Face à la décomposition capitaliste, la bourgeoisie garde-t-elle le contrôle sur la classe ouvrière?

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Nous publions ci-dessous de larges extraits d’un courrier adressé par un de nos lecteurs ainsi que notre réponse.


Chers Camarades,

[…] je voudrais aborder un point de l’intervention du camarade F. quand il répondait à P. […]. Il s’agit de la perte de contrôle de la bourgeoisie analysée en tant que telle suite à la montée du populisme (si j’ai bien compris).

Même si je suis d’accord avec le fait que ce soit « l’exacerbation des autres phénomènes caractérisant la décomposition, tels le terrorisme, le chacun pour soi, [qui] attise les flammes et stimule l’extension populiste à tous les aspects de la société capitaliste ». (extrait du Rapport sur l’impact de la décomposition sur la vie politique de la bourgeoisie de 2019), et qui entraînerait cette perte de contrôle, peut-on malgré tout, parler de perte de contrôle politique en tant que telle, sachant que :

– le contrôle politique englobe, je crois, tous les aspects de la vie politique dont le contrôle de la bourgeoisie sur le prolétariat

– or dans le contexte actuel que nous connaissons, le prolétariat n’exerce pour l’instant pas de rapport de force significatif sur la bourgeoisie, ce qui laisse donc supposer un contrôle conséquent de celle-ci sur son ennemi de classe.

S’il y a bien un contrôle que la bourgeoisie tient absolument à ne pas perdre, c’est bien celui sur son ennemi de classe juré qu’est le prolétariat. Et ceci, je crois, sera à n’importe quel prix et le sera de plus en plus, au fur et à mesure de l’aggravation de la décomposition et aux dépens de tout le reste dont elle a certainement (je suis d’accord) déjà perdu le contrôle.

D’ailleurs je crois que le contrôle sur le prolétariat n’est pas évoqué dans le texte cité plus haut.

Et je complète mon intervention et évoquant les deux extraits ci-dessous du « Rapport sur la pandémie Covid-19 et la période de décomposition capitaliste » : « l’ineptie de la réponse de la classe dominante à la crise sanitaire a révélé la tendance croissante à la perte de contrôle politique de la bourgeoisie et de son État sur la société au sein de chaque nation » […] « Le confinement de masse décrété par les États impérialistes s’accompagne certes aujourd’hui de la présence accrue de la militarisation dans la vie quotidienne et de son utilisation pour lancer des exhortations guerrières. Mais l’immobilisation forcée de la population est motivée dans une large mesure par la crainte ressentie par l’État face à la menace de désordre social à une époque où la classe ouvrière, bien que tranquille, reste invaincue ».

Il me semble que le premier passage de ce deuxième texte (qui je crois, évoque lui aussi la perte de contrôle de la bourgeoisie comme dans le passage du premier texte cité plus haut), soit contradictoire avec ce deuxième passage qui montre que malgré « la crainte ressentie par l’État », celui-ci contrôle encore le prolétariat par « l’immobilisation forcée de la population » (entre autres).

Ce qui en conclusion, me fait de nouveau revenir sur le fait que (oui je suis d’accord), la bourgeoisie perd le contrôle politique sauf celui sur le prolétariat qui est encore une fois je crois, aussi un des aspects de la vie politique. […]

Fraternellement

L.


Réponse du CCI

La question que soulève le courrier du camarade pose le problème suivant : il y aurait une contradiction dans notre démarche entre le fait d’affirmer d’un côté qu’il existe une « tendance à la perte de contrôle sur la société » et de l’autre dire que « le confinement de masse décrété par les États impérialistes s’accompagne certes aujourd’hui de la présence accrue de la militarisation dans la vie quotidienne et de son utilisation pour lancer des exhortations guerrières. Mais l’immobilisation forcée de la population est motivée dans une large mesure par la crainte ressentie par l’État face à la menace de désordre social à une époque où la classe ouvrière, bien que tranquille, reste invaincue ». En fin de compte, pour le camarade, « la bourgeoisie perd le contrôle politique sauf celui sur le prolétariat qui est encore une fois je crois, aussi un des aspects de la vie politique ».

En premier lieu, il convient de souligner que nous parlons d’une tendance croissante et non d’une perte absolue de contrôle de la part de la bourgeoisie sur la société. Cette tendance s’est, de notre point de vue, accentuée avec l’accélération des effets du poids de la décomposition depuis les débuts de la pandémie. Toute cette analyse, le camarade la partage. Le fond du problème serait que cette tendance à la perte de contrôle est certes observable, « sauf sur le prolétariat ». Bien que cela puisse paraître paradoxal, nous partageons en réalité pleinement cette idée qui, de notre point de vue, n’est pas en contradiction avec le fait d’affirmer que le processus affecte l’ensemble de la société.

En effet, notre démarche part de la caractérisation du prolétariat comme étant la seule classe, au sein de la société capitaliste, étant à la fois exploitée et révolutionnaire. Dans le rapport capital/travail, le prolétariat est non seulement dépossédé et séparé des moyens de production, mais il est aussi de ce fait totalement étranger lui-même au travail et à ce qu’il produit. Il doit affirmer son existence propre comme classe révolutionnaire par sa conscience politique et sa capacité d’organisation. Deux exigences du combat prolétarien qui s’opposent radicalement au mode de production capitaliste, c’est-à-dire à la fois aux rapports de production et aux superstructures idéologiques. C’est pourquoi Marx a mis en évidence que la classe ouvrière est une “classe étrangère” à l’intérieur de la société capitaliste. Par sa condition forcée et sa vie de forçat, en effet, la classe ouvrière « se sent anéantie dans cette aliénation, y voit son impuissance et la réalité d’une existence inhumaine ». (1) Nous pouvons donc dire que la bourgeoisie tend bien d’un côté à perdre le contrôle sur la société en décomposition et en même temps, qu’elle garde aujourd’hui toute sa maîtrise sur le prolétariat, sans que cela puisse être contradictoire.

De ce fait, la bourgeoise ne peut qu’exercer sa domination et par là même avoir un contrôle en permanence sur la classe ouvrière, son véritable ennemi historique. Seule une situation révolutionnaire planétaire pourrait modifier une telle donne et aboutir, dans ces conditions, à une tendance à la perte de contrôle sur le prolétariat. Lors de la vague révolutionnaire de 1917-1923, on peut dire que la bourgeoisie tendait à perdre le contrôle de sa domination sur la classe ouvrière. Cela ne s’est jamais traduit de manière absolue, même en Russie finalement, puisque si les ouvriers avaient pu prendre les rênes du pouvoir et exercer leur dictature politique dans ce pays, leur avenir politique restait suspendu au rapport de force mondial entre les classes. La bourgeoisie mondiale a fini par s’imposer victorieusement avec la contre-révolution stalinienne. Même dans les débuts de l’effervescence révolutionnaire en Allemagne, de 1917 à 1923, la bourgeoisie n’a jamais perdu totalement son contrôle sur la classe exploitée. Grâce aux sociaux-démocrates transformés en « chiens sanglants » et aux syndicats, devenus des gardes chiourmes au service de l’État, remparts ultimes du capital, elle avait pu casser les reins du prolétariat et le noyer dans le sang dès la Commune de Berlin en janvier 1919, assurant pour la suite la pérennité de sa domination brutale.

Aujourd’hui, a fortiori dans un contexte de décomposition de la société bourgeoise et de recul de la conscience ouvrière, le prolétariat éprouve toutes les difficultés pour mener son combat, restant largement isolé et dispersé, peu confiant en ses propres forces, oubliant même sa mémoire et son identité de classe. Il se trouve donc d’autant plus oppressé par l’ordre bourgeois dont le contrôle est relayé par des organes étatiques puissants, comme les syndicats, les gauchistes ou autres partis politiques, piliers de l’ordre capitaliste. Toutes ces forces politiques l’encadrent de manière très efficace à la fois par les discours idéologiques, la propagande et par une présence physique quotidienne sur le terrain, monopolisant globalement tout l’espace public pour lui faire obstacle et saboter son combat de classe. Nous sommes donc d’accord sur ce plan avec le camarade, la bourgeoisie, en effet, ne perd pas le contrôle sur son ennemi mortel et veille sur lui comme du lait sur le feu. Nous l’avons d’ailleurs bien vu au moment de la lutte contre la réforme des retraites de l’hiver 2019-2020, jamais les syndicats n’ont été pris en défaut et ont toujours su garder un contrôle de A à Z sur le mouvement, même s’ils ont dû s’adapter en même temps pour faire face à une forte combativité qui s’est étalée dans temps.

En revanche, sur les autres composantes de la société capitaliste, la situation est toute autre et la situation se complique davantage. Sur ce plan, le camarade est complètement d’accord. Au niveau économique, par exemple, alors qu’avec la réalité concurrentielle de la mondialisation la bourgeoisie avait pu développer ses capacités de coopération pour faire face à la crise, aujourd’hui, le chacun pour soi prend clairement le dessus et chaque État s’enferme sur ses propres initiatives, de manière plus unilatérale que par le passé, afin de défendre quasi seul ses intérêts nationaux vitaux. Cela s’est traduit de manière caricaturale, par exemple, lors de la pitoyable « guerre des masques » et des « vaccins », traduisant une sorte de panique et de « sauve qui peut ». On peut donc dire que cela a bien exprimé une tendance à la perte de contrôle.

La bourgeoisie n’a pas de prise sur les effets de la décomposition, qu’elle peut certes les utiliser, mais absolument pas les contrôler. Des phénomènes comme ceux de la violence croissante au sein de la société ne peuvent être éradiqués, de même que la tendance à ne pouvoir contrôler son jeu politique du fait du chacun pour soi qui tend de plus en plus à prendre le pas sur le sens des responsabilités et de l’État. Cela ne signifie pas pour autant que la bourgeoisie ne puisse plus agir sur le plan politique, ni gouverner, que tout lui échappe, mais seulement qu’elle à de plus en plus de mal et de difficultés à contrôler son jeu politique, à faire face aux luttes de fractions et aux querelles d’égos croissantes, à éviter l’instabilité, la fragilisation et les contradictions qui favorisent de nouvelles difficultés ou crises politiques.

La bourgeoisie sait bien qu’elle va devoir porter des attaques de plus en plus dures, que la paupérisation va s’accroître et que le prolétariat va forcément devoir résister par ses luttes. La maturation politique qui s’opère dans les entrailles du prolétariat, la colère, les forces centrifuges qui animent le corps social, les forces destructrices de la société capitaliste qui agissent telle une boite de Pandore, tout cela va pousser la bourgeoisie à renforcer son obsession du « maintien de l’ordre ». Mais tant que le prolétariat ne sera pas en position d’affirmer ouvertement sa perspective révolutionnaire et n’aura pas renversé la classe dominante, il sera en effet sous le joug implacable de la dictature du capital.

WH, 7 juillet 2021

 

1 Marx, Engels, La sainte famille (1845).

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