En fait, elle avait fini par être identifiée à la catastrophe de 2008 presque autant que la direction républicaine elle-même. La suffisance arrogante de l'élite démocrate et son aveuglement envers la colère et le ressentiment populaires montants devaient caractériser l'ensemble de la campagne électorale de Clinton. Un exemple de cela a été sa dépendance unilatérale aux médias de masse les plus traditionnels, alors que l'équipe de campagne de Trump utilisait à fond les possibilités offertes par les nouveaux médias.

Parce qu'ils n'ont pas voulu de Sanders, ils ont eu Trump à la place. Même pour ceux qui, au sein de la bourgeoisie américaine, avaient une profonde aversion pour une phase d'expérimentation économique néo-keynésienne, Sanders aurait sans aucun doute été le moindre mal. Sanders, tout comme Trump, voulait ralentir le processus de ce qu'on nomme "mondialisation". Mais il aurait agi avec modération et avec un bien plus grand sens des responsabilités. Avec Trump, la classe dominante de la première puissance mondiale ne peut même pas être sûre de ce qui va se passer.

Le dilemme des partis politiques établis

Les États-Unis sont un pays fondé par des colons et peuplé par des vagues d'immigration. L'intégration des différents groupes et intérêts ethniques et religieux dans une seule nation est la tâche en constante évolution historique du système constitutionnel et politique existant. Un défi particulier pour ce système est l'implication des leaders des différentes communautés immigrées dans le gouvernement, puisque chaque nouvel vague d'immigration commence en bas de l'échelle sociale et doit "gravir les échelons". Le prétendu melting-pot américain est en réalité un système hautement compliqué de coexistence (pas toujours) pacifique entre différents groupes.

Historiquement, à côté des institutions telles que les organisations religieuses, la formation d'organisations criminelles a été un moyen éprouvé pour les groupes exclus d'avoir accès au pouvoir. La bourgeoisie américaine a une longue expérience dans l'intégration du meilleur de la pègre dans les échelons supérieurs. C'est une saga familiale souvent répétée : le père gangster, le fils avocat ou politicien, le petit-fils ou la petite-fille philanthrope et mécène. L'avantage de ce système était que la violence sur laquelle elle reposait n'était pas ouvertement politique. Cela la rendait compatible avec le système étatique bipartite existant. Vers quel bord allaient les votes italiens, irlandais ou juifs dépendait de cet assortiment donné et de ce que Trump appellerait les "services" que les républicains et les démocrates offraient aux différents intérêts communautaires et particuliers. En Amérique, on doit constamment s'occuper de ces assortiments entre communautés, et pas seulement de ceux entre les différentes industries ou branches de l'économie par exemple.

Mais ce processus d'intégration politique essentiellement non-partisan, compatible avec la stabilité des appareils partisans, commença à faiblir pour la première fois face aux revendications des Noirs américains. Ces derniers étaient originellement venus en Amérique non en tant que colons mais en tant qu'esclaves. Ils ont dû pleinement subir depuis le début le racisme capitaliste moderne. Pour qu'une élite noire puisse avoir accès à l'égalité bourgeoise devant la loi ainsi qu'au pouvoir et aux privilèges, des mouvements ouvertement politiques devaient être créés. Sans Martin Luther King, le Mouvement des droits civiques mais aussi une violence d'un nouveau genre - les émeutes dans les ghettos noirs durant les années 1960 et les Black Panthers - la présidence Obama n'aurait pas pu exister. L'élite dominante établie a réussi à relever ce défi en associant le Mouvement des droits civiques au Parti démocrate. Mais de cette manière, la distinction existante entre les différents groupes ethniques et les partis politiques était remise en question. Le vote noir allait régulièrement au Parti démocrate. Au début, les républicains furent capables de développer un contrepoids à cette situation en obtenant une part plus ou moins stable du vote latino (d'abord et avant tout de la communauté des exilés cubains). Quant au vote "blanc", il continuait à aller d'un bord à l'autre en fonction des propositions faites. Cela jusqu'aux élections de 2016.

Un des facteurs qui a amené Trump à la Maison Blanche a été l'alliance électorale qu'il a faite avec différents groupes de "suprémacistes blancs". Contrairement au racisme à l'ancienne du Ku Klux Klan avec sa nostalgie du système esclavagiste qui régnait dans les États du sud jusqu'à la Guerre de Sécession, la haine de ces nouveaux courants se dirige contre les pauvres, qu'ils soient noirs ou hispaniques, urbains ou ruraux, stigmatisés comme criminels et parasites sociaux. Bien que Trump lui-même ne soit peut-être pas un raciste de ce type, ces suprémacistes blancs modernes ont créé une sorte de bloc électoral en sa faveur. Pour la première fois, des millions d'électeurs blancs ont voté non selon les recommandations de "leurs" différentes communautés, et pas pour l'un ou l'autre des partis, mais pour quelqu'un qu'ils voyaient comme le représentant d'une communauté "blanche" plus large. Le processus sous-jacent est celui d'une "communautarisation" croissante de la vie politique bourgeoise américaine. Un pas supplémentaire dans la ségrégation du soi-disant melting-pot.

Le dilemme de la classe dominante américaine et le "Rendre sa grandeur à l'Amérique" de Trump

Le problème de tous les candidats républicains qui ont essayé de s'opposer à Trump, et ensuite celui d'Hillary Clinton, était non seulement qu'ils n'étaient pas convaincants mais aussi qu'ils ne semblaient pas vraiment convaincus eux-mêmes. Tout ce qu'ils pouvaient proposer n'était que différentes variantes de "la routine habituelle". Avant tout, ils n'avaient aucune alternative au "Rendre sa grandeur à l'Amérique" de Trump. Derrière ce slogan, il n'y a pas seulement une nouvelle version du vieux nationalisme. L'américanisme de Trump est d'un nouveau genre. Il contient le clair aveu que l'Amérique n'est plus aussi "grande" qu'elle l'a été. Économiquement, elle a été incapable d'empêcher la montée de la Chine. Militairement, elle a subi une série de revers plus ou moins humiliants : Afghanistan, Irak, Syrie. L'Amérique est une puissance en déclin, même si elle reste économiquement et surtout militairement et technologiquement de loin le pays dominant. Mais pas seulement. L'Amérique n'est pas une exception dans un monde florissant par ailleurs. Son déclin en est venu à symboliser celui du capitalisme comme un tout. Le vide créé par l'absence de toute alternative en provenance des élites établies a contribué à donner sa chance à Trump.

Non pas que l'Amérique n'ait déjà tenté de réagir face à son déclin historique. Certains des changements annoncés par Trump ont déjà été initiés préalablement, en particulier sous Obama. Ils incluent une plus grande priorité pour la zone Pacifique, économiquement et surtout militairement, de sorte que les "partenaires" européens de l'OTAN ont été appelés à supporter une charge plus grande qu'auparavant au sein de cette institution. Au niveau économique ils concernent une politique économique plus dirigée par l'État afin de gérer la crise de 2008 et ses conséquences. Mais cela ne peut que ralentir le présent déclin, alors que Trump prétend être capable de l'inverser.

Face à ce déclin et aussi aux divisions croissantes de classe, raciales, religieuses et ethniques, Trump veut unifier la nation capitaliste derrière sa classe dominante au nom d'un nouvel américanisme. Les États-Unis, selon Trump, sont devenus la principale victime du reste du monde. Il prétend que, alors que les États-Unis ont épuisé leurs ressources ainsi qu'eux-mêmes à maintenir l'ordre mondial, tous les autres ont profité de cet ordre aux dépens du "propre pays de Dieu". Ici, les trumpistes ne pensent pas seulement aux Européens ou aux Est-Asiatiques qui inondent le marché américain de leurs produits. Un des principaux "exploiteurs" des États-Unis, selon Trump, est le Mexique qu'il accuse d'exporter son surplus de population dans le système d'aide sociale américain tout en développant en même temps sa propre industrie à un point tel que sa production automobile est en train de dépasser celle de son voisin du nord.

Cela équivaut à une forme nouvelle et virulente de nationalisme, rappelant le nationalisme allemand "opprimé" après la Première Guerre mondiale et le Traité de Versailles. L'orientation de cette forme de nationalisme n'est plus de justifier l'imposition d'un ordre mondial par l'Amérique. Cette orientation est de remettre soi-même en question l'ordre mondial existant.

La roulette russe de Trump

Mais la question que le monde se pose est si Trump a une véritable offre politique en réponse au déclin de l'Amérique. Sinon, si son alternative est purement idéologique, il est peu probable qu'il dure très longtemps. Trump n'a certainement aucun programme cohérent pour son capital national. Personne n'est plus clair à ce sujet que Trump lui-même. Sa politique, a-t-il déclaré à maintes reprises, est de faire des "affaires juteuses" pour l'Amérique (et pour lui-même), dès que l'opportunité se présente. Le nouveau programme pour le capital américain est, semblerait-il, Trump lui-même : un homme d'affaires à la tête de l'État, amoureux du risque et qui a fait faillite plusieurs fois.

Mais cela ne signifie pas nécessairement que Trump n'a aucune chance d'au moins ralentir le déclin de l'Amérique. Il pourrait réussir au moins partiellement - mais seulement s'il est chanceux. Ici nous abordons le cœur du trumpisme. Le nouveau président, qui veut diriger le premier État du monde comme s'il s'agissait d'une entreprise capitaliste, est prêt, pour poursuivre ses objectifs, à prendre des risques incalculables - risques qu'aucun politicien bourgeois conventionnel dans sa position ne voudrait prendre. Si ça marche, cela peut se révéler être au bénéfice du capitalisme américain aux dépens de ses rivaux, mais sans trop de dégâts pour le système comme un tout. Mais si ça tourne mal, les conséquences peuvent être catastrophiques pour le capitalisme américain et mondial.

Nous pouvons déjà donner trois exemples du type de politiques risquées dans lesquelles Trump veut se lancer. Une d'entre elles est sa politique de chantage protectionniste. Son but n'est pas de mettre fin à l'actuel ordre économique mondial (la "mondialisation") mais d'obtenir un meilleur accord pour l'Amérique au sein de cet ordre. Les États-Unis sont le seul pays dont le marché intérieur est si grand qu'il peut menacer ses rivaux avec des mesures protectionnistes d'une telle ampleur. Le summum de rationalité de la politique de Trump est son calcul que les dirigeants politiques de ses principaux rivaux sont moins fous que lui, c'est-à-dire qu'ils ne se risqueront pas dans une guerre commerciale protectionniste. Mais si ces mesures devaient entraîner une réaction en chaîne incontrôlable, le résultat pourrait en être une fragmentation du marché mondial comparable à ce qui s'est produit durant la Grande Dépression des années 1930.

Le second exemple est celui de l'OTAN. Déjà l'administration Obama avait commencé à mettre sous pression les "partenaires" européens pour qu'ils s'impliquent davantage dans l'alliance en Europe et au-delà. La différence consiste dans le fait que Trump, maintenant, est prêt à menacer d'abandonner ou de mettre sur la touche l'OTAN si la volonté de Washington n'est pas suivie. Ici encore, Trump joue avec le feu, puisque l'OTAN est d'abord et avant tout un instrument pour sécuriser la présence de l'impérialisme américain en Europe.

Notre dernier exemple est le projet de Trump d'un "grand deal" avec la Russie de Poutine. Un des principaux problèmes de l'économie russe aujourd'hui est qu'elle n'a pas vraiment achevé la transformation d'un régime sous direction stalinienne en un ordre capitaliste fonctionnant correctement. Cette transformation était, durant une première phase, entravée par la priorité du régime de Poutine d'empêcher que des matières premières stratégiquement importantes ou l'industrie de l'armement soient raflées par du capital étranger. Le nécessaire processus de privatisation a été fait sans enthousiasme, de manière à ce qu'une large part de l'industrie russe fonctionne toujours sur la base d'une allocation administrative des ressources. Durant une seconde phase, le plan de Poutine était de s'atteler à la privatisation et à la modernisation de l'économie en collaboration avec la bourgeoisie européenne, et en premier lieu avec l'Allemagne. Mais ce plan a été contrecarré avec succès par Washington, essentiellement à travers sa politique de sanctions économiques contre la Russie. Bien que la raison de ces sanctions ait été la politique d'annexion de Moscou envers l'Ukraine, celles-ci avaient aussi pour but d'empêcher un renforcement des économies de la Russie et de l'Allemagne à la fois.

Mais ce succès - peut-être la principale réussite de la présidence Obama en Europe - a des conséquences négatives pour l'économie mondiale comme un tout. L'établissement d'une réelle propriété privée en Russie créerait un ensemble de nouveaux acteurs économiques solvables qui pourraient se porter garants pour les emprunts contractés sur la terre, les matières premières, etc. Au vu des difficultés économiques actuelles de l'économie mondiale, alors que même en Chine la croissance ralentit, le capitalisme peut-il se permettre de renoncer à de telles "affaires" ?

Non, selon Trump. Son idée est que ce n'est pas à l'Allemagne ou à l'Europe, mais à l'Amérique elle-même, de devenir le "partenaire dans la transformation" voulue par Poutine. Selon Trump (qui bien sûr souhaite aussi faire lui-même des affaires lucratives), la bourgeoisie russe, qui est à l'évidence incapable de s'atteler toute seule à sa modernisation, peut choisir entre trois partenaires possibles, le troisième étant la Chine. Puisque cette dernière est la plus grande menace pour l'Amérique, il est vital que Washington, et non Pékin, assume ce rôle.

Cependant, aucun des projets de Trump n'a provoqué autant que celui une telle résistance acharnée au sein de la classe dominante américaine. Toute la période entre l'élection de Trump et sa prise de fonction a été dominée par les tentatives conjointes de la "communauté du renseignement", les principaux médias et l'administration Obama de saboter le rapprochement envisagé avec Moscou. Sur ce sujet, tous ces acteurs estiment que les risques que Trump veut prendre sont trop élevés. Même s'il est vrai que le principal adversaire actuellement est la Chine, une Russie modernisée constituerait néanmoins un danger additionnel considérable pour les États-Unis. Après tout, la Russie est (aussi) une puissance européenne et l'Europe est toujours le cœur de l'économie mondiale. Et la Russie a toujours le deuxième plus important arsenal nucléaire derrière les États-Unis. Un autre problème possible est que, si les sanctions économiques contre la Russie étaient levées, le sphinx du Kremlin, Vladimir Poutine, serait tout-à-fait capable de se montrer plus malin que Trump en réintroduisant les Européens dans ses plans (dans le but de limiter sa dépendance de l'Amérique). La bourgeoisie française, par exemple, se prépare déjà à cette éventualité : deux des principaux candidats aux prochaines élections présidentielles en France (Fillon et Le Pen) ne font pas mystère de leur sympathie pour la Russie.

Pour le moment, l'issue de ce dernier conflit au sein de la bourgeoisie américaine reste ouverte. Jusque-là, l'argument de Trump reste unilatéralement économique (mais il n'est pas du tout exclu qu'il puisse étendre son aventurisme vers une politique de provocation militaire contre Pékin). Mais ce qui est vrai est qu'une réponse efficace sur le long terme à l'adversaire chinois doit comporter une forte composante économique, et ne peut seulement se situer au niveau militaire. Il existe deux domaines en particulier dans lesquels l'économie américaine doit supporter une plus lourde charge que la Chine, et que Trump devrait essayer de "rationaliser". L'un d'entre eux est l'énorme budget militaire. Sur cet aspect, la politique envers la Russie a aussi une dimension idéologique, depuis que ces dernières années l'idée que Poutine veuille rétablir l'Union soviétique a été une des principales justifications données pour la persistance à un niveau astronomique des dépenses de "défense".

L'autre budget que Trump veut réduire significativement est le budget de l'aide sociale. Ici, en attaquant la classe ouvrière, il peut cependant compter sur le soutien de la classe dominante comme un tout.

La promesse de violence de Trump

À côté d'une attitude d'aventurisme irresponsable, l'autre trait majeur du trumpisme est la menace de violence. Une de ses spécialités est de menacer les entreprises opérant à l'international de représailles si elles ne font pas ce qu'il veut. Ce qu'il veut, dit-il, ce sont des "emplois pour les travailleurs américains". Sa façon de harceler les grandes entreprises en tweetant a aussi pour but d'impressionner tous ceux qui vivent dans la peur constante, du fait que leur existence dépend des caprices de telles compagnies géantes. Ces ouvriers sont invités à s'identifier à sa force, qui est prétendument à leur service parce qu'ils sont de bons, obéissants et honnêtes Américains qui veulent travailler dur pour leur pays.

Durant sa campagne électorale, Trump a dit à son adversaire Hillary Clinton qu'il voulait la "mettre sous les verrous". Plus tard, il a déclaré qu'il ferait preuve de clémence envers elle - comme si la question de savoir quand d'autres politiciens se retrouvent en prison dépendait de ses propres caprices personnels. Une telle clémence n'est pas à prévoir pour les immigrants illégaux. Déjà Obama en a expulsé plus que tout autre président américain avant lui. Trump veut les emprisonner deux années avant de les expulser. La promesse d'une effusion de sang est le chiffon rouge avec lequel il attire la multitude croissante de ceux qui, dans cette société, sont incapables de se défendre mais ont soif de vengeance. Les gens qui viennent à ses meetings pour protester contre lui, il les fait tabasser sous les yeux des téléspectateurs. On a fait comprendre aux femmes, aux étrangers, aux soi-disant asociaux qu'ils devraient s'estimer chanceux de n'être exposés qu'à sa violence verbale. Non seulement il veut faire construire un mur pour empêcher les Mexicains d'entrer mais il promet aussi qu'ils le paieront eux-mêmes. À l'exclusion est ajoutée l'humiliation.

Ces menaces étaient évidemment un calcul dans la campagne électorale démagogique de Trump, mais en prenant ses fonctions il n'a pas perdu de temps pour faire passer une série de "faits accomplis" dans le but de prouver que, contrairement à d'autres politiciens, il allait faire ce qu'il avait promis. L'expression la plus spectaculaire de cette attitude - qui a causé un conflit énorme à la fois dans la bourgeoisie et dans la population en général - a été son "interdiction des musulmans", suspendant le droit des voyageurs d'un nombre soigneusement sélectionné de pays à majorité musulmane d'entrer ou de rentrer aux États-Unis. Ceci est avant tout une déclaration d'intention, un signe de sa volonté de cibler des minorités et d'associer l'Islam en général avec le terrorisme, malgré toutes ses dénégations du fait que ces mesures visent spécifiquement les musulmans.

Ce dont l'Amérique a besoin, dit Trump au monde, c'est de plus d'armes et de torture. Notre civilisation bourgeoise moderne ne manque pas de tels voyous et brutes vantardes, tout comme elle admire et acclame ceux qui prennent pour eux-mêmes tout ce qu'ils peuvent obtenir aux dépens des autres. Ce qui est nouveau est que des millions de gens, dans un des pays les plus modernes du monde, veulent d'un tel voyou comme chef d'État. Trump, comme son modèle et éventuel ami Poutine, sont populaires non pas en dépit mais en raison de leur brutalité.

Dans le capitalisme, il y a toujours deux alternatives possibles : l'échange d'équivalents ou le non-échange d'équivalents (le vol). On peut ou non donner à quelqu'un d'autre un équivalent de ce qu'on reçoit. Pour que le marché fonctionne, ses sujets doivent renoncer à la violence dans la vie économique. Ils le font sous la menace de représailles, telles que la prison, mais aussi sur la promesse que leur renoncement leur rapportera un avantage à long terme en sécurisant leur existence. Cependant, il n'en demeure pas moins que la base de la vie économique dans le capitalisme est le vol, la plus-value que les capitalistes obtiennent du surtravail non-payé des travailleurs salariés. Ce vol a été légalisé sous la forme de la propriété privée capitaliste des moyens de production ; ceci est imposé chaque jour par l'État, qui est l'appareil d'État de la classe dominante. L'économie capitaliste requiert un tabou de la violence sur la place du marché. Achat et vente sont supposés être des actions pacifiques - y inclus l'achat et la vente de force de travail : les ouvriers ne sont pas des esclaves. Dans les circonstances "normales", les travailleurs sont prêts à vivre plus ou moins en paix sous de telles conditions, bien qu'ils réalisent qu'il existe une minorité refusant de faire la même chose. Cette minorité est composée du milieu criminel, qui vit du vol, et de l'État, qui est le plus grand de tous les voleurs, tant au détriment de sa "propre" population (les impôts) qu'au détriment des autres États (la guerre). Et bien que l'État réprime les criminels en défense de la propriété privée, aux échelons supérieurs, les grands gangsters et l'État voleur tendent à collaborer plutôt qu'à s'opposer. Mais quand le capitalisme ne peut plus offrir de façon crédible ne serait-ce que l'illusion d'une possible amélioration des conditions de vie à la société dans son ensemble, la conformité de la société dans son ensemble vis-à-vis de sa propre norme commence à vaciller.

Aujourd'hui nous sommes entrés dans une période (ressemblant beaucoup à celle des années 1930) où de larges secteurs de la société se sentent dupés et ne croient plus que leur renonciation à la violence soit payante. Mais ils demeurent intimidés par la menace de répression, par le statut illégal du monde criminel. Cela se produit lorsque le désir de faire partie de ceux qui peuvent voler sans crainte devient politique. L'essence de leur "populisme" est l'exigence que la violence contre certains groupes soit légalisée, ou au moins non-officiellement tolérée. Dans l'Allemagne de Hitler, par exemple, le cours à la guerre mondiale était une manifestation "normale" de l'"État voleur", partagée par la Russie de Staline, l'Amérique de Roosevelt, etc. Ce qui était nouveau dans le national-socialisme était le vol systématique, organisé par l'État, d'une partie de sa propre population. Bouc-émissarisation et pogroms furent légalisés. L'Holocauste ne fut pas en premier lieu le produit de l'histoire de l'antisémitisme ou du nazisme. Il fut le produit du capitalisme moderne. Le vol devient la perspective économique alternative pour des secteurs de la population sombrant dans la barbarie. Mais cette barbarie est celle du système capitaliste lui-même. La criminalité fait autant partie de la société bourgeoise que la Bourse. Le vol et l'achat-vente sont les deux pôles de la société moderne avancée basée sur la propriété privée. La profession de voleur ne peut être abolie qu'en abolissant la société de classes. Quand le vol commence à remplacer l'achat-vente, c'est en même temps l'autoréalisation et l'autodestruction de la civilisation bourgeoise. En l'absence d'alternative, d'une perspective révolutionnaire communiste, l'envie d'exercer la violence contre les autres grandit.

Le poisson pourrit par la tête

Qu'arrive-t-il lorsque des parties de la classe dominante elle-même, suivies par certaines couches intermédiaires de la société, commencent à perdre confiance dans la possibilité de croissance soutenue pour l'économie mondiale ? Ou lorsqu'elles commencent à perdre l'espoir de pouvoir bénéficier elles-mêmes d'une quelconque croissance éventuelle ? En aucun cas elles ne voudront renoncer à leurs aspirations à une (plus grande) part de richesse et de pouvoir. Si la richesse disponible ne devait plus croître, elles peuvent toujours se battre pour obtenir une plus grande part aux dépens des autres. Là réside le lien entre la situation économique et la soif grandissante de violence. La perspective de la croissance commence à être remplacée par la perspective du vol et du pillage. Si des millions de travailleurs illégaux étaient expulsés, selon cette logique, il y aurait plus d'emplois, de logements, de protection sociale pour ceux qui restent. La même chose s'applique à tous ceux qui vivent du système des aides sociales sans rien débourser pour elles. Quant aux minorités ethniques, certaines d'entre elles ont des entreprises qui pourraient passer dans d'autres mains. Cette façon de penser remonte des profondeurs de la "société civile" bourgeoise.

Toutefois, selon une vieille expression, le poisson pourrit par la tête. C'est d'abord et avant tout l'État et l'appareil économique de la classe dominante elle-même qui produisent cette putréfaction. Le diagnostic des médias capitalistes est que la présidence de Trump, la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, la montée du "populisme" de droite en Europe, sont le résultat d'une protestation contre la "mondialisation". Mais ceci est vrai uniquement si la violence est comprise comme l'essence de cette protestation et si la mondialisation n'est pas seulement comprise en tant qu'option économique parmi d'autres, mais en tant que terme désignant les moyens extrêmement violents par lesquels un capitalisme en déclin s'est maintenu en vie ces dernières décennies. Le résultat de cette gigantesque offensive économique et politique de la bourgeoisie (une sorte de guerre de la classe capitaliste contre le reste de l'humanité et contre la nature) s'est soldé par des millions de victimes, pas seulement parmi les populations ouvrières du globe mais également au sein de l'appareil de la classe dominante elle-même. C'est ce dernier aspect notable qui, de par son étendue, est absolument sans précédent dans l'histoire moderne. Sans précédent aussi est le degré auquel des parties de la bourgeoisie américaine et son appareil d'État lui-même ont été victimes de cette dévastation. Et ceci est vrai même si les États-Unis ont été le principal instigateur de cette politique. C'est comme si la classe dominante était obligée de couper des parties de son propre corps dans le but de sauver le reste. Des secteurs entiers de l'industrie nationale ont cessé leur activité parce que leurs produits pouvaient être fabriqués moins cher ailleurs. Non seulement ces industries elles-mêmes ont dû mettre la clé sous la porte, mais des parties entières du pays ont été dévastées au passage : régions et administrations, succursales locales des chaînes de distribution et des banques, sous-traitants, entreprises locales du bâtiment, etc. ont toutes été anéanties. Parmi les victimes figurent non seulement les travailleurs, mais aussi les grandes et les petites entreprises, les fonctionnaires et les dignitaires locaux. Contrairement aux ouvriers qui ont perdu leurs moyens de subsistance, ces victimes - bourgeois et petits-bourgeois - ont perdu leur pouvoir, leurs privilèges et leur statut social.

Ce processus a eu lieu, plus ou moins radicalement, dans tous les anciens pays industriels au cours des trois dernières décennies. Mais aux États-Unis, il y a eu, en outre, une sorte de tremblement de terre au sein de l'armée et de ce qu'on appelle l'appareil de renseignement. Sous Bush Jr. et Rumsfeld, des parties des forces armées et de sécurité et même des services de "renseignement" ont été "privatisées" - mesures qui ont coûté leurs emplois à de nombreux dirigeants de haut rang. De plus, le "renseignement" devait faire face à la concurrence des médias modernes tels que Google ou Facebook qui, à certains égards, sont aussi bien informés et aussi importants pour l'État que la CIA ou le FBI. Au cours de ce processus, l'équilibre des forces au sein de la classe dirigeante a changé, y compris au niveau économique, où les secteurs du crédit et de la finance ("Wall Street") et les nouvelles technologies ("Silicon Valley") ne sont pas seulement parmi les principaux bénéficiaires de la "mondialisation" mais aussi parmi ses principaux protagonistes.

Par opposition à ces secteurs, qui ont soutenu la candidature d'Hillary Clinton, les partisans de Donald Trump ne doivent pas être recherchés dans des fractions économiques spécifiques, bien que ses partisans les plus forts se trouvent parmi les dirigeants des anciennes industries qui ont tant décliné ces dernières décennies. Ils se trouvent plutôt ici et là, dans tout l'État et l'appareil économique du pouvoir. Ils étaient les tireurs isolés nourrissant, depuis derrière les coulisses, le feu croisé contre Clinton en tant que candidate présumée de "Wall Street". Ils comprenaient des magnats des affaires, des publicistes frustrés et des dirigeants du FBI. Pour ceux d'entre eux qui ont perdu espoir de devenir "grands" à nouveau, leur soutien à Trump était avant tout une sorte de vandalisme politique, une vengeance aveugle contre l'élite dirigeante.

Ce vandalisme se manifeste aussi dans la volonté de fractions importantes de la classe dirigeante - surtout celles liées aux industries du pétrole, du gaz et du charbon – de soutenir le rejet massif des connaissances scientifiques expliquant le changement climatique dont Trump a écarté l'idée comme étant un canular inventé par les Chinois. Ceci est une autre manifestation du fait que des parties importantes de la bourgeoisie ont tellement perdu toute vision d'un futur pour l'humanité qu'elles sont ouvertement prêtes à mettre leurs marges bénéficiaires ("nationales") au-dessus de toute considération pour le monde naturel, minant la base fondamentale de toute vie sociale humaine. La guerre contre la nature qui a été considérablement intensifiée par l'ordre mondial "néo-libéral" sera menée encore plus impitoyablement par Trump et ses comparses vandales.

Ce qui est arrivé est très grave. Alors que les principales fractions de la bourgeoisie américaine adhèrent encore à l'ordre économique mondial existant et veulent s'engager dans son maintien, le consensus à ce sujet au sein de la classe dirigeante dans son ensemble a commencé à s'effriter. C'est d'abord parce qu'une partie croissante de la bourgeoisie ne semble plus se soucier de cet ordre mondial. C'est en second lieu parce que les fractions dirigeantes ont été incapables d'empêcher l'arrivée d'un candidat de ces "desperados" à la Maison Blanche. L'érosion à la fois de la cohésion de la classe dominante et de son contrôle sur son propre appareil politique n'aurait pu se manifester plus clairement. Depuis sa victoire de la Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie américaine a pris le relais de son homologue britannique dans le rôle de chef de file de la gestion de l'économie mondiale dans son ensemble. En général, la bourgeoisie de la première puissance économique mondiale est la mieux placée pour assumer ce rôle. D'autant plus lorsque, comme les Etats-Unis, elle dispose de la force militaire pour donner à son autorité un poids supplémentaire. Il est remarquable qu'aujourd'hui, ni les Etats-Unis, ni leur prédécesseur Britannique, ne peuvent assumer ce rôle - et pour la même raison essentiellement. C'est le poids du populisme politique qui fait sortir Londres des institutions économiques européennes. Ce fut un signe de désespoir quand, au début de la nouvelle année, le Financial Times, l'une des voix importantes de la City de Londres, a appelé la chancelière allemande Angela Merkel à assumer la direction mondiale. Trump, en tout cas, semble peu disposé et incapable d'assumer ce rôle, et il n'y a aucun autre leader mondial pour le moment qui pourrait le remplacer. Une phase dangereuse est à venir pour le système capitaliste et pour l'humanité.

L'affaiblissement de la résistance de la classe ouvrière

L'affaiblissement du principe de solidarité indique clairement que la victoire de Trump n'est pas que le résultat d'une perte de perspective par la classe capitaliste, mais aussi par la classe ouvrière. Sinon beaucoup moins de travailleurs seraient influencés négativement par ce qu'on appelle le populisme. Il est significatif, par exemple, qu'avec des millions de travailleurs blancs, de nombreux latinos semblent également avoir voté pour Trump, en dépit de ses diatribes contre eux. Beaucoup parmi ceux qui étaient les derniers à avoir accès à la "patrie de Dieu", précisément parce qu'ils ont peur d'être parmi les premiers à être expulsés, ont été attirés en pensant qu'ils seraient plus en sécurité si la porte était fermement fermée derrière eux.

Qu'est-il arrivé à la classe ouvrière, à sa perspective révolutionnaire, à son identité de classe et à ses traditions de solidarité ? Il y a plus d'un demi-siècle, la classe ouvrière faisait son retour sur la scène de l'histoire, surtout en Europe (mai 1968 en France, automne 1969 en Italie, 1970 en Pologne, etc.) mais aussi plus globalement. Dans le "Nouveau Monde", cette renaissance de la lutte des classes s'était manifestée en Amérique latine (surtout en Argentine en 1969), mais aussi en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Il y avait deux expressions principales de cette résurgence. L'une consistait en un développement de grèves sauvages à grande échelle et d'autres luttes, souvent radicales, sur un terrain économique, pour des revendications de la classe ouvrière. L'autre expression consistait en la réapparition de minorités politisées parmi la nouvelle génération attirée par la politique prolétarienne révolutionnaire. Particulièrement importante était la tendance à développer une perspective communiste contre le stalinisme, plus ou moins clairement reconnu comme contre-révolutionnaire. Le retour au premier plan des luttes ouvrières, l'identité de classe et la solidarité, une perspective révolutionnaire prolétarienne, vont de pair. Dans les années 1960 et 70, probablement plusieurs millions de jeunes dans les vieux pays industriels ont été politisés de cette manière constituant ainsi un espoir d'humanité et une force pour le réaliser.

Outre les souffrances de la classe ouvrière, les deux questions les plus brûlantes à l'époque aux États-Unis étaient la guerre du Vietnam (le gouvernement américain avait d'ailleurs introduit la conscription obligatoire) et l'exclusion raciste et la violence contre les Noirs. À l'origine, ces questions étaient au moins en partie des facteurs supplémentaires de politisation et de radicalisation. Cependant, dépourvus de toute expérience politique propre, dépourvus d'une orientation venue d'une génération plus ancienne politisée au sens prolétarien, les nouveaux militants nourrissaient d'énormes illusions sur les possibilités d'une transformation sociale rapide. En particulier, les mouvements de classe de l'époque étaient encore trop faibles pour obliger le gouvernement soit à mettre fin à la guerre du Vietnam, soit à protéger les noirs et les autres minorités contre le racisme et la discrimination (contrairement au mouvement révolutionnaire de 1905 en Russie, par exemple, qui incluait la révolte contre la guerre russo-japonaise ainsi que la protection des Juifs en Russie contre les pogroms). Alors qu'au sein de la bourgeoisie américaine se développaient des fractions qui, dans son propre intérêt de classe, voulaient mettre fin à l'engagement au Vietnam et permettre à une bourgeoisie noire américaine de partager son pouvoir, beaucoup de ces jeunes militants se sont retrouvés dans la politique bourgeoise, tournant ainsi le dos à la classe ouvrière. D'autres, tout en voulant rester attachés à la cause des travailleurs mais qui débordaient d'impatience, se sont présentés comme candidats de gauche aux élections des Etats ou se sont engagés dans les syndicats dans l'espoir de réaliser quelque chose d'immédiat et tangible pour ceux qu'ils prétendaient représenter. Des espoirs qui furent invariablement déçus. Les ouvriers ont développé une hostilité de plus en plus ouverte envers ces gauchistes qui, de plus en plus souvent, se discréditaient eux-mêmes ainsi que la réputation de la révolution par leur identification avec des régimes brutaux, contre-révolutionnaires, essentiellement staliniens, et par leur approche bourgeoise manipulatrice de la politique. Quant à ces militants eux-mêmes, ils développèrent à leur tour une hostilité envers la classe ouvrière qui refusait de les suivre - une hostilité qui se transformait souvent en haine. Tout cela représentait une destruction à grande échelle de l'énergie politique révolutionnaire. C'était une tragédie de presque toute une génération de la classe ouvrière qui avait pourtant débuté de façon aussi prometteuse. Ce qui advint ensuite ce fut l'effondrement du stalinisme en 1989 (incompris et dénaturé car présenté comme l'effondrement du communisme et du marxisme) et la fermeture de toutes les industries traditionnelles dans les vieux pays capitalistes (mal comprise et présentée comme correspondant à la disparition de la classe ouvrière dans cette partie du monde). Dans ce contexte (comme l'a souligné par exemple le sociologue français Didier Eribon), la gauche politique (qui, selon le CCI, est la gauche du capital, une partie de l'appareil de la classe dominante) a été parmi les premiers courants à déclarer la disparition de la classe ouvrière. Il est révélateur que, lors de la récente campagne électorale aux Etats-Unis, le candidat des démocrates (qui prétendait représenter le "travail organisé") n'a jamais fait référence à la classe ouvrière, alors que le multimillionnaire Donald Trump le faisait constamment. En fait, une de ses principales promesses électorales était d'empêcher "l'extinction" de la "classe ouvrière" américaine (comprise comme étant seulement "les cols bleus"). Sa classe ouvrière est une partie essentielle de la nation américaine, et elle correspond à un rêve capitaliste: patriotique, travailleuse, obéissante.

La disparition de l'avant-scène, pour le moment, de l'identité de la classe ouvrière et de sa solidarité est une catastrophe pour le prolétariat et pour l'humanité. Face à l'incapacité actuelle de l'une ou l'autre des deux grandes classes de la société moderne de présenter une perspective crédible propre, l'essence même de la société bourgeoise apparaît plus clairement à la lumière du jour: la désolidarisation. Le principe de solidarité qui est le filet de sécurité, plus ou moins de toutes les sociétés précapitalistes fondées sur l'économie naturelle plutôt que sur le "marché", est remplacé par le filet de sécurité de la propriété privée - pour ceux qui en disposent. Dans la société bourgeoise, il faut pouvoir s'aider soi-même, et pour cela les moyens ne sont pas la solidarité, mais la solvabilité et l'assurance. Pendant des décennies, dans les principaux pays industriels, l'État providence - bien que faisant partie intégrante de l'économie du crédit et des assurances - a été utilisé pour cacher cette élimination de la solidarité de l'agenda social. Aujourd'hui, le rejet de la solidarité n'est pas non seulement caché, mais il gagne du terrain.

Le défi pour la classe ouvrière

Les manifestations de millions de personnes, principalement des femmes, partout aux États-Unis, contre le nouveau président, le lendemain de son investiture, ont montré clairement qu'une grande partie de la population active de l'Amérique ne soutient ni Trump ni la tendance qu'il défend. Cependant, loin de réussir à s'opposer au nationalisme de Trump, ces manifestations tendent à répondre à Trump sur son propre terrain en affirmant: "Nous sommes la véritable Amérique".

Ces manifestations montrent en effet que la politique populiste d'exclusion et de recherche de boucs émissaires n'est pas le seul danger pour la classe ouvrière. Cette jeune génération qui exprime sa protestation, si elle ne suit pas Trump, risque néanmoins de tomber dans le piège de la défense de la société bourgeoise "démocratique" et "libérale". Les fractions dirigeantes de la bourgeoisie seraient ravies d'obtenir le soutien des secteurs les plus intelligents et les plus généreux de la classe ouvrière pour défendre la version actuelle d'un système d'exploitation qui, même sans "populisme", est depuis longtemps devenu une menace pour l'existence de notre espèce et qui, de plus, est lui-même le producteur du "populisme" qu'il veut garder sous contrôle. Il est indéniable qu'aujourd'hui, pour de nombreux travailleurs, en l'absence d'une alternative révolutionnaire en laquelle ils peuvent avoir confiance, un Obama, Sanders ou Angela Merkel peuvent apparaître comme un moindre mal par rapport à un Trump, Farage, Le Pen ou "l'Alternative für Deutschland". Mais en même temps, ces travailleurs se sentent également indignés par ce que la "société libérale" a imposé à l'humanité au cours des dernières décennies. L'antagonisme de classe demeure.

Il convient également de souligner que la résistance au sein de la classe ouvrière au populisme n'est pas en soi une preuve que ces travailleurs suivent les libéraux bourgeois et sont prêts à sacrifier leurs propres intérêts de classe. Des millions de travailleurs au cœur du système mondialisé de production sont avant tout très conscients que leur existence matérielle dépend d'un système mondial de production et d'échange et qu'il ne peut y avoir de retour à une division du travail plus locale. Ils sont également conscients que ce que Marx appelle la "socialisation" de la production (le remplacement de l'individu par le travail associé) leur apprend à collaborer entre eux à l'échelle mondiale et que c'est seulement à une telle échelle que les problèmes actuels de l'humanité peuvent être surmontés. Dans la situation historique actuelle, en l'absence d'identité de classe et de lutte pour une société sans classes, le potentiel révolutionnaire de la société contemporaine se réfugie pour l'instant dans des conditions "objectives" : la persistance des antagonismes de classe ; le caractère inconciliable des intérêts de classe ; la collaboration mondiale des prolétaires dans la production et la reproduction de la vie sociale. Seul le prolétariat a un intérêt objectif et une capacité objective à résoudre la contradiction entre la production mondiale et l'appropriation privée et nationale de la richesse par les États. Puisque l'humanité ne peut pas retourner à une production marchande locale, elle ne peut aller de l'avant qu'en abolissant la propriété privée, en mettant le processus de production international à la disposition de l'humanité tout entière.

Sur cette base objective, les conditions subjectives de la révolution peuvent encore se rétablir, notamment par le retour de la lutte économique du prolétariat à une échelle importante et par le développement d'une nouvelle génération de minorités politiques révolutionnaires avec l'audace nécessaire de reprendre maintenant plus que jamais la cause de la classe ouvrière, et de le faire avec la profondeur nécessaire pour convaincre le prolétariat de sa propre mission révolutionnaire.

Steinklopfer (fin janvier 2017)