Ukraine: ne soutenir aucun camp!

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Au moment de mettre sous presse, la situation en Ukraine évolue très rapidement. L’article ci-dessous a été rédigé le 19 février. Le 20 février, 100 personnes au moins, selon les chiffres officiels, perdent la vie dans les affrontements entre la police anti-émeute et l’opposition anti-gouvernementale. Le soir même, les grandes puissances se mobilisent. La France dépêche sur place son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pour négocier un accord visant à calmer la situation, la Russie son émissaire Vladimir Lukin. L’Allemagne, les Etats-Unis, tous se fendent de déclarations d’une extrême fermeté en faveur de la “paix”. Le lendemain, 21 février, un accord est effectivement signé, le ministre de l’Intérieur ukrainien est débarqué, des élections présidentielles anticipées promises et la libération de l’ancien Premier ministre emprisonnée depuis deux ans, Ioulia Timochenko, votée. Aussitôt, tous les médias du monde saluent cette “avancée extraordinaire”, le “courage” de l’opposition et l’implication des grandes démocraties. Seule la Russie tempère l’enthousiasme en dénonçant des “menaces pour la souveraineté” de l’Ukraine.

Il n’y a là aucune illusion à se faire. Toute cette énergie déployée par les grandes puissances n’a rien à voir avec une quelconque empathie pour les victimes de ce conflit. Si elles sont intervenues, c’est à la fois parce qu’aucune d’entre-elles n’a intérêt à ce que l’Ukraine s’enfonce dans la guerre civile et devienne ainsi incontrôlable, et à la fois parce que chacune d’entre-elles a ici défendu bec et ongle ses propres intérêts impérialistes, cherchant à exploiter la situation à son avantage. Le scepticisme de la Russie démontre simplement que, momentanément, c’est elle qui a perdu le plus dans cette concurrence impérialiste impitoyable.

Moins de dix ans après la pseudo ”révolution orange” de décembre 2004 qui, à l’époque, était partout brandie triomphalement comme un modèle de “liberté et de démocratie,” l’Ukraine est au bord de la guerre civile.

Les nouveaux affrontements violents et meurtriers entre les manifestants de l’opposition et la police anti-émeutes aux ordres du gouvernement sur la place de l’Indépendance (Maïdan), lieu symbolique de la “révolution orange”, après presque trois mois d’occupation et de face-à-face permanent avec les contre-manifestants soutenant le président pro-russe Ianoukovitch, constitue une nouvelle étape dans une escalade qui menace de basculer dans un véritable chaos sanglant.

Parallèlement, le mouvement de contestation a gagné l’Ouest et le Nord du pays. Dans de nombreuses villes, comme à Dniepopetrovsk, Poltava, Vinnitsa, Lvov, les protestataires ont pris d’assaut des bâtiments publics et des administrations régionales. Le même scénario s’est reproduit à Jitomir, Rovno, Tchernovtsy, Ivano-­Frankovsk, Ternopol, Khmelnitski ou Loutsk. En même temps, notamment dans les régions orientales, des centaines de milliers d’Ukrainiens participent aux rassemblements en soutien du gouvernement actuel.

L’évolution dramatique de cette situation ne fait que confirmer la validité du cadre donné dans l’article que nous avons écrit en janvier dernier, déjà publié sur notre site web : “En Ukraine, la Russie cherche à desserrer l’étau de ses rivaux impérialistes”  (.

L’Ukraine : un enjeu impérialiste

La situation en Ukraine est essentiellement déterminée par les tensions impérialistes. Les conflits entre brigands impérialistes dans un pays plus que jamais tiraillé entre l’Est et l’Ouest, n’ont cessé d’alimenter une pression grandissante. En 2005, nous écrivions à propos de la “révolution orange” : “Derrière tout ce battage, l’enjeu réel n’est nullement dans la lutte pour la démocratie. Il se trouve en réalité dans l’affrontement de plus en plus aigu entre les grandes puissances (…) Depuis la dislocation de l’URSS et la constitution en catastrophe de la Communauté des États Indépendants en 1991, destinée à sauver les débris de son ex-empire, la Russie n’a cessé d’être menacée sur ses frontières, du fait même de la tendance permanente à l’éclatement qui lui est inhérente et sous la pression de l’Allemagne et des États-Unis. Avec la question de l’Ukraine, qui a toujours été, que ce soit pour la Russie tsariste ou soviétique, une pièce maîtresse, le problème se pose de façon bien plus cruciale. En effet, Moscou n’a pas d’accès direct à la Méditerranée, l’Ukraine est la seule et dernière voie qui lui reste vers l’Asie et la Turquie via la mer Noire où se trouvent en outre la base nucléaire russe de Sébastopol et la flotte russe. La perte de l’Ukraine reculerait de façon dramatique la position russe face aux pays européens, en premier lieu l’Allemagne et affaiblirait tout autant sa capacité à jouer un rôle dans les destinées de l’Europe et des pays de l’Est, pour la plupart déjà largement pro-américains. Mais de plus, il est certain qu’une Ukraine tournée vers l’Ouest (donc contrôlée par celui-ci et en particulier par les États-Unis), mettant plus à nu que jamais l’inanité grandissante du pouvoir russe, provoquerait une accélération du phénomène d’éclatement de la CEI, avec son cortège d’horreurs. Sans compter qu’il est plus que probable qu’une telle situation ne pourrait que pousser des régions entières de la Russie elle-même (dont les petits potentats locaux ne demandent qu’à ruer dans les brancards) à déclarer leur indépendance, encouragées par les grandes puissances déjà à l’œuvre(.

L’origine de cette nouvelle crise remonte aux pressions exercées par les Russes et les Occidentaux sur la bourgeoisie ukrainienne dès la reprise du pouvoir par la fraction pro-russe lors des élections de 2010. Ce pays constitue un enjeu déterminant pour la Russie qui ne peut pas reculer d’une part face aux États-Unis, d’autre part face aux puissances de l’Union européenne impliquées (notamment l’Allemagne, historiquement liée à l’Ukraine). La grande différence de cette situation par rapport à 2004 provient de l’affaiblissement de la puissance américaine qui s’est accéléré avec ses aventures guerrières, notamment au Moyen-Orient  (. Ainsi, tandis que la première “révolution” était une offensive américaine contre la Russie, la deuxième est de toute évidence une contre-offensive de la Russie qui est à l’origine du durcissement de la situation parce qu’elle ne peut pas se permettre de lâcher l’Ukraine.

Ce remake n’est donc pas une simple copie. Si la contestation des élections archi-truquées de novembre 2004 avait alors mis le feu aux poudres, aujourd’hui, le rejet de l’accord d’association avec l’UE au profit d’une commission incluant la Russie par le président Viktor Ianoukovitch est à l’origine de la crise. Ce pied de nez à l’UE, une semaine avant la date prévue de sa signature a aussitôt déclenché une violente offensive des différentes fractions pro-européennes de la bourgeoisie ukrainienne contre le gouvernement, criant à la “haute trahison” et demandant la destitution du président Ianoukovitch. Suite aux appels de l’opposition à “l’ensemble du peuple à réagir à cela comme il le ferait à un coup d’État, c’est-à-dire : descendre dans les rues,” les manifestants ont occupé le centre-ville de Kiev et la place de l’Indépendance. La répression brutale, les affrontements et les nombreux blessés permirent également au gouvernement de déclarer : “Ce qui se passe présente tous les signes d’un coup d’État” et d’organiser des contre-manifestations. Comme en 2004, les médias des grands pays démocratiques ont monté au pinacle cette “volonté du peuple ukrainien” de se “libérer” de la clique inféodée à Moscou. Les photos et les reportages ont mis en avant la dictature et la violence des répressions de la fraction pro-russe, les mensonges de la Russie et les diktats de Poutine. Occidentaux et Russes se sont mutuellement accusés le 1)er février, lors de la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, de chercher à forcer la main à l’Ukraine pour qu’elle s’allie à l’Europe ou à la Russie. Le secrétaire d’Etat américain John Kerry n’est pas en reste, il a déclaré : “Les États-Unis et l’Union européenne se tiennent aux côtés du peuple ukrainien dans ce combat.” Cela se traduit par des menaces accrues de sanctions économiques de l’UE jusqu’ici ponctuelles car les États occidentaux savent qu’ils ne peuvent pas pousser le bouchon trop loin, de crainte de provoquer un chaos difficilement contrôlable et maîtrisable.

Depuis un mois, l’attitude du gouvernement Ianoukovitch n’a cessé de se durcir, se raidissant sous la pression de l’armée qui a appelé le président “à prendre des mesures énergiques et urgentes pour stabiliser la situation” en déclarant qu’il était intolérable pour l’ordre public de laisser prendre d’assaut par l’opposition des bâtiments publics. Cela s’est traduit aussi par le refus d’assouplir les conditions de détention de l’opposante Timochenko pour “raison médicale” mais surtout par la relaxe de deux hauts responsables (dont le maire de Kiev) accusés “d’abus de pouvoir” dans la répression féroce au cours de la dispersion par la police anti-émeutes des manifestations de fin novembre, décision qui n’a pas manqué d’envenimer la colère de la rue dans une situation déjà très tendue. De même, le climat de terreur est entretenu par la multiplication d’enlèvements d’opposants ensuite tués ou torturés par des bandes ou des milices armées.

Cette impasse tend à faire éclater la cohérence de toutes les fractions de la bourgeoisie ukrainienne dans une fuite en avant irrationnelle, dans une politique criminelle d’affrontement et de violence, notamment la politique de l’opposition. Mais la composition hétéroclite de cette dernière traduit à quel point la décomposition marque de son empreinte toute perspective politique, allant de la corruption mafieuse à l’agrégation en son sein de groupements ultra-nationalistes, voire ouvertement profascistes  (.

Ni un camp, ni l’autre: la classe ouvrière ne doit pas se laisser piéger

Mais contrairement à 2004, l’espoir d’une vie meilleure et plus libre a fait long feu. Le chef de l’opposition Viktor Iouchtchenko qui avait pris, avec son clan, le pouvoir à la suite de la “révolution orange”, n’a pas manqué d’imposer des sacrifices et la répression à la classe ouvrière lorsqu’il était premier ministre et banquier du gouvernement de son prédécesseur pro-russe, Léonid Kuchma. Le clan Iouchtchenko, non seulement s’est servi des illusions de la population ukrainienne pour arriver au pouvoir, mais s’est considérablement enrichi sur le dos de l’État, ce qui lui a valu sa réputation de clique mafieuse et la détention de sa complice, Ioulia Timochenko. Mais la même Timochenko, soi-disant championne de la démocratie est à l’origine d’un crédit du FMI de 15 milliards de dollars obtenu en échange de conditions drastiques imposées à la classe ouvrière : augmentation de l’âge de départ à la retraite, augmentation des charges communales, du prix de l’électricité, de l’eau, etc.

En dépit de leurs désaccords sur les orientations impérialistes, les différentes fractions politiques de la bourgeoisie, pro ou antigouvernementales, n’ont pas d’autre perspective que d’imposer davantage de misère et d’horreurs au prolétariat. La bourgeoisie ne cesse de jouer sur la fibre nationaliste soigneusement entretenue en Ukraine.

Quelle doit être l’attitude de la classe ouvrière face à cela ?

L’engrenage de la guerre civile représente un très grand danger pour l’ensemble de la population et surtout pour la classe ouvrière qui court les pires risques de se faire totalement embarquer derrière l’une ou l’autre de ces fractions également bourgeoises, également criminelles et sans scrupules, notamment des forces d’opposition qui tentent de ranimer les mystifications et les illusions démocratiques de la “révolution orange” qui ont pourtant été cruellement déçues depuis.

Les prolétaires ont tout à perdre en prenant parti ou en se rangeant derrière l’un ou l’autre des camps en présence, en se laissant enrôler et finalement entraîner dans un casse-pipe pour des intérêts qui ne sont non seulement en rien les leurs mais qui leur sont diamétralement opposés.

Hier comme aujourd’hui, les manifestants qui soutiennent l’opposition ou ceux qui se sont rangés derrière Viktor Ianoukovitch ne sont que des pions, manipulés et baladés, sacrifiés derrière l’une ou l’autre des fractions bourgeoises rivales pour le compte de telle ou telle orientation impérialiste. La bourgeoisie ukrainienne et tous les requins qui gravitent autour d’elle expriment la réalité de l’impasse d’un système capitaliste à bout de souffle. La classe ouvrière est la seule classe radicalement opposée à ce système et porteuse d’un avenir pour l’humanité toute entière. Elle doit au contraire avant tout défendre sa propre perspective historique et combattre énergiquement les campagnes de recrutement et l’hystérie nationaliste qui visent à l’embrigader dans les combats que se livrent toutes les cliques bourgeoises concurrentes. La révolution prolétarienne dont elle est porteuse ne s’opposera non pas à une clique bourgeoise particulière au profit d’une autre, mais au système monstrueux qui les engendre : le capitalisme.

W., 19 février

() fr.internationalism.org

() Extrait de l’article “Élections en Ukraine : les grandes puissances sèment le chaos”, RI no 353 (janvier 2005).

() La tendance à l’affaiblissement des États-Unis depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1990 n’a cessé de se confirmer. Voir le Résolution sur la situation Internationale du 20e congrès du CCI.

(http ://fr.internationalism.org/revue-internationale/201401/8855/resolution-situation-internationale-20e-congres-du-cci)

() Par exemple le parti Svoboda, auparavant Parti national-socialiste d’Ukraine, se réclame historiquement de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), dont la branche armée (UPA) collabora activement avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et massacra les Juifs de Galicie (ouest de l’Ukraine).