Soumis par Révolution Inte... le
The Bulletin est publié à New-York par la Workers League for a Revolutionary Party (Ligue des ouvriers pour un parti révolutionnaire). J’ai en mains son numéro de novembre-décembre 1948. L’article de tête, rédigé par F. Harden, traite de la "rébellion de Tito". Après avoir exposé l’affaire, Harden rappelle l’appréciation, dès longtemps portée par la WLRP, sur la Révolution d’Octobre. "Dès les premiers jours de cette révolution, la bureaucratie du parti usurpa les fruits économiques et politiques du renversement de la bourgeoisie. Cette bureaucratie était animée uniquement par le désir de conserver le pouvoir. Elle avait une double tâche : prévenir son renversement militaire par l’impérialisme, ce qui était pour elle plus important encore, prévenir une insurrection partout où elle amènerait le prolétariat à la renverser. Ce dernier but, la bureaucratie l’a atteint en pliant les masses montantes à son Komintern contre-révolutionnaire par le système des tournants ultra-droite et ultra-gauche." L’on reconnaît ici, repris sur un mode infantile, le thème habituel des mélopées trotskistes. Harden poursuit son discours en découvrant que Tito établit, les circonstances aidant, son propre régime national-bureaucratique. Ce qui n’eut pas l’heur de plaire à Staline. Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi le Kominform rompit avec Tito ! Harden, de terminer sa plaisante démonstration en invitant "particulièrement les ouvriers trotskistes à rompre avec leur direction, à cesser tout appui, ouvert ou dissimulé, au bureaucratisme des camps moscovites ou belgradois et à créer avec le WLRP le Parti Ouvrier Mondial réel qui marchera à la destruction du capitalisme et de la national-bureaucratie contre-révolutionnaire dans chaque État ouvrier". Tout cela ne serait pas sérieux, si ces fantaisistes déclarations n’attestaient pas de quel poids la tradition du trotskisme pèse encore sur des militants que l’on aurait souhaité autrement lucides, compréhensifs de leur époque et des tâches qu’elle impose aux révolutionnaires. Non, la hantise de construire un nouveau parti de classe, d’importe où et d’importe quand. Mais de rechercher dans l’expérience passée du mouvement ouvrier, dans l’évolution actuelle de la société, les conditions et les nouvelles perspectives de lutte du prolétariat.
Dans l’article suivant, George Marlen examine "la séparation organisationnelle entre Tito et Staline" et ses répercussions dans les deux clans du trotskisme américain. Pour cela, Marlen ne regarde pas même la nature fondamentale du trotskisme international, qui est de rassembler les déchets verbaux et gauchisants de la social-démocratie et du stalinisme, assemblée des ratés de la politique bourgeoise en quête de masses ouvrières à agiter stérilement. Non, du tout ! Et Marlen exhume de bien vieilles histoires, de ce que Trotsky fit, ou plutôt ne fit pas en 1923, ayant le pouvoir à sa portée. Sans doute, Marlen dénonce, à juste titre, les manœuvres de Cannon et suiveurs, proposant à Foster et aux "camarades" staliniens d’établir un front unique contre le capitalisme. Certes, il dénonce clairement l’attitude de Max Schachtman évoluant vers un soutien de l’impérialisme yankee au travers du parti social-démocrate et de son leader Norman Thomas. Mais son analyse souffre du vice inhérent à toutes les thèses et résolutions trotskistes : substituer aux termes de classe les noms de personne. Ce n’est pas le Gang de Tito qui a rompu d’avec Staline, ce sont les tenants yougoslaves d’un capitalisme d’État national qui ont brisé avec leurs employeurs russes, incapables de combler leurs besoins. Ils ont rompu délibérément, en ayant les possibilités historiques et géographiques, afin d’exploiter à leur aise "l’aide" anglo-saxonne. Il n’en va pas de même pour les États d’Europe centrale-orientale sous la coupe du Kremlin, dont les demandes sont supervisées à Moscou, au mieux de ses intérêts spécifiques. Affirmer, comme le fait Marlen, que "les scissions entre Staline et Trotsky, entre Staline et Boukharine, entre Staline et Tito sont des scissions à l’intérieur d’un et même système politique", apparaît nettement comme une généralisation abusive. C’est, en propre, oublier qu’en vingt ans le monde a changé. En ce sens, la puérilité de la conclusion que G. Marlen donne à son article n’échappera pas : "L’émancipation politique de l’avant-garde prolétarienne signifiera simultanément la fin du système stalinien et le commencement de la grande révolution socialiste". Bien rudimentaire péroraison qui se garde de soulever les vrais problèmes, ceux qui aujourd’hui restent du domaine de la recherche théorique.
Cet aperçu sur les articles que The Bulletin consacre à la "rebellion de Tito" m’évitera, je pense, d’analyser les autres. Voyons-les rapidement cependant.
Dans une étude intitulée "la guerre qui vient et les tâches de l’avant-garde prolétarienne", Thomas Harden boit à longs traits la rafraîchissante liqueur de l’utopie. Empruntant ses armes à l’arsenal dogmatique du trotskisme, il en vient à énoncer que : si les staliniens ne se sont pas emparés du pouvoir, en France et en Italie, c’est parce qu’il leur aurait fallu pour cela mobiliser le prolétariat. Et que, mobilisé par eux, le prolétariat n’aurait pas manqué de s’engager sur la voie du combat pour le socialisme, les renversant au passage. Harden "oublie" simplement la conjoncture internationale du cours vers la guerre, que dans les maquis aussi bien que lors de la récente grève des mineurs, les impérialistes anglo-saxons et leurs brillants seconds français ont jugulé militairement les offensives stratégiques de leurs antagonistes impérialistes russes, auxquels les ouvriers caporalisés servaient de masses de manœuvre, de moyens de pression. En multipliant ces exemples d’insuffisance dans l’analyse, on en aura quelque idée lorsque l’on saura que Harden ne fournit pas une seule donnée économique, mais uniquement des faits historico-politiques. Après ça, bien sûr, il peut juger "la création d’une Internationale (formée autour du WLRP) plus indispensable que jamais". Autant en emportera le vent !
The Bulletin publie enfin une lettre dénonçant l’opportunisme au sein du parti trotskiste de Grande-Bretagne ; un exposé sur "les racines du patriotisme russe stalinien" ; un autre sur "Staline dictateur en 1918" ; enfin un article sur "l’école trotskiste de la falsification". G. Marlen a pour marotte, apparemment, de dénoncer la prétention affichée par Trotsky d’avoir lutté "comme un lion" contre la clique stalinienne en 1923-24. C’est là se complaire dans une exégèse sans intérêt. Entre le paradis et l’enfer, disait quelqu’un, il n’y a que la largeur d’un cheveu. Celle qui sépare le trotskisme de l’anti-trotskisme de G. Marlen doit être de dimension équivalente.
Nous avons vu le WLRP nourrir cette dangereuse illusion qui est la création d’un parti à tout prix. La Revolutionary Workers League (Ligne révolutionnaire ouvrière) a hérité de la célèbre panacée de l’IC et du trotskisme : la construction du Parti, remède à tous les maux présents et à venir du prolétariat. Ainsi s’exprime International News, leur organe (novembre 1948) : "La prodigieuse vitalité, l’énergie déployée par les opprimés du monde entier, malgré 6 ans de la plus brutale des guerres enregistrées dans l’histoire, attestent de leur pleine volonté et capacité de faire triompher leur révolution. Il ne leur manque qu’une chose : le Parti marxiste. La construction de tels partis et d’une Internationale qui transformerait la lutte revendicative des opprimés en lutte pour le pouvoir est la tâche essentielle du jour". Et cela : "Pour la défense de l’URSS, en dépit et contre le stalinisme, défendez l’Union Soviétique par l’extension de la Révolution d’Octobre ; bâtissez des partis marxistes !" Au travers de ces slogans, l’on voit reparaître les répons des enfants de chœur, leaders de sections nationales de l’IC ou du trotskisme, à leur grand prêtre officiant. Le fait que des militants, se prétendant à l’avant-garde du prolétariat, n’aient pu se débarrasser de ces réponses acquises est l’un des plus inquiétants de l’heure.
En quelques lignes, le RRL a su résumer ses positions sous la forme syllogistique de : la situation révolutionnaire, construite ; nos partis marxistes et l’extension de la Révolution d’Octobre redonnera à la Russie son visage prolétarien. Il est inutile, je pense, de revenir sur notre perspective pour la présente période : cours vers la 3ème guerre mondiale impérialiste dans lequel nulle tentative révolutionnaire ne peut se faire jour. Les antagonismes impérialistes aujourd’hui occupent seuls la scène de l’histoire. Le prolétariat, en tant que tel, n’y a point de place. Les masses ouvrières et paysannes sont intégrées à l’un des deux blocs en affrontement, en tant que catégorie économique(*[1). Dans ces conditions, la volonté affirmée de construire le "bon" parti est vouée à la stérilité de vœux pieux. La conscience socialiste n’est pas donnée de la situation économique des ouvriers. Elle ne saurait jaillir spontanément des luttes revendicatives. C’est le rôle du parti que de la leur transfuser au travers de la lutte révolutionnaire. Mais aujourd’hui, nous l’avons vu maintes fois, nous nous trouvons, si l’on peut dire, placés sur une courbe descendante du mouvement révolutionnaire. Est-ce à dire que toute activité révolutionnaire est inconcevable ? Si, mais elle change de plan. Hier, dans une période montante, elle se donnait comme objectif la prise du pouvoir par le prolétariat constitué en ses organes unitaires. Aujourd’hui, l’activité révolutionnaire se situe essentiellement sur le plan de la pensée ; sa tâche est de réexaminer l’acquis du mouvement ouvrier, étudier le procès évolutif du monde capitaliste, aborder par-là les grands problèmes qui se poseront demain, éventuellement au prolétariat : les rapports du Parti et de la classe, ceux de l’État et de la Révolution. Et cela, non dans une atmosphère de secte, retirée du monde dans son bulletin ronéotypé, mais dans la recherche de discussions entre groupes prolétariens révolutionnaires, dans une atmosphère de confrontation d’idées.
Avec la défense de la Russie, nous voyons se déployer l’étendard publicitaire du trotskisme. Aujourd’hui, le RWL se donne lui, pour un défenseur "conditionnel de l’URSS". Cette condition nécessaire, si je lis bien International News de juin 1948, est "l’action indépendante de la classe ouvrière, internationalement et à l’intérieur de la Russie". Elle est basée sur tant et tant de conditions secondaires (indépendance politique et organique de l’organisation révolutionnaire marxiste, une authentique armée rouge et la démocratie ouvrière en URSS, etc.…) que la "défense conditionnelle" de la Russie par le RWL a toutes chances de rester platonique. On nous apprend (comment défendre l’URSS, point 4) que sous le régime stalinien, l’armée rouge sert aux fins anti-ouvrières de la bureaucratie. Mais en tant qu’armée rouge, elle est basée sur des relations de propriété prolétariennes et aura des millions de travailleurs armés dans ses rangs. Ce n’est pas une armée bourgeoise. Nous sommes pour une action de classe indépendante à l’intérieur et au dehors de l’armée rouge.
Le délire confusionniste du trotskisme ne va pas plus loin. Une lettre adressée en mars 1946 par la CE du PCI d’Italie à la RWL avait essayé de lui démontrer l’insanité de ses vues. Peine perdue. Le RWL croit en la Russie, État ouvrier, fille de la Révolution prostituée par Staline et sa clique anti-ouvrière. Saint Paul disait déjà que la foi est la substance des choses qu’on doit espérer, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.
Cousin
[1] (*) Voir Internationalisme n° 28 du 15 novembre 1947 : "Programme transitoire ou programme révolutionnaire".






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