Guerre au Yémen : Un conflit décisif pour l'influence impérialiste au Moyen-Orient

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Même selon les standards moyen-orientaux marqués par l'irrationalité, la destruction gratuite, les machinations et les guerres impérialistes constantes et croissantes, l'attaque dirigée par les Saoudiens contre le Yémen plus tôt cette semaine atteint de nouveaux degrés d'absurdité surréaliste : les Saoudiens dirigent une coalition sunnite de dix nations, dont le Pakistan non arabe et doté de l'arme nucléaire, dans une offensive contre le Yémen. Des bandits locaux comme les Émirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar sont impliqués, ainsi que le dictateur égyptien al-Sisi et la clique génocidaire d'al-Bashir au Soudan. Tous ces despotes sont soutenus par les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui ont offert à la coalition un soutien “logistique et de renseignement””. C'est ce que nous écrivions en avril 2015 dans un article intitulé : Militarisme et décomposition au Moyen-Orient, juste après le lancement de ce que les Saoudiens ont appelé avec optimisme “l'Opération tempête décisive”. La guerre au Yémen s'est depuis lors considérablement aggravée et, après la Syrie, ce territoire est en train de devenir un théâtre crucial dans l'évolution des rapports impérialistes au Moyen-Orient, notamment à travers la rivalité entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, leurs “alliés” respectifs et les grandes puissances.

Dans l'un des pays les plus pauvres du monde, peuplé de quelque 23 millions d'habitants, la “coalition” saoudienne (dont le Pakistan s'est discrètement esquivé) a déversé des bombes américaines et britanniques pour ce qui reste essentiellement une confrontation avec l'Iran pour l'influence régionale. Un coup d'œil à la carte du Moyen-Orient montre l'importance géostratégique du Yémen et la place qu'il occupe désormais dans les rivalités locales et mondiales. Dix mille personnes ont été tuées par les bombardements et les frappes aériennes qui ont touché des hôpitaux, des écoles, des zones résidentielles et des mosquées. Trois millions de maisons ont été détruites et des bâtiments antiques réduits en poussière dans ce que les Romains appelaient “l'Arabie Heureuse”. En plus des bombardements, les Saoudiens ont imposé un blocus, que la Croix-Rouge a qualifié de “siège médiéval”, sur l'aide d'urgence et les importations commerciales causant des dizaines de milliers de morts supplémentaires. Quatorze millions de personnes n'ont pas accès à l'assainissement et à l'eau potable et les cas de choléra ont atteint le million. Le développement de la famine et de la malnutrition s'accompagne également d'une propagation de la diphtérie, maladie ancienne qu'il est pourtant simple de prévenir, ainsi que d'une augmentation de la dengue et du paludisme. En trente longs mois depuis sa déclaration de guerre, la coalition saoudienne, avec l'aide des États-Unis et de la Grande-Bretagne, a réduit la vie d'un nombre toujours plus grand de civils, les réduisant à vivre comme des animaux et nourrissant sûrement la prochaine vague de réfugiés fuyant cet enfer à travers la péninsule arabe ou via la route africaine vers l'Europe.

L'Iran accroît son influence au Yémen et au-delà

Ce que les Saoudiens et leurs commanditaires craignent le plus et ce qui, dans la “logique” impérialiste à laquelle ils ont contribué, est un accroissement de l'influence iranienne, non seulement au Yémen, mais aussi par le biais d'un “encerclement” du territoire saoudien à travers la connexion terrestre, le long de la frontière turque, entre l'Iran, la Syrie, l'Irak et le Liban, et le contrôle du golfe d'Aden au Yémen. Ils craignent également le renforcement des intérêts et ses forces iraniennes en Afrique. (1 ) Le développement des intérêts et de l'influence régionale iranienne n'a jamais été aussi vaste et puissante qu'aujourd'hui, et ce malgré les tentatives récentes des États-Unis pour les contrecarrer à chaque tournant. L'Iran contrôle désormais effectivement un couloir terrestre qui va de Téhéran à Tartus en Syrie, sur la côte méditerranéenne, “lui donnant accès à un port maritime très éloigné à l'ouest, et loin des eaux du golfe Persique fortement surveillées par les patrouilles”. (2) Plus les États-Unis se sont affaiblis et s'affaiblissent au Moyen-Orient, plus l'Iran s'est renforcé. La position de la Russie s'est également renforcée, mais l'Iran n'est pas un simple pion de la Russie.

Les forces houthistes au Yémen combattant actuellement les milices soutenues par les Saoudiens ont pris le pouvoir et ont dominé la vague de manifestations antigouvernementales et anticorruption qui a éclaté dans le pays dans le cadre du Printemps arabe en 2011. Le houthisme a débuté comme un obscur mouvement chiite revivaliste dans les années 1990 appelé Forum des Jeunes Croyants, radicalisé par l'invasion américaine de l'Irak en 2003. Il bénéficie par ailleurs d'un large soutien parmi de nombreux sunnites, ce qui montre qu'il ne s'agit pas, bien que l'irrationalité de la religion joue un rôle, d'une simple division sunnite/chiite (il n'y a jamais eu de clivages ethniques ou religieux significatifs au Yémen, sauf ceux que les grandes puissances, y compris la Grande-Bretagne, ont suscités). Les Iraniens l'appellent le mouvement Ansarallah (les partisans d’Allah) et malgré ses liens avec l'Iran, son histoire est plus que celle d'un simple pion. Vers la fin de 2014, une grande partie du pays a été prise par les houthis et, au fur et à mesure que la guerre se poursuivait, les liens entre les houthis, les Iraniens et le Hezbollah libanais, forgés dans le conflit, se sont renforcés. En décembre, lorsque le chef et seigneur de guerre yéménite, Saleh, s'est détourné de l'Iran et des houthis pour se tourner vers l'Arabie Saoudite, il a été tué sans pitié, ce qui rappelle les assassinats de la CIA dans les années 1960, méthode avec laquelle le Hezbollah est également familier.

Selon des informations récentes, l'Iran aurait envoyé des armes de pointe et des conseillers militaires aux houthis, y compris ses mercenaires afghans endurcis au combat.(3) Ces derniers sont probablement surestimés par l'Occident, mais les Iraniens pensent à long terme comme ils l'ont fait avec l'édification du Hezbollah, qui est devenu la tête de pont de l'Iran contre Israël et fait partie intégrante de sa stratégie de renforcement au Moyen-Orient. Les missiles balistiques visant des cibles saoudiennes suggèrent l'implication du Hezbollah. Ce sont des armes parfaites pour les houthis qui visent des cibles saoudiennes de grande valeur et l’une d’elles finira bien par être touchée un jour ou l'autre, elles sèment, en attendant, la terreur et l’insécurité parmi les Saoudiens, comme les V2 nazis l'ont fait pour Londres. Quoi qu'il en soit, le dirigeant houthi, Abdul-Malik al-Houthi, s'adressant au dirigeant du Hezbollah, Hassan Nasrallah, l'été dernier, a déclaré: “Votre pari sur les Yéménites est juste” et il a poursuivi en disant que les forces militaires conjointes contre Israël réintroduisaient la question palestinienne. Ces démarches ne pourront être soutenues que par la politique étrangère de Trump et son soutien israélo-saoudien.

Il vaut la peine de prendre un peu de recul pour voir comment les choses ont évolué dans le panier de crabes impérialiste du Moyen-Orient : il n'y a pas si longtemps, les forces militaires américaines et iraniennes agissaient de concert et de façon significative en Irak jusqu'à et y compris des actions militaires coordonnées et conjointes contre l’État islamique (EI). Mais il était clair pour tout le monde qu'une fois l'EI vaincu, de nouvelles tensions éclateraient. Encore une fois, même au Yémen, le Commandement des forces spéciales américaines (SOCOM) a préféré travailler avec les houthis dans la lutte contre Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et l'EI : les généraux américains ont déclaré que l'action saoudienne au Yémen était “une mauvaise idée” (4), étant donné l'implication des services secrets yéménites soutenus par l'Arabie Saoudite, qui sont profondément liés aux terroristes. Tandis que Washington arrosait le gouvernement yéménite par un soutien politique et financier, l'ancien président Saleh, un allié des Saoudiens, manipulait l'activité des terroristes pour obtenir le soutien de Washington au nom de la “guerre contre le terrorisme”.

Les difficultés américaines face au bourbier du Moyen-Orient

Le conseiller à la sécurité nationale de Trump, H.R. McMaster, a déclaré en octobre : “Ce qui est le plus important pour toutes les nations, c'est de faire face au fléau du Hezbollah, des Iraniens et des gardes révolutionnaires iraniens.”(5) Personne ne peut deviner comment les Américains envisagent de faire cela sans exacerber et déstabiliser davantage le Moyen-Orient. La volte-face des États-Unis sur l'accord nucléaire iranien a, entre autres, provoqué une grave rupture avec l'Europe (et n'incitera pas les Nord-Coréens à “s’asseoir à table des négociations”), en particulier les trois grands pays actifs dans la région, la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. La reconnaissance incendiaire par Trump de Jérusalem en tant que capitale d'Israël (un geste totalement stupide et inutile qui plaira principalement à sa base évangéliste) ne peut que contrecarrer les réels intérêts impérialistes américains. Elle attisera les flammes du nationalisme israélo-palestinien et, en dépit des mises en scène à l'ONU, en particulier celle du président turc Erdogan, suscitera des protestations plus globales contre les États-Unis de la part des fractions tant chiites que sunnites. Elle offre également aux djihadistes de l'EI et d'al-Nosra une bouffée d'air frais (l'un des plus puissants thèmes de campagnes de recrutement de Ben Laden était l'oppression des Palestiniens) et rend plus difficile pour l'Arabie Saoudite et ses alliés de travailler avec Israël et les États-Unis, servant ainsi davantage les intérêts de Téhéran.

La situation du régime saoudien est plus fragile depuis le soutien affiché de Trump qui a été suivi par une importante querelle avec le Qatar, la purge de ses adversaires (y compris ceux hostiles à Trump) et la curieuse convocation du président libanais Hariri et du dirigeant palestinien Abbas à Riyad. Le prince saoudien, le dirigeant effectif du pays a déclaré en avril dernier, qu'il “voulait sortir” de la guerre au Yémen et n'avait aucune objection à ce que les Américains intercèdent auprès de l'Iran à cette fin. Quels que soient ses souhaits ou ceux de toutes les parties impliquées, l'impérialisme, la décomposition et l'irrationalité sont les forces motrices de la catastrophe yéménite et, avec l’influence grandissante de l'Iran, elles ne feront que se renforcer.

Boxer, 22 décembre 2017 (Traduction d'un article de World Revolution, section du CCI au Royaume-Uni)

 

1 L'Iran s'intéresse de plus en plus au Nigeria, au Cameroun et au Soudan, entre autres. Les Saoudiens ont répondu par un plan du prince héritier Mohammed ben Salmane visant la mise en place d'une coalition militaire islamique fournissant logistique, renseignement et formation à une force “antiterroriste” du G5 sahélien remaniée après des discussions avec la France à la mi-décembre (Cf. Reuters du 14 décembre 17).

2 The Guardian du 8 octobre 2016.

3 New York Times du 18 septembre 2017.

4 Al Jazeera, le 15 avril 2017

5 Patrick Cockburn, The Independent du 9 décembre 2017.

 

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