Texte du Marxist Labour Party (Russie) : L'anatomie marxiste d'octobre

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Nous publions ci-dessous de larges extraits du texte L'Anatomie marxiste d'Octobre et la situation actuelle, du Marxist Labour Party russe. Faute de place, nous n'avons pas pu publier le texte dans son intégralité; on trouvera la version originale anglaise de ce dernier sur notre site web (en.internationalism.org).[1] Notre réponse peut se trouver en cliquant ici.

Après des décennies de pouvoir soviétique, nous avons été habitués à parler de la grande révolution d'Octobre comme d'une révolution socialiste. Mais beaucoup de ce à quoi nous avons été habitués a maintenant disparu. Que sont devenus, dans ces circonstances, les "titres de noblesse" de la révolution d'Octobre ?

Le marxisme scientifique classique affirme que le premier acte de la révolution sociale du prolétariat sera la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. Selon Marx, le capitalisme est séparé du communisme par une période de transformation révolutionnaire. Cette période ne peut être rien d'autre qu'une période de dictature du prolétariat. Par conséquent, si on ne voit pas cette dictature de classe, il est évidemment inapproprié de parler de dépassement des rapports capitalistes. De plus, les appellations et les panneaux officiels ne signifient rien. Elles peuvent être des erreurs (bien intentionnées ou non). Marx lui-même était convaincu que ni les époques, ni les personnes ne pouvaient être jugées sur la façon dont elles se conçoivent elles-mêmes. Chacun de nous en est déjà suffisamment convaincu : être membre d'un parti qui s'appelle communiste ne veut pas dire une conviction communiste, pas plus que la nostalgie du drapeau rouge flottant sur les bâtiments administratifs ne témoigne d'une aspiration envers de nouveaux rapports sociaux entre les gens.

Le pouvoir des soviets ouvriers et paysans, ou le pouvoir des comités d'usine ouvriers ?

La Russie, c'est bien connu, est un pays "au passé imprévisible". C'est probablement la raison pour laquelle il n'existe pas aujourd'hui d'opinion unique sur le moment où la dictature du prolétariat a péri en Russie ou même sur le fait qu'elle ait jamais existé. De notre point de vue, la dictature du prolétariat en Russie a vraiment existé. Mais d'abord, ce n'était pas une "pure" dictature du prolétariat, c'est-à-dire pas une dictature socialiste du prolétariat impliquant une seule classe, mais une "dictature démocratique du prolétariat", c'est à dire l'union des ouvriers en minorité et des paysans pauvres en majorité. Deuxièmement, sa durée s'est limitée à quelques mois.

Voici ce qui est arrivé : le 13 (26) janvier 1918, le Troisième congrès russe des soviets de députés paysans a fusionné avec le Troisième congrès des soviets de députés d'ouvriers et de soldats. Vers mars, la fusion s'est étendue aux soviets locaux. De cette façon, le prolétariat dont la domination politique aurait dû garantir la transformation socialiste, sous la pression des bolcheviks a partagé le pouvoir avec la paysannerie.

La paysannerie russe elle-même n'était pas en 1917, comme on le sait, socialement homogène. Une partie significative de celle-ci, les "koulaks" et la moyenne paysannerie orientaient de plus en plus leur activité économique vers les demandes du marché. De cette façon, la moyenne paysannerie devint petite-bourgeoise et les koulaks s'engagèrent souvent dans une économie complètement contractuelle, louant la force de travail - les "batraks" - et l'exploitant, c'est-à-dire qu'ils étaient déjà la bourgeoisie villageoise. L'institution de la communauté paysanne traditionnelle dans la plupart des localités fut formellement préservée, mais elle bénéficiait moins à la paysannerie moyenne et encore moins aux koulaks - les "suceurs de sang" ; elle bénéficiait à la masse des paysans pauvres qui constituait plus de 60% de l'ensemble de la paysannerie. Cependant les lois du développement capitaliste transformèrent beaucoup de paysans pauvres en semi-prolétaires. Il existait aussi dans les villages de véritables prolétaires - les ouvriers agricoles qui ne rejoignaient pas la communauté et se louaient aux propriétaires et aux koulaks, aux côtés des paysans pauvres.

Aussi en elle-même, la fusion du Soviet des députés ouvriers et soldats avec les Soviets paysans indiquait l'abandon de la "pure dictature du prolétariat". Cependant, la "pureté", même dans cette mesure, était très relative. Les soviets des députés ouvriers et de soldats n'étaient pas seulement composés d'ouvriers. Les soldats étaient fondamentalement - jusqu'à 60% - d'anciens paysans : des paysans pauvres ou moyens, vêtus de pardessus et armés par le gouvernement tsariste. Les ouvriers d'usine constituaient moins de 10% des soldats.

L'armement général du peuple et pas seulement de la classe avancée, le prolétariat, la fusion des deux types de soviets, et même la coalition des deux partis, les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche indiquent dans les faits la transition vers ce qu'on appelle la "vieille formule bolchevique" - la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Mais cette forme de pouvoir était un pas en arrière, en comparaison de ce qui avait surgi après le renversement du tsarisme par la révolution d'Octobre. A cette époque, comme on le sait, le pouvoir passa au Second congrès des soviets des députés ouvriers et soldats, c'est à dire qu'en fait la "dictature démocratique du prolétariat" était introduite, bien que Lénine, chef des bolcheviks, ait parlé de "révolution des ouvriers et des paysans" et de "transition du pouvoir local aux soviets des députés ouvriers, soldats et paysans".

Aussi la première expérience d'établissement de "la dictature démocratique du prolétariat" s'est limitée à la période qui va d'octobre 1917 à janvier/février 1918, et de plus, s'est produit un retrait constant par rapport aux positions atteintes par la classe ouvrière d'octobre à novembre. Après cette période que les historiens appellent "la procession triomphale du pouvoir soviétique", ce n'est pas seulement la fusion des soviets d'ouvriers et de soldats avec ceux des paysans qui eut lieu. Une circonstance encore plus importante a été le fait qu'au lieu de renforcer et de développer le système d'organisations ouvrières authentiques - les comités d'usine - les bolcheviks au contraire ont contribué à leur dissolution. Mais seuls les comités d'usine pouvaient devenir la base authentique du pouvoir soviétique, si nous le concevons dans la perspective d'une véritable dictature socialiste du prolétariat. En d'autres termes, ce sont précisément les soviets des comités d'usine qui auraient dû dominer le pays. Au lieu de cela, en janvier/février 1918, au Premier congrès russe des syndicats et à la 6e Conférence des comités d'usine de Petrograd, la décision sur l'initiative des bolcheviks de fusionner les comités d'usine avec les syndicats fut acceptée. Les syndicats eux-mêmes furent mis sous le contrôle de l'appareil du parti-Etat qui avait été formé. L'appartenance aux syndicats était obligatoire pour tous les ouvriers, non seulement dans les entreprises, mais aussi dans les institutions. La classe ouvrière cependant s'opposa à cette politique d'Etat et les autorités soviétiques ne parvinrent qu'à éliminer les comités d'usine autonomes au début de 1919.

La fusion des soviets d'ouvriers et de soldats avec les soviets paysans, et celle des comités d'usine avec les syndicats sous le contrôle de l'Etat ne sont pas les seules choses qui ont emporté la partie prolétarienne de la structure soviétique. Ainsi au cours de la guerre civile, les bolcheviks ont abandonné leur intention d'avant Octobre de créer des soviets des travailleurs agricoles, indépendants des soviets paysans - ceux-ci auraient été les organes du pouvoir prolétarien rural. Des fermes soviétiques furent créées sur les terres d'anciens propriétaires terriens, mais pas les soviets de travailleurs agricoles. Mais ensuite, en mars 1919, des syndicats de travailleurs agricoles furent organisés.

Ceci et bien d'autres faits nous montrent que le grand Octobre ne fut pas en fait une révolution socialiste, comme le suggèrent les bolcheviks, mais seulement la seconde étape culminante de la révolution démocratique-bourgeoise en Russie dont l'un des buts fondamentaux était le règlement de la question agraire en faveur de la paysannerie. Malgré toute l'activité de la classe ouvrière et la révolution politique du prolétariat dans les métropoles, la révolution socialiste d'Octobre 1917 dans une Russie arriérée du point de vue capitaliste n'a jamais eu lieu. Karl Marx prévoyait la possibilité d'une telle situation en 1947. Il écrivait : "Aussi, si le prolétariat renverse la domination politique de la bourgeoisie, sa victoire sera de courte durée ; elle ne sera qu'un auxiliaire de la révolution bourgeoisie elle-même, comme ce fut le cas en 1794 [en France], jusqu'à ce que le cours de l'histoire, son mouvement, ait à nouveau créé les conditions qui nécessitent l'élimination des moyens de production bourgeois". En plus, "une révolution à l'âme politique, en conformité avec la nature limitée et double de cette âme, organise une couche dominante dans la société aux dépens de la société elle-même", avertissait-il, car "le socialisme ne peut être réalisé sans révolution. Il a besoin de cet acte politique car il besoin d'abolir et de détruire le passé. Mais là où commence son activité organisatrice, là où son but en soi, son âme s'annonce, alors le socialisme se débarrasse de son enveloppe politique" (Marx).

Il va sans dire que les bolcheviks n'avaient pas l'intention de "se débarrasser de la politique" ni sous Lénine, ni après sa mort. (...)

De cette façon, vers la fin de 1919, la dictature du prolétariat en Russie soviétique, même sous son aspect "démocratique" non développé, a subi une défaite. Les comités d'usine et les comités de pauvres furent abolis, la perspective socialiste de la révolution d'Octobre dans le pays fut finalement perdue. Six mois après, la révolution prolétarienne en Europe subit aussi une défaite Le pays, en essence, retourna à la dictature démocratique-révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Cependant, elle eut une courte existence puisque le véritable pouvoir n'était plus aux mains des soviets des députés ouvriers et paysans, mais dans celles de leurs comités exécutifs et des comités du Parti communiste russe. Les soviets étaient de plus en plus séparés des collectivités ouvrières et dans l'appareil soviétique, les tendances bureaucratiques commencèrent à se développer. Les bolcheviks, avec une sincérité absolue, appelaient les masses et eux-mêmes à combattre ces tendances. Ce processus alla si loin que Lénine, parlant au 4e congrès de l'Internationale communiste le 13 novembre 1922 fut obligé de confirmer :

"Nous avons hérité de l'ancien appareil d'Etat, et c'est là notre malheur. L'appareil d'Etat fonctionne bien souvent contre nous. Voici comment les choses se sont passées. En 1917, lorsque nous avons pris le pouvoir, l'appareil d'Etat nous a sabotés. Nous avons été très effrayés à ce moment, et nous avons demandé :"Revenez s'il vous plaît". Ils sont revenus et ce fut notre malheur. Nous avons maintenant d'énormes masses d'employés, mais nous n'avons pas d'éléments suffisamment instruits pour diriger efficacement ce personnel. En fait, il arrive très souvent qu'ici, au sommet, où nous avons le pouvoir d'Etat, l'apapreil fonctionne tant bien que mal, tandis que là-bas, à la base, ce sont eux qui commandent de leur propre chef, et ils le font de telle sorte que bien souvent, ils agissent contre nos dispositions. Au sommet nous avons, je ne sais combien au juste, mais de toute façon, je le crois, quelques milliers seulement, ou, tout au plus, quelques dizaines de milliers des nôtres. Or, à la base, ily a des centaines de milliers d'anciens fonctionnaires, légués par le tsar et la société bourgeoise, et qui travaillent en partie consciemment, en partie inconsciemment, contre nous" (Lénine, "Cinq ans de révolution russe et les perspectives de la révolution mondiale", rapport au 4ème congrès de l'IC, dans oeuvres complètes, T33, p440).

L'introduction de la NEP en 1921 constitua à son tour la fin logique de la dictature démocratique-révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie : la paysannerie petite-bourgeoise atteignit ses buts de marché, le prolétariat industriel à ce moment-là perdit complètement son autonomie organisationnelle (en particulier après l'introduction par les bolcheviks de la gestion des usines par un seul), et à côté de cela, il était déjà "à cause de la guerre et de l'appauvrissement terrible, de la ruine, déclassé, c'est-à-dire que les ouvriers perdent leur lien avec la classe" (Lénine). La NEP elle-même indiquait, selon les termes de Lénine, "un mouvement de restauration du capitalisme à un degré significatif"."Si le capitalisme est restauré, alors le prolétariat comme classe est restauré, engagé dans une production de marchandises", écrivait Lénine. De plus, il déclarait que "dans la mesure où la grande industrie est ruinée, dans cette mesure les usines sont arrêtées et le prolétariat a disparu. Il a été parfois compté mais il n'était pas lié à des racines économiques". Le chef des bolcheviks néanmoins orientait ses frères d'armes vers la position selon laquelle "le pouvoir d'Etat prolétarien est capable, en s'appuyant sur la paysannerie, de tenir les capitalistes sous son contrôle et de diriger le capitalisme dans le sens de l'Etat, de créer un capitalisme sujet de l'Etat et à son service". Ici sont clairement visibles les spécificités du léninisme qui demandaient, à partir des Thèses d'avril, "non seulement des considérations de classe, mais aussi d'institutions". Ainsi si cela a un sens d'appeler la Russie soviétique un "Etat ouvrier", c'est seulement vrai pendant quelques mois de son existence et même alors, c'est relatif ! Après tout cela, est-il surprenant que le développement de l'URSS finisse par la restauration des rapports bourgeois classiques, avec la propriété privée, la "nouvelle bourgeoisie russe", la dure exploitation et la pauvreté massive ?

Ce qui vient d'être dit n'est pas du tout une accusation contre les bolcheviks. Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire, dans les conditions d'un pays paysan arriéré - conditions aggravées par la défaite de la révolution sociale à l'Ouest. Mais sans cette révolution même les bolcheviks sous Lénine ne pensaient pas à construire le socialisme en Russie. Bien que leur but le plus immédiat - une société socialiste libérée des rapports marchands - n'ait pas été accessible, les bolcheviks ont en fin de compte fait beaucoup. Pendant 70 ans, l'URSS a fait l'expérience d'un bond significatif de sa capacité productive. Mais pourquoi appeler ça socialisme ? L'industrialisation supplantant la petite production (en ville et particulièrement à la campagne) avec une large production de marchandises, l'amélioration du niveau culturel des masses, tout cela fait partie du processus de développement de la société bourgeoise. Nous ne disons pas que la France est socialiste du fait que beaucoup d'usines ont été construites dans le pays et que c'est le "parti socialiste" qui gouverne ! En revanche, le socialisme implique, présuppose une société industrielle hautement développée ainsi que le pouvoir de la classe des ouvriers. Qu'une telle société ait été seulement dans le processus de sa formation en Russie - l'URSS - excluant la classe ouvrière du pouvoir indique à quel point ce pays était loin du socialisme. (...)

Par manque de place, nous avons coupé la partie "Les marxistes russes dans le rôle de social-jacobins" qui tente de faire une comparaison entre le développement économique de la France depuis la révolution bourgeoise de 1789 jusqu'à la Commune de 1871, et celui de l'URSS entre 1918 et l'effondrement du stalinisme en 1989.

Qu'est ce que le pouvoir soviétique ?

V.I. Lénine parlait fréquemment de la révolution d'Octobre comme de la "révolution des ouvriers et des paysans", et il avait sans aucun doute raison de le faire. Cependant le grand Octobre, comme on l'a déjà dit, n'a pas été une révolution socialiste, c'était l'apogée de la pression bourgeoise-démocratique - la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie avec une transition à court terme vers "la dictature démocratique du prolétariat". La transformation anti-féodale menée par les bolcheviks n'a pas eu lieu dans l'intérêt des ouvriers seulement, mais aussi dans celui des larges masses paysannes.

La révolution d'Octobre elle-même, la victoire des Rouges pendant la guerre civile, la suppression de nombreux soulèvements et mutineries n'auraient pas été possible sans le soutien apporté à la révolution par le peuple - la masse de base des travailleurs. Quelle était la composition de classe de ces travailleurs ? Sur presque 140 millions d'ouvriers au moment de la révolution, environ 110 millions étaient des paysans. Approximativement 65% de la paysannerie étaient constitués de paysans pauvres, les paysans moyens atteignaient 20%, les koulaks presque 15%. La petite-bourgeoisie urbaine atteignait 8% de la population du pays. Les prolétaires étaient environ 15 millions, un peu plus de 10% de la population et parmi ceux-ci, les ouvriers d'industrie n'étaient que 3,5 millions (Voir "La grande révolution socialiste d'Octobre", Moscou, Encyclopédie soviétique, 1977). Il n'est donc pas surprenant que la révolution ait eu une tonalité qui n'était pas tellement prolétarienne mais plutôt celle des masses semi-prolétaires et petites-bourgeoises. Le rôle dirigeant du parti prolétarien n'a pas sauvé la situation. A cela existe une explication totalement marxiste : la base détermine la "superstructure", même une "superstructure" telle que le Parti communiste russe. Voici ce qu'écrivait Lénine lui-même en 1917 : "La Russie est aujourd'hui en ébullition. Des millions et des dizaines de millions d'hommes en léthargie politique depuis dix ans, politiquement abêtis par le joug effroyable du tsarisme et par un labeur de forçat au profit des grands propriétaires fonciers et des fabricants, se sont éveillés et aspirent à la vie politique. Or, qui sont ces millions et ces dizaines de millions d'hommes ? Pour la plupart, des petits patrons, des petits bourgeois, des gens qui tiennent le milieu entre les capitalistes et les ouvriers salariés. La Russie est le pays le plus petit bourgeois d'Europe.

Une formidable vague petite-bourgeoise a tout submergé ; elle a écrasé le prolétariat conscient non seulement par le nombre , mais aussi par son idéologie, c'est-à-dire qu'elle a entraîné de très larges milieux ouvriers, les a contaminés de ses idées politiques petites-bourgeoises" ("Thèses d'avril", Lénine, oeuvres, T24, p53).

La force motrice de la révolution d'Octobre était les ouvriers et les paysans en uniforme de soldats et le prolétariat détint l'hégémonie sous la direction du parti bolchevik. Il semblait aux "nouveaux bolcheviks" qu'avec cet acte, la révolution socialiste elle-même commençait en Russie. Cependant les événements ultérieurs ont démontré que le développement de la révolution politique du prolétariat au-delà des limites du processus révolutionnaire bourgeois démocratique (c'est à dire "la révolution au sens étroit") n'a pas eu lieu. Les tentatives d'élimination de l'argent, l'introduction de la production sur une base communiste, la distribution directe des produits, la domination par en bas, ces mesures et d'autres du "communisme de guerre" ont été considérées comme ne valant pas la peine. Les bolcheviks n'ont pas réussi à échanger les produits entre la ville et la campagne. Les éléments petits-bourgeois réclamaient des marchés, la loi de la valeur demandait des rapports marchands.

Ces revendications ne pouvaient être supprimées qu'en supprimant en même temps l'environnement petit-bourgeois. Mais cet environnement constituait la masse fondamentale de la population armée, l'armée révolutionnaire. Revenant encore à V.I.Lénine, nous devons noter qu'il avait moins d'illusions sur le caractère de la révolution d'Octobre que n'en n'avaient d'autres "nouveaux bolcheviks". A la fin de 1920, une discussion éclata dans le Parti communiste russe sur le rôle et les buts du "réservoir du pouvoir d'Etat", les syndicats, en Russie soviétique. Une fois que les ouvriers ont l'Etat, de qui les syndicats doivent-ils protéger le prolétariat ? Pas de notre cher Etat ? Par rapport à cela, le chef des bolcheviks faisait, de façon sensée, la remarque : "le camarade Trotsky parle d'un "Etat ouvrier". Mais c'est une abstraction !. Il n'est pas seulement ouvrier, voilà la question. Là réside une des erreurs fondamentales du camarade Trotsky. Notre Etat n'est en fait pas un Etat ouvrier, mais un Etat ouvrier et paysan. C'est la première chose. Et de cela découlent bien des choses". "Notre Etat est un Etat ouvrier, ajoutait Lénine, à déformation bureaucratique". Il est vrai que le chef des bolcheviks cherchait à se sortir de cela avec la dialectique suivante : "Notre Etat actuel est tel que le prolétariat organisé universellement doit se défendre, mais nous devons utiliser ces organisations ouvrières pour leur défense contre notre Etat et pour la défense de notre Etat par elles. Et cette défense et d'autres l'autre est d'actualité à cause de l'entrelacement particulier de nos mesures étatiques et de notre accord, leur prise en charge commune avec nos syndicats" expliquait Lénine. "La compréhension de cette "prise en charge commune" inclut la nécessité de savoir comment utiliser les mesures du pouvoir d'Etat pour la défense des intérêts matériels et spirituels du prolétariat universellement uni de la part du pouvoir d'Etat".(...) ("Les syndicats, la situation actuelle, et les erreurs de Trotski", Lénine, oeuvres, T32, p16-17).

Bien que vers l'époque de l'introduction de la NEP, V.I.Lénine ait pris conscience intérieurement de la nature non prolétarienne du pouvoir soviétique, son slogan, comme nous le savons, était : "pousser la révolution bourgeoise aussi loin que possible". La pousser dans l'espoir de l'arrivée rapide d'une révolution sociale du prolétariat européen ("La Sociale", c'est à dire une révolution authentiquement socialiste). Cette révolution compenserait l'arriération de la Russie pensait Lénine.(...)

Pour toutes ces raisons, le chef des bolcheviks refusa d'admettre publiquement la nature non prolétarienne de la société qui avait surgi de la révolution d'Octobre, et il menaça même d'exécution quiconque exprimerait publiquement ce point de vue. C'est le même Oulianov-Lénine qui écrivait en 1905 : "La révolution complète est la prise du pouvoir par le prolétariat et la paysannerie pauvre. Mais ces classes, quand elles viennent au pouvoir, ne peuvent manquer de viser la révolution socialiste. En conséquence, la prise du pouvoir qui est d'abord un premier pas dans la révolution démocratique sera conduite par la force des choses, contre la volonté (et quelques fois, contre la conscience) des participants à la révolution socialiste. Et là, l'échec est inévitable. Mais puisque l'échece des expériences dans la révolution socialiste est inévitable, alors nous (comme Marx en 1871, qui avait prévu l'échec inévitable à Paris) devons dire au prolétariat de ne pas se soulever, d'attendre, de s'organiser, de reculer en bon ordre pour mieux partir à l'assaut plus tard".

Le pronostic marxiste de Lénine le théoricien (distinct de ses aspirations non marxistes en tant que politicien et praticien social-jacobin) était pleinement justifié. Le PCR fit l'expérience d'une lutte interne aiguë et de l'élimination d'une partie significative de la vieille garde. Comme l'a montré l'histoire, la réalisation du cycle complet de transformation bourgeoise-démocratique en Russie prit approximativement autant de temps qu'en France. En France, il dura de 1789 à 1871, et pour nous de 1905 à 1991. De plus, la similarité est surprenante jusque dans les détails. Lénine lui-même nous rappelle Robespierre. Comme Robespierre à son époque, il lutta de façon répétée contre la Gauche, par exemple au 10e Congrès du PCR, où a été supprimée "l'opposition ouvrière" qui cherchait à développer une position-clé du nouveau programme du parti, celle selon laquelle "les syndicats doivent arriver à une véritable concentration entre leurs mains de la gestion de l'ensemble de l'économie comme un tout unifié".

Le "Robespierre russe" n'est pas tombé sous la guillotine, mais il est connu que sa femme, N.K.Kroupskaïa, a suggéré que Lénine aurait fait partie des victimes des purges de Staline. Après la mort du chef de la révolution, le pouvoir en Russie soviétique, comme en France en 1794, passa à un "Directoire" thermidorien - à l'aile la plus à droite des "communistes de la NEP", au service de qui se trouvaient plusieurs anciens mencheviks d'inclination penchant pour le marché. La polémique qui éclata autour de l'évaluation par Trotsky de la révolution d'Octobre témoigne que la majorité des "nouveaux thermidoriens" gardaient essentiellement les "vieilles idées bolcheviques".

Quand la NEP fut remplacée à la fin des années 1920, se mit en place une bureaucratie soviétique russe, dirigée par J.V.Staline qui incarnait beaucoup de caractéristiques de Napoléon I et même dans une certaine mesure de Napoléon III. Le bonapartisme russe spécifique (qui a trompé beaucoup de gens jusqu'à nos jours) consistait en ce que le "Napoléon" soviétique mettant fin au développement de la révolution, introduisant un régime de "socialisme d'Etat" en URSS. Le "socialisme d'Etat" avait déjà été planifié au 19e siècle par les Saint Simoniens, Rodbertus et d'autres ; c'était un modèle de société qu'Engels a critiqué sans merci pendant les dernières années de sa vie. Cependant, les caractéristiques fondamentales du bonapartisme décrites par Marx dans Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte peuvent être vues dans leur variante soviétique. Ici, nous avons le culte de la personnalité basé sur "la foi traditionnelle du peuple" et "l'immense révolution intérieure". [...]Ici, c'est "ce pouvoir exécutif, avec son immense organisation bureaucratique et militaire, avec son mécanisme étatique complexe et artificiel" dans lequel "chaque intérêt commun fut immédiatement détaché de la société, opposé à elle à titre d'intérêt supérieur, général, enlevé à l'initiative des membres de la société, transformé en objet de l'activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d'école et la propriété communale du plus petit hameau jusqu'aux chemins de fer, aux biens nationaux et aux universités". La révolution russe, comme la grande révolution française, "devait nécessairement développer l'?uvre commencée par la monarchie absolue: la centralisation, mais, en même temps aussi, l'étendue, les attributs et l'appareil du pouvoir gouvernemental" (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Éditions sociales, Paris 1969, p124-125).

Staline comme Napoléon "a achevé cette machine d'Etat' et comme Napoléon, il a établi les base d'un nouveau système juridique, introduit une nouvelle division territoriale administrative, etc.(...)

Cependant, il y a beaucoup de différences réelles entre les histoires de France et de Russie. Staline a mené une politique sociale impérialiste par rapport à certains petits peuples et Etats voisins, étendant et renforçant l'Union soviétique, mais il n'a pas été vaincu, comme le fut Napoléon : au contraire, il a vaincu l'agresseur nazi dans la guerre mondiale. En France, après la chute de Napoléon I, la réaction européenne a temporairement restauré la monarchie, mais cela n'a pas encore eu lieu en Russie. Il n'est pas nécessaire d'insister encore sur le fait que la différence fondamentale est, en fin de compte, l'élimination par la révolution russe radicale à la fois de l'ensemble de la noblesse et de la vieille classe bourgeoise, tandis qu'en France, la question s'est limitée à l'extirpation et l'expulsion de l'aristocratie terrienne.

Cependant, la chose principale semble être qu'au 20e siècle en Russie, cela a eu lieu contre ce vis-à-vis de quoi Marx et Engels avaient averti les révolutionnaires : "En France, le prolétariat ne viendra pas seul au pouvoir, mais avec les paysans et la petite bourgeoisie, et il sera obligé de mettre en ?uvre non ses propres mesures, mais celles des autres classes".

Ici suit une partie sur le "socialisme d'Etat en tant que capitalisme de rattrapage" qui démontre en conclusion la nature capitaliste de l'URSS sur la base des dénonciations par Marx et Engels du "socialisme d'Etat" et identifie certaines des principales causes menant à l'effondrement de l'URSS. Cependant, elle contient aussi l'idée fondamentalement incorrecte à notre avis selon laquelle la contre-révolution stalinienne a joué en fait un rôle historiquement progressiste.

La "nomenklatura" du parti a accompli une tâche objectivement progressiste en organisant l'industrie à grande échelle et en l'intégrant, avec les fermes collectivisées et le secteur coopératif, à un seul complexe économique national ; ainsi furent surmontés les ordres économiques que le pays multinational avait hérité du féodalisme et même de modes de production pré-féodaux.

Pour finir, la partie sur la "Russie post-soviétique" se conclut ainsi :

Dans notre esprit, les tâches du prolétariat et des intellectuels marxistes dans cette situation sont le développement d'une lutte de classe sans compromis contre toutes les fractions de la bourgeoisie - depuis les compradores jusqu'aux national-patriotes et leurs assistants politiques de toutes les couleurs ; la création d'authentiques syndicats ouvriers de classe et le ralliement de l'avant-garde prolétarienne dans un parti du travail marxiste (Marxist labour party) fort, ayant une influence, et la perspective d'accomplir une révolution socialiste mondiale authentique et donc d'abolir l'ensemble du système d'économie marchande et par conséquent tout rapport de domination et d'assujettissement sociaux, l'institution de l'Etat.

En même temps, le premier pas dans cette voie peut être le pouvoir sans partage de cette partie du prolétariat qui a été organisé par une production à grande échelle et éclairé par le marxisme, le pouvoir qu'il établira au cours de la révolution sociale radicale, c'est-à-dire la dictature socialiste du prolétariat. Seule la classe ouvrière socialiste - productrice de la majorité absolue de la richesse dans l'époque actuelle - a le droit de s'armer pour éviter les tentatives de contre-révolution et de restauration des anciens ordres d'où qu'ils viennent.

Puisque que la classe ouvrière a besoin d'un Etat de cette sorte, le pouvoir de celui-ci doit lui appartenir entièrement et directement - telle est l'une des principales leçons de la défaite du léninisme.

1 Note du traducteur: dans le texte anglais, les références aux oeuvres de Lénine sont tirées de la 5ème édition russe des Oeuvres complètes. Les références aux oeuvres de Marx et Engels proviennent pour la plupart de la 2ème édition des oeuvres complètes. Malheureusement, l'auteur n'a pas toujours donné des références précises (de titre, voire de date), ce qui en rend l'identification difficile. Là où c'était possible, nous avons indiqué la référence précise équivalente dans les oeuvres complètes de Lénine en français (Éditions sociales, Paris, 1962). Là où nous n'avons pas pu identifier la citation originale, nous mentionnons tout simplement le nom de l'auteur.