La réponse chaotique de la bourgeoisie américaine face à la pandémie

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimante

“Si les gens crèvent et tombent aujourd’hui comme des mouches, au cœur même des pays les plus développés, c’est en premier lieu parce que les gouvernements, partout, ont réduit les budgets destinés à la recherche sur les nouvelles maladies. Ainsi, en mai 2018, Donald Trump a supprimé une unité spéciale du Conseil de Sécurité Nationale, composée d’éminents experts, chargée de lutter contre les pandémies”. (1)

Fin décembre 2019, des rapports indiquaient que la Chine était en train d’enquêter sur une épidémie de maladie respiratoire dans la ville de Wuhan. Entre le 6 et le 8 janvier de cette année, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies publiaient une série d’avertissements et d’alertes tandis que le premier cas signalé de Covid-19 aux États-Unis était repéré le 21 janvier. Le jour suivant, le Président américain Donald Trump, déclarait que les États-Unis avaient le coronavirus “totalement sous contrôle. Il s’agit d’une personne qui revient de Chine, et nous avons la situation sous contrôle. Ça va très bien se passer”.

Au milieu du mois de mai, il était devenu évident que “la situation” ni n’était sous contrôle, ni ne se passait bien. Les statistiques ont montré que sur les 1,3 millions d’Américains infectés par le virus du Covid-19 (un tiers des cas mondiaux à l’époque), plus de 80 000 en sont officiellement morts ; le coronavirus a désormais tué plus d’Américains que la guerre du Vietnam qui, elle, a duré presque deux décennies ! (2)

Dans les grandes villes, des corps – victimes du virus – ont été exposés gisant en train de pourrir dans des camions de location devant des pompes funèbres débordées, ou stockés dans des fourgons réfrigérés, garés près d’établissements absurdement étiquetés “maisons de santé”. A la campagne : “Les régions rurales d’Amérique étaient déjà confrontées à une épidémie lorsque le virus a frappé… [dans des régions] dévastées en raison des décès dus à l’oxycontin, au fentanyl et à l’alcool – des “maladies du désespoir”… Parmi les 38 millions d’Américains qui vivent en dessous du seuil de pauvreté fédéral, nombre d’entre eux sont contraints de cumuler plusieurs emplois pour pouvoir survivre. Actuellement, plus de 27,5 millions n’ont pas d’assurance maladie – contre les 25,6 millions de personnes non assurées en 2017, avant que l’administration Trump ne commence ses attaques contre la Loi sur la Protection des Patients et les Soins Abordables (Obamacare) – et des millions d’autres ont un ticket modérateur et doivent payer des franchises élevés pour une faible couverture de soins. Les infections se propageront facilement parmi les détenus dans les conditions de promiscuité des prisons saturées et les plus de deux millions de personnes qui se trouvent dans les quartiers proches des prisons. Les agents et le personnel pénitentiaires sont également menacés, habitant souvent au sein de communautés pour lesquelles les prisons constituent la seule source de travail et où la “crise des opioïdes” a engorgé les prisons rurales. Quelque 10 millions d’immigrants sans papiers ont peur de se faire soigner par crainte d’attirer l’attention des services des douanes et de l’immigration…”. (3)

De plus, durant les six semaines précédant la fin du mois d’avril, plus de 30 millions de travailleurs américains (1 sur 5) a demandé à bénéficier de “l’allocation” chômage, témoignant d’un taux de chômage sans précédent atteignant entre 16 et 20 %. Les demandeurs n’ont pas tous bénéficié de l’ensemble ou même d’une partie des aides d’urgence de l’État fédéral.

A de nombreux égard, l’Amérique est toujours “la plus puissante nation sur terre”. Comme les bourses mondiales se sont effondrées du 24 au 28 février et que les demandes de crédit s’est accrue, c’est la Réserve fédérale des États-Unis qui a avancé des fonds aux principales institutions financières nationales et qui a permis aux banques centrales du monde entier d’échanger leurs propres devises contre des dollars grâce à des “accords de swap”. (4)

Ainsi, rien n’illustre mieux le blocage historique et mondial des rapports capitalistes que le contraste entre le potentiel d’innovation, technologique et productif des États-Unis, face à la détresse, la division et la mort dans les rues comme à huis clos dans le pays le plus avancé au monde ; entre la mise à disposition des meilleures ressources médicales au monde et l’accès socialement limité à de tels “avantages”.

Grosse bourde, complot ou décomposition ?

En vérité, la réponse de l’administration Trump face à la crise du Covid-19 – dans les grandes lignes – a fortement ressemblé à celle de la plupart des grands États-nations : mensonge, déni, manœuvres dilatoires puis dénonciation avant d’être contrainte, à contrecœur, d’agir en interrompant partiellement l’activité économique dans la perspective d’un “retour à la normale” le plus tôt possible.

Mensonge : Trump a déclaré que l’Organisation Mondiale de la Santé n’avait pas émis d’avertissements clairs. En réalité, le dénigrement de l’administration Trump ainsi que sa menace de réduire les fonds alloués à l’OMS, (5) qui avait contribué à coordonner une réponse relativement centralisée et mondiale face à l’épidémie de SRAS en 2003, illustrent la manière dont le capitalisme va de l’avant – en abandonnant les structures internationales et les connaissances accumulées qu’il avait auparavant érigées précisément pour faire face à des situations comme celles de la pandémie actuelle. Ceci révèle un glissement général du multilatéralisme vers le bilatéralisme, associé à l’abandon de la politique de “gendarme du monde” que les États-Unis avaient tenté de maintenir depuis la fin de la guerre froide, en faveur d’une politique populiste de “l’America first”, une acceptation claire du fait qu’au niveau des affaires internationales comme de la politique intérieure, c’est le “chacun pour soi”. Cet épisode – ainsi que le vol de fournitures médicales destinées à d’autres pays – n’est qu’une preuve supplémentaire que l’ancien gendarme mondial tient désormais un rôle majeur dans la propagation du banditisme et du chaos mondial, et qu’il est un élément actif dans le démantèlement des institutions et des accords internationaux existants. De même, les confiscations de matériel et de fournitures médicales aux États-Unis, qui doivent être stockées par les autorités fédérales ou détournées vers des États soutenant la clique de Trump ou vers des États marginaux “hésitants” requérant des pots-de-vin, témoignent d’un niveau de corruption et de mépris des protocoles nationaux tel, que cela met mal à l’aise le clan Bush ou le parti républicain lui-même.

Déni : Après avoir nié la véracité de la crise du COVID19 (“c’est un canular”), ignoré la gravité de l’épidémie (“Ça va disparaître. Un jour, comme par miracle, ça disparaîtra”), puis colporté une tripotée de bobards et de remèdes de charlatan, en suggérant notamment que les injections de désinfectant pourraient être une bonne idée, le Président Trump a prétendu à plusieurs reprises qu’il avait hérité de l’administration Obama un “placard vide” en termes de kits de tests, que toute personne ayant besoin de tests et/ou d’équipement de protection individuelle (PPE) y avait accès, avant de dire que rien de tout cela ne relevait de sa responsabilité – tout dépendait des gouverneurs des États. D’où le spectacle ridicule des différents États fédéraux qui se disputent les masques, les blouses, les gants, faisant monter les prix à la grande joie des profiteurs et au grand désespoir des “travailleurs contraints de continuer à bosser dans les secteurs estimés essentiels de l’économie nationale” qui eux, en ont besoin. Ainsi, le chaos déclenché sur la planète par la décomposition des rapports sociaux capitalistes s’est reflété au sein-même de l’Amérique au fur et à mesure que la pandémie se développait.

Manœuvre dilatoire : La volonté de protéger l’économie et les profits au détriment des personnes, la dissimulation et la tromperie venant d’en haut, ont favorisé les retards dans l’acquisition de matériel PPE et de kits de dépistage ainsi que dans l’obtention de ventilateurs, de lits d’hôpitaux et de personnel médical spécialisé, faisant par conséquent augmenter les taux d’infection et de mortalité. Faire semblant d’abandonner la prise de décision aux États fédéraux a entraîné des approches diverses entre les différents États – et parfois au sein-même de chaque État, par exemple entre les villes et les zones rurales, ces divisions apparaissant souvent en fonction des clivages entre les partis. Cela s’apparente à une sinistre expérience en laboratoire grandeur nature, où l’on oppose une mise en quarantaine imposée de manière enthousiaste et une attitude de “laisser-faire” face à la distanciation sociale et au “confinement”. En réalité, aucune de ces deux approches ne peut ou ne pourrait concilier l’inconciliable du “profit avant les gens”. Et pour comprendre où réside le vrai pouvoir – Washington, le Pentagone et Wall Street – il suffit de se rappeler que c’est finalement l’état d’urgence national déclaré par Trump le 13 mars (avec effet rétroactif !) qui a ouvert la voie à l’émission d’un plan de sauvetage sans précédent de 2,3 milliards de dollars à destination des États fédéraux, des sociétés, des entreprises et des particuliers face au chômage de masse et à l’effondrement de l’économie. Et c’est Washington qui doit faire face à l’augmentation des prêts internationaux pour couvrir le déficit de 3 milliards de dollars qui en résulte…

Dénonciation : Louant initialement les efforts du président chinois Xi Jinping, l’administration Trump a rapidement décidé de faire pression sur son rival extrême-oriental en qualifiant l’épidémie de “virus de Wuhan” et en menaçant de nouvelles sanctions commerciales la Chine et ses partenaires. Elle a également pris part à des théories conspirationnistes naissantes, qui brouillent les pistes et la perception de la réalité en Amérique, en suggérant que le Covid-19 avait été produit dans un laboratoire chinois et que la Chine pourrait l’avoir délibérément diffusé dans le monde entier. En ce sens, au niveau des antagonismes inter-impérialistes, l’administration Trump poursuit clairement la politique de “pivot” asiatique d’Obama visant à contenir les intérêts économiques et impérialistes propres de la Chine. En cela, il est habilement soutenu par le présumé candidat démocrate à la présidence Joe Biden, qui reproche à Trump d’être “trop mou” avec la Chine. Au cours d’une catastrophe sanitaire sans précédent, les États-Unis cherchent ainsi à prendre l’avantage sur l’arène mondiale en recourant à la grandiloquence et à la force. Ils ont choisi ce moment (21 mars) pour annoncer le lancement réussi d’un prototype de missile hypersonique. La Chine n’a pas agi différemment : elle a tenté de se couvrir de la même manière que les États-Unis, et a essayé de gagner des points de propagande en se servant de son apparent succès dans la lutte contre la propagation du virus. Les deux grandes puissances économiques et militaires de la planète sont guidées par le même appât du gain et se comportent de la même manière. (6)

Une perte de contrôle certaine

Le même chaos, qui a été déclenché par les États-Unis en réponse à la pandémie, a été reproduit alors qu’ils cherchaient à mettre fin aux mesures de quarantaine et à “déconfiner” l’économie.

À la fin de la première semaine du mois de mai :

Les ordres demandant de “rester chez soi” ou de “s’abriter sur place” ont été levés dans certains États et étendus dans d’autres. Trump a annoncé son intention de dissoudre le groupe de travail du gouvernement sur le coronavirus, mais il a semblé se rétracter après un tollé. En tout état de cause, alors que les infections et les décès continuent d’augmenter dans de nombreux États, l’administration Trump fait état de son impatience à “déconfiner” l’économie, “pas question de garder l’Amérique en quarantaine pendant cinq ans”. Le chef de file du groupe de travail, le Dr. Anthony Fauci, qui est le visage public de la “lutte contre le virus”, était l’un des trois membres du personnel de la Maison Blanche à se mettre en quarantaine après avoir été en contact avec des personnes infectées.

Le président a encouragé des manifestations (dont certaines armées) contre les ordres de confinement dans une douzaine d’États, a rejeté les recommandations de ses propres conseillers sur la manière dont devrait s’ouvrir très progressivement l’économie, mais n’a actuellement toujours pas pris de mesures positives pour légiférer en vue d’une reprise de l’activité économique (les paroles ne comptent pas).

Trump avait prévu de promulguer une loi, la Defence Production Act, pour obliger les travailleurs des usines de conditionnement de viande – zones à risque de transmission du virus – à retourner au travail face à la menace de pénurie alimentaire, mais bon nombre de ces établissements sont restés fermés.

Les détracteurs démocrates du président – dont Obama – ont accusé le gouvernement de présider le chaos. Ses partisans républicains ont déclaré que le maintien du confinement n’était pas une option et que cela nuisait autant que cela aidait. D’une certaine manière, ils ont tous raison : la classe dirigeante américaine n’a pas de solutions.

Robert Frank, 11 mai 2020

 

2Au moment où nous publions cette traduction, ce décompte macabre a dépassé 112 000, soit près de deux fois plus que les victimes américaines de la guerre au Vietnam (60 000).

3Voir l’article : When a Pandemic Strikes Americans Who Are Already Suffering (New York Times-Opinion, 20/03/2020)

4Accords conclus entre banques centrales pour pouvoir échanger en liquides des devises entre elles.

5En réalité, Trump est depuis allé beaucoup plus loin puisqu’il a suspendu “indéfiniment” le versement des fonds américains (450 millions de dollars par an) à l’OMS le 19 mai en estimant que celle-ci “était une marionnette de la Chine” puis a décidé le 29 du même mois de rompre toute relation avec cet organisme.

6Voir l’article Hong Kong arrests and Taiwan flybys : China advances its interests during Covid-19 crisis (The Guardian, 26/04/2020)

Récent et en cours: 

Rubrique: