Destruction de l’environnement : folie humaine ou folie du capital ?

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Ces derniers mois ont vu la parution d’études scientifiques alarmistes quant à la destruction accrue de l’environnement, parmi lesquelles celles concernant la menace d’extinctions massives de primates et l’accélération de la fonte des glaces arctiques.

La planète sans singes

Selon une vaste étude publiée par trente et un primatologues internationaux et portant sur les 504 espèces de primates non-humains recensées sur la planète, “les scientifiques estiment que 60 % des espèces de singes sont en danger d’extinction en raison d’activités humaines, et 75 % des populations accusent déjà un déclin. Quatre espèces de grands singes sur six ne sont plus qu’à un pas de la disparition, selon la dernière mise à jour de l’UICN [Union internationale pour la conservation de la nature], en septembre 2016. [...] En cause, des menaces multiples, dont le poids n’a cessé de s’accroître au fil des années, et qui souvent s’additionnent. Les habitats des singes disparaissent ainsi sous la pression de l’agriculture (qui affecte 76 % des espèces), de l’exploitation forestière (60 %), de l’élevage (31 %), de la construction routière et ferroviaire, des forages pétroliers et gaziers et de l’exploitation minière (de 2 % à 13 %). De plus, la chasse et le braconnage touchent directement 60 % des espèces. A quoi il faut encore ajouter des périls émergents, tels que la pollution et le changement climatique. […] Les primatologues ont, de la même façon, quantifié l’impact des autres activités humaines sur nos parents quadrupèdes. Les chiffres donnent le tournis. L’expansion de l’agriculture industrialisée, de l’exploitation forestière, des mines ou de l’extraction d’hydrocarbures devrait accroître les routes et réseaux de transport de 25 millions de kilomètres d’ici à 2050 dans les zones de forêt tropicale” 1. Si les pressions exercées sur les primates, notamment la déforestation accélérée à l’échelle planétaire, ne cessent pas rapidement, des extinctions massives d’espèces sont ainsi à prévoir d’ici 25 à 50 ans.

Ces mêmes pressions, auxquelles il faut ajouter la dissémination et la prolifération d’espèces invasives, ne se limitent d’ailleurs pas aux seuls singes mais s’exercent aussi sur l’ensemble du monde vivant. “Les populations de vertébrés ont ainsi chuté de 58 % entre 1970 et 2012 […] Si rien ne change, ces populations pourraient avoir diminué en moyenne des deux tiers (67 %) d’ici à 2020, en l’espace d’un demi-siècle seulement” 2. Une autre étude prenant en compte 82 954 espèces animales et végétales révèle ainsi que 29 % d’entre elles sont aujourd’hui menacées.

Chaleur polaire

Les déforestations massives menaçant directement les primates portent aussi une grande part de responsabilité dans le phénomène actuel de réchauffement climatique, s’ajoutant aux effets de la consommation massive d’énergie fossile productrice de gaz à effet de serre. L’exploitation effrénée des hydrocarbures par les entreprises et les États au mépris de l’environnement, de la santé et de la vie humaine est édifiante de la logique capitaliste de profit et des choix industriels des États défendant dans une concurrence exacerbée leurs intérêts nationaux par tous les moyens. Un seul exemple parmi tant d’autres : la politique du “tout diesel” de l’État français qui s’est intensifiée depuis les années 1980 pour favoriser les constructeurs nationaux. Deux voitures sur trois roulent au gazole (62 % en 2013 contre 7 % en 1979) alors qu’il est avéré que les cancers et les maladies respiratoires provoqués par cette pollution aux particules fines sont directement responsables de 386 000 décès prématurés par an dans le pays.

Alors que 2016 a enregistré le troisième record annuel consécutif de chaleur de l’histoire récente de la Terre, la fonte des glaces de la planète s’accélère, notamment aux pôles. En Arctique, à la fin de l’été 2016, la surface mesurée de la banquise était inférieure de plus de moitié à celle mesurée dans les années 1950 ; l’automne suivant, la température de l’air y a atteint – 5 °C, soit 20 °C au-dessus de la température habituellement relevée en cette saison.Ces hausses de températures ont aussi pour conséquence de faire fondre la calotte glaciaire, c’est-à-dire la couche de glace accumulée sur de la terre. Et de faire monter le niveau des océans. Ces bouleversements thermiques affectent aussi la circulation de l’eau dans l’océan Atlantique et, par conduction, dans les océans Pacifique et Indien. Selon un rapport publié fin novembre par l’Institut de l’environnement de Stockholm sur la résilience dans l’Arctique, ce changement de régime modifierait les températures océaniques à l’échelle mondiale et le climat d’une manière considérable et brutale”3.

Outre la calotte glaciaire, en Sibérie, c’est la fonte du pergélisol qui s’avère lourde de menaces. Libérées par le dégel, des bactéries mortelles d’anthrax ont engendré durant l’été 2016 une épidémie pour la première fois depuis 75 ans dans cette région, entraînant la mort d’un enfant de 12 ans et l’infection de 23 autres personnes, et nécessitant le déploiement sur place de l’armée russe afin de circonscrire l’épidémie. La menace, loin de se limiter à l’anthrax, pourrait prendre la forme d’un resurgissement de maladies aujourd’hui disparues comme la variole, ou de l’apparition de nouvelles maladies encore inconnues dues au réveil et à la dissémination de virus géants découverts ces dernières années dans des dépouilles congelées de mammouths.

Ajoutons à ce tableau déjà bien sombre que le réchauffement de l’Arctique amplifie le relargage par les mers et les sols de cette région d’un puissant gaz à effet de serre, le méthane, qui à son tour accélère le processus de réchauffement climatique…

Quelle folie ! Mais quelle folie ?

La destruction de l’environnement à l’échelle mondiale a certes pour origine l’action de l’être humain sur la nature. Partant de ce constat, chaque nouvelle étude sur le sujet est immanquablement suivie d’appels à notre prise de conscience et de responsabilité afin que cessent ces graves atteintes aux écosystèmes mondiaux, sous-entendant par-là que tout ceci ne serait que la conséquence de la “folie des hommes”.

L’inconvénient de cette vision des choses est qu’elle élude complètement l’origine commune à tous les facteurs actifs dans la destruction de l’environnement : la recherche effrénée de profit caractéristique du mode de production capitaliste. Outre le fait que pour le capitalisme les ressources naturelles représentent un “don gratuit”, “Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10 % d’assurés, et on peut l’employer partout ; 20 %, il s’échauffe ; 50 %, il est d’une témérité folle ; à 100 %, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; 300 %, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence4. La soi-disant “folie des hommes” se révèle n’être que la folie du capital et sa soif insatiable de profit maximal. A cette logique implacable à laquelle sont soumis tous les États s’ajoute le cynisme des gouvernements relayé par tous les médias de la bourgeoisie qui cherchent à nous culpabiliser en posant ces problématiques sous l’angle des comportements ou des initiatives individuelles, appelant systématiquement à la “bonne volonté de chacun” pour empêcher la prise de conscience nécessaire de la nature destructrice du système capitaliste.

D’ailleurs, très tôt dans son histoire, le capitalisme a eu un impact majeur sur l’environnement planétaire. Dès le xvie siècle, suivant la découverte de l’Amérique et mû par la “soif sacrilège de l’or”, le capitalisme originaire d’Europe entame sa conquête du globe ; c’est de cette période que date le premier bouleversement d’origine humaine de l’environnement naturel à l’échelle mondiale, concomitant au génocide amérindien. L’arrivée des Européens dans les Caraïbes en 1492 et la conquête des Amériques a mené au plus grand bouleversement de populations depuis les 13 000 dernières années et au premier réseau commercial global reliant l’Europe, l’Afrique, la Chine et les Amériques, provoquant le mélange de biotopes auparavant séparés [...] Le nouveau monde exporte le maïs, les pommes de terre, le cacao et l’ancien envoie le blé et la canne à sucre. Le cheval, la vache, la chèvre et le cochon débarquent aux Amériques. C’est une réorganisation radicale de la vie sur terre. […] Surtout, les Européens amènent avec eux des microbes inconnus dans le nouveau monde. Résultat : les Américains passent de 54 millions en 1492 à 6 millions en 1650 ! Faute de bras, 65 millions d’hectares de terres agricoles sont abandonnées à la forêt et aux landes. Toute cette végétation stocke le CO2 atmosphérique, réduisant le phénomène d’effet de serre et provoquant un petit âge glaciaire” 5.

Une étape qualitative dans la capacité de nuisance environnementale du capitalisme est atteinte avec la révolution industrielle au xixe siècle, qui marque l’apogée de ce mode de production. Car “en faisant connaître un bond prodigieux aux forces productives, le capitalisme a également provoqué un bond de même échelle aux nuisances qui en résultent et qui affectent maintenant l’ensemble du globe terrestre, le capital ayant conquis ce dernier dans sa totalité. Mais là n’est pas l’explication la plus fondamentale puisque le développement des forces productives n’est pas en soi nécessairement significatif de l’absence de maîtrise de celles-ci. Ce qui, en effet, est essentiellement en cause, c’est la manière dont ces forces productives sont utilisées et gérées par la société. Or justement, le capitalisme se présente comme l’aboutissement d’un processus historique qui consacre le règne de la marchandise, un système de production universelle de marchandises où tout est à vendre. Si la société est plongée dans le chaos par la domination des rapports marchands, qui n’implique pas seulement le strict phénomène de la pollution mais également l’appauvrissement accéléré des ressources de la planète, la vulnérabilité croissante aux calamités dites “naturelles”, etc., c’est pour un ensemble de raisons qui peuvent être résumées de la sorte :

la division du travail et, plus encore, la production sous le règne de l’argent et du capital divisent l’humanité en une infinité d’unités en concurrence ;

la finalité n’est pas la production de valeurs d’usage, mais, à travers celles-ci, la production de valeurs d’échange qu’il faut vendre à tout prix, quelles qu’en soient les conséquences pour l’humanité et la planète, de manière à pouvoir faire du profit6.

Socialisme ou barbarie

Avec l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence au xxe siècle, la perspective d’une destruction irréversible de l’environnement mondial, pouvant à terme rendre la planète hostile à la vie humaine, est désormais envisageable. Jour après jour, les subtils équilibres écologiques de la planète, produits de plus de 3,5 milliards d’années d’évolution, sont un peu plus attaqués par la folie destructrice du capital. Ainsi, selon l’étude publiée par une équipe de 22 chercheurs dans la revue scientifique Nature du 7 juin 2012, “nous approchons à grands pas d’un effondrement imminent et irréversible des écosystèmes, dont les civilisations humaines dépendent. S’ils s’effondrent, notre destin est plus qu’incertain. Parmi les chercheurs, certains avouent être “terrifiés” par leurs conclusions7. Autrement dit, le sort que le capitalisme réserve à nos plus proches parents biologiques que sont les singes pourrait n’être que le prodrome de ce qu’il réserverait à l’humanité s’il n’était pas renversé.

Car le seul moyen d’empêcher le capitalisme de continuer à détruire l’environnement planétaire consiste précisément en son renversement révolutionnaire à l’échelle mondiale par l’unique force sociale en mesure de le faire de par sa place dans la société, le prolétariat, et son remplacement par une société mue non par la soif insatiable de profit mais par la satisfaction des besoins humains, dans le respect de la nature et de la vie : le communisme.

DM, 25 février 2017

3 “Climat : ainsi fond, fond, fond l’Arctique”, Libération, 9 janvier 2017.

4 T. J. Dunning, cité par Karl Marx dans Le Capital, livre Premier, huitième section, chapitre XXXI : “Genèse du capitaliste industriel”.

6 Citation tirée de notre série d’articles “Le monde à la veille d’une catastrophe environnementale”, (I) et (II), Revue internationale nos 135 et 139.

7 “La Terre voit venir le changement d’ère”, Libération, 9 août 2012.

 

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