La perspective de barbarie

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I Le problème de la perspective.

Le socialisme scientifique et la lutte de classe du prolétariat.

Le mouvement révolutionnaire du prolétariat a pris sa consistance historique il y a un siècle avec Marx. Jusqu'à lui, en effet, l'Europe n'avait connu que les premières tentatives idéologiques du communisme et les premières interventions du prolétariat dans la lutte des classes avec des aspirations et des buts propres. Avec le matérialisme dialectique et le socialisme scientifique tels que les formules philosophes allemands, les hommes de tournure dans la plupart des pays. L'explication de la production et de l'histoire ainsi que la formulation correcte pour la première fois des fondements du problème de la connaissance permettent en effet, de dégager le sens des luttes du prolétariat, et de montrer comment celui-ci a condition de comprendre ce sens et d'orienter à leur tour ces luttes. Elles-mêmes d'une façon conforme, pourrait parvenir à une transformation révolutionnaire de la société mondiale qui mettrait fin à la division en classe et a ouvrirait devant l'humanité la possibilité d'une histoire consciente.

La perspective :

à partir de cette époque, le mouvement révolutionnaire s'est constitué et élargi sur une base internationale. Les crises économiques et historiques du capitalisme provoquèrent des mouvements divers. On a connu successivement la première puis la deuxième, enfin la troisième internationale, la commune de Paris, la Révolution russe. Tous ces événements vérifièrent l'appréciation générale de Marx que pendant toute une période le prolétariat intervenait de façon croissante dans la vie du capitalisme et tendait à renverser l'ordre existant pour lui substituer le socialisme. Et pendant toute cette époque le mouvement révolutionnaire s'est orienté, à opérer, en fonction de ce qu'on a toujours appelé dans ses rangs : une "perspective".

En effet, le socialisme scientifique avait d'une part expliqué l'histoire du développement humain jusqu'à notre époque (le passé) et de l'autre montré comment les contradictions propres à son état actuel -le capitalisme- devait conduire à la révolution du prolétariat et du socialisme (l'avenir). Mais cette dernière appréciation contenait elle-même deux éléments qui, pour être strictement complémentaires et n'être pas concevables l'un sans l'autre, n'en étaient pas moins différents. D'un côté il s'agissait de la conception générale, rationnelle et à priori d'une société sans classe, le socialisme, "hypothèse" pour ainsi dire de raisonnement sans lequel on ne pouvait comprendre les sociétés divisées en classes. Et de l'autre, de la tendance pratique, observable, à postériori, dans l'histoire contemporaine, du prolétariat à mener des luttes violentes animées par des idéaux exprimant l'aspiration effective des ouvriers à construire un ordre social correspondant au socialisme. Naturellement Marx n'avait dégagé scientifiquement "l'hypothèse" du socialisme que parce qu'il existait dans la vie sociale le mouvement ouvrier correspondant. Réciproquement -on l'a vu plus haut- le mouvement ouvrier ne pouvait à son tour faire en sorte que l'hypothèse de la lutte socialiste devint un jour à venir la conclusion effective et pratique de l'histoire (et pas seulement une velléité) qu'à condition qu'il assimila les principes théoriques de l'hypothèse, c'est-à-dire qu'il dégagea dans la classe ouvrière -ou au moins dans son avant-garde- le conscience claire des buts historiques qu'elle posait. Ainsi le voulait -aussi bien pour la théorie chez Marx que pour la lutte parmi les ouvriers- le procès même de la connaissance (procès que, précisément, Marx expliquait en même temps et érigeait ensuite en système pour guider la lutte révolutionnaire) à savoir que celle-ci se fait en fonction de développement historique de la société humaine lequel, à son tour, ne se comprend qu'à condition d'être ramené "en dernière instance" (le formule est d'Engels) au niveau atteint par les forces productives.

Bref, le mouvement admettait à la fois la valeur de la théorie "scientifique" du socialisme, et la présence de conditions expérimentales dans l'histoire (le mouvement ouvrier) permettant de la vérifier. C'est ce qu'on appelait, à juste titre, la perspective. On résumait ce qu'on vient de dire plus haut, sous la formule suivante : les contradictions du capitalisme conduisent à la dictature du prolétariat et à la révolution socialiste ; elles y conduisent "nécessairement", puisque seules, dictatures du prolétariat et de révolution feront que les dites contradictions pourront être surmontées. Le mouvement révolutionnaire travaillait ainsi en fonction de la "perspective du socialisme".

Fausse conception de la perspective

A la vérité cette perspective était double, contrairement à ce que pourrait laisser croire la formulation telle qu'on, l'employée ci-dessus. C'est très important de la comprendre. Nous avons en effet affaire aujourd'hui à deux courants qui viennent se compléter, et qui pour ne pas s'en rendra suffisamment compte risquent ensemble de conduire ce qui reste de nos jours d'une avant-garde révolutionnaire à s'adapter au Capitalisme d'État contemporain par une voie particulière d'opportunisme. Ces deux courants sont tels que tout se passe, en dépit de dénégation dont ils ne font pas faute, comme si ceux qui les représentent admettaient le caractère purement unilatéral de la perspective. Les uns disent en effet : la perspective socialiste telle qu'on l'admettait depuis Marx avait annoncé la "nécessité" de la révolution et sous sa forme moderne la perspective affirmait que le capitalisme traversait la période des guerres et des révolutions, et que la guerre impérialiste ne pouvait manquer d'exploser en dictature du prolétariat ; or deux guerres mondiales ont déjà passé et aucune révolution mondiale n'est en vue. D'où ils concluent à la faillite du marxisme et passent pratiquement à la bourgeoisie. Les autres par contre déclarent : la perspective du socialisme n'a été infirmée en rien, car l'expérience montrent qu'effectivement nulle révolution n'est intervenue en dépit des prévisions faites, prouve simplement qu'on s'est trompé sur les rythmes et qu'en réalité le prolétariat n'était pas encore mûr pour la grande transformation, ainsi qu'on l'avait cru dans le passé. Mais cette maturité est pour demain. Pour ainsi dire : la perspective n'ayant pas fait jusqu'ici l'objet d'un véritable "usage" reste encore bonne pour l'avenir. Ces idées se rencontrent parmi certains débris du trotskysme, dans toute la gauche communiste, et dans les tendances apparentées aux Communistes des Conseils de Hollande. C'est la vision biblique de la perspective ; le socialisme y fait figure d'une terre promise qui reste toujours lointaine mais toujours là (comme dans les mythes). Selon qu'en rejetant ainsi en avant le terme de la révolution ou en vue un avenir proche ou au contraire indéfini (ou infini ?) on retrouve deux attitudes qui à leur tour se complètent elles aussi admirablement. Dans le premier cas, on prévoit des batailles pour demain et l'activisme le plus forcené aide à se boucher les yeux sur ce que l'histoire a effectivement invalidé de la perspective du socialisme (et c'est le cas de la G.C.I.). Dans le second on prévoit un grand développement du capitalisme destiné à se poursuivre comme par le passé, à quelques variantes près dans les "méthodes", et on attend alors dans les bibliothèques que l'accroissement de puissance numérique que cette expansion des forces productives communiquera par la suite au prolétariat mondial, mène la révolution dans un avenir imprévisible (c'est le cas de beaucoup de ceux qui se réclament des Communistes des Conseils). Là aussi on oublie de faire le bilan de ce qui, dans le bagage théorique du marxisme révolutionnaire concernant la perspective du socialisme a été infirmée.

Double caractère de la perspective

Or, il n'est nullement vrai que la perspective telle qu'on l'admettait depuis Marx ait été unique. C'est bien connu, aussi savons-nous que la plupart de ceux auxquels nous reprochons de se cantonner à une vision unilatérale nous répondront qu'ils le savent bien. C'est vrai. Mais les hommes se jugent sur les actes, non sur les paroles. Ce principe vaut en général, mais encore plus en politique. Nous demandons : s'il en est ainsi, que fait-on pour tirer effectivement de l'échec des prévisions passées sur la révolution (que jadis on a toujours estimé "proche", relativement au moins et pour de très bonnes raisons) la conséquence qui découle de ce que la perspective ayant été prévue de façon alternative, un terme de cette alternative exclut obligatoirement l'autre, et par conséquent la non vérification du premier implique la vérification du second ?

La perspective disait en fait : ou socialisme ou barbarie

Pourquoi ? C'est un problème de la philosophie marxiste de l'histoire.

L'histoire est faite de luttes de classes. Elle se fait en fonction du développement réciproque des classes en lutte par rapport au niveau des forces de production. Pour le passé, nous pouvons juger de la manière dont les contradictions par lesquelles se traduisent ces antagonismes ont été "résolues". Il y a à cela deux raisons. D'une part, parce que le passé est connu, enregistré, consigné dans les livres d'histoire. Mais de l'autre parce que les déroulements historiques et notamment les révolutions du passé ont toujours été le fait de classes exploiteuses, et que les cadres du système sociale régies, qui se posaient sur des classes était simplement lors de sa formation dégagée par elles des forces économiques qui les soutenaient. Dans ces conditions, la manière dont les contradictions étaient surmontées (par substitution d'un régime d'exploitation à un autre) était claire.

Mais pour l'avenir (notre avenir) la situation est fort différente. Elle est tout juste opposée. Le prolétariat est en effet une classe exploitée. Il s'ensuit que le régime auquel tend sa lutte dans et contre la société capitaliste -à savoir le socialisme- est à priori. Ce régime, loin de mûrir dans le sein même de la société (capitaliste) dont il doit naître, est au contraire le fruit d'une simple construction rationnelle, et il a été pensé et assigné comme but à une classe et à l'humanité avant qu'on l'ait jamais vu fonctionner où que ce soit -en bref, avant qu'il ne soit devenu "réel".

La perspective tracée par Marx pour le socialisme ne pouvait donc être qu'indicative puisqu'avant tout rationnelle. Sa réalité recevait incontestablement un commencement de preuve dans les événements observables lesquels prouvaient que le prolétariat tendait bien à la dictature du prolétariat et au socialisme (la Commune de Paris pour Marx, la révolution russe plus tard). Mais il restait à vérifier -il reste encore- par l'expérience si le prolétariat accéderait effectivement, malgré la répression idéologique de la bourgeoisie, à un niveau de conscience des buts du socialisme, conscience si difficile à atteindre étant donné la position d'exploitée de la classe ouvrière et le caractère -à priori du socialisme- tel qu'il rende possible la révolution mondiale et la construction effective et sans retour du socialisme. La "nécessité" de la perspective socialiste était donc bien admise, mais seulement dans le cadre, et de ces tendances effectivement observables, et de cette difficulté de formation de la conscience du prolétariat. On laissait ouverte une alternative qui était dite "barbarie".

Les conditions subjectives de la perspective

Dans un écrit publié au numéro 37 de ce bulletin ("le centenaire du manifeste Communiste et la perspective du socialisme" -septembre 1948) nous avons examiné les conditions subjectives la conscience de la perspective socialiste telles qu'elles s'étaient posées avec Marx et depuis, et nous ne pouvons nous répéter ici en détail. Le lecteur intéressé par ces questions s'y reportera. Marx comptait ces éléments subjectifs comme partie intégrante de la perspective socialiste, et c'est toute la théorie de la "révolution permanente". Cette théorie guida et anima le mouvement dans son ensemble bien après Marx, et jusqu'à aujourd'hui, aussi bien avec Lénine et Trotsky qu'avec les courants de gauche, encore que pour ces derniers c’est été parfois davantage implicite qu'au contraire.

Pour le mouvement marxiste révolutionnaire, de ses origines à nos jours, la révolution du prolétariat supposait en effet réunies les deux conditions déjà évoquées ci-dessus à un titre ou à un autre. Les conditions dites objectives et les conditions dites subjectives. Les premières concernaient l'infrastructure (notamment les forces productives), les secondes les superstructures et la conscience.

Ces deux ordres de conditions étaient absolument liés. Le bas moyen-âge avait connu un développement des forces productives conduisant à l'éclatement des rapports féodaux et des barrières domestiques de l'artisanat. La manufacture en était résulté et avec elle l'exploitation (inconnue avant) du travail salarié ouvrant la voie au capital. La manufacture avait à son tour conduit et laissé en même temps la place à l'entreprise capitaliste moderne et à la révolution industrielle du machinisme. Le machinisme introduisait dans la société en plein transformation sous l'effet de ses développements techniques et économiques, un mode "révolutionnaire" de production (Marx). La production atteignait des niveaux inconnus du passé à une vitesse elle-même inconnue, et elle y parvenait par bonds, à travers des cycles de crises successifs. Simultanément, les rapports de classe se modifiaient et les luttes de classe s'amplifiaient. Le capital envahissait toute la production et brisait en Europe comme outre-mer tous les cadres traditionnels. Les vestiges du féodalisme s'effondraient et dans la bourgeoisie qui montait ainsi vers la domination de la société, de nouveaux rapports de lutte s'établissaient entre les différentes classes correspondant aux formes multiples du capital, notamment à propos de la répartition de la plus-value entre profits industriels et rente foncière. L'établissement des nouveaux rapports de classe conduisait la société à passer par une longue phase de révolutions en même temps que se développaient rapidement les forces productives capitalistes. C'est l'époque des révolutions bourgeoises, au cours desquelles sur une période allant de la révolution anglaise au 17ème siècle aux derniers soubresauts connus par les pays arriérés (notamment l'Asie) jusqu'à une époque récente, les rapports bourgeois établirent par crises révolutionnaires successives de la société bourgeoise leur domination sur la planète entière. L'Europe et l'Amérique terminent leurs révolutions bourgeoises après 1870, la Russie la sienne en 1917, et l'Asie arrive au même point dans les années qui suivent la première guerre mondiale et accompagnent la seconde. C'est précisément parce que dans l'esprit de Marx et de ses successeurs, ces conditions pour ainsi dire objectives et subjectives (économiques, sociales et politiques) du développement (bourgeois) du capitalisme, conditionnaient à leur tour directement, et dans le cadre jusqu'à aujourd'hui admis de la perspective socialiste, les conditions objectives et subjectives de la révolution du prolétariat, que la théorie de la révolution permanente prenait son sens et fondait la validité historique de la perspective.

En effet, le développement des forces productives du Capitalisme, créait à son tour une nouvelle classe, constituant une menace de fossoyage pour la bourgeoisie. Les exploités du Capital, les salariés, tendaient dans les conditions de développement du monde bourgeois et des révolutions bourgeoises à se constituer en classe. C'est à dire à constituer sur la base de leur condition économique propre dans la société, un groupement social aspirant, en fonction d'une idéologie appropriée à cette condition et la transcendant à la domination de la société. La société bourgeoise se développait dans les convulsions, les luttes idéologiques et politiques, les insurrections, les guerres civiles. La bourgeoisie, certaines classes bourgeoises, étaient révolutionnaires. La bataille de rue leur était familière, au moins dans certains pays. Les idées s'animaient, les connaissances se développaient, la conscience du "progrès" dominait la pensée. Dans ce climat les ouvriers s'intégraient, mais pour leur propre compte, aux luttes ouvertes pour le pouvoir. De l'exemple de la bourgeoisie révolutionnaire ils acquéraient la conscience de la "nécessité" de leur révolution propre. Des penseurs bourgeois parvenaient à fournir l'explication scientifique de la société parce qu'ils plaçaient au point de vue du prolétariat, et ils appartenaient ainsi à celui-ci qu’un armement théorique déduit des conséquences les plus extrêmes et les plus authentiques de la pensée bourgeoise. La théorie de la révolution permanente admettait justement que les développements successifs de l'ère des révolutions bourgeoises culmineraient par leur logique même dans la lutte armée des ouvriers pour la révolution sociale et la dictature internationale du prolétariat pour la construction du socialisme. La révolution socialiste serait le terme ultime et nécessaire de l'ère des révolutions bourgeoises, parce que précisément le prolétariat y trouverait les conditions de formation de sa conscience révolutionnaire de classe.

Prémices actuels la perspective de barbarie.

C'est des termes même de cette conception, absolument justifiée du point de vue de la perspective si on la ramène à l'époque, soumise d'autre part à un commencement véritable de vérification, que découlait l'idée toujours acceptée que si la révolution bourgeoise ne devait pas conduire au résultat socialiste qu'on pouvait raisonnablement escompter, il n'y aurait pas d'autre voie pour la société humaine qu'un cours du capitalisme vers la barbarie. C'est à dire qu'on assisterait à une "continuation" à une "survie" du capitalisme mais dans un sens qui historiquement signifierait une "chute", un déclin de la civilisation. C'est le moment de s'en souvenir aujourd'hui, c'est à dire, non seulement de l'invoquer mais d'en tirer, sans crainte ni réticence, toutes les conséquences nécessaires, mêmes si elles ne plaisent pas.

Des prémices précises à la vérification de la perspective de barbarie existent aujourd'hui, voilà ce qu'on ne peut nier. C'est à dire qu'en vérité, de l'alternative traditionnellement posée par le marxisme comme perspective : ou socialisme, ou barbarie, nous voyons que c'est la deuxième qui commence à se vérifier. Cela c'est l'histoire réelle dont il s'agit de tenir compte pour nos légitimes aspirations sociales.

En effet, l'ère des révolutions bourgeoises est aujourd'hui terminée comme période historique, même si avec une scholastique appropriée il reste toujours possible d'ergoter sur la révolution bourgeoise dans la Papousie ou le Zouzouland d'aujourd'hui. Simultanément à la fin des révolutions bourgeoises à l'échelle mondiale, on a vu se consommer l'échec total de la révolution elle aussi sur le plan mondial-telle qu'on l'avait escompté au cours de la guerre 1914-1918, ainsi que la chute rapide de la dictature du prolétariat instaurée localement à titre épisodique en Russie en 1917, et la dégénérescence ultérieure de la troisième internationale. Depuis, les événements ont encore confirmé la tendance puisque la guerre mondiale récente rendue possible par ces échecs et la préparation au cours de la nouvelle ont permis la liquidation du prolétariat en tant que classe indépendante et révolutionnaire dans la société. Le capitalisme entre dans une nouvelle phase structurelle, le capitalisme d'État, à la description et à l'interprétation duquel seront précisément consacrées les pages qui suivent. Or le prolétariat, loin de jouer comme facteur révolutionnaire s'y opposant, constitue tout au contraire - présentement - un soutien actif de ce cours, fondamentalement - travers le syndicalisme et accessoirement à travers le stalinisme et la social-démocratie. Le capitalisme d'État - ainsi que quelques années d'expérience, le révèlent déjà - signifie l'absorption progressive du Capital et de la société, par l'État capitaliste, l'encasernement de la société tout entière, et la transformation des individus et des classes "en masses", la centralisation bureaucratique, le recul culturel, la décomposition sociale et morale, enfin l'exploitation aggravée, l'apparition de formes forcées et concentrationnaires du travail, la guerre permanente. Le Capitalisme d'État s'ouvre sous le signe de l’âge atomique, nouvelle étape technique de l’histoire humaine après la pierre et les métaux, mais à la veille d’inaugurer l’usage des nouvelles connaissances de la structure de la matière par une gigantesque autodestruction

Fin des révolutions bourgeoises, échec de la révolution prolétarienne prévue -et prévue exclusivement- dans ce cadre, capitalisme d'État, voilà quels sont les termes aujourd'hui posés de l'ouverture de cours de barbarie. Le reconnaître d'abord est la condition impérative pour le maintien d'une position révolutionnaire et d'une orientation ultérieure.

Seulement procéder ainsi ne suffit encore pas. Puisqu'on peut parler, en effet d'une perspective de barbarie alternative à une perspective de socialisme, c'est donc, non pas en fonction de leur état mais de leur tendance qu'il faut s'efforcer de dégager la signification des conditions actuelles du capitalisme. Il faut rechercher ou va le capitalisme. Autrement dit, il faut dégager, comme pour la perspective socialiste, une véritable perspective de barbarie laquelle semble se dégager dès aujourd'hui, comme dominante. De là, il deviendra alors possible de s'orienter dans l'histoire qui vient, et c'est la première des tâches qui s'impose avant tout à nous. Mais il deviendra également possible de déterminer en même temps si l'avenir ne contiendra pas lui non plus une nouvelle perspective socialiste, fonction et des conditions générales du capitalisme telles qu'elles survivent, et des conditions historiques propres au capitalisme d'État de la barbarie. Il s'agira au premier chef de ce qui concerne les conditions subjectives, c'est à dire la formation de la conscience révolutionnaire du prolétariat. Mais on sera alors dans l'histoire, et non plus dans les mythes, comme avec ceux qui, en dépit de la disparition des conditions historiques précises et spécifiques, qui fondaient et limitaient la perspective admise depuis Marx, maintiennent cette dernière alors que les conditions ne sont plus.

Ici même, nous nous sommes attachés strictement au problème de la perspective de barbarie. Aucun autre ne sera touché, notamment celui d'une nouvelle perspective possible pour le socialisme. Nous consacrerons donc les quatre sections suivantes à l'étude des tendances évolutives du capitalisme dans leur cours vers la barbarie. L'une concernera la période de développement du capitalisme, les trois autres, la période de décadence, la dernière touchant à la perspective proprement dite. L'objet de ce travail consistera en une détermination des règles d'analyse économiques et historiques que nous croyons propres à guider une interprétation juste de la période.

Antécédents à l'analyse économique du cours de barbarie chez Engels.

Toutefois, avant de passer à cet examen, nous croyons utile de situer le problème de la barbarie tel qu'il se pose aujourd'hui par rapport aux conceptions qui, dès la fondation du socialisme scientifique, se rapportent à ce problème et en ce sens l'anticipent. Il existe, c'est incontestable, des éléments chez Engels, éléments qui, pour aussi connus qu'ils soient de beaucoup, méritent d'être rappelés ici.

Assurément, il n'est pas question de retrouver chez le compagnon de Marx une quelconque préfiguration du capitalisme dans son état actuel, ni par conséquent d'exhumer des textes sacrés prouvant que tout ce qui se passe aujourd'hui avait déjà été prévu hier, et de "légitimer" du même coup nos examens actuels par l'autorité des Grands Anciens. Ce qu'Engels nous livre, c'est une situation de la tendance organique du capitalisme vers le Capitalisme d'État, et si l'on tient compte de l'époque à laquelle les lignes qui s'y rapportent ont été écrites, on doit y voir avant tout une illustration des conditions du Capitalisme vers la fin du 19ème siècle. La valeur, pour nous, aujourd'hui, de ces conditions, c'est de nous rappeler en quoi la tendance actuelle -(barbare)- du capitalisme était déjà inscrite dans les conditions de la période de développement, et de nous en fournir par la même une interprétation correcte, c'est-à-dire située en fonction de l'accumulation du capital et des rapports de production capitalistes. C'est important pour illustrer en quoi les théories fleurissant depuis quelques années et qui expliquent les transformations actuelles de la société par l'achèvement d'un nouveau social : la "collectivisme bureaucratique" (Rizzi-Burnham-Sachtman) sont, à l'opposé des conceptions et de la méthode développée par Marx et Engels. Engels écrit (Socialisme et socialisme utopique - Editions Sociales, P. 4-35)

"Il est donc constaté, d'abord que le mode de production capitaliste est devenu incapable de diriger dorénavant les forces productives qu'il a créées, puis que ces forces productives elles-mêmes poussent de plus en plus impérieusement vers la solution de l'antagonisme, vers l'abolition de leur qualité de capital et vers la reconnaissance pratique de leur caractère réel, celui de forces productives sociales. C'est cette réaction sans cesse croissante des forces productives contre leur qualité de capital, c'est cette reconnaissance impérieusement exigée de leur caractère social, qui, de plus en plus, contraignent la classe capitaliste, autant que la nature du capital le permet, à les traiter en forces productives sociales. La période de production à haute pression, par son crédit gonflé à l'extrême, autant que la crise par l'écroulement de grands établissements capitalistes, imposent à de grandes quantités de moyens de production la socialisation qui se manifeste sous forme de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communications sont, dès le début, si gigantesques que, comme les chemins de fer, ils excluent toute autre forme d'exploitation capitaliste. Mais à un autre degré de développement, cette forme, elle aussi, devient insuffisante ; le représentant officiel de la société capitaliste, l'État, doit prendre la direction de ces forces productives. (Nous soulignons cette nécessité de transformation en propriété d'État se fait d'abord sentir pour les grands organismes de communication : les postes, les télégraphes, les chemins de fer, etc.
Si les crises peuvent l'incapacité de la bourgeoisie de diriger dorénavant les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d'État montre que la bourgeoisie est devenue superflue. Toutes les fonctions sociales des capitalistes sont remplies maintenant par des employés salariés. Le rôle social des capitalistes se borne à empocher des revenus, à détacher des coupons et à jouer à la bourse, où ils se dépouillent mutuellement de leurs capitaux. La production capitaliste, qui commence par lancer l'ouvrier dans la surpopulation relative finit par y précipiter à son tour le capitaliste, en attendant qu'elle lui assigné sa place dans l'armée industrielle de réserve.
Mais que les forces productives soient entre les mains des sociétés par actions ou de l'État, elles conservent néanmoins leur qualité de capital. Le fait est patent pour les sociétés par action. Et l'État moderne n'est que l'organisation que se donne la société bourgeoise pour mettre toutes les conditions de la production capitaliste à l'abri des attaques, tant des capitalistes individuels que des ouvriers. L'État moderne, quelle que soit sa forme, est essentiellement une machine capitaliste, l'État des capitalistes, pour ainsi dire le capitaliste collectif idéal. Plus il accapare de forces productives, plus il se change en capitaliste collectif réel (nous soulignons), plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent toujours des salariés, des prolétaires. La relation capitaliste entre salariant et salariés, n'est pas détruite, mais poussée à bout elle "fait la culbute. L'appropriation par l'Etat des forces productives ne résout pas le conflit, mais elle contient les éléments de cette "solution."

Comme on voit, Engels considérait bien dans ce texte ce qu'on appelle aujourd'hui la tendance du capitalisme à s'organiser en capitalisme d'Etat, mais c'était dans le cadre des moments internes de la société bourgeoise au 19ème siècle. Il voyait dans cette tendance des éléments de la situation de l'époque, aussi doit-on admettre que pour lui la tendance au capitalisme d'Etat s'inscrivait au point de vue du socialisme dans les conditions de la révolution permanente. C'est pourquoi, la "culbute" qu'il prévoit pour le moment ou l'état devient "capitaliste collectif réel", était envisagée par rapport aux conditions de son temps. On s'en rend compte lorsque trois pages après le texte qu'on vient de citer Engels, envisageant la nécessité d'organiser la société sans classe et le point d'évolution du capitalisme ou cela devient possible, écrit : "Ce point est aujourd'hui atteint". L'étatisation du capital était donc un tendue comme une étape de développement du capitalisme qui, dans le cours de la révolution permanente culminant dans la dictature du prolétariat, et à cause de ce cours et de cette culmination, ouvrait les voies directes à la révolution socialiste.

Les conditions effectives du capitalisme d'Etat telles que nous les voyons aujourd'hui sont bien différentes puisque les révolutions bourgeoises sont terminées, et que les prévisions de la théorie de la révolution permanente sur lesquelles étaient fondées la perspective socialiste traditionnelle n'ont pas été vérifiées. Par contre, l'étatisation du capital semble se préparer à aller bien au-delà de ce que pouvait prévoir raisonnablement Engels ; et à ouvrir, à l'inverse de ce qu'sidérait celui-ci, la réalisation effective de la perspective alternative de la barbarie. C'est pourquoi aussi le problème est posé aujourd'hui des conditions nouvelles de la "culbute" par rapport à celles qu'Engels avait envisagé jadis dans d'autres circonstances. C'est tout le problème de la nouvelle perspective socialiste.

Cette parenthèse historique terminée, nous sommes maintenant en mesure d'aborder l'étude des conditions actuelles du cours de barbarie.

MOREL. (à suivre)

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