Révolution communiste ou destruction de l’humanité : la responsabilité cruciale des organisations révolutionnaires

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Au printemps dernier, le CCI a tenu son 25econgrès international. Véritable assemblée générale, le congrès est un moment privilégié de la vie de notre organisation ; il est la plus haute expression du caractère centralisé et international du CCI. Le congrès permet à l’ensemble de notre organisation, comme un tout, de débattre, clarifier et s’orienter. Il constitue notre organe souverain. Comme tel il a pour tâches :

  1. d'élaborer les analyses et orientations générales de l'organisation, notamment en ce qui concerne la situation internationale ;
  2. d'examiner et faire le bilan des activités de l'organisation depuis le précédent congrès ;
  3. de définir ses perspectives de travail pour le futur.

Or, les organisations révolutionnaires n'existent pas pour elles-mêmes. Elles sont à la fois l’expression du combat historique du prolétariat et la partie la plus déterminée de ce même combat. C’est la classe ouvrière qui confie ses organisations aux révolutionnaires, pour qu’elles puissent jouer leur rôle : être un facteur actif dans le développement de la conscience et du combat prolétarien vers la révolution.

Il appartient ainsi aux révolutionnaires de rendre compte de leurs travaux à l'ensemble de la classe. En publiant une large partie des documents adoptés à notre dernier congrès, telle est la mission que se donne ce numéro de notre Revue Internationale.

La première tâche de ce congrès était de prendre la mesure de la gravité de la situation historique.

Comme l’indique le rapport sur la Lutte de classe, avec le Covid 19, le conflit en Ukraine et l’accroissement de l’économie de guerre partout, la crise économique et son inflation ravageuse, avec le réchauffement climatique et la dévastation de la nature, avec la montée du chacun pour soi, de l’irrationnel et de l’obscurantisme, la décomposition de tout le tissu social, les années 2020 ne voient pas seulement s’additionner les fléaux meurtriers ; tous ces fléaux convergent, se combinent et s’alimentent en une sorte "d’effet tourbillon". Cette dynamique catastrophique du capitalisme mondial signifie ainsi bien plus qu’une aggravation de la situation internationale. Elle met en jeu la survie même de l’Humanité.

L’effet "tourbillon" de la décomposition

Le 25e congrès international a adopté comme premier rapport une "Actualisation des thèses sur la décomposition".

Le CCI avait adopté en mai 1990 des thèses intitulées "La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste" qui présentaient notre analyse globale de la situation du monde au moment et à la suite de l'effondrement du bloc impérialiste de l'Est, fin 1989. L'idée centrale de ces thèses était que la décadence du mode de production capitaliste, qui avait débuté lors de la Première Guerre mondiale, était entrée dans une nouvelle phase de son évolution, celle dominée par la décomposition générale de la société. 27 ans plus tard, lors de son 22e congrès, en 2017, notre organisation avait estimé nécessaire de procéder à une première actualisation de ces thèses par l'adoption d'un texte intitulé "Rapport sur la décomposition aujourd’hui (Mai 2017)". Ce texte mettait en évidence que non seulement l'analyse adoptée en 1990 avait amplement été vérifiée par l'évolution de la situation, mais aussi que certains aspects avaient pris une importance nouvelle : l'explosion des flux de réfugiés fuyant les guerres, la famine, les persécutions, la montée du populisme xénophobe venant impacter de façon croissante la vie politique de la classe dominante…

Aujourd’hui, seulement 6 ans après, le CCI a estimé nécessaire de procéder à une nouvelle actualisation des textes de 1990 et de 2017. Pourquoi si vite ? Parce que nous assistons à une amplification spectaculaire des manifestations de cette décomposition générale de la société capitaliste.

Face à l’évidence des faits, la bourgeoisie elle-même est obligée de reconnaître cette plongée vertigineuse du capitalisme dans le chaos et le pourrissement. Notre rapport cite ainsi largement des textes destinés aux dirigeants politiques et économiques de la planète, tel le "Global Risks Report" (GRR) basé sur les analyses d'une multitude d'"experts" et qui, chaque année, est présenté au forum de Davos (World Economic Forum -WEF). Le CCI reprend ici à son compte une méthode du mouvement ouvrier consistant à s'appuyer sur les travaux des experts de la bourgeoisie pour faire ressortir les statistiques et les faits qui révèlent la réalité du monde capitaliste. On retrouve la même méthode dans des classiques du marxisme, comme La classe laborieuse en Angleterre de Engels ou Le Capital de Marx. Dans le GRR, on peut ainsi lire :"Les premières années de cette décennie ont annoncé une période particulièrement perturbée de l'histoire humaine. … COVID-19…guerre en Ukraine… crises alimentaires et énergétiques… inflation… affrontements géopolitiques et spectre de la guerre nucléaire… niveaux d'endettement insoutenables… déclin du développement humain… tous ces éléments convergent pour façonner une décennie unique, incertaine et troublée."

Les experts de la bourgeoisie mettent ici le doigt sur une dynamique qu'ils ne peuvent fondamentalement pas comprendre. Oui, en effet, "Tous ces éléments convergent pour façonner une décennie unique, incertaine et troublée." Mais ils ne peuvent que s’arrêter à ce constat. Ils qualifient d’ailleurs cette dynamique de "polycrises", comme s’il s’agissait de crises différentes qui ne font que s’additionner. En réalité, et seule notre théorie de la décomposition permet de le comprendre, derrière cette explosion des pires fléaux du capitalisme se cache une seule et même dynamique : le pourrissement sur pied de ce système décadent. Le mode de production capitaliste n’a plus aucune perspective à offrir, et compte-tenu de l’incapacité du prolétariat jusqu’à aujourd’hui développer son projet révolutionnaire, c’est toute l’humanité qui plonge dans le no futur et ses conséquences : irrationalité, repli sur soi, atomisation… C’est donc dans cette absence de perspective que se trouve enfouie la racine la plus profonde de la putréfaction de la société, sous tous ses plans.

Même dans le camp prolétarien, il y a une tendance à avancer une cause spécifique et isolée face à chacune des manifestations catastrophiques de l'histoire présente ; à ne pas voir la cohérence de l’ensemble du processus en cours. Le danger est alors grand de :

  • se retrouver déboussolé, perdu, balloté par les événements qui s’enchaînent ;
  • se focaliser sur un seul aspect, aussi spectaculaire et dévastateur soit-il (comme la guerre en Ukraine par exemple), et alors tomber dans une espèce de catastrophisme immédiatiste ("Vite, il faut absolument agir parce que la troisième guerre mondiale est en train d’éclater") ;
  • sous-estimer le danger, en ne comprenant pas que, justement, la dynamique globale est un engrenage où s’imbriquent, s’enchaînent et se multiplient tous les rouages, toutes les crises.

Il nous faut nous attarder un peu sur ce risque de sous-estimer le danger de la situation historique de décomposition. À première vue, en hurlant à l’éclatement de la troisième guerre mondiale, on se dit qu’on prévoit le pire. En réalité, et la guerre en Ukraine le confirme à nouveau, le processus réel qui peut mener à la barbarie généralisée, voire à la destruction de l’humanité, est une combinaison de facteurs : la guerre qui se répand à travers une multiplication des conflits (Moyen-Orient, Proche-Orient, les Balkans, l’Est de l’Europe, etc.) de plus en plus imprévisibles et irrationnels, le climat qui se réchauffe avec son lot de catastrophes, le gangstérisme et le no futur qui gangrènent des partie de plus en plus larges de la population mondiale,… ce processus de pourrissement est d’autant plus dangereux qu’il est comme insaisissable, sournois, qu’il s’insinue progressivement dans tous les pores de la société.

Et parmi les différents facteurs qui alimentent la plongée dans la décomposition, la guerre (et le développement généralisé du militarisme) en constitue le facteur central, en tant qu'acte voulu et délibéré de la classe dominante.

C’est pourquoi la situation impérialiste a constitué le second rapport débattu à notre congrès : "La phase de décomposition accentue en particulier un des aspects les plus pernicieux de la guerre en décadence : son irrationalité. Dès lors, les effets du militarisme deviennent toujours plus imprédictibles et désastreux. Nos matérialistes vulgaires ne comprennent pas cet aspect et nous objectent que les guerres ont toujours une motivation économique, et donc une rationalité. Ils ne voient pas que les guerres actuelles ont fondamentalement des motivations non pas économiques mais géostratégiques, et même que ces dernières n’atteignent plus leurs objectifs de départ, mais aboutissent à un résultat opposé. (…) La guerre en Ukraine en est une confirmation exemplaire : quels que soient les objectifs géostratégiques des impérialismes russes ou américains, le résultat sera un pays en ruine (l’Ukraine), un pays ruiné économiquement et militairement (la Russie), une situation impérialiste encore plus tendue et chaotique de l’Europe à l’Asie centrale et enfin des millions de réfugiés en Europe."

Dans l’organisation, quelques camarades ont un désaccord très important avec cette analyse de la dynamique impérialiste actuelle. Pour eux, la guerre en Ukraine ne concrétise pas seulement une tendance à la bipolarisation du monde. Autour de la Chine d’un côté et des États-Unis de l’autre, seraient en train de se dessiner deux camps de plus en plus clairement définis, deux camps qui, à terme, pourraient se constituer en blocs et s’affronter dans une troisième guerre mondiale.

Le congrès a constitué une nouvelle occasion de leur répondre : "Les conséquences du conflit en Ukraine ne mènent nullement à une "rationalisation" des tensions à travers un alignement "bipolaire" des impérialismes derrière deux "parrains" dominants, mais au contraire à l’explosion d’une multiplicité d’ambitions impérialistes, qui ne se limitent pas à celles des impérialismes majeurs, ou à l’Europe de l’Est et l’Asie Centrale, ce qui accentue le caractère chaotique et irrationnel des confrontations."

Pour être à la hauteur de leurs responsabilités et identifier l’ensemble des dangers qui planent au-dessus de l’humanité, et tout particulièrement de la classe ouvrière, les révolutionnaires doivent comprendre la cohérence de l’ensemble de la situation et sa réelle gravité. Notre rapport montre que seule la méthode marxiste et son matérialisme permettent une telle compréhension, mais un matérialisme qui n’est pas vulgaire, un matérialisme dialectique et historique capable d'embrasser l’ensemble des facteurs dans leur relation et leur mouvement, un matérialisme qui intègre la force de la pensée dans sa relation et son influence à l’ensemble du monde matériel parce que la pensée est l'une des forces motrices de l’Histoire. Notre rapport fait ressortir quatre points centraux qui appartiennent à cette méthode :

1. La transformation de la quantité en qualité

Appliquée à la situation historique ouverte en 1989/90, elle se traduit de la sorte : des manifestations de décomposition pouvaient exister dans la décadence du capitalisme mais, aujourd'hui, l'accumulation de ces manifestations fait la preuve d'une transformation-rupture dans la vie de la société, signant l'entrée dans une nouvelle époque de la décadence capitaliste où la décomposition devient l'élément déterminant.

2. Le tout n'est pas la simple somme des parties

C'est un des phénomènes majeurs de la situation présente. Les différentes manifestations de la décomposition qui, au début, pouvaient sembler indépendantes mais dont l'accumulation indiquait déjà que nous étions entrés dans une nouvelle époque de la décadence capitaliste, se répercutent maintenant de façon croissante les unes sur les autres dans une sorte de "réaction en chaîne qui s'amplifie de plus en plus", de "tourbillon" qui imprime à l'histoire l'accélération dont nous sommes les témoins. Ces effets cumulés dépassent ainsi désormais de très loin leur simple addition.

3. L'approche historique des événements présents 

Dans cette approche historique, il s'agit de rendre compte du fait que les réalités qu'on examine ne sont pas des choses statiques, intangibles, ayant existé de tout temps mais correspondent à des processus en constante évolution avec des éléments de continuité mais aussi, et surtout, de transformation et même de rupture.

4. L'importance du futur dans la vie des sociétés humaines 

La dialectique marxiste attribue au futur une place fondamentale dans l'évolution et le mouvement de la société. Des trois moments d'un processus historique, le passé, le présent, le futur, c'est ce dernier qui constitue le facteur fondamental de sa dynamique. Et c'est justement parce que la société actuelle est privée de cet élément fondamental, le futur, la perspective (ce qui est ressenti par de plus en plus de monde, notamment dans la jeunesse), une perspective que seul le prolétariat peut lui offrir, qu'elle s'enfonce dans le désespoir et qu'elle pourrit sur pieds.

C’est cette méthode qui permet à notre résolution sur la situation internationale d’élever notre analyse de l’abstrait au concret : "…nous assistons aujourd'hui à cet "effet tourbillon" où toutes les différentes expressions d'une société en décomposition interagissent entre elles et accélèrent la descente vers la barbarie. Ainsi, la crise économique a été de façon manifeste aggravée par la pandémie et les lock-downs, la guerre en Ukraine, et le coût croissant des désastres écologiques ; pendant ce temps, la guerre en Ukraine aura de graves implications au niveau écologique et dans le monde entier ; la compétition pour des ressources naturelles qui s'amenuisent exacerbera encore plus les rivalités militaires et les révoltes sociales."

Le retour de la classe ouvrière en lutte

De l’autre côté de ce pôle de destruction se trouve le pôle de la perspective révolutionnaire du prolétariat.

Les derniers mois qui se sont écoulés montrent que le prolétariat non seulement n’est pas vaincu mais qu’il commence même à redresser la tête, à retrouver le chemin de la lutte. Dès l’été 2022, le CCI a su reconnaitre dans les grèves au Royaume-Uni un changement dans la situation de la classe ouvrière. Dans notre tract international publié le 31 août, "La bourgeoisie impose de nouveaux sacrifices, la classe ouvrière répond par la lutte", nous écrivions ainsi : ""Enoughisenough", "trop c'est trop". Voilà le cri qui s’est propagé d’écho en écho, de grève en grève, ces dernières semaines au Royaume-Uni. Ce mouvement massif baptisé "L’été de la colère" (…) implique chaque jour des travailleurs dans plus en plus de secteurs (…). Il faut remonter aux immenses grèves de 1979 pour trouver un mouvement plus important et massif. Un mouvement d'une telle ampleur dans un pays aussi important que le Royaume-Uni n'est pas un événement "local". C'est un événement de portée internationale, un message aux exploités de tous les pays. (…) le retour des grèves massives au Royaume-Uni marque le retour de la combativité du prolétariat mondial".

Théoriquement armé pour comprendre les grèves et les manifestations qui ont émergé dans de nombreux pays, le CCI a pu intervenir, à la hauteur de ses forces, en diffusant huit tracts différents, afin de suivre l’évolution du mouvement et de la réflexion de la classe ouvrière. Tous ces tracts ont en commun de souligner :

  • le retour de la combativité ouvrière,
  • la dimension historique et internationale de la dynamique,
  • le sentiment croissant dans les rangs ouvriers d’être tous "dans le même bateau", terreau d’une reconquête de l’identité de classe,
  • la nécessité de prendre les luttes en mains et, pour ce faire, de se réapproprier les leçons des luttes passées.

Là aussi, comme pour la guerre en Ukraine, un désaccord et un débat existe au sein de l’organisation. Les mêmes camarades qui croient voir dans la guerre en Ukraine un pas vers la constitution des blocs et la troisième guerre mondiale, avancent l’idée que les luttes et la combativité ouvrières actuelles ne constituent pas de rupture dans une dynamique négative depuis les années 1980s avec une longue série de défaites qui ne sont pas définitives mais ont conduit à une faiblesse particulièrement grave surtout au niveau de la conscience. Dans cette vision, "dans un monde capitaliste qui, plus que jamais depuis 1989, s'achemine de façon chaotique et "naturelle" vers la guerre, la réponse du prolétariat au niveau politique reste très en deçà de ce que la situation exige de lui" (un des amendements des camarades, rejeté par le congrès, à la résolution sur la situation internationale). Pour eux, la situation actuelle, sans être identique (cf. cours historique), rappelle celle des années 1930, avec un prolétariat combatif dans beaucoup de pays centraux mais quand même incapable d’éviter la guerre. "(…), pour l'instant, le développement nécessaire d'assemblées de masse et d'une véritable culture du débat n'a pas encore eu lieu. Pas plus que l'émergence d'une nouvelle génération de militants prolétariens politisés." (ibid.) Un autre argument est avancé pour expliquer l’ampleur des mouvements sociaux et la prolifération des grèves dans de très nombreux pays : le manque de main d’œuvre dans beaucoup de secteurs et le besoin de faire tourner à plein l’économie de guerre rendent la situation favorable pour la classe ouvrière pour réclamer une hausse des salaires. Pour le congrès, la réalité qui se développe sous nos yeux, à savoir la vague de paupérisation en cours, avec des prix qui flambent tandis que les salaires stagnent et que les attaques gouvernementales pleuvent, apporte un démenti à cette théorie.

Pour les camarades, les tracts qu’a diffusé le CCI, environ 150 000, dans les différents mouvements sociaux ces derniers mois, ne correspondent pas aux besoins de la situation. En cohérence avec leur analyse d’un prolétariat presque vaincu et d’une dynamique vers la constitution de deux blocs et la guerre mondiale, la première tâche des révolutionnaires n’est pas l’intervention mais l’implication dans l'approfondissement théorique.

Le congrès tire au contraire un bilan très positif de l'intervention internationale de l’organisation dans les luttes. Le CCI savait qu'il n'influencerait pas l’ensemble de la classe et du mouvement, les organisations révolutionnaires ne peuvent avoir un tel impact dans la période historique actuelle ; ce rôle d’orienter les masses n’est possible seulement quand la classe a développé sa conscience et son combat historique à un niveau bien supérieur. Cette intervention s’adressait à une partie de la classe ouvrière, la minorité qui est aujourd’hui en recherche des positions de classe. Le nombre significatif de discussions que la distribution de ces tracts dans les cortèges a provoquées, les courriers reçus, les nouvelles venues à nos différentes réunions publiques montrent que notre intervention a joué son rôle : stimuler la réflexion d'une partie des minorités, provoquer le débat et inciter au regroupement des forces révolutionnaires.

Derrière la reconnaissance immédiate de la signification historique du retour de la lutte de classe au Royaume-Uni et de ses implications pour notre intervention dans la lutte, il y a la même méthode qui nous a permis d’appréhender la nouveauté dans l’accélération actuelle de la décomposition, avec son "effet tourbillon" : la transformation de la quantité en qualité, l’approche historique… mais l’une des facettes de cette méthode a ici une importance toute particulière : l’approche de l’événement par sa dimension internationale.

C’est déjà cette prise en compte de la dimension forcément internationale de la lutte de classe qui, en 1968, avait permis à ceux qui allaient fonder le CCI d’appréhender immédiatement le sens réel et profond des événements de Mai. Alors que tout le milieu politique prolétarien d’alors n’y voyait qu’une révolte estudiantine, et prétendait qu’il n’y avait "rien de nouveau sous le soleil", notre camarade Marc Chirik et les militants qui commençaient à s’agréger ont vu que ce mouvement annonçait la fin de la contre-révolution et l’ouverture d’une nouvelle période de lutte de classe à l’échelle internationale.

Voilà pourquoi le point 8 de la résolution internationale que nous avons adoptée, explicitement nommé "La rupture avec 30 ans de recul et de désorientation", affirme : "La reprise de la combativité ouvrière dans un certain nombre de pays est un événement historique majeur qui ne résulte pas seulement de circonstances locales et ne peut s'expliquer par des conditions purement nationales.(…) Le fait que les luttes actuelles aient été initiées par une fraction du prolétariat qui a le plus souffert du recul général de la lutte de classe depuis la fin des années 80 est profondément significatif : de même que la défaite en Grande-Bretagne en 1985 annonçait le recul général de la fin des années 80, le retour des grèves et de la combativité ouvrière en Grande-Bretagne révèle l'existence d'un courant profond au sein du prolétariat du monde entier."

En réalité, nous nous étions préparés à cette éventualité dès le début de l’année 2022 ! En janvier, nous avons publié un tract international qui annonçait "Vers une dégradation brutale des conditions de vie et de travail". En nous appuyant sur les indices de développement de la lutte qui commençait à poindre, nous annoncions la possibilité d’une riposte de notre classe. Le retour de l’inflation constituait en effet un terreau fertile à la combativité ouvrière.

Un mois après, l’éclatement de la guerre en Ukraine aggravait encore considérablement les effets de la crise économique, en faisant exploser les prix de l’énergie et de l’alimentation.

Conscient des difficultés profondes de notre classe, mais aussi connaissant l’histoire des luttes, le CCI savait qu’il n’y aurait pas de réaction directe et d’ampleur de notre classe face à la barbarie guerrière, mais qu’il y avait par contre la possibilité d’une réaction vis-à-vis des effets de la guerre à "l’arrière", en Europe et aux Etats-Unis[1] : des grèves face aux sacrifices demandés au nom de l’économie de guerre. Et c’est ce qui s’est effectivement produit.

Sur ces fondements théoriques et historiques, le CCI ne s’est pas illusionné quant à la possibilité d’une réaction de la classe face à la guerre, il n’a pas cru voir partout des comités internationalistes fleurir, il a encore moins cherché à en créer artificiellement. Notre réponse a, avant tout, été d’essayer de défendre le plus fermement possible la tradition internationaliste de la Gauche Communiste en appelant toutes les forces du milieu politique prolétarien à se regrouper autour d’une déclaration commune. Si une grande partie du milieu a ignoré ou même rejeté[2] notre appel, trois groupes (Internationalist Voice, Istituo Onorato Damen et Internationalist Communist Perspective) ont répondu présent pour maintenir vivante la méthode de lutte et de regroupement des forces internationales qu’avaient initiée les conférences de Zimmerwald et de Kienthal, en septembre 1915 et avril 1916 face à la Première guerre mondiale[3].

Les villages de Zimmerwald et de Kienthal, en Suisse, sont devenus célèbres en tant que lieux de rencontre des socialistes des deux camps lors de la Première Guerre mondiale, afin d’entamer une lutte internationale pour mettre fin à la boucherie et dénoncer les dirigeants patriotes des partis sociaux-démocrates. C’est lors de ces réunions que les bolcheviks, soutenus par la Gauche de Brême et la Gauche Hollandaise, ont mis en avant les principes essentiels de l’internationalisme contre la guerre impérialiste qui sont toujours valables aujourd’hui : aucun soutien à l’un ou l’autre des camps impérialistes, le rejet de toutes les illusions pacifistes, et la reconnaissance que seules la classe ouvrière et sa lutte révolutionnaire peuvent mettre fin au système qui est basé sur l’exploitation de la force de travail et qui en permanence produit la guerre impérialiste. Aujourd’hui, face à l’accélération du conflit impérialiste en Europe, il est du devoir des organisations politiques basées sur l’héritage de la Gauche Communiste de continuer à brandir la bannière d’un internationalisme prolétarien cohérent et de fournir un point de référence à ceux qui défendent les principes de la classe ouvrière. Tel est, du moins, le choix des organisations et groupes de la Gauche Communiste qui ont décidé de publier cette déclaration commune afin de diffuser le plus largement possible les principes internationalistes qui ont été forgés contre la barbarie de la guerre mondiale.

Cette façon de regrouper les forces révolutionnaires autour des principes fondamentaux de la gauche communiste est une leçon historique pour l’avenir. Zimmerwald hier, la déclaration commune aujourd’hui sont des petites pierres blanches qui indiqueront le chemin à suivre demain.

La responsabilité des révolutionnaires

Les débats préparatoires et le congrès lui-même ont eu à cœur de se pencher sur la question essentielle de la construction de l’organisation. S’il s’agit, à l’évidence, de la dimension centrale des activités du CCI, cette préoccupation pour l’avenir dépasse largement notre seule organisation.

"Face à l'affrontement croissant des deux pôles de l'alternative - destruction de l'humanité ou révolution communiste - les organisations révolutionnaires de la gauche communiste, et le CCI en particulier, ont un rôle irremplaçable à jouer dans le développement de la conscience de classe, et doivent consacrer leur énergie au travail permanent d'approfondissement théorique, à proposer une analyse claire de la situation mondiale, et à intervenir dans les luttes de notre classe pour défendre la nécessité de l'autonomie, de l'auto-organisation et de l'unification de la classe, et du développement de la perspective révolutionnaire. Ce travail ne peut être réalisé que sur la base d'un patient travail de construction de l'organisation, jetant les bases du parti mondial de demain. Toutes ces tâches exigent une lutte militante contre toutes les influences de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise dans le milieu de la gauche communiste et du CCI lui-même. Dans la conjoncture actuelle, les groupes de la gauche communiste sont confrontés au danger d'une véritable crise : à quelques exceptions près, ils ont été incapables de s'unir pour défendre l'internationalisme face à la guerre impérialiste en Ukraine et sont de plus en plus ouverts à la pénétration de l'opportunisme et du parasitisme. Une adhésion rigoureuse à la méthode marxiste et aux principes prolétariens constitue la seule réponse à ces dangers." (point 9 de la résolution sur la situation internationale).

Pour qu’à terme la révolution soit possible, le prolétariat devra avoir entre les mains l’arme du Parti. C’est cette construction future du Parti qu’il s’agit dès aujourd’hui de préparer. Autrement dit, une minorité de révolutionnaires organisés porte sur ses épaules la responsabilité de faire vivre les organisations actuelles, de faire vivre les principes historiques du mouvement ouvrier et particulièrement de la Gauche Communiste, de transmettre ces principes et ces positions à la nouvelle génération qui va peu à peu rejoindre le camp révolutionnaire.

Tout esprit de concurrence, tout opportunisme, toute concession à l’idéologie bourgeoise et au parasitisme au sein du milieu politique prolétarien sont autant de coups de poignards plantés dans le dos de la révolution. Dans le contexte très difficile de l’accélération de la décomposition, qui déboussole, qui pousse au chacun pour soi, qui mine la confiance dans la capacité de la classe et ses minorités à s’organiser et à s’unir, il est de la responsabilité des révolutionnaires de ne pas céder et de continuer à porter haut l’étendard des principes de la Gauche Communiste.

Les organisations révolutionnaires doivent relever un défi immense : être capables de transmettre l’expérience accumulée par la génération qui a émergé de la vague de Mai 68.

Depuis la fin des années 1960, soit durant presque soixante ans, le capitalisme mondial décadent s’est enfoncé lentement dans une crise économique sans fin et une barbarie croissante. Si de 1968 au milieu des années 1980, le prolétariat a mené toute une série de luttes et accumulé une grande expérience, notamment dans sa confrontation au syndicat, la lutte de classe a fortement reculé à partir de 1985/1986 et s’est presque éteinte jusqu’à aujourd’hui. Dans ce contexte très difficile, très peu de forces militantes ont rejoint les organisations révolutionnaires. C’est toute une génération qui, sous le coup de la propagande mensongère de "la mort du communisme" en 1989/1990, a été perdue. Depuis, avec le développement de la décomposition qui attaque de façon sournoise la conviction militante en favorisant le no futur, l’individualisme, la perte de confiance dans le collectif organisé et dans le combat historique de la classe ouvrière, de nombreuses forces militantes ont peu à peu abandonné le combat et disparu.

Alors oui, aujourd’hui l’avenir de l’humanité repose sur un nombre d’épaules très restreint et éparpillé à travers le monde. Oui, l’état désastreux du milieu politique prolétarien, gangréné par l’esprit de concurrence et l’opportunisme, rend les chances de réussites de la révolution encore plus faibles. Et oui, justement, le rôle des organisations révolutionnaires en général, et du CCI en particulier, est encore plus vitale. Transmettre, aux nouvelles générations de militants révolutionnaires qui commencent tout doucement à arriver, les leçons de notre histoire et des organisations pleines du souffle révolutionnaire des générations militantes du passé est la clef de l’avenir.

CCI, le 11 juin 2023


[1]Notre rapport sur la lutte de classe et le débat au congrès ont une nouvelle fois rappelé le rôle crucial du prolétariat des pays occidentaux qui, par son histoire et son expérience, aura la responsabilité de montrer au prolétariat mondial la voie vers la révolution. Notre rapport rappel d’ailleurs amplement notre position sur "la critique du maillon faible". C’est aussi cette approche qui nous a permis d’être conscients de l’hétérogénéité du prolétariat selon les aires de la planète, de l’immense faiblesse du prolétariat des pays de l’Est et d’anticiper la possibilité de conflits dans la région des Balkans. Ainsi, dès ce printemps, notre rapport parvenait à tirer les leçons de la guerre en Ukraine et prévoir que : "L’incapacité de la classe ouvrière de ce pays à s’opposer à la guerre et à son embrigadement, incapacité qui a ouvert la possibilité de cette boucherie impérialiste, indique à quel point la barbarie et la pourriture capitalistes gagnent du terrain sur des parties de plus en plus larges du globe. Après l’Afrique, le Proche-Orient et l’Asie centrale, c’est autour d’une partie de l’Europe centrale d’être menacée par le risque de plonger à terme dans le chaos impérialiste ; l’Ukraine a montré qu’il y a là, dans certains pays satellites de l’ex-URSS, en Biélorussie, en Moldavie, en ex-Yougoslavie, un prolétariat très affaibli par des décennies d’exploitation forcenée par le stalinisme au nom du Communisme, le poids des illusions démocratiques et gangrené par le nationalisme pour que la guerre puisse faire rage. Au Kosovo, en Serbie et au Monténégro, les tensions montent effectivement."

[2] La TCI a ainsi préféré se compromettre dans l’aventure des No war but the class war.  Lire notre article "Un comité qui entraîne les participants dans l’impasse"

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25e congrès international du CCI