Assassinat de Trotski en tant que révolutionnaire

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail Le 20 août 1940, il y a 60 ans, mourrait Trotsky, assassiné par les sbires de Staline ; c'était au début de la deuxième guerre impérialiste. Avec cet article nous ne souhaitons pas uniquement rappeler une grande figure du prolétariat et sacrifier à la mode des anniversaires mais aussi profiter de cet événement pour faire le point sur ses erreurs et sur certaines de ses prises de positions politiques au début de la guerre. Trotsky, après un, après un vie ardente de militant entièrement consacrée à la cause de la classe ouvrière, est mort en révolutionnaire et en combattant. L'histoire est pleine d'exemples de révolutionnaires qui ont déserté ou même ont trahi la classe ouvrière ; peu nombreux sont ceux qui lui sont restés fidèles durant toute leur vie et qui sont morts debout au combat, comme par exemple Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht. Trotsky est un de ceux-là.

Trotsky, dans ses dernières années, a défendu de nombreuses positions opportunistes telles que la politique d'entrisme dans la social-démocratie, le front unique ouvrier, etc. ; positions que la Gauche communiste avait critiquées, à juste titre, dans les années 1930; mais il n'a jamais rejoint le camp ennemi, celui de la bourgeoisie, comme les trotskistes l'ont fait après sa mort. En particulier sur la question de la guerre impérialiste, il a défendu jusqu'au bout la position traditionnelle du mouvement révolutionnaire : la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

Toute la bourgeoisie mondiale liguée contre Trotsky

Plus la guerre impérialiste mondiale se rapprochait et plus. l'élimination de Trotsky devenait un objectif crucial pour la bourgeoisie mondiale.
Pour asseoir son pouvoir et développer la politique qui a fait de lui le principal artisan de la contre-révolution, Staline a d'abord éliminé, en les envoyant dans les camps, de très nombreux révolutionnaires, d'anciens bolcheviks, notamment ceux qui avaient été les compagnons de Lénine, ceux qui avaient été les artisans de la révolution d'Octobre. Mais cela ne suffisait pas. Avec la montée des tensions guerrières à la fin des années 1930, il lui fallait avoir les mains totalement libres, à l'intérieur, pour développer sa politique impérialiste. En 1936, au début de la guerre d'Espagne, il y eut d'abord le procès et l'ès et l'exécution de Zinoviev, Kamenev et Smirnov (Voir 16 fusillés à Moscou, Victor Serge, Ed. Spartacus) puis celui qui coûta la vie à Piatakov, à Radek et enfin ce fut le procès dit du groupe Rykov-Boukharine-Kretinski. Toutefois, le plus dangereux des bolcheviks, bien qu'à l'extérieur, restait Trotsky. Staline l'avait déjà atteint en faisant assassiner, en 1938, son fils Léon Sédov à Paris. Maintenant c'était Trotsky lui-même qu'il fallait supprimer.

"Mais était-il nécessaire que la révolution bolchevique fit périr tous les bolcheviks ?" se demande, dans son livre, le général Walter G. Krivitsky qui était, dans les années 1930, le chef militaire du contre-espionnage soviétique en Europe occidentale. Bien qu'il dise ne pas avoir de réponse à cette question, il en fournit une très claire dans les pages 35 et 36 de son livre J'étais un agent de Staline (Editions Champ libre, Paris, 1979). La poursuite des procès de Moscou et la liquidation des derniers bolcheviks étailcheviks étaient bien le prix à payer pour la marche à la guerre : "Le but secret de Staline restait le même (l'entente avec l'Allemagne). En mars 1938, Staline monta le grand procès de dix jours, du groupe Rykov-Boukharine-Kretinski, qui avaient été les associés les plus intimes de Lénine et les pères de la révolution soviétique. Ces leaders bolcheviques - détestés de Hitler - furent exécutés le 3 mars sur l'ordre de Staline. Le 12 mars Hitler annexait l'Autriche. (...) C'est le 12 janvier 1939 qu'eut lieu devant tout le corps diplomatique de Berlin, la cordiale et démocratique conversation de Hitler avec le nouvel ambassadeur soviétique." Et c'est ainsi que l'on en est arrivé au pacte germano-soviétique Hitler-Staline du 23 août 1939.

Toutefois, la liquidation des derniers bolcheviks, si elle répondait en premier aux besoins de la politique de Staline, était également une réponse aux besoins de celle de toute la bourgeoisie mondiale. C'est pourquoi le sort de Trotsky lui-même était désormais scellésormais scellé. Pour la classe capitaliste du monde entier, Trotsky, le symbole de la révolution d'Octobre, devait disparaître !

Robert Coulondre (1), ambassadeur de France auprès du IIIe Reich fournit un témoignage éloquent dans une description qu'il fait de sa dernière rencontre avec Hitler, juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Hitler s'y était en effet vanté du pacte qu'il venait de conclure avec Staline. Il traçait un panorama grandiose de son futur triomphe militaire. En réponse, l'ambassadeur français faisant appel à sa raison, lui parla du tumulte social et des risques de révolutions qui pourraient faire suite à une guerre longue et meurtrière et qui pourraient détruire tous les gouvernements belligérants. "Vous pensez à vous-mêmes comme si vous étiez le vainqueur..., dit l'ambassadeur, mais avez-vous songé à une autre possibilité? Que le vainqueur pourrait être Trotsky".(2). Hitler fit un bond, comme s'il avait été frappé au creux de l'estomac, et hurla que cette possia que cette possibilité, la menace d'une victoire de Trotsky, était une raison de plus, pour la France et la Grande-Bretagne, de ne pas déclencher la guerre contre le IIIe Reich. Isaac Deutscher a tout à fait raison de souligner la remarque faite par Trotsky (3), lorsqu'il a pris connaissance de ce dialogue, selon laquelle les représentants de la bourgeoisie internationale "sont hantés par le spectre de la révolution, et ils lui donnent un nom d'homme." (4)

Trotsky devait mourir (5) et, lui-même, se rendait compte que ses jours étaient comptés. Son élimination avait une plus grande signification que celle des autres vieux bolcheviks et des membres de la gauche communiste russe. L'assassinat des vieux bolcheviks avait servi à renforcer le pouvoir absolu de Staline. Celui de Trotsky manifestait en plus la nécessité pour la bourgeoisie mondiale, y compris pour la bourgeoisie russe, d'aller à la guerre mondiale librement. Cette voie fut nettement dégagée après la disparition de la dernière grande figure de la révolution d'Octobre, du plus célèbre des internationa des internationalistes. C'est toute l'efficacité de l'appareil de la GPU que Staline a utilisée pour le liquider. Il y a eu d'ailleurs plusieurs tentatives; elles ne pouvaient que se multiplier et effectivement elles se rapprochaient dans le temps. Rien ne semblait pouvoir arrêter la machine stalinienne. Quelques temps avant son assassinat, Trotsky dut subir une attaque de nuit de la part d'un commando le 24 mai 1939. Les sbires de Staline avaient réussi à poster des mitrailleuses en face des fenêtres de sa chambre. Ils avaient pu tirer près de 200 à 300 coups de feu et jeter des bombes incendiaires. Fort heureusement les fenêtres étaient hautes au-dessus du sol et Trotsky, sa femme Natalia ainsi que son petit-fils Siéva ont miraculeusement pu en réchapper en se jetant sous le lit. Mais la tentative suivante allait être la bonne. C'est ce que réalisa Ramon Mercader à coups de piolet.

Les positions de Trotsky avant la guerre

Mais pour la bourgeoisie, l'assassinat de Trotsky ne pouvait pas suffire. Ainsi suffire. Ainsi que l'avait parfaitement écrit Lénine dans L'Etat et la révolution : "Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de "consoler" les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. (...) On oublie, on refoule, on altère le côté révolutionnaire de la doctrine, son âme révolutionnaire. On met au premier plan, on exalte ce qui est ou paraît être acceptable pour la bourgeoisie."

Concernant Trotsky, ce sont ceux qui se prétendent ses continuateurs, ceux qui réclament son héritage, les trotskistes, qui ont assumé i ont assumé la sale besogne après sa mort. C'est en partant de ses positions "opportunistes" qu'ils ont justifié toutes les guerres nationales depuis la fin de la dernière guerre mondiale impérialiste et qu'ils se sont faits les défenseurs d'un camp impérialiste : celui de l'URSS.

A l'époque de la fondation de la IVe Internationale en 1938, Trotsky basait sa réflexion sur l'idée que le capitalisme se situe dans sa période "d'agonie". La Fraction italienne de la Gauche communiste (Bilan) la défendait également ; nous sommes d'accord avec cette appréciation de la période même si nous ne suivons pas Trotsky quand il affirme que, de ce fait, "les forces productives avaient cessé de croître" (6). Il est parfaitement juste d'affirmer, comme il l'a fait, que le capitalisme, dans sa période "d'agonie", a cessé d'être une forme progressiste de la société et que sa transformation socialiste est à l'ordre du jour de l'histoire. Cependant, il faisait l'erreur de penser que, dans les années 1930, lenées 1930, les conditions de la révolution prolétarienne étaient réunies. Il l'avait annoncé avec l'arrivée des Fronts populaires en France puis en Espagne, contrairement à ce que défendait la Fraction italienne de la Gauche communiste (7). Cette erreur concernant la compréhension du cours historique, qui l'amenait à penser que la révolution était immédiatement à l'ordre du jour alors que c'était la deuxième guerre mondiale qui se préparait, est une des clés qui permet de comprendre les positions opportunistes qu'il a particulièrement développées durant cette période.

Pour Trotsky cela se traduisait concrètement par la mise en avant du concept de "programme de transition", concept qu'il avait élaboré au moment de la fondation de la IVe Internationale en 1938. Il s'agit en fait d'un ensemble de revendications pratiquement irréalisables dont la mise en avant devait permettre d'élever la conscience de la classe ouvrière et d'aiguiser la lutte de classe. C'était le socle de sa stratégie politique. De son point de ue. De son point de vue, le programme de transition n'était pas un ensemble de mesures réformistes dans la mesure où elles n'avaient pas pour but d'être appliquées ; d'ailleurs elles ne pouvaient pas l'être. En fait, elles devaient montrer l'incapacité du capitalisme à accorder des réformes durables à la classe ouvrière et, par conséquent, lui montrer la faillite du système et, de ce fait, la pousser à lutter pour la destruction de celui-ci.

Sur ces prémices, Trotsky avait également développé sa fameuse "politique militaire prolétarienne" (PMP) (8) qui, fondamentalement, était l'application du programme de transition à une période de guerre et de militarisme universel ("Notre programme de transition militaire est un programme d'agitation", Oeuvres n°24). Cette politique se voulait gagner aux idées révolutionnaires les millions de prolétaires mobilisés. Elle était centrée sur la revendication de la formation militaire obligatoire pour la classe ouvrière, sous la surveillance d'officiers é d'officiers élus, dans des écoles spéciales d'entraînement fondées par l'Etat mais sous le contrôle des institutions ouvrières comme les syndicats. Bien évidemment aucun Etat capitaliste ne pouvait accéder à de telles revendications pour la classe ouvrière sous peine de se nier en tant qu'Etat. La perspective, pour Trotsky, était le renversement du capitalisme par les prolétaires en armes d'autant plus que, pour lui, la guerre allait créer les conditions favorables pour une insurrection prolétarienne comme cela est arrivé avec la première guerre mondiale.

"La guerre actuelle nous l'avons dit plus d'une fois, n'est que la continuation de la dernière guerre. Mais continuation n'est pas répétition. (?) Notre politique, la politique du prolétariat révolutionnaire à l'égard de la deuxième guerre impérialiste, est une continuation de la politique élaborée pendant la première guerre impérialiste, avant tout sous la direction de Lénine." (Fascisme, bonapartisme et guerre, tome 24 des Oeuvres dedes Oeuvres de Trotsky)

D'après lui, les conditions étaient même plus favorables que celles qui avaient prévalu avant 1917 dans la mesure où, à la veille de cette nouvelle guerre, au niveau objectif, le capitalisme a fait la preuve qu'il est dans une impasse historique, alors qu'au niveau subjectif, il fallait prendre en compte l'expérience mondiale accumulée par la classe ouvrière.

"C'est cette perspective (la révolution) qui doit être à la base de notre agitation. Il ne s'agit pas simplement d'avoir une position sur le militarisme capitaliste et le refus de défendre l'Etat bourgeois, mais de la préparation directe pour la prise du pouvoir et la défense de la patrie socialiste..." (Ibidem)

Trotsky avait manifestement perdu la boussole en croyant que le cours historique était encore à la révolution prolétariennerolétarienne. Il n'avait pas une vision correcte de la situation de la classe ouvrière et du rapport de force entre elle et la bourgeoisie. Seule la Gauche communiste italienne a été capable de montrer que, dans les années 1930, l'humanité vivait une période de profonde contre-révolution, que le prolétariat avait été battu et que seule la solution de la bourgeoisie, la guerre impérialiste mondiale, était alors possible.

Toutefois, on peut constater que, malgré son galimatias "militariste", qui l'a fait glisser vers l'opportunisme, Trotsky se maintenait fermement sur une position internationaliste. Mais en cherchant à être "concret" (comme il cherchait à l'être, dans les luttes ouvrières, avec sa proposition de programme de transition, et dans l'armée avec sa politique militaire) pour gagner les masses ouvrières à la révolution, il en arrivait à s'éloigner de la vision classique du marxisme et à défendre une politique opposée aux intérêts du prolétariat. Cette politique qui se voulait très tactique ès tactique était, en fait, extrêmement dangereuse car elle tendait à enchaîner les prolétaires à l'Etat bourgeois et à leur faire croire qu'il peut exister de bonnes solutions bourgeoises. Dans la guerre, cette "subtile" tactique sera développée par les trotskistes pour justifier l'injustifiable et, en particulier, leur ralliement à la bourgeoisie à travers la défense de la nation et la participation à la "résistance".

Mais, fondamentalement, comment doit-on comprendre l'importance donnée par Trotsky à sa "politique militaire"? Pour lui, la perspective qui se profilait pour l'humanité était celle d'une société totalement militarisée, qui allait de plus en plus être marquée par une lutte armée entre les classes. Le sort de l'humanité devait surtout se régler sur le plan militaire. De ce fait, la responsabilité première du prolétariat était, dès à présent, de s'y préparer pour disputer le pouvoir à la classe capitaliste. C'est cette vision qu'il a particuli&egqu'il a particulièrement développée au début de la guerre quand il disait :

"Dans les pays vaincus, la position des masses va être immédiatement aggravée. A l'oppression sociale s'ajoute l'oppression nationale, dont le fardeau principal est supporté par les ouvriers. De toutes les formes de dictature, la dictature totalitaire d'un conquérant étranger est la plus intolérable." (Notre cap ne change pas du 30 juin 1940 in tome 24 des Oeuvres de L. Trotsky)

"Il est impossible de placer un soldat armé d'un fusil près de chaque ouvrier et paysan polonais, norvégien, danois, néerlandais, français." (9)

"On peut s'attendre avec certitude à la transformation rapide de tous les pays conquis en poudrières. Le danger est plutôt que les explosions ne se produisent trop tôt sans pré sans préparation suffisante et de conduire à des défaites isolées. Il est en général impossible pourtant de parler de révolution européenne et mondiale sans prendre en compte les défaites partielles." (Ibidem)

Cependant, cela n'enlève rien au fait que Trotsky est resté jusqu'au bout un révolutionnaire prolétarien. La preuve est contenue dans le Manifeste, dit d'Alarme, de la IVe Internationale qu'il a rédigé pour prendre position, sans ambiguïtés et du seul point de vue du prolétariat révolutionnaire, face à la guerre impérialiste généralisée :

"En même temps nous n'oublions pas un instant que cette guerre n'est pas notre guerre (?). La IVe Internationale construit sa politique non sur les fortunes militaires des Etats capitalistes, mais sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre d'ouvriers contre les capitalistes, pour le renversement des classes dirigeades classes dirigeantes de tous les pays, sur la révolution socialiste mondiale. (?) Nous expliquons aux ouvriers que leurs intérêts et ceux du capitalisme assoiffé de sang sont irréconciliables. Nous mobilisons les travailleurs contre l'impérialisme. Nous propageons l'unité des travailleurs dans tous les pays belligérants et neutres." (Manifeste de la IVe Internationale du 29 mai 1940, p. 75, tome 24 des Oeuvres de Trotsky)

Voilà ce que les trotskistes ont "oublié" et trahi.

Par contre, le "programme de transition" et la PMP ont été des orientations politiques de Trotsky qui ont, d'un point de vue de classe, abouti à un fiasco. Non seulement il n'y a pas eu de révolution prolétarienne au sortir de la deuxième guerre mondiale, mais de plus la PMP a permis à la IVe Internationale de justifier sa participation à la boucherie impérialiste généralisée en faisant de ses militants de bons petits soldats de la &quo soldats de la "démocratie" et du stalinisme. C'est à ce moment-là que le trotskisme est irrémédiablement passé dans le camp ennemi.

La question de la nature de L'URSS : un talon d'Achille de Trotsky

Il est clair que la faiblesse la plus grave de Trotsky a été sa non-compréhension que le cours historique était à la contre-révolution et, par voie de conséquence, à la guerre mondiale comme le mettait clairement en avant la Gauche communiste italienne. Voyant toujours le cours à la révolution, en 1936 il claironnait :"La révolution française a commencé" (La lutte ouvrière du 9 juin 1936) ; et pour l'Espagne :"Les ouvriers du monde entier attendent fiévreusement la nouvelle victoire du prolétariat espagnol" (La lutte ouvrière du 9 août 1936). Ainsi, il commettait une faute politique majeure en faisant croire à la classe ouvrière que ce qui se passait e ce qui se passait à ce moment-là, notamment en France et en Espagne, allait dans le sens de la révolution prolétarienne alors que la situation mondiale prenait la direction opposée : "De son expulsion d'URSS en 1929 jusqu'à son assassinat, Trotsky n'a fait qu'interpréter le monde à l'envers. Alors que la tâche de l'heure était devenue de rassembler les énergies révolutionnaires rescapées de la défaite pour entreprendre avant tout un bilan politique complet de la vague révolutionnaire, Trotsky s'est ingénié aveuglément à voir le prolétariat toujours en marche, là où il était défait. De ce fait, la IVe Internationale, créée voici plus de 50 ans, ne fut qu'une coquille vide à travers laquelle le mouvement réel de la classe ouvrière ne pouvait pas passer, pour la simple et tragique raison qu'il refluait dans la contre-révolution. Toute l'action de Trotsky, basée sur cette erreur, a de plus contribué à disperser les trop faibles forces révolutionnaires présentes de par le monde dans les années 1930 et pire, à en entraîner la plus grande partie dans le bourbier capitaliste du soutien &qualiste du soutien "critique" aux gouvernements de type "fronts populaires" et de participation à la guerre impérialiste." (Brochure du CCI, Le trotskisme contre la classe ouvrière)

Parmi les graves erreurs qu'a fait Trotsky il y a notamment sa position sur la nature de l'URSS. Tout en s'attaquant au stalinisme, il a toujours considéré et défendu l'URSS comme étant la "patrie du socialisme" et pour le moins comme "un Etat ouvrier dégénéré".

Mais toutes ces erreurs politiques, bien qu'elles aient eu des conséquences dramatiques, n'ont pas fait de lui un ennemi de la classe ouvrière alors que ses "héritiers", eux, le sont devenus après sa mort. Trotsky a même été capable, à la lumière des événements survenus au début de la guerre impérialiste, d'admettre qu'il lui fallait réviser et, sans doute, modifier son jugement politique notamment concernant l'URSS.

C'est ainsi qu'il affirmait dans un de ses derniers écrits daté du 25 septembre 1939 et intitulé "L'URSS dans la guerre" : "Nous ne changeons pas d'orientation. Mais supposons que Hitler tourne ses armes à l'Est et envahisse des territoires occupés par l'Armée rouge. (..) Tandis que, les armes à la main, ils porteront des coups à Hitler, les bolcheviks-léninistes mèneront en même temps une propagande révolutionnaire contre Staline, afin de préparer son renversement à l'étape suivante..." (Oeuvres, tome n°22)

Il défendait certes son analyse de la nature de l'URSS mais il liait le sort de celle-ci à l'épreuve que la deuxième guerre mondiale lui ferait subir. Dans ce même article il disait que, si le stalinisme sortait vainqueur et renforcé de la guerre (perspective qu'il n'envisageait pas), il faudrait alors revoir le jugement qu'il portait sur l'URSS et même sur la situation politique g&eation politique générale :

"Si l'on considère cependant que la guerre actuelle va provoquer, non la révolution, mais le déclin du prolétariat, il n'existe alors plus qu'une issue à l'alternative : la décomposition ultérieure du capital monopoliste, sa fusion ultérieure avec l'Etat et la substitution à la démocratie, là où elle s'est encore maintenue, d'un régime totalitaire. L'incapacité du prolétariat à prendre en mains la direction de la société pourrait effectivement, dans ces conditions, mener au développement d'une nouvelle classe exploiteuse issue de la bureaucratie bonapartiste et fasciste. Ce serait, selon toute vraisemblance, un régime de décadence qui signifierait le crépuscule de la civilisation.

On aboutirait à un résultat analogue dans le cas où le prolétariat des pays capitalistes avancés, ayant pris le pouvoir se révélerait incapable de leerait incapable de le conserver et l'abandonnerait comme en URSS, à une bureaucratie privilégiée. Nous serions alors obligés de reconnaître que la rechute bureaucratique n'était pas due à l'arriération du pays et à l'environnement capitaliste, mais à l'incapacité organique du prolétariat à devenir une classe dirigeante. Il faudrait alors établir rétrospectivement que, dans ses traits fondamentaux, l'URSS actuelle était le précurseur d'un nouveau régime d'exploitation à une échelle internationale.

Nous nous sommes bien écartés de la controverse terminologique sur la dénomination de l'Etat soviétique. Mais que nos critiques ne protestent pas : ce n'est qu'en se plaçant sur la perspective historique nécessaire que l'on peut formuler un jugement correct sur une question comme le remplacement d'un régime social par un autre. L'alternative historique poussée jusqu'à son terme se présente ainsi : ou bien le régime stalinien n'est qu'une rechute exécrable dans le processus de la transformation de la nsformation de la société bourgeoise en société socialiste, ou bien le régime stalinien est la première étape d'une société d'exploitation nouvelle. Si le second pronostic se révélait juste, alors, bien entendu, la bureaucratie deviendrait une nouvelle classe exploiteuse. Aussi lourde que puisse être cette seconde perspective, si le prolétariat mondial se montrait effectivement incapable de remplir la mission que lui a confiée le cours du développement, il ne resterait plus qu'à reconnaître que le programme socialiste, construit sur les contradictions internes de la société capitaliste s'est finalement avéré une utopie. Il va de soi qu'on aurait besoin d'un nouveau "programme minimum" pour défendre les intérêts des esclaves de la société bureaucratique totalitaire." (souligné par nous)

Si l'on fait abstraction de la vision en perspective qu'il développe à ce moment-là, une vision qui est révélatrice d'un découragement, pour ne pas dire d'une démoralisation profonde, qui sembl profonde, qui semble lui faire perdre toute confiance en la classe ouvrière et en sa capacité à assumer historiquement la perspective révolutionnaire, il est clair que Trotsky entame là une remise en question de ses positions sur la nature "socialiste" de l'URSS et sur le caractère "ouvrier" de la bureaucratie.

Trotsky a été assassiné avant la fin de la guerre ; et la Russie s'est retrouvée dans le camp des vainqueurs aux côtés de ce qu'on appelle les "démocraties". Comme Trotsky avait prévu de le faire, ces conditions historiques nécessitait, de la part de ceux qui se prétendent ses fidèles continuateurs, une révision de sa position dans le sens qu'il fallait, comme il le disait, "établir rétrospectivement que, dans ses traits fondamentaux, l'U.R.S.S. actuelle était le précurseur d'un nouveau régime d'exploitation à une échelle internationale". Non seulement la IVe Internationale s'est interdit de le faire mais, de plus, elle est passée avec armes et bagages dans les rangs de la bourgeois de la bourgeoisie. Seuls quelques éléments issus du trotskisme ont pu rester sur le terrain révolutionnaire comme ceux qui formaient le groupe chinois qui publiait en 1941 L'Internationaliste (Voir Revue Internationale n°94), ou les membres de la section espagnole de la IVe Internationale avec G. Munis (10), comme les Revolutionären Kommunisten Deutschlands (RKD), le groupe Socialisme ou barbarie en France, Agis Stinas (Mémoires, éditions La brèche, Paris 1990) en Grèce, et Natalia Trotsky.

Fidèle à l'esprit de celui qui fut son compagnon dans la vie et dans le combat pour la révolution, Natalia, dans son courrier du 9 mai 1951 adressé au Comité exécutif de la IVe Internationale, revenait et insistait particulièrement sur la nature contre-révolutionnaire de l'URSS : "Obsédés par des formules vieilles et dépassées, vous continuez à considérez l'Etat stalinien comme un Etat ouvrier. Je ne puis et ne veux vous suivre sur ce point. (?) Il devrait être clair pour chacun que la révolution a été compl&ete;té complètement détruite par le stalinisme. Cependant vous continuez à dire, sous ce régime inouï, la Russie est encore un Etat ouvrier."

Tirant toutes les conséquences de cette claire prise de position, elle poursuivait fort justement : "Ce qui est plus insupportable que tout, c'est la position sur la guerre à laquelle vous vous êtes engagés. La troisième guerre mondiale qui menace l'humanité place le mouvement révolutionnaire devant les problèmes les plus difficiles, les situations les plus complexes, les décisions les plus graves. (...) Mais face aux événements des récentes années, vous continuez de préconiser la défense de l'Etat stalinien et d'engager tout le mouvement dans celle-ci. Vous soutenez même maintenant les armées du stalinisme dans la guerre à laquelle se trouve soumis le peuple coréen crucifié."

Et, elle concluait avec courage : "Je ne puis et ne veux vous et ne veux vous suivre sur ce point." (...)"Je trouve que je dois vous dire que je ne vois pas d'autre voie que de dire ouvertement que nos désaccords ne me permettent plus de rester plus longtemps dans vos rangs." (Les enfants du prophète, Cahiers Spartacus, Paris 1972)

Les trotskistes aujourd'hui

Non seulement, comme l'affirme Natalia, les trotskistes n'ont pas suivi Trotsky et révisé leurs positions politiques suite à la victoire de l'URSS dans le deuxième conflit mondial, mais encore les discussions et les interrogations - quand elles existent de nos jours en leur sein - portent, pour celles qui doivent en principe apporter des clarifications et des approfondissements, sur la question de la "politique militaire prolétarienne" (Voir Cahiers Léon Trotsky n° 23, 39 et 43 ou Revolutionary history n° 3, 1988). Ces discussions continuent de passer sous silence des questions fondamentales comme celle de la nature de l'URSS ou celle de l'internationalisme prolétarien et dueacute;tarien et du défaitisme révolutionnaire face à la guerre. Au milieu d'un charabia pseudo-scientifique, Pierre Broué le reconnaît :

"Il est en effet indiscutable que l'absence de discussion et de bilan sur cette question (la PMP) a pesé très lourd dans l'histoire de la IVe Internationale. Une analyse en profondeur la ferait apparaître à la source de la crise qui a commencé à secouer cette dernière dans les années 50." (Cahiers Léon Trotsky n° 39). Comme c'est gentiment dit !

Les organisations trotskistes ont trahi et ont changé de camp, c'est un fait. Mais les historiens trotskistes, comme Pierre Broué ou Sam Lévy, s'évertuent à noyer la question en parlant de simple crise de leur mouvement : "La crise fondamentale du trotskisme sortit de la confusion et de l'incapacité à comprendre la guerre et le monde de l'immédiat après-guerre." (Sam Lévy, vétéravétéran du mouvement britannique, in Cahiers Léon Trotsky n° 23)

Il est exact que le trotskisme n'a pas compris la guerre et le monde de l'immédiat après-guerre; mais c'est bien pour cela qu'il a trahi la classe ouvrière et l'internationalisme prolétarien en soutenant un camp impérialiste contre l'autre dans la deuxième guerre mondiale et qu'il n'a cessé, depuis, de soutenir les petits impérialismes contre les gros dans les trop nombreuses luttes dites de libération nationale et autres luttes "des peuples opprimés". Pierre Broué, Sam Lévy et les autres ne le savent peut être pas mais le trotskisme est mort pour la classe ouvrière ; et il n'y a pas de résurrection possible pour un tel courant en tant qu'instrument d'émancipation de cette dernière. Et il ne sert à rien d'essayer de récupérer à leur compte les véritables internationalistes et en particulier ce qu'a fait la Gauche communiste italienne durant la guerre, comme les Cahiers Léon Trotsky tentent de le faire dans leur même numéro 39 (pages 36 et sui (pages 36 et suivantes). Un peu de pudeur, messieurs ! Ne mélangez pas les internationalistes de la Gauche communiste italienne et la IVe Internationale chauvine et traitre à la classe ouvrière. Nous, la Gauche communiste, nous n'avons rien à avoir avec la IVe Internationale et tous ses avatars actuels. Par contre, bas les pattes sur Trotsky ! Il appartient toujours à la classe ouvrière.

Rol

1. Robert Coulondre (1885-1959) ambassadeur à Moscou puis à Berlin.

2. Cité par Isaac Deutscher page 682 du tome 6 de Trotsky, éditions 10/18, Paris, 1980.

3. Page 68 du tome 24 des Oeuvres de Trotsky dans le Manifeste de la IVe Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale, rédigé par lui-mê par lui-même le 23 mai 1939.

4. Op. cit, page 683. Pierre Broué dans les Cahiers Léon Trotsky cite l'ouvrage de l'historien américain Gabriel Kolko, Politics of war qui fourmille d'exemples qui vont dans le même sens.

5. Comme pour Jean Jaurès immédiatement avant l'éclatement de la première guerre mondiale de 1914-1918; mais, toute proportion gardée car Jean Jaurès était un pacifiste alors que Trotsky était toujours un révolutionnaire et un internationaliste.

6. Pour nous, si le système est entré en décadence cela ne signifie pas qu'il ne puisse pas encore se développer. Pour nous comme pour Trotsky, par contre, il y a décadence quand un système a perdu son dynamisme et que les forces productives sont une entrave au développement de la société. En un mot que le système a fini son rôle progressiste danle progressiste dans l'histoire et qu'il est mûr pour donner naissance à une autre société.

7. Cf. notre livre La Gauche communiste d'Italie et notre brochure Le trotskisme contre la classe ouvrière.

8. Cette position n'est pas nouvelle chez Trotsky, elle avait déjà été ébauchée au cours de la guerre d'Espagne. "? se délimiter nettement des trahisons et des traîtres sans cesser d'être les meilleurs combattants du front" p. 545 Tome II des Ecrits. Il reprend la comparaison entre être le meilleur ouvrier à l'usine comme le meilleur soldat sur le front. Cette formule est utilisée aussi dans la guerre contre le Japon en Chine qui est une nation "colonisée" et "agressée" par ce dernier (cf. p. 216 Oeuvres n° 14).

9. Ibidem. Ces nations sont citées parce qu'elles venaient d'être vaincues &tre vaincues à la date de l'article.

10. Voir notre brochure le trotskisme contre la classe ouvrière et l'article Trotsky appartient à la classe ouvrière, les trotskistes l'ont kidnappé, voir aussi la Revue Internationale n° 58 et notre article A la mémoire de Munis à sa mort en 1989.

DY