Réponse à des critiques

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Cette intervention résume le débat jusqu’en 1977 et défend la position qui se dessinait comme “majoritaire” dans le CCI; à savoir, le Prolétariat, tout en utilisant l’État de la Période de Transition, doit sauvegarder son autonomie de classe.

  • Réponse à des critiques

 A coup d’exégèses sur la société gentilice, de dissertations sur l’histoire, et la confrontation scolastique des citations des maîtres, on peut se demander si on ne risque pas de perdre le fil du débat. Pour réellement permettre un approfondissement des idées, il faut se rappeler que le CCI a lancé cette discussion non pas pour faire étalage de ses connaissances (somme toute, limitées) ni pour rivaliser avec les oeuvres universitaires sur l’État mais pour clarifier une question qui sera d’une actualité brûlante et d’une réalité tangible dans un processus révolutionnaire. C’est dans un souci directement militant que nous discutons cette question. Cela ne rend pas nos conclusions a priori plus justes mais donne un cadre au débat pour qu’on puisse cerner l’essentiel.

La résolution pose une question fondamentale : la classe ouvrière s’identifie-t-elle à l’État qu’elle domine dans la période post révolutionnaire ?

Le projet de résolution parle du surgissement inévitable d’un État dans la société transitoire, qui ne sera nullement “séparé” de la classe ouvrière mais au contraire subira la domination de celle-ci. La résolution ne parle pas d’un “État-médiateur” ni d’un “État inter-classiste”. Ces formulations surgies dans la discussion sont fausses et étrangères à la lettre et à l’esprit de la résolution. Ces termes se sont glissés dans le débat parce que des camarades voulaient, avec raison, souligner le fait que les Conseils ouvriers ne seront pas les seuls éléments constituant la nouvelle société et par conséquent le nouvel État. Mais ces formulations nient implicitement la dictature prolétarienne sur l’État; elles ne font qu’obscurcir le fait que seule la classe ouvrière sera représentée en tant que classe dans l’État (les autres membres de la société de transition auront une représentation géographique à travers des conseils territoriaux).

Ces confusions sur les formulations sont significatives parce qu’elles montrent que toute exagération dans un débat théorique complexe peut fausser la base même du débat. Comme d’autres l’ont déjà dit, il y a effectivement une classe dominante dans l’État transitoire -le prolétariat- mais ce n’est pas une classe dominante comme toutes les autres que l’histoire a connues puisqu’elle ne domine pas l’économie mais cherche à détruire toute “économie” séparée de la communauté humaine.

Le prolétariat ne laissera pas l’État agir comme “le médiateur” contre ses propres décisions et ses propres intérêts. Le prolétariat essaiera autant que possible d’utiliser l’État pour avancer ses intérêts et son programme tout en étant obligé de tenir compte de la réalité immédiate de l’organisation sociale. Voilà le noeud du problème : l’État transitoire n’est pas forcément le serviteur fidèle et malléable du prolétariat.

S’il est clair que “l’inter-classisme” et “l’État-mediateur” n’expriment pas la position défendue par la résolution, nous pouvons, d’un côté, cesser d’attaquer des hommes de paille, et de l’autre côté, nous pouvons développer une démarche rigoureuse.

Au coeur de la résolution se trouve la reconnaissance de la différence entre les Conseils ouvriers, organes de la classe ouvrière, indissolublement liés à la réalisation du programme communiste d’une part, et d’autre part, les “soviets” territoriaux, organes de l’État transitoire groupant l’ensemble de la société sans les exploiteurs et dans lesquels les Conseils ouvriers agissent pour imposer la dictature de classe. C’est dans ce sens que se posent les questions suivantes :

  • Faut-il effacer cette distinction en diluant la classe ouvrière dans tous les membres de la société transitoire (ou membres venant de toutes les couches travailleuses non exploiteuses) ?
  • Faut-il exiger, comme face à l’État transitoire, que le prolétariat dise : “l’État c’est nous” ou faut-il au contraire, qu’il mette en garde contre l’identification de ses intérêts de classe avec l’État ;
  • Faut-il que le prolétariat s’efforce de dominer l’État ou la révolution socialiste et l’État sont-ils identiques ?

Ces questions difficiles sont des questions nouvelles dans le mouvement ouvrier depuis l’expérience de la révolution d’Octobre. Bien entendu, les marxistes ont écrit sur l’État et sur l’État dans la période de transition, avant 1917, mais ces questions précises ne sont pas véritablement posées dans la littérature marxiste avant 1917 et ne pouvaient pas l’être ; on y trouvera encore moins une réponse toute faite.

En prenant le projet de la résolution comme point de départ, nous voulons répondre à certaines objections soulevées par les camarades.

  • Les objections

1) Il n’y a pas ici une nouvelle question. Le marxisme “orthodoxe” répond aux problèmes de l’État dans la période de transition.

Marx et Engels ont écrit sur l’État en tant qu’institution sociale dans les différentes étapes de l’histoire pour concrétiser la théorie du matérialisme historique. Leur but principal était de dénoncer les mystifications sur 1’État faisant de lui “la réalité de l’Idée Morale”, l’incarnation de la “Raison” en termes hégéliens, l’incarnation du “Mal” en termes anarchistes, ou plus généralement une abstraction sociale qui obligerait à l’éternelle soumission. Dans L’Origine de la Famille... Engels s’efforce de démontrer que l’État n’est pas éternel mais “le produit de la société à une certaine étape de son développe ment. Il constitue l’aveu que cette société s’est empêtrée dans une insoluble contradiction avec elle-même, qu’elle s’est divisée en antagonismes inconciliables dont elle est impuissante à se débarrasser, l’État est l’expression super-structurelle de l’unité sociale brisée et aliénée ; c’est la sanction officielle, la légalisation des rapports sociaux en faveur de la classe qui domine économiquement”.

Mais Marx et Engels n’ont jamais fait une synthèse systématique sur l’État dans l’histoire (sauf par rapport aux origines de celui-ci) ; la richesse de leur pensée se trouve essentiellement dans les réponses qu’ils apportent ponctuellement aux adversaires politiques et dans leurs analyses des événements historiques de leur époque. Bien qu’une vision générale par rapport à l’État dans les sociétés d’exploitation ressorte de leurs oeuvres (et nous y reviendrons pour répondre aux camarades qui la réduisent à des simplismes unilatéraux), nous ne trouverons que quelques passages concernant l’État dans la période de transition au socialisme, éparpillés dans leur oeuvre ayant pour but essentiel de tirer le bilan des luttes de 1848 et de la Commune.

Au sujet de l’État post-révolutionnaire, Marx et Engels établissent le cadre général de la discussion sans pouvoir éclaircir tous les aspects. Une idée fondamentale ressort de leurs écrits après la Commune : il faut détruire de fond en comble l’État bourgeois ; il faut rejeter l’idée illusoire selon laquelle le prolétariat peut conquérir l’ancien appareil d’État. Cette compréhension “est la condition préalable de toute révolution populaire”, écrit Marx déjà en avril 1871. Marx et Engels posent la nécessité historique d’une période de transition du capitalisme au socialisme, laquelle s’ouvrira avec la révolution prolétarienne. Dans cette période de transition, où la société sera encore déchirée en classes, surgira inévitablement un État qui ne dépérira qu’avec la disparition des classes.

Pendant cette période de transformation sociale, le prolétariat se constitue en classe dominante, “l’État, c’est-à-dire le prolétariat organisé en classe dominante” (“La dictature du prolétariat”). Cependant Engels écrit : “le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il (cet État) est un fléau dont le prolétariat hérite du passé”. (Origine de la Famille...)

Mais cet État n’est qu’un “demi-État”, un “État-Commune” dans la mesure où c’est un État de “l’immense majorité”, la réalisation de la démocratie. Marx et Engels ont été amenés à préciser leurs idées à travers l’analyse de la Commune mais cette courte expérience d’une seule ville n’a pas apporté suffisamment d’éléments pour répondre à toutes les questions. Si la Commune s’était généralisée, ne serait-ce qu’à l’échelle de la France, l’idée vague des “Communes” territoriales aurait sûrement fait place à des précisions théoriques sur le rapport entre le prolétariat, classe minoritaire de la société et l’immense majorité de la population.

Chez Marx et Engels, nous trouverons un cadre général, des idées sur une politique économique, certaines mises en garde par rapport à l’État, mais il est vain de chercher même dans leurs éclairs de pensée les plus formidables une réponse complète sur l’État dans la période post-révolutionnaire.

Lénine dans L’État et la Révolution reprend la pensée marxiste sur l’État telle qu’elle a été formulée jusqu’en 1914, il la résume en mettant en relief certains aspects mais il ne la dépasse pas et n’aurait pas pu la dépasser sans la révolution d’Octobre. Tout le livre est dirigé contre la deuxième Internationale, contre l’idée d’une conquête graduelle et pacifique de l’État bourgeois mais tout en reconnaissant l’importance fondamentale de ce travail. De notre point de vue aujourd’hui ce n’est pas la destruction de l’État bourgeois qui ferait l’objet du débat dans le CCI !

Quant à l’État transitoire, Lénine s’appuie sur Engels pour le voir essentiellement sous l’aspect de la lutte contre la bourgeoisie :
Engels : “Comme 1’État n’est après tout qu’une organisation provisoire dont on se sert dans la lutte, pendant la révolution pour terrasser 1’adversaire par la violence, c’est donc un non-sens que de parler d’un État populaire libre”.
Lénine : “Les travailleurs n’ont besoin de l’État sous la direction du prolétariat que pour terrasser la résistante des exploiteurs” (p39)... “Le prolétariat doit absolument posséder le pouvoir d’État afin de réprimer la résistance des exploiteurs” (p.119).

A la lumière de l’expérience de la vague révolutionnaire de 1917, nous pouvons affirmer que l’État transitoire ne trouve pas sa raison d’être uniquement dans les exigences de la lutte contre la bourgeoisie. Au contraire, en fait, l’insurrection est accomplie par le prolétariat seul, par les conseils ouvriers en armes. Et même si la nécessité d’une guerre civile étendue posait la question de l’État, il serait faux de conclure que pendant cette guerre civile 1’État ne serait qu’une question militaire ou qu’une fois la guerre civile terminée, le problème trouverait une solution toute faite.

Sur les rapports entre le prolétariat et les autres membres de la société transitoire, Lénine n’a que des formulations générales :
le prolétariat doit organiser toutes les masses laborieuses exploitées pour une forme nouvelle de vie économique”, “la démocratie pour l’immense majorité du peuple...”.

Il dit avec raison que “la suprématie politique, la dictature du prolétariat, c’est-à-dire un pouvoir qui n’est partagé avec personne...” mais ajoute “qui s’appuie directement sur la force armée des masses”, ou encore “... les forces combinées de la majorité du peuple, des ouvriers et paysans”. L’idée erronée de “l’État des ouvriers et des paysans”, de “l’État démocratique” n’est pas abordée à fond dans ce livre de Lénine. La distinction entre le prolétariat et les autres membres de la société n’est pas traitée en théorie parce que la pratique n’en a pas encore révélé l’importance.

A cause des omissions ou plutôt à cause du flou théorique concernant les tenants et les aboutissants de la dictature du prolétariat face à la population générale, Lénine pouvait se faire maintes illusions sur le fonctionnement “facile” de l’État transitoire. Ses idées sur la simplification des fonctions du pouvoir d’État, sur l’État qui perdrait tout caractère privilégié et hiérarchique, nous semblent hélas, très naïves face à l’expérience historique.

De plus, Lénine s’appuie sur Engels de l’Anti-Dühring : “le prolétariat s’empare de la puissance de l’État et transforme tout d’abord les moyens de production en propriété de l’État. Par là, il se détruit lui-même en tant que prolétariat” (!)...“le premier acte par lequel l’État se manifeste réellement comme représentant de la société tout entière, à savoir, la prise de possession des moyens de production au nom de la société est en même temps le dernier acte propre de l’État”.

Lénine ajoute que c’est là une preuve que l’État dépérira de lui-même ! Plus tard, cette même idée erronée servira comme soutien à l’utilisation du capitalisme d’État par l’État “ouvrier” en Russie (comme Lénine le dit déjà dans L’État et la Révolution : “un seul grand trust de l’État”). L’ironie tragique de L’État et la Révolution c’est que les deux principaux dangers de l’État que Lénine souligne dans son livre (en pensant que les quelques mesures de la Commune auraient suffi à les éliminer) -à savoir : l’État en tant que force année d’oppression séparée de la population et la bureaucratisation- sont justement ceux qui se développent le plus dans la révolution d’Octobre.

En somme, le marxisme n’est pas et ne peut pas être une “orthodoxie” surtout sur la question de l’État post-révolutionnaire ; il ne nous servira à rien de prendre à la lettre toutes les formulations de Marx, Engels et Lénine, ni de prétendre que toutes les questions sur la période de transition trouvent dans leurs oeuvres une réponse complète.

Il ne s’agit pas d’innover le marxisme mais de compléter les lacunes théoriques et corriger des erreurs du passé dues aux limites de la période historique avant 1914.

Vouloir se limiter à un marxisme “orthodoxe”, c’est tout simplement nier le débat et de plus, s’enfermer dans une mi- passe stérile qui va à l’encontre de toute la méthode marxiste.

2) Vous êtes trop obsédés par la révolution russe

En effet, le fondement du matérialisme historique est la capacité de synthétiser les enseignements de l’expérience historique. Certains camarades pensent qu’il suffit de répéter, après Marx et Engels, les leçons de la Commune mais on trouve très peu de concret dans les objections qui se référent à la révolution d’Octobre et plus généralement à toute l’expérience de la vague révolutionnaire de 1917-27. On nous parle de “l’État Commune” comme si l’histoire n’avait jamais connu l’État soviétique. Et pour d’autres, il est plus facile de tourner le dos en se réfugiant dans la sphère des abstractions. Obsédés par l’expérience concrète et l’échec de la révolution russe ? Oui, et pour cause.

Quels sont certains des aspects principaux de l’expérience de la Russie, État soviets ?

a) Face à la bourgeoisie, le prolétariat, seul, a mené à bien l’insurrection. Directement après la prise du pouvoir, nous voyons le Congrès des soviets des ouvriers et soldats nommer leur “Comité Central”, essentiellement l’émanation de la classe ouvrière, bien qu’il y ait eu au début des soldats d’origine paysanne. En apparence, ces premiers soviets semblent se rapprocher de l’idée que se font certains camarades, selon laquelle l’État ne serait que l’émanation d’une seule classe. Mais en réalité, ce n’était pas encore véritablement l’État. Rapidement, dès la fin de 1917, des soviets territoriaux se généralisent dans tout le pays et le Congrès des soviets, devant lequel le gouvernement central est responsable, devient un amalgame de toute la population sans distinction effective entre la classe ouvrière et l’ensemble de la démocratie soviétique.

Plus tard, dans la constitution de l’État soviétique, les délégués des paysans sont élus dans la proportion de 1 pour 125000 paysans et les délégués des ouvriers des villes, 1 pour 25 000 ouvriers ; cette mesure n’assure pas véritablement une hégémonie numérique et encore moins, bien entendu, une hégémonie politique, qui est tombée dans les mains du parti étatique. Mais cette mesure, dans son esprit et non pas dans sa formalisation précise, montre le souci et les difficultés de l’État transitoire.

L’État transitoire, celui des conseils territoriaux, de la démocratie pour l’immense majorité ne sera évidemment pas composé uniquement des conseils ouvriers. Les exigences de la formation d’un État se feront sentir rapidement et nécessiteront une distinction beaucoup plus claire des conseils ouvriers au sein des conseils territoriaux pour que la classe ouvrière puisse réaliser son programme.

b) Au cours de la révolution, les organes unitaires de la classe ouvrière (conseils, comités d’usines) tombent de plus en plus en marge de la société, en faveur de l’organisation étatique ; le parti révolutionnaire de la classe ouvrière devient parti étatique, happé par l’engrenage de l’État territorial. Loin de voir L’État et la Révolution se concrétiser, on voit tout le contraire : le renforcement de l’État, de son pouvoir sur les moyens de production en dehors de la classe ouvrière, le développement d’une bureaucratie privilégiée et gestionnaire de l’économie.

c) Les différentes mesures économiques prises pendant la révolution russe témoignent d’une énorme confusion et montrent des zigzags constants. Dans la mesure où une ligne se dégage, c’est le capitalisme d’État, garanti par l’État ouvrier. L’État russe s’embarque dans “l’émulation économique”, la “gestion unique” pour accroître la productivité, et aboutit à la militarisation du travail. La tendance vers le socialisme caractérisée par la production pour satisfaire les besoins immédiats et pour élever le niveau de vie de la classe ouvrière n’a jamais pu se développer et la tendance dominante était de plus en plus la production pour l’accumulation.

L’État soviétique devient l’État national russe et tout ce processus économique, politique et social culmine dans l’affrontement entre l’État issu de la révolution et la classe ouvrière, dans les grèves à Petrograd et à Kronstadt. L’État soviétique avec le parti qui s’y intègre, devient place forte de la contre-révolution.

Face à cette évolution, il y a des camarades qui croient qu’il suffit de dire que la révolution d’Octobre ne s’est pas étendue internationalement et donc était vouée à l’échec à terme. Mais ils ne font qu’enfoncer une porte ouverte ! Nous sommes tous d’accord avec cette analyse générale qui se trouve dans la plate-forme du CCI. Dire que la Russie se trouvait coincée dans une situation trop limitée et donc, impossible à maintenir et s’arrêter là, c’est abandonner tout effort de tirer des leçons de la révolution. C’est escamoter la complexité et la richesse d’une telle expérience. Comprendre comment les contradictions internes de la révolution se sont exprimées dans ce bastion, même isolé, peut nous aider à éviter des pièges demain quand effectivement la révolution aura la possibilité de s’étendre.

D’autres camarades pensent nous répondre en disant simplement : en Russie, le parti bolchevique a pris le pouvoir à la place de la classe. Pourquoi les camarades se croient-ils obliges de nous répéter la plate-forme ! Nous en sommes convaincus mais cette analyse suffit-elle ?

Que le socialisme ne puisse être l’oeuvre d’une minorité de la classe, voilà une autre porte ouverte. La question qu’on se pose du point de vue théorique est la suivante : ce n’est pas tant le parti bolchevique qui a déterminé la dégénérescence de l’État territorial que l’intégration du parti dans l’appareil étatique (de façon à s’identifier avec les exigences étatiques) qui a fait la perte du parti et qui perdrait la classe ouvrière demain

Le fait que le parti était dans l‘État en tirant sur les ouvriers, au lieu d’être avec la classe ouvrière de Kronstadt, a sans aucun doute définitivement affaibli la classe ouvrière et l’Internationale. Le problème reste entièrement posé : est-ce que l’État transitoire =  classe ouvrière, est-ce que “l’État, c’est Nous” ?

Dans le débat sur les syndicats, c’est précisément cette question qui était le véritable enjeu du débat face à Trotsky qui disait clairement : “l’État, c’est la classe”, ou face à l’opposition Ouvrière : l’“État, sera la classe si les syndicats y sont intégrés”, seul Lénine, en dépit d’une analyse complètement inadéquate, pour ne pas dire pire, disait que “l’État avec ou sans les syndicats... ce n’est pas tout à fait nous”. Bien entendu, nous ne pouvons pas reprendre ce débat aujourd’hui dans les mêmes termes qu’hier. Tout le débat était mal orienté depuis le début parce que la classe ouvrière était identifiée aux syndicats et aux conseils ouvriers qui ont été déjà vidés de leur contenu prolétarien et intégrés à l’État. Mais derrière “la lettre” du débat reste l’esprit général : est-ce que “l’État ce sera nous” par définition ou est-ce qu’il faut prendre des mesures de défense de la dictature du prolétariat contre l’État ?

Nous pouvons dire qu’aujourd’hui dans le CCI, nous sommes quasiment tous d’accord sur le fait que la classe ouvrière sera la seule classe armée en tant que classe dans la période de transition ; voilà une idée nouvelle pour “l’orthodoxie”, une distinction nouvelle dans le marxisme qui a toujours parlé vaguement de “l’armement général du peuple”. Pourquoi cette position cruciale de protection de l’autonomie de la classe, si ce n’est face à l’État ? Il faut aller jusqu’au bout d’un raisonnement.

Si, pour résoudre la question, il suffit de s’assurer que le parti ne prendrait pas le pouvoir, pourquoi alors parler d’armement du prolétariat et d’interdiction des rapports de violence entre l’État et la classe ? Si “l’État, c’est nous”, alors Lénine a raison de parler “d’armement général du peuple” sans distinction aucune et nous laisserons ainsi la porte grande ouverte aux Kronstadt de demain.

Seule la résolution sur la période de transition répond de façon cohérente à cette préoccupation de l’autonomie année et poli tique de la classe ouvrière, condition sine qua non de la dictature du prolétariat.

3)C’est une classe déterminée, la classe la plus puissante (qu’elle tire sa puissance d’une assise économique comme les classes exploiteuses, ou de sa conscience et de son organisation, comme le prolétariat) qui met en place une structure étatique appropriée à la défense de ses intérêts” (texte de M. et S. Internationalisme).>>

Si on suit ce raisonnement jusqu’au bout, on arrive à effacer tout spécificité de l’État transitoire et tout le nouveau cours de l’histoire qui s’ouvre avec la période de transition au socialisme. En effet, pour M. et S. peu importe si une classe dominante est une classe exploiteuse (une classe dominant les structures économiques) ou si c’est une classe qui n’a que sa domination politique sans assises économiques ! Ses rapports avec 1’État restent les mêmes ! Dans la période post-révolutionnaire l’État et les Conseils ouvriers seraient selon eux deux fonctions différentes de la même classe, qui ne pourraient pas par définition être antagoniques. Cette idée est encore plus clairement exposée dans le texte de RC pour qui “l’État est l’organe, le prolongement de la classe.”

L’État ouvrier est la forme enfin trouvée dans et par laquelle les prolétaires se rassemblent et agissent pour faire valoir leurs intérêts généraux de classe”. (RC)

Voilà à quel point la confusion peut nous amener : jusqu’à l’apologie la plus plate de l’État !

S’il y a forme “enfin trouvée” pour défendre les intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière, elle est et reste pendant toute la période révolutionnaire et transitoire, les Conseils ouvriers et non pas l’État. L’État doit dépérir en cédant la place à l’extension de plus en plus grande des Conseils ouvriers, devenant des organes des “producteurs libres et égaux”. Les Conseils ouvriers ne dépérissent pas, ils s’élargissent pour intégrer la société toute entière, pour devenir un jour “l’administration des choses” dans une société sans classe. La vision de YB/EM selon laquelle les Conseils ouvriers risquent de dégénérer n’est pas tout à fait exacte. La classe ouvrière ne dégénère pas, les Conseils ouvriers peuvent disparaître dans la défaite mais la contre-révolution n’est pas la classe ouvrière. La dégénérescence de la révolution se traduira par le renforcement de l’État et l’affaiblissement de l’autonomie des Conseils ouvriers.

Pour revenir à cette apologie de l’État comme “forme d’organisation du prolétariat”, à cette identification simpliste “classe = État” dans toute circonstance historique, regardons ce qui distingue justement le “demi-État” de la période de transition des autres États dans l’histoire.

Pour la première fois dans l’histoire nous aurons un État dominé par une classe non-économiquement dominante, non-exploiteuse, c’est une contradiction vivante; en effet s’il n’y avait que des prolétaires dans la société post-révolutionnaire, il n’y aurait pas d’État du tout. Mais la société transitoire est encore déchirée en classes, une société dans laquelle subsistent partiellement encore la loi de la valeur, la propriété privée et l’échange. Et c’est une classe qui ne tire aucun privilège des lois économiques subsistantes et dont la mission historique consiste à éliminer toute propriété privée des moyens de production, qui doit dominer politiquement cette société. La classe dominante restera classe révolutionnaire après comme avant sa révolution ! C’est une situation complètement unique dans l’histoire.

Et on pense qu’il suffit de dire : “Historiquement les seuls États qui ont jamais existé appartenaient à des classes exploiteuses mais nous postulons le principe selon lequel le prolétariat est une classe non-exploiteuse bien que dominante” (YBIEM).

Que c’est facile de “postuler” ! Par le passé une classe exploiteuse dominait forcément la superstructure sociale dans la mesure où elle dominait la structure économique par des lois aveugles dont elle était elle-même inconsciente, d’où l’identification entre les intérêts des classes économiquement maîtresses de la société et de l’État. Face à un affaiblissement de sa maîtrise économique, la classe exploiteuse se réfugie dans l’État, dans le renforcement de celui-ci jusqu’à ce que nous voyions l’État de la dernière société d’exploitation arriver à usurper la fonction de gestion économique dans le capitalisme d’État de la décadence actuelle.

Dans l’avenir la classe dominante n’aura pas d’économie propre à instaurer, ni des forces économiques sur lesquelles s’appuyer, ni des lois aveugles qui travailleraient dans son sens ; au contraire, dans la mesure où des lois aveugles de l’économie subsistent, elles travailleront contre cette classe politiquement dominante. La classe dominante ne sera pas maîtresse des structures économiques mais tout de même elle devrait dominer politiquement le cadre social pour pouvoir instaurer une dictature qui aura comme tâche impérative de tout bouleverser. Dans cette situation les intérêts de la classe dominante, la classe ouvrière, ne pourraient pas s’identifier automatiquement avec l’État.

Avant tout, cette classe doit se protéger contre toute erreur de sa politique économique qui se traduira par un renforcement des forces antagoniques à elle, par un renforcement de l’expression de ces forces dans l’État. Cette classe, à l’encontre de toute autre classe dominante dans l’histoire doit se garder de l’usurpation de la gestion économique par l’État “en son nom”. Elle doit lutter pour faire diminuer toujours plus la nécessité et le rôle de l’État.

4) “Qui aura la responsabilité finale, et l’autorité pour fermer une usine, pour ouvrir une usine, d’instituer de nouvelles méthodes de travail ou de créer un nouveau produit ? Sûrement le prolétariat tout seul.” (YB/EM)

Si nous pouvons répondre avec la même heureuse certitude que “le prolétariat seul dominera l’économie”, nous cesserons de nous casser la tête sur la période de transition. D’abord si nous pouvons exproprier immédiatement le grand capital et la plupart des entreprises industrielles, il reste tout un secteur de petite production, de l’artisanat et de l’agriculture encore dominé par la propriété privée qui subsiste. Quelle que soit l’étendue de ce secteur dans tel ou tel bastion, quels que soient les endroits où la révolution éclatera d’abord, ces secteurs subsisteront au niveau global et ils s’opposeront à leur propre suppression, à la suppression de leurs privilèges. De plus, comme les camarades le constatent eux-mêmes, le capitalisme décadent ne crée pas directement la base pour une société d’abondance après la révolution. Il va falloir donc traiter avec ces secteurs étant donné notre incapacité économique de les dépasser immédiatement. Mais pour ajouter encore plus de difficultés là où d’autres ne voient que des fleurs, il faut encore ajouter que le prolétariat ne “possède” pas les usines, les moyens de production ni individuellement ni collectivement en tant que classe. Le prolétariat ne possède rien et ne peut pas faire des socialisations par îlots. Il faut au contraire une planification globale des besoins de la société et ce n’est pas aussi simple que “le monopole des carburants” pourrait nous le faire croire. Le prolétariat doit disposer d’une force de résistance contre les concessions qui pourraient renverser la tendance de la production pour la satisfaction des besoins immédiats de la société vers une économie où on produirait pour développer les forces productives en soi pour en bénéficier... “demain” aux calendes grecques.. La politique économique du prolétariat ne marchera pas “sur des roulettes” si la classe ouvrière ne devait que simplement contrôler les moyens de production tels qu’ils existent, elle ne serait pas porteuse de la socialisation des moyens de production dans les mains de la société tout entière. Elle ne peut se libérer qu’une fois éteintes toutes les lois économiques.

Quand les camarades S. et M. demandent “d’où cette 3ème force (leur façon de voir la contre-révolution à travers l’État) tirerait-elle sa force matérielle, où puiserait-elle ses ressources et sa conscience d’un point de vue déterministe et historique ?” - ils demandent en fait d’où vient le danger de voir l’État s’opposer à la classe ouvrière. Puisque la politique de la classe n’est pas une fatalité, une victoire acquise d’avance mais un cheminement constant, toute erreur se traduirait par un renforcement des structures économiques que le prolétariat cherche à balayer définitivement de l’histoire. L’État se renforcera comme une expression des structures économiques non encore socialisées, des privilèges subsistants, comme expression de la planification d’une économie encore hétérogène. Heureux sont ceux qui nient d’avance tout problème, mais les difficultés de la plus grande transformation sociale de l’histoire ne seront pas résolues par des formulations simplistes.

5)La classe = État

Nous avons déjà vu que toute cette identification du prolétariat avec l’État transitoire comme si rien n’avait changé dans l’histoire récente ne tient pas vraiment debout. Même si par le passé les intérêts de la classe dominante se confondaient avec et dans l’État, cette hypothèse n’est pas valable pour l’avenir.

Mais les dernières objections, pour les besoins de la cause, les camarades sont allés les chercher dans de nouveaux axiomes pour les ajouter au matérialisme historique concernant l’État dans l’histoire. Ainsi nous apprenons que l’État est une force motrice de l’histoire -les superstructures déterminant bien entendu le fondement économique dans cette “théorie” qui se tient sur la tête- ou encore que l’État est une force progressive si la classe qui domine l’économie est dans sa phase ascendante. Cette théorie là est en fait liée à la première puisqu’elle prend le rôle actif de l’État comme preuve que l’État connaît des phases ascendantes et décadentes tout comme les classes. Au contraire, bien que telle ou telle forme d’État puisse être plus ou moins appropriée à la domination d’une classe particulière (la république la plus appropriée pour la bourgeoisie ascendante par exemple), l’État de par sa nature suit les bouleversements de la technique et des forces productives. Non seulement l’État reste perméable aux classes rétrogrades même dans une nouvelle phase ascendante, mais il ne regroupe même pas “l’avant-garde” de la classe dominante. Il serait plus juste de dire qu’il subit la pression des secteurs les plus avancés de la classe dominante liés directement au processus de production. En vérité, on voit mal pourquoi aller chercher midi à quatorze heures puisque de toute façon la période de transition ne connaît pas de mode de production stable, ni donc des phases ascendantes et décadentes.

Dans l’espoir que d’autres camarades compléteront ces remarques, nous pouvons conclure en disant que c’est normal de voir que ceux qui identifient classe et État dans la période de transition, ceux qui chantent l’hymne à l’État ou qui ne voient pas le problème, se trompent en considérant nos idées comme celles des “anarchistes”. Au contraire, tout en reconnaissant l’inévitabilité de l’État transitoire et tout en affirmant qu’il devrait être dominé par la classe ouvrière, nous ne faisons pas de l’État le porteur du programme communiste. L’idée que “l’État c’est nous” équivaut à diluer les Conseils ouvriers au sein des Soviets territoriaux, à diminuer l’autonomie de la classe ouvrière sous prétexte de la renforcer, à désarmer la classe face aux dangers de la période de transition. Tout comme il n’y a pas “d’économie prolétarienne”, pas de “société prolétarienne”, pas de “culture prolétarienne”, il n’y a pas d’“État prolétarien”.

Judith Allen ; Révolution Internationale - France