Macron, Philippe, Mélenchon et les syndicats: il n’y a rien à “exiger” d’un Etat capitaliste, il faut le combattre

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Sur le plan des attaques contre la classe ouvrière, le quinquennat Macron est bien lancé. La rentrée se caractérise par une concrétisation tous azimuts des annonces de “réforme” qui ont émaillé l’été. Le décor se singularise par une inquiétante hausse de la CSG (la contribution sociale généralisée, une cotisation sociale créée par la gauche qui taxe uniformément tout type de revenus) dont la compensation promise est plus que fumeuse et reste encore à ce jour à l’état de promesse : baisse des cotisations salariales pour les uns, baisse de la taxe d’habitation pour les autres... Le Premier ministre Philippe le dit lui-même : quand vous ferez les comptes, vous verrez que vous y gagnez. Après tout les promesses n’engagent que ceux qui les croient. En réalité la classe ouvrière se trouve être une fois encore la cible d’attaques frontales, en étant en plus pointée du doigt comme un repaire de “privilégiés” comme les retraités, les fonctionnaires, etc.

Au milieu de ce décor, l’action principale est évidemment jouée par les ordonnances sur le travail. Après la loi El Khomri, l’année dernière, les ordonnances Macron enfoncent un peu plus le clou. Chaque nouvelle loi a toujours eu comme objectif principal de renforcer la productivité, diminuer le coût du travail pour les employeurs, aggraver les conditions de travail, étendre et généraliser la précarité. La bourgeoisie doit chaque fois adapter les conditions d’exploitation du prolétariat pour maintenir sa place face à une concurrence internationale féroce. Aucune réforme ne peut donc améliorer les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière, mais les rend chaque fois pires et plus insupportables !

Cependant, jusqu’à maintenant, la bourgeoisie faisait passer la pilule en donnant le change, sous la forme d’une mesure bien médiatisée et présentée comme favorable aux travailleurs, comme un factice durcissement des conditions de licenciement. Par ailleurs, le principe dit “de faveur” était censé protéger les ouvriers des ardeurs démesurées de leurs patrons en interdisant à un accord ou une convention d’entreprise d’introduire une clause moins favorable que les dispositions du Code du travail. Tout ceci n’était que poudre aux yeux, avec un double objectif : présenter l’État et ses lois comme étant du côté des ouvriers face aux patrons sans morale et mettre en avant le travail prétendument indispensable des appareils syndicaux pour porter les revendications ouvrières et obtenir des contreparties inatteignables sans eux.

Mais aujourd’hui, même la poudre aux yeux s’est envolée. La dernière loi à se présenter comme favorable aux travailleurs était sans doute la loi Aubry sur les 35 heures, et on sait quels dégâts sur l’emploi et les conditions de travail elle a généré. La loi El Khomri n’a pas présenté de mesures faussement avantageuses au prolétariat, bien au contraire. Tout au plus a-t-elle “reculé” sur certaines des attaques les plus dures. Aujourd’hui les contreparties ne sont plus possibles et les reculs sont de courte durée.

Les ordonnances de Macron suivent la même logique : en n’allant pas aussi loin que ce qui était annoncé, elles donnent l’impression que l’État est à l’écoute des revendications syndicales. Mais dans le même temps, il introduit dans la loi les fameux “reculs” du gouvernement précédent et poursuit les attaques dans une logique d’ensemble qui consiste à déplacer la régulation de la relation capital-travail vers les organisations syndicales et patronales, c’est-à-dire à alléger le poids très lourd de l’État français qui face à la concurrence des États capitalistes européens et mondiaux, constitue une entrave pour la compétitivité du capital national.

La classe ouvrière n’a pas grand’ chose pour se rassurer dans ces ordonnances et cette inquiétude conduit à un certain mécontentement face à ce qui se présente comme un nouveau lot de sacrifices sans contreparties, même illusoires, même temporaires. Surtout que d’autres attaques sont déjà annoncées : réforme de l’assurance-chômage, unification (comprendre : alignement par le bas) des régimes de retraite, extension de la précarité, etc.

La question de savoir comment s’opposer à cette brutalité se pose et la bourgeoisie le sait parfaitement. Elle tend des pièges idéologiques pour éviter tout développement d’une quelconque réflexion sur la véritable nature de ces attaques et donc sur le seul moyen d’y faire face. Le premier d’entre eux se matérialise dans l’holographique Mélenchon qui entend fédérer toute la colère ouvrière derrière sa bannière de la France insoumise. Mais cette bannière a des reflets tricolores et ce nationalisme clairement revendiqué, la classe ouvrière doit le fuir. Mélenchon est un pur produit de la bourgeoisie qui a fait carrière dans les hautes sphères de l’État et continue de défendre le modèle républicain avec sa VIème République. Un modèle imprégné de son admiration ouverte pour Hugo Chavez, l’ex-dirigeant vénézuélien qui aura acheté la paix sociale à coups de pétrodollars et rendu son pays exsangue économiquement et en proie à la corruption généralisée.1 Mais surtout Mélenchon défend l’idée d’un État “juste”, illusion qu’il faut absolument rejeter et combattre.

Revenant d’exil en avril 1917 en plein cœur du bouillonnement qui allait conduire à l’insurrection d’Octobre, Lénine combattit l’aile opportuniste du parti bolchevique en publiant ses fameuses Thèses d’Avril qui contiennent une leçon vivante et fondamentale pour la classe ouvrière : aucun soutien ne peut être apporté à un État ou un gouvernement bourgeois, ni aucune pression ne peut être exercée sur lui pour qu’il change, dans la mesure où cet État ne peut en aucun cas aller contre sa nature qui consiste à défendre les intérêts de la classe dominante. Lénine écrit dans la troisième thèse : “aucun soutien au gouvernement provisoire ; démontrer le caractère entièrement mensonger de toutes ses promesses, notamment de celles qui concernent la renonciation aux annexions. Le démasquer au lieu d’ “exiger” - ce qui est inadmissible, car c’est semer des illusions - que ce gouvernement, gouvernement de capitalistes, cesse d’être impérialiste”. L’histoire lui donnera tragiquement raison : le gouvernement provisoire défendra la démocratie bourgeoise par les armes, la continuation de la participation à la Guerre mondiale, la terreur et le mensonge.

Aujourd’hui, la bourgeoisie a bien retenu cette leçon et elle tente à nouveau de semer les mêmes illusions sous la houlette d’un démagogue fort en gueule qui se présente comme un défenseur de la cause ouvrière pour enfermer le prolétariat dans une démarche sans issue : la “pression” sur l’État pour “exiger” des réformes “plus justes”. Ce qui était inadmissible de la part d’un parti ouvrier en 1917 est aujourd’hui un clair empoisonnement idéologique de la bourgeoisie pour mieux faire passer ses attaques.

Au-delà de l’encadrement idéologique, Mélenchon pousse aussi les ouvriers dans les bras des forces d’encadrement “physique” du capital : les syndicats. Même s’il se montre critique à leur égard, en reconnaissant leur rôle sur le terrain purement économique, il tend à séparer dans l’esprit de la classe ouvrière l’unité nécessaire entre les luttes revendicatives et leurs dimensions politiques. Il s’agit d’une réelle attaque contre la conscience ouvrière, d’un piège insidieux mais bien réel. Les syndicats mentent sur leur véritable nature. Parfaitement intégrés à l’État, ils “négocient” les réformes sur le terrain économique, c’est-à-dire sur le terrain des rapports de production existants, et demandent, pour ce faire, l’appui des ouvriers. Une démarche qui favorise l’impuissance et la docilité face à des attaques qui apparaissent alors comme inéluctables, voire “nécessaires” pour “l’économie nationale”, les “emplois français” face à la concurrence internationale. Ils lient le destin de la classe ouvrière à celui du capital national alors que tout les oppose. Au lieu de dresser un prolétariat uni face à l’État capitaliste, ils divisent les ouvriers entre secteurs aux revendications particulières. En obtenant des contreparties, en “faisant reculer le gouvernement”, ils se drapent du costume de dernier rempart contre l’avidité sans limite des patrons et d’ultimes défenseurs d’un État prétendument au service de tous. Ils permettent ainsi aux principales attaques de passer tout en préparant les prochaines. Cela, d’autant plus que Mélenchon et la nébuleuse gauchisante qui gravite autour de la France insoumise encadrent de leur côté toute expression politique, dénaturent le moindre questionnement qui existe de manière embryonnaire, notamment au sein d’une partie de la jeunesse ouvrière.

Le prolétariat ne pourra tirer aucune force des mouvements politiques “de gauche” ou des actions syndicales. Bien au contraire : en suivant ces “leaders”, leur programme et leurs mots d’ordre, en déléguant la défense de leurs intérêts aux syndicats et aux politiciens, les ouvriers s’engouffrent dans une impasse : “exiger” d’un gouvernement capitaliste qu’il “renonce” à la défense de ses intérêts pour répondre aux revendications ouvrières. Or, les intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat sont diamétralement opposés et ne sont en aucune façon compatibles. Tout appui, tout soutien à une fraction de la bourgeoisie est un affaiblissement politique pour le prolétariat, une attaque idéologique contre sa conscience de classe.

Aujourd’hui, les conditions sont extrêmement difficiles pour la classe ouvrière. L’avancée du capitalisme dans sa phase de décomposition conduit au développement du chacun pour soi, l’évolution du travail et ses managers atomisent les ouvriers et la crise économique accroît la concurrence entre eux pour trouver un emploi. Dans ces conditions, trouver une identité de classe, une identité d’intérêt et démasquer la nature de classe bourgeoise, de l’État et de ses officines pseudo-ouvrières relève forcément d’un processus qui ne pourra qu’être difficile, long et tortueux. Pourtant, il n’y a pas d’autre issue. La classe ouvrière devra nécessairement retrouver le chemin des luttes massives pour retrouver son identité et développer sa conscience, pour comprendre la nature réelle du monde capitaliste et reconnaître les pièges qui lui sont tendus et les faux-amis qui lui sont proposés, pour enfin faire émerger la perspective communiste. Pour cela, il est important de renouer avec son passé, les leçons des grands combats contre le capitalisme, ses leçons tactiques et théoriques. Dans l’histoire, les ouvriers se sont déjà confrontés à leurs ennemis de classe, ils ont déjà expérimenté l’incompatibilité de leurs revendications avec les exigences inexorables de la logique capitaliste. Ils ont déjà démasqué la vraie nature de l’État bourgeois.

Cent ans après la révolution russe de 1917, plus grande expérience révolutionnaire du prolétariat, devant l’état du monde empêtré dans la violence, le chaos, la barbarie guerrière et la misère, et face aux attaques toujours plus fortes portées par la bourgeoisie pour survivre à sa crise, la classe ouvrière doit parvenir à comprendre que la connaissance et les leçons à tirer de sa propre histoire ne sont nullement un passe-temps intellectuel mais constituent au contraire, face à l’enfoncement dans des conditions d’existence et d’exploitation de plus en plus intolérables, face à un monde au bord d’un gouffre qui menace l’avenir de l’humanité, un recours nécessaire où il puisera les forces de forger ses armes pour l’assaut futur qu’il devra porter contre le capitalisme.

GD, 24 octobre 2017

1 Voir notamment nos articles : Mélenchon, un apôtre du modèle stalinien (Révolution Internationale n°461 - novembre décembre 2016) et Jean-Luc Mélenchon, un serviteur de la nation et du capital (Révolution Internationale n°463 - mars avril 2017).