1914-23: dix années qui ébranlèrent le monde: les échos de la Révolution russe de 1917 en Amérique latine-Brésil 1918-21

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail
 
 
 

Nous poursuivons ici la rubrique sur la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23 que nous avions commencée dans la Revue internationale no 139 1.

Nous nous donnions comme objectif "d’apporter, en continuité avec les nombreuses contributions que nous avons déjà faites, un essai de reconstitution de cette époque selon les témoignages et les récits des protagonistes eux-mêmes. Nous avons consacré de nombreuses pages à la révolution en Russie et en Allemagne. De ce fait, nous publierons des travaux sur des expériences moins connues en divers pays avec, pour objectif, de donner une perspective mondiale. Quand on se penche un peu sur cette époque, on est étonné par le nombre de luttes qui l'ont traversée, par l'ampleur de l'écho de la révolution de 1917."

Entre 1914 et 1923, le monde a connu la première manifestation de la décadence du système capitaliste qui a pris la forme d’une guerre mondiale embrasant l’Europe entière, avec des répercussions dans le monde entier, provoquant quelque vingt millions de morts. Et cette tuerie aveugle s’acheva non par la volonté des gouvernants, mais à cause d'une vague révolutionnaire du prolétariat mondial auquel se rallièrent bon nombre d’exploités et d’opprimés de par le monde, et dont le fer de lance se trouva être la Révolution russe de 1917.

Nous sommes en train de vivre aujourd’hui une nouvelle manifestation de la décadence capitaliste. Elle prend cette fois la forme du gigantesque cataclysme de la crise économique (aggravée par une forte crise de l’environnement, la multiplication des guerres impérialistes locales et une dégradation morale alarmante). Dans bon nombre de pays 2, nous voyons se dresser, contre les effets de celle-ci, les premières tentatives de riposte, encore très limitées, du prolétariat et des opprimés. Il est indispensable de tirer les leçons de cette première vague révolutionnaire (1917-23), pour dégager les points communs et les différences avec la situation actuelle. Les luttes futures seront bien plus puissantes si elles sont à même d’assimiler les leçons de cette expérience.

L’agitation révolutionnaire qui ébranla le Brésil entre 1917 et 1919 constitue, avec les mouvements en Argentine de 1919, l’expression la plus importante en Amérique du Sud de la vague révolutionnaire mondiale concomitante avec la Révolution russe.

Cette agitation fut le fruit tant de la situation au Brésil que de la situation internationale, la guerre et particulièrement la solidarité avec les ouvriers russes et les tentatives de suivre leur exemple. Elle n'a pas surgi du néant, le Brésil ayant aussi été le théâtre de la maturation des conditions objectives et subjectives au cours des vingt années précédentes. L’objet de cet article est d’analyser cette maturation et l’éclosion des événements qui se succédèrent entre 1917 et 1919 dans le sous-continent brésilien. Nous n’avons pas la prétention de tirer des conclusions définitives et restons ouverts au débat qui permettra de préciser les questions, les faits et les analyses, sachant qu'il existe réellement peu de documents sur cette époque. Ceux que nous avons pu utiliser seront référencés en notes.

1905-1917 : explosions périodiques de lutte au Brésil

L’évolution de la situation mondiale au cours de la première décennie du xxe siècle se fait ressentir sur trois plans :

– la longue période d’apogée du capitalisme touche à sa fin. Pour reprendre les termes de Rosa Luxemburg, nous sommes déjà "sur l'autre versant de la montagne, au-delà de l'apogée de la société capitaliste3 ;

– l’éclosion de l’impérialisme comme expression de l’affrontement croissant entre les différentes puissances capitalistes dont les ambitions se heurtent aux limites d’un marché mondial complètement partagé, inégalement, entre elles et dont l'issue, selon la logique capitaliste, ne pouvait qu'être une guerre généralisée ;

– l’explosion de luttes ouvrières sous de nouvelles formes et tendances, qui expriment le besoin de répondre à cette nouvelle situation : c’est la période de l’apparition de la grève de masse dont l’expression majeure fut la Révolution russe de 1905.

Dans ce contexte, quelle était la situation au Brésil ? Nous ne pouvons développer ici une analyse de la formation du capitalisme dans ce pays. Sous la domination portugaise se développa, à partir du xvie siècle, une puissante économie d’exportation, basée en premier lieu sur l'extraction du "Pau-brasil" 4 puis sur la culture de la canne à sucre dès le début du xviie siècle. Il s’agissait d’une extraction/production esclavagiste, la tentative d’exploitation des Indiens ayant rapidement échoué ce qui favorisa, dès le xviie siècle, l’importation de millions d’Africains. Après l’Indépendance (1822), pendant le dernier tiers du xixe siècle, le sucre fut détrôné par le café et le caoutchouc comme principal produit d'exportation, accélérant le développement du capitalisme et provoquant une immigration massive de travailleurs venant d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne, etc. Ceux-ci constituaient la main-d’œuvre nécessaire à l’industrie qui commençait à prendre son essor, et ils étaient aussi envoyés coloniser ce vaste territoire en grande partie inexploré.

Une des premières manifestations du prolétariat urbain eut lieu en 1798, avec la fameuse "Conjura Bahiana" 5 : menée surtout par des tailleurs, cette rébellion réclamait, outre la satisfaction de revendications corporatives, l’abolition de l’esclavage et l’indépendance du Brésil. Tout au long du xixe siècle, de petits noyaux prolétariens impulsent la lutte pour la République 6 et l’abolition de l’esclavage ; il s’agit bien sûr de revendications dans le cadre capitaliste, qui impulsent son développement et préparent ainsi les conditions de la future révolution prolétarienne.

La vague d’immigration de la fin du siècle modifia notablement la composition du prolétariat au Brésil 7. En riposte à des conditions de travail insoutenables – journées de 12 à 14 heures, salaires de famine, logements inhumains 8, mesures disciplinaires incluant les châtiments corporels – commencent à surgir des grèves à partir de 1903, les plus significatives étant celles de Rio (1903) et de Santos (le port de São Paulo) en 1905, qui s’étendit spontanément et se transforma en grève générale.

La Révolution russe de 1905 provoqua une grande impression : le Premier mai 1906, une grande quantité de meetings lui furent consacrés. À São Paulo eut lieu une réunion massive dans un théâtre, à Rio une manifestation sur une place publique, à Santos une réunion de solidarité avec les révolutionnaires russes.

C’est à cette même époque que commencèrent à se réunir entre elles les minorités révolutionnaires, composées essentiellement d’immigrants. Ces réunions donneront naissance en 1908 à la fondation de la Confederação Operária Brasileira (COB – Confédération Ouvrière Brésilienne), qui regroupait les organisations de Rio et São Paulo et était fortement marquée par l’anarchosyndicalisme, s’inspirant de la CGT française 9. La COB proposa la célébration du Premier Mai, réalisa un important travail de culture populaire (essentiellement sur l’art, la pédagogie et la littérature) et organisa une campagne énergique contre l’alcoolisme qui faisait des ravages parmi les travailleurs.

En 1907, la COB mobilisa les travailleurs pour la journée de huit heures. Les grèves se multiplièrent à partir de mai dans la région de São Paulo. Les mobilisations furent un succès : les tailleurs de pierre et les menuisiers obtinrent une réduction de la journée de travail. Mais cette vague de luttes reflua rapidement, comme conséquence à la fois de la défaite des dockers de Santos (qui demandaient la journée de 10 heures), de l’entrée dans une phase de récession de l’économie à la fin de 1907 et de la répression policière omniprésente qui remplissait littéralement les prisons d’ouvriers grévistes et expulsait les immigrés actifs.

Le recul des luttes ouvertes n’impliqua pas le recul des minorités les plus conscientes, qui se consacrèrent alors au débat sur les principales questions qui se discutaient en Europe : la grève générale, le syndicalisme-révolutionnaire, les causes du réformisme… La COB qui les regroupait entreprit des actions d’orientation internationaliste. Elle mena une campagne contre la guerre entre le Brésil et l’Argentine et se mobilisa aussi contre la condamnation à mort par le gouvernement espagnol de Ferrer Guardia 10.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale en août 1914 provoqua une forte mobilisation de la COB avec les anarchistes à sa tête. La Fédération ouvrière de Rio de Janeiro créa en mars 1915 une Commission populaire d’agitation contre la guerre, tandis qu’à São Paulo se créait une Commission internationale contre la guerre. Dans les deux villes s’organisèrent, le Premier Mai 1915, des manifestations contre la guerre au cours desquelles fut acclamée l’Internationale des travailleurs.

Les anarchistes brésiliens tentèrent d’envoyer des délégués à un Congrès contre la guerre qui devait se tenir en Espagne 11 et, suite à l'échec de cette tentative, organisèrent en octobre 1915 un Congrès international pour la paix qui se tint à Rio de Janeiro.

À ce Congrès participèrent des anarchistes, des socialistes, des syndicalistes et des militants d’Argentine, d’Uruguay et du Chili. Un manifeste dirigé vers le prolétariat d’Europe et d’Amérique fut adopté, qui appelait à "abattre les bandes de potentats et d’assassins qui maintiennent le peuple dans l’esclavage et la souffrance12. Cet appel ne pouvait être mis en pratique que par le prolétariat, puisque lui seul "pouvait mener une action décisive contre la guerre, car c’est lui qui fournit les éléments nécessaires à tout conflit guerrier, en fabriquant les instruments de destruction et de mort et en fournissant l’élément humain qui va servir de chair à canon" (idem). Le Congrès décida de mener une propagande systématique contre le nationalisme, le militarisme et le capitalisme.

Ces efforts furent étouffés par l’agitation patriotique déclenchée en faveur de l’engagement du Brésil dans la guerre. De nombreux jeunes de toutes les classes sociales s’engagèrent volontairement dans l’armée, dans un climat de défense nationale qui rendait les positionnements internationalistes ou simplement critiques très difficiles, se heurtant à la répression énergique de groupes de volontaires patriotes qui n’hésitaient pas à faire usage de la violence. L’année 1916 fut très dure pour le prolétariat et les internationalistes, qui se retrouvèrent isolés et harcelés.

Juillet 1917, la Commune de São Paulo

Cette situation ne dura cependant pas longtemps. Les industries s’étaient développées particulièrement dans la région de São Paulo, profitant du commerce lucratif que permettait l’approvisionnement de tout type de marchandises aux belligérants. Mais cette prospérité n’avait guère de répercussions positives sur la masse ouvrière. Il était plus qu’évident qu’il existait deux São Paulo : l’un, minoritaire, fait de maisons luxueuses et de rues jouissant de toutes les inventions importées de l’Europe "Belle époque", l’autre majoritaire faite de quartiers insalubres suintant la misère.

Comme il fallait faire vite pour tirer le maximum de bénéfices de la situation, les patrons augmentèrent brutalement la pression sur les travailleurs : "Au Brésil, le mécontentement croissait à cause des conditions abusives de travail dans les usines, semblables à celles du début de la révolution industrielle en Grande Bretagne : journées de 14 heures, sans vacances, sans jours de repos rémunérés durant la semaine, les ouvriers mangeaient à côté des machines ; les salaires étaient insuffisants et la paye irrégulière ; il n’existait pas d’assistance sociale ou de santé ; les réunions et l’organisation des ouvriers étaient interdites ; ces derniers n’avaient aucun droit et il n’existait pas d’indemnisation pour les accidents du travail13. Pour comble, une forte inflation fît ressentir ses effets, en particulier sur les produits de première nécessité. Tout ceci favorisa le développement de l’indignation et du mécontentement, stimulés par les informations qui commençaient à arriver d’Europe sur la Révolution de février en Russie. En mai éclatent plusieurs grèves à Rio, en particulier celle de l’usine textile de Corcovado. Le 11 mai, 2500 personnes parviennent à se réunir dans la rue, dans l’intention de se diriger vers l’usine pour manifester leur solidarité, malgré l’interdiction expresse des réunions ouvrières décidée quelques jours auparavant par le chef de la police. La police s’interpose devant la manifestation et de violents affrontements se déclenchent.

Début juillet éclate une grève massive dans la région de São Paulo, qui sera connue sous le nom de "la Commune de São Paulo". Elle trouve son origine dans l’intolérable coût de la vie et, surtout, dans le rejet de la guerre : dans plusieurs usines, les patrons avaient imposé une "contribution patriotique", impôt sur le salaire pour soutenir l’Italie. Cet impôt est rejeté par les ouvriers de l’usine textile Cotonificio Crespi, qui réclament une augmentation de 25 %. La grève s’étend comme une traînée de poudre aux quartiers industriels de São Paulo : Mooca, Bras, Ipiranga, Cambuci… Plus de 20 000 travailleurs sont en grève. Un groupe de femmes rédige un tract qu’elles distribuent parmi les soldats, dans lequel on peut lire : "Vous ne devez pas persécuter vos frères de misère. Vous faites aussi partie de la masse populaire. La faim règne dans nos foyers et nos enfants demandent du pain. Les patrons comptent sur les armes qu’ils vous ont confiées pour étouffer nos revendications".

Une brèche sembla s’ouvrir début juillet dans le front ouvrier : les travailleurs de Nami Jaffet acceptèrent de rentrer au travail avec une augmentation de 20 %. Mais dans les jours suivants des incidents favorisèrent la poursuite de la grève : le 8 juillet, une foule d’ouvriers rassemblés devant les portes de Cotonificio Crespi alla prêter main-forte à deux mineurs qui allaient être arrêtés par une patrouille de soldats. La police vint à la rescousse de ces derniers et une bataille de positions s’ensuivit. Le jour suivant vit de nouveaux affrontements aux portes de l’usine de bières Antartica. Après avoir débordé la police, les ouvriers se dirigèrent vers l’usine textile Mariángela et parvinrent à faire débrayer ses employés. De nouveaux incidents se produisirent les jours suivants ainsi que de nouveaux débrayages qui vinrent grossir les rangs des grévistes.

La nouvelle d’un ouvrier battu à mort par la police courut le 11 juillet. C’était la goutte qui fit déborder le vase : "… la nouvelle du décès de l’ouvrier assassiné à proximité d’une usine de tissus à Bras fut vécue comme un défi jeté à la dignité du prolétariat. Elle eut l’effet d’une violente décharge émotionnelle qui secoua toutes les énergies. L’enterrement de la victime donna lieu à une des plus impressionnantes démonstrations populaires à Sao Paulo14. Une manifestation de deuil impressionnante s’ensuivit, regroupant plus de cinquante mille personnes. Après l’enterrement, la foule se divisa en deux cortèges, l’un se dirigeant vers la maison du travailleur assassiné, à Bras, où se tint une assemblée au terme de laquelle la foule assaillit une boulangerie. La nouvelle fusa comme une traînée de poudre et de nombreux magasins d’alimentation furent pillés dans de nombreux quartiers.

L’autre cortège se dirigea vers la Praça da Se où plusieurs orateurs prirent la parole pour encourager à la poursuite de la lutte. Les assistants décidèrent de s’organiser en plusieurs cortèges qui se dirigèrent vers les quartiers industriels, où ils firent débrayer plusieurs entreprises et parvinrent à convaincre les travailleurs de Nami Jaffet de se remettre en grève.

La détermination comme l’unité des ouvriers grandit spectaculairement : dans la nuit du 11 au 12 et durant toute la journée se tinrent des assemblées dans les quartiers ouvriers, avec la participation très déterminée des anarchistes, au cours desquelles fût décidée la formation de Ligues ouvrières. Le 12, l’usine à gaz se mit en grève et les tramways cessèrent de fonctionner. Malgré l’occupation militaire, la ville était entre les mains des grévistes.

Les grévistes maîtrisaient la situation dans "l’autre São Paulo", la police et l’armée ne pouvaient y entrer, harcelées par la multitude qui occupait des barricades à tous les points stratégiques, où se produisirent de violents affrontements. Les transports et l’approvisionnement étant paralysés, ce furent les grévistes qui organisèrent la fourniture en aliments, en donnant la priorité aux hôpitaux et aux familles ouvrières. Des patrouilles ouvrières furent organisées pour éviter vols et pillages et pour alerter les habitants des incursions de la police ou de l’armée.

Les Ligues ouvrières de quartier, avec des délégués élus par un certain nombre d'usines en lutte et des membres des sections de la COB, tinrent des réunions pour unifier les revendications, ce qui aboutit, le 14, à la formation d’un Comité de défense prolétarienne qui proposa onze revendications, les principales étant la liberté pour tous les emprisonnés et une augmentation de 35 % pour les bas salaires et 25 % pour les autres. Un secteur influent du patronat comprit que la répression ne suffirait pas et qu’il fallait faire quelques concessions. Un groupe de journalistes s’offrit pour servir de médiateurs auprès du gouvernement. Le même jour se tint une assemblée générale qui réunit plus de 50 000 participants qui arrivèrent en cortèges massifs dans l’ancien hippodrome de Mooca. Au cours de celle-ci il fut décidé de reprendre le travail si les revendications étaient acceptées. Les 15 et 16 se tinrent de nombreuses réunions entre les journalistes et le gouvernement, ainsi qu’avec un comité qui réunissait les principaux employeurs. Ces derniers acceptèrent une augmentation générale de 20 % et le gouverneur ordonna la mise en liberté immédiate de tous les prisonniers. Le 16, de nombreuses assemblées votèrent la reprise du travail. Une manifestation gigantesque qui regroupa 80 000 personnes célébra ce qui était considéré comme une grande victoire. Quelques grèves isolées éclatèrent çà et là en juillet-août pour forcer les patrons récalcitrants à appliquer les accords.

La grève de São Paulo provoqua la solidarité immédiate dans les industries de l'État du Rio Grande do Sul et de la ville de Curitiba où eurent lieu des manifestations massives. L’onde de choc solidaire tarda cependant à arriver à Rio. Mais une usine de meubles fut paralysée par la grève le 18 juillet – quand la lutte était déjà finie à São Paulo – et peu à peu s’étendit à d’autres entreprises, de telle sorte que le 23 juillet, on pouvait compter 70 000 grévistes dans différents secteurs. Affolée, la bourgeoisie déclencha une répression violente : charges de police contre les manifestants, arrestations, fermeture de locaux ouvriers. Elle dût cependant faire quelques concessions, qui mirent fin à la grève le 2 août.

Bien qu’elle ne fût pas parvenue à s’étendre, la Commune de São Paulo eut un écho important dans tout le Brésil. La première chose remarquable, c’est qu’elle revêtit pleinement les caractéristiques que Rosa Luxemburg avait dégagées de la Révolution Russe de 1905 qui définissent la nouvelle forme que prend la lutte ouvrière dans la décadence du capitalisme. Elle n’avait pas été préalablement préparée par une organisation mais fut le produit d’une maturation de la conscience, de la solidarité, de l’indignation, de la combativité dans les rangs ouvriers ; elle avait créé, à travers son propre mouvement, son organisation directe de masse et, sans perdre son aspect économique, avait développé rapidement son caractère politique avec l'affirmation du prolétariat comme classe qui s’affronte ouvertement à l’État. "Nul ne peut affirmer que la grève générale de juillet 1917 avait été préparée, organisée suivant les schémas classiques des délégués des syndicats et de la Fédération ouvrière. Elle fut le produit direct du désespoir dans lequel était plongé le prolétariat de Sao Paulo, soumis à des salaires de famine et à un travail exténuant. L’état de siège était permanent, les associations ouvrières fermées par la police, les locaux fermés et la surveillance des éléments considérés comme "agitateurs dangereux pour l’ordre public" était sévère et permanente15.

Comme nous le verrons plus loin, le prolétariat brésilien, encouragé par le triomphe de la Révolution d’Octobre, se lancera dans de nouvelles luttes ; la Commune de São Paulo fut cependant le moment culminant de sa participation à la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23. Elle ne surgit pas directement sous l’impulsion de la Révolution d’Octobre, elle contribua plutôt à créer les conditions mondiales qui la préparèrent. Entre juillet et septembre 1917, nous voyons non seulement la Commune de São Paulo mais aussi la grève générale en août en Espagne, des grèves massives et des mutineries de soldats en Allemagne en septembre, événements qui pousseront Lénine à insister sur la nécessité pour le prolétariat de prendre le pouvoir en Russie puisque "Il est hors de doute que la fin de septembre nous a apporté le tournant le plus grand de l'histoire de la révolution russe et, selon toutes les apparences, de l'histoire de la révolution mondiale16.

L’effet "Appel" de la Révolution russe

Pour revenir à la situation au Brésil, la bourgeoisie semblait bien décidée à participer à la guerre mondiale malgré l’agitation sociale. Non pas qu’elle eût des intérêts économiques ou stratégiques directs, mais pour compter pour quelque chose dans le concert impérialiste mondial, pour donner une impression de puissance et se faire respecter par le reste des vautours nationaux. Elle misa pour le camp qu’on devinait vainqueur – celui de l’Entente (France et Grande-Bretagne), qui achevait de bénéficier de l’appui décisif des États-Unis – et profita du bombardement d’un navire brésilien par un vaisseau allemand pour déclarer la guerre à l’Allemagne.

La guerre a besoin de l’abrutissement de la population, que celle-ci soit convertie en populace agissant irrationnellement. Dans ce but, des Comités patriotiques furent créés dans toutes les régions. Le Président de la République, Venceslau Brás, intervint en personne pour faire cesser la grève d’une usine textile de Rio. Quelques syndicats collaborèrent, organisant des "bataillons patriotiques" pour mobiliser dans la guerre. L’Église déclara que la guerre était une "Sainte Croisade" et ses évêques se répandirent en homélies enflammées d’ardeur patriotique. Toutes les organisations ouvrières furent déclarées hors-la-loi, leurs locaux fermés, livrées à de féroces et incessantes campagnes de presse les traitant "d’étrangers sans cœur", de "fanatiques de l’internationalisme allemand" et autres mots doux.

L’impact de cette violente campagne nationaliste fut limité, car il se vit rapidement contrecarré par l’éclatement de la Révolution russe, laquelle provoqua un choc électrisant pour de nombreux ouvriers brésiliens, particulièrement pour les groupes anarchistes qui assumèrent la défense de la Révolution russe et des bolcheviks avec le plus d’enthousiasme. L’un d’eux, Astrogildo Pereira, regroupa ses écrits dans un opuscule publié en février 1918 – A Revolução Russa e a Imprensa –, où il défendait que "les maximalistes 17 russes ne se sont pas appropriés la Russie. Ils sont l’immense majorité du peuple russe, le seul réel et naturel maître de la Russie. Kerenski et sa bande s’étaient indûment approprié du pays". Cet auteur défendait aussi que la Révolution russe "est une révolution libertaire qui ouvre la voie à l’anarchisme18.

La Révolution de 1917 provoqua un puissant "effet d’appel", plus au niveau de la maturation de la conscience que par l’explosion de nouvelles luttes. Le recul inévitable après la Commune de São Paulo, le constat des maigres améliorations obtenues malgré la puissance des forces engagées, à quoi s’ajoutait la pression idéologique patriotique qui accompagnait la mobilisation pour la guerre, avaient provoqué une certaine désorientation et un questionnement stimulé et accéléré par les informations sur la Révolution russe.

Le processus de "maturation souterraine" – les ouvriers semblaient passifs quand en réalité ils étaient agités par un courant de doutes, de questions et de réponses – aboutit à un mouvement de luttes. En août 1918 éclata la grève de Cantareira (compagnie qui assurait la navigation entre Rio et Niteroi). L’entreprise avait augmenté les salaires des seuls employés terrestres au mois de juillet. Se sentant discriminé, le personnel maritime se déclara en grève. Des manifestations de solidarité intervinrent rapidement, principalement à Niteroi. La police à cheval dispersa la foule la nuit du 6 août. Le 7, les soldats du 58e bataillon de chasseurs de l’armée, envoyés à Niteroi, fraternisèrent avec les manifestants et s’affrontèrent aux forces conjointes de la police et d’autres unités de l’armée. De graves affrontement se produisirent, qui se soldèrent par deux morts : un soldat du 58e Bataillon et un civil. Niteroi fut envahi par de nouvelles troupes qui parvinrent à rétablir l’ordre. Les morts furent enterrés le 8, une énorme foule défila pacifiquement. La grève s’acheva le 9.

L’enthousiasme suscité par la Révolution russe, le développement des luttes revendicatives, la mutinerie d’un bataillon de l’armée, constituaient-ils une base suffisante pour se lancer dans la lutte révolutionnaire insurrectionnelle ? Un groupe de révolutionnaires de Rio donna à cette question une réponse affirmative et il commença à préparer l’insurrection. Analysons les faits.

En novembre 1918 avait eu lieu à Rio de Janeiro une grève pratiquement générale exigeant la journée de huit heures. Le gouvernement avait dramatisé la situation en affirmant que ce mouvement était une "tentative insurrectionnelle". Il est certain que la dynamique donnée par la Révolution russe et le soulagement et la joie provoqués par la fin de la guerre mondiale animaient le mouvement. Il est certain qu’en dernière instance, tout mouvement prolétarien tend à faire rejoindre l’aspect revendicatif et l’aspect révolutionnaire. Cependant, la lutte de Rio ne s’était pas étendue à tout le pays, elle ne s’était pas auto-organisée, elle ne mettait pas en évidence une conscience révolutionnaire. Mais quelques groupes de Rio crurent venu le moment de l’assaut révolutionnaire. Un autre facteur venait chauffer les esprits : une des plus graves séquelles de la guerre mondiale fut une épouvantable épidémie de grippe espagnole 19 qui finit par envahir le Brésil, à tel point que le Président de la République élu, Rodrigues Alves, y succomba avant son investiture et dut être remplacé par le vice-président.

Un Conseil qui prétendait organiser l’insurrection se constitua à Rio de Janeiro, sans même se coordonner avec les autres grands centres industriels. Y participaient des anarchistes ainsi que des leaders ouvriers de l’industrie textile, des journalistes, des avocats et quelques militaires également. L’un d’entre eux, le lieutenant Jorge Elías Ajus, n’était en fin de comptes qu’un espion qui informait les autorités des activités du Conseil.

Le Conseil tint plusieurs réunions, au cours desquelles les tâches furent distribuées aux ouvriers des usines et des districts : prise du palais présidentiel, occupation des dépôts d’armement et de munitions de l’Intendance de guerre, assaut de la cartoucherie de Raelengo, attaque de la préfecture de police, occupation de l’usine électrique et de la centrale téléphonique. Vingt mille travailleurs étaient prévus dans cette action, qui devait se réaliser le 18.

Le 17 novembre, Ajus fit un coup de théâtre : "Il déclara que n’étant pas de service le 18, il ne pourrait coopérer au mouvement, demandant que la date de l’insurrection soit ajournée au 2020. Les organisateurs furent déstabilisés mais, après beaucoup d’hésitations, décidèrent de poursuivre ce qui avait été décidé. Mais lors d’une ultime réunion qui se tint le 18 en début d’après-midi, la police envahit les lieux et arrêta la majorité des dirigeants.

Le 18, la grève éclata dans l’industrie textile et dans la métallurgie, mais ne s’étendit pas aux autres secteurs et les tracts qui circulèrent dans les casernes appelant les soldats à se mutiner ne causèrent que peu d’effets. L’appel à constituer des "Comités d’ouvriers et de soldats" fut un échec, tant dans les usines que dans les casernes.

Un grand rassemblement avait été prévu au Campo de San Cristobal, qui devait être le point de départ de colonnes chargées d’occuper des édifices gouvernementaux ou stratégiques. Les participants ne dépassèrent pas le millier et ils furent rapidement encerclés par les troupes de la police et de l’armée. Le reste des actions prévues ne fut même pas engagé, et la tentative de dynamiter deux tours électriques échoua le 19.

Le gouvernement emprisonna des centaines d’ouvriers, ferma les locaux syndicaux et interdit toute manifestation ou rassemblement. La grève commença à refluer le 19, et la police et l’armée entrèrent systématiquement dans toutes les usines en grève pour obliger à la pointe de l’épée les travailleurs à reprendre le travail. Quelques actes de résistance se soldèrent par la mort de trois ouvriers. Le 25 novembre, l’ordre régnait dans la région.

1919-21 – Le déclin de l’agitation sociale

Malgré ce fiasco, des braises de combativité et de conscience ouvrières étaient encore ardentes. La Révolution prolétarienne en Hongrie et le triomphe de la Commune révolutionnaire de Bavière insufflèrent un grand enthousiasme. De gigantesques manifestations eurent lieu dans de nombreuses villes le Premier Mai. A Rio, São Paulo et Salvador da Bahia, des résolutions furent votées dans le sens de soutenir la lutte révolutionnaire en Hongrie, en Bavière et en Russie.

En avril 1919, l’augmentation constante des prix provoqua une grande agitation ouvrière dans de nombreuses usines de São Paulo et de la région, à San Bernardo do Campo, et dans d'autres comme Campinas et Santos. Des grèves partielles éclataient ici ou là, formulant des listes de revendications, mais l’événement le plus notable fut la tenue d’assemblées générales et leur décision d’élire des délégués pour établir une coordination, ce qui aboutit à la constitution d’un Conseil général d’ouvriers qui organisa la manifestation du Premier Mai et formula une série de revendications : journée de huit heures, augmentation des salaires indexés à l’inflation, interdiction du travail des enfants de moins de 14 ans et du travail de nuit pour les femmes, réduction du prix des marchandises de première nécessité et des loyers. La 4 mai, la grève devint générale.

La riposte du Gouvernement et des capitalistes se fit sur deux plans : d’un côté la répression féroce pour empêcher les manifestations et les regroupements tout en persécutant les ouvriers considérés comme les dirigeants, qui étaient emprisonnés sans jugement et déportés dans des régions lointaines du Brésil. De l’autre, les patrons et le gouvernement se montrèrent réceptifs aux revendications et, à petite dose, en semant toutes les divisions possibles, ils augmentèrent les salaires par-ci, ils réduisirent la journée de travail par là, etc.

Cette tactique eut du succès. La grève s’acheva ainsi le 6 mai aux faïenceries de Santa Catalina, avec la promesse de la journée de huit heures, la suppression du travail des enfants et une augmentation de salaire. Les travailleurs portuaires de Santos reprirent le travail le 7. Le 17, ce fut le tour de la Compagnie nationale de tissus de Yute. La question de la nécessité d’une attitude unitaire ne fut à aucun moment posée (ne pas reprendre le travail si les revendications n’étaient pas accordées à tous), pas plus que la possibilité d’étendre le mouvement à Rio, alors que dans cette ville avaient éclaté de nombreuses grèves depuis la mi-mai, adoptant la même plate-forme revendicative. Une fois la paix sociale rétablie dans la région de São Paulo, les grèves dans les États de Rio, Bahía et la ville de Recife, malgré leur massivité, furent finalement étouffées par la même tactique combinant des concessions mesurées et la répression sélective. Une grève massive à Porto Alegre en septembre 1919, qui partit de la compagnie électrique Light & Power en réclamant une augmentation de salaires et une réduction d’horaires, provoqua la solidarité des boulangers, des conducteurs, des travailleurs du téléphone, etc. La bourgeoisie eut alors recours à la provocation – des bombes firent sauter quelques installations de la compagnie électrique et la maison d’un briseur de grève – pour interdire les manifestations et les assemblées. Le 7 septembre, une manifestation massive place Montevideo fut attaqué par la police et l’armée, provoquant un mort parmi les manifestants. Le lendemain, de nombreux grévistes furent arrêtés par la police et les locaux syndicaux furent fermés. La grève s’acheva le 11, sans avoir obtenu satisfaction à la moindre revendication.

L’épuisement, l’absence d’une claire perspective révolutionnaire, les concessions obtenues dans bon nombre de secteurs, provoquèrent un reflux général. Le gouvernement durcit alors la répression, lançant une nouvelle vague d’arrestations et de déportations, fermant les locaux ouvriers, favorisant les licenciements disciplinaires. Le Parlement approuva de nouvelles lois répressives : il suffisait d’une provocation, l’explosion d’une bombe chez des militants connus ou dans un lieu fréquenté, pour déclencher l’application des lois répressives. Une tentative de grève générale en novembre 1919 à São Paulo échoua lamentablement, et le gouvernement mit à profit cet événement pour lancer un nouveau coup de filet, emprisonnant tous ceux qui pouvaient être considérés comme des leaders, qui furent cruellement torturés à Santos et à São Paulo avant d’être déportés.

La combativité ouvrière et le mécontentement général connurent cependant leur chant du cygne en mars 1920 : la grève de Leopoldina Railways à Rio et celle de Mogiana dans la région de Sao Paulo.

La première se déclencha le 7 mars à partir d’une plate-forme revendicative, à laquelle la compagnie répondit en utilisant les employés du public comme "jaunes". Les travailleurs firent des appels à la solidarité en sortant tous les jours dans la rue. Le 24 commença une première vague de grèves de soutien : métallurgistes, taxis, boulangers, tailleurs, bâtiment… Une grande assemblée se tint où un appel fut lancé à ce que "toutes les classes ouvrières présentent leurs propres plaintes et revendications". Ils furent rejoints le 25 par les travailleurs de l’industrie textile. Il y eut également une grève solidaire dans les transports à Salvador et dans des villes de l'État du Minas Gerais.

Le gouvernement riposta par une répression violente qui, le 26 mars, jeta plus de 3000 grévistes dans les prisons. Celles-ci étaient tellement pleines qu’il fallut utiliser les locaux des entrepôts du port pour enfermer les ouvriers.

Le mouvement commença à refluer le 28, avec la reprise du travail des ouvriers de l’industrie textile. Les syndicalistes réformistes servirent de "médiateurs" pour que les entreprises réembauchent les "bons ouvriers" qui avaient "au moins cinq ans d’ancienneté". Ce fut une débandade dans les rangs ouvriers et, le 30, la lutte était terminée sans avoir obtenu la moindre revendication.

La seconde, qui commença sur la ligne ferroviaire du nord de São Paulo, dura du 20 mars au 5 avril, recevant la solidarité de la Federação Operária de São Paulo qui décréta une grève générale suivie partiellement dans l’industrie textile. Les grévistes occupèrent des gares, tentant d’expliquer leur lutte aux voyageurs, mais le gouvernement régional se montra intraitable. Les gares occupées furent attaquées par les troupes, provoquant de nombreux affrontements violents, en particulier à Casa Branca où furent tués quatre ouvriers. Une violente campagne de presse fut orchestrée contre les grévistes pour accompagner cette répression sauvage, soldée par de nombreuses arrestations et déportations non seulement d’ouvriers mais aussi de leurs femmes et enfants. Hommes, femmes et enfants étaient enfermés dans des casernes où de cruels châtiments corporels leurs étaient infligés.

Quelques éléments de bilan

Les mouvements au Brésil entre 1917 et 1920 font indiscutablement partie de la vague révolutionnaire de 17-23 et ne peuvent être compris qu’à la lumière des leçons de celle-ci. Le lecteur peut consulter deux articles où nous tentons d’en faire le bilan 21. Nous nous limiterons ici à mettre en avant quelques leçons qui se dégagent directement de l’expérience brésilienne.

La fragmentation du prolétariat

La classe ouvrière au Brésil était très fragmentée. La majorité des travailleurs immigrés récemment avaient très peu de liens avec le prolétariat autochtone, lequel était très lié à l’artisanat ou constitué de journaliers dans d’immenses exploitations agricoles complètement isolées 22. Les travailleurs immigrants étaient eux-mêmes divisés en "ghettos linguistiques", italiens, espagnols, portugais, allemands, etc. : "São Paulo était une ville où l’on parlait plus l’italien, dans ses divers dialectes pittoresques, que le portugais. Cette influence de la langue et la culture péninsulaires touchait tous les secteurs de la vie pauliste23.

Mais il faut aussi signaler la grande dispersion des centres industriels. Rio et São Paulo ne parvinrent jamais à synchroniser les luttes. La Commune de São Paulo ne s’étendit à Rio que quand la lutte était finie. La tentative insurrectionnelle de novembre 1918 resta circonscrite à Rio sans que soit posée la question d’une action commune, ne serait-ce qu’à São Paulo ou Santos.

A la dispersion du prolétariat s’ajouta le faible écho que l’agitation ouvrière rencontra dans les masses paysannes – qui constituaient la majorité de la population –, tant dans les régions lointaines (Mato Grosso, Amazonie, etc.) que dans celles qui subissaient des conditions proches de l’esclavage dans les plantations de café et de cacao 24.

La fragmentation du prolétariat et son isolement du reste de la population non exploiteuse donna une énorme marge de manœuvre à la bourgeoisie qui, après avoir fait certaines concessions, put déchaîner une brutale répression.

Les illusions sur le développement du capitalisme

La guerre mondiale avait mis en lumière que le capitalisme, en formant le marché mondial et imposant ainsi ses lois à tous les pays de la planète, avait atteint ses limites historiques. La Révolution en Russie mit en évidence que la destruction du capitalisme était non seulement nécessaire, mais possible.

Il existait cependant des illusions sur la capacité du capitalisme à continuer à se développer 25. Il y avait au Brésil un énorme territoire à coloniser. Comme dans d’autres pays d’Amérique, y compris les États-Unis, les ouvriers restaient très vulnérables à la mentalité "pionnière", à l’illusion de "tenter de faire fortune" et de gagner correctement sa vie à travers la colonisation agricole ou la découverte de gisements de minerais. Beaucoup d’immigrants considéraient leur condition ouvrière comme une "période transitoire" qui devait réaliser leurs rêves et les transformer en colons aisés. La défaite de la révolution en Allemagne et dans d’autres pays, l’isolement croissant de la Russie, les graves erreurs de l’Internationale communiste sur les possibilités de développement du capitalisme dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux donnèrent des ailes à cette illusion.

La difficulté pour développer un élan internationaliste

Avec la Commune de São Paulo, les prolétaires au Brésil contribuèrent à la maturation internationale des conditions qui favorisèrent la Révolution d’Octobre en Russie, comme ils furent enthousiasmés par elle. Comme dans d’autres pays, existaient les germes du positionnement internationaliste qui est le point de départ incontournable d’une révolution ouvrière.

Ce positionnement internationaliste donne au prolétariat les bases pour renverser l’État dans tous les pays, mais il a besoin pour cela de trois conditions : l’unification des minorités révolutionnaires dans un parti mondial, la formation de conseils ouvriers et leur coordination croissante à l’échelle mondiale. Aucune de ces trois conditions n’était présente au Brésil :

1) les contacts avec l’Internationale communiste ne se prirent que très tard, en 1921, quand la vague révolutionnaire refluait et que l’IC était en plein processus de dégénérescence ;

2) les conseils ouvriers ne furent présents à aucun moment, excepté les tentatives encore embryonnaires de la Commune de São Paulo en 1917 et lors de la grève massive de 1919 ;

3) les liens avec le prolétariat des autres pays étaient pratiquement inexistants.

L’absence de réflexion théorique et l’activisme des minorités révolutionnaires

Le gros de l’avant-garde du prolétariat au Brésil était composé de militants de tendance anarchiste internationaliste 26. Ils eurent le mérite de défendre des positions contre la guerre, et de soutenir la Révolution russe et le bolchevisme. Ce furent eux qui, en 1919, créèrent de leur propre initiative et sans le moindre contact avec Moscou un Parti communiste de Rio de Janeiro, qui poussèrent la COB à adhérer à l’IC.

Mais ils n’avaient pas un positionnement historique, théorique et mondial, tout était basé sur "l’action" qui devait amener les masses à lutter. En conséquence, tous leurs efforts étaient concentrés vers la création de syndicats et vers les convocations à des manifestations et des actions de protestation. L’activité théorique pour comprendre quels étaient les objectifs de la lutte, ses moyens, quels étaient les obstacles qui se dressaient face à elle, quelles étaient les conditions nécessaires pour qu’elles puissent se développer, fut complètement négligée. En d’autres termes, ils négligèrent tous ces éléments indispensables pour que le mouvement développe une conscience claire, sache voir les pas en avant à réaliser, évite les pièges et ne soit pas le jouet des événements et des manœuvres d’un ennemi tel que la bourgeoisie, la classe exploiteuse la plus intelligente de l’histoire sur le plan politique. Cet activisme lui fut fatal. Une expression significative de cela fut, comme on l'a vu, l’échec de l’insurrection de Rio en 1918 dont, à notre connaissance, aucune leçon ne fut tirée.

C. Mir, 24 novembre 2012

 

1 Revue internationale no 139, "1914 - 23 : dix années qui ébranlèrent le monde (I) – La révolution hongroise de 1919 ",

http://fr.internationalism.org/rint139/1914_23_dix_annees_qui_ebranlerent_le_monde_la_revolution_hongroise_de_1929.html

2 Cf. une contribution au bilan de ces expériences, in "2011, de l’indignation à l’espoir ", http://fr.internationalism.org/ri431/2011_de_l_indignation_a_l_espoir.html

3 Rosa Luxemburg, Grève de masses, parti et syndicat, chapitre VII,

http://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve7.htm.

4 Il s’agit d’un grand arbre (Caesalpinia echinata) dont le tronc contient une teinture rouge très appréciée ; sa surexploitation l'a fait quasiment disparaître.

6 Jusqu’au coup d’État de 1889, le Brésil était un empire dont l’empereur procédait de la dynastie portugaise.

7 On calcule qu’entre 1871 et 1920 arrivèrent au Brésil 3 900 000 immigrants du Sud de l’Europe.

8 L’introduction de l’article "Trabalho e vida do operairiado brasileiro nos séculos xix e xx", de Rodrigo Janoni Carvalho, publié dans la revue Arma da Critica, An 2, no 2, mars 2010, contient une description terrifiante des logements du prolétariat de São Paulo au début du xxe siècle. Jusqu’à vingt personnes pouvaient partager les lieux d’aisance.

9 La CGT française était alors un pôle de référence pour les secteurs ouvriers dégoûtés par l’opportunisme croissant des partis sociaux-démocrates et l’attitude toujours plus conciliatrice des syndicats. Cf. Revue internationale no 120, "L'anarcho-syndicalisme face à un changement d'époque : la CGT jusqu'à 1914 ", http://fr.internationalism.org/rint/120_cgt.

10 "Francisco Ferrer Guardia (Alella, 1859-Barcelonne, 1909) fut un célèbre pédagogue libertaire espagnol. Il fut arrêté à Barcelone en juin 1909, accusé d’avoir été l’instigateur de la révolte connue sous le nom de 'la Semaine tragique'. Ferrer fut déclaré coupable par le Tribunal militaire et, le 13 octobre 1909, à 9 heures du matin, fût fusillé dans la prison de Montjuic. Il est de notoriété publique que Ferrer n’avait aucun rapport avec les faits et que le tribunal le condamna sans disposer de la moindre preuve contre lui" (wikipedia en espagnol, traduit par nos soins, http://es.wikipedia.org/wiki/Ferrer_Guardia).

11 Cf. Revue internationale no 129, "la CNT face à la guerre et à la révolution (1914-1919)", http://fr.internationalism.org/user/login?destination=discussthis/new/2905.

12 Pereira, "Formação do PCB", cité par John Foster Dulles, Anarquistas e comunistas no Brasil, p. 37.

13 Cecilia Prada, "Les barricades de 1917 : la mort d’un cordonnier anarchiste provoque la première grève générale du pays", cf. http://www.sescsp.org.br/sesc/revistas_sesc/pb/artigo.cfm?Edicao_Id=292&Artigo_ID=4588&IDCategoria=5225&reftype=1

14 Cité de l’article "Traços biográficos de um homem extraordinário", Dealbar, São Paulo, 1968, an 2, no 17. Il s’agit du militant anarchiste Edgard Leuenroth, qui participa activement à la grève de Sao Paulo.

15 Everardo Dias, História das lutas sociais no Brasil, p. 224.

16 Lénine, "La crise est mûre", Œuvres, T. 26, pp. 68-79, Paris-Moscou.

17 C’est ainsi que la presse nommait les bolcheviks.

18 John Foster Dulles, Anarquistas e comunistas no Brasil p. 63.

19 La grippe espagnole (connue aussi sous le nom de la Grande pandémie de grippe, l’Épidémie de grippe de 1918 ou la Grande grippe) fut une épidémie de grippe d’une dimension inconnue jusque-là (…). On considère que ce fut l'épidémie la plus mortelle de l’histoire de l’humanité, provoquant entre cinquante et cent millions de morts dans le monde entre 1918 et 1920. (…). Les Alliés de la Première Guerre mondiale la baptisèrent "Grippe espagnole" parce que la pandémie attira l’attention de la presse en Espagne alors qu’elle était maintenue secrète dans les pays engagés dans la guerre, qui censuraient les informations concernant l’affaiblissement des troupes atteintes par la maladie ; http://es.wikipedia.org/wiki/Gripe_espa%C3%B1ola

20 Anarquistas e comunistas no Brasil p. 68.

21 Cf. Revue internationale no 75, "La révolution d'octobre 1917 : Œuvre collective du prolétariat (3° partie)", http://fr.internationalism.org/rinte75/russe.htm, et Revue internationale no 80, "Enseignements de 1917-23 : La première vague révolutionnaire du prolétariat mondial", http://fr.internationalism.org/rinte80/vague.htm

22 Depuis les grèves de 1903, où journaliers et paysans autochtones avaient servi de "jaunes", la méfiance et la rancune entre ouvriers immigrants et ouvriers autochtones n’avaient cessé d’exister. Voir l’essai en anglais de Colin Everett,

Organized Labor in Brazil

1900-1937. http://translate.google.es/translate?hl=es&langpair=en%7Ces&u=http://libcom.org/history/organized-labor-brazil-1900-1937-anarchist-origins-government-control-colin-everett

23 Barricadas de 1917, Cecilia Prada, thèse de doctorat.

24 Selon nos informations, le mouvement paysan le plus significatif eut lieu en 1913, et rassembla plus de 15 000 grévistes, colons et journaliers.

25 Ces illusions affectaient même l’Internationale communiste, qui concevait la possibilité de la libération nationale dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. Voir les "Thèses du IIe Congrès de l’IC ", http://www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700f.htm

26 A notre connaissance, il y eut très peu de groupes marxistes. Ce n’est que vers 1916 (après une tentative avortée en 1906) que se forma un Parti socialiste, qui se divisa rapidement en deux tendances également bourgeoises, l’une étant partisane de l’entrée du Brésil dans la Guerre mondiale et l’autre défendant la neutralité du Brésil.