Dans le milieu anarchiste actuel, en France et en Russie notamment, des débats se développent entre deux conceptions opposées où une certaine frange cherche à se démarquer de l’approche nationaliste contenue dans la défense du régionalisme, de “l’ethno-identité” et des luttes de libération nationale, questions qui sont le plus souvent des caractéristiques et des faiblesses de l’ensemble de ce milieu. Tout particulièrement, Le cours catastrophique de la société capitaliste pousse nécessairement tous ceux qui désirent ardemment la révolution sociale à examiner sérieusement la question des perspectives pour le prolétariat. Celles-ci s’ouvrent en terme de développement de la lutte de la classe ouvrière mais aussi, parce que c’est une donnée de plus en plus lourde et destructrice de la situation dans laquelle le capitalisme décadent évolue, en terme de nécessité de faire face au développement de la guerre impérialiste qui fait rage quasiment sur tous les continents.
Pour le prolétariat, face aux guerres impérialistes, l’attitude qui est la seule conforme à ses intérêts est celle qui consiste en premier lieu à rejeter toute participation à l’un ou l’autre des camps en présence et ensuite à dénoncer toutes les forces bourgeoises qui appellent les prolétaires, sous quelque prétexte que ce soit, à donner leur vie pour un de ces camps capitalistes. Dans ce contexte de la guerre impérialiste, la classe ouvrière doit mettre en avant la seule perspective possible : le développement de sa lutte la plus consciente et la plus intransigeante en vue du renversement du capitalisme. En ce sens, la question de l’internationalisme est et constitue le critère décisif de l’appartenance d’une organisation ou d’un courant, etc., au camp du prolétariat.
Il se fonde sur les conditions universelles qui lui sont imposées par le capitalisme au niveau mondial c’est-à-dire l’exploitation la pire possible de sa force de travail, dans tous les pays et sur tous les continents. Et c’est au nom de cet internationalisme qu’est née, du mouvement ouvrier lui-même, la Première Internationale. L’internationalisme a pour point de référence que les conditions de l’émancipation du prolétariat sont internationales : par-delà les frontières et les fronts militaires, les “races” et les cultures, le prolétariat trouve son unité dans la lutte commune contre ses conditions d’exploitation et dans la communauté d’intérêt pour l’abolition du salariat et pour le communisme. C’est ce qui fonde sa nature de classe
Pour l’anarchisme, l’internationalisme, fait plus partie de ces “principes” abstraits dans lesquels il recueille son inspiration générale et éternelle, comme l’anti-autoritarisme, la liberté, le rejet de tout pouvoir, l’anti-étatisme, etc., plutôt que d’une conception claire et établie que cet internationalisme constitue une frontière de classe inaltérable qui délimite le camp du capital et du prolétariat. Cette difficulté intrinsèque de méthode a fait que l’histoire de l’anarchisme a été traversée par des oscillations permanentes, tout particulièrement face à la question de la guerre, entre des prises de positions internationalistes décisives et des positions pacifistes humanistes stériles ou carrément ouvertement bellicistes.
Dans cette série d’articles, nous examinerons comment, à l’époque où est posé à l’humanité l’alternative “socialisme ou destruction de l’humanité’, l’anarchisme a pris position face au test décisif de la confrontation à la guerre impérialiste au cours de l’enfoncement du capitalisme dans sa barbarie autodestructrice de sa décadence, notamment dans le paroxysme des guerres mondiales.
La trahison de l’internationalisme par la social-démocratie et l’anarchisme en 1914
L’éclatement de la Première Guerre mondiale voit l’effondrement honteux de l’Internationale Socialiste, dont la grande majorité de ses partis se soumet au capital, déclare l’Union sacrée avec chaque bourgeoisie nationale respective et pourvoit à la mobilisation du prolétariat dans la guerre impérialiste. De même, les principales composantes du mouvement anarchiste se muent en va-t’en-guerre pour le profit de l’Etat bourgeois. Kropotkine, Tcherkesoff et Jean Grave se font les défenseurs les plus acharnés de la France : “Ne laissez pas ces atroces conquérants de nouveau écraser la civilisation latine et le peuple français… Ne les laissez pas imposer à l’Europe un siècle de militarisme” (1).
C’est au nom de la défense de la démocratie contre le militarisme prussien qu’ils soutiennent l’Union sacrée : “L’agression allemande était une menace – mise à exécution – non seulement contre nos espoirs d’émancipation mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi nous, anarchistes, nous, antimilitaristes, nous ennemis de la guerre, nous partisans passionnés de la paix et de la fraternité entre les peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population” (2). En France, la CGT anarcho-syndicaliste jette aux orties ses propres résolutions qui lui fixaient le devoir, en cas de guerre, de faire triompher la grève générale, et se transforme en pourvoyeur hystérique de chair à canon pour la boucherie impérialiste : “contre le droit du poing, contre le militarisme germanique, il faut sauver la tradition démocratique et révolutionnaire de la France.” “Partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française” (3). En Italie, des groupes anarchistes et anarcho-syndicalistes lancent des “fasci’ “contre la barbarie, le militarisme allemand et la perfide Autriche catholique et romaine”.
Pourtant, cette convergence de la majorité de la social-démocratie et de l’anarchisme en faveur du soutien à la guerre impérialiste et de l’Etat bourgeois relève de dynamiques fondamentalement différentes.
La position de la Social-démocratie en 1914 face à la guerre constitue une trahison du marxisme, la théorie du prolétariat international et révolutionnaire et de son principe fondamental que les prolétaires n’ont pas de patrie. Par contre, le ralliement à la guerre impérialiste et à la bourgeoisie de la plupart des dirigeants anarchistes internationaux lors de la Première Guerre mondiale ne constitue pas un faux pas mais l’aboutissement logique de leur anarchisme, conformément à leurs positions politiques essentielles.
Ainsi, en 1914, c’est au nom de l’antiautoritarisme, parce qu’il est inadmissible “qu’un pays soit violenté par un autre” (4) que Kropotkine justifie sa position chauvine en faveur de la France. En fondant leur internationalisme sur “l’autodétermination” et “le droit absolu à tout individu, toute association, toute commune, toute province, toute région, toute nation de disposer d’eux mêmes, de s’associer ou de ne point s’associer, de s’allier avec qui ils voudront et de rompre leurs alliances” (5) les anarchistes épousent les divisions que le capitalisme impose au prolétariat. Au fond, cette position chauvine prend racine dans le fédéralisme qui se trouve à la base même de toute la conception anarchiste. En admettant la nation comme un “phénomène naturel”, “le droit de toute nation à l’existence et au libre développement”, l’anarchisme, jugeant que le seul danger dans “l’existence des nations c’est leur propension à céder au “nationalisme” instillé par la classe dominante pour séparer les peuples les uns des autres”, est naturellement amené, dans toute guerre impérialiste, à opérer une distinction entre “agresseurs/agressés” ou “oppresseurs/opprimés”, etc., et donc à opter pour la défense du plus faible, du droit bafoué, etc. Cette tentative de baser le refus de la guerre sur autre chose que les positions de classe du prolétariat laisse toute latitude pour justifier le soutien en faveur de l’un ou de l’autre belligérant, c’est-à-dire, concrètement, à choisir un camp impérialiste contre un autre.
La fidélité aux principes internationalistes affermie par le mouvement de Zimmerwald et le développement de la lutte des classes
Pourtant, certains anarchistes parviennent à affirmer une position réellement internationaliste. Une minorité de 35 militants libertaires (dont A. Berkman, E. Goldmann, E. Malatesta, D. Nieuwenhuis) publie un Manifeste contre la guerre (février 1915). “Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités de tel ou tel gouvernement. Il n’y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives. (…) Aucun des belligérants n’a le droit de se réclamer de la civilisation, comme aucun n’a le droit de se déclarer en état de légitime défense. (…) Quelle que soit la forme qu’il revête, l’Etat n’est que l’oppression organisée au profit d’une minorité de privilégiés. Le conflit actuel illustre cela de façon frappante : toutes les formes de l’Etat se trouvent engagées dans la guerre présente : l’absolutisme avec la Russie, l’absolutisme mitigé de parlementarisme avec l’Allemagne, l’Etat régnant sur des peuples de races bien différentes avec l’Autriche, le régime démocratique constitutionnel avec l’Angleterre, et le régime démocratique républicain avec la France. (…) Le rôle des anarchistes, quels que soient l’endroit ou la situation dans lesquels ils se trouvent, dans la tragédie actuelle, est de continuer à proclamer qu’il n’y a qu’une seule guerre de libération : celle qui, dans tous les pays, est menée par les opprimés contre les oppresseurs, par les exploités contre les exploiteurs” (6). La capacité à se maintenir sur des positions de classe est plus nette parmi les organisations prolétariennes de masse qui, en réaction à l’abandon progressif de toute perspective révolutionnaire par la social-démocratie avant-guerre, s’étaient tournées vers le syndicalisme révolutionnaire. En Espagne, A. Lorenzo, ancien militant de la Première Internationale et fondateur de la CNT, dénonce immédiatement la trahison de la social-démocratie allemande, de la CGT française et des Trade Unions anglais pour “avoir sacrifié leurs idéaux sur l’autel de leurs patries respectives, en niant le caractère fondamentalement international du problème social”. En novembre 1914, un autre Manifeste signé par des groupes anarchistes, des syndicats et des sociétés ouvrières de toute l’Espagne développe les mêmes idées : dénonciation de la guerre, dénonciation des deux gangs rivaux, nécessité d’une paix qui “ne pourra être garantie que par la révolution sociale” (7). La réaction est plus faible parmi les anarcho-syndicalistes plus lourdement handicapés par le poids plus important de l’idéologie anarchiste. Dès la trahison de la CGT, une minorité opposée à la guerre se rassemble dans le petit groupe de la Vie ouvrière de Monatte et Rosmer (8).
Ecartelée, la nébuleuse anarchiste se scinde entre anarcho-patriotes et internationalistes. Après 1915, la reprise des luttes par le prolétariat et le retentissement du mot d’ordre de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, lancé par les conférences des socialistes opposés à la guerre à Zimmerwald et Kienthal, va permettre aux anarchistes d’ancrer leur opposition à la guerre dans la lutte des classes.
En Hongrie après 1914, ce sont des militants anarchistes qui prennent la tête du mouvement contre la guerre impérialiste. Parmi eux, Ilona Duczynska et Tivadar Lukacs introduisent et font connaître en Hongrie le Manifeste de Zimmerwald. Sous l’impulsion de la conférence internationaliste, le Cercle Galilée, fondé en 1908, et composé d’un mélange d’anarchistes, de socialistes exclus de la social-démocratie, de pacifistes, par un phénomène de décantation, se radicalise. Il passe de l’antimilitarisme et de l’anticléricalisme au socialisme, d’une activité de cercle de discussion à une activité de propagande plus déterminée contre la guerre et d’intervention active dans les luttes ouvrières en pleine fermentation. Ses tracts défaitistes sont signés “Groupe des socialistes hongrois affiliés à Zimmerwald”.
En Espagne, la lutte contre la guerre liée au soutien enthousiaste aux luttes revendicatives qui se multiplient depuis fin 1915 forme l’activité centrale de la CNT. Elle manifeste une claire volonté de discussion et une grande ouverture face aux positions des Conférences de Zimmerwald et de Kienthal qui sont saluées avec enthousiasme. Elle discute et collabore avec les groupes socialistes minoritaires qui, en Espagne, s’opposent à la guerre. Il y a un grand effort de réflexion pour comprendre les causes de la guerre et les moyens de lutter contre celle-ci. Elle soutient les positions de la Gauche de Zimmerwald et signale vouloir avec “tous les travailleurs, que la fin de la guerre soit imposée par le soulèvement du prolétariat des pays en guerre” (9).
Octobre 1917, fanal de la Révolution
L’éclatement de la Révolution en Russie soulève un énorme enthousiasme. Le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière et l’insurrection victorieuse d’Octobre 1917 entraînent les courants prolétariens de l’anarchisme à se placer explicitement dans leur sillage. L’apport le plus fructueux des anarchistes au processus révolutionnaire s’est concrétisé par leur collaboration avec les bolcheviks. Internationalement, la proximité politique et la convergence de vues des milieux anarchistes internationalistes avec le communisme et les bolcheviks se renforcent encore.
Au sein de la CNT, Octobre est vu comme un véritable triomphe du prolétariat. Tierra y Libertad considère que “les idées anarchistes ont triomphé” (10) et que le régime bolchevique est “guidé par l’esprit anarchiste du maximalisme” (11). Solidaridad obrera affirme que “les Russes nous montrent le chemin à suivre.” Le Manifeste de la CNT lance : “Regardons la Russie, regardons l’Allemagne. Imitons ces champions de la Révolution prolétarienne.”
Parmi les militants anarchistes hongrois, Octobre 1917 détermine une action contre la guerre encore plus nettement orientée vers la révolution. Afin de soutenir le mouvement prolétarien en pleine ébullition, est fondée en octobre 1918 à partir du Cercle Galilée l’Union socialiste révolutionnaire, essentiellement composée de libertaires, qui regroupe des courants se revendiquant aussi bien du marxisme que de l’anarchisme.
Dans cette phase, la trajectoire de Tibor Szamuely est exemplaire de leur contribution à la révolution d’une bonne partie du milieu anarchiste la plus attachée à la cause du prolétariat. Szamuely s’est, sa vie durant, constamment déclaré anarchiste. Mobilisé sur le front russe, prisonnier en 1915, il entre en relation avec les bolcheviks après février 1917. Il contribue à organiser un groupe communiste des prolétaires prisonniers de guerre et participe durant l’été 1918 aux combats de l’Armée rouge contre les blancs dans l’Oural.
Face au développement d’une situation pré-révolutionnaire, il revient en Hongrie en novembre 1918 et se fait l’ardent défenseur de la création d’un parti communiste apte à donner une direction à l’action des masses et regroupant l’ensemble des éléments révolutionnaires. La reconnaissance des besoins impérieux de la lutte des classes et de la révolution amène les militants anarchistes à surmonter leur aversion de toute organisation politique et leur préjugé concernant l’exercice du pouvoir politique par le prolétariat. Le Congrès constitutif du Parti communiste a lieu fin novembre 1918 et les anarchistes, parmi lesquels O. Korvin, K. Krausz, éditeur du quotidien anarchiste Tarsadalmi Forrdalom y participent. Le Congrès adopte un programme défendant la dictature du prolétariat.
Le PCH “dès l’origine s’emploiera à mettre en place le pouvoir des Conseils” (12). Dans le mouvement révolutionnaire, à partir de mars 1919 Szamuely occupe de nombreuses responsabilités dont celle de Commissaire aux affaires militaires qui organise la lutte contre les activités contre-révolutionnaires. Des anarchistes, anciens mutins de Cattaro (février 1918), forment sous la direction de Cserny, au sein de l’Armée rouge, sa brigade de choc. Celle-ci va s’illustrer dans la défense de Budapest pour mettre en échec le coup de main franco-serbe contre la capitale et dans le soutien apporté à l’éphémère République des Conseils de Slovaquie en mai 1919. C’est en raison de leur ferme engagement pour la révolution prolétarienne qu’on les surnomme les “gars de Lénine”.
En Russie, lors de l’offensive blanche contre Pétrograd (octobre 1919), les anarchistes témoignent de leur loyauté envers la révolution en dépit de leurs désaccords avec les bolcheviks. “La Fédération anarchiste de Pétrograd, pauvre en militants pour avoir donné le meilleur de ses forces aux multiples fronts et au Parti communiste bolcheviks, s’est trouvée en ces heures graves (…) tout entière à côté du Parti” (13).
La remise en cause des dogmes de l’anarchisme
L’expérience de la guerre mondiale puis de la révolution imposait à tous les révolutionnaires une révision complète des idées et des modes d’action de l’avant-guerre. Mais cette adaptation ne s’imposait pas dans les mêmes termes pour tous. Face à la guerre mondiale, la gauche de la Social-démocratie, les communistes (bolcheviks et spartakistes en tête), a maintenu un internationalisme intransigeant. Elle a été ainsi en mesure de jouer un rôle décisif pour développer et incarner la volonté des masses ouvrières. Leurs militants ont su assumer les tâches de l’heure en se situant fondamentalement dans la continuité de leur programme, et reconnaître que cette guerre inaugurait la phase de décadence du capitalisme impliquant que le but final du mouvement prolétarien, le communisme, le “programme maximum” de la social-démocratie, constituait désormais l’objectif immédiat à atteindre.
Il en allait tout autrement pour les anarchistes. Eux qui ne voient que des “peuples”, il leur a fallu d’abord établir leur rejet de la guerre et leur internationalisme sur autre chose que la rhétorique idéaliste de l’anarchisme et adopter la position de classe du prolétariat afin de rester fidèles à la cause de la révolution sociale. C’est en s’ouvrant aux positions développées par les communistes (à travers les conférences internationalistes contre la guerre) qu’ils sont parvenus à renforcer leur combat contre le capitalisme, et notamment à surmonter l’apolitisme et le refus de toute lutte politique typiques des conceptions inspirées de l’anarchisme. Ainsi au sein de la CNT, la réception du livre de Lénine l’État et la Révolution a-t-elle suscité une étude très attentive concluant que cette brochure “établissait un pont intégrateur entre le marxisme et l’anarchisme”.
En laissant de côté le prisme du mépris pour la politique ou de l’antiautoritarisme, leur capacité d’apprendre de la pratique de la classe ouvrière elle-même dans son opposition à la guerre et dans le processus révolutionnaire en Russie et en Allemagne leur a permis d’adopter une attitude internationaliste conséquente. Dans son Congrès de 1919, la CNT exprime son soutien à la Révolution russe et reconnaît la nécessité de la dictature du prolétariat. Elle souligne l’identité existant entre les principes et les idéaux de la CNT et ceux incarnés par cette révolution, et discute de son adhésion à l’Internationale communiste.
Egalement, en conclusion de sa participation à la République des Conseils de Münich (1919), l’anarchiste allemand E. Mühsam déclare que “les thèses théoriques et pratiques de Lénine sur l’accomplissement de la révolution et des tâches communistes du prolétariat ont donné à notre action une nouvelle base (…) Plus d’obstacles insurmontables à une unification du prolétariat révolutionnaire tout entier. Les anarchistes communistes ont dû, il est vrai, céder sur le point le plus important de désaccord entre les deux grandes tendances du socialisme ; ils ont dû renoncer à l’attitude négative de Bakounine devant la dictature du prolétariat et se rendre sur ce point à l’opinion de Marx. L’unité du prolétariat révolutionnaire est nécessaire et ne doit pas être retardée. La seule organisation capable de la réaliser c’est le Parti communiste allemand” (14).
Au sein du milieu anarchiste de nombreux éléments sincèrement attachés à la révolution sociale sont effectivement voués à rejoindre le combat de la classe ouvrière. L’expérience historique montre que chaque fois qu’ils ont adopté des positions révolutionnaires valables, c’est en se basant sur les positions prolétariennes issues de l’expérience et du mouvement réel de la classe ouvrière et en se rapprochant des communistes pour les faire fructifier et les faire vivre réellement.
Scott
1) Lettre de Kropotkine à J. Grave, 2 septembre 1914.
2) Manifeste des Seize (ainsi dénommé de par le nombre de ses signataires), 28 février 1916.
3) La Bataille syndicaliste, organe de la CGT, en août 1914.
4) Lettre à J. Grave.
5) D. Guérin, l’Anarchisme, Idées Gallimard, p.80.
6) L’internationale anarchiste et la guerre, février 1915.
7) Lire La CNT face à la guerre et à la révolution (1914-19) [1] Revue Internationale n°129 et notre série sur l’histoire de la CNT dans les numéros 128 [2] à 133 [3].
8) Lire L’anarcho-syndicalisme face à un changement d’époque : la CGT jusqu’en 1914 [4], Revue Internationale n°120.
9) “Sobre la paz dos criterios” (“Deux critères sur la paix”), Solidaridad obrera, juin 1917).
10) 7 novembre 1917.
11) 21 novembre 1917.
12) R. Bardy : 1919, la Commune de Budapest, Ed. La Tête de Feuilles, 1972, p. 60.
13) V. Serge, l’An I de la Révolution russe, Ed. la Découverte, p.509.
14) Lettre de E. Mühsam à l’Internationale communiste (septembre 1919), Bulletin communiste, 22 juillet 1920.
Le déferlement de la crise économique mondiale est aujourd’hui révélateur de l’impasse dans laquelle le système capitaliste enfonce l’humanité. Il est clair que dans tous les pays, la classe dirigeante n’a plus de modèles à proposer. Vingt ans après l’effondrement du modèle stalinien de l’Est et de son contrôle étatique sur la société, fini à son tour le rêve américain, brisé le modèle démocratique et occidental de développement de la richesse et de la prospérité que nous promettait à l’époque le “Nouvel ordre mondial” annoncé par Georges Bush senior en mars 1991. Et les gouvernements sociaux-démocrates n’ont pas seulement mieux fait face à la crise que ceux de droite, axés sur le “libéralisme sauvage”, mais ils ont aussi violemment attaqué les conditions de vie de la classe ouvrière partout dans le monde.
La situation ne va pas s’améliorer, contrairement à ce que prétend la bourgeoisie. Cette société, basée sur le profit et l’exploitation, ne peut même plus assurer l’avenir de ses enfants et des générations futures. La bourgeoisie n’a plus rien à proposer que davantage de misère. Le système ne peut plus être réformé, il doit être détruit de fond en comble par la seule force sociale capable de le remplacer par des rapports sociaux fondés non plus sur le profit et l’exploitation, mais sur la satisfaction et l’épanouissement des besoins humains : la classe ouvrière.
Face à la crise, la lutte de classe
Pour tous les prolétaires se pose aujourd’hui une question brûlante : comment résister aux coups de boutoirs de cette crise économique ? Comment lutter contre les licenciements et la paupérisation ?
Immédiatement et concrètement se pose alors une autre question à tous les ouvriers qui veulent lutter : pouvons-nous continuer à faire confiance aux syndicats et aux types d’actions qu’ils nous proposent ? Vont-ils vraiment dans le sens de la construction d’un rapport de forces favorable à la classe exploitée ?
Ainsi, que faut-il attendre des mobilisations que nous promettent les syndicats ? Rien ! En France, par exemple, après les mobilisations “dans l’unité syndicale” du 29 janvier et du 19 mars, puis celle de leur “Premier Mai unitaire et historique”, l’intersyndicale nationale avait appelé à faire du 26 mai ce qu’ils ont nommé une “journée de mobilisations décentralisées”, “en fonction des réalités locales”, la plupart du temps sans grève ni manifestation… Résultat : sauf des perturbations touchant les usagers de la SNCF ou des RER, ces “initiatives”, sans la moindre publicité de la part des syndicats dans la plupart des entreprises comme dans les autres services publics, sont passées quasiment inaperçues. Et maintenant, ils nous promettent une grande mobilisation d’ampleur le 13 juin… à la veille des vacances d’été ! Où nous conduit ce type de “lutte” ? Nulle part !
La bourgeoisie profite ici des difficultés de la classe ouvrière à lutter, notamment contre le déluge de licenciements qui s’abat dans le secteur privé où se pose d’emblée la question : à quoi sert-il de faire grève quand une usine ferme alors que cela permet au patron de se livrer au chantage de fermer l’usine encore plus tôt et de réduire les ouvriers de l’entreprise au chômage encore plus vite ? C’est d’ailleurs pour cela que les ouvriers n’ont pas d’autre alternative, derrière les syndicats, tant qu’ils restent isolés, site par site, entreprise par entreprise, paquet par paquet, que de se mettre en grève, quitte à perdre de suite leur emploi, pour défendre “leur” propre boîte, et de se résigner souvent, finalement, à arracher des indemnités de licenciements les “moins pires” possible (1). Evidemment, l’effet démoralisant et le sentiment d’impuissance qui en résulte fait le jeu de la bourgeoisie qui a les mains plus libres pour nous attaquer davantage. C’est ainsi que les syndicats ont réussi à saboter, en l’épuisant ou en l’étouffant momentanément, la dynamique de colère qui s’était développée au sein de la classe vers la fin de l’année 2008 et début 2009. D’ailleurs, le journal le Monde, après les manifestations syndicales du 1er mai, ne disait pas autre chose : “Le gouvernement semble en effet estimer que la mobilisation demeure pour l’instant très encadrée et donc contrôlée par les syndicats. Il s’attend à de nouveaux rendez-vous de confrontation en juin mais juge que d’ici l’été, il y a peu de risque de débordements sérieux. Les inquiétudes se portent plutôt sur la rentrée où les ministres redoutent une colère sociale plus vive, au fur et à mesure que les conséquences de la crise se feront plus fortes” (le Monde daté des 3 et 4 mai 2009). Cette inquiétude de la bourgeoisie est réelle et c’est pourquoi, dès maintenant, elle prépare ses nouveaux pièges et ses nouvelles manœuvres idéologiques.
Malgré et contre l’emprise actuelle des syndicats, comme le montre un de nos articles (2), l’avenir est par nécessité au développement, à l’expression grandissante de la solidarité ouvrière et à l’extension de la lutte de classe. Cette extension de la lutte ne pourra être réalisée réellement que si la classe ouvrière prend elle-même ses luttes en mains.
Wim (29 mai)
1) La proposition de Besancenot d’une “Marche nationale des ouvriers licenciés” sur Paris (Molex, Continental, Caterpillar…) pour promouvoir l’agitation en faveur d’une loi “interdisant les licenciements” ne permet nullement d’échapper aux mâchoires du même piège alors que nous savons déjà que les licenciements vont continuer de plus belle demain qu’ils ne concernent pas que les ouvriers licenciés aujourd’hui mais concernent bien toute la classe ouvrière. Le NPA joue ici le même rôle que l’ensemble des syndicats : il agit comme force d’encadrement d’une “catégorie particulière” de prolétaires, les ouvriers licenciés, en isolant ceux-ci du reste de leur classe.
2) Lire “Pourquoi les "contis" ne font-ils pas trembler l'Etat ? [9]”.
Sur les sites Internet, de nombreux “arguments” farfelus, mythiques et exagérés ont été mis en avant pour expliquer la pandémie de grippe porcine. Ces arguments et hypothèses ne font qu’exprimer la méfiance et le mécontentement de la population à l’égard des explications officielles affirmant qu’il s’agit d’un “risque naturel” lié aux cycles de vie des virus et au hasard…, ce qui, évidemment n’aide en rien à comprendre ce qui est arrivé. Il n’est pas étonnant non plus que l’appareil de gauche du capital et ses syndicats fassent tout pour cacher le vrai problème de fond en recherchant l’origine de l’épidémie dans les actions perverses d’un individu ou d’un pays, et en affirmant que l’épidémie au Mexique a été créée de façon préméditée par les Etats-Unis, ou encore en laissant entendre qu’il s’agit d’un montage publicitaire destiné à masquer les agissements secrets menés par le gouvernement en vue d’accords commerciaux et financiers...
Ce type d’explications, qui peuvent paraître très radicales, ne font que défendre l’idée qu’il pourrait y avoir un capitalisme national “à visage humain” : il suffirait de mettre des limites aux agissements de certains “États prédateurs”, de mettre en place des politiques appropriées ou de se laisser gouverner par des “gens honnêtes” et des “hommes de bonne volonté”...
Mais l’origine de cette épidémie ne réside pas dans un “complot”. C’est le résultat du développement même du capitalisme qui est devenu aujourd’hui un système destructeur.
La recherche effrénée du profit et une concurrence capitaliste de plus en plus exacerbée, ne conduisent qu’à une exploitation de plus en plus asphyxiante où les conditions de travail et de santé des salariés sont sévèrement affectées ; de plus, avec cette course effrénée à la réduction des coûts de production, la classe dominante utilise des méthodes de plus en plus polluantes et nocives. Et cela se passe aussi bien dans le domaine de la production industrielle que dans celui de l’agriculture et de l’élevage, tant dans les pays hautement industrialisés que dans ceux qui le sont peu (même si dans ces derniers la situation est bien plus dramatique).
Par exemple, si l’on examine les conditions d’élevage des animaux de basse-cour et du bétail, on constate une utilisation abusive d’anabolisants et d’antibiotiques (pour accélérer la croissance), un entassement des animaux avec un niveau très élevé de déchets qui sont ensuite jetés sans la moindre prévention, créant ainsi des foyers de haute contamination et de dangerosité. C’est cette forme de production qui a provoqué des pandémies comme celle de la “vache folle” et les différentes variantes de grippes mortelles. Ni le réchauffement de la planète, ni ces épidémies ne sont des “accidents de la nature”. Leur répétition et leur aggravation nous indiquent qu’ils sont le résultat d’un mode de production, celle du capitalisme décadent.
A cela, il faut encore ajouter les attaques contre le système de santé et le manque de prévention qui favorisent la propagation des virus. On le voit bien au Mexique quand on constate le démantèlement incessant de l’ISSSTE, de l’IMSS (1) et de leurs centres de santé qui sont pratiquement les seuls auxquels les travailleurs ont accès. Aucune prévention n’existe par ailleurs, ce qui fait que le danger prend des proportions encore plus grandes. Certains rapports font état, depuis 2006, d’études réalisées par le gouvernement mexicain sur le danger d’une épidémie dans le pays. Avait même été évoqué le fait que le virus connu de la “grippe type A” pouvait infecter des oiseaux de basse-cour et des mammifères, muter et attaquer les humains, en aggravant le problème. Des rapports ont été réalisés, des projets ont été dessinés, mais tout est resté lettre morte, sans recevoir le moindre budget.
L’apparition de cette épidémie de grippe au Mexique a mis encore plus à nu les conditions précaires dans lesquelles vit la classe ouvrière : les niveaux exacerbés d’exploitation et une misère insupportable sont un terrain favorisant le développement des maladies et la mort prématurée.
Le capitalisme propage l’épidémie et les travailleurs en subissent les conséquences
Des informations journalistiques ont révélé que l’on avait connaissance des effets du virus depuis le 16 avril et que le gouvernement a attendu sept jours pour donner l’alerte. Malgré les chiffres confus et maquillés donnés par le ministre de la Santé sur les malades et les morts, on peut aisément faire le compte : les seules victimes de cette épidémie, ce sont les travailleurs et leurs familles. Ce sont les salariés et leurs familles qui ont été mortellement touchés par ce mal. Ce sont eux qui sont obligés de se traîner d’un hôpital à un autre pour essayer d’être pris en charge médicalement dans des couloirs bondés, sans trouver d’antiviraux et en perdant un temps précieux qui aurait pu les sauver. Tandis que les discours officiels présentaient l’épidémie comme une affaire “sous contrôle”, la population ouvrière subissait cruellement le manque de services médicaux, de médicaments et de mesures de prévention. Ce sont aussi les travailleurs de la santé (médecins et infirmières) qui ont dû affronter des journées exténuantes dans des conditions extrêmement difficiles et dangereuses. C’est la raison pour laquelle des médecins internes de l’INER (Institut national des maladies respiratoires.) ont manifesté le 27 avril pour dénoncer cette situation.
La manière dont a été vécue cette épidémie au cours des premières semaines est très significative : le discours de la classe dominante et de son Etat affirmait qu’il s’agissait d’une affaire de “sécurité” exigeant “l’union nationale”.
La campagne de panique : un autre virus contre les travailleurs
Il ne fait aucun doute que la classe dominante, à la mi-avril, a été surprise et paniquée par l’apparition d’un virus mutant contre lequel il n’y a pas de vaccin disponible, ce qui l’a amenée à prendre des décisions précipitées, propageant ainsi la panique au sein de toute la population. Au début, la classe dominante a donc été débordée par la panique, mais assez vite, elle a commencé à utiliser cette même panique contre les travailleurs. Elle a utilisé d’un côté cette campagne comme un moyen pour donner une image d’efficacité et de force protectrice à son gouvernement, en gagnant ainsi de la crédibilité ; d’un autre coté, en propageant la peur, elle a encouragé les attitudes de repli individualiste, en encourageant la population à ne plus sortir, à se calfeutrer chacun confiné dans son logis, elle a créé une atmosphère de suspicion généralisée, où chacun voit chez l’autre un agent possible de contamination, ce qui va à l’encontre de la solidarité qui doit se développer au sein de la classe exploitée. On comprend alors pourquoi le secrétaire d’Etat à la Santé, Córdoba Villalobos, justifie (et par conséquent encourage) les agressions dont des habitants de Mexico (accusés d’être “infectés”) ont été victimes dans d’autres régions du pays. Ce haut fonctionnaire a affirmé que ces agressions ne sont que des expressions naturelles propres à la “condition humaine.”
La bourgeoisie redoute le développement de la solidarité entre les travailleurs et elle a été capable d’utiliser cet événement pour l’entraver, en encourageant le chauvinisme et le localisme. C’est cette même idéologie nationaliste et xénophobe que le capital utilise partout (aussi bien en Chine, en Argentine ou à Cuba) pour justifier les contrôles d’entrée et de sortie des frontières.
La classe au pouvoir, en déclenchant sa campagne de propagation de la peur, cherche à inoculer à la classe ouvrière un sentiment d’impuissance; elle veut lui faire passer le message selon lequel il faut s’en remettre à ce “grand sauveur” qu’est l’Etat.
La seule antidote contre ces campagnes de propagation de la peur, se trouve dans la clarification de la conscience des travailleurs, dans un travail de réflexion qui puisse leur permette, à terme, de comprendre que la seule chose que l’on puisse attendre du capitalisme, c’est toujours plus d’exploitation, de misère, d’épidémies et de morts prématurés.
Aujourd’hui, plus que jamais, il nous faut comprendre que le capitalisme est devenu une catastrophe sociale pour l’humanité et qu’il faut en finir avec ce système décadent.
D’après Revolución mundial, organe de presse du CCI au Mexique
1) Régimes de Sécurité sociale mexicaine, celle des fonctionnaires et celle pour le reste de la population.
Dans cette troisième partie de cette série d’articles consacrés au NPA, nous reviendrons sur un aspect majeur de leur propagande actuelle qui permet d’illustrer et comprendre le rôle et la fonction de ce nouveau parti dans la situation actuelle, notamment auprès des jeunes générations combatives du prolétariat.
Le NPA et la question électorale : une position révolutionnaire ?
Le NPA s’est lancé tardivement dans la campagne électorale sur les élections européennes mais il s’y est engagé à fond : “Le NPA va jeter toutes ses forces dans cette campagne”, déclare tout de go l’éditorial de sa presse hebdomadaire (Tout est à nous ! no 9 (1) daté du 21 mai 2009). En effet, Besancenot désormais durablement investi d’un rôle vedette dans les médias délaisse momentanément sa tournée des boîtes en lutte pour multiplier les interviews dans les télévisions, les radios, sur Internet et sillonner le pays pour venir appuyer dans leurs meetings telle ou telle liste NPA régionale. Il prend soin de présenter chaque fois la présence du NPA sur le terrain des élections européennes comme n’étant pas une priorité, mais comme une “expression politique du mécontentement économique et social”, complémentaire, voire secondaire, mais néanmoins comme une sorte de prolongement naturel de la “lutte anticapitaliste” qu’il prétend mener. Pourquoi cette modestie apparente ? La réponse, c’est que le NPA sait très bien qu’il existe un réel fossé entre les préoccupations quotidiennes des exploités par rapport à la crise (chômage, licenciements, amputation brutale du pouvoir d’achat, des prestations sociales, attaques continues des conditions de vie et de travail,…) et ces élections dont la plupart des prolétaires se désintéressent complètement. D’ailleurs, cette organisation l’évoque elle-même : “Tous les observateurs notent le désintérêt pour ce scrutin traditionnellement peu mobilisateur. Ce qui est en cause, c’est une construction européenne opaque, obsédée par le fric, n’envoyant au peuple que de mauvaises nouvelles, ne protégeant de la crise que les capitalistes” (2). Et pourtant le NPA fait tout pour mobiliser les prolétaires sur ce terrain électoral et les attirer vers les urnes. Nous ne développerons pas ici tous les arguments qui reposent sur l’illusion qu’il est possible de changer la société au moyen du bulletin de vote. Nous renvoyons seulement nos lecteurs sur la brochure récemment publiée par le CCI : les élections : un piège pour la classe ouvrière. Nous voulons simplement souligner un aspect majeur de cette mystification électorale dans laquelle tente d’entraîner précisément le NPA (comme d’ailleurs sa consœur “d’extrême gauche”, Lutte ouvrière). Le NPA nous raconte qu’il “rejette la séparation artificielle qui voudrait que le social se résume à la rue, et la politique aux institutions. La campagne des (élections) européennes se situe dans le prolongement du combat que ses militants mènent au quotidien” (3).C’est parfaitement faux et mensonger ! Cette séparation n’est nullement artificielle mais fondamentale. Dans les urnes, dans la démocratie parlementaire bourgeoise, chaque prolétaire se retrouve atomisé, réduit à un prétendu choix individuel en tant que “citoyen” et à son appartenance à une classe sociale aux intérêts antagoniques à celle qui exerce sa domination sur l’ensemble de la société est complètement niée. C’est seulement sur le terrain social de la lutte de classe contre l’exploitation capitaliste que la classe ouvrière peut collectivement et solidairement s’exprimer en tant que classe dans la défense de ses intérêts communs et donc capable de remettre en question l’hégémonie de la bourgeoisie et de combattre son système d’exploitation. C’est pourquoi tous les partis qui briguent les suffrages des exploités en prétendant défendre leurs intérêts participent d’entretenir cette illusion. Quel est alors le rôle joué par le NPA quand il met en avant “Face à la vie chère et aux licenciements, des millions de jeunes et de prolétaires sont tentés par l’abstention. Ce n’est pas le bon choix. Pour protester utile, il faut protester fort, clair et net. Il faut voter pour les listes du NPA !” ? (4) Sous de faux airs de radicalité, le NPA cherche à entraîner un maximum de prolétaires sur un terrain pourri qui, de plus, par expérience, éveille la méfiance des ouvriers et dont un nombre croissant a tendance à se détourner : la participation au grand cirque électoral.
Quel est le rôle et l’utilité du NPA dans les élections ?
Sur le terrain électoral, le NPA se sait clairement “concurrencé” par les listes du Front de Gauche. Ce “pôle”, cherchant à rassembler autour de l’“antisarkozysme”, est un amalgame politicien hétéroclite purement électoraliste qui va du Parti de Gauche animé par le transfuge du PS Melanchon, aux restes du PCF autour de Marie-George Buffet en passant par… la “minorité du NPA” autour de Christian Picquet qui prône la tactique d’une candidature unitaire. D’ailleurs, la poussée de ce Front de Gauche est directement liée au discrédit du PS, non seulement affaibli par des années d’exercice du pouvoir, mais aussi par le ralliement individuel d’une partie de son appareil à la table du gouvernement Sarkozy, de même que par la “mollesse” de son opposition et par ses combats de chefs. Le NPA se vante, lui, d’avoir son propre créneau. De fait, les déclarations et les propos de Besancenot trahissent sans ambiguïté quel est le véritable objectif du NPA. Dans une interview à I-télé le 11 mai, Besancenot déclarait “notre problème (…), c’est des jeunes souvent des précaires mais aussi des ouvriers, ceux qui sont susceptibles de ne pas aller voter aux élections, parce qu’ils s’en sentent éloignés, pas représentés, parce qu’ils savent aussi que le parlement européen a peu de pouvoirs. Donc, à nous de les convaincre concrètement de donner un débouché politique à tout ce qui s’exprime au niveau social et qui va aussi continuer à s’exprimer au niveau social dans les élections.” Ces jeunes, ces précaires, ces ouvriers tentés de déserter un terrain électoral clairement sans intérêt pour eux, voilà quelle est la cible spécifique du NPA et dont Besancenot se vante publiquement auprès des médias bourgeois de pouvoir ramener vers les urnes : “Dans les milieux où nous avons le plus d’écho, les précaires, les prolos, les jeunes nous disent qu’ils n’ont pas forcément envie de voter. A nous de les convaincre qu’avoir des élus anticapitalistes pendant cinq ans au Parlement européen permettrait de relayer les combats sociaux dans les institutions européennes et de prévenir la population, la jeunesse, des mauvais coups qui se trament. Et on aurait un point d’appui pour construire un parti anticapitaliste européen”. C’est bien parce que son message est : “A nous de convaincre les abstentionnistes !” que le NPA entend démontrer, en faisant feu de tout bois à travers les leurres déployés pour sa propagande (5), qu’il y a un “enjeu politique” dans cette élection et qu’il proclame que ces élections sont un moyen de “donner à la colère sociale une expression politique”. Besancenot l’a d’ailleurs proclamé crûment : “Si concurrence il y a, c’est avec l’abstentionnisme et pas avec d’autres listes de gauche”. Oui, le NPA a son utilité ! Mais pour qui ? Il remplit pleinement aujourd’hui une mission qui est de tenter de combler un dangereux vide politique au profit de la bourgeoisie, c’est celui de rabatteur des abstentionnistes vers les urnes, de ramener les ouvriers en lutte dans le piège idéologique du terrain électoral. Il contribue ainsi à entraver et obscurcir la prise de conscience des exploités qu’il n’existe pas d’autre moyen de sortir la société de l’impasse et de la misère où la plonge le capitalisme que le renversement révolutionnaire de ce système mettant en œuvre les seuls moyens et les seules forces collectives, solidaires et unificatrices dont disposent les prolétaires mobilisés sur leur terrain de classe : le développement, l’extension et la prise en mains de leurs luttes.
W (28 mai)
1) Il faut noter au passage que le nom même de l’organe de presse hebdomadaire du NPA qui est le même de celui de sa revue mensuelle lancée en mai 2009 suggère exactement le contraire de la vision marxiste de la nature révolutionnaire de la classe ouvrière qui s’appuie sur le fait que le prolétariat est une classe totalement dépossédée de ce qu’elle produit dans le capitalisme.
2) Tout est à nous !, du 21 mai 2009.
3) Idem.
4) Id.
5) Comme celle de souligner devant les caméras de France 3 que pour la première fois, il y avait une campagne anticapitaliste simultanément dans une quinzaine de pays européens, avec, comme objectif, de créer un parti anticapitaliste au niveau européen en cherchant à faire gober ce mensonge énorme : la participation électorale deviendrait une “expression de l’internationalisme” des exploités et bien sûr du NPA !
Début mai, les gardiens de prison ont engagé un mouvement de grève pour exiger l’embauche de personnels, devant les conditions aggravées de travail qu’ils connaissent. 4000 des 24 300 surveillants de prison ont donc bloqué 120 des 194 prisons françaises, empêchant les transferts de détenus dans un premier temps puis les visites des parloirs. Au bout d’une semaine de blocage, agrémentée d’interventions musclées de la police, ils n’ont obtenu de leur ministre de tutelle Rachida Dati que des coups de matraque et la promesse d’embauche de 351 gardiens supplémentaires... pour 2010. Les grèves et les manifestations de matons sont de plus en plus récurrentes. Elles expriment le malaise d’une profession de gardiens de l’Etat bourgeois – qui explique, à l’instar de la police, leur corporatisme le plus étroit – soumise à des conditions de travail particulièrement dégradées, où la dangerosité est chaque jour accentuée par le remplissage délirant des cellules de prisonniers. Plus de 63 000 d’entre eux s’entassent dans les geôles de la République pour environ 52 000 lits. A la prison de Fleury-Mérogis, la plus importante d’Europe, 3700 “taulards” sont détenus dans des cellules prévues pour 2855 personnes, le “trop-plein” dormant le plus souvent sur des matelas par terre ! La politique sécuritaire à tout crin que mène Sarkozy ne pourra que faire empirer une telle situation ; et c’est d’ailleurs prévu : ainsi, dans la toute nouvelle prison de Lyon, prévue pour héberger 600 personnes, on a mis mille lits. Qui dira que la bourgeoisie ne pense pas à l’avenir ?
En attendant, détenus et gardiens de prison survivent dans de véritables cocottes-minutes. La situation s’aggrave ? Allons donc ! On compte 10 suicides de “porte-clés” sur leur lieu de travail depuis le début de l’année, pour 6 sur l’ensemble de l’année 2008. Quant aux prisonniers, 52 ont déjà mis fin à leurs jours depuis janvier 2009, pour 115 l’année passée. Et il faut savoir que ces chiffres n’englobent surtout pas les tentatives de suicide – on en dénombrait 950 graves en 2007, puis 1600 en 2008 –, pas plus que les décès à l’hôpital suite à ces tentatives de suicide !
Si le mal-être gagne les gardiens, celui-ci ne frappe pas moins les détenus. Le taux de pathologie psychiatrique grave et avérée dans la population carcérale est vingt fois plus élevé que dans la population générale. Par exemple, 38 % des prisonniers sont atteints de syndrome dépressif, sans compter les 10 % de gens qui déclenchent des symptômes de psychoses graves. Ce pourcentage ne fait état que de ceux qui bénéficient de soins, donc manifestant des symptômes suffisamment explosifs pour être susceptibles d’être observés et retenus par des gardiens de prisons débordés par la massivité du phénomène. Et nous ne parlerons pas des nombreux autres troubles de santé mentale qui atteignent les détenus ou que la vie en prison renforce. Le phénomène a pris une telle ampleur depuis les années 1990 que le Comité national consultatif d’éthique de décembre 2006 parle de “déplacement de l’hôpital psychiatrique vers la prison”. En d’autres termes, la prison rend fou, tout comme cette société capitaliste décomposée qui pousse dans la misère ou au suicide des masses grandissantes d’êtres humains. Mais c’est la loi de la justice pour tous. Pour tous ? Oui, pour tous les malheureux que ramasse cette société de misère et ses flics. Plus de 60 % n’ont pas un niveau d’instruction dépassant le niveau de l’école primaire et plus de 12 % sont illettrés. 57,7 % des détenus en maison d’arrêt sont dans des situations où ils vivent en-dessous du seuil de pauvreté et presque 20 % étaient SDF. Le rapport 2001 de l’Inspection générale de l’Assurance sociale (IGAS) notait : “Toutes les statistiques le prouvent, les plus démunis constituent la grande majorité de la population carcérale : en 1982, 35 % des personnes incarcérées étaient sans emploi contre 48,6 % en 1996.” Avec l’aggravation de la crise, on peut être certain que ces statistiques ne se sont pas améliorées.
Les bourgeois nous diront : “Evidemment, ces fainéants profitent du système et viennent s’engraisser aux frais de la princesse”, c’est-à-dire de l’Etat, et de nos impôts. Ce discours sera renforcé d’ailleurs encore par la présence de 20 % de “taulards” appartenant à des nationalités étrangères, principalement africaines (au sens large du continent). Pourquoi ne pas ajouter qu’on passe finalement de quasi-vacances plutôt sympathiques dans ces prisons surpeuplées, surchauffées, avec la menace permanente du mitard, c’est-à-dire de l’isolement le plus strict plusieurs semaines, ce qui rendrait fou n’importe qui. D’ailleurs, les médias n’ont de cesse de nous asséner que, dans les prisons, il y a la télé, qu’on peut faire de la musculation, s’instruire et passer des licences et autres diplômes, etc. Une vie de rêve, en somme.
Au xixe siècle, l’écrivain Dostoïevski disait : “On ne peut juger du degré d’une civilisation qu’en visitant ses prisons.” Au-delà des illusions qu’avait ce grand homme sur les possibilités de construire une société humanitaire sur les bases d’une société de classe, on peut en effet juger à l’aune de ses prisons ce qu’est l’Etat capitaliste “moderne”.
Wilma (27 mai)
Depuis des mois, les 1120 salariés de l’usine Continental de Clairoix font preuve d’une colère et d’une détermination sans faille. Les “‘Contis’ ne lâcheront rien”, comme ils disent.
Ces ouvriers sont traités comme des chiens, méprisés et baladés par leur patron. En janvier 2008, ils ont été contraints de travailler cinq heures de plus par semaine, en passant de 35 h à 40 h. Ce sacrifice devait prétendument permettre de sauver leurs emplois. Mais comme l’exploitation capitaliste ne connaît qu’une seule limite, celle de la résistance des travailleurs, le 11 mars 2009, la direction annonce sans vergogne la fermeture de l’usine en… octobre ! Immédiatement, la colère et l’indignation explosent.
Les ouvriers bloquent la rue devant l’usine et occupent l’entrée. Cette petite place improvisée devient un lieu d’échange ; les ouvriers s’y regroupent et y discutent en permanence. C’est aussi là qu’ils tiennent leurs assemblées générales. Rapidement, cette mobilisation provoque la sympathie chez les ouvriers de la région.
Les cheminots expriment leur soutien en faisant siffler systématiquement leur train qui passe à quelques mètres du site. Des paniers-repas sont apportés spontanément. Une caisse de solidarité est organisée. Les ouvriers de l’usine Inergy – entreprise sous-traitante de l’automobile elle aussi touchée par des licenciements – mettent des bus à disposition (permettant notamment aux grévistes de se rendre au siège de Continental à Reims puis à Paris le 25 mars).
Point d’orgue de cet élan de solidarité, le 19 mars, journée de mobilisation nationale, les ouvriers de Continental partent à pied de leur usine de Clairoix pour rejoindre le centre ville de Compiègne situé à 5 km de là. Ce faisant, ils traversent un bassin industriel important. Devant chaque usine, des centaines d’ouvriers les attendent pour, à leur passage, se joindre au cortège. Devant Saint-Gobain, Colgate, Cadum, Aventis, Allard, CIE Automobile, chaque fois le même scénario se répète si bien que, partis à 1000, ils arrivent à 15 000 dans les rues de Compiègne ! (1)
Depuis lors, les journées d’actions se sont multipliées :
• Jeudi 23 avril, les travailleurs de Clairoix rejoignent à Hanovre leurs camarades de l’usine de Sarreguemines (en Moselle) et ceux des usines allemandes du groupe.
• Pour le 1er mai, 7000 personnes se retrouvent dans les rues de Compiègne : les ouvriers de la Sodimatex, d’Inergy, de CIE Automobile et, surtout, Lear – usine sous-traitante du groupe PSA, elle-aussi en grève et située à quelques kilomètres de Compiègne – se rallient tous aux grévistes de l’usine de pneus.
• Mercredi 6 mai, 300 ouvriers de Clairoix occupent de force l’usine Continentale de Sarreguemines.
• Lundi 18 mai, manifestation des travailleurs de Continental, de Lear et d’UTI (sous-traitant de Continental) devant la Bourse du travail, à Paris.
Bref, non seulement les travailleurs de cette usine sont bien décidés à ne pas se laisser faire mais ils rencontrent aussi un certain soutien des ouvriers de la région ou du même groupe (en Moselle comme en Allemagne), tous également touchés par la vague actuelle de licenciements.
Et pourtant, la bourgeoisie ne semble pas vraiment trembler devant cette lutte. Il est vrai qu’il est très difficile de se battre contre la fermeture d’une usine. Que faire quand un patron annonce la fermeture prochaine d’un site et lui permet d’exercer un chantage en mettant en avant le fait que la grève ne fera qu’accélérer la mise en oeuvre de cette fermeture ? (2) Se battre ici seul contre “son” patron est évidemment un piège. Le bras de fer entre un patron et “ses” ouvriers, coupés de leurs frères de classe, est toujours un combat déséquilibré qui mène à la défaite des exploités. C’est pourquoi les ouvriers de Continental ont essayé de créer des liens avec les autres travailleurs, pour créer un rapport de force plus large et plus favorable. En apparence, ils y sont parvenus. En apparence seulement, puisque manifestement la bourgeoisie n’a pas à un seul moment semblé inquiétée par cette grève. Pour preuve, au lieu d’orchestrer le traditionnel black-out médiatique quand une lutte lui semble gênante pour “l’ordre public” et qu’il faut éviter qu’elle ne donne des idées aux autres travailleurs, la classe dominante en a fait au contraire une très large publicité Pourquoi ? Que se cache-t-il derrière ces “apparences” ?
Sur l’extension de cette lutte : simulacres et réalités
L’entreprise Continental de Clairoix est située au milieu d’un bassin industriel. Les usines se touchent les unes les autres ; plusieurs milliers d’ouvriers se concentrent sur une bande de trois kilomètres. Et toutes, depuis des années, sont frappées par des plans successifs de “restructuration”. Ainsi, les ouvriers de Continental ont bien conscience qu’ils ne sont pas un cas isolé. Il suffit de discuter avec eux pour voir à quel point ils savent que, pour les familles ouvrières, le licenciement et le chômage sont une lourde menace planant au-dessus de toutes les têtes.
C’est pourquoi aussi le soutien de la population ouvrière locale s’est fait tout naturellement. La manifestation du 19 mars fut historique pour la région ; elle a révélé une nouvelle fois que la solidarité est un sentiment qui circule naturellement dans la vie sociale des prolétaires entre eux. Cela dit, ce soutien eut un aspect limité : il fut essentiellement passif (il y a une différence entre défiler aux côtés des grévistes et lutter ensemble) et éphémère (une journée ponctuelle). Un tel événement n’a pas de quoi inquiéter la bourgeoisie s’il en reste là. Et effectivement, cet élan de solidarité n’a pas été le début de quelque chose, il n’a pas constitué le point de départ pour la création d’une dynamique d’extension de la grève. Au contraire, toutes les autres actions, même celles qui en apparence faisaient converger d’autres ouvriers d’autres usines, ont renforcé en réalité l’isolement des “Contis”.
Les actions en Moselle ou en Allemagne se sont placées d’emblée sur un terrain restreint : celui de l’entreprise Continental. L’extension de la lutte s’est fait ici en direction des ouvriers de la même boîte et seulement de la même boîte. Le sentiment qui se développe à travers une telle sorte d’“extension” n’est pas “nous les ouvriers devons lutter ensemble” mais “nous les ouvriers de Continental…”. Face à la bourgeoisie ne se dresse pas “la classe ouvrière” mais “les ouvriers de Continental”… ce qui crée un rapport de force nettement moins favorable aux exploités. A ce propos d’ailleurs, la manifestation d’Hanovre n’avait d’“internationale” qu’un vernis peu épais. Des ouvriers de France et d’Allemagne se sont bien retrouvés dans la rue côté à côte, et la chaude fraternité exprimée mutuellement par ces ouvriers était sans aucun doute sincère, mais le ciment de cette journée n’était fondamentalement pas la conscience d’appartenir à la même classe au-delà des frontières, mais celui d’appartenir à la même multinationale. Sous “l’unité internationale des travailleurs” s’est caché ici en fait le poison de la division de la classe ouvrière par secteur, par corporation et par boîte !
Reste tout de même quelques journées où des ouvriers d’usines différentes se sont retrouvés ensemble dans la grève. En particulier, le lien avec les grévistes de Lear est très intéressant. Mais là aussi, cette unité est somme toute relativement limitée et superficielle. Les ouvriers de Lear et de Continental ont réalisé des manifestations communes mais pour se retrouver finalement à défiler les uns à côtés des autres, chacun pour “sa” boîte contre “son” patron. Ainsi, le 18 mai, devant la Bourse du travail à Paris, les “Contis” brandissaient des banderoles parlant des “Contis” quand ceux de Lear affichaient “Lear sous-traitant de PSA, non à la fermeture”.
Pour étendre la lutte, il faut la prendre en main
Il s’agit ici de simulacres d’extension. Pourtant, tous ces ouvriers menacés d’être mis à la rue sont réellement en colère et veulent sincèrement lutter ensemble. Alors, pourquoi cette lutte n’a-t-elle pas pris corps ? Pourquoi ceux de Continental n’ont-ils pas tenté d’étendre la lutte aux usines voisines, à Colgate, par exemple, qui est juste à côté et qui va subir elle aussi prochainement une vague de licenciements ?
En fait, depuis le début du mouvement, les grévistes n’ont pas la destinée de leur lutte entre leurs mains. Ce sont les syndicats – CGT en tête – qui orchestrent tout, qui décident de tout, les mots d’ordre, les modalités d’action… Ces chiens de garde du capital ont fait mine d’organiser l’extension de la lutte pour mieux dévoyer la combativité de ces travailleurs et les entraîner dans l’impasse de l’isolement corporatiste.
Ils ont collé à leurs actions les étiquettes “unité”, “solidarité internationale”… en vidant ces mots de leur substance.
Quand les ouvriers osent prendre en main leur lutte, qu’ils ont suffisamment confiance en eux-mêmes pour se passer de tous ces soi-disant “professionnels de la lutte” (en fait, professionnels du sabotage), l’extension qu’ils mettent naturellement en place est d’une toute autre nature. Pour ne pas rester isolés dans “leur” usine, les ouvriers doivent aller chercher la solidarité de leurs frères de classe en allant physiquement et massivement à l’usine, à l’hôpital, dans les administrations les plus proches. Ce chemin n’est pas facile à emprunter. C’est prendre le risque d’essuyer un échec, de ne pas réussir à entraîner les autres ouvriers des autres secteurs, mais c’est le seul chemin qui permet de lutter en tant que classe unie et solidaire.
Parfois les syndicats proposent de telles actions, quand ils sentent que cela trotte dans la tête des ouvriers. Ils se proposent alors d’aller voir, au nom de tous, les travailleurs d’à côté et, dans les faits, ils discutent avec leurs confrères syndicaux ! Il faut donc se confronter à ce type de sabotage, refuser de se laisser déposséder de la lutte. L’extension doit être décidée, organisée et réalisée par tous les ouvriers. Pour cela, il faut débattre dans des AG souveraines, communes et ouvertes à tous, sans exclusive et décider d’aller massivement à la rencontre des frères de classe ! La véritable solidarité ouvrière lors d’une grève se forge de proche en proche sur la base d’une extension géographique de la lutte.
Mais est-il possible de construire une telle dynamique, un tel rapport de forces ? Les expériences qui le prouvent ne manquent pas. C’est par exemple ainsi qu’ont agi les ouvriers de Pologne en 1980 ; en parvenant à prendre en main leur lutte et son extension, ils ont engendré un mouvement massif encore gravé dans la mémoire ouvrière. Pour prendre un exemple plus méconnu et d’une moins grande ampleur : en Belgique, en mai 1986, 300 mineurs du Limbourg sont venus aux AG des services publics à Bruxelles pour proposer l’unification des combats ce qui a donné un souffle à toute la lutte de cette région du monde (en Belgique, en Finlande, au Danemark). Plus proche de nous dans le temps, en 2006, les métallurgistes de Vigo (en Espagne) ont organisé leurs AG, non pas dans l’usine mais en pleine rue, permettant ainsi aux autres ouvriers d’y participer et d’aller manifester massivement ensemble.
Tous ces événements ont pour point commun la confrontation à l’encadrement syndical. Il ne peut y avoir un réel développement de la lutte, une réelle extension géographique, sans que la bourgeoisie ne se sente en danger et donc sans qu’elle n’envoie ses bataillons syndicaux enrayer la dynamique. Les ouvriers de Clairoix ne se sont pas heurtés à leur encadrement, il ont au contraire fait confiance aux syndicats et n’ont pas vu, cette fois-ci, comment “leurs” représentants ont orchestré l’isolement. Mais la crise économique va continuer de frapper tous les ouvriers, de tous les secteurs. Il va devenir de plus en plus évident que pour résister, il faut se battre ensemble, en tant que classe. La réflexion sur comment unifier nos luttes se heurtera alors inévitablement de façon croissante au carcan syndical !
Pawel (29 mai)
NDLR : Au moment de mettre sous presse nous apprenons qu’au cours des négociations, la direction de Continental vient de « lâcher » une prime de départ de 50 000 euros net pour chaque ouvrier. Ces primes de licenciements, qui sont tout de même le minimum par rapport au fait d’être mis à la porte (les ouvriers demandaient l’annulation de la fermeture ou au moins son report pour fin 2011), sont évidemment le fruit de la combativité ouvrière. Mais la publicité tapageuse faite autour de ces miettes vise à faire passer le même message trompeur que lors de la lutte en Guadeloupe : c’est seulement en s’en remettant aux syndicats que les ouvriers peuvent espérer arracher quelque chose.
1) Soit près d’un quart de la population de l’agglomération !
2) D’où les séquestrations très médiatiques de ces dernières semaines, les ouvriers tentant ici de façon désespérée d’empêcher le patron de fermer l’usine, sans savoir quel type de lute mener pour modifier le rapport de force en leur faveur. Ces actions coup de poing sont d’ailleurs souvent fortement encouragées, voire initiées, par les représentants syndicaux locaux, en particulier les gros bras de la CGT.
Les informations publiées ces derniers mois sur le site Internet de l’Observatoire des inégalités (1) montrent quelle réalité effroyable et quelle souffrance se cachent derrière les mots “crise économique” :
“Un tiers de la population des pays pauvres vit dans des bidonvilles ou des taudis, ce qui représente plus de 800 millions de personnes au total […] Il s’agit ici de la population urbaine vivant dans les conditions les plus désastreuses, des bidonvilles aux baraques insalubres, sans eau courante notamment.”
Dans les mois à venir, “46 millions d’individus supplémentaires dans le monde pourraient vivre avec moins de 1,25 dollar par jour, c’est-à-dire sous le seuil d’extrême pauvreté fixé par la Banque mondiale […] Cette augmentation du nombre de pauvres pourrait conduire à une recrudescence conséquente du taux de mortalité infantile : si la crise persiste, entre 1,4 et 2,8 millions d’enfants pourraient décéder des suites de maladies dues à leurs mauvaises conditions de vie.”
Pas un seul coin du globe n’est épargné par cette explosion de la misère : “L’association américaine des maires, qui réalise annuellement une enquête nationale sur les sans-abri, a fait état fin 2008 d’une aggravation des problèmes des familles. […] Louisville, par exemple, signale une amplification de 58 % pour ce qui concerne les familles sans-abri en un an. Des informations les plus récentes, il ressort une augmentation entre 2007 et 2008 de 40 % du nombre de familles entrant dans les centres d’accueil new-yorkais. […] Cet accroissement important pourrait se poursuivre avec la progression du chômage. Les prévisions établies par Goldman Sachs sont d’un taux de chômage à 9 % fin 2009 (contre 5 % fin 2007 et près de 7 % en 2008). Les experts du Center on Budget and Policy Priorities, s’appuyant sur les trois dernières récessions américaines, tablent dans ce contexte sur une fourchette de 8 à 10 millions de pauvres supplémentaires. Toujours sous ces hypothèses, le nombre de personnes en grande pauvreté (avec un revenu inférieur de moitié au seuil de pauvreté) pourrait augmenter de 5 à 6 millions. Au total, c’est environ un million de nouvelles familles avec enfants qui pourraient connaître la grande pauvreté et se trouver face à un risque élevé de “ sans-abrisme »”.
Seule la classe ouvrière, en développant ses luttes à l’échelle internationale, en reprenant confiance en elle-même et en ses forces, est en mesure d’apporter l’alternative à cet immonde système d’exploitation : la société communiste.
DM
Nous publions ci-dessous un courrier d’une lectrice qui réagit à un débat sur la radio France Info, début mai, à propos du rôle des syndicats. Cette discussion entre “grands journalistes”, responsables de journaux ou revues à grands tirages, révèle en effet parfaitement à quel point la bourgeoisie a compté ces derniers mois sur les syndicats pour maintenir la “paix sociale”, autrement dit pour saboter le développement des luttes.
Le courrier
Le lundi 4 mai au matin, en allant travailler, j’ai entendu sur France Info un débat édifiant et très instructif entre Monsieur Joffrin (de Libération – donc, plutôt de gauche) et Madame Brossolette (du Point – donc, plutôt de droite). N’en croyant pas mes oreilles, en rentrant chez moi le soir, j’ai ré-écouté sur Internet cet échange entre bourgeois se félicitant ouvertement de l’appui des syndicats contre la lutte ouvrière ! Ci-dessous, j’ai essayé de vous en retranscrire quelques morceaux choisis.
Suite aux manifestations du premier mai, la journaliste de France Info a lancé la discussion par cette question : “le gouvernement a-t-il la pression ?”. Habituée à entendre des tissus de mensonges régulièrement dès qu’il s’agit de politique, je fus très surprise d’entendre enfin la vérité : ces penseurs bourgeois nous expliquaient très clairement comment les syndicats et le gouvernement travaillent main dans la main pour manipuler la classe ouvrière.
Pour commencer, Madame Brosselette nous explique tranquillement, pour qui veut bien lire entre les lignes, comment l’unité syndicale affichée actuellement n’est qu’une mascarade pour mieux préparer la division de demain (tous les gras à venir sont de moi) :
“C’est devenu un rituel, c’est évident qu’il y avait du monde dans la rue… C’était plus que pour un premier mai classique. Et paradoxalement je pense que les syndicats sont un peu victimes de leur succès. D’abord le fait qu’ils soient unis est important. Cela les rend populaires et ils doivent le rester. Donc comment organiser la suite de l’action. Ce n’est sans doute pas par une grande manifestation type grève générale puisqu’ils ne sont pas d’accord là-dessus. Ils ne pourront pas se mettre vraiment d’accord sur une nouvelle action type manif pour garder la pression sur le gouvernement.”.
Et de poursuivre sur la collaboration, qui est de toutes façons un secret de polichinelle, entre les syndicats et l’Etat :
“[…] il y a quand même un jeu sous-jacent entre les syndicats et le gouvernement, surtout entre la CGT et Nicolas Sarkozy qui tient énormément à ses bonnes relations avec la CGT qui peut […] tenir les actions syndicales dans quelque chose de correct qui ne déborde pas. […]”.
Quant à Joffrin, il en rajoute une couche :
“Moi, je trouve que les deux principaux leaders syndicaux Bernard Thibault et François Chérèque font preuve d’un esprit de responsabilité remarquable […] ils s’emploient constamment avec une certaine habileté à canaliser le mouvement et à le laisser sur des rails syndicaux, à éviter la politisation excessive de la contestation.”
Ce grand homme de “gauche” se met alors à nous expliquer comment le gouvernement Sarkozy doit œuvrer pour renforcer la crédibilité des syndicats et donc leur contrôle sur les rangs ouvriers par “une dialectique entre les manifs […] et la politique gouvernementale qui doit s’infléchir de manière à justifier la démarche de Chérèque et Thibault.” !
Les choses sont au moins claires : l’affrontement gouvernement-syndicats est une mascarade, un jeu dont les cartes sont en plus truquées d’avance !
Après quelques digressions sur les européennes et la crise, la journaliste de France Info tente de revenir au cœur du sujet, la lutte de classe, en demandant s’il y a un risque d’explosion sociale. Ce risque est totalement écarté par Mme Brosselette mais absolument pas par Monsieur Joffrin qui semble, malgré tout, plus conscient de la situation et surtout de ce qu’il faut dire. Il explique alors :
“Ce genre de chose est imprévisible ; personne ne l’organise. Ça s’est toujours passé comme ça que ce soit en 68 ou à d’autres moments. Ce n’est jamais un mot d’ordre qui fait ce genre de choses. C’est parce qu’il y a un incident ; il y a un catalyseur, soit un problème politique, soit un problème social, soit une violence éventuellement, tout ça et je ne le souhaite pas du tout. Ça peut se produire et donc les syndicats le savent. C’est pour ça que Thibault et Chérèque ont cette attitude qui est une attitude réformiste responsable. Le gouvernement doit le comprendre, autrement il prendrait des risques considérables”.
Au passage, on peut admirer la vision “socialiste” de la lutte ouvrière massive, spontanée et autonome. Joffrin est ici à deux doigts de s’écrier en chœur, avec De Gaulle, “Mai 68 ? La chienlit !”. Par contre, contrairement à cet ex-président, Joffrin a bien compris que face à la lutte ouvrière, les syndicats sont bien plus efficaces que les chars1. En effet, ils sont d’une aide précieuse et irremplaçable pour la bourgeoisie car ils sabotent la lutte de l’intérieur.
Une chose est sûre, si l’intérêt de la bourgeoisie est de maintenir les ouvriers derrière les bannières syndicales, l’intérêt du prolétariat est au contraire de prendre en mains ses luttes en se passant de ces “professionnels du sabotage”.
N, (20 mai)
1) En mai 68, De Gaulle avait hésité à envoyer les chars contre les étudiants dans le quartier Latin, à Paris. Evidemment, une telle répression n’aurait fait qu’attiser la combativité ouvrière.
Début mai, des affrontements sanglants ont lieu à l’est du Tchad opposant l’armée tchadienne aux forces rebelles (une coalition de 10 groupes) téléguidées par le Soudan, provoquant en 3 jours des centaines de morts et poussant à l’exode des milliers de réfugiés. Voilà une énième attaque (ou contre-attaque) s’inscrivant dans la longue chaîne des affrontements que se livrent le Tchad et le Soudan par rebelles interposés, alors que les protagonistes venaient à peine de signer un nouvel “accord de paix”, le 3 mai, à Doha (Qatar) sous l’égide de leurs grands parrains impérialistes. En effet, depuis 2005, on ne compte pas moins d’une vingtaine d’attaques et contre-attaques entre cliques sanguinaires causant des centaines de milliers de morts et des millions de populations déplacées (les victimes du Darfour comprises). Il faut réaffirmer qu’il n’y a aucune différence entre les régimes en place et les bandes rebelles, car ce sont tous des criminels assoiffés de sang et de pouvoir et n’ont tous que faire des populations qu’ils massacrent continuellement. Ainsi, avant de devenir “Chef d’Etat”, Monsieur Déby fut, lui aussi, un grand rebelle, comme le souligne d’ailleurs le Monde du 10 mai 2009 : “Idriss Déby, le président tchadien, est arrivé au pouvoir en décembre 1990 à la tête d’une rébellion qui, déjà, partait du Soudan et bénéficiait de l’appui de Khartoum, mais aussi de celui de la Libye et de la France. Au Soudan, un coup d’Etat venait de porter au pouvoir une junte dirigée par le général Al Bachir, dont les islamistes du Front national islamique tiraient les ficelles dans l’ombre. Des années durant, Idriss Déby a dû composer avec des agents soudanais dans son entourage, avant de s’en affranchir progressivement. (…) Certains rebelles du Darfour bénéficient de complicité au sein du pouvoir tchadien, en raison de solidarités ethniques, familiales ou claniques transfrontalières. Le Soudan, par mesure de rétorsion, a accueilli les rebelles professionnels tchadiens et les mécontents du système Déby pour leur donner les moyens de se lancer à l’assaut du pouvoir à N’Djamena et mettre fin, par le vide, à l’appui aux Darfouriens”.
Derrière ces affrontements guerriers entre les rebelles et les régimes de cette région, il y a la main des puissances impérialistes qui les soutiennent sur tous les plans (notamment financier et militaire), celles qui se disputent le contrôle des bandes armées dans le but d’accéder à une certaine influence ou de préserver des intérêts stratégiques et économiques dans cette vaste zone. Et cela s’est particulièrement illustré dans cette nouvelle tuerie.
Certes, avec le soutien décisif de ses alliés, notamment français, le grand criminel Déby a pu repousser fermement l’attaque des rebelles armés par le Soudan et son fournisseur chinois. Mais les “assaillants” ne vont pas tarder à reprendre leur offensive comme l’admet d’ailleurs l’armée française sur place. Cela veut dire clairement qu’il n’y aura pas de répit dans les massacres. Au contraire, ces deux régimes arriérés, mais dont la force réside dans le fait qu’ils sont producteurs de pétrole, vont continuer d’engloutir les ressources de leurs pays respectifs dans les dépenses d’armements dont la Chine et la France sont au premier rang des pays bénéficiaires. Tout cela pendant que les populations de cette zone sont parmi les plus misérables du monde, surtout les plus affectées par les atrocités dues aux conflits permanents dans cette partie du continent. Pourtant, à entendre les autorités françaises (Sarkozy et Kouchner) la France “cherche à trouver une solution politique et humanitaire” au conflit du Darfour et aux troubles de la région (Soudan, Tchad et Centrafrique).
Que de mensonges qui cachent mal la réalité, comme le démontre l’hebdomadaire Marianne du 16 mai 2009 : “Une fois de plus, Bernard Kouchner a volé au secours de Déby, mobilisant le Conseil de sécurité de l’ONU et en recevant en urgence le ministre des affaires étrangères tchadien. (…) La fin de la mission de l’Eufor en mars (une force européenne de stabilisation) dans l’est du Tchad a au moins permis que des bouches s’ouvrent. ‘Les civils manquent toujours autant de protection qu’il y a un an, lors du déploiement de l’Eufor’, se plaint l’organisation Oxfam. Il y a quelques semaines, l’ONU reconnaissait que tout allait de mal en pis, pointant une insécurité croissante et des crimes sexuels de plus en plus nombreux. Cet Eufor fut pourtant présenté par Bernard Kouchner comme un immense succès de la France. Sans mandat politique clair parce qu’Idriss Déby n’en voulait pas, le bilan est atterrant. ‘Grâce à l’Eufor, la France a donc activement contribué à renforcer Déby sans aider les Tchadiens à trouver une solution durable à la crise’ , estime l’organisation International Crisis Group”.
La responsabilité criminelle de premier plan de l’impérialisme français est clairement établie dans la perpétuation de la barbarie guerrière et la misère. C’est d’abord et avant tout la France et ses gouvernements successifs (de gauche comme de droite), l’ancienne puissance coloniale, qui a toujours fait et défait les régimes sanguinaires qui se sont succédés au Tchad depuis bientôt cinquante ans, en les armant ou en les désarmant le cas échéant. Et, comme on vient de l’évoquer, c’est l’impérialisme français qui protège le régime sanguinaire de N’Djamena et ce dernier se doit, à son tour, de veiller à la préservation des intérêts de Paris dans la région et au Tchad en particulier. D’ailleurs, c’est bien cela que la France voulait rappeler en organisant du 22 au 28 avril dernier (tout juste avant l’attaque des rebelles) des grandes manœuvres aériennes et terrestres dans le Moyen-Chari (au sud du Tchad) pour ses 1100 hommes de son dispositif sur place.
Amina (20 mai)
Depuis octobre 2007, une vague de réformes, notamment liée à la loi LRU, dite “loi sur l’autonomie des universités,” s’abat sur les travailleurs de l’éducation et les étudiants : précarisation généralisée des futurs enseignants, fermeture des IUFM, réforme des CROUS, mise en concurrence des travailleurs dans leur avancement, fermeture des filières les moins rentables, diminution drastique des postes pour le personnel d‘entretien, les bibliothécaires, les secrétaires, etc. Rien n’est épargné à “l’université publique”, eldorado illusoire des enfants du prolétariat qui s’entassent chaque année dans des amphithéâtres en ruines pour, n’espèrent-ils plus, trouver un emploi, souvent dans le corps enseignant - qui n’en finit d’ailleurs pas de payer ses prétendus privilèges. A mesure que le capitalisme sombre, tous sont conscients de l’avenir misérable que leur réserve la classe dominante, que derrière les diplômes des universités-poubelles se cachent les files grandissantes de chômeurs devant les portes de l’ANPE. Car, en dépit du mensonge présentant l’étudiant comme un fils à papa fainéant, la vérité de l’enseignement supérieur est simple : une large part de l’élite économique a fui l’université pour les grandes écoles hors de prix, dotées de moyens gigantesques, faisant ainsi place au futur de la classe ouvrière. En plus d’un horizon bouché, beaucoup d’étudiants sont contraints de travailler dans des conditions abominables pour financer leurs études ; le triste exemple de leur présence grandissante dans la restauration rapide suffit à s’en faire une idée.
Face à ces attaques, de longues mobilisations se sont multipliées, particulièrement à l’automne 2007 et au début de l’année 2009, émaillées de nombreuses manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes, de blocages des locaux d’universités et d’actions coup-de-poing. Mais la colère des étudiants et du personnel des universités françaises n’est qu’un aspect d’une dynamique plus large de montée en puissance de l’ensemble de la classe ouvrière, et particulièrement, depuis plusieurs années, de la jeunesse : on se souvient encore de la lutte des lycéens entre décembre 2004 et avril 2005 contre la loi Fillon, alors ministre de l’éducation, qui rassembla jusqu’à 165 000 personnes dans les rues (selon la police) ; la lutte contre le CPE/CNE et ses millions de manifestants frappe sans doute encore les esprits ; et comment qualifier le formidable mouvement de la jeunesse d’Europe en 2008 en Grèce, en Espagne, en Italie, en France (notamment les lycéens), en Allemagne, etc. qui fit trembler plus d’un gouvernement, apeurés qu’ils étaient par l’exemple grec et sa “contagion” ? Pourtant, malgré la durée du mouvement qui se termine peu à peu, malgré les blocages, comme à l’occasion du conflit contre le CPE, malgré une certaine radicalité, la lutte actuelle dans les universités n’a pas effrayé le gouvernement qui s’est même payé le luxe de provoquer les étudiants comme en témoigne les propos désinvoltes de Xavier Darcos, ministre de l’éducation : “Il n’y aura pas de licence ès grève, de master en pétition et de doctorat en blocage,” (1) ou ceux du premier ministre François Fillon rappelant nonchalamment sa disposition à envoyer les forces de l’ordre pour mater les étudiants (2). Comment expliquer, au regard du succès de la précédente lutte des lycées, de celle contre le CPE, etc. l’échec de ce mouvement ?
L’histoire de la lutte des classes nous apprend qu’en la matière la seule règle est qu’il n’y en a pas. Il n’existe pas de recette miracle de la grève victorieuse car les modalités de lutte efficace dépendent du contexte, du degré de mobilisation, du rapport de force possible, etc. Par exemple, si le blocage fut une arme précieuse lors du conflit contre le CPE, il a montré ses limites dans celui-ci. En revanche, il existe un principe que le prolétariat doit absolument se réapproprier pour assurer ses victoires, un principe qui découle d’une de ses forces, son nombre, sur laquelle la classe ouvrière, privée des pouvoirs économique et politique, peut compter : son unité ! Autrement dit, lorsque les travailleurs de l’éducation et les étudiants se mobilisent, leur principal objectif doit être de chercher à étendre le plus possible le mouvement, au-delà de leur université, dans tous les secteurs. Ce qui a fait le succès de la lutte contre le CPE, occasion d’une authentique solidarité, c’est très précisément qu’il ne s’agissait pas d’un conflit universitaire mais d’une lutte dans laquelle toutes les catégories pouvaient se reconnaître. Les étudiants, qui avaient pourtant commencé seuls le conflit, avaient immédiatement su montrer en quoi ce projet de loi nous concernait tous et qu’il entrait dans le cadre d’attaques généralisés de la classe capitaliste contre la classe ouvrière. De même, une partie des lycéens en lutte en 2007 ont tenté de faire converger leur mouvement avec celui des cheminots en grève au même moment contre la réforme des régimes spéciaux. Enfin, en Grèce, fin 2008, un immense élan de solidarité s’est développé autour de la “génération 200 euros” ; les salariés, les retraités les chômeurs se sont retrouvés dans la rue au-côté de cette jeune génération pour qui l’avenir semble totalement bouché.
Or, la capacité à étendre le conflit, c’est très précisément ce qui a manqué au mouvement dans les universités du début de l‘année, isolé et donc impuissant. Il est certes manifeste que les leçons de la lutte contre le CPE ont été retenu. C’est pour cette raison qu’au commencement beaucoup d’assemblées générales ont clairement posé la question de l’élargissement comme une nécessité. Dans cet esprit, de nombreuses actions furent initiées comme, entre autres choses, la motion votée par l’AG de l‘université de Caen ouvrant ses portes à tous, les quelques AG rassemblant l’ensemble des universités toulousaines au début du mouvement, les multiples tentatives de discussion avec les ouvriers sur leur lieu de travail, l‘existence, contre l‘avis des syndicats, de nombreuses AG réunissant le personnel des universités et les étudiants, comme à Nancy par exemple.
Cependant, malgré une volonté affirmée dans plusieurs assemblées générales d’élargir la lutte, les syndicats ont immédiatement œuvré à affaiblir le mouvement, notamment en semant la confusion autour des attaques, les enrobant dans un verbiage corporatiste qu’il a ensuite été difficile d’abandonner pour expliquer la nature réelle de ce coup de boutoir contre un secteur de la classe ouvrière. Et ce qui devait logiquement se passer se passa : personne ne put se reconnaître dans ce combat qui, semblait-il de l’extérieur, ne concernait que les étudiants et les chercheurs. Le corporatisme fut parfois poussé jusqu’au ridicule puisque plusieurs universités ont vu se créer, en parallèle des véritables assemblées générales, une myriade de petites assemblées divisant une même université par disciplines, comme si les intérêts des enseignants d’histoire étaient différents de ceux des enseignants de psychologie.
Une autre manigance syndicale fut de détourner les débats dans les assemblées générales vers la seule question du blocage des locaux. Lors du conflit contre le CPE, les blocages avaient été l’occasion, parce que la solidarité se développait, de mobiliser les boursiers (contraint d’aller en cours sous peine de sanctions financières), de faire des universités des lieux de discussions, etc. Or, en 2009, très rapidement, l’objectif de beaucoup d’AG, de facto isolées, fut exclusivement de reconduire le blocage, posé par les syndicats, comme l’unique modalité de combat et l’essence même de la lutte. Les discussions ainsi cristallisées autour de ce faux débat, les comités de luttes, noyautés par les syndicats, pouvaient mettre en avant, dans l’indifférence général, des revendications corporatistes et organiser des actions pseudo-radicales, stériles et minoritaires, c’est-à-dire en complète opposition avec l’authentique activité de la classe ouvrière qui tend, le plus possible, vers son unité. On peut citer, à titre d’exemple, la “ronde des obstinés” manifestation aussi ridicule qu’inutile dans laquelle quelques dizaines d’étudiants se relayaient sur la place de l’hôtel de ville de Paris, au musée, à la bibliothèque, à la campagne, etc., pour faire… la ronde, afin “d’inscrire [leur] obstination au cœur des élections européennes” (3). Tout est dit !
La bourgeoisie sait que l’unité de la classe ouvrière est une force contre laquelle elle ne peut rien, elle sait qu’en divisant les prolétaires, elle est en mesure de les écraser. C’est pour cette raison qu’elle met tout en œuvre, avec ses syndicats et ses partis gauchistes, pour faire oublier les leçons du CPE et semer la confusion, qu’elle tente de pourrir la situation en sanctionnant les étudiants à travers leurs examens afin que chacun puisse se convaincre que la lutte est inutile. Mais le monde capitaliste s’enfonce toujours plus dans une impasse historique que seule la classe ouvrière est en mesure de dépasser. Il faudra bien plus que des petites manœuvres et d’éphémères victoires pour empêcher la classe ouvrière de renverser un monde qui l‘enfonce dans la misère. “Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner” (4).
1) RTL, 11 mai 2009.
2) Le Figaro, 13 mai 2009.
3) rondeinfinie.canalblog.com
4) Engels, Marx : le Manifeste du parti communiste.
Links
[1] https://fr.internationalism.org/rint129/la_cnt_face_a_la_guerre_et_a_la_revolution.html
[2] https://fr.internationalism.org/rint128/CNT_anarcho_syndicalisme_syndicalisme_revolutionnaire.htm
[3] https://fr.internationalism.org/rint133/l_antifascisme_la_voie_de_la_trahison_de_la_cnt.html
[4] https://fr.internationalism.org/rint/120_cgt
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/lanarchisme-internationaliste
[6] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/anarchisme-officiel
[7] https://fr.internationalism.org/en/tag/approfondir/lanarchisme-et-guerre
[8] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/guerre
[9] https://fr.internationalism.org/ri402/pourquoi_les_contis_ne_font_ils_pas_trembler_l_etat.html
[10] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/crise-economique
[11] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/luttes-classe
[12] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/53/mexique
[13] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/elections
[14] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/gauchisme
[15] https://fr.internationalism.org/en/tag/situations-territoriales/lutte-classe-france
[16] https://www.inegalites.fr/
[17] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/courrier-des-lecteurs
[18] https://fr.internationalism.org/en/tag/geographique/afrique