Résolution sur la situation en France (XXIIIe congrès de RI)

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Récemment, s’est tenu le XXIIIe congrès de Révolution internationale (RI), section du Courant communiste international (CCI) en France. Les travaux de ce congrès ont notamment abouti à l’adoption de la résolution sur la situation en France que nous publions ci-dessous.

1/ 1968-2018 : il y a cinquante ans, en Mai 1968 en France, près de dix millions d’ouvriers étaient en lutte. C’était la plus grande grève de l’histoire ! Le prolétariat reprenait le chemin du combat après quatre décennies plongées dans la nuit noire de la contre-révolution. Cette dynamique, qui s’est confirmée notamment par “l’automne chaud” italien de 1969 et par les luttes de l’hiver 1970-71 des ouvriers de Pologne allait porter le prolétariat partout dans le monde jusqu’à la fin des années 1980.

Mai 68 est marqué aussi par la réapparition de minorités révolutionnaires dans tous les pays d’Europe occidentale et en Amérique du Nord. Ce processus avait débuté avant même la grève généralisée de mai 1968 mais cette dernière lui a donné un élan considérable. Ce n’est évidemment pas un hasard si c’est en France que s’est constitué, en juin 1968, le groupe le plus important et le plus solide de la Gauche communiste, Révolution Internationale qui a bénéficié de la clarté politique et de l’expérience de militants d’un petit groupe du Venezuela, Internationalismo, formé autour de Marc Chirik, un militant historique de la Gauche communiste. Il ne s’agit pas là d’un événement anecdotique mais la marque de l’être historique du prolétariat : une classe qui porte, en elle, le projet révolutionnaire et dont les organisations, aussi petites soient-elles, représentent la continuité et l’histoire.

 

2/ En France, la vague de luttes inaugurée par Mai 68 va se concrétiser par des mouvements importants dans les principaux centres industriels et notamment dans la sidérurgie à la fin des années 1970, dans les transports (SNCF) fin 1986, dans le secteur hospitalier en 1988. Au-delà de la forte combativité d’alors, ces luttes étaient aussi marquées par une confrontation de plus en plus ouverte avec les syndicats officiels ce qui a conduit les secteurs d’extrême-gauche de la bourgeoisie à promouvoir une forme de syndicalisme de base, les “coordinations”. Ce n’est pas le fait du hasard si le prolétariat en France a été à l’avant-garde du déclenchement du mouvement de luttes ouvrières qui s’est développé internationalement par la suite. L’échelle exceptionnelle de la grève de 1968 est en partie la conséquence de maladresses politiques du pouvoir gaulliste mais cela correspond aussi à une tradition séculaire du prolétariat de ce pays. C’est une des spécificités de la classe ouvrière en France, relevée déjà par les marxistes au XIXe siècle, suite à la révolution de 1848 et de la Commune de Paris, le caractère explosif et hautement politique de ses luttes. Ainsi, on pouvait lire sous la plume de Kautsky, lorsqu’il était encore révolutionnaire : “Si en Angleterre, dans la première moitié du XIXe siècle, c’était la science économique qui était la plus avancée, en France c’était la pensée politique ; si l’Angleterre était régie par l’esprit de compromis, la France l’était par celui du radicalisme ; si en Angleterre le travail de détail de la lente construction organique prédominait, en France c’était celui que nécessite l’ardeur révolutionnaire”. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le prolétariat français a perdu ce rôle d’avant-garde politique du prolétariat européen (et donc mondial) au bénéfice du prolétariat allemand puis du prolétariat russe. Mais la terrible chape de plomb de la contre-révolution a affecté tout particulièrement les secteurs de la classe ouvrière qui étaient allés le plus loin sur la voie révolutionnaire, justement ceux d’Allemagne et de Russie. Mai 68 a fait la preuve que, d’une certaine façon, le prolétariat français avait retrouvé, provisoirement, ce rôle d’avant-garde. La bourgeoisie internationale est d’ailleurs bien consciente de cette spécificité et c’est pour cela qu’elle accorde toujours une attention particulière aux mouvements sociaux en France. Il est donc probable que le prolétariat français tiendra une place importante dans les combats à venir de la classe ouvrière mondiale.

 

3/ Mai 68 et les combats qui se sont déroulés par la suite internationalement, ont représenté un pas immense pour le prolétariat mondial : la fin de la contre-révolution qui s’était abattue sur lui à la fin des années 1920. Mais ce n’était qu’un premier pas sur le chemin de la révolution communiste. Le pas suivant n’a pas pu être franchi, sinon de façon très réduite et sans lendemain : celui de la politisation de sa lutte, de la conscience que celle-ci devait s’inscrire dans la perspective du renversement du capitalisme. C’est un élément fondamental pour comprendre les difficultés actuelles du prolétariat. Les différents mouvements de grèves sont restés essentiellement des luttes défensives. Pour paralyser ainsi la conscience ouvrière, la bourgeoisie a utilisé tout son arsenal de mystifications. Les syndicats sont remis en cause ? Les organisations de gauche et d’extrême-gauche de crier en chœur “Vive le syndicalisme de base !”. Le sabotage de l’extension des luttes par les syndicats est trop visible ? Les mêmes de clamer “Vive les coordinations !”, comme à la SNCF et chez les infirmières, pour mieux enfermer les ouvriers dans le corporatisme et les conduire à la défaite. Et lorsqu’en Pologne en 1980, le prolétariat se dressant face au stalinisme et ses syndicats policiers commence à s’auto-organiser et à inspirer les travailleurs du monde entier, toujours les mêmes experts en sabotage ont accouru des pays démocratiques, et tout particulièrement de France (CFDT en tête), pour expliquer au prolétariat (et à la bourgeoisie polonaise) les bienfaits de livrer la conduite de sa lutte à un “syndicat libre”. Et de scander tous “Vive Solidarnosc !”.

Le prolétariat s’est également confronté aux différentes composantes des organisations de la gauche du capital (partis socialiste et communiste, groupes trotskistes…) colportant l’illusion réformiste de la possibilité d’améliorations des conditions de vie au sein du capitalisme, d’un capitalisme mieux géré et plus humain et utilisant cette illusion pour dévoyer les luttes dans l’impasse électorale.

Ce faisant, la classe dominante est parvenue à contenir et enfermer l’action et la conscience du prolétariat dans les limites des rapports sociaux d’exploitation de la société capitaliste. Pris dans ces pièges idéologiques, ce mouvement allant de 1968 à la fin des années 1980 s’est ainsi essoufflé. Même s’il a commencé à développer une méfiance envers les syndicats officiels, le prolétariat n’a pas été capable d’exprimer une alternative au capitalisme dans son combat, de s’imposer en tant que classe porteuse d’un projet révolutionnaire et montrer à l’ensemble de la société que sa lutte offrait la perspective d’une société sans classe, le communisme. Si la classe ouvrière n’a pas été en mesure de mettre en avant un nouveau projet de société, la bourgeoisie de son côté n’a pas pu répondre par la guerre mondiale à la crise historique de son système comme elle l’avait fait dans les années 1930. Cette situation de blocage où aucune des deux classes fondamentales de la société n’a pu mettre en avant sa propre perspective à la crise sans issue de l’économie capitaliste : la révolution pour la classe ouvrière, la guerre généralisée pour la bourgeoisie, s’est traduite par un pourrissement sur pieds de la société, par l’entrée du capitalisme dans la phase ultime de sa décadence, la phase de décomposition.

 

4/ La fin des années 1980 a donc été difficile pour le prolétariat. Le “no future”, l’absence d’un espoir pour l’avenir, les tendances au repli sur soi, à l’atomisation, se sont répandus dans tous les pays, et c’est dans ce contexte qu’est intervenue la chute du mur de Berlin puis l’effondrement du bloc de l’Est. Une campagne aussi assourdissante que mensongère s’en est suivie : la faillite du prétendu “socialisme” (une des formes les plus caricaturales du capitalisme d’État) a été présentée frauduleusement et honteusement comme “la mort du communisme”, la fin de toute possibilité de remplacer le capitalisme par une autre société.

Le coup porté était particulièrement violent. Les journalistes et les experts en tous genres se sont répandus sur les atrocités et la barbarie réelles du stalinisme. Des campagnes redoutablement efficaces allant même jusqu’à susciter dans le prolétariat un sentiment de honte. Honte de son passé, un passé qu’il ne comprend plus et finit par rejeter, puis oublier. Honte de lui-même, au point de nier son existence. Ainsi, depuis les années 1990, le prolétariat a été confronté à un handicap supplémentaire : la perte croissante de son identité de classe.

C’est pourquoi plus encore aujourd’hui que par le passé, il repose sur les épaules des minorités révolutionnaires une grande responsabilité : celle de maintenir la mémoire de ce qu’est la classe ouvrière, de son projet révolutionnaire, de son passé, des leçons qu’elle a tirées de ses nombreux combats.

 

5/ Au cours de ces dernières années, à l’échelle mondiale, le tissu social a connu une aggravation significative de sa décomposition. L’irrationalité et la peur de l’autre grignotent des franges toujours plus larges de l’humanité. En France, les exactions nauséabondes et haineuses se multiplient : meurtres antisémites par des éléments du lumpen, agressions homophobes et violences de milices anti-immigrés constituées par des éléments de l’extrême-droite (à Calais et à la frontière franco-italienne).

La manifestation politique de ce pourrissement est le développement spectaculaire du populisme. La bourgeoisie elle-même est en partie happée, au point que des dirigeants populistes (ou instrumentalisant le populisme) sont parvenus au pouvoir gouvernemental, y compris à la tête de la première puissance mondiale, les États-Unis, avec son inénarrable Trump !

En France, le succès du parti symbolisant cette vague populiste, le Front National, a une origine plus ancienne. Très faiblement connu en 1981, il a bénéficié d’un énorme soutien de la part du parti socialiste alors au gouvernement : l’instauration de la représentation proportionnelle aux élections législatives lui a permis en 1986 d’envoyer un nombre significatif de députés à l’Assemblée nationale lui donnant pignon sur rue. L’objectif du parti socialiste, à l’époque, était d’affaiblir la droite traditionnelle et aussi de détourner vers l’antifascisme tout un questionnement présent au sein de la classe ouvrière, et notamment parmi les jeunes, concernant les mesures d’austérité prises par le gouvernement socialiste. Dans un premier temps donc, la bourgeoisie a pu contrôler le FN et l’utiliser. Cela dit, le phénomène du populisme ne peut se résumer à des manœuvres politiciennes de tel ou tel secteur de la bourgeoisie. Tout particulièrement, depuis dix ans et l’accélération de la crise économique de 2008, il est devenu un produit significatif de la décomposition qui vient troubler le jeu politique avec pour conséquence une perte de contrôle croissante de l’appareil politique bourgeois sur le terrain électoral. Autrement dit, produit du développement de la décomposition, le populisme est devenu à son tour un facteur actif de déstabilisation et de chaos. C’est ainsi que la montée du Front National est de moins en moins contrôlée par la bourgeoisie et son État : le FN est devenu, lors des élections régionales de 2015, le premier parti de France au point de mettre en danger la bourgeoisie française et donc l’UE (l’Union européenne) par une possible victoire aux présidentielles de 2017. De même, le populisme a gangrené en partie la droite dite “classique”. Dans les pas de Nicolas Sarkozy, une partie de ses plus hauts représentants rivalise en effet de déclarations xénophobes et violentes, espérant ainsi reconquérir l’électorat parti vers le FN. Mais cette instrumentalisation du populisme à des fins électorales est un jeu dangereux pour la bourgeoisie car, in fine, elle le nourrit et participe donc à son développement.

 

6/ L’arrivée de Trump à la présidence des États-Unis, la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et la possibilité d’un succès du FN aux dernières élections présidentielles en France expriment donc la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique. Mais, dans ce contexte, la fraction le plus éclairée et consciente de la bourgeoisie ne reste pas sans réagir, au contraire. Les élections de 2017 en France ont ainsi montré comment la bourgeoisie française, dans le cadre du capitalisme d’État, et aidée par la bourgeoisie européenne et notamment l’Allemagne, a su faire face avec succès à cette montée du populisme, en choisissant l’option qui correspondait le mieux aux intérêts du capital français (tant sur le plan national qu’international, en particulier européen) : Emmanuel Macron. Elle est parvenue à le mener au pouvoir avec une image “d’homme providentiel”, une très large majorité parlementaire et un mouvement politique, En Marche, construit pour lui.

 

7/ La victoire de Macron a provoqué une recomposition de l’appareil politique en France. “Il faut des hommes nouveaux, il faut refonder la politique”, tel est le message qu’a porté la bourgeoisie pour ouvrir la porte à une recomposition des partis politiques, avec comme toile de fond “du passé faisons table rase”. Nous avons assisté à l’affaiblissement considérable du PS, à la division et à la lutte à mort des clans au sein de la droite classique et au ratage électoral du FN avec la large défaite de Marine Le Pen au second tour des présidentielles, plongeant à son tour ce parti dans la crise. A la place de ces vieux partis, et aux côtés donc du tout nouveau, tout beau parti de Macron En marche, sort victorieux le parti de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise (FI), qu’a rejoint l’instigateur et théoricien du mouvement “Nuit debout” (qui s’était manifesté en parallèle des mouvements sociaux contre la “loi travail” de Hollande), François Ruffin. Ces deux organisations, “En marche” et “FI”, ont ceci en commun de vouloir se présenter non comme des partis mais comme des “mouvements”. C’est ici aussi la marque de l’intelligence de la bourgeoisie et de sa capacité d’adaptation, qui perçoit l’écœurement de la classe ouvrière et de l’ensemble de la population vis-à-vis de la politique traditionnelle et donc qui s’efforce de lui présenter un nouveau visage.

Second point commun, elles sont toutes deux portées par un leader charismatique, qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs de décision. Il s’agit là, par contre, d’une faiblesse potentielle.

La situation politique de la bourgeoisie française est donc complexe. À court et moyen terme, elle est parvenue à faire face aux dangers populistes, à porter au pouvoir la fraction la plus claire sur la politique nationale et européenne à mener aujourd’hui (comme elle était parvenue à porter au pouvoir De Gaulle en 1958) et à pousser en avant un mouvement de gauche, la France insoumise et ses alliés, particulièrement efficace pour attirer à lui les mécontentements ouvriers et les pousser dans de vieilles impasses qui sont tout simplement relookées. C’est là une victoire pour la bourgeoisie française, qui redore sensiblement son blason sur l’arène internationale. Macron est devenu “l’homme politique de l’année”, au succès mondial. Mais en même temps, sur le long terme, elle se retrouve avec un parti au pouvoir reposant sur l’image d’un homme unique (comme l’était le gaullisme), avec un seul parti d’opposition captant la colère ouvrière sans que celui-ci ne représente une alternative crédible pour le pouvoir.

Ce double niveau de lecture est nécessaire pour comprendre les contradictions de la situation présente : la bourgeoisie, à travers le capitalisme d’État, se mobilise face aux conséquences de l’impasse historique de son système, cependant elle ne peut à long terme réellement endiguer l’avancée lente mais fondamentalement inexorable de la décadence du capitalisme et donc de la plongée de la société dans la décomposition.

 

8/ Forte de son succès politique récent, la bourgeoisie française veut se poser en leader de l’Europe, Macron mettant tout particulièrement en avant les capacités militaires de la nation. Mais la France ne peut s’engager dans une politique européenne offensive sans l’Allemagne. Face aux difficultés politiques qui surgissent dans de nombreux pays de l’UE (gouvernements populistes en Pologne, Hongrie, Autriche, Slovaquie et montée du populisme en Italie), le renforcement du couple franco-allemand représente l’alternative la plus forte en Europe pour tenter d’imposer une stabilité et pour endiguer les forces centrifuges. Cela dit, face aux ambitions françaises, l’Allemagne veut évidemment conserver son leadership, et si elle souhaite une bourgeoisie française maîtrisant sa situation sociale et économique, elle ne peut supporter ses nouvelles prétentions. Là encore, la situation est donc marquée par des forces contradictoires.

 

9/ Sur le plan impérialiste, la France est la tête de file de l’UE, sa force la plus active et efficiente. Les autres nations, y compris l’Allemagne, ont besoin de cette puissance militaire mais, en même temps, elles admettent difficilement cette suprématie. Cela d’autant plus qu’au sein de l’UE, les différents pays ont souvent des intérêts et des options impérialistes très différents, voire contradictoires. Par exemple, vis-à-vis de la Russie, l’Allemagne et la France ne sont pas du tout sur la même ligne, ce qui se ressent dans les choix militaires opérés en Syrie par exemple. L’opération séduction de Macron aux États-Unis a elle aussi été très mal perçue en Allemagne, ce que Merkel a fait clairement savoir.

En Afrique, l’influence française est chaque année plus remise en cause. Les États-Unis et la Chine, à travers le projet de route de la soie de cette dernière, s’y livrent une guerre impitoyable. La Russie n’est pas en reste et avance ses pions, sa présence sur ce continent devenant une priorité. De nouveaux venus semblent aussi intéressés par l’Afrique pour contrer le projet chinois, notamment l’Inde et le Japon.

Mais là aussi, la bourgeoisie française ne reste pas sans réaction. Elle a mis en place le “G5 Sahel”. Dans ce cas, l’alliance franco-allemande dans le cadre de l’UE prend toute son importance. La France tente aussi de réaffirmer sa présence au Moyen-Orient, où Macron se présente en “leader” de l’UE en prônant un discours de paix face à Trump et à la Russie, mais aussi en affichant une politique interventionniste dans la situation en Syrie. La France n’a d’ailleurs pas ménagé son engagement militaire dans la lutte contre Daesh.

Toutes ces interventions participent activement au développement du chaos. Cette politique de l’impérialisme français s’inscrit en effet dans les traces de ses opérations militaires en ex-Yougoslavie et au Rwanda dans les années 1990 ou plus récemment en Lybie ; chaque fois, celles-ci ont contribué à la déstabilisation de ces régions et à l’accroissement de la barbarie. Aujourd’hui, la décomposition continue d’avancer au Mali par exemple, où l’État est exsangue et où les forces liées au terrorisme restent toujours incontrôlables, malgré la forte présence continue de l’armée française.

 

10/ Cette situation de décomposition qui touche de plein fouet l’Afrique, le Proche – et le Moyen-Orient pousse des masses croissantes de la population à fuir, notamment les jeunes. Face à ces migrations massives, se développe une politique toujours plus répressive.

Contrairement à l’Allemagne qui, durant un très court laps de temps, a joué la carte de la “terre d’accueil”, la France a toujours maintenu le cap d’un contrôle drastique de ses frontières, n’hésitant pas à bâtir des camps de réfugiés et autres centres de rétention, une politique répressive qui s’aggrave actuellement sous le gouvernement Macron tout comme la propagande alimentant la peur et la haine des migrants qualifiés de “hors-la-loi”, de “profiteurs” et de “délinquants”.

 

11/ Sur le plan économique, la politique actuelle de la bourgeoisie française constitue une accentuation des politiques menées par les précédents gouvernements, notamment au cours de la présidence Hollande. Bénéficiant d’un contexte momentané de “croissance”, Macron fait flèche de tout bois pour être attractif vis-à-vis des investisseurs, en continuité avec son prédécesseur. Le gouvernement met l’accent sur la modernisation de l’industrie française et l’orientation vers le numérique, l’intelligence artificielle et les biotechnologies. D’autre part, il s’attelle à assouplir le marché du travail pour faire baisser la masse salariale. Cela concerne aussi bien le secteur public que le secteur privé. Cette politique comporte cependant un revers : elle provoque une difficulté pour les entreprises de certains secteurs à recruter pour des emplois qui exigent une certaine compétence.

L’autre stratégie se situe au niveau international : par une hausse d’acquisitions d’entreprises pour attirer des entreprises étrangères en France. Fort de sa présente popularité, notamment dans les pays anglo-saxons, Macron entend attirer les investissements étrangers et se présente comme un ardent défenseur de la mondialisation, pratiquant une ouverture à l’opposé du repli protectionniste mis en œuvre par Trump.

Pour mener cette politique, Macron a besoin de l’Union européenne et il doit dynamiser celle-ci pour réussir et pour couper court au discours populiste anti-européen. L’alliance avec l’Allemagne constitue un élément-clé de la réussite de cette politique, notamment pour garantir une stabilité au sein de la zone euro même si, évidemment, la concurrence entre ces deux pays continue d’exister avec même des intérêts carrément divergents, l’Allemagne ayant à ménager sa politique vis-à-vis de l’Est de l’Europe.

 

12/ Cette politique de la bourgeoisie française passe nécessairement par de nouvelles attaques contre la classe ouvrière. Ces derniers temps, ces attaques se sont amplifiées et accélérées.

Que ce soit au niveau des salaires, des pensions, des allocations chômage, de l’augmentation de la contribution sociale généralisée (CSG), de l’augmentation de certains prix comme l’essence, les transports, des licenciements importants, le gouvernement assume de manière déterminée ses attaques. C’est la concrétisation de la volonté du gouvernement de rendre plus compétitive l’économie française et “d’assouplir” le marché du travail. Au-delà de la suppression des dizaines de milliers de postes dans la fonction publique, les hôpitaux, les écoles, les services des impôts, la poursuite de la suppression des contrats aidés pendant toute l’année 2018, ce sont des dizaines de milliers de suppressions d’emplois qui restent au programme pour les mois à venir. À cela s’ajoutent les licenciements pour “motifs personnels” (disciplinaires, “faute”, inaptitude professionnelle, refus d’une modification substantielle du contrat de travail) ou par le biais des “ruptures conventionnelles” et un nombre indéterminé de suppressions d’emplois sous forme de “départs volontaires”. Il faut rajouter à cela les attaques contre le statut des cheminots et, par la suite, la mise en place de la réforme du statut de la fonction publique. Tout cela s’inscrit dans la continuité du démantèlement de l’État – providence qui se traduit aussi par des attaques contre les allocations chômage, contre les retraites, contre la sécurité sociale, les réductions des allocations logement et autres prestations familiales. Ce démantèlement de l’État-providence s’est accéléré sous le gouvernement Macron venant aggraver encore la pauvreté. Ainsi, selon l’Observatoire des inégalités, cinq millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 600 000 de plus qu’il y a dix ans.

 

13/ La violence de ces attaques pose la question de la capacité de la classe ouvrière à y faire face. La résolution sur la situation internationale du 22e congrès du CCI nous fournit le cadre d’une telle analyse : “Après 1989, avec l’effondrement des régimes “socialistes”, un facteur qualitatif nouveau a surgi : l’impression de l’impossibilité d’une société moderne non basée sur des principes capitalistes. Dans ces circonstances, il est bien plus difficile pour le prolétariat de développer, non seulement sa conscience et son identité de classe, mais aussi ses luttes économiques défensives. De plus, en œuvrant d’une façon plus sournoise, l’avancée de la décomposition en général et “en elle-même” a érodé dans la classe ouvrière son identité de classe et sa conscience de classe.

Comme le CCI l’avait prévu dans la période immédiatement après les événements de 89, la classe allait entrer dans une longue période de recul. Mais la longueur et la profondeur de ce recul se sont même avérées plus grandes que ce à quoi nous nous étions attendus. D’importants mouvements d’une nouvelle génération de la classe ouvrière en 2006 (le mouvement anti-CPE en France) et entre 2009 et 2013 dans de nombreux pays à travers le monde (Tunisie, Égypte, Israël, Grèce, États-Unis, Espagne…), en même temps qu’une certaine résurgence d’un milieu intéressé par les idées communistes, ont rendu possible de penser que la lutte de classe allait de nouveau, une fois de plus, occuper le centre de la scène, et qu’une nouvelle phase du développement du mouvement révolutionnaire allait s’ouvrir. Mais de nombreux développements au cours de la dernière décennie ont justement montré à quel point les difficultés auxquelles sont confrontées la classe ouvrière et son avant-garde sont profondes”.

Cette situation a affecté le prolétariat en France au même titre que partout ailleurs. Mais, pour les raisons qu’on a vues plus haut, celui-ci a conservé un potentiel de combativité plus élevé que dans la plupart des autres pays, une combativité qui s’est exprimée de façon massive en 1995 (loi Juppé contre la sécurité sociale), en 2003 (face aux attaques contre les retraites), en 2006 (mobilisation contre le CPE), en 2010 (face à de nouvelles attaques contre les retraites) et en 2016 (“loi travail”). Ces mobilisations correspondaient souvent (notamment en 1995 et 2010) à des manœuvres destinées, soit à redorer le blason des syndicats (1995), soit à tuer dans l’œuf la combativité ouvrière (2010 notamment) mais, par elle-même, la multiplication des manœuvres indiquait la préoccupation de la classe dominante face aux potentialités que continue de porter en elle la classe ouvrière en France.

Le mouvement de luttes enclenché au mois d’avril 2018, avec comme points saillants les grèves à la SNCF et les mobilisations étudiantes, s’inscrit dans ce contexte. Il existe un profond mécontentement dans de nombreux secteurs de la classe ouvrière, retraités, hospitaliers, SNCF, étudiants… Un mécontentement qui contient le risque d’aboutir à une explosion sociale majeure face aux futures attaques planifiées par la bourgeoisie. Celle-ci en est consciente et c’est pourquoi elle a lancé une manœuvre pour canaliser ce mécontentement en focalisant le combat sur la SNCF. On assiste à un bras de fer spectaculaire et à une surenchère entre le gouvernement et les syndicats de la SNCF, sur fond de campagnes de dénigrement instrumentalisant la colère des usagers. La stratégie de la bourgeoisie est d’infliger une défaite aux cheminots pour tenter de démoraliser le reste de la classe et de préparer d’autres attaques, notamment contre le statut des fonctionnaires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si un magazine britannique a représenté en première page Macron en Margaret Thatcher.

Il faut d’ailleurs souligner la détermination de l’État à utiliser la plus vigoureuse répression : état d’urgence permanent, évacuation musclée des facultés en grève, arrestations et poursuites judiciaires contre ceux qui occupaient les universités…

Si le mécontentement est énorme, la réalité des luttes en France est qu’elles sont dominées pour le moment par l’encadrement syndical ; la classe peine à esquisser une prise en main de ses luttes. C’est le tribut que le prolétariat en France paye à la faiblesse générale du prolétariat mondial. En même temps, le succès des manifestations promues par les “insoumis” de Mélenchon-Ruffin dans lesquelles le mot de “révolution” (évidemment associé à celle de 1789 et non aux révolutions prolétariennes du XXe siècle) revient fréquemment, sont le signe qu’un nombre significatif de prolétaires aspire au renversement du capitalisme.

 

14/ La question de la perspective est au cœur de la capacité du prolétariat à retrouver le chemin de luttes massives, autonomes et conscientes. Si de nombreux prolétaires ont bien compris que le système capitaliste ne peut leur offrir que toujours plus de privations, de précarité, de chômage, de misère et de souffrances, ils sont encore loin d’envisager la possibilité de le renverser. La classe ouvrière doit affronter de nombreux obstacles avant que de pouvoir envisager une telle perspective. D’une part, elle doit surmonter un profond sentiment d’impuissance résultant de la perte de son identité de classe. D’autre part, lorsqu’elle tente de marquer son hostilité aux partis traditionnels de la bourgeoisie responsables des politiques d’austérité de plus en plus rudes, elle doit affronter des pièges redoutables. Le “dégagisme”, l’idée qu’il faut se débarrasser de l’emprise de ces partis sur la vie politique, est exploité tant par des secteurs “de gauche” que d’extrême-droite et son courant populiste. Cela dit, même si de nombreux ouvriers dans le désespoir donnent leur vote au Front national, on n’a pas assisté en France, contrairement à d’autres pays d’Europe, à des mobilisations ou des actes de violence contre des immigrés. La seule manifestation importante contre un foyer devant accueillir des sans-abris a eu lieu en mars 2016 dans le 16e arrondissement de Paris et elle était menée par des bourgeois qui habitent le quartier ! En réalité, le sentiment le plus répandu parmi les masses ouvrières en France est celui d’une compassion vis-à-vis de ces êtres humains qui affrontent les pires dangers pour fuir l’enfer qu’ils connaissent dans leur pays.

Les difficultés principales que doit affronter la prise de conscience du prolétariat sont et seront les manœuvres des “spécialistes” en sabotage que sont les syndicats et les gauchistes. Pour y faire face, l’expérience accumulée par le prolétariat durant les années 1970 et 1980 devra absolument être ravivée dans les mémoires. Cette capacité à politiser la lutte et à développer la conscience en récupérant les leçons de l’histoire du mouvement ouvrier est l’enjeu des futurs grands mouvements sociaux. Par rapport à cette perspective, il convient de signaler l’impact actuel de deux mouvances qui se réclament de “l’anticapitalisme” et de cette nécessaire politisation des luttes mais qui en réalité constituent des impasses : le mouvement “zadiste” et celui des “black blocs”, tous deux de nature petite-bourgeoise.

Le “zadisme” a pour politique d’occuper les “zones à défendre” (ZAD) menacées par les appétits du capital et de la finance, comme par exemple le territoire destiné à recevoir un nouvel aéroport pour la métropole de Nantes. Ce mouvement est monté en épingle par la bourgeoisie et ses fractions d’extrême-gauche et est composé d’éléments anarchisants. Le mouvement “zadiste” prend souvent la forme de la défense de la petite propriété agricole, du “produire et consommer local”, avec tout ce que cela implique d’échanges marchands. Comme ce mouvement est souvent présenté comme une vraie opposition au capitalisme, il risque d’avoir un impact sur des éléments et des minorités qui tentent de réfléchir sur une autre alternative au capitalisme et de stériliser cette réflexion.

Le mouvement des “black blocs” est également animé par des éléments de la mouvance anarchisante (et il lui arrive de “prêter main forte” aux “zadistes”). Il mise sur le fait que des actions violentes contre les symboles du capitalisme (la police, les banques, les entreprises multinationales) affaiblit celui-ci et que la répression que leur action provoque va entraîner les masses dans la lutte violente contre l’État. C’est là une illusion dramatique qui, non seulement est dangereuse pour ceux qui s’y laissent prendre, mais qui est récupérée par l’État capitaliste pour discréditer les manifestations ouvrières et justifier le renforcement de son arsenal répressif. Tout comme le “zadisme”, ce mouvement qui se veut “anticapitaliste” ne peut que faire obstacle à une véritable prise de conscience de la perspective révolutionnaire.

En 1968, la perspective de la révolution était au cœur des discussions et des réflexions, même si cette perspective ne pouvait pas encore se concrétiser du fait, notamment, du faible niveau de la crise économique : le capitalisme n’avait pas encore fait la preuve qu’il ne pouvait pas surmonter ses contradictions. La révolution apparaissait comme possible mais non pas nécessaire. La situation est tout autre aujourd’hui : la nécessité du remplacement du capitalisme par une autre société est ressentie par un nombre croissant d’exploités mais la révolution prolétarienne apparaît comme impossible. Cela dit, tous les éléments qui se posent le problème du renversement du capitalisme ne sont pas happés par les impasses que constituent le “zadisme” et ses variantes ou par la violence gratuite des “black blocs”, deux expressions de la perte de tout espoir d’une véritable révolution prolétarienne. Il existe dès à présent, notamment en France, une tendance à une réflexion plus profonde, avec des blogs, des lieux de rencontre, une tendance animée par des éléments qui essaient de se placer sur le terrain de la lutte de classe, confus sur beaucoup de questions, mais avec la volonté de trouver un terrain prolétarien.

L’aggravation inexorable de la crise du capitalisme, la perte des illusions envers les courants politiques dont la fonction, même quand elle n’est consciente, est de stériliser cette réflexion, ouvrent la possibilité que celle-ci prenne dans les années à venir une plus grande ampleur et c’est la responsabilité d’une organisation communiste comme le CCI d’intervenir activement dans ce processus.

Révolution internationale, juin 2018

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