Affaire Traoré: Une mobilisation au bénéfice de la classe dominante

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La mort de George Floyd à Minneapolis le 25 mai dernier a provoqué une onde de choc dans de nombreux pays. Aux États-Unis, une vague de manifestations contre cet énième et insupportable assassinat d’un Noir par la police a déferlé sur tout le territoire, non seulement dans les grandes métropoles, mais aussi, ce qui est moins courant, dans de petites agglomérations. Ces manifestations ont été suivies par de multiples mobilisations un peu partout dans le monde : en Italie, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande, au Canada, en Irlande, etc.

Le 2 juin, un rassemblement sur le parvis du palais de justice de Paris, en soutien au “comité Adama Traoré”, lui aussi décédé alors qu’il était aux mains de la police, a attiré une foule de près de 20 000 personnes, ce qui est d’autant plus surprenant que le rassemblement était formellement interdit par la Préfecture. La mort d’Adama Traoré, lors de son interpellation, rappelle d’autres décès liés aux interventions policières ces dernières années : ceux de Zied et Bouna, électrocutés dans un transformateur en voulant fuir la police, d’Ibrahima Bah, tué lors d’un accident de moto au cours d’une intervention de la police, de Babacar Gueye, sans-papier abattu par un policier de la BAC… une liste qui s’allonge régulièrement et qui témoigne de la brutalité et des humiliations que la police déploie quotidiennement au pied des immeubles des quartiers pauvres.

Ces rassemblements sont le produit d’une profonde indignation face à la violence des forces de l’ordre qui n’hésitent jamais à user de leurs armes et de tous les moyens, y compris légaux, pour brutaliser les populations dans les “cités” comme dans les manifestations. La police donne la légitime impression de pouvoir agir dans une impunité quasi-totale ; la moindre “bavure”, même filmée par les caméras des téléphones, est aussitôt retournée contre la victime accusée d’ “outrage” ou de “rébellion” et embarquée dans des procédures judiciaires souvent expéditives et, la plupart du temps, perdues d’avance.

Cette réalité d’injustices est plus ou moins la même un peu partout dans le monde. La répression de plus en plus violente de tout mouvement de contestation sociale, l’utilisation d’armes de plus en plus dangereuses, la suspicion systématique envers les jeunes et les personnes issus de l’immigration (même de très longue date) dans les banlieues populaires notamment, sont autant de facteurs suscitant la colère des jeunes générations, témoins et bien souvent victimes de l’État policier.

Des manifestations sur un terrain bourgeois

Cependant, l’indignation à elle seule ne suffit pas ; car celle-ci peut tout à fait se perdre sur le terrain de l’illusion d’une possible amélioration de la société bourgeoise. Les récents rassemblements contre le racisme et les violences policières n’ont pas échappé à cette logique. Sous l’apparente radicalité des slogans et des revendications, les participants font le jeu de la classe dominante, de sa police et de ses tribunaux. Les revendications des soutiens du “comité Adama Traoré” se résument au mot d’ordre : “Justice pour Adama !” Même chose pour le collectif “Justice et Vérité pour Babacar” (Gueye) qui a déployé une banderole similaire lors de la manifestation du 13 juin à Paris. Ces revendications s’inscrivent entièrement sur le terrain des “droits civique”. Elles participent à la défense pure et simple de la société bourgeoise puisqu’elles font appel à la “Justice de la République”, c’est-à-dire aux institutions “démocratiques” qui sont justement les rouages fondamentaux de la violence de l’État et de la garantie de l’ordre social.

Derrière les slogans, se cache en effet l’idée que nous sommes tous des “citoyens égaux devant la Loi” et que la justice démocratique aurait vocation à être la même pour tous. Or, la “justice” dans le monde capitaliste n’est que la sanction des rapports entre des classes sociales antagoniques. En réalité, l’État a toujours été, par son monopole de la violence, “un appareil spécial de répression” contre les exploités, comme le rappelait Lénine en citant Friedrich Engels dans L’État et la Révolution. C’est pourquoi, d’ailleurs, la police, garante de l’ordre bourgeois, ne saurait être moins “violente” et plus “démocratique” qu’elle ne l’est déjà, dans la mesure où, pour citer Engels, elle est, par sa fonction, entièrement liée à l’État, c’est-à-dire à “une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d’oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat)”. (1)

La classe ouvrière a depuis longtemps fait l’expérience de ce qu’est la police : le bras armé d’une domination de classe imposant “l’ordre public” par la loi et par la force. Par conséquent, l’idée d’une “bonne police”, d’une police “démocratique”, est totalement mystificatrice et illusoire. Au contraire, la police ne peut que devenir de plus en plus brutale et violente du fait de l’exacerbation des contradictions sociales engendrées par la crise du capitalisme, produisant toujours plus de tensions et de fractures au sein de la société. Dans ces conditions, le maintien de l’ordre devient de plus en plus difficile, de plus en plus sophistiqué et coûteux, de plus en plus violent. L’Etat ne peut qu’écraser toujours plus son talon de fer sur les exploités qui n’auront pas d’autre choix que de se révolter contre des conditions d’exploitation toujours plus insoutenables.

Déjà sous la présidence du “socialiste” François Hollande, à la suite des attentats de 2015 et la mise en place de l’état d’urgence, la bourgeoisie a procédé à un énorme renforcement de son arsenal législatif et répressif déjà très agressif. Les dispositions alors adoptées ont permis la mise en œuvre d’une politique ouvertement plus répressive. Si les manifestations contre la Loi “Travail” en 2016 étaient marquées par un accroissement significatif de la violence policière, le mouvement des “gilets jaunes” et la récente lutte contre la réforme des retraites ont vu la police déchaîner une violence de plus grande ampleur, causant de graves blessures, voire des morts. Naturellement, l’impunité de la police s’est également renforcée hors des manifestations, comme en témoignent le décès de Steve Caniço, poussé dans la Loire par la police lors de la fête de la musique en 2019 et les multiples agressions de jeunes issus de l’immigration.

La division raciste des exploités

La simultanéité des mouvements de lutte contre les violences policières et le racisme dans le monde, leur promotion par les États et les médias, montrent qu’il s’agit d’une campagne idéologique internationale menée par la bourgeoisie, dont le but est de revaloriser et dédouaner les États démocratiques, de mieux adapter et préparer la police au défis de demain en matière de répression. L’apparition en arrière-plan d’un argumentaire sur le “privilège blanc”, la focalisation sur le meurtre de Noirs par la police aux États-Unis et dans d’autres pays font partie intégrante de cette campagne idéologique laissant croire qu’une autre police, plus humaine, est possible. Il s’agit ni plus ni moins de tenter de réhabiliter l’image des “forces de l’ordre” et de préparer les appareils coercitifs aux troubles sociaux que pourraient engendrer la nouvelle situation ouverte par la pandémie de Covid-19.

Mais il existe un deuxième élément qui sous-tend insidieusement cette campagne démocratique et antiraciste, fortement marquée par la réalité du pourrissement de rapports sociaux propres à la phase de décomposition du capitalisme, avec ses relents racistes et racialistes. Le “privilège blanc” est, sous une nouvelle forme, une vieille connaissance aux États-Unis : “La White Skin Privilege Theory ou “théorie du privilège de la peau blanche”. Elle a été concoctée par les nouveaux gauchistes des années 1960 qui prétendaient que la classe dominante et la classe ouvrière blanche avaient un deal pour accorder aux ouvriers blancs un niveau de vie supérieur, aux dépens des ouvriers noirs qui subissaient le racisme et la discrimination”. (2)

Dans la période actuelle marquée par l’incapacité de la classe ouvrière à se reconnaître elle-même comme la seule force sociale en mesure de renverser le capitalisme, la bourgeoisie peut sans vergogne faire la promotion d’idéologies visant à diviser le prolétariat : par sexe, par religion, par race, par orientation sexuelle… La “lutte des races” devrait donc désormais remplacer la lutte de classe. Un piège idéologique que des groupes comme celui du “comité Adama Traoré” véhiculent sans scrupule et que les préjugés réactionnaires, alimentés par le repli sur soi et la peur de la différence favorisent allègrement. C’est ainsi que dans le reportage : À nos corps défendant, on a pu entendre la médiatique sœur d’Adama Traoré, systématiquement entourée d’armoires à glace, proférer des propos ouvertement racistes : “pour eux, l’homme noir représente une certaine virilité qu’il faut casser, qu’il faut castrer. […] Le seul crime de ces hommes, en fait, c’est d’avoir une corpulence athlétique et imposante”. Cette idéologie consacre la division des exploités, le repli sur la “race”, la famille, la “communauté”, la religion et le chacun-pour-soi. Une telle idéologie radicale s’attaque aveuglément à tous types de symboles, comme les statues de colonisateurs ou d’esclavagistes, renforçant par la même les forces centrifuges de la vengeance et de la réaction. Elle consacre in fine les “races sociales” comme facteur déterminant des antagonismes sociaux, ce qui, outre la fausseté d’une telle conception, ne peut qu’alimenter la fragmentation du corps social.

Les ouvriers n’ont ni “race”, ni patrie !

La stratégie d’opposer les “races” pour diviser la classe ouvrière n’a absolument rien de neuf aux États-Unis comme en France. Aux États-Unis par exemple, elle est utilisée depuis fort longtemps : “De pair avec sa politique encourageant l’immigration, la bourgeoisie n’hésita pas à mener, en même temps, des campagnes xénophobes et racistes pour diviser la classe ouvrière. On montait ceux qu’on appelait les ouvriers “natifs” (native workers, ouvriers “du pays”, “de souche”), et dont certains étaient eux-mêmes de la deuxième ou troisième génération descendant d’immigrés, contre les nouveaux arrivants qu’on dénonçait pour leurs différences linguistiques, culturelles et religieuses. Il est important de se rappeler que la peur et la méfiance envers les étrangers ont de profondes racines psychologiques dans cette société et le capitalisme n’a jamais hésité à exploiter ce phénomène pour ses propres fins sordides. La bourgeoisie, américaine en particulier, a utilisé cette tactique de “diviser pour mieux régner” afin de contrecarrer la tendance historique à l’unité de la classe ouvrière et mieux asservir le prolétariat.

Dans une lettre à Hermann Schlüter, en 1892, Engels notait : “Votre bourgeoisie sait beaucoup mieux que le gouvernement autrichien lui-même jouer une nationalité contre l’autre : Juifs, Italiens, Bohèmes, etc., contre Allemands et Irlandais, et chacun d’eux contre les autres.” C’est une arme idéologique classique de l’ennemi de classe”.

Le combat de la classe ouvrière, parce qu’il est un travail associé dont la condition d’exploitation est universelle, englobe tous les autres combats des opprimés contre les aspects spécifiques engendrés par la société de classe, tels que le racisme, la destruction de l’environnement, l’homophobie, le sexisme, etc. La solution à ces problèmes ne réside pas dans la société qui les a engendrés mais dans son dépassement. La classe ouvrière est la seule à même de détruire les fondements du racisme, de la concurrence de chacun contre tous, de la violence exercée par la classe dominante et son État contre les exploités, du fait de sa place au sein de la société et des rapports de production, de son rôle révolutionnaire. Les luttes parcellaires, liées au racisme ou à l’écologie, incapables de s’attaquer à la racine du problème, c’est-à-dire l’exploitation capitaliste, diluent les forces de la classe ouvrière dans des luttes stériles, des impasses impuissantes face à l’histoire.

Seul le prolétariat, par son combat qui tend à unifier tous les ouvriers au niveau international contre la source de leurs divisions et de leur exploitation, a la clé du combat contre le racisme, la fragmentation sociale et la violence de l’État : “Le fait qu’il existe une réceptivité à la peur irrationnelle exprimée dans le racisme et la xénophobie propagée par l’idéologie bourgeoise chez certains éléments de la classe ouvrière ne nous surprend pas dans la mesure où l’idéologie de la classe dominante, dans une société de classe, exerce une immense influence sur la classe ouvrière jusqu’à ce que se développe une situation ouvertement révolutionnaire. Cependant, quel que soit le succès de l’intrusion idéologique de la bourgeoisie dans la classe ouvrière, pour le mouvement révolutionnaire, le principe selon lequel la classe ouvrière mondiale est une unité, est un principe de base de la solidarité prolétarienne internationale et de la conscience de la classe ouvrière. Tout ce qui insiste sur les particularismes nationaux, aggrave, manipule ou contribue à la “désunion” de la classe ouvrière est contraire à la nature internationaliste du prolétariat comme classe, et est une manifestation de l’idéologie bourgeoise que les révolutionnaires combattent. Notre responsabilité est de défendre la vérité historique : “les ouvriers n’ont pas de patrie”.

HG, le 4 juillet 2020

1 ) Engels, Les origines de la famille, de la propriété et de l’État (1884).

2 ) “L’immigration et le mouvement ouvrier”, Revue Internationale n° 140 (1er trimestre 2010). Les citations suivantes sont issues du même article.

 

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Mouvement contre le racisme