Rapport sur la pandémie et le développement de la décomposition

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D’une certaine façon, « la Gauche communiste se trouve aujourd’hui dans une situation similaire à celle de Bilan des années 1930, au sens où elle est contrainte de comprendre une situation historique nouvelle sans précédent » (Résolution sur la situation internationale, 13e congrès du CCI, Revue internationale n° 97, 1999).

Ce constat, plus adéquat que jamais, requerrait des débats intenses entre organisations du milieu prolétarien pour analyser la signification de la crise du Covid-19 dans l’histoire du capitalisme et les conséquences qui en découlent. Or, face à l’extension fulgurante des événements, les groupes du milieu politique prolétarien apparaissent totalement désemparés et désarmés : au lieu de se saisir de la méthode marxiste comme d’une théorie vivante, ils la réduisent à un dogme invariant où la lutte de classe est vue comme une répétition immuable de schémas éternellement valides sans pouvoir montrer non seulement ce qui persiste mais aussi ce qui a changé. Ainsi, les groupes bordiguistes ou conseillistes ignorent obstinément l’entrée du système dans sa phase de décadence. D’autre part, la Tendance communiste internationale (TCI) rejette la décomposition comme une vision cataclysmique et limite ses explications au truisme selon lequel le profit est responsable de la pandémie et à l’idée illusoire que cette dernière n’est qu’un événement anecdotique, une parenthèse,  dans les attaques de la bourgeoisie pour maximiser ses profits. Ces groupes du milieu politique prolétarien se contentent de réciter les schémas du passé sans analyser les circonstances spécifiques, le moment et l’impact de la crise sanitaire. En conséquence, leur apport dans l’évaluation du rapport de force entre les deux classes antagoniques de la société, des dangers ou opportunités qui se présentent à la classe et à ses minorités est aujourd’hui dérisoire.

Une démarche marxiste ferme est d’autant plus nécessaire que la méfiance envers le discours officiel engendre actuellement l’émergence de nombreuses « explications alternatives » fallacieuses et fantaisistes des événements. Des théories « complotistes » plus fantaisistes les unes que les autres voient le jour et sont partagées par des millions d’adeptes : la pandémie et aujourd’hui la vaccination massive seraient une machination des Chinois pour assurer leur suprématie, un complot de la bourgeoisie mondiale pour préparer la guerre ou restructurer l’économie mondiale, une prise de pouvoir par une internationale secrète de virologues ou encore une conspiration mondiale nébuleuse des élites (sous la direction de Soros ou Gates), … Cette ambiance générale provoque même une désorientation du milieu politique, un véritable « Corona blues ».

Pour le CCI, le marxisme est « une pensée vivante pour laquelle chaque événement historique important est l'occasion d'un enrichissement. (…).  Il revient aux organisations et aux militants révolutionnaires la res­ponsabilité spécifique et fondamentale d'accomplir cet effort de réflexion en ayant bien soin, à l'image de nos aînés comme Lénine, Rosa Luxemburg, la Frac­tion Italienne de la Gauche Communiste Internatio­nale (Bilan), la Gauche Communiste de France, etc., d'avancer à la fois avec prudence et audace :

  • en s'appuyant de façon ferme sur les acquis de base du marxisme ;
  • en examinant la réalité sans œillères et en dévelop­pant la pensée sans "aucun interdit non plus qu'aucun ostracisme" (Bilan).

En particulier, face à de tels événements historiques, il importe que les révolutionnaires soient capables de bien distinguer les analyses qui sont devenues caduques de celles qui restent valables, afin d'éviter un double écueil : soit s'enfermer dans la sclérose, soit "jeter le bébé avec l'eau du bain" » (Texte d'orientation Militarisme et décomposition, 1991).

Dès lors, la crise du Covid-19 impose au CCI de confronter les éléments marquants de cet événement majeur au cadre de la décomposition que l’organisation met en avant depuis plus de 30 ans pour appréhender l’évolution du capitalisme. Ce cadre est clairement  rappelé dans la Résolution sur la situation internationale du 23e congrès international du CCI (2019) : « Il y a 30 ans, le CCI a mis en évidence que le système capitaliste était entré dans la phase ultime de sa période de décadence et de son existence, celle de la décomposition. Cette analyse se basait sur un certain nombre de faits empiriques, mais en même temps elle donnait un cadre pour la compréhension de ceux-ci : "Dans une telle situation où les deux classes fondamentales et antagoniques de la société s’affrontent sans parvenir à imposer leur propre réponse décisive, l’histoire ne saurait pourtant s’arrêter. Encore moins que pour les autres modes de production qui l’ont précédé, il ne peut exister pour le capitalisme de "gel", de "stagnation" de la vie sociale. Alors que les contradictions du capitalisme en crise ne font que s’aggraver, l’incapacité de la bourgeoisie à offrir la moindre perspective pour l’ensemble de la société et l’incapacité du prolétariat à affirmer ouvertement la sienne dans l’immédiat ne peuvent que déboucher sur un phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société." (La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme, Point 4, Revue Internationale n° 107). Notre analyse prenait le soin de préciser les deux significations du terme "décomposition" ; d’une part, il s’applique à un phénomène qui affecte la société, particulièrement dans la période de décadence du capitalisme et, d’autre part, il désigne une phase historique particulière de cette dernière, sa phase ultime : "… il est indispensable de mettre en évidence la différence fondamentale qui oppose les éléments de décomposition qui ont affecté le capitalisme depuis le début du siècle [le 20e siècle] et la décomposition généralisée dans laquelle s’enfonce à l’heure actuelle ce système et qui ne pourra aller qu’en s’aggravant. Là aussi, au-delà de l’aspect strictement quantitatif, le phénomène de décomposition sociale atteint aujourd’hui une telle profondeur et une telle extension qu’il acquiert une qualité nouvelle et singulière manifestant l’entrée du capitalisme décadent dans une phase spécifique – la phase ultime – de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l’évolution de la société." (Ibid., Point 2)

C’est principalement ce dernier point, le fait que la décomposition tende à devenir le facteur décisif de l’évolution de la société, et donc de l’ensemble des composantes de la situation mondiale – une idée qui n’est nullement partagée par les autres groupes de la Gauche communiste – qui constitue l’axe majeur de la présente résolution » (Résolution sur la situation internationale, 23e congrès du CCI, Revue Internationale n° 164).

Dans ce contexte, le but de ce rapport est d’évaluer l’impact de la crise du Covid-19 sur l’approfondissement des contradictions au sein du système capitaliste et les incidences de celle-ci sur l’approfondissement de la phase de décomposition.

1. La crise du Covid-19 révèle la profondeur du pourrissement sur pied du capitalisme.

La pandémie sévit dans le cœur du capitalisme : une première, puis une seconde, voire une troisième vague d’infections déferlent sur le monde et en particulier sur les pays industrialisés ; leurs systèmes hospitaliers sont au bord de l’implosion et ils sont obligés d’imposer à répétition des confinements plus ou moins radicaux. Après un an de pandémie, les chiffres officiels, largement sous-évalués dans de nombreux pays, comptabilisent plus de 500 000 morts aux États-Unis et plus de 650 000 dans l’Union Européenne comme en Amérique latine.

Durant les douze derniers mois, dans ce mode de production aux capacités scientifiques et technologiques illimitées, les bourgeoisies, non seulement de pays périphériques mais surtout des principaux pays industrialisés, se sont montrées incapables :

  • d’empêcher l’extension de la pandémie, puis sa reprise à travers une deuxième, troisième, …. vague ;
  • d’éviter la saturation des systèmes hospitaliers, comme en Italie, en Espagne, mais aussi en Grande-Bretagne ou aux États-Unis ;
  • de mettre en place des techniques et des instruments pour contrôler et endiguer les différentes vagues ;
  • de coordonner et centraliser la recherche d’un vaccin et de mettre en place une politique de production, de diffusion et de vaccination planifiée et réfléchie pour l’ensemble de la planète.

Au contraire, elles ont rivalisé dans la prise de mesures incohérentes et chaotiques et ont eu recours, en désespoir de cause, à des mesures datant des tréfonds de l’histoire, telles que le confinement, la quarantaine ou le couvre-feu. Elles ont condamné à la mort des centaines de milliers de personnes en sélectionnant les malades du Covid admis dans les hôpitaux surchargés ou en repoussant à une date lointaine le traitement d’autres pathologies graves.

Le déroulement catastrophique de la crise pandémique est fondamentalement lié à la pression implacable de la crise historique du mode de production capitaliste. L’impact des mesures d’austérité, encore accentuées depuis la récession de 2007-2011, la concurrence économique impitoyable entre les États et la priorité accordée, en particulier dans les pays industrialisés, au maintien des capacités de production au détriment de la santé des populations au nom de la primauté de l’économie ont favorisé l’ampleur de la crise sanitaire et constituent une entrave permanente à son endiguement. Cette immense catastrophe que constitue la pandémie n’est pas le produit de la fatalité ni de l’insuffisance des connaissances scientifiques ou des outils sanitaires (comme cela a pu être le cas dans des modes de production antérieurs) ; elle n’arrive pas non plus comme un coup de tonnerre dans un ciel serein ni ne constitue une parenthèse passagère. Elle exprime l’impuissance fondamentale du mode de production capitaliste déclinant, qui va au-delà de l’incurie de tel ou tel gouvernement mais qui est au contraire révélatrice du blocage et du pourrissement sur pied de la société bourgeoise. Et surtout, elle révèle l’ampleur de cette phase de décomposition qui s’approfondit depuis 30 ans.

1.1. Son surgissement met en lumière 30 années d’enfoncement dans la décomposition

La crise du Covid-19 ne surgit pas du néant ; elle est à la fois l’expression et la résultante de 30 années de phase de décomposition qui ont marqué une tendance à la multiplication, à l’approfondissement et à une convergence de plus en plus nette des différentes manifestations du pourrissement sur pied.

(a) L’importance et la signification de la dynamique de décomposition ont été appréhendées par le CCI dès la fin des années ’80 : « Alors que la bourgeoisie n'a pas les mains libres pour imposer sa "solution" : la guerre impérialiste généralisée, et que la lutte de classe n'est pas encore suffisamment développée pour permettre la mise en avant de sa perspective révolution­naire, le capitalisme est entraîné dans une dynamique de dé­composition, de pourrissement sur pied qui se manifeste sur tous les plans de son existence :

  • dégradation des relations internationales entre États manifestée par le développement du terrorisme ;
  • catastrophes technologiques et soi-disant naturelles à répétition ;
  • destruction de la sphère écologique ;
  • famines, épidémies, expressions de la paupérisation absolue qui se généralise ;
  • explosion des "nationalités" ;
  • vie de la société marquée par le développement de la crimi­nalité, de la délinquance, des suicides, de la folie, de l'atomisation individuelle ;
  • décomposition idéologique marquée entre autres par le dé­veloppement du mysticisme, du nihilisme, de l'idéologie du "chacun-pour-soi", etc. » (Résolution sur la Situation internationale, 8e congrès du CCI, 1989, Revue internationale n° 59).

(b) L’implosion du bloc soviétique marque une accélération spectaculaire du processus malgré les campagnes pour le dissimuler. L’effondrement de l’intérieur d’un des deux blocs impérialistes qui se faisaient face, sans que cela soit le produit, ni d’une guerre mondiale entre les blocs, ni de l’offensive du prolétariat, ne peut être compris que comme une expression majeure de l’entrée dans la phase de décomposition. Cependant, les tendances à la perte de contrôle et à l’exacerbation du chacun pour soi que cette implosion manifeste ont été largement dissimulées et contrées dans un premier temps, d’abord par le regain du prestige de la « démocratie » du fait de sa « victoire sur le communisme » (campagnes sur la mort du communisme et la supériorité du mode de gouvernement démocratique), ensuite par la 1ère guerre du Golfe (1991),  engagée au nom des Nations Unies contre Saddam Husein qui permet à Bush senior d’imposer une « coalition internationale des États » sous la direction des USA et de freiner ainsi dans un premier temps la tendance au chacun pour soi ; enfin, par le fait que l’effondrement économique découlant de l’implosion du bloc de l’Est touche uniquement les anciens pays du bloc russe, une partie particulièrement arriérée du capitalisme, et épargne largement les pays industrialisés.

(c) Au début du 21e siècle, l’extension de la décomposition se manifeste avant tout par l’explosion du chacun pour soi et du chaos sur le plan impérialiste. L’attaque des Twin Towers et du Pentagone par Al Qaeda le 11 septembre 2001 et la riposte militaire unilatérale de l’administration Bush ouvre toute grande la « boîte de Pandore » de la décomposition : avec l’attaque et l’invasion de l’Irak en 2003, au mépris des conventions ou des organisations internationales et sans tenir compte de l’avis de ses principaux « alliés », la première puissance mondiale passe du statut de gendarme de l'ordre mondial à celui d'agent principal du chacun pour soi et du chaos. L’occupation de l’Irak, puis la guerre civile en Syrie (2011) vont puissamment attiser le chacun pour soi impérialiste non seulement au Moyen-Orient mais sur toute la planète. Elles accentuent également la tendance au déclin du leadership des États-Unis, tandis que la Russie revient à l’avant-plan, en particulier par un rôle impérialiste « perturbateur » en Syrie et que la Chine monte rapidement en puissance en tant que challenger de la superpuissance américaine.

(d) Dans les deux premières décennies du 21e siècle, la croissance quantitative et qualitative du terrorisme, favorisée par l’extension du chaos et la barbarie guerrière dans le monde, prend une place centrale dans la vie de la société comme instrument de guerre entre États. Cela a conduit à la constitution d'un nouvel État, « l’État Islamique » (Daesh), avec son armée, sa police, son administration, ses écoles, dont le terrorisme est l'arme de prédilection et qui a déclenché une vague d’attentats suicides au Moyen-Orient comme dans les métropoles des pays industrialisés. « La constitution de Daesh en 2013-14 et les attentats en France en 2015-16, en Belgique et en Allemagne en 2016 représentent une autre étape de premier plan de ce processus » (Rapport sur la décomposition aujourd'hui, 22e Congrès du CCI, 2017). Cette expansion de ce terrorisme ‘kamikaze’ va de pair avec la progression du radicalisme religieux irrationnel et fanatique partout dans le monde, du Moyen-Orient au Brésil, des USA à l’Inde.

(e) En 2016-17, le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne et l’avènement de Trump aux USA révèlent le tsunami populiste qui constitue une nouvelle manifestation particulièrement saillante de l’approfondissement de la décomposition. « La montée du populisme constitue une expression, dans les circonstances actuelles, de la perte de contrôle croissante par la bourgeoisie des rouages de la société résultant fondamentalement de ce qui se trouve au cœur de la décomposition de celle-ci, l’incapacité des deux classes fondamentales de la société d’apporter une réponse à la crise insoluble dans laquelle s’enfonce l’économie capitaliste. En d’autres termes, la décomposition résulte fondamentalement d’une impuissance de la part de la classe régnante, d’une impuissance qui trouve sa source dans son incapacité à surmonter cette crise de son mode de production et qui tend de plus en plus à affecter son appareil politique. Parmi les causes actuelles de la vague populiste on trouve les principales manifestations de la décomposition sociale : la montée du désespoir, du nihilisme, de la violence, de la xénophobie, associée à un rejet croissant des "élites" (les "riches", les politiciens, les technocrates) et dans une situation où la classe ouvrière est incapable de présenter, même de façon embryonnaire, une alternative » (Résolution sur la situation internationale, 23e Congrès du CCI, point 3, Revue internationale n° 164). Si cette vague populiste touche en particulier les bourgeoisies des pays industrialisés, elle se retrouve aussi dans les autres régions du mode sous la forme de la venue au pouvoir de leaders forts et « charismatiques » (Orban, Bolsonaro, Erdogan, Modi, Duterte, …) souvent avec le soutien de sectes ou de mouvements extrémistes d’inspiration religieuse (églises évangélistes en Amérique latine ou en Afrique, Frères musulmans en Turquie, mouvements identitaires racistes hindous dans le cas de Modi).

La phase de décomposition a déjà 30 ans d’histoire et le bref survol de cette dernière montre comment le pourrissement du capitalisme s’est étendu et approfondi à travers des phénomènes qui ont progressivement affecté de plus en plus d’aspects de la société et qui constituent les ingrédients qui ont provoqué le caractère explosif de la crise planétaire du Covid-19. Certes, pendant ces 30 ans, la progression des phénomènes a été discontinue, mais elle s’est déroulée sur différents plans (crise écologique, chacun pour soi impérialiste, fragmentation d’États, terrorisme, émeutes sociales, perte de contrôle de l’appareil politique, pourrissement idéologique), minant de plus en plus les tentatives du capitalisme d’État de contrer son avancée et de maintenir un certain cadre partagé. Pourtant, si les différents phénomènes atteignaient un niveau d’intensité appréciable, ils apparaissaient jusque-là comme « une prolifération de symptômes sans interconnexion apparente, contrairement aux périodes précédentes de la décadence du capitalisme qui étaient définies et dominées par des repères aussi évidents que la guerre mondiale ou la révolution prolétarienne » (Rapport sur la pandémie Covid-19 et la période de décomposition capitaliste (juillet 2020)). C’est précisément la signification de la crise du Covid-19 d’être, telle l’implosion du bloc de l’Est, hautement emblématique de la phase de décomposition en cumulant l’ensemble des facteurs de putréfaction du système.

1.2. Son impact résulte de l’interaction des manifestations de décomposition qu’elle favorise

A l’instar les différentes manifestations de la décadence (guerres mondiales, crises générales de l’économie, militarisme, fascisme et stalinisme, …), il y a donc aussi accumulation des manifestations de la phase de décomposition. L’ampleur de l’impact de la crise du Covid-19 s’explique non seulement par cette accumulation mais aussi par l’interaction des expressions écologiques, sanitaires, sociales, politiques, économiques et idéologiques de la décomposition dans une sorte de spirale jamais observé jusqu’alors, qui a débouché sur une tendance à la perte de contrôle de plus en plus d’aspects de la société et à une flambée d’idéologies irrationnelles, extrêmement dangereuses pour le futur de l’humanité.

(a) Covid-19 et destruction de la nature
La pandémie est clairement une expression de la rupture de la relation entre l'humanité et la nature, qui a atteint une intensité et une dimension planétaire inégalées avec la décadence du système et, en particulier, avec la dernière phase de cette décadence, celle de la décomposition, à travers plus spécifiquement ici la croissance et la concentration urbaines incontrôlées (prolifération de bidonvilles surpeuplés) dans les régions périphériques du capitalisme, la déforestation et le changement climatique. Ainsi, dans le cas du Covid-19, une étude récente de chercheurs des universités de Cambridge et d’Hawaii et du Potsdam Institute for Climate Impact Research (dans la revue Science of the Total Environment) indiquerait que les changements climatiques en Chine du Sud au cours du siècle passé auraient favorisé la concentration dans la région d’espèces de chauves-souris, qui sont porteuses de milliers de coronavirus, et permis la transmission du SARS-CoV-2, via probablement le pangolin, vers l’homme.[1]

Depuis des décennies, la destruction irrémédiable du monde naturel génère un danger croissant de catastrophes environnementales mais aussi sanitaires, comme l'ont déjà illustré les épidémies de SRAS, de H1N1 ou d'Ebola, qui, par chance, ne sont pas devenues des pandémies. Pourtant, bien que le capitalisme dispose de forces technologiques telles qu'il est capable d'envoyer des hommes sur la Lune, de produire des armes monstrueuses capables de détruire la planète des dizaines de fois, il n’a pu se doter des moyens nécessaires pour remédier aux problèmes écologiques et sanitaires qui ont conduit au déclenchement de la pandémie Covid-19. L'homme est de plus en plus séparé de son "corps organique" (Marx) et la décomposition sociale accentue cette tendance.

(b) Covid-19 et récession économique
En même temps, les mesures d’austérité et de restructuration dans la recherche et les systèmes de santé, intensifiées encore depuis la récession de 2007-2011, ont réduit les disponibilités hospitalières et ralenti, sinon arrêté, les recherches sur les virus de la famille des Covid, alors que différentes épidémies précédentes avaient averti de la dangerosité de ceux-ci. D’autre part, au cours de la pandémie, l’objectif premier des pays industrialisés a toujours été de maintenir les capacités de production intactes autant et aussi longtemps que possible (et, dans leur prolongement, les crèches, l’enseignement primaire comme secondaire pour permettre aux parents d’aller travailler) tout en sachant qu’entreprises et écoles constituent un foyer non négligeable de contagion, malgré les mesures prises (porter un masque, garder ses distances, etc.). En particulier, lors du déconfinement de l’été 2020, la bourgeoisie a joué cyniquement avec la santé des populations au nom de la primauté de l’économie, qui a toujours prévalu, même si cela doit contribuer au surgissement d’une nouvelle vague de la pandémie et à la répétition de confinements, à l’augmentation du nombre d’hospitalisations et de décès.

(c) Covid-19 et chacun pour soi impérialiste
L’accentuation du chacun pour soi entre États a constitué depuis le début un puissant stimulant à l’expansion de la pandémie et a incité même à son exploitation à des fins hégémoniques. D’abord, les tentatives initiales de la Chine de camoufler le surgissement du virus et son refus de transmettre des informations à l’OMS ont largement favorisé l’expansion initiale de la pandémie. Ensuite, la persistance de la pandémie et de ses différentes vagues ainsi que le nombre des victimes ont été favorisés par le refus de nombreux pays de « partager » leurs stocks de matériel sanitaire avec leurs voisins, par le chaos grandissant dans la coopération entre les différents pays, y compris et surtout au sein de l’UE, en vue d’harmoniser les politiques de limitation des contaminations ou la politique de conception et d’achat des vaccins, et encore par la « course au vaccin » entre les géants pharmaceutiques concurrents  (avec de juteux bénéfices pour les gagnants à la clé) au lieu de réunir l’ensemble des compétences disponibles en médecine et en pharmacologie. Enfin, la « guerre des vaccins » sévit pleinement entre les États : ainsi, la Commission Européenne avait initialement refusé de réserver 5 millions de doses de vaccin supplémentaires proposées par Pfizer-BioNTech sous la pression de la France qui exigeait une commande supplémentaire équivalente pour l’entreprise française Sanofi ; le vaccin d’AstraZeneca/ Université d’Oxford est réservé en priorité à l’Angleterre au détriment des commandes de l’UE ; par ailleurs, les vaccins chinois (Sinovac), russe (Spoutnik V), indiens (BBV152) ou américains (Moderna) sont largement exploités par ces États comme des instruments de la politique impérialiste. La concurrence entre États et l’explosion du chacun pour soi ont accentué le chaos effrayant dans la gestion de la crise pandémique.

(d) Covid-19 et perte de contrôle de la bourgeoisie sur son appareil politique
La perte de contrôle sur l’appareil politique était déjà une des caractéristiques marquant l’implosion du bloc de l’Est mais elle était apparue alors comme une spécificité liée au caractère particulier des régimes staliniens. La crise des réfugiés (2015-16), l’émergence d’émeutes sociales contre la corruption des élites et surtout le raz-de-marée populiste (2016), toutes des manifestations, certes déjà présentes mais de manière moins proéminentes lors des décennies passées, vont mettre en évidence dès la deuxième partie de la décennie 2010-2020 l’importance de ce phénomène comme expression de la progression de la décomposition. Cette dimension jouera un rôle déterminant dans l’extension de la crise du Covid-19. Le populisme et en particulier les dirigeants populistes comme Bolsonaro, Johnson ou Trump ont favorisé par leur politique « vandaliste » l’expansion et l’impact létal de la pandémie : ils ont banalisé le Covid-19 comme une simple grippe,  ont favorisé une mise en place incohérente d’une politique de limitation des contaminations, exprimant ouvertement leur scepticisme envers celle-ci, et ont saboté toute collaboration internationale. Ainsi Trump a ouvertement transgressé les mesures sanitaires préconisées, ouvertement accusé la Chine (le « virus chinois ») et a refusé toute coopération avec l’OMS.

Ce « vandalisme » exprime de manière emblématique la perte de contrôle par la bourgeoisie de son appareil politique : après s’être montrées incapables dans un premier temps de limiter l’expansion de la pandémie, les différentes bourgeoisies nationales ont échoué à coordonner leurs actions et à mettre en place un large système de « testing » et de « track and tracing » en vue de contrôler et de limiter  de nouvelles vagues de contagion du Covid-19. Enfin, le déploiement lent et chaotique de la campagne de vaccination soulignent une fois de plus les difficultés de l’État à gérer adéquatement la pandémie. La succession de mesures contradictoires et inefficaces a nourri un scepticisme et une méfiance croissants dans les populations envers les directives des gouvernements : « On voit bien que, par rapport à la première vague, les citoyens ont davantage de mal à adhérer aux recommandations » (D. Le Guludec, présidente de la Haute Autorité de Santé en France, LMD 800, nov. 2020). Cette inquiétude est bien présente au sein des gouvernements des pays industrialisés (de Macron à Biden), conjurant la population de suivre les recommandations et les directives des autorités.

(e) Covid-19 et rejet des élites, idéologies irrationnelles ou montée du désespoir
Les mouvements populistes s’opposent non seulement aux élites mais favorisent également la progression d’idéologies nihilistes et des sectarismes religieux les plus rétrogrades, déjà renforcés par l’approfondissement de la phase de décomposition. La crise du Covid-19 a provoqué une explosion sans précédent de visions complotistes et anti-scientifiques, qui nourrissent la contestation des politiques sanitaires des États. Les théories conspirationnistes foisonnent et répandent des conceptions totalement fantaisistes concernant le virus et la pandémie. Par ailleurs, les dirigeants populistes comme Bolsonaro ou Trump ont exprimé ouvertement leur mépris pour la science. L’extension exponentielle de la pensée irrationnelle et de la mise en doute de la rationalité scientifique au cours de la pandémie est une illustration frappante de l’accélération de la décomposition.

Le rejet populiste des élites et les idéologies irrationnelles ont exacerbé une contestation de plus en plus violente sur un terrain purement bourgeois des mesures gouvernementales, telles les couvre-feux et les confinements. Cette rage anti-élites et anti-État a stimulé le surgissement de rassemblements (Danemark, Italie, Allemagne) ou d’émeutes « vandalistes », nihilistes et anti-étatiques contre les restrictions (aux cris de « Liberté ! »,  « pour nos droits et la vie »), contre la  « dictature du confinement » ou encore la « tromperie d’un virus qui n'existe pas », comme celles qui ont éclaté en janvier en Israël, au Liban, en Espagne et surtout dans de nombreuses villes des Pays-Bas.

1.3. Elle marque la concentration des manifestations vers les pays centraux du capitalisme

Les effets de la phase de décomposition ont d’abord touché de plein fouet des zones périphériques du système : pays de l’Est avec l’implosion du bloc soviétique et de l’ex-Yougoslavie, guerres au Moyen-Orient, recrudescence des tensions guerrières en Asie (Afghanistan, Corée, conflit frontalier sino-indien), famines, guerres civiles, chaos en Afrique. Cela change avec la crise des réfugiés, qui a entraîné un flot massif de demandeurs d’asile vers l’Europe, ou avec l’exode de populations désespérées du Mexique et d’Amérique centrale vers les États-Unis, ensuite avec les attentats djihadistes aux États-Unis et au cœur de l’Europe et enfin avec le tsunami populiste de 2016. Au cours de la deuxième décennie du 21e siècle, le centre des pays industrialisés est de plus en plus affecté et cette tendance est confirmée de manière spectaculaire avec la crise du Covid-19.

La pandémie touche de plein fouet le cœur du capitalisme et notamment les États-Unis. Par rapport à la crise de 1989, l’implosion du bloc de l’Est, qui ouvrait la phase de décomposition, une différence capitale est précisément que la crise du Covid-19 ne touche pas une partie particulièrement arriérée du mode de production capitaliste, qu’elle ne peut donc être présentée comme une victoire du « capitalisme démocratique » puisqu’elle impacte au contraire le centre du système capitaliste à travers les démocraties d’Europe et les États-Unis. Comme un boomerang, les pires effets de la décomposition, que le capitalisme avait repoussé pendant des années vers la périphérie du système, reviennent frapper de plein fouet les pays industrialisés, qui sont maintenant au centre de la tourmente et loin d’être débarrassés de tous ses effets. Cet impact sur les pays industrialisés centraux avait certes déjà été souligné par le CCI au niveau du contrôle du jeu politique, en particulier à partir de 2017, mais aujourd’hui, les bourgeoisies américaine, anglaise, allemande (et à leur suite celles des autres pays industrialisés) se trouvent au coeur de l’ouragan pandémique et de ses conséquences au niveau sanitaire, économique, politique, social et idéologique.

Parmi les pays centraux, c’est le plus puissant d’entre eux, la superpuissance américaine, qui subit le plus fortement l’impact de la crise du Covid-19 : nombre absolu d’infections et de décès le plus élevé au monde, situation sanitaire déplorable, une administration présidentielle « vandale » qui a géré catastrophiquement la pandémie et qui, sur le plan international, a isolé le pays par rapport à ses alliés antérieurs, une économie en grande difficulté, un président qui a décrédibilisé les élections, a appelé à marcher sur le parlement, a approfondi les divisions au sein du pays et a nourri la méfiance envers la science et les données rationnelles, qualifiées de fake news. Aujourd’hui, les États-Unis constituent l’épicentre de la décomposition.

Comment expliquer que la pandémie semble effectivement moins affecter la « périphérie » du système cette fois-ci (en nombre d’infections comme en  nombre de morts), et en particulier l’Asie et l’Afrique ? Il y a bien sûr une série de raisons circonstancielles : le climat, la densité de population ou l’isolement géographique (comme le montrent les cas de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie ou de la Finlande en Europe) mais aussi la fiabilité relative des données : par exemple, le chiffre des décès par le Covid-19 en 2020 en Russie s’avère être trois fois plus élevé que le chiffre officiel (185 000 au lieu de 55  000) selon une des vice-premières ministres Tatjana Golikova sur base de la surmortalité (De Morgen, 29.12.2020).

Plus fondamentalement, le fait que l’Asie et l’Afrique ont une expérience antérieure de gestion de pandémies (H1N1, Ebola) a certainement joué en leur faveur. Ensuite, il y a diverses explications d’ordre économique (la densité plus ou moins forte des échanges et des contacts internationaux, le choix de confinements limités permettant la poursuite de l’activité économique), social (une population âgée « parquée » par centaines dans des « maisons de retraite »), médical (une durée de vie moyenne plus ou moins élevée : cf. France : 82,4/ Vietnam : 76/ Chine : 76,1/ Égypte : 70,9/ Philippines : 68,5/ Congo : 64,7 et la résilience plus ou moins forte aux maladies). Par ailleurs, les pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine subissent et subiront un impact indirect lourd de la pandémie à travers les retards dans la vaccination à la périphérie, les effets économiques de la crise du Covid-19 et le ralentissement du commerce mondial, comme l’indique le danger actuel de famine en Amérique centrale, du fait de l’arrêt de l’économie. Enfin, le fait que les pays européens et les États-Unis, évitent autant que possible d’imposer des confinements et des contrôles drastiques et brutaux, comme ceux décrétés en Chine, est sans doute aussi lié à la prudence de bourgeoisies envers une classe ouvrière, certes déboussolée mais non battue, qui n’est pas prête à se laisser « enfermer » par l’État. La perte de contrôle de son appareil politique et la colère au sein d’une population confrontée à l’effondrement des services de santé et à l’échec des politiques sanitaires, lui imposent d’autant plus d’agir avec circonspection.

2. La crise du Covid-19 annonce une accélération puissante du processus de décomposition

Face à un milieu politique prolétarien qui, après avoir nié les expressions passées de la décomposition, considère la crise pandémique comme un épisode transitoire, le CCI doit souligner au contraire que l’ampleur de la crise du Covid-19 et de ses conséquences implique qu’il n’y aura pas de « retour à la normale ». Même si l’approfondissement de la décomposition, tout comme ce fut le cas pour la décadence, n’est pas linéaire, même si le départ du populiste Trump et l’arrivée au pouvoir de Biden dans la première puissance mondiale peut, dans un premier temps, présenter l’image d’une illusoire stabilisation, il faut être conscient que différentes tendances qui se sont manifestées pendant la crise du Covid-19 marquent une accélération du processus de pourrissement sur pied et de destruction du système.

2.1. Le pourrissement des superstructures infecte à présent la base économique

En 2007, notre analyse concluait encore que « Paradoxalement, la situation économique du capitalisme est l'aspect de cette société qui est le moins affecté par la décomposition. Il en est ainsi principalement parce que c'est justement cette situation économique qui détermine, en dernière instance, les autres aspects de la vie de ce système, y compris ceux qui relèvent de la décomposition. (…). Aujourd'hui, malgré tous les discours sur le "triomphe du libéralisme", sur le "libre exercice des lois du marché", les États n'ont renoncé ni à l'intervention dans l'économie de leurs pays respectifs, ni à l'utilisation des structures chargées de réguler quelque peu les rapports entre eux en en créant même de nouvelles, telle l'Organisation mondiale du commerce » (Résolution sur la situation internationale, Revue internationale n° 130, 2007). Jusqu’alors, crise économique et décomposition avaient été séparées par l’action des États, la première ne semblant pas affectée par la seconde.

De fait, des mécanismes internationaux du capitalisme d’État, déployés dans le cadre des blocs impérialistes (1945-89), avaient été maintenus à partir des années 1990 à l’initiative des pays industrialisés comme palliatif à la crise et comme bouclier de protection face aux effets de la décomposition. Le CCI avait appréhendé les mécanismes multilatéraux de coopération économique et une certaine coordination des politiques économiques non pas comme une unification du capital au niveau mondial, ni comme une tendance au super-impérialisme, mais comme une collaboration entre bourgeoisies sur le plan international en vue de réguler et organiser le marché et la production mondiale, de ralentir et réduire le poids de l’enfoncement dans la crise, d’éviter l’impact des effets de la décomposition sur le terrain névralgique de l’économie et enfin de protéger le cœur du capitalisme (États-Unis, Allemagne, …). Or, ce mécanisme de résistance contre la crise et la décomposition tendait à  s’éroder de plus en plus. Depuis 2015, plusieurs phénomènes ont commencé à exprimer une telle érosion : une tendance à l’affaiblissement considérable de la coordination entre pays, notamment concernant la relance de l’économie (et qui contraste clairement avec la réponse coordonnée mise en place face à la crise de 2008-2011), une fragmentation des rapports entre États et au sein de ceux-ci. Depuis 2016, le vote en faveur du Brexit et la présidence de Trump ont accru la paralysie et le risque de fragmentation de l’Union Européenne et intensifié la guerre commerciale entre les USA et la Chine, mais aussi les tensions économiques entre les États-Unis et l’Allemagne.

Une conséquence majeure de la crise du Covid-19 est le fait que les effets de la décomposition, l’accentuation du chacun pour soi et la perte de maîtrise, qui touchaient jusqu’alors essentiellement la superstructure du système capitaliste, tendent aujourd’hui à impacter directement la base économique du système, sa capacité à gérer les secousses économiques dans l’enfoncement dans sa crise historique.  « Lorsque nous avons développé notre analyse de la décomposition, nous avions considéré que ce phénomène affectait la forme des conflits impérialistes (voir "Militarisme et décomposition [2]", Revue internationale n° 64) et aussi la prise de conscience du prolétariat. En revanche, nous avions considéré qu'il n'avait pas d'impact réel sur l'évolution de la crise du capitalisme. Si la montée actuelle du populisme devait aboutir à l'arrivée au pouvoir de ce courant dans certains des principaux pays d'Europe, on pourrait voir se développer un tel impact de la décomposition » (Rapport sur la décomposition aujourd’hui, 22e Congrès du CCI, 2017). De fait, la perspective avancée en 2017 s’est rapidement concrétisée et désormais, nous devons considérer que la crise économique et la décomposition interfèrent et s’influencent mutuellement de plus en plus.

Ainsi, les restrictions budgétaires dans les politiques de santé et dans les soins hospitaliers ont favorisé l’expansion de la pandémie, qui a son tour a provoqué un effondrement du commerce mondial et des économies, en particulier des pays industrialisés (les PIB des principaux pays industrialisés présentent en 2020 des taux négatifs jamais atteints depuis la Seconde  Guerre mondiale). La récession économique constituera à son tour un stimulant à l’approfondissement du pourrissement de la superstructure. D’autre part, l’accentuation du chacun pour soi et la perte de contrôle qui marquent globalement la crise du Covid-19 infectent dorénavant aussi l’économie. L’absence de concertation internationale entre pays centraux sur le plan économique est frappante (absence de toute réunion du G7, G8 ou G20 en 2020) et la faillite de la coordination des politiques économiques et sanitaires entre pays de l’UE est également patente. Face à la pression des contradictions économiques au sein même des pays centraux du capitalisme, face aux hésitations de la Chine sur sa politique à mener (poursuivre l’ouverture sur le monde ou amorcer un repli stratégique nationaliste sur l’Asie), les chocs au niveau de la base économique tendront à devenir de plus en plus forts et chaotiques.

2.2. Les pays centraux au coeur de l’instabilité croissante des rapports au sein des bourgeoisies et entre bourgeoisies

Dans les années précédentes, nous avons vu une exacerbation des tensions au sein des bourgeoisies et entre bourgeoisies. En particulier, avec la venue au pouvoir de Trump et la mise en oeuvre du Brexit, cela s’est manifesté intensément  au niveau des bourgeoisies américaine et anglaise, considérées jusqu’alors comme les plus stables et les plus expérimentées du monde : les conséquences de la crise du Covid-19 ne peuvent qu’aiguiser encore plus ces tensions :

  • La bourgeoisie anglaise s’engage dans le brouillard du post-Brexit en ayant perdu l’appui du grand frère américain à cause de la défaite de Trump, tout en subissant de plein fouet les conséquences de la pandémie. En ce qui concerne le Brexit, l’insatisfaction par rapport à l’accord flou avec l’UE apparaît autant parmi ceux qui ne voulaient pas cet accord (les Écossais, les Irlandais du Nord) que parmi ceux qui voulaient un Brexit dur (les pêcheurs), tandis qu’il n’y a pas (encore ?) d’accord avec l’UE pour les services (80% des échanges) et que les tensions entre l’UE et le Royaume-Uni s’accentuent (à propos des vaccins, par exemple). Quant à la crise du Covid-19, l’Angleterre a dû reconfiner en hâte, a dépassé le cap des 120 000 décès et subit une pression terrible sur ses services de santé. Pendant ce temps, la situation est délétère au sein de ses principaux partis politiques, les Tories et le Labour, tous les deux en proie à une grave crise interne.
  • L’exacerbation des tensions entre les USA et d’autres États était patente sous l’administration Trump : « Le vandalisme d'un Trump qui peut dénoncer les engagements internationaux américains du jour au lendemain, au mépris des règles établies, représente un nouveau facteur d'incertitude et d’impulsion du chacun pour soi. C'est une indication de plus de la nouvelle étape que prend le système capitaliste en sombrant dans la barbarie et l'abîme du militarisme extrême » (Résolution sur la situation internationale, point 13, 23e Congrès du CCI). Mais au sein de la bourgeoisie américaine même, les tensions sont également vives. Cela s’était déjà manifesté à propos de la stratégie à adopter pour assurer le maintien de sa suprématie lors de l’aventure irakienne catastrophique de Bush junior : « L'accession en 2001 à la tête de l'État américain des "neocons" a représenté une véritable catastrophe pour la bourgeoisie américaine. (…). En fait, l'arrivée de l'équipe Cheney, Rumsfeld et compagnie aux rênes de l'État n'était pas le simple fait d'une monumentale "erreur de casting" de la part de cette classe. Si elle a aggravé considérablement la situation des États-Unis sur le plan impérialiste, c'était déjà la manifestation de l'impasse dans laquelle se trouvait ce pays confronté à une perte croissante de son leadership, et plus généralement au développement du "chacun pour soi" dans les relations internationales qui caractérise la phase de décomposition » (Résolution sur la situation internationale, 17e Congrès du CCI, Revue internationale n° 130, 2007). Mais avec la politique « vandaliste » de Trump et la crise du Covid-19, les oppositions au sein de la bourgeoisie américaine sont apparues comme étant bien plus larges (immigration, économie) et surtout, la capacité de l’appareil politique à maintenir la cohésion d’une société fragmentée semble entamée. De fait, « l’unité » et « l’identité » nationale  y présentent des faiblesses congénitales qui les rendent vulnérables à la décomposition. Ainsi, l’existence de larges communautés ethniques et migrantes, subissant une discrimination raciale dès les origines des États-Unis et dont certaines sont exclues de la vie « officielle », le poids des églises et des sectes propageant la pensée irrationnelle et antiscientifique, la grande autonomie de gestion des États de l’« Union américaine » par rapport au pouvoir fédéral (il existe par exemple une mouvance indépendantiste au Texas), l’opposition de plus en plus tranchée entre les États des côtes Est et Ouest (Californie, Oregon, Washington, New York, Massachusetts, …), profitant pleinement de la « mondialisation », et les États du Sud (Tennessee, Louisiane, …), de la rust belt (Indiana, Ohio, …) et du centre profond (Oklahoma, Kansas, …), nettement plus favorables à une approche plus protectionniste, tendent à favoriser une fragmentation de la société américaine, même si l’État fédéral est encore loin d’avoir perdu le contrôle de la situation. Cependant, le vaudeville de la contestation du processus et des résultats des dernières élections présidentielles de même que la « prise d’assaut » du Capitole par les supporters de Trump au vu du monde entier comme dans n’importe quelle république bananière confirme l’accentuation de cette tendance à la fragmentation.

Concernant l’exacerbation future des tensions au sein et entre bourgeoisies, deux points méritent d’être précisés.

(a) La nomination de Biden ne change pas le fondement des problèmes des États-Unis
L’avènement de l’administration Biden ne signifie nullement la réductions des tensions intra- et inter-bourgeoisies et en particulier la fin de l’empreinte sur la politique intérieure et extérieure du populisme trumpien : d’une part, quatre années d’imprédictibilité et de vandalisme de Trump, récemment encore en ce qui concerne la gestion catastrophique de la pandémie, marquent profondément la situation intérieure des États-Unis, la fragmentation de la société américaine, ainsi que leur positionnement international. De plus, Trump aura tout fait durant la dernière période de sa présidence pour rendre la situation encore plus chaotique pour son successeur (cf. la lettre des 10 derniers ministres de la Défense enjoignant Trump de ne pas impliquer l’armée dans la contestation des résultats des élections en décembre 2020, l’occupation du Congrès par ses partisans). Ensuite, le résultat obtenu par Trump lors des élections montre qu’environ la moitié de la population partage ses idées et en particulier son aversion pour les élites politiques. Enfin, l’emprise de Trump et de ses conceptions sur une grande partie du parti républicain annonce une gestion difficile pour la peu populaire (en dehors des élites politiques) administration Biden. Sa victoire est plus due à une polarisation anti-Trump qu’à un enthousiasme pour le programme du nouveau président.

Aussi, si au niveau de la forme et dans certains domaines, telles la politique climatique ou l’immigration, l’administration Biden tendra à rompre avec la politique de Trump, sa politique intérieure de « revanche » des élites des deux côtes contre « l’Amérique profonde » (les questions des énergies fossiles et du « mur » sont précisément liées à cela) et extérieure, marquée par le maintien de la politique de Trump au Moyen-Orient et par un renforcement de la confrontation avec la Chine (cf. l’attitude dure de Biden envers Xi lors de leur premier entretien téléphonique et la demande américaine à l’UE de revoir son traité commercial avec la Chine) ne peuvent conduire à terme qu’à un renforcement de l’instabilité au sein de la bourgeoisie américaine et entre bourgeoisies.

(b) la Chine n’est pas le grand vainqueur de la situation
Officiellement, la Chine se présente comme le « pays qui a vaincu la pandémie ». Quelle est sa situation dans la réalité ? Pour y répondre, il s’agit d’apprécier l’impact à court terme (contrôle effectif de la pandémie) et à moyen-terme de la crise du Covid-19.

La Chine a une responsabilité écrasante au niveau du surgissement et de l’expansion de la pandémie. Après l’épidémie de SRAS en 2003, des protocoles ont été établis afin que les autorités locales préviennent les autorités centrales ; déjà avec l’épidémie de peste porcine en 2019, il est apparu que cela ne fonctionnait pas parce que, dans capitalisme d’État stalinien, les responsables locaux craignent pour leur carrière/ promotions s’ils annoncent de mauvaises nouvelles. Idem au début du Covid-19 à Wuhan. Ce sont les « oppositions citoyennes démocratiques » qui ont en fin de compte fait passer les infos et, en conséquence avec retard, ont fait arriver les infos au niveau central. Le « niveau central » a dans un premier temps brillé par son absence : il n’a pas averti l’OMS et, pendant 3 semaines, Xi a été aux abonnés absents, trois précieuses semaines de perdues. Depuis lors d’ailleurs, la Chine refuse toujours de fournir à l’OMS les données vérifiables sur le développement de la pandémie sur son territoire.

L’impact à court terme est avant tout indirect. Au niveau direct, les chiffres officiels de contaminations et de décès ne sont pas fiables. (ces derniers vont de 30 000 à plusieurs millions) et, selon le New York Times, il se pourrait que le gouvernement chinois lui-même ignore l'étendue de l'épidémie puisque les autorités locales mentent à propos du nombre d'infections, de tests et de morts par crainte de représailles provenant du gouvernement central. Cependant, l’imposition de lock-downs impitoyables et barbares à des régions entières, enfermant littéralement des millions de gens dans leurs maisons pendant des semaines (à nouveau imposés régulièrement ces derniers mois), paralysent totalement l’économie chinoise pendant plusieurs semaines, ce qui a mené à un chômage massif (205 millions en mai 2020) et à des conséquences désastreuses au niveau des récoltes (en combinaison avec des sécheresses, inondations et invasions de sauterelles). Pour 2020, la croissance de son PIB recule de plus de 4% par rapport à 2019 (+6,1% à +1,9%) ; la consommation intérieure a été maintenue par une libération totale des crédits de la part de l’État.

A plus long terme, l'économie chinoise est confrontée à une délocalisation des industries stratégiques par les États-Unis et les pays européens et aux difficultés de la « Nouvelle route de la soie » à cause des problèmes financiers liés à la crise économique et accentués par la crise du Covid-19 (financement chinois mais surtout niveau d’endettement de pays « partenaires » comme le Sri-Lanka, le Bangladesh, le Pakistan, le Népal …) mais aussi par une méfiance croissante de la part de nombreux pays et à la pression antichinoise des États-Unis. Aussi, il ne faut pas s’étonner qu’en 2020, il y a eu un effondrement de la valeur financière des investissements injectés dans le projet « Nouvelle route de la soie » (-64%).

La crise du Covid-19 et les obstacles rencontrés par la « Nouvelle Route de la Soie » ont également accentué les tensions de plus en plus manifestes à la tête de l'État chinois, entre la faction « économiste » qui mise avant tout sur la mondialisation économique et le « multilatéralisme » pour poursuivre l’expansion capitaliste de la Chine et la faction « nationaliste » qui appelle à une politique plus musclée et qui met en avant la force (« la Chine qui a vaincu le Covid ») face aux menaces intérieures (les Ouïghours, Hong-Kong, Taïwan) et extérieures (tensions avec les USA, l’Inde et le Japon). Dans la perspective du prochain congrès du Peuple en 2022 qui devrait nommer le nouveau (ou confirmer l’ancien) président, la situation en Chine est donc également particulièrement instable.

2.3. Le capitalisme d’État comme facteur exacerbant les contradictions

« Comme l'a souligné la GCF dans son organe de presse Internationalisme en 1952, le capitalisme d'État n'est pas une solution aux contradictions du capitalisme, même s'il peut en retarder les effets, mais en est l'expression. La capacité de l'État à maintenir la cohésion d'une société en déclin, aussi envahissante soit-elle, est donc destinée à s'affaiblir avec le temps et à devenir finalement un facteur aggravant des contradictions mêmes qu'il tente de contenir. La décomposition du capitalisme est la période au cours de laquelle une perte de contrôle croissante de la classe dominante et de son État devient la tendance dominante de l'évolution sociale, ce que Covid révèle de façon si dramatique » (Rapport sur la pandémie Covid-19 et la période de décomposition capitaliste (juillet 2020)). Avec la crise pandémique s’exprime de manière particulièrement aigüe la contradiction entre la nécessité d’un interventionnisme massif du capitalisme d’État pour tenter de limiter les effets de la crise et une tendance opposée à la perte de contrôle, à la fragmentation, elle-même exacerbée par ces tentatives de l’État de maintenir son contrôle.

La crise du Covid-19 a en particulier marqué une accélération dans la perte de crédibilité des appareils étatiques. Alors que le capitalisme d’État est intervenu de manière massive pour faire face aux effets de la crise pandémique (mesures sanitaires, confinements, vaccination massive, compensation financières généralisées pour amortir l’impact économique, …), les mesures prises sur les différents plans se sont révélées souvent inefficaces ou ont provoqué de nouvelles contradictions (la vaccination exacerbe l’opposition anti-étatique des « antivacs », les compensations économiques pour un secteur suscitent le mécontentement des autres). Dès lors, si l’État est censé représenter l’ensemble de la société et maintenir sa cohésion, cela est de moins en moins vu ainsi par la société : face à l’incurie et l’irresponsabilité croissantes de la bourgeoisie, de plus en plus évidentes dans les pays centraux aussi, la tendance est de voir l’État comme une structure au service des élites corrompue, comme une force de répression aussi. En conséquence, il a de plus en plus de difficultés à imposer des règles : dans de nombreux pays d’Europe, comme par exemple en Italie, en France ou en Pologne, et également aux États-Unis, des manifestations se sont produites contre les mesures gouvernementales de fermeture de commerces ou de confinement. Partout, en particulier parmi les jeunes, apparaissent des campagnes sur les médias sociaux pour s’opposer à ces règles, comme le hashtag « I don't want to play the game anymore » (je n’accepte plus de jouer le jeu) en Hollande.

L’incapacité des États à affronter la situation est à la fois symbolisée et affectée par l’impact du « vandalisme » populiste. La perturbation du jeu politique de la bourgeoisie dans les pays industrialisés se manifeste de manière saillante dès le début du 21e siècle avec des mouvements et partis populistes, souvent proches de l’extrême droite. Relevons ainsi  l'accession-surprise de Le Pen « en finale » de l’élection présidentielle de 2002 en France, la percée fulgurante et spectaculaire de la « liste Pim Fortuyn » aux Pays-Bas en 2001-2002, les gouvernement Berlusconi avec l’appui de l’extrême droite en Italie, la montée de Jorg Haider et du FPÖ en Autriche, ou la montée du Tea Party aux États-Unis. A ce moment encore, le CCI avait tendance à lier le phénomène à la faiblesse des bourgeoisies : « Ils dépendent de la force ou de la faiblesse de la bourgeoisie nationale. En Italie, les faiblesses et les divisions internes de la bourgeoisie, même d'un point de vue impérialiste, tendent à faire resurgir une droite populiste importante. En Grande-Bretagne, au contraire, la quasi-inexistence de parti d'extrême droite spécifique est liée à l'expé­rience et à la maîtrise supérieure du jeu poli­tique par la bourgeoisie anglaise [sic !] » (Montée de l'extrême droite en Europe : existe-t-il un danger fasciste aujourd'hui ? Revue Internationale n° 110, 2002). Si la tendance à la perte de contrôle est bien mondiale et a marqué la périphérie (des pays comme le Brésil, le Venezuela, le Pérou en Amérique latine, les  Philippines ou l’Inde en Asie), elle touche aujourd’hui de plein fouet les pays industrialisés, les bourgeoisies historiquement les plus fortes (Grande-Bretagne) et aujourd’hui tout particulièrement les États-Unis. Tandis que la vague populiste surfait sur la contestation de l’establishment, la venue au pouvoir de populistes décrédibilisent et déstabilisent encore plus les structures étatiques par leur politique « vandaliste » (cf. Trump, Bolsonaro mais aussi le « gouvernement populiste » M5S et Lega en Italie), dans la mesure où ils ne sont ni disposés ni capables de prendre en charge de manière responsable les affaires de l'État.

Ces observations vont à l’encontre de la thèse que la bourgeoisie, à travers ces mesures, réalise une mobilisation et une soumission de la population en vue d’une marche vers une guerre généralisée. Les politiques sanitaires chaotiques et l’inaptitude des États à affronter la situation expriment au contraire la difficulté des bourgeoisies des pays centraux à imposer leur contrôle à la société. Le développement de cette tendance peut altérer la crédibilité des institutions démocratiques (sans que cela n’implique dans le contexte actuel le moindre renforcement du terrain de classe) ou au contraire voir se développer des campagnes pour la défense de celles-ci, voire pour la restauration d’une « vraie démocratie » : ainsi, lors de l’assaut du Capitole, s’opposaient ceux qui voulaient reconquérir la démocratie « prise en otage par les élites » (« le Capitole est notre maison ») et ceux qui défendaient la démocratie contre un putsch populiste.

Le fait que la bourgeoisie est de moins en moins capable de présenter une perspective pour l’ensemble de la société génère également une expansion effrayante d’idéologies alternatives irrationnelles et un mépris croissant pour une approche scientifique et raisonnée. Certes, la décomposition des valeurs de la classe dominante n’est pas nouvelle. Elle apparaît dès la fin des années ’60, mais l’enfoncement de plus en plus profond dans la décomposition, le chaos et la barbarie favorise l’avènement de la haine et de la violence d’idéologies nihilistes et de sectarismes religieux les plus rétrogrades. La crise du Covid-19 stimule l’extension à grande échelle de ceux-ci. Des mouvements comme QAnon, Wolverine Watchmen, Proud Boys ou le Boogaloo movement aux États-Unis, les sectes évangéliques au Brésil, en Amérique latine ou en Afrique, des sectes musulmanes sunnites ou chiites mais aussi hindouistes ou bouddhistes diffusent les théories conspirationnistes et répandent des conceptions totalement fantaisistes concernant le virus, la pandémie, l’origine (le créationnisme) ou le futur de la société. L’extension exponentielle de la pensée irrationnelle et du rejet des apports de la science tendra à s’accélérer.

2.4. La multiplication d’émeutes antiétatiques et de mouvements interclassistes

Les explosions de révoltes populaires contre la misère et la barbarie guerrière étaient présentes dès le début de la phase de décomposition et s’accentuent au 21e siècle : l’Argentine (2001-2002), les banlieues françaises en 2005, l’Iran en 2009, Londres et d’autres villes anglaises en 2011, la flambée d’émeutes au Maghreb et au Moyen-Orient en 2011-12 (le « printemps arabe »). Une nouvelle vague d’émeutes sociales éclate au Chili, en Équateur ou en Colombie (2019), en Iran (en 2017-18 et à nouveau en 2019-20), en Irak, au Liban (2019-2020), mais aussi en Roumanie (2017) en Bulgarie (2013 et 2019-2020) ou en France avec le mouvement des « gilets jaunes » (2018-2019) et, avec des caractéristiques spécifiques, à Ferguson (2014) et Baltimore (2016) aux États-Unis. Ces révoltes manifestent le désespoir croissant de populations subissant la déstructuration des rapports sociaux, soumises aux conséquences traumatisantes et dramatiques de la paupérisation liée à l’effondrement économiques ou à des guerres sans fin. Elles visent aussi de plus en plus la corruption des cliques au pouvoir et plus généralement les élites politiques.

Dans le prolongement de la crise du Covid-19, ce genre d’explosions de colère se multiplient, prenant la forme de manifestations, voire d’émeutes. Elles tendent à se cristalliser autour de trois pôles :

  • (a) des mouvements interclassistes, exprimant une révolte face aux conséquences économiques et sociales de la crise du Covid-19 (exemple des ‘gilets jaunes’) ;
  • (b) des mouvements identitaires, d’origines populiste (MAGA) ou parcellaire, tendant à exacerber les tensions entre composantes de la population (tels les révoltes raciales (BLM), mais aussi des mouvements d’inspiration religieuse (en Inde par exemple), etc.) ;
  • (c) des mouvements anti-establishment et anti-État au nom de la « liberté individuelle », de type nihiliste, sans réelles « alternatives », tels les mouvements « antivax » ou complotistes (« récupérer mes institutions des mains des élites »).

Ces types de mouvements débouchent souvent sur des émeutes et des pillages, servant d’exutoire à des bandes de jeunes de quartiers minés par la décomposition. Si ces mouvements mettent en évidence l’importante perte de crédibilité des structures politiques de la bourgeoisie, aucun de ceux-ci n’offre de quelque manière que ce soit une perspective pour la classe ouvrière. Toute révolte contre l'État n’est pas toujours un terrain propice pour le prolétariat : au contraire, elles le détournent de son terrain de classe pour l’entraîner sur un terrain qui n’est pas le sien.

2.5. L’exploitation de la menace écologique par les campagnes de la bourgeoisie

La pandémie illustre l'aggravation dramatique de la dégradation de l’environnement, qui atteint des niveaux alarmants selon les constats et les prévisions qui font aujourd'hui l'unanimité dans les milieux scientifiques et que la majorité des secteurs bourgeois de tous les pays eux-mêmes ont repris à leur compte (Accord de Paris, 2015) : pollution de l'air des villes et de l'eau des océans, dérèglement climatique avec des phénomènes météorologiques de plus en plus violents, avancée de la désertification, accélération de la disparition des espèces végétales et animales qui menacent de plus en plus l'équilibre biologique de notre planète. « Toutes ces calamités économiques et sociales qui, si elles relèvent en général de la décadence elle-même, rendent compte, par leur accumulation et leur ampleur, de l'enfoncement dans une impasse complète d’un système qui n'a aucun avenir à proposer à la plus grande partie de la population mondiale, sinon celui d'une barbarie croissante dépassant l'imagination. Un système dont les politiques économiques, les recherches, les investissements, sont réalisés systématiquement au détriment du futur de l'humanité et, partant, au détriment du futur de ce système lui-même » (Point 7 des Thèses sur la décomposition).

La classe dominante est incapable de mettre en œuvre les mesures nécessaires, du fait des lois mêmes du capitalisme et plus spécifiquement de l’exacerbation des contradictions provoquée par l’enfoncement dans la décomposition ; par conséquent, la crise écologique ne peut qu’empirer et engendrer de nouvelles catastrophes dans le futur. Cependant, ces dernières décennies, la bourgeoisie a récupéré la dimension écologique pour tenter de mettre en avant une perspective « de réformes au sein du système ». En particulier, les bourgeoisies des pays industrialisés placent la « transition écologique » et « l’économie verte » au centre de leurs campagnes actuelles pour faire accepter une perspective d’austérité draconienne dans le cadre de leurs politiques économiques « post-Covid » visant à restructurer et renforcer la position concurrentielle des pays industrialisés. Ainsi, elles sont au centre des « plans de relance » de la commission européenne pour les pays de l’UE et des mesures de relance de l’administration Biden aux États-Unis. L’écologie constituera donc dans les prochaines années plus que jamais une mystification majeure à combattre par les révolutionnaires.

3. Conclusions

Ce rapport a montré que la pandémie n’ouvre pas une période nouvelle mais qu’elle est d’abord un révélateur du niveau de pourrissement atteint durant les 30 années de phase de décomposition, un niveau souvent sous-estimé jusqu’ici. En même temps, la crise pandémique annonce aussi une accélération sensible de divers effets de la décomposition dans la période à venir, ce qui est illustré en particulier par l’impact de la crise du Covid-19 sur la gestion de l’économie par les États et par ses effets dévastateurs sur les pays industriels centraux, et en particulier sur la superpuissance américaine. Des possibilités de contre-tendances ponctuelles existent, qui peuvent imposer une pause ou même une certaine reprise de contrôle par le capitalisme d’État, mais ces événements spécifiques ne signifieront nullement que la dynamique historique d’enfoncement dans la phase de décomposition, mise en évidence dans ce rapport, soit remise en question.

Si la perspective n’est pas à la guerre mondiale généralisée (entre blocs impérialistes), la plongée actuelle dans le chacun pour soi et la fragmentation apporte néanmoins la  sinistre promesse d’une multiplication de conflits guerriers meurtriers, de révoltes sans perspectives noyées dans le sang ou de catastrophes pour l’humanité. « Le cours de l'histoire est irréversible : la décomposition mène, comme son nom l'indique, à la dislocation et à la putréfaction de la société, au néant. Laissée à sa propre logique, à ses conséquences ultimes, elle conduit l'humanité au même résultat que la guerre mondiale. Être anéanti brutalement par une pluie de bombes thermonucléaires dans une guerre généralisée ou bien par la pollution, la radioactivité des centrales nucléaires, la famine, les épidémies et les massacres de multiples conflits guerriers (où l’arme atomique pourrait aussi être utilisée), tout cela revient, à terme, au même. La seule différence entre ces deux formes d'anéantissement, c'est que la première est plus rapide alors que la seconde est plus lente et provoquerait d'autant plus de souffrances » (Thèse 11  sur la décomposition).

La progression de la phase de décomposition peut aussi entraîner un recul de la capacité du prolétariat à mener son action révolutionnaire. Celui-ci est donc engagé dans une course de vitesse contre l’enfoncement de la société dans la barbarie d’un système historiquement obsolète. Certes, les luttes ouvrières ne peuvent empêcher le développement de la décomposition, mais elles peuvent porter un coup d’arrêt aux effets de celle-ci, du chacun pour soi. Pour rappel, « la décadence du capitalisme était nécessaire pour que le prolétariat soit en mesure de renverser ce système ; en revanche, l'apparition du phénomène historique de la décomposition, résultat de la prolongation de la décadence en l'absence de la révolution prolétarienne, ne constituait nullement une étape nécessaire pour le prolétariat sur le chemin de son émancipation » (Thèse 12 sur la décomposition).

La crise du Covid-19 engendre donc une situation encore plus imprédictible et confuse. Les tensions sur les différents plans (sanitaire, socio-économique, militaire, politique, idéologique) généreront des secousses sociales majeures, des révoltes populaires massives, des émeutes destructrices, des campagnes idéologiques intenses, comme celle autour de l’écologie. Sans cadre d’appréhension solide des événements, les révolutionnaires ne pourront pas y jouer leur rôle d’avant-garde politique de la classe mais contribueront au contraire à sa confusion, au recul de sa capacité à mener son action révolutionnaire.

 

[1] Ce texte a été écrit en juillet 2020, et ne pouvait pas prendre en compte une information récente considérant comme plausible la thèse que l'épidémie ait eu son origine dans un accident de laboratoire à Wuhan, en Chine (Lire à ce propos l'article suivant : "Origines du Covid-19 : l’hypothèse d’un accident à l’Institut de virologie de Wuhan relancée après la divulgation de travaux inédits").  Ceci étant dit, cette hypothèse, si elle était vérifiée, ne viendrait en rien amoindrir notre analyse selon laquelle la Pandémie est un produit de la décomposition du capitalisme. Tout au contraire, elle viendrait illustrer que celle-ci n'épargne pas la recherche scientifique dans un pays dont la croissance fulgurante des denrières décennies porte le sceau de la décomposition.

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Travaux du 24e congrès du CCI