Sur l’histoire des groupes “No War but the Class War”

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En réponse à la meurtrière guerre en Ukraine, le CCI a, de façon répétée, souligné le besoin d’une réponse commune de l’expression la plus cohérente de l’internationalisme prolétarien, la Gauche communiste, afin de créer un pôle de référence clair pour tous ceux qui cherchent à s’opposer à la guerre impérialiste sur une base de classe.

L’appel à une prise de position commune, et le texte qui en est l’émanation, a ainsi été reçu positivement par trois groupes. (1) Les groupes bordiguistes ont plus ou moins ignoré notre appel alors que la Tendance communiste internationaliste (TCI), tout en annonçant être, par principe, favorable à de telles prises de position communes des internationalistes, a rejeté notre appel pour des raisons qui, de notre point de vue, restent peu claires. Des désaccords dans l’analyse ont été mentionnés au départ, suivis par des divergences sur ce qui constitue l’authentique Gauche communiste ainsi qu’un rejet de notre conception du parasitisme semblent venir au premier rang. Nous reprendrons ces arguments à un autre moment ; nous voulons ici nous concentrer sur la proposition alternative de la TCI, qui consiste à pousser à la formation de groupes locaux et nationaux de No War but the Class War (NWCW), qu’elle voit comme le point de départ d’une action internationaliste contre la guerre à une échelle bien plus large qu’une prise de position commune signée par les groupes de la Gauche communiste.

Lorsqu’on examine le texte du premier appel à créer des groupes NWCW en réponse à la guerre en Ukraine, (2) publié par NWCW à Liverpool, on peut dire qu’il est clairement internationaliste, qu’il renvoie les deux camps impérialistes dos à dos, qu’il rejette les illusions pacifistes et insiste sur le fait que la descente du capitalisme décadent aux enfers de la barbarie militariste ne peut être stoppée que par la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière. Nous pensons cependant qu’il existe un élément clairement immédiatiste dans ce texte, dans le paragraphe suivant : « Les actions anti-guerre éparses dont nous avons eu l’écho (manifestations en Russie, actes de désobéissance de soldats en Ukraine, refus des dockers d’expédier des chargements en Grande-Bretagne et en Italie, sabotage des cheminots en Biélorussie) doivent être envisagées dans une perspective ouvrière pour être réellement anti-guerre, de peur qu’elles soient instrumentalisées par un bord ou par l’autre. Un soutien à la Russie ou à l’Ukraine dans ce conflit signifie soutenir la guerre. La seule voie pour les ouvriers pour mettre fin à ce cauchemar est de fraterniser par-delà les frontières et de détruire la machinerie de guerre ».

Cette prise de position démontre correctement que les manifestations isolées contre la guerre peuvent être récupérées par différentes factions bourgeoises ou idéologies. Mais l’impression donnée est que la classe ouvrière, dans la situation présente, que ce soit dans la zone de guerre ou dans les pays capitalistes plus centraux, serait, à court terme, en mesure de développer une perspective révolutionnaire, et d’abattre la machinerie guerrière pour mettre fin à l’actuel conflit. Et derrière cela se trouve une autre ambiguïté : que la formation de groupes NWCW pourrait être une étape de ce saut soudain de l’état actuel de désorientation de la classe ouvrière vers une véritable réaction contre le capital. Si nous examinons l’implication de la Communist workers organisation (CWO), l’organisation affiliée à la TCI en Grande-Bretagne, dans les précédents projets de NWCW, il est clair que de telles illusions existent parmi ces camarades.

Nous publierons bientôt une analyse plus détaillée des perspectives de la lutte de classe dans l’actuelle phase d’accélération de la barbarie, pour expliquer pourquoi nous ne pensons pas qu’un mouvement de masse dans la classe ouvrière directement dirigé contre la guerre soit une possibilité réaliste. La TCI pourrait répondre en disant que l’appel de NWCW a surtout pour but de regrouper toutes les minorités qui défendent des positions internationalistes et pas de déclencher un quelconque mouvement de masse. Mais même à ce niveau, une véritable compréhension de la nature du projet de NWCW est indispensable pour éviter les erreurs de caractère opportuniste, où l’unique élément de cohérence de la Gauche communiste se perd dans un labyrinthe de confusion fortement influencé par l’anarchisme ou même par des idées gauchistes.

Le but du présent article est avant tout d’examiner de façon critique l’histoire du NWCW afin d’en tirer les leçons les plus claires possibles pour notre actuelle intervention. Cette dimension est entièrement absente de la proposition de la TCI.

Lorsqu’en 2018 la CWO a lancé un appel similaire et mené une série de réunions sous la bannière de NWCW avec le Anarchist communist group (ACG) et une ou deux autres formations anarchistes, nous avions expliqué, lors de l’une de ces réunions, pourquoi nous ne pouvions pas accepter leur invitation à « rejoindre » ce groupe. La principale raison était que cette nouvelle formation avait été construite sans aucune tentative de comprendre les leçons essentiellement négatives des précédents efforts de construire des groupes NWCW. L’incapacité à mener l’examen critique de cette expérience s’est répétée lorsque le groupe a tout simplement disparu sans aucune explication publique, ni de la CWO, ni de l’ACG. Concernant l’incursion la plus récente de la TCI dans ce projet, nous avons spécifiquement invité ces camarades à participer à nos dernières réunions publiques sur la guerre en Ukraine et de nous envoyer leur évaluation de l’évolution du projet NWCW jusqu’à aujourd’hui. Malheureusement, les camarades n’ont pas assisté à ces réunions et une opportunité de mener le débat plus avant a été perdue. Néanmoins, nous offrons cet examen du contexte et de l’histoire de NWCW comme notre contribution propre pour faire avancer le débat.

Un bref historique de “No War but the Class War”

L’idée de créer des groupes NWCW a d’abord surgi dans le milieu anarchiste en Angleterre. À notre connaissance, la première tentative de mettre sur pied un tel groupe a eu lieu en réponse à la première Guerre du Golfe en 1991. Mais ce n’est qu’avec la formation de nouveaux groupes NWCW en réponse à la guerre en ex-Yougoslavie et lors des invasions de l’Afghanistan et de l’Irak en 2001 et 2003, que nous avons pu acquérir une expérience directe de la composition et des dynamiques de cette initiative. Notre décision de participer aux réunions organisées par ces groupes, principalement à Londres, était basée sur notre compréhension de la nature « proche du “marais” » de l’anarchisme, qui comprend une série de tendances allant du gauchisme bourgeois pur et simple, à un véritable internationalisme. Pour nous, ces nouveaux groupes NWCW, qui étaient bien entendu extrêmement hétérogènes, contenaient des éléments en recherche d’une alternative prolétarienne aux mobilisations « Stop the War » organisées par la gauche du capital.

Notre intervention au sein de ces groupes était basée sur les objectifs suivants :

– clarifier les principes de l’internationalisme prolétarien et le besoin d’une claire démarcation de la gauche du capital et du pacifisme ;

– se concentrer sur le débat politique et la clarification contre les tendances à l’activisme qui, en pratique, signifiaient se dissoudre dans les manifestations « Stop the War » ;

– malgré les accusations disant que notre approche, qui met en avant la primauté de la discussion politique, serait purement « monastique » et « inactiviste », et que nous ne serions intéressés que par la discussion pour le plaisir de la discussion, nous avons fait plusieurs propositions définies pour l’action, en particulier la possibilité d’appeler à un « meeting internationaliste » à Trafalgar Square à la fin de la grande marche « Stop the War » de novembre 2001, en directe opposition aux discours gauchistes qui se plaçaient sur la plate-forme « Stop the War ». Cette proposition a été partiellement mise en œuvre, non par NWCW en tant que tel, mais par le CCI et la CWO… (3) Nous reviendrons plus loin sur la signification de tout cela.

La CWO s’implique

En 2002, la CWO est alors intervenue dans ce processus, particulièrement à Sheffield où elle joue un rôle central dans la formation d’un nouveau groupe NWCW, l’un de ceux qui prend des positions proches, voire identiques à celles de la Gauche communiste. Dans notre article : « L’intervention des révolutionnaires et la guerre en Irak » dans World revolution n° 264, qui tente de tirer un bilan de notre intervention en direction de NWCW, nous saluons ce fait, mais nous critiquons également la surestimation par la CWO du potentiel du réseau NWCW, en particulier de son groupe à Londres, pour agir en tant que centre organisé de l’opposition prolétarienne à la guerre, la reliant avec quelques petites expressions de lutte de classe qui se font jour concomitamment au mouvement « anti-guerre ». (4) Contre cette idée, notre article montrait clairement que « nous n’avons jamais pensé que NWCW était un signe avant-coureur de la reprise de la lutte de classe ou un mouvement politique de classe clairement identifié que nous devrions “rejoindre”. Il peut au mieux être un point de référence pour une petite minorité qui se poserait des questions sur le militarisme capitaliste et les mensonges pacifistes et élitistes qui l’accompagnent. Et c’est bien pourquoi nous avons défendu ses positions de classe (bien que limitées) contre les attaques réactionnaires des gauchistes du type Workers Power (dans World revolution n° 250) et insisté depuis le début sur l’importance de ce groupe en tant que forum de discussion, et nous avons mis en garde contre les tendances à “l’action directe” et le fait de rapprocher ce groupe des organisations révolutionnaires ».

Pour les mêmes raisons, dans un autre article intitulé : « En défense des groupes de discussion » dans World revolution n° 250, nous expliquions nos divergences avec la CWO sur la question des « intermédiaires » entre la classe et l’organisation révolutionnaire. Nous nous sommes toujours opposés à l’idée développée par le Partito comunista internazionalista (aujourd’hui groupe italien affilié à la TCI) et reprise plus tard par la CWO des « groupes d’usine », définis comme des « instruments du parti » pour gagner en implantation dans la classe et même pour « organiser » ses luttes. Nous pensons qu’il s’agit d’une régression vers la notion de cellules d’entreprises comme base de l’organisation politique, défendue par l’Internationale communiste dans la phase de « bolchevisation », dans les années 1920, et à laquelle la Gauche communiste d’Italie s’est fortement opposée. La récente transformation de cette idée de groupes d’usine en appel à la constitution de groupes territoriaux, puis de groupes anti-guerre, en a changé la forme, mais pas vraiment le contenu. L’idée de la CWO selon laquelle NWCW pourrait devenir un centre organisé de la résistance de classe contre la guerre contient une certaine incompréhension de comment la conscience de classe se développe dans la période de décadence du capitalisme. Évidemment, à côté de l’organisation politique proprement dite, il existe une tendance à la formation de groupes plus informels, lesquels se constituent aussi bien lors des luttes sur le lieu de travail qu’en opposition à la guerre capitaliste, mais de tels groupes, qui n’appartiennent pas à l’organisation politique communiste, restent des expressions d’une minorité qui cherche à se clarifier elle-même et à diffuser cette clarification dans la classe, et ne peuvent se substituer ou prétendre être les organisateurs de mouvements plus larges de la classe, un point sur lequel, à notre avis, la TCI reste ambiguë. (5)

Manœuvres contre la Gauche communiste

Bien qu’il y ait eu un certain nombre de discussions fructueuses lors des premières périodes d’existence des groupes NWCW, il est devenu clair que, en tant qu’expression de l’anarchisme, ces groupes sont soumis à toutes sortes de pressions contradictoires : une réelle recherche de positions et pratiques internationalistes, mais aussi l’influence du gauchisme et de ce que nous appelons : le parasitisme, des groupes essentiellement motivés par la volonté d’isoler, voire de détruire les courants authentiquement révolutionnaires. De tels éléments ont eu un poids grandissant dans les deux phases des regroupements de NWCW. En 1999, le CCI est exclu (bien que par une faible majorité) de la participation au sein du groupe du fait que nous serions léninistes, dogmatiques, que nous dominerions les réunions, etc. ; (6) et les principaux éléments qui ont poussé à notre exclusion n’étaient autres que Juan McIver et « Luther Blisset » qui ont publié deux pamphlets particulièrement calomniateurs dénonçant le CCI comme une secte paranoïaque stalinienne, comme de petits voleurs, etc.

En 2002, nous avons vu une autre série de manœuvres contre la Gauche communiste, cette fois menée par K., un élément proche de « Luther Blisset ». Dans Revolutionary perpectives n° 27, la CWO, elle-même, parle du rôle irresponsable de K. et de son « cercle d’amis » au sein de NWCW, après que K. a fait tout son possible pour exclure à la fois le groupe de Sheffield et le CCI des réunions de NWCW. Cette fois, le mécanisme utilisé n’a pas été un vote « démocratique » comme en 1999, mais une décision prise en coulisses de ne tenir que des réunions fermées dont les lieux et les horaires n’ont plus été communiqués au CCI et au groupe de Sheffield.

Qu’est-ce que cela montre ? Que dans un environnement dominé par l’anarchisme, les groupes de la Gauche communiste doivent soutenir un dur combat contre les tendances destructrices, voire bourgeoises, qui vont inévitablement être présentes et pousseront toujours dans une direction négative. Ce devrait être une réponse élémentaire des groupes de la Gauche communiste de combattre ensemble les manœuvres de ceux qui cherchent à les exclure de la participation à des formations temporaires et hétérogènes produites par les tentatives de combattre l’idéologie dominante. La propre expérience de la CWO en 2002 devrait lui rappeler la réalité de tels dangers. Nous pourrions ajouter que les groupes qui se présentent comme faisant partie de la Gauche communiste mais agissent de la même façon méritent l’appellation de « parasites politiques » et ne devraient pas être laissés libres comme l’air par les groupes de la Gauche communiste.

L’accusation que la vision de l’intervention du CCI au cours de ces épisodes aurait été « monastique » a été portée par la CWO dans son article de Revolutionary perpectives n° 27, en se référant à la manifestation de septembre 2002. Mais avant une grande manifestation qui s’est tenue en novembre 2001, la CWO nous avait écrit pour soutenir notre proposition d’une réunion internationaliste distincte à Trafalgar Square. Lors de la manifestation elle-même, une coopération fructueuse entre les deux groupes a eu lieu. Comme le dit notre article de World revolution n° 264, nous avions surestimé la capacité du groupe NWCW d’organiser une large réunion d’opposition à Trafalgar Square, du fait que la plupart (mais pas tous) de ses participants ont préféré manifester avec un « bloc anticapitaliste » qui ne se distinguait que très peu, voire en rien des organisateurs de « Stop the War ». Mais s’il y a eu une petite réunion à la fin, c’est avant tout à l’initiative du CCI et de la CWO, soutenue par quelques membres de NWCW pour tendre nos mégaphones à ceux qui voulaient défendre une alternative internationaliste aux gauchistes sur la scène principale. Une autre preuve que le meilleur moyen d’aider ceux qui sont en dehors de la Gauche communiste à approcher une position et une pratique clairement internationalistes est que les groupes de la Gauche communiste agissent ensemble.


Revenant sur le projet de l’actuel NWCW, dans un récent article sur une réunion de NWCW à Glasgow, la TCI a affirmé que ce projet rencontre un considérable succès : « le premier groupe s’est formé à Liverpool, il y a quelques semaines et, depuis, son message a été repris par des camarades partout dans le monde, depuis la Corée, la Turquie, le Brésil, la Suède, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, jusqu’aux États-Unis, ainsi que dans d’autres endroits ».

Nous ne pouvons pas évaluer la réelle substance de ces groupes et initiatives. L’impression que nous en avons à travers les groupes dont nous connaissons quelque chose, c’est qu’il s’agit pour la plupart de « répliques » de la TCI ou de ses affiliés. En ce sens, ils ne peuvent que difficilement constituer une avancée sur les groupes qui sont apparus dans les années 1990 et 2000, lesquels, avec toutes leurs confusions, représentaient au moins un certain mouvement venu d’éléments qui cherchaient une alternative internationaliste au gauchisme et au pacifisme. Mais nous reviendrons sur cette question dans un futur article et nous continuons à appeler la TCI à contribuer à la discussion.

Amos, juillet 2022

 

3 ) « Communists work together at “anti-war” demo », World revolution n° 250.

4 ) « Communism against the war drive : intervention or monaticism ? », Revolutionary perspectives n° 27.

6 ) « Political parasitism sabotages the discussion », World revolution n° 228.

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