Pearl Harbor 1941, les 'Twin Towers' 2001 : Le machiavélisme de la bourgeoisie

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Dès les premiers instants, la propagande bourgeoise américaine a assimilé l'attentat du 11 septembre contre le World Trade Center à l'attaque japonaise contre Pearl Harbor le 7 décembre 1941. Cette comparaison est chargée d'un impact considérable, à la fois psychologiquement, historiquement et politiquement, car Pearl Harbor a marqué l'entrée directe de l'impérialisme américain dans la Seconde Guerre mondiale. Selon la campagne idéologique que nous présente actuellement la bourgeoisie américaine, en particulier à travers ses médias, le parallèle est simple, direct et évident :

1) Dans les deux cas, les Etats-Unis ont été pris en traître par une attaque surprise qui les a pris au dépourvu. Dans le premier cas il s'agissait de la traîtrise de l'impérialisme japonais qui, cyniquement, prétendait négocier avec Washington pour éviter la guerre mais qui a manigancé et déclenché une attaque sans prévenir. Dans le cas présent, les Etats-Unis ont été victimes de fondamentalistes musulmans fanatiques qui ont profité de l'ouverture et de la liberté que leur offrait la société américaine pour commettre une atrocité aux proportions sans précédent et dont le caractère malfaisant les situe en dehors du cadre de la civilisation.

2) Dans les deux cas, les pertes infligées par les attaques surprises ont fait naître un sentiment d'indignation au sein de la population atterrée. A Pearl Harbor, on a compté 2043 morts, essentiellement du personnel militaire américain ; pour les Twin Towers, c'est encore pire : environ 3000 civils innocents.

3) Dans les deux cas, les attaques se sont retournées contre ceux qui les avaient perpétrées. Au lieu de terroriser la nation américaine et de la plonger dans le défaitisme et la soumission silencieuse, elles ont fait naître au contraire une grande ferveur patriotique dans la population, même au sein du prolétariat, et ont de ce fait permis sa mobilisation derrière l'Etat pour une guerre impérialiste qui promet de durer.

4) Au bout du compte, c'est le Bien, représenté par l'"American way of life" démocratique, et sa puissance militaire, qui triomphe du Mal.

Comme tous les mythes idéologiques bourgeois, quels que soient les éléments de vérité qui leur confèrent une crédibilité superficielle, ce torrent de propagande est truffé de mensonges et de demi-vérités et de déformations intéressées. Mais cela n'est pas pour nous surprendre. En politique, la bourgeoisie, en tant que classe, a toujours utilisé les mensonges, les tromperies, la manipulation et les man?uvres. Et ceci est particulièrement vrai quand il s'agit de mobiliser la société pour la guerre totale des temps modernes. Les fondements de cette campagne idéologique de la bourgeoisie sont en complète contradiction avec la réalité historique des deux événements. Dans ces deux événements, il est quasiment évident que la bourgeoisie n'a pas été véritablement surprise par ces attaques, et qu'elle a cyniquement utilisé le battage médiatique sur le grand nombre de morts uniquement pour défendre ses intérêts nationaux, pour atteindre ses visées impérialistes et d'autres objectifs politiques à plus long terme.

Les caractéristiques différentes de la guerre dans les périodes d'ascendance et de décadence du capitalisme

Puisque Pearl Harbor et l'attentat du World Trade Center ont été utilisés par la bourgeoisie pour rallier la population américaine à la guerre, il est nécessaire d'examiner brièvement les tâches politiques auxquelles elle doit faire face pour préparer la guerre impérialiste pendant la période de décadence capitaliste. Dans la décadence, la guerre a des caractéristiques fondamentalement différentes de celles de la période où le capitalisme était un système progressif. Durant cette dernière, les guerres pouvaient avoir un rôle progressiste dans la mesure où elles permettaient un développement des forces productives. C'est en ce sens qu'on peut considérer comme historiquement progressistes la Guerre de Sécession aux Etats-Unis qui a servi à détruire le système anachronique de l'esclavage et à permettre l'industrialisation du pays à grande échelle. De même les différentes guerres nationales en Europe, dont il a résulté la création des Etats nationaux unifiés modernes, constituèrent une base plus favorable au développement du capital national dans chaque pays. D'une façon générale, ces guerres pouvaient en grande partie se limiter au personnel militaire impliqué dans le conflit et n'entraînaient pas de destructions massives des moyens de production ni des infrastructures ni des populations de chacun des belligérants.

Les guerres impérialistes de l'époque de la décadence du capitalisme ont des caractéristiques profondément différentes. Alors que les guerres nationales de l'époque ascendante pouvaient avoir pour fonction d'établir les bases pour des avancées qualitatives dans le développement des forces productives, dans la décadence, le système capitaliste lui-même a déjà atteint le point le plus haut de son développement historique et cet aspect progressiste n'est plus possible. Le capitalisme a achevé l'extension du marché mondial, et tous les marchés extra-capitalistes qui permettaient son expansion globale ont été intégrés dans le système. Maintenant, chaque capital national n'a plus qu'une seule possibilité d'expansion, qui se réalise nécessairement aux dépens d'un rival : s'emparer de territoires ou de marchés contrôlés par l'adversaire. L'accroissement des rivalités impérialistes conduit au développement d'alliances préparant le terrain à la guerre impérialiste généralisée. Loin de se limiter à des combats entre militaires professionnels, dans la décadence la guerre nécessite la mobilisation totale de la société, ce qui a pour conséquence l'émergence d'une nouvelle forme d'Etat : le capitalisme d'Etat. Sa fonction est d'exercer un contrôle total sur tous les aspects de la société dans le but de contenir les contradictions de classes qui menacent de la faire exploser et, en même temps, de coordonner la mobilisation en vue de la guerre totale moderne.

Quel que soit le succès avec lequel la population a été préparée à la guerre au niveau idéologique, la bourgeoisie en décadence masque ses guerres impérialistes derrière le mythe de l'autodéfense contre l'agression et la tyrannie dont elle serait la victime. La réalité de la guerre moderne, avec ses destructions massives et ses innombrables morts, avec tous les aspects de la barbarie qu'elle fait subir à l'humanité, est si affreuse, si horrible, que même un prolétariat idéologiquement battu et défait ne marche pas au massacre d'un c?ur léger. La bourgeoisie compte beaucoup sur la falsification de la réalité pour créer l'illusion que la population est la victime d'une agression et n'a pas d'autre choix que rendre les coups pour se défendre. La justification du conflit qu'on nous présente, c'est la nécessité de défendre la mère patrie contre les agressions extérieures ou contre la tyrannie, et non pas les vraies raisons impérialistes qui poussent le capitalisme à la guerre. Personne ne peut vraiment mobiliser une population autour du slogan : "Opprimons le monde sous notre domination impérialiste quel qu'en soit le coût". Dans le capitalisme décadent, le contrôle des médias par l'Etat facilite le lavage de cerveau des populations par toutes sortes de propagandes et de mensonges.

Au cours de son histoire, la bourgeoisie américaine a été particulièrement adepte de ce stratagème consistant à se faire passer pour une victime, et ce même avant le déclin du capitalisme au début du 20e siècle. Ainsi par exemple : "Remember the Alamo" fut le slogan de la guerre de 1845-1848 contre le Mexique. Ce cri de guerre a immortalisé le "massacre" de 136 rebelles américains à San Antonio au Texas, qui faisait à l'époque partie du Mexique, par les forces mexicaines conduites par le général Santa Ana. Bien sûr, le fait que ces Mexicains "assoiffés de sang" avaient à plusieurs reprises proposé la reddition et permis aux femmes et aux enfants d'évacuer Fort Alamo avant l'assaut final, n'a pas empêché la classe dirigeante américaine de magnifier les défenseurs du fort avec l'auréole du martyre. Cet incident a bien servi la bourgeoisie pour mobiliser tout le soutien nécessaire à une guerre dont le point culminant a été l'annexion par les Etats-Unis de la plupart des territoires qui en constituent aujourd'hui le Sud-Ouest.

De la même manière, l'explosion suspecte à bord du navire de guerre le "Maine" dans le port de La Havane en 1898, a servi de prétexte à la guerre hispano-américaine de 1898, et a donné naissance au slogan : "Remember the Maine".

Plus récemment, en 1964, une prétendue attaque contre deux canonnières américaines au large des côtes vietnamiennes a servi de base à la "Résolution sur le Golfe du Tonkin", adoptée par le Congrès américain au cours de l'été 1964 qui, tout en n'étant pas une déclaration de guerre formelle, a fourni la trame légale à l'intervention américaine au Viêt-nam. En réalité l'Administration Johnson avait appris quelques heures après que l'"attaque" contre le "Maddox" et le "Turner Joy" dont parlaient les rapports, n'avait jamais eu lieu, mais était le résultat d'une erreur de jeunes officiers de radar un peu nerveux. Qu'à cela ne tienne, la législation donnant l'autorisation de combattre a quand même été présentée au Congrès afin de fournir une couverture légale à une guerre qui devait traîner en longueur jusqu'à la chute de Saigon aux mains des forces staliniennes en 1975.

C'est vrai que la bourgeoisie a utilisé l'attaque de Pearl Harbor pour rallier une population hésitante à l'effort de guerre, comme elle utilise aujourd'hui le caractère atroce du 11 septembre pour la mobiliser en vue de soutenir encore une autre guerre. Mais la question reste posée de savoir si, dans chacun de ces cas, les Etats-Unis ont été pris par surprise, et jusqu'à quel degré le machiavélisme de la bourgeoisie a été mis en ?uvre, soit pour provoquer, soit pour permettre ces attaques, en vue d'utiliser à son avantage l'indignation populaire qui a suivi.

Le machiavélisme de la bourgeoisie

Chaque fois que le CCI dénonce le machiavélisme de la bourgeoisie, nos critiques nous accusent d'avoir une vision policière de l'histoire. Cependant, ce n'est pas simplement une incompréhension de nos analyses de leur part car, pire encore, ils tombent dans le piège idéologique de la bourgeoisie qui, en particulier à travers ses médias, s'emploie à dénigrer ceux qui tentent de mettre en lumière les combines et tous les procédés qu'elle met en ?uvre dans la vie politique, économique et sociale, et cherche à les faire passer pour des théoriciens irrationnels de la conspiration. Cependant, ce n'est plus une controverse que d'affirmer que " les mensonges, la terreur, la coercition, le double jeu, la corruption, les coups d'état et les assassinats politiques" ont toujours constitué le fonds de commerce de la classe exploiteuse au cours de l'histoire, que ce soit dans l'antiquité, sous la féodalité ou sous le capitalisme moderne. "La différence est que les patriciens et les aristocrates 'faisaient du machiavélisme sans le savoir' alors que la bourgeoisie est machiavélique et le sait. Elle fait du machiavélisme une 'vérité éternelle' parce qu'elle se vit comme éternelle, parce qu'elle suppose l'exploitation comme éternelle ".("Machiavélisme, conscience et unité de la bourgeoisie ", Revue internationale n° 31, 4e trimestre 1982). En ce sens, le mensonge et la manipulation, mécanisme employé par toutes les classes exploiteuses qui ont précédé, sont devenus une caractéristique centrale du mode de fonctionnement de la bourgeoisie moderne. Celle-ci, utilisant les formidables outils de contrôle social qui lui sont fournis sous les conditions du capitalisme d'Etat, a porté le machiavélisme à un niveau qualitativement supérieur.

L'émergence du capitalisme d'Etat à l'époque de la décadence capitaliste, une forme d'Etat qui concentre le pouvoir entre les mains de l'exécutif, particulièrement de la bureaucratie permanente, et qui donne à l'Etat un pouvoir de plus en plus totalitaire sur tous les aspects de la vie sociale et économique, a fourni à la bourgeoisie des mécanismes encore plus efficaces pour mettre en ?uvre ses plans machiavéliques. " Au niveau de sa propre organisation pour survivre, pour se défendre, la bourgeoisie a montré une capacité immense de développement des techniques de contrôle économique et social, bien au-delà des rêves de la classe dominante du 19e siècle. En ce sens, la bourgeoisie est devenue 'intelligente' face à la crise de son système socio-économique "("Notes sur la conscience de la bourgeoisie dans la décadence", Revue internationale n°31, 4e trimestre 1982)

Le développement d'un système de moyens d'information complètement intégrés sous le contrôle de l'Etat, que ce soit sous des formes juridiques ou par des méthodes plus flexibles, est un élément central dans le schéma machiavélique de la bourgeoisie. " La propagande - le mensonge - est une arme essentielle de la bourgeoisie. Pour alimenter cette propagande, la bourgeoisie n'hésite pas, au besoin, à provoquer l'événement" (ibid., "Machiavélisme..."). L'histoire des Etats-Unis est pleine d'une myriade d'exemples de manipulation de l'opinion publique sur de simples faits divers, ou de manipulations plus importantes au niveau historique. Un exemple de l'utilisation d'un fait divers est l'incident de 1955 quand le secrétaire du Président aux relations avec la presse, James Hagerty, a monté de toutes pièces un événement pour dissimuler l'état de santé du Président Eisenhower, hospitalisé à Denver, Colorado, après une attaque cardiaque. Hagerty a organisé pour toute l'équipe ministérielle un voyage de 2000 miles, de Washington à Denver, pour créer l'illusion qu'Eisenhower était assez en forme pour présider un conseil des ministres, conseil qui n'eut jamais lieu. Un exemple plus important sur le plan historique pourrait être la manière dont Saddam Hussein a été manipulé en 1990 par l'ambassadeur des Etats-Unis en Irak quand celui-ci lui a dit que son pays n'interviendrait pas dans le conflit frontalier entre l'Irak et le Koweït, lui laissant croire qu'il avait reçu le feu vert de la part de l'impérialisme américain pour envahir le Koweït. Au contraire, l'invasion a été utilisée par les Etats-Unis comme prétexte pour la Guerre du Golfe de 1991 qui a constitué un moyen de réaffirmer qu'ils étaient la seule superpuissance restante à la suite de l'effondrement du stalinisme et de la désintégration du bloc occidental qui a suivi.

Ceci ne veut pas dire que tous les événements de la société contemporaine sont nécessairement préétablis par quelque schéma secret préparé par un cercle restreint de dirigeants capitalistes. Il est clair qu'il y a des affrontements au sein des cercles dirigeants des Etats capitalistes et que les résultats n'en sont pas prévus d'avance. Pas plus que les issues des confrontations avec le prolétariat dans la lutte de classe ne sont toujours contrôlées par la bourgeoisie. Et même avec des manipulations bien planifiées, des accidents de l'histoire peuvent arriver. Cependant, ce qu'il faut bien comprendre c'est que même si la bourgeoisie, en tant que classe exploiteuse, est incapable d'avoir une conscience globale et unifiée, de comprendre clairement le fonctionnement de son système et l'impasse historique qu'elle offre à l'humanité, elle est consciente que son système s'enfonce dans une crise sociale et économique. " Au plus haut niveau de l'appareil d'Etat, il est possible, pour ceux qui commandent, d'avoir une sorte de tableau global de la situation et des options qu'il faut prendre de façon réaliste pour y faire face. " (ibid. "Notes sur la...") Mais même si elle ne le fait pas en complète conscience, la bourgeoisie est plus que capable de formuler des stratégies et des tactiques et d'utiliser les mécanismes de contrôle totalitaire que constitue le capitalisme d'Etat pour les mettre en ?uvre. Il est de la responsabilité des marxistes révolutionnaires de dévoiler ces man?uvres et ces mensonges machiavéliques. Se voiler la face pour ne pas voir cet aspect de l'offensive de la classe dominante pour contrôler la société est une attitude irresponsable et fait le jeu de notre ennemi de classe.

Le machiavélisme de la classe dominante américaine lors de l'attaque de Pearl Harbor

Pear Harbor offre un excellent exemple de fonctionnement du machiavélisme de la bourgeoisie. Nous bénéficions de plus d'un demi-siècle de recherches historiques, d'un certain nombre d'enquêtes militaires ainsi que de celles de partis d'opposition sur lesquelles nous appuyer. Selon le président Roosevelt, le 7 décembre 1941 restera un jour d'infamie, un exemple de la traîtrise japonaise. Cet événement fut utilisé pour mobiliser l'opinion publique en faveur de la guerre en 1941, et il est toujours présenté de la même façon par les médias capitalistes, les manuels scolaires et la culture populaire. Néanmoins, de nombreuses preuves historiques démontrent que l'attaque japonaise fut provoquée consciemment par la politique américaine ; l'attaque ne vint pas par surprise, et l'Administration du Président Roosevelt prit en conscience la décision de permettre qu'elle se produise et d'essuyer les nombreuses pertes en vies humaines et en matériel naval, comme prétexte pour assurer l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. De nombreux livres ont été publiés sur cette histoire et de nombreux documents sont accessibles sur Internet (Voir le site : http://www.geocities.com/Pentagon/6315/pearl/html pour une chronologie documentée des événements et des liens vers d'autres sites). Ici nous allons seulement passer en revue les points les plus importants pour illustrer comment fonctionne le machiavélisme de la bourgeoisie.

En 1941, les evénements de Pearl Harbor se sont déroulés alors que les États-Unis étaient prêts à prendre la décision d'intervenir aux côtés des Alliés dans la Seconde Guerre mondiale. L'Administration du Président Roosevelt était impatiente d'entrer en guerre contre l'Allemagne et, bien que la classe ouvrière américaine fût complètement prisonnière de l'appareil syndical (au sein duquel le parti stalinien jouait un rôle significatif) imposé d'autorité par l'Etat pour contrôler la lutte de classe dans toutes les industries-clefs, et qu'elle fût imprégnée par l'idéologie de l'anti-fascisme, la bourgeoisie américaine devait faire face à une forte opposition à la guerre, pas seulement de la part de la classe ouvrière, mais au sein de la bourgeoisie elle-même. Avant Pearl Harbor, les sondages montraient que 60% de l'opinion publique était opposée à l'entrée en guerre, et les campagnes de groupes isolationnistes tels que " American first " trouvaient un soutien considérable au sein de la bourgeoisie. Bien qu'elle affichât la volonté politique et démagogique de rester en dehors de la guerre européenne, l'Administration américaine cherchait en douce une excuse pour se joindre aux combats. Les Etats-Unis violaient de plus en plus leur neutralité auto-proclamée, en offrant de l'aide aux Alliés, en transportant des quantités considérables de matériel de guerre selon le programme "Lend Lease". L'Administration espérait amener les Allemands à lancer une attaque contre les forces américaines dans l'Atlantique Nord qui servirait de prétexte pour leur entrée en guerre. Comme l'impérialisme allemand refusait de mordre à l'hameçon, l'attention se tourna vers le Japon. La décision d'imposer un embargo pétrolier au Japon et le transfert de la flotte du Pacifique de la côte Ouest des Etats-Unis vers une position plus exposée à Hawaii, ont servi à fournir un motif et une opportunité au Japon de "tirer les premiers" contre les Etats-Unis, et par là, à trouver le prétexte d'une intervention américaine dans la guerre impérialiste. En mars 1941, un rapport secret du Département de la Marine prévoyait que si le Japon devait attaquer les Etats-Unis, ce serait tôt le matin par un raid aérien sur Pearl Harbor lancé depuis des porte-avions. Comme l'a noté le conseiller présidentiel Harold Ickes, dans un mémorandum de juin 1941, alors que l'Allemagne venait d'attaquer la Russie, "à partir de l'embargo pétrolier sur le Japon, pourrait se développer une situation qui non seulement permettrait mais faciliterait notre entrée en guerre". En octobre, Ickes écrivait : " J'ai toujours pensé que notre entrée en guerre se ferait par le Japon. " Fin novembre, Stimson, Secrétaire d'Etat à la Guerre, a écrit dans son journal le compte-rendu de ses discussions avec le Président Roosevelt : " La question était de savoir comment les man?uvrer pour les amener (le Japon) à tirer les premiers sans trop de dangers pour nous-mêmes. Cependant, malgré les risques encourus à les laisser tirer les premiers, nous nous rendions compte que pour obtenir un soutien total du peuple américain, il valait mieux que ce fût les Japonais qui le fassent de sorte qu'il ne subsisterait aucun doute dans l'esprit de quiconque sur le fait que c'était eux les agresseurs."

Le rapport du Bureau de l'Armée à Pearl Harbor, daté du 20 octobre 1941, décrit cette décision machiavélique et prise en conscience de sacrifier des vies humaines et de l'équipement et conclut que "durant cette période décisive, du 27 novembre au 6 décembre 1941, de nombreuses informations nous sont parvenues, au plus haut niveau, au Département d'Etat, au Département de la Marine et de la Guerre, indiquant précisément les intentions des Japonais et incluant l'heure et la date exactes où devait probablement avoir lieu l'attaque" (Army Board Report , Pearl Harbor Attack , Part 29, pages 221-230).

Ces informations étaient les suivantes :

  • Les services secrets US avaient appris le 24 novembre que les "opérations militaires offensives du Japon" étaient prêtes.
  • Ces mêmes services secrets avaient reçu le 26 novembre "des preuves évidentes des intentions japonaises de lancer une guerre offensive contre la Grande Bretagne et les Etats-Unis".
  • Dans un rapport daté aussi du 26 novembre, on signalait "une concentration d'unités de la flotte japonaise dans un port inconnu, prêtes pour une action offensive."
  • Le 1er décembre, "des informations précises parvinrent de trois sources indépendantes, selon lesquelles le Japon allait attaquer la Grande Bretagne et les Etats-Unis, mais resterait en paix avec la Russie."
  • Le 3 décembre, "les informations selon lesquelles les Japonais détruisaient leurs codes secrets et leurs machines à encoder constituèrent le point culminant de cette révélation complète des intentions de guerre du Japon et de l'attaque imminente. Ceci fut analysé ? comme signifiant la guerre immédiate."

Ces informations des services secrets étaient données aux fonctionnaires de plus haut rang du Département d'Etat et de la Guerre et en même temps à la Maison Blanche, où Roosevelt en personne recevait deux fois par jour des comptes-rendus sur les messages japonais qui étaient interceptés. Alors que les officiers des services de renseignements poussaient à envoyer en urgence une "alerte à la guerre" au Commandement militaire à Hawaii, pour le préparer à l'attaque imminente, les gros bonnets civils et militaires décidèrent du contraire et au lieu de ça envoyèrent un message que le bureau qualifia d'"anodin".

La preuve que l'attaque japonaise était connue d'avance, fut confirmée par différentes sources dont des articles de journalistes et des mémoires écrits par les participants. Par exemple, on pouvait lire dans une dépêche de l'agence United Press publiée dans le New York Times du 8 décembre sous le titre " L'attaque était attendue " : " Il est maintenant possible de révéler que les forces armées des Etats-Unis étaient au courant depuis une semaine que l'attaque allait arriver, et qu'elle ne les a pas prises par surprise. " (New York Times, 8 décembre 1941, p. 13.)

Dans une interview accordée en 1944, Eleanor Roosevelt, femme du Président, a avoué que " le 7 décembre a été loin de représenter un choc brutal pour le pays comme on a bien voulu le dire. Cela faisait longtemps qu'on s'attendait à un tel événement " (New York Times Magazine, 8 octobre 1944, page 41). Le 20 juin 1944, le ministre britannique sir Olivier Littleton a déclaré devant la Chambre de commerce américaine : "Le Japon a été poussé à attaquer les Américains à Pearl Harbor. C'est travestir l'Histoire que de dire que l'Amérique a été forcée d'entrer en guerre. Tout le monde sait vers qui allaient les sympathies des Américains. Il est incorrect de parler d'une véritable neutralité de l'Amérique, même avant sa participation aux combats." (Prang, Pearl Harbor : Verdict of History, pages 39-40.)

Winston Churchill a confirmé la duplicité des dirigeants américains pour ce qui concerne l'attaque de Pearl Harbor, dans ce passage de son livre The Grand Alliance :

"En 1946 ont été publiés les résultats d'une enquête du Congrès américain dans lesquels étaient exposés chaque détail des événements qui menèrent à la guerre entre les Etats-Unis et le Japon, et aussi le fait que les départements militaires n'ont jamais envoyé de message d' 'alerte' aux escadres et aux garnisons qui étaient exposées. Chaque détail, y compris le texte décodé des télégrammes secrets japonais, a été exposé au monde en quarante volumes. La force des Etats-Unis a été suffisante pour leur permettre de supporter cette dure épreuve requise par l'esprit de la Constitution américaine. Je n'ai pas l'intention, dans ces pages, de prononcer un jugement sur cet épouvantable épisode de leur histoire. Nous savons que tous les grands Américains autour du Président, en qui ils avaient confiance, ressentaient, avec autant de perspicacité que moi, ce terrible danger que le Japon allait attaquer les possessions anglaises et hollandaises en Extrême Orient, en évitant de toucher aux Etats-Unis, et qu'en conséquence le Congrès américain n'autoriserait pas une déclaration de guerre. (...) Le Président et ses hommes de confiance se rendaient compte depuis longtemps des graves risques que faisait courir aux Etats-Unis leur neutralité dans la guerre contre Hitler et tout ce qu'il représentait. Ils avaient durement ressenti les contraintes que leur imposait le Congrès, quand quelques mois auparavant, la Chambre des Représentants n'avait renouvelé que d'une seule voix la loi sur le service militaire obligatoire, loi nécessaire sans laquelle leur armée aurait été presque démantelée au milieu des convulsions qui agitaient le monde. Roosevelt, Hull, Stimson, Knox, le général Marshall, l'amiral Stark et Harry Hopkins étaient tous du même avis. (?) Une attaque japonaise sur les Etats-Unis allait considérablement simplifier leurs problèmes et leur tâche. Peut-on alors être étonné qu'ils aient pu considérer la forme que prendrait cette attaque ou même son intensité comme bien moins importantes que le fait que l'ensemble de la nation américaine allait se retrouver unifiée dans une juste cause pour défendre sa sécurité, comme elle ne l'avait jamais été auparavant " (Winston Churchill, The Grand Alliance, page 603).

Il se peut que Roosevelt n'ait pas anticipé l'étendue des dégâts et des pertes que les Japonais allaient infliger à Pearl Harbor, mais il est clair qu'il était prêt à sacrifier des vies et des navires américains pour faire naître un sentiment de haine parmi la population et la pousser à la guerre.

L'attentat contre les Twin Towers et le machiavélisme de la bourgeoisie

Il est bien sûr plus difficile d'estimer le niveau de machiavélisme de la bourgeoisie américaine dans le cas de l'attentat du World Trade Center qui a eu lieu il y a un peu plus de trois mois seulement au moment où nous rédigeons cet article. Nous ne bénéficions pas des résultats des enquêtes menées depuis, et qui pourraient révéler des preuves secrètes que des éléments de la classe dominante avaient une quelconque complicité dans ces attentats ou en avaient connaissance et les ont laissés se produire. Mais, comme le montre l'histoire de la classe dominante, en particulier les événements de Pearl Harbor, une telle possibilité est tout à fait envisageable. Si nous examinons les récents événements en nous basant uniquement sur ce qu'en ont rapporté les médias - qui, comme par hasard, se trouvent être complètement embrigadés dans l'offensive politique et impérialiste actuelle du gouvernement, et à laquelle ils apportent leur soutien - nous pouvons certainement étayer une telle hypothèse.

Premièrement, posons-nous la question de savoir à qui profite le crime sur le plan politique : il ne fait aucun doute que c'est en premier lieu à la classe dominante américaine. Cette seule constatation suffit à faire naître des soupçons sur l'attentat du World Trade Center. Promptement et sans la moindre hésitation, la bourgeoisie américaine a utilisé à son avantage les événements du 11 septembre pour faire avancer ses projets tant au niveau national qu'international : mobilisation de la population derrière l'état de guerre, renforcement de l'appareil répressif de l'Etat, réaffirmation de la superpuissance de l'Amérique face à la tendance générale de chaque pays à jouer sa propre carte sur l'arène internationale.

Immédiatement après l'attentat, l'appareil politique américain et les médias ont été réquisitionnés pour mobiliser la population en vue de la guerre, dans un effort concerté pour surmonter ce qu'on appelle le "syndrome du Viêt-nam" qui, depuis trois décennies, a empêché l'impérialisme américain de faire la guerre. Ce soi-disant "désordre psychologique de masse" a été caractérisé par une résistance, en particulier de la part de la classe ouvrière, à se laisser mobiliser derrière l'Etat, dans une guerre impérialiste de longue durée et a été en grande partie responsable du fait que les Etats-Unis ont compté sur des guerres locales, par pays interposés, dans leur conflit avec l'impérialisme russe au cours des années 1970 et 1980, ou bien sur des interventions à court terme et de durée limitée, appuyées par des frappes aériennes et des missiles plutôt que par des attaques au sol, comme lors de la Guerre du Golfe et au Kosovo. Bien sûr, cette résistance n'est pas le résultat d'un quelconque désordre psychologique, mais reflète plutôt l'incapacité de la classe dirigeante à infliger une défaite idéologique et politique au prolétariat, à aligner la génération actuelle d'ouvriers derrière l'Etat pour la guerre impérialiste, comme cela avait été le cas pour la préparation de la Seconde Guerre mondiale. L'éditorial d'une édition spéciale du magazine Time, publiée immédiatement après l'attentat, montre bien comment la campagne actuelle de psychose guerrière a été orchestrée. Le titre développé par ce numéro : "Jour d'infamie", invoque, dès le début, la comparaison avec Pearl Harbor. Un article éditorial de Lance Morrow, intitulé " Fureur et châtiment ", a souligné les détails de la campagne idéologique qui a suivi. Bien qu'écrit dans une publication participant à l'effort de propagande, l'article de Morrow illustre comment les propagandistes de la classe dirigeante avaient compris tous les bénéfices qu'ils pouvaient tirer des attentats du World Trade Center, par rapport aux attentats précédents, pour manipuler la population en vue de la guerre, à cause du grand nombre de pertes et de la valeur dramatique des images : " Nous ne pouvons vivre un jour d'infamie sans que nous vienne un sentiment de fureur. Libérons notre fureur !

Nous avons besoin d'un sentiment de rage comparable à celui qui a suivi Pearl Harbor ! Une indignation sans pitié qui ne s'évanouira pas au bout d'une ou deux semaines. (?)

C'était du terrorisme proche de la perfection dramatique. Jamais le spectacle du Mal n'aura atteint une production de cette valeur. Normalement, le public n'en voit que les résultats encore fumants : l'ambassade détruite par une explosion, les casernes en ruines, le trou noirâtre à la coque du navire. Cette fois, le premier avion percutant la première tour a attiré notre attention. Il a alerté les médias, a convoqué les caméras pour pouvoir enregistrer la deuxième explosion éclatante de surréalisme?

Le Mal possède un instinct théâtral, et c'est pourquoi à une époque où les médias sont si doués pour le mauvais goût, il peut exagérer ses dégâts par le pouvoir des images horrifiantes. " (Time Magazine, numéro spécial, septembre 2001)

Au même moment, l'appareil politique bourgeois a déployé et mis en ?uvre ses plans pour renforcer l'appareil répressif de l'Etat. Une nouvelle législation "sécuritaire", restaurant la légalité de pratiques qui avaient été discréditées à la suite la guerre du Viêt-nam et de l'affaire du Watergate, ainsi que tout un nouvel arsenal de mesures répressives furent préparés, débattus, adoptés et signés par le Président en un temps record. Nous avons de bonnes raisons de soupçonner que cette législation avait été préparée de longue date et était prête à être introduite au bon moment. Plus de 1000 suspects, simplement parce qu'ils portaient des noms arabes et des vêtements musulmans, furent arrêtés et mis en détention sans charge précise pour une durée indéterminée. Les fonds d'organisations suspectées de sympathie pour Ben Laden ont été gelés sans procédure judiciaire. L'immigration a été restreinte, particulièrement en provenance des pays islamiques, ceci étant plus une réponse aux préoccupations constantes de la bourgeoisie concernant ces afflux d'immigrants illégaux cherchant à fuir les conditions horribles de la décomposition et de la barbarie frappant leurs nations sous-développées, plutôt que directement en lien avec les attentats terroristes.

Du jour au lendemain, la crise terroriste est devenue une excuse pour l'aggravation de la récession économique et une justification pour les coupes sombres dans le budget des programmes sociaux, les fonds disponibles ayant tous été dirigés vers la guerre et la sécurité nationale. La rapidité avec laquelle ces mesures ont été présentées montre bien qu'elles n'ont pas été rédigées dans l'urgence, mais qu'elles avaient été préparées, discutées et planifiées pour parer à toute éventualité.

Au niveau international, le but réel de la guerre contre le terrorisme n'est pas tant de le détruire, mais de réaffirmer avec force la domination impérialiste de l'Amérique, qui reste la seule superpuissance dans une arène internationale caractérisée par de plus en plus de défis à l'hégémonie américaine. L'effondrement du bloc de l'Est en 1989 a conduit à une rapide désagrégation du bloc occidental, puisque ce qui assurait la cohésion de ce dernier, l'affrontement avec le bloc impérialiste russe, avait disparu. Malgré son apparente victoire dans la guerre froide, l'impérialisme américain s'est trouvé confronté à une situation mondiale dans laquelle les grandes puissances qui étaient ses anciens alliés, et bon nombre d'autres pays de moindre importance, ont commencé à défier son leadership et à poursuivre leurs propres ambitions impérialistes. Pour forcer leurs alliés d'autrefois à rentrer dans le rang et à reconnaître leur domination, les Etats-Unis ont entrepris durant la dernière décennie trois opérations militaires de grande envergure : contre l'Irak, contre la Serbie et maintenant contre l'Afghanistan et le réseau Al Qaïda. Dans chaque cas, le déploiement militaire des Etats-Unis a forcé ses " alliés ", tels la France, la Grande Bretagne et l'Allemagne, à rejoindre les " alliances " qu'ils dirigeaient ou bien à perdre complètement la face et rester à l'écart du jeu impérialiste global.

Deuxièmement, alors que la version officielle autorisée de la réalité proclame que les Etats-Unis ne s'y attendaient absolument pas, il est au contraire déjà possible, en se basant uniquement sur les médias bourgeois, de rassembler des éléments de preuve d'une forte possibilité de machiavélisme de la bourgeoisie américaine afin de permettre ces attentats :

- Les forces qui semblent avoir perpétré l'attentat du World Trade Center n'étaient peut-être pas sous le contrôle de l'impérialisme américain, mais elles étaient certainement connues des services secrets américains, et en fait à l'origine c'étaient des agents de la CIA au cours de la guerre livrée par cliques afghanes interposées contre l'impérialisme russe en 1979-89. Pour contrer l'invasion de l'Afghanistan par l'impérialisme russe en 1979, la CIA a recruté, entraîné, armé et utilisé des milliers de fondamentalistes islamistes pour mener une guerre sainte, une djihad, contre les Russes. Le concept de djihad était en sommeil dans la théologie musulmane jusqu'à ce que l'impérialisme américain l'exhume, il y a deux décennies, afin de servir ses propres buts. Des militants islamistes ont été recrutés à travers tout le monde musulman, au Pakistan ainsi qu'en Arabie Saoudite. C'est là qu'Oussama Ben Laden a fait parler de lui pour la première fois comme agent de l'impérialisme américain. Après le retrait de l'Afghanistan par l'impérialisme russe en 1989 et l'effondrement du gouvernement de Kaboul en 1992, l'impérialisme américain s'est retiré de l'Afghanistan, se concentrant sur le Moyen Orient et les Balkans. Quand ils combattaient les Russes, ces fondamentalistes islamistes étaient acclamés comme des combattants de la Liberté par Ronald Reagan. Quand aujourd'hui ils utilisent la même brutalité contre l'impérialisme américain, le Président Bush dit que ce sont des barbares fanatiques qui doivent être exterminés. Tout comme Timothy Mac Veigh, le fanatique américain d'extrême droite responsable de l'attentat à la bombe d'Oklahoma City en 1995, qui avait été élevé dans l'idéologie de la Guerre froide et dans la haine des Russes et recruté par l'armée américaine, les jeunes gens recrutés par la CIA pour la djihad n'ont jamais connu, dans leur vie d'adulte, que la haine et la guerre. Les deux se sont sentis trahis par l'impérialisme américain une fois la guerre froide terminée et ont retourné leur violence contre leurs anciens maîtres.

  • Depuis 1996, le FBI enquêtait sur la possibilité que des terroristes utilisent des écoles de pilotage américaines pour apprendre à voler sur des jumbo-jets : la manière d'opérer des terroristes avait été anticipée par les autorités (The Guardian, " FBI failed to find suspects named before hijackings ", 25 septembre 2001).
  • L'appartement en Allemagne, où l'attentat avait été planifié et coordonné, était sous la surveillance de la police allemande depuis plus de trois ans.
  • Le FBI, ainsi que d'autres agences de contre-espionnage américaines, avaient reçu des avertissements et intercepté des messages selon lesquels un attentat terroriste était prévu, coïncidant avec l'anniversaire de la cérémonie à la Maison Blanche entre Clinton, Rabin et Arafat. Les services secrets israéliens et français avaient prévenu les Américains. Donc les autorités US avaient certainement une idée de quand l'attentat aurait lieu. Peut-être n'était-il pas évident que la cible allait être le World Trade Center, mais celui-ci avait déjà été visé par des terroristes islamistes dans un attentat en 1993, en tant que symbole du capitalisme américain.
  • En août, le FBI a arrêté Zacarias Moussaoui, qui avait fait naître des soupçons quand il cherchait à s'entraîner dans une école de pilotage dans le Minnesota, ayant déclaré qu'il n'était pas intéressé à apprendre le décollage ni l'atterrissage. Début septembre, les autorités françaises avaient envoyé un avertissement sur les liens suspectés entre Moussaoui et les terroristes. En novembre, le FBI a soudain changé d'avis et a démenti que Moussaoui ait été impliqué dans l'attentat. Mais dans tous les cas, le fait que des pilotes ne soient pas intéressés par le décollage ni par l'atterrissage, suggérant par là une possibilité de détournement suicide, a fait renaître les soupçons.
  • Mohammed Atta, l'organisateur supposé du 11 septembre, qui a prétendument piloté le premier avion ayant percuté les Twin Towers, était bien connu des autorités, mais il semble avoir mené une vie bien tranquille, ayant été autorisé à circuler librement aux Etats-Unis. Bien qu'il fût depuis des années sur la liste des terroristes à surveiller par le Département d'Etat, soupçonné d'implication dans l'attentat à la bombe contre un bus en Israël en 1986, il avait été autorisé à plusieurs reprises à quitter les Etats-Unis et à y revenir durant ces deux dernières années. De janvier à mai 2000, il avait été mis sous surveillance par les agents américains pour ses achats suspects de grande quantité de produits chimiques permettant de fabriquer des bombes. En janvier 2001, il a été détenu pendant 57 minutes par les services de l'immigration et de la naturalisation à l'aéroport international de Miami parce que son visa était périmé et non valide pour entrer aux Etats-Unis. Bien qu'étant sur les listes de surveillance du Département d'Etat, malgré les soupçons du FBI sur le fait que des terroristes pourraient suivre des cours de pilotage aux Etats-Unis, il lui fut possible d'entrer aux Etats-Unis et de s'inscrire à une école de pilotage. En avril 2001, Atta fut arrêté par la police pour conduite sans permis. Ne s'étant pas présenté en mai au tribunal, un mandat d'arrêt fut dressé contre lui, mais il ne fut jamais exécuté. Il fut arrêté à deux reprises pour conduite en état d'ivresse. Atta n'a jamais essayé d'opérer sous un pseudonyme durant tout le temps passé aux Etats-Unis, voyageant, vivant et étudiant le pilotage sous son vrai nom. Le FBI a-t-il été grossièrement incompétent ou, comme il le prétend, gêné par le manque d'agents et d'interprètes arabes, ou bien y aurait-il une explication plus machiavélique au fait que les autorités l'aient autorisé, de façon constante et permanente, à rester en liberté : était-il "protégé" ou bien a-t-il servi de bouc émissaire ?( " Terrorists among us", Atlanta Journal Constitution, 16 septembre 2001 ; The Guardian, 25 septembre 2001).
  • Le 23 août 2001, la CIA a fait parvenir une liste de 100 membres présumés du réseau Ben Laden, signalés aux Etats-Unis ou s'y rendant, dont Khalid Al Midhar et Nawaq Alhazmi, qui étaient à bord de l'avion qui percuta le Pentagone.

Bien longtemps avant les attentats prétendument inattendus du 11 septembre, les Etats-Unis préparaient secrètement le terrain pour une guerre en Afghanistan depuis près de trois ans. A la suite des attentats terroristes contre les ambassades américaines de Dar-es-Salaam en Tanzanie et de Nairobi au Kenya en 1998, le président Clinton avait autorisé la CIA à se préparer pour des actions possibles contre Ben Laden qui échappait à tout contrôle. C'est pour cela que des contacts secrets et des négociations avaient commencé avec les républiques de l'ex-URSS, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, pour installer des bases militaires, fournir un support logistique à des opérations et rassembler des renseignements. Tout ceci n'a pas seulement préparé une intervention militaire en Afghanistan, mais a aussi permis une pénétration américaine considérable dans la zone d'influence russe en Asie centrale. C'est pourquoi on peut dire que, bien qu'ils aient prétendu avoir été pris par surprise, les Etats-Unis étaient prêts à se jeter sans retard sur l'opportunité offerte par l'attentat contre les Twin Towers, afin de prendre un certain nombre de mesures stratégiques et tactiques qui étaient en préparation depuis longtemps.

Il est aussi plausible que les Etats-Unis aient délibérément poussé Ben Laden à lancer une attaque contre eux. Le journal The Guardian du 22 septembre nous amène à cette hypothèse : "Une enquête du journal a établi qu'Oussama Ben Laden et les Talibans avaient reçu des menaces concernant la possibilité d'une attaque militaire des Etats-Unis deux mois avant les attentats terroristes contre New York et Washington. Le Pakistan avait averti le régime en place en Afghanistan de la menace d'une guerre si les Talibans ne livarient pas Oussama Ben Laden?Les Talibans refusèrent de se soumettre, mais la gravité des avertissement qu'ils reçurent, soulève la possibilité que l'attentat d'il y a dix jours contre le World Trade Center à New York et contre le Pentagone par Ben Laden, loin de venir de nulle part, était en fait une attaque préventive, en réponse à ce que ce dernier considérait comme une menace des Etats-Unis. Cet avertissement à destination des Talibans a été lancé au cours d'une réunion de quatre jours, rassemblant des Américains, des Russes, des Iraniens et des Pakistanais dans un hôtel de Berlin, à la mi-juillet. Cette conférence, la troisième d'une série dénommée 'Brainstorming sur l'Afghanistan', appartient à un méthode diplomatique classique connue sous le nom de 'voie n°2'.". En d'autres termes, il est tout à fait possible que non seulement les Etats-Unis n'aient pas vraiment essayé d'empêcher l'attentat commis par Ben Laden, mais aussi que par cette "voie diplomatique" semi-officielle, ils l'aient délibérément provoqué, lui ainsi que les Talibans, à entreprendre une action pouvant alors justifier une réponse militaire américaine.

Les destructions dévastatrices et le nombre des morts ont constitué la pierre angulaire de cette campagne idéologique lancée immédiatement après le désastre des Twin Towers. Pendant des semaines, des membres du gouvernement américain et les médias nous ont martelé la tête avec les 6000 vies perdues au World Trade Center, soit deux fois plus qu'à Pearl Harbor. Le chef d'état-major a répété ces chiffres dans une interview à une chaîne nationale de télévision au début du mois de novembre (voir par exemple l'interview du général Richard Myers, président des Chefs d'Etat-Major, sur la chaîne NBC le 4 novembre 2001). Cependant, il y a des indications que ces statistiques, soutenant la propagande de tout leur poids émotionnel, sont grandement exagérées. Des comptages établis par des agences de presse indépendantes ont évalué le total à moins de 3000 morts, soit l'équivalent des pertes subies à Pearl Harbor. Par exemple, le New York Times fixe le total à 2943, l'agence Associated Press à 2626 et le journal USA Today à 2680. La Croix Rouge américaine qui distribue des aides financières aux familles des victimes, n'a traité que 2563 demandes. Le gouvernement a refusé une demande de la Croix Rouge de lui fournir une copie de la liste officielle, encore tenue secrète, des victimes du World Trade Center (" Numbers vary in tallies of the victims ", New York Times, 25 octobre 2001). Pendant ce temps, les politiciens et les médias utilisent toujours à des fins de propagande, le chiffre largement surestimé de 5000-6000 morts ou disparus, chiffre maintenant ancré dans les consciences populaires.

Le gouvernement américain n'a jamais révélé publiquement les preuves de la responsabilité de Ben Laden dans les attentats. Récemment, alors que les opérations militaires se poursuivaient, Bush a annoncé que s'il était capturé vivant, Ben Laden serait jugé à huis clos par un tribunal militaire, pour ne pas rendre publiques les origines des preuves contre lui. Rumsfeld, Secrétaire à la Défense, a clairement indiqué qu'il préférait que Ben Laden fût tué plutôt que capturé vivant, dans le but d'éviter un procès. Il est donc tout à fait naturel de se demander pourquoi les États-Unis tiennent tellement à ce que ces soi-disant preuves évidentes soient gardées secrètes.

Tout ceci ne constitue pas la preuve en positif que l'Administration américaine, ou peut-être la CIA, était à l'avance au courant des attentats contre les Twin Towers et a fait en sorte qu'ils aient lieu, mais il n'est pas nécessaire d'être quelqu'un qui "voit des conspirations partout" pour avoir de tels soupçons. Nous laissons aux historiens le soin d'enquêter plus en détail au cours des années à venir, mais nous ne serions ni surpris ni choqués d'apprendre que la bourgeoisie américaine a accepté d'être la victime des attentats du World Trade Center pour satisfaire, à sa convenance, ses intérêts politiques.

L'attentat des Twin Towers représente-t-il un nouveau Pearl Harbor ?

Contrairement à l'insistance des médias, la situation actuelle ne peut pas être comparée à Pearl Harbor sur le plan historique. Pearl Harbor a eu lieu après presque vingt ans de défaites politiques qui ont vaincu le prolétariat mondial politiquement, idéologiquement et même physiquement, et ouvert le cours historique vers la guerre impérialiste. Ces défaites ont pesé d'un poids historique capital sur le prolétariat : l'échec de la Révolution russe et de la vague révolutionnaire ; la dégénérescence du régime révolutionnaire en Russie et le triomphe du capitalisme d'Etat sous Staline ; la dégénérescence de l'Internationale Communiste devenant le bras armé de la politique étrangère de l'Etat russe, incluant un recul considérable par rapport aux positions révolutionnaires de classe promulguées au sommet de la vague révolutionnaire ; l'intégration des partis communistes dans leurs appareils d'Etat respectifs ; la défaite politique et physique de la classe ouvrière par le fascisme en Italie, en Allemagne et en Espagne ; et le triomphe de l'idéologie anti-fasciste dans les pays soi-disant démocratiques.

L'impact cumulé de ces défaites a profondément limité les possibilités historiques du mouvement ouvrier. La révolution, qui était à l'ordre du jour dans la période qui a suivi 1917, se trouva alors mise en suspens. L'équilibre des forces s'était définitivement déplacé en faveur de la classe capitaliste qui avait maintenant la haute main pour pouvoir imposer sa " solution " à la crise historique du capitalisme global : la guerre mondiale. Cependant, le fait que le rapport de force s'était déplacé en sa faveur, ne signifiait pas nécessairement que la bourgeoisie avait les mains libres pour imposer sa volonté politique. Mais même si le cours historique était vers la guerre, cela ne signifiait pas que la bourgeoisie américaine pouvait déclencher une guerre impérialiste à n'importe quel moment. La bourgeoisie devait encore faire face à une résistance à la guerre de la part du prolétariat américain en 1939-1941, reflétant en partie la position hésitante du parti stalinien qui bénéficiait d'une influence considérable, notamment dans les syndicats affiliés à la CIO, hésitation due à la ligne politique indécise de Moscou durant la période du pacte de non-agression avec l'Allemagne nazie. La fraction dominante de la bourgeoisie américaine devait aussi compter avec les éléments récalcitrants au sein même de sa propre classe, certains ayant des sympathies pour les puissances de l'Axe, d'autres prônant une politique isolationniste. Comme nous l'avons vu, une attaque "surprise" par le Japon a fourni le prétexte pour rallier les éléments hésitants derrière l'Etat et les efforts de guerre. Dans ce sens, on peut dire que Pearl Harbor a constitué le dernier clou dans le cercueil politique et idéologique.

Aujourd'hui la situation est très différente. Il est vrai que le désastre des Twin Towers arrive après plus d'une décennie de désorientation et de confusion politiques semées par l'effondrement des régimes staliniens en Europe et les campagnes idéologiques de la bourgeoisie sur la mort du communisme. Mais ces confusions n'ont pas le même poids politique que les défaites des années 1920 et 1930 sur la conscience politique du prolétariat au niveau historique. Elles n'ont pas non plus signifié un changement dans le cours historique vers des confrontations de classe. Malgré ces désorientations, la classe ouvrière a lutté pour reconquérir son terrain, les signes ne manquent pas d'une maturation souterraine de sa conscience ainsi que de l'émergence d'éléments en recherche venant grossir le milieu prolétarien autour des groupes révolutionnaires existants. Nous n'essayons pas ici de minimiser la désorientation politique qui règne au sein de la classe ouvrière depuis 1989, situation aggravée par la décomposition, où le glissement vers la barbarie ne requiert pas nécessairement de guerre mondiale pour s'accomplir. Même si la bourgeoisie américaine remporte un succès considérable avec son offensive idéologique, même si, pour le moment, les ouvriers sont piégés dans une psychose guerrière d'un degré alarmant, l'équilibre global des forces n'est pas déterminé par la situation dans un seul pays, même de l'importance des Etats-Unis. Au niveau international, le prolétariat n'a pas encore été défait et la perspective est toujours vers une confrontation de classe. Même aux Etats-Unis, la grève de deux semaines des 23.000 travailleurs du secteur public du Minnesota, en octobre, s'est fait l'écho de cette capacité de la classe ouvrière internationale à continuer son combat. Bien qu'ils aient été attaqués comme étant antipatriotiques ou parce qu'ils faisaient grève dans un moment de crise nationale, ces ouvriers n'en sont pas moins restés sur leur terrain de classe et ont lutté pour des améliorations de salaires et de primes. Alors que Pearl Harbor a marqué le point final dans l'accomplissement d'un processus conduisant à la guerre impérialiste en 1941, l'attentat du Wold Trade Center représente un pas en arrière pour le prolétariat, particulièrement pour le prolétariat américain, mais dans le contexte d'une situation historique générale qui est toujours en sa faveur.

JG.