Élections régionales: Le vote ou l’abstention ne sont pas des expressions de la conscience ouvrière

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Les dernières élections régionales en France ont vu un niveau d’abstention record à près de 70 % et même plus de 80 % dans certaines banlieues de grandes métropoles comme à Vaulx-en-Velin (Rhône) avec 88 % d’abstention, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) ou à Roubaix (Nord), etc. Un record depuis le début de la Ve République. Ce niveau d’abstention s’est d’ailleurs maintenu entre le premier et le deuxième tour, malgré les appels culpabilisants à plus de « responsabilité » de la part des électeurs.

Certes, ce type d’élection n’a jamais vraiment fait recette dans les urnes ni mobilisé les foules. Mais un tel niveau d’absention est clairement l’expression d’une indifférence de l’ensemble de la population, et particulièrement de la classe ouvrière vis-à-vis des principales forces politiques de la bourgeoisie, doutant très fortement de la capacité de ces élections à changer quoi que ce soit aux conditions de vie des exploités. Après plus d’un an de crise sanitaire mondiale, de forte aggravation de la situation économique avec de lourdes conséquences, notamment sur l’emploi et la précarité accrue, la perspective de voir telle ou telle clique politicienne bourgeoise tenir les rênes des régions n’était pas un stimulant suffisant pour retrouver les isoloirs. C’est une confirmation de plus d’un processus de désaffection électorale qui se vérifie globalement depuis la fin des années 1960.

Déjà, Mai 68 avait vu émerger le slogan « élections piège à cons », sans pour autant décrédibiliser tout le jeu électoral lors des décennies suivantes. En mai 1981, l’élection de Mitterrand avait redonné du tonus à l’illusion de la « transformation » de la société par les urnes. Il n’avait pas fallu longtemps pour que la réalité de la rigueur et des attaques contre la classe ouvrière reprennent leur droit. L’alternance entre la gauche et la droite a l’avantage pour la bourgeoisie de simuler un enjeu pour les échéances électorales, mais elle a aussi l’inconvénient de montrer, sur le terrain, que droite et gauche gèrent peu ou prou les affaires de la même façon. De fait, depuis trente ans que la gauche et la droite se succèdent au pouvoir ou y cohabitent, la condition ouvrière n’a fait que se dégrader toujours plus. L’érosion du processus électoral s’est ainsi poursuivie pour aboutir à cette abstention record d’aujourd’hui.

C’est un signe clair d’une fragilisation de la bourgeoisie, de ses partis et de son jeu politique. Pendant très longtemps, et plus particulièrement depuis la fin des années 1960 et le retour de la classe ouvrière sur la scène de l’histoire, les élections, partout dans le monde, ont permis à la classe dominante d’éviter que le capitalisme soit mis en accusation. Pourtant, la désaffection des urnes ne signifie pas pour la classe ouvrière une plus grande conscience de la nature de la démocratie bourgeoise.

La persistance du mythe démocratique

S’il y a un plus grand désaveu électoral aujourd’hui, ce serait une grave erreur de faire dire à cette abstention ce qu’elle ne dit pas. Qu’elle soit l’expression d’une déconnexion entre la classe politique, les institutions démocratiques, d’une part, et la classe exploitée, d’autre part, c’est un fait, mais elle n’est pas, en soi, une preuve de plus grande maturité et conscience politique de la classe ouvrière. L’écœurement généralisé face aux attaques, mensonges, magouilles et tractations politiciennes de toutes les cliques bourgeoises, amène à l’érosion et la désaffection du processus électoral mais ne signifie en rien une remise en cause de l’idéologie démocratique qui reste encore aujourd’hui extrêmement forte.

Au-delà de la compréhension croissante de la futilité et de la stérilité du processus électoral, la classe ouvrière doit prendre conscience que c’est avant tout la question de la démocratie bourgeoise comme système de défense du capitalisme qui constitue un obstacle de premier ordre contre la pleine expression de sa force politique révolutionnaire. Toute la vie sociale dans le capitalisme est organisée par la bourgeoisie autour du mythe de l’État protecteur sous sa forme « démocratique ». Ce mythe est fondé sur l’idée mensongère suivant laquelle tous les citoyens sont « égaux » et « libres » de « choisir », par leur vote, les représentants politiques qu’ils désirent. Le parlement est présenté comme le reflet de la « volonté populaire », présenté comme un acquis de haute lutte par la classe ouvrière elle-même. C’est ainsi que la bourgeoisie s’appuie sur l’histoire de mouvement ouvrier en rappelant les luttes héroïques du prolétariat pour conquérir un droit qui, à l’époque du capitalisme ascendant, représentait un progrès favorisant des réformes durables, mais qui, dans sa phase de déclin, est devenu un instrument mystificateur et réactionnaire aux mains de l’État bourgeois.

La puissance de cette idéologie démocratique se confirme aujourd’hui dans le fait qu’une majeure partie des abstentionnistes eux-mêmes considère encore le droit de vote comme un recours de premier plan contre la « dictature », le « fascisme » et, paradoxalement, qu’il faut préserver cette liberté d’expression par les urnes.

Aussi, tout est déjà sur la table des officines bourgeoises pour tenter de régénérer l’institution électorale, recrédibiliser cette mystification démocratique. L’extrême gauche trotskiste et le milieu anarchiste qui n’ont généralement pas de mots assez forts pour critiquer le cirque électoral et la « politique politicienne » de la bourgeoisie et de son État, participent cependant pleinement à ce concert pour essayer de renforcer l’illusion démocratique ;

– l’organisation trotskiste Lutte Ouvrière (LO) se targue encore une fois d’un score « honorable », se faisant forte de comptabiliser des « voix révolutionnaires ». LO a, une nouvelle fois, apporté sa pierre au maintien de l’édifice démocratique cher à l’État bourgeois.

– Les anarchistes, quant à eux, prônent l’abstention et en font un prétendu « tremplin » pour les luttes puisqu’ « il semblerait que le slogan “Élection, piège à cons”, soit de moins en moins d’actualité […] parce que l’abstention est devenue un phénomène viral et on peut s’en féliciter ». Ainsi, « le dégoût des politiciens traduit par cette abstention doit maintenant se transformer en colère et en luttes sociales ». (1)

L’extrême gauche, trotskiste ou anarchiste, confirme bien là, sa place active dans l’arsenal des forces politiques de la bourgeoisie et sa contribution à maintenir vivante l’idée que le principe électoral n’est pas mort, qu’il est même le meilleur reflet des positions politiques de la population et que l’on peut le faire parler comme un « mètre-étalon » de la conscience ouvrière.

Quelle conséquence pour la bourgeoisie française ?

La bourgeoisie ne peut que constater le pourrissement de son propre système sur tous les plans, qui n’a fait que s’aggraver au fil des ans, favorisant une tendance à la perte de contrôle de son jeu politique. Les dissensions entre ses partis et personnalités politiques, dans les rangs du gouvernement comme de la droite, de la gauche, de la mouvance écologiste ou de l’extrême droite, ont progressé au point de dresser aujourd’hui le tableau d’une véritable foire d’empoigne. Les leaders politiques, déclarés ou non, pour les élections présidentielles de 2022 sont en piste dans une guerre des chefs qui s’annonce déjà à couteaux tirés !

– Le parti d’Emmanuel Macron, La République en marche, qui avait en 2017 la prétention de « révolutionner » la vie politique en régénérant notamment les dirigeants politiques et en mettant fin aux pratiques politiciennes de « l’ancien monde », a clairement démontré qu’il ne se démarquait en rien des autres fractions de l’appareil politique de l’État. Pire, ce mouvement composé en partie d’individus de la société civile, novices en politique, ou de jeunes hauts-fonctionnaires n’ayant aucune expérience du terrain et de l’arène politique, a fait preuve à plusieurs reprises, comme lors de la crise sanitaire, de tergiversations, de manque de discernement et de sens politique, jouant un rôle dans le discrédit déjà important de cette nouvelle force politique, discrédit déjà entamé après des attaques importantes contre la classe ouvrière, en particulier dans les deux premières années de pouvoir, et toutes sortes d’affaires (Benalla, Ferrand, etc.).

– À gauche, les multiples officines social-démocrates, staliniennes ou écologistes tentent de survivre pour les uns ou faire valoir leurs spécificités pour les autres, dans une débauche de listes concurrentes, d’appels ou de tribunes où le chacun pour soi est de mise. Si la candidature commune semble la seule configuration permettant à la gauche de prétendre reprendre la direction de l’exécutif, celle-ci est loin d’être acquise tant les divisions entre le Parti socialiste, l’EELV et le PCF demeurent fortes à l’échelle nationale.

– Si la droite est parvenue à faire bonne figure en remportant sept régions, à l’image de leurs principaux chefs de file tels que Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand, le plus dur reste à faire tant cette fraction reste également gangrénée par des luttes intestines qui avaient déjà handicapé Les Républicains lors des dernières élections présidentielles. La « droite la plus bête du monde » ne pourra pas jouer un rôle majeur en vue des prochaines élections présidentielles si elle n’est pas en mesure de mettre un terme à cette guerre d’ego en faisant émerger un candidat crédible ayant le soutien de l’ensemble du « parti de l’ordre ».

– A l’extrême droite, la dédiabolisation de Marine Le Pen n’a pas eu l’effet escompté sur son électorat qui attendait un positionnement plus cinglant et identitaire. Cet échec électoral d’un parti aux ambitions clairement affichées va aiguiser des confrontations déjà violentes au sein même de la direction du parti. L’éventuelle candidature d’Éric Zemmour est une expression de ces dissensions et il y a fort à parier que les parties les plus éclairées de la classe dominante poussent la « star » des plateaux de la chaîne CNews à présenter sa candidature afin de disperser l’électorat populiste et ainsi affaiblir Marine Le Pen et le Rassemblement national.

Ce sont très clairement ces rivalités d’intérêts et non de convictions, cette décomposition idéologique, ce déballage politicien, déconnecté de la vie réelle des exploités, à mille lieues de la satisfaction de leurs besoins, mais au contraire intéressés à leur faire payer davantage l’aggravation de la crise, qui est une raison majeure de la désaffection électorale actuelle et qui, au lieu de les pousser à combattre le capitalisme, tend au contraire à les inciter au repli, au rejet, au chacun pour soi. Par conséquent, ces élections régionales confirment la difficulté accrue de la bourgeoisie pour imposer la fraction politique la mieux à même de participer à la gestion du capital national et, de manière plus générale, de la société. Cependant, si dans un contexte de fortes dérives populistes, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ne peut être écartée, et ce malgré les scores relativement faibles du RN lors de ces élections, il ne faut pas sous-estimer la capacité de la bourgeoisie à mettre en œuvre des stratégies lui permettant de laisser l’exécutif entre les mains des fractions les plus intelligentes. L’alliance entre le candidat Les Républicains, Renaud Muselier et LREM en région PACA en est un exemple.

D’autre part, l’abstention ne signifie nullement que le prolétariat puisse tirer profit de la situation et donner une autre orientation politique que celle imposée par la bourgeoisie. Au contraire, dans un premier temps, contrairement à ce que veulent nous faire croire libertaires et autres gauchistes, la bourgeoisie va utiliser cette situation pour tenter de remobiliser sur le terrain électoral des prochaines présidentielles, avec la remise en avant d’un « enjeu » autrement plus conséquent que l’élection de conseillers régionaux. Mais le résultat sera le même et c’est un constat que chaque prolétaire peut faire de sa propre expérience de participation à la mascarade électorale ; depuis la fin des années 1920 et jusqu’à aujourd’hui, quel que soit le résultat des élections, c’est finalement toujours la même politique anti-ouvrière qui est menée.

En définitive, à l’opposé des élections bourgeoises, quelles qu’elles soient, le terrain de la lutte prolétarienne est la seule possibilité pour faire émerger la conscience ouvrière, pour permettre une véritable confrontation avec la classe dominante, pour en finir avec un système capitaliste qui mène l’humanité à la barbarie.

Fro. D, 3 juillet 2021.

1Alternative libértaire (juillet 2021).

 

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Vie politique de la bourgeoisie