Mexique: c’est toujours la bourgeoisie qui gagne les élections !

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Nous publions ci-dessous la traduction de larges extraits de l’article paru dans la presse territoriale de la section du CCI au Mexique.

La campagne électorale, menée entre 2017 et juin de cette année, a été si accablante et envahissante qu’elle a réussi à déplacer vers les urnes plus de 56 millions de personnes, soit 63,4 % des électeurs, ce qui représente le taux de participation le plus élevé de l’histoire du pays. Le rite sexennal(1) de promesses de changement pour inciter à voter a cette fois débouché sur la victoire inédite du candidat “de gauche” Lopez Obrador (AMLO, comme il est communément nommé d’après ses initiales). Tout a été fait pour alimenter et recrédibiliser le terrain électoral et la démocratie parmi la population, en particulier parmi les exploités. Pour cela, la bourgeoisie a joué sur la désorientation des travailleurs dans la période actuelle et leurs difficultés à s’exprimer comme classe exploitée avec des intérêts opposés au système capitaliste. Même si la bourgeoisie, elle aussi, a connu davantage de divisions et de problèmes pour parvenir à des accords et pour définir ses choix à la tête de son appareil d’État (comme on peut le voir à travers les fractures au sein du PRI et du PAN, le démembrement du PRD,(2) la virulence des prises de position au sein même des milieux d’affaires, la violence des affrontements entre clans politiques et le grand nombre de candidats menacés ou assassinés pendant la campagne électorale), elle a pu exploiter ses propres difficultés en les retournant contre les exploités, transformant ces mêmes problèmes en arguments supplémentaires pour pousser la population vers les urnes.

Pour cette raison, même si López Obrador n’était pas au départ le candidat le mieux accepté par les clans détenant le pouvoir économique et politique, l’ensemble de la bourgeoisie a profité de son discours anti-corruption et patriotique pour faire miroiter l’illusion d’un changement et ainsi réhabiliter un terrain électoral auprès d’une population excédée par la violence, l’insécurité permanente, la fraude et la corruption.

La bourgeoisie, à travers ses candidats, ses institutions et ses médias, a martelé, à maintes reprises, l’idée que le vote est le moyen de choisir et de faire respecter la volonté individuelle, cherchant ainsi à faire croire qu’un individu dans la solitude de l’isoloir, armé de sa “liberté citoyenne”, peut transformer la société, alors que le travailleur atomisé est ainsi réduit à maintenir le système qui l’exploite. La bourgeoisie prétend que la voix d’un ouvrier aurait autant de poids que celle d’un magnat capitaliste et que, par conséquent, le gouvernement qui en résulte serait le produit d’une décision collective et de la “volonté du peuple”.

C’est précisément à cause de cette image trompeuse que les élections et la démocratie sont les meilleures armes de soumission à la classe dirigeante, cherchant à faire oublier ce que Lénine rappelait au sujet de la république démocratique, à savoir qu’elle n’est rien d’autre qu’ “une machine gouvernementale faite pour opérer l’écrasement du travail par le capital” et que “tous ces cris en faveur de la démocratie ne servent en réalité qu’à défendre la bourgeoisie et ses privilèges de classe exploiteuse” “(Thèses et rapports sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919).(3)

Chaque discours et chaque appel au vote s’est accompagné d’invocations à la “responsabilité citoyenne” et de phrases faisant allusion à la “patrie”, injectant avec ce langage un poison nationaliste pour chercher à anesthésier les travailleurs et les enfoncer dans une plus grande confusion qui les empêche de se reconnaître non seulement comme une classe affectée par la misère et condamnée à l’exploitation, mais aussi comme le “fossoyeur du capitalisme”. C’est pour cela que le discours nationaliste et l’utilisation des “symboles patriotiques” ont été à la base de la campagne électorale, de Meade (candidat du PRI) et Anaya (candidat du PAN) à Obrador, en passant par tous les autres candidats officiels, et jusqu’aux campagnes les plus marginales comme celle de l’EZLN(4) à travers sa candidate Marichuy.

Le triomphe électoral de Lopez Obrador est le triomphe de la bourgeoisie, pas celui des exploités

Lopez Obrador (se présentant pour la troisième fois à la présidence, cette fois sous la bannière de son nouveau parti MORENA)(5) a donc bénéficié du mécontentement de la population en raison de la violence généralisée, de la précarité des conditions de vie et de la corruption ouverte étendue à tous les niveaux des gouvernements précédents, c’est-à-dire de la lassitude et du ras-le-bol à l’égard des partis traditionnels. Jamais auparavant n’avait autant dominé et pesé un tel état d’esprit sur les élections, ni en 2000 dans le “combat pour l’alternance” qui a amené le PAN au gouvernement, avec Vicente Fox comme président, ni en 2012, avec les mobilisations anti-PRI, qui ont été menées par le mouvement #yosoy132.

Le contexte dans lequel des élections ont eu lieu au Mexique est, comme partout dans le monde, fortement affecté par le poids de la décomposition capitaliste, caractérisé, d’une part, par la tendance de la bourgeoisie à perdre le contrôle de son appareil politique, marqué par de profondes fractures internes et une lutte de concurrence acharnée au sein de chaque grand parti, ce qui rend son unité difficile ; d’autre part, une classe ouvrière déboussolée qui a du mal à retrouver le chemin pour développer sa lutte contre le capital.

Tout cela a été utilisé et exploité par la bourgeoisie contre les travailleurs, renforçant son appareil de gauche et les poussant à s’en remettre à un personnage charismatique et démagogique.

Pour convaincre l’ensemble de la bourgeoisie de son sérieux pour gouverner, il a profité de ces fractures politiques, en tendant la main à divers groupes capitalistes avec lesquels il était en concurrence, obtenant même le soutien de secteurs d’affaires qui, lors des précédentes campagnes électorales auxquelles il participait, l’accusaient d’être “un danger pour le Mexique”. Certains hommes d’affaires, regroupés au sein du Conseil mexicain des affaires (CMN), se sont acharnés jusqu’à récemment, en maintenant de vives attaques contre AMLO, mais ces attaques ont été contre-productives car elles l’ont finalement fait apparaître comme une victime et ont crédibilisé son rôle et son image “d’avocat des pauvres et des opprimés”.

En permettant aux différentes fractions du capital national de parvenir à un consensus, le candidat élu a recherché des accords pour coopérer avec les grandes entreprises et ses concurrents politiques, en mettant l’accent dans ces accords sur la lutte supposée contre la corruption (tout en promettant de “passer l’éponge” sur certains actes délictueux ou sur des malversations passées avérées) et, surtout, la promotion de l’unité nationale. De cette manière, AMLO a non seulement conclu des accords avec une large liste d’employeurs, mais aussi avec des structures de contrôle syndicales telles que la CNTE.(6) Ce n’est évidemment pas une solution durable, mais elle permet à l’État mexicain d’être mieux préparé à mener à bien, par exemple, les négociations de l’ALENA(7) et, dans la perspective d’une intensification de la guerre commerciale, de pouvoir en faire subir les conséquences et de justifier ses attaques à venir contre les travailleurs. La bourgeoisie a donc été majoritairement convaincue qu’un nouveau recours à la fraude électorale était inutile et risqué ; il était plus commode d’accepter son triomphe électoral et celui du nouveau parti de gauche.

Le triomphe électoral de celui qui a été présenté comme une “lueur d’espoir” ne changera pas d’un iota la situation des millions de personnes exploitées qui ont voté pour lui. L’exploitation des travailleurs ne va en aucun cas être modifiée et, au contraire, le nouveau gouvernement, invoquant la défense de l’économie et de la souveraineté nationale, va tenter de justifier des politiques qui aggravent leurs conditions de vie, ou des mesures qui revendiquent la nécessité d’une “austérité républicaine”, justifier des licenciements et d’autres mesures contre les travailleurs. La seule chose qui aura changé, c’est donc le représentant de la bourgeoisie placée à la tête de l’État ; mais le mandat qu’il doit défendre est le même que celui défendu par Peña Nieto et tous les gouvernements du monde, qu’ils soient de droite ou de gauche : maintenir et protéger le système d’exploitation capitaliste.

Comme dans tout scrutin électoral, c’est la bourgeoisie qui a remporté l’élection, mais les résultats de cette élection en particulier ont permis de renforcer les sentiments patriotiques : la prolifération des drapeaux nationaux et des cris patriotards “Vive le Mexique !”, présents tout au long des élections et intensifiés après l’annonce de la victoire d’AMLO, montrent qu’il y a bien une instrumentalisation des émotions derrière la victoire d’une fraction de gauche afin d’impliquer les travailleurs dans la défense du capitalisme, en imposant la défense de l’unité nationale.

A cette occasion, d’une manière particulière, les élections ont approfondi la confusion des travailleurs et la bourgeoisie se prépare à en profiter pour consolider son contrôle et sa domination de classe.

AMLO et MORENA, dans l’opposition ou au gouvernement, toujours les ennemis des travailleurs

Les conditions d’existence subies par les exploités dans les villes et les campagnes, marquées par la violence des mafias, de la police et de l’armée, ainsi que la dégradation de leur niveau leur vie causée par l’avancée de la crise économique mondiale a permis le développement des illusions envers Lopez Obrador ainsi que l’idée mensongère que le capitalisme pourrait être “amélioré” par la simple mise en place d’un nouveau gouvernement.

Les partisans d’AMLO se prétendent “radicaux” en défendant l’affirmation selon laquelle le principal problème du système serait la corruption plutôt que l’exploitation. Il n’est pas surprenant qu’une fraction bourgeoise cherche à masquer que le capitalisme n’est pas autre chose qu’un système d’exploitation ; mais elle masque aussi que la corruption, qui est le thème central de la propagande de MORENA ne peut être éradiquée au sein du capitalisme, parce que la corruption, la fraude et la violence sont le mode de vie permanent du capitalisme et plus particulièrement dans la phase actuelle de décomposition du système capitaliste.(8)

Même les groupes de gauche qui se présentent comme critiques ou sceptiques sur les promesses du candidat vainqueur, collaborent à renforcer cette illusion, parce qu’ils présentent comme contradictoire la devise d’AMLO “les pauvres d’abord” avec le fait qu’il forme une équipe (d’abord pour mener sa campagne et maintenant pour gouverner) avec des hommes d’affaires, pour établir des alliances avec des groupes “conservateurs”, ou pour renforcer les liens avec les personnages les plus pourris du PRI et du PAN comme des syndicats ou pour s’engager à suivre des orientations économiques et politiques “néolibérales”. Ces observations illustrent certes le pragmatisme avec lequel il agit et son recours systématique au mensonge et à l’hypocrisie, mais elles cachent la nature bourgeoise de MORENA et de son représentant AMLO. Si nous nous en tenons là, Lopez Obrador continuerait bien à être un représentant des classes exploités, mais qui s’est avéré être “un renégat” ou “un traître”, alors qu’en réalité, il n’a jamais cessé d’être une expression de la même bourgeoisie exploiteuse et corrompue.

La critique la plus vive contre AMLO était celle de l’EZLN qui, à la mi-juillet, faisait référence au changement d’équipe gouvernementale en ces termes : “le contremaître, les majordomes et les chefs d’équipe peuvent bien être changés, mais le propriétaire de l’hacienda reste le même”. Avec cette déclaration, l’EZLN tente de se démarquer des autres cliques de la politique bourgeoise, mais la guérilla elle-même a été un produit et fait partie intégrante du système qu’il prétend critiquer. Rappelons seulement qu’au milieu des années 1990, l’EZLN voilait son soutien au candidat du PRD, Cuauhtémoc Cárdenas, mais il a aussi exprimé son “respect” pour la chambre des députés (dans l’enceinte duquel il a même pris la parole en 2001) et autres institutions bourgeoises, et a tenté de participer aux dernières élections…

Face aux fausses promesses d’AMLO, le prolétariat n’a pas d’autre voie que celle de la lutte

Alors qu’AMLO, il y a quelques années, prétendait envoyer les institutions au diable, il a confirmé sa position de défenseur du capitalisme, et c’est afin de mieux le défendre, qu’il affirme qu’il est nécessaire de renforcer la démocratie, ses institutions et le gouvernement, parce que cela permet en fait de renforcer les instruments d’exploitation et de contrôle de la bourgeoisie. Quand il parle aujourd’hui de défense de l’économie nationale, il montre sa détermination à perpétuer le capitalisme et pour poursuivre cette tâche, il reprend, en les dépoussiérant un peu, les discours et les promesses que le PRI prononce depuis des années.

Lopez Obrador, avec son discours de gauche, promet une “quatrième transformation” qui n’est rien de plus que des illusions et des promesses derrière lesquelles se cache l’effort pour soutenir et maintenir le système capitaliste, cela derrière un rideau de fumée qui sème davantage de confusion parmi les travailleurs et les exploités.

Mais la confusion répandue parmi les prolétaires aujourd’hui ne signifie pas que leur capacité de réflexion et leur combativité ont été éliminées, bien que la bourgeoisie va tout faire pour que les illusions démocratiques et nationalistes restent dans les têtes et la conscience des ouvriers, nous savons que la crise économique mondiale va se charger de montrer que les discours et les promesses d’AMLO sont de purs mensonges, mais surtout qu’elle devra pousser les travailleurs à se battre, car tant que le capitalisme existera, que ce soit sous un gouvernement de gauche ou de droite, l’exploitation et la misère des prolétaires vont non seulement continuer mais ne peuvent que connaître une aggravation et les pousser vers la reprise de leur combat de classe pour se défendre. Le prolétariat n’a pas d’autre voie face à ce nouveau gouvernement que de retrouver le chemin de la lutte sur son terrain de classe.

D’après Revolucion Mundial, organe du CCI au Mexique), 20 juillet 2018

 

1 Les élections présidentielles ont lieu tous les six ans au Mexique (le président sortant n’a pas le droit de se représenter). En même temps, est procédé à l’élection des députés et des sénateurs, ainsi qu’au renouvellement d’une partie des gouverneurs à la tête des États fédéraux.

2 PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) : fraction au pouvoir presque sans interruption depuis la “révolution nationale” de 1910 ; PAN (Parti d’Action Nationale), de droite, partisan d’une alliance plus étroite avec les États-Unis ; PRD (Parti de la Révolution Démocratique) : scission “de gauche” du PRI mais largement discrédité par le pacte d’union nationale qu’il a signé avec le précédent gouvernement très impopulaire de Pena Nieto (comme le PAN) dès l’investiture de ce dernier.

3 Ce document rédigé par Lénine en mars 1919 a été adopté par le Premier Congrès de l’Internationale Communiste (IIIe Internationale). Nous l’avons republié dans le n° 100 de notre Revue Internationale (1er trimestre 2000) sous le titre : La démocratie bourgeoisie, c’est la dictature du capital.

4 EZLN : Armée zapatiste de libération nationale, animateurs d’une guérilla dirigée par le sous-commandant Marcos qui, après avoir tenté un soulèvement armé infructueux dans le Chiapas, au sud du pays, en 1994 au nom de la prétendue défense des droits des paysans locaux et de la cause indigène, a organisé une marche en 2001 pour signer un accord avec le gouvernement “paniste” de Fox signifiant son retour dans le cadre légal, institutionnel et parlementaire.

5 Ce mouvement est apparu au Mexique dans le cadre des élections de 2012. Il a été lancé par des étudiants d’universités privées, puis rejoint par des étudiants d’universités publiques. Se présentant comme un “mouvement citoyen”, il a revendiqué une “démocratisation des médias” en s’élevant contre la propagande d’Enrique Peña Nieto, candidat du PRI. MORENA est l’abréviation de Mouvement pour la Régénération Nationale, significatif de sa forte connotation patriotique qui montre à quel point il est éloigné des préoccupations et des intérêts de la classe ouvrière et s’identifie au contraire à ceux de la bourgeoisie.

6 Coordination Nationale des Travailleurs de l’Éducation : syndicat enseignant dont l’ex-secrétaire générale (mais aussi ancienne députée et sénatrice du PRI), Alba Esther Gordillo (emprisonnée entre 2013 et 2018 entre autres chefs d’inculpation pour “blanchiment d’argent sale”), a été désignée parmi les dix personnalités les plus corrompues du pays.

7 La remise en cause par Donald Trump et la renégociation en cours des accords de l’ALENA (traité de libre-échange nord-américain) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique en vigueur depuis 1994 implique notamment un énorme bras-de-fer engagé entre les États-Unis et le Mexique, en particulier dans le secteur agricole et l’automobile.

8 Par exemple, rappelons-nous que l’opération “mains propres” en Italie qui avait provoqué une crise politique très aiguë entre 1992 et 1994 n’a nullement mis fin à la corruption, mais l’a au contraire approfondie et généralisée. La lutte contre la corruption était aussi l’un des motifs pour lesquels Lula et Dilma Rousseff ont été portés au pouvoir au Brésil, et nous avons vu que ces mêmes personnages ont été plus tard impliquées dans les affaires de corruption.

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Situation internationale