Ex-URSS : ce n’est pas le communisme qui s’effondre, c’est le chaos capitaliste qui s’accélère

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(d'après la Revue Internationale N°67; le 20/9/1991)

  • Le torrent de chaos et de décomposition qui balaie le monde vient de faire craquer les murailles fissurées d'un des principaux bastions du capitalisme mondial. La deuxième puissance impérialiste dont l'arsenal nucléaire permettrait à lui seul de détruire plusieurs fois la planète, «le pays du grand mensonge», où les responsables cyniques de la plus sanguinaire répression anti-communiste de ce siècle ont gouverné pendant des décennies au nom du communisme, le modèle éculé de l'exploitation capitaliste sous sa forme la plus étatisée s'effondre sur lui-même dans les convulsions des suites d'un coup d'Etat mort-né.

Un gouvernement qui ne sait pas quels sont ses pouvoirs ni sur quoi il gouverne; un pays qui ne sait pas quelles sont ses frontières parce qu'il explose en autant de républiques autonomes; une armée de 4 millions d'hommes, disposant de 30.000 têtes nucléaires, mais dont le commandement est paralysé par la menace d'une purge de 80% de ses effectifs et qui parfois ne sait plus a quel gouvernement obéir; une économie moribonde bloquée par la paralysie des organes de décision et étranglée par les conflits entre républiques. Telle est la situation de l'URSS au lendemain du coup d'Etat manqué des «conservateurs» et du triomphe des «forces démocratiques».

Prévu de longue date, annoncé comme une menace imminente par les leaders «réformateurs» tels Chevardnadze et Yakovlev, le coup d'Etat entrepris par les fractions conservatrices de la Nomenklatura, nostalgiques de l'ancienne grandeur de l'Empire, a enfin eu lieu. L'échéance fatidique de la signature par Gorbatchev du Traité de l'Union, prévue pour le 20 août, qui devait entériner un pas irréversible dans la dislocation de l'URSS, semble avoir été" l'élément déterminant qui a contraint les «conservateurs» à se jeter désespérément dans une aventure sans issue[1]. Mais le coup de force n'a été qu'un fiasco ridicule qui aura surtout permis aux fractions «réformatrices» de reprendre l'offensive. Le carcan stalinien, ou ce qu'il en restait, a volé en éclats en quelques jours, laissant s'échapper dans toute sa puissance le chaos de plus en plus mal contenu par l'ancienne machine d'Etat.

Après l'effondrement du bloc de l'Est, c'est au coeur même de l'ancien empire que le stalinisme s'écroule. L'ouragan déclenché par l'affaiblissement de l'URSS et qui pendant deux ans a dévasté les forteresses staliniennes d'Europe centrale, de Varsovie à Bucarest, de Berlin à Prague, revient au centre, à Moscou et Leningrad, sans avoir perdu de sa puissance destructrice, au contraire. Mais ici le phénomène apparaît plus clairement et prend une signification majeure. Dans les pays de l'Est européen, les bouleversements politiques qui ont accompagné la fin du stalinisme, étaient fortement marques par des spécificités locales : le sentiment anti-russe et l'impression qu'il suffirait de se débarrasser de la griffe de l'ours soviétique pour que tout aille mieux, le fait que le stalinisme n'y était pas apparu à la suite d'une contre-révolution locale mais importé par les chars de l'armée russe, la présence active de forces politiques et économiques occidentales impatientes de récupérer les lambeaux de l'empire en décomposition, tout cela atténuait quelque peu la spécificité anti-stalinienne des événements. La Russie constitue en revanche le berceau du stalinisme et le lieu de la révolution d'Octobre 1917. Ici la décrépitude stalinienne apparaît dans toute sa sordide vérité, toute sa putréfaction.

De ce fait, la campagne idéologique déclenchée il y a deux ans, consistant à présenter la faillite du stalinisme comme celle du communisme, du marxisme, de la lutte de classe, connaît avec les événements de Russie de nouveaux sommets d'ignominie.

La bourgeoisie du monde entier exulte à montrer les photos de «foules» en train de détruire, dans la «patrie du communisme», les statues de Lénine, Marx et Engels : des travailleurs en train de cracher sur les images de ceux qui ont affirmé qu'on pouvait bâtir un monde sans classes ni exploitation ; le souvenir de la plus grande révolution que les classes exploitées aient jamais entrepris, dénaturé par son identification avec la contre-révolution stalinienne et foulé aux pieds dans les rues mêmes d'où jadis les prolétaires en armes «ébranlèrent le monde» ; la presse bourgeoise internationale se permettant de titrer en cinq colonnes à la une : «Le communisme est mort !»

En Russie, comme ailleurs, le stalinisme, pétri dès ses origines dans la falsification, ne pouvait crever que dans le mensonge.

Les événements du 19-24 août à Moscou qui ont marqué le basculement du stalinisme, font eux-mêmes l'objet d'une série de falsifications : mensonge sur la nature des affrontements, décrits comme une «révolution populaire» ; mensonge sur l'enjeu des combats, présenté comme «une lutte contre le communisme» ; mensonge sur l'avenir ouvert par ces événements, dessiné comme un monde qui (après quelques secousses et sacrifices inévitables) connaîtra paix et prospérité grâce aux vertus miraculeuses de la libre concurrence et du jeu électoral de la démocratie bourgeoise.

UNE REVOLUTION POPULAIRE ?

«On a gagné ! Ce sont les moscovites, et en particulier les jeunes qui ont fait échouer le coup d'Etat, permis la victoire de la démocratie sur la réaction et sauvé l'URSS.» Eltsine[2].
«Ce que nous voyons aujourd'hui c'est une véritable révolution populaire. La liberté a enfin triomphé.» Yakovlev[3].

Voilà comment Eltsine et Yakovlev, deux figures de proue des bureaucrates «réformateurs», présentent les événements de Moscou. C'est la version reprise par l'ensemble des médias internationaux : face a une tentative de coup d'Etat impulsée par les éléments les plus attachés aux anciennes formes du stalinisme, le «peuple», les travailleurs moscovites, à l'appel du grand Eltsine se sont soulevés comme un seul homme. Certains journalistes améliorent cette version en allant jusqu'à définir ces événements comme une «une nouvelle révolution française de 1789» et parlent d'Eltsine comme du «nouveau Danton».

Où est la vérité ? Quelle a été la participation des millions de prolétaires de la banlieue de Moscou ? Qui a fait échouer le coup d'Etat ?
L'image d'Eltsine, le jour du coup d'Etat, debout sur un char, dénonçant «l'illégalité de l'action des putschistes» et appelant à la grève générale, a été diffusée dans le monde entier jusqu'à la nausée. Ce qui a été moins divulgué, c'est le fait que l'appel d'Eltsine n'a été que peu suivi par les travailleurs de Moscou et d'URSS, et que la mobilisation dans les manifestations a, elle aussi, été pour le moins timorée.
«S'il n'y a pas de chauffage cet hiver, ce n'est pas Gorbatchev qui me réchauffera, ni Ianaïev, ni Eltsine ! A mon avis, ils jouent tous ensemble un jeu dont le seul perdant, comme toujours, sera le peuple.» Cette citation d'une «mère de famille»[4] commentant les événements le jour même du putsch, exprime bien deux sentiments qui caractérisent actuellement les travailleurs en Russie : l'inquiétude face à la dégradation sans nom des conditions matérielles d'existence ; une sourde méfiance, longuement enracinée par des décennies d'expérience, à l'égard de tout ce qui vient du monde de la Nomenklatura et de ses apparatchiks[5]. La prédominance de cet état d'esprit explique en grande partie la faiblesse de la mobilisation «populaire» pour répondre aux exhortations d'Eltsine.

Il est plus que probable que si les affrontements avaient gagné en importance, si, par exemple, le Parlement de Russie avait effectivement été attaqué par des corps d'armée fidèles aux putschistes, il y aurait eu une plus large participation des ouvriers moscovites et d’ailleurs en URSS. Les illusions sur la démocratie bourgeoise, sur le nationalisme, sur les vertus du «capitalisme de marché» pèsent encore lourdement sur ces travailleurs pour oui, de toutes façons, «rien ne peut être pire que le stalinisme». Mais cette fois-ci, à part quelques exceptions dans les mines russes (où est fortement implanté un syndicat aux ordres d'Eltsine) et certaines entreprises dans les grandes villes, comme à Moscou, il n'y a pas eu une mobilisation massive, «populaire» (dans la mesure où ce terme bourgeois y inclut la classe ouvrière).

Contrairement à la fable officielle, ce n'est pas une «révolution populaire» qui a fait échouer le coup d'Etat mais le délabrement de l'ensemble de l'appareil politique et les divisions au sein de la classe dominante. Les soldats dans les chars qui protégeaient le Parlement de Russie n'avaient pas rompu avec la hiérarchie militaire pour fraterniser avec les manifestants : ils obéissaient aux ordres du général Lebedev qui dépendait lui même du commandant en chef des forces de l'air, Shaposhnikov[6] passé du côté d'Eltsine. Si l'offensive militaire contre le parlement de Russie n'a pas eu lieu, ce n'est pas tant parce que, comme le prétendit par la suite leur chef Ianaïev, les putschistes craignaient un bain de sang, mais parce que des officiers de haut rang, aussi bien dans l'armée que dans le KGB n'ont pas obéi aux ordres de certains de leurs supérieurs. Les 300 voitures et les cars utilisés pour faire des barricades autour du Parlement ne furent pas arrachés à la circulation par les manifestants mais fournis par des banques, des firmes, la bourse du commerce de Moscou. Si la liaison du Parlement russe avec l'extérieur a pu être maintenue, ce n'est pas parce que les travailleurs du téléphone ont imposé qu'il en soit ainsi, mais parce que la compagnie américaine Sovamer Trading a mis gracieusement à disposition son canal de liaison téléphonique via la Finlande[7].

Les véritables protagonistes des affrontements de Moscou, ce furent deux fractions de la classe dominante. Cinq ans de Perestroïka hésitante n'ont fait que diviser en profondeur les rangs des apparatchiks et fait surgir une couche de gérants d'entreprises qui ne sont plus directement intégrées à la structure étatique. Le camp des dits «conservateurs», celui représenté par Guénadi Ianaïev, Pougo, Yazov et les autres putschistes, regroupe cette fraction de la Nomenklatura qui résiste au démantèlement des anciennes formes staliniennes d'organisation parce qu'elle y voit un suicide pour elle-même et pour l’empire[8]. Elle se recrute, tout comme sa rivale «réformatrice», dans toutes les institutions, car la fissure traverse toute la machine du système : dans le complexe militaro-industriel, dans le KGB, dans l'état-major de l'armée et surtout dans le gigantesque appareil du PCUS. La fraction adverse, dont Eltsine constitue le plus flambant porte-drapeau, provient aussi des mêmes égouts bureaucratiques, comme l'a mis en évidence l'échec même du putsch. Elle inclut en outre les représentants de «l'autre économie» et les dirigeants des nouvelles structures économiques. «En URSS, le secteur non étatique est déjà bien plus important qu'on ne le croit.» déclarait récemment Arkadi Volski, un des hommes les plus représentatifs de la clique réformatrice[9]. Le credo de ce rassemblement d'apparatchiks repentis et d'hommes d'affaires, c'est la destruction des rigidités staliniennes afin de tenter de sauver la machine d'exploitation, c'est-à-dire leur propre situation d'exploiteurs.

Ce n'est donc pas à une révolution du «peuple» contre des «putschistes réactionnaires» qu'on a assisté, mais à l'affrontement entre deux cliques d'une même classe réactionnaire, depuis longtemps condamnée par l'histoire, infestée jusqu'à la moelle par les divisions et les trahisons, cherchant désespérément une issue dans son navire qui coule inexorablement.

Il faut toute la stupidité corrompue des propagandistes intéressés pour voir dans les événements de Moscou une «révolution populaire», une «nouvelle prise de la Bastille», et dans le président de la Russie un «nouveau Danton». Les héros bourgeois de 1789 en France avaient la dimension historique de ceux qui participent à l'accouchement révolutionnaire d'une nouvelle société. A côté d'eux, les apparatchiks à la Eltsine ne sont que des nabots de l'histoire, fleurons de la Nomenklatura stalinienne, une des formes les plus monstrueuses et dégénérées qu'ait jamais pris la classe capitaliste, confrontés à la tâche impossible de maintenir un «ordre» en pleine putréfaction.

UN COMBAT CONTRE LE COMMUNISME ?

Mais le mensonge principal, le plus pernicieux, la clé de voûte de la gigantesque campagne idéologique qui accompagne l'effondrement du stalinisme en URSS, consiste a présenter les gorilles putschistes de Guénadi Ianaïev comme «les derniers défenseurs du communisme». Ce communisme dont Marx et Engels définirent les principes, pour lequel les prolétaires de Russie, avec à leur tête Lénine et le parti bolchevik, se battirent en même temps que leurs frères de classe en Allemagne, Hongrie, Italie.

Seule l'ignorance et des décennies de mensonge totalitaire, scientifiquement organisé et diffusé dans tous les pays, expliquent que l'identification du stalinisme avec le communisme puisse rencontrer encore aujourd'hui un tel crédit. La plus élémentaire confrontation entre la réalité du stalinisme et les principes communistes révèle immédiatement l'énormité d'une telle falsification.

Le point de départ de la Révolution russe de 1917 fut la lutte contre la guerre, c'est-à-dire la lutte contre l'embrigadement des prolétaires derrière leurs drapeaux nationaux. A la différence des pleurnichards pacifistes, qui comme toujours rêvaient de patries capitalistes pacifiques, la lutte révolutionnaire contre la guerre se fit sous la bannière des principes du Manifeste Communiste de Marx et Engels : «Les prolétaires n’ont pas de patrie ! Prolétaires de tous les pays unissez-vous !» Les bolcheviks l'ont clamé mille fois : «La révolution n'est qu'un détachement de l'armée socialiste mondiale, et le succès et le triomphe de la révolution que nous avons accomplie dépendent de l'action de cette armée. C'est un fait que personne parmi nous n'oublie (...) Le prolétariat russe a conscience de son isolement révolutionnaire, et il voit clairement que sa victoire a pour condition indispensable et prémisse fondamentale, l'intervention unie des ouvriers du monde entier.» Lénine (le 23 juillet 1918). Depuis ses origines, le communisme des marxistes, comme lutte et comme objectif, ne se conçoit qu'à l'échelle mondiale. Le stalinisme, en revanche, naît comme courant dans l'histoire par le rejet, après la mort de Lénine, des principes internationalistes et en se faisant le porte parole de la théorie du «socialisme en un seul pays». Il s'est vautré dans le nationalisme et le patriotisme les plus abjects : pendant la seconde guerre mondiale Staline s'enorgueillit, acclamé par ses alliés «démocratiques» pour son «génie militaire», que l'URSS ait versé 24millions de cadavres sur l’autel de la boucherie impérialiste.

Alors que la société communiste se définit par l'abolition du salariat et de toute forme d'exploitation, le stalinisme restera dans l'histoire comme un des régimes où l'exploitation salariale aura atteint des degrés d'intensité et de barbarie sans précédent. Dans le Manifeste Communiste, Marx et Engels écrivaient : «L'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous.» En Russie, l'épanouissement de la Nomenklatura, la bourgeoisie étatique, s'est faite au prix de la misère la plus noire pour tous les prolétaires.

Alors que dans la conception marxiste, la lutte pour le communisme passe par une phase de «dictature du prolétariat» dont la condition première est la participation massive et active de tous les prolétaires au pouvoir politique ; alors que les ouvriers de Russie ont créé spontanément en 1905 et instauré en 1917 «la forme enfin trouvée» de cette dictature, (les «soviets», conseils de délégués élus et révocables à tout moment par les assemblées d'usines et de quartiers), le stalinisme se développe sur le cadavre de ces organes dont il ne gardera le nom que pour déguiser les institutions de la dictature totalitaire du capital[10].

Le stalinisme n'est pas la négation du capitalisme mais le capitalisme étatisé jusqu'à l'absurde[11]. La Nomenklatura «conservatrice» d'aujourd'hui n'est pas la dernière expression du communisme, mais, tout comme la fraction «réformatrice», l'héritière directe des bourreaux staliniens qui se sont chargés de massacrer tous les protagonistes authentiques de la révolution communiste d'Octobre[12].

Le conflit qui oppose les cliques de bureaucrates en URSS n'a rien à voir avec le communisme. Le véritable antagonisme ne porte que sur la façon de gérer l'exploitation des prolétaires et des paysans d'URSS : misère et pénurie sous la botte stalinienne ou misère et chômage sous le fouet des «hommes d'affaires».

Les classes exploitées ne peuvent participer à ce conflit que comme chair à canon. S'engager derrière les «forces démocratiques» ou derrière les «forces conservatrices », c'est courir au massacre et c'est tourner le dos à la seule lutte qui puisse offrir une issue au cauchemar capitaliste : la lutte révolutionnaire du prolétariat mondial contre toutes les fractions de la classe exploiteuse.

  • DES PERSPECTIVES DE PROSPERITE, LIBERTE ET PAIX ?

La prospérité ?

Au centre des mensonges démagogiques des «vainqueurs» se trouve la question économique : Eltsine n hésitait pas avant le putsch à promettre qu'il sortirait le pays du marasme «en 500 jours».

Et pour cause. La situation économique de l'URSS n'a cessé de se dégrader au cours des cinq années de Perestroïka, et cette dégradation connaît une violente accélération depuis le début de 1991[13]. Au cours des derniers 6 mois, la production intérieure de l'URSS a chuté de 10 % ; les importations de 50% et les exportations de 23,4%. L'inflation, en août 1991, atteignait déjà le rythme de 100% annuel. Sur le plan financier, l'URSS ne parvient plus à rembourser ses dettes. Volski déclarait début septembre que le pays était «au bord d'un effondrement financier»[14], alors que l'oxygène des capitaux occidentaux -rendus de plus en plus méfiants par le développement du chaos- ne cesse de se raréfier. L'économie subit les conséquences de l'instabilité politique et sociale : les conflits entre républiques, et entre groupes nationaux au sein des républiques, aboutissent à des étranglements réciproques dans des guerres où les moyens de pression économique (tels les blocages des voies de communication) sont couramment employés comme armes ; l'instabilité institutionnelle et politique, (et depuis le putsch, la peur des purges), conduisent à une totale paralysie de la bureaucratie dans les centres de décision économique. La famine menace pour cet hiver.

La crise économique est effectivement au centre de la situation en URSS. Ce n'est pas par hasard que le premier organisme de pouvoir central crée par les «vainqueurs» a été un Comité pour la gestion de l'économie, et que c'est ce même comité qui a été chargé de constituer un nouveau gouvernement pour l'URSS, ou ce qu'il en reste.

Mais quel est l'avenir, maintenant que l'homme des «500 jours» est au pouvoir ? Depuis que Iavlinski, l'auteur du fameux plan d'Eltsine, participe directement à ce qui sert de gouvernement à l'ex-URSS, le projet est devenu un «plan pour... 5 ans». Son contenu ? Une «thérapie de choc», «à la bolivienne», comme disent les experts du FMI : «vérité des prix», ce qui veut dire explosion de l'inflation (on prévoit déjà 1.000% d'inflation pour dans quatre mois) ; privatisation accélérée de l'économie[15] ce qui veut dire licenciement des travailleurs dans les entreprises considérées comme non compétitives (on prévoit trente millions de chômeurs pour 1992) ; une augmentation du nombre de personnes vivant au dessous du niveau de pauvreté, au rythme de 170.000 de plus par mois.

Tel est l'avenir annoncé. La réalité sera certainement plus dramatique : les guerres civiles qui ensanglantent et ensanglanteront les républiques, les exodes de populations civiles qu'elles provoqueront, ne pourront qu'aggraver le désastre et la misère. La fameuse sortie du marasme ne pourra se produire ni dans 500 jours ni dans 5 ans, non seulement du fait de la perspective économique de la situation mondiale, mais encore parce que le chaos politique et social dans lequel s'enfonce ce qui était l'URSS rendent toute maîtrise de la machine économique illusoire.

La liberté ?

«La liberté a enfin triomphé !», proclamait Yakovlev, le «père de la Perestroïka», lorsque l'échec du putsch fut certain. Mais, de quelle liberté parlait-il sinon de celle des nouveaux requins : les apparatchiks reconvertis, les hommes d'affaires, les trafiquants du marché noir, les hommes des puissantes mafias, toute cette racaille qui, à la mode reagannienne, se trouve élevée au rang de «héros» dans le culte de la «libre entreprise». Pour les prolétaires et les paysans pauvres en quoi consiste cette «liberté» qui «a enfin triomphé» ? Que veut dire la liberté pour un chômeur ? Que veut dire la liberté lorsqu'on passe l'essentiel de son temps à faire la queue devant des magasins vides ? Que veut dire la liberté quand la vie reste enchaînée à la lutte pour la survie quotidienne dans un chaos incontrôlé ? La liberté dans la misère n'est qu'un cynique mensonge. La seule chose qui changera pour les travailleurs soviétiques, et encore seulement dans les zones les plus industrialisées, sera l'organisation chaotique d'une caricature de démocratie bourgeoise : au lieu des falsifications grossières de la propagande stalinienne, ils auront droit à la sophistication du mensonge démocratique (électoral, médiatique et syndical), celui qui laisse faire sa «critique» par ses propres professionnels, «en toute liberté», pour mieux étouffer la voix des critiques véritables qui grondent dans la société, celui qui nourrit un réseau «crédible» d'organisations syndicales et politiques dans les rangs de la classe ouvrière, pour mieux en saboter les combats de l'intérieur.

La paix au sein de l'ex-URSS ?

En même temps que l'URSS se retirait de l'Afghanistan et perdait son emprise sur les pays de l'Europe de l'Est, le feu des guerres nationalistes se développait en son sein. Les républiques périphériques s armaient déjà et proclamaient leur autonomie par rapport au centre et par rapport à toute autre république.

Les nouveaux vainqueurs ont aussi un plan (sans dates cette fois-ci) pour ramener paix et harmonie à la maison : les «traités de l'Union» qui permettraient de donner la liberté à tous, en établissant de nouveaux liens, à l'amiable, fondés sur une coopération volontaire. L'impulsif Eltsine a bien laisse échapper des menaces explicites contre ceux qui iraient trop loin (renégociation des frontières), mais ce ne fut que pour se reprendre immédiatement.

Le putsch voulait empêcher la signature du Traité de l'Union mis au point par Gorbatchev et quelques républiques consentantes. L'échec du putsch et le triomphe des «démocrates» ont eu comme principal effet immédiat de faire exploser le peu qui restait de cohérence dans les rapports entre les républiques[16]. En quelques jours la carte du monde a commencé à être redessinée sans que personne ne sache où cela s'arrêtera : les trois pays baltes voient leur indépendance reconnue par les puissances occidentales ; toutes les autres républiques proclament tour à tour leur indépendance. En quelques jours, l'URSS a cessé d'exister.

La plupart des républiques cherchent à constituer ou à renforcer leurs propres institutions politiques, leur propre armée. L'anarchie, qui dans ce domaine avait déjà atteint des degrés catastrophiques13 se généralise. Entre républiques, les antagonismes ne cessent de s'intensifier, comme entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie à propos du Haut Karabakh. Et, au sein de chaque république, les mêmes tendances centrifuges s'expriment, accroissant et généralisant le désordre. Qu'il s'agisse de russes[17], ou de populations, «nationalités» et «ethnies», autres que celles prédominant dans les républiques, tous affirment leur «autonomie», posant au niveau de chaque république le problème qui se pose au niveau de l'ensemble de l'URSS. Le cas de la Moldavie est particulièrement significatif : les nouvelles autorités locales ont déclaré leur intention d'intégrer leur région directement dans l'Etat Roumain, mais elles se heurtent à la résistance active des «autorités» du Dniestr (où la population est formée en majorité de Russes et d'Ukrainiens) qui menacent de «sanctions économiques» la partie roumaine de la Moldavie[18] ; celle-ci doit en outre tenir compte de la Gagaouzie, une zone peuplée de Turcs de religion orthodoxe russifiés ; en Géorgie, les populations Ossètes subissent une impitoyable 'répression de la part des autorités locales ; la petite zone de Crimée, partie intégrante de l'Ukraine, se proclame «autonome» par rapport à celle-ci, déclarant que «Seul le peuple de Crimée a le droit de posséder et d'utiliser ta terre et ses richesses.»[19].

Il n'y aura pas de retour à la paix dans ce qu'était l'URSS. Les forces de fond qui y font exploser les antagonismes nationalistes ne sont autres que celles qui plongent la planète entière dans le chaos. La paralysie économique, le développement de la misère et la désagrégation des tissus sociaux qu'elle provoque, l'explosion des antagonismes entre toutes les fractions du capital, tout ce cours de décomposition de «l'ordre capitaliste» est devenu irréversible, en URSS comme ailleurs. Il ne sera arrêté que par l'action révolutionnaire du prolétariat mondial.

La paix dans le monde ?

Dans la panoplie de mystifications des «forces démocratiques», la promesse de la paix tient une place importante. Annoncer la réduction des dépenses militaires grâce à une politique internationale plus conciliatrice, constitue, en URSS plus qu'ailleurs, un argument propagandiste efficace. Les «réformateurs» ne s'en privent pas, qui annoncent la poursuite de la politique de Gorbatchev.

C'est un argument qui fait de nécessité vertu : si l'URSS sous Gorbatchev est moins menaçante, c'est parce qu'elle ne peut pas faire autrement. La période où l'URSS tenait tête aux USA en imposant une victoire de ses alliés au Vietnam est bien loin. L'attitude du gouvernement de Gorbatchev pendant la guerre du Golfe, subissant impuissant les diktats de Bush, est éloquente. Sur la scène internationale, les dirigeants du Kremlin en sont réduits au rôle de mendiants qu'on fait attendre à la porte des réunions des «grands». Dans ces conditions, l'URSS pourrait difficilement mener une politique directement agressive.

La victoire des «réformateurs» n'est pas pour autant porteuse de paix. Au contraire. Les conséquences internationales de l'effondrement du pays le plus étendu du monde sont incalculables. Tout au long d'une frontière qui s'étend du nord du Pacifique à la mer baltique, c'est une gigantesque traînée de poudre qui a été semée. L'avidité des pays frontaliers mais aussi des grandes puissances, s'exacerbe à la vue des proies lâchées par l’«ours russe». Même si celles-ci sont parfois sans grande valeur économique, la guerre que se livrent en permanence tous les pays sous l'impérialisme, et plus particulièrement les puissances dominantes, les contraint à se battre ne fut-ce que pour empêcher les concurrents de se renforcer. En outre, l'instabilité politique, tout comme les tendances centrifuges nationalistes sont contagieuses.

Longue est la liste des foyers de tension que crée ou ravive l'effondrement de l'empire : les îles Kouriles, prises au Japon par l'URSS à la fin de la seconde guerre mondiale[20] sont réclamées par le Japon avec une nouvelle insistance ; la frontière entre la Chine et l'URSS, la plus longue du monde, constitue une des plus grandes concentrations militaires de la planète et 'objet de nombreux litiges qui ne peuvent que se réveiller ; la Chine, dernier grand bastion du stalinisme, est elle-même soumise à de puissantes tensions politiques et nationalistes internes qui ne pourront échapper au choc ; les antagonismes entre le Pakistan et l'Inde, qui n'ont cessé de s'aggraver dans les dernières années, se trouvent intensifiés ; les zones des frontières avec l'Iran et la Turquie, soumises déjà aux tensions qui déchirent le Caucase (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie), risquent de s'enflammer à nouveau déstabilisant les minorités nationales au-delà des frontières ; enfin, toute la zone frontalière avec l'Europe centrale, de la Roumanie aux pays baltes est un véritable puzzle de «nationalités» diverses imbriquées les unes dans les autres (Roumains, Hongrois, Allemands... et Russes), traversée par des jalousies et de vieux antagonismes archaïques qui créeront autant de nouveaux centres de tension.

La secousse se fait et se fera sentir au-delà des zones limitrophes de l'empire. Le processus de dislocation de l'ex-bloc de l'Ouest, entamé avec l'effondrement du bloc de l'Est, ne peut qu'être accéléré par la disparition de «l'ennemi commun» et par l'exacerbation des antagonismes qui les opposent dans la convoitise des lambeaux de 1’URSS. Même jusqu'à Cuba parviennent les effets de l'ébranlement.

Le caractère mensonger des promesses de paix faites par les gouvernements, il y a deux ans, à la suite de la chute du mur de Berlin, est apparu dans toute son évidence sous le feu des bombes de la guerre du Golfe. Les nouvelles promesses de paix à l'occasion de l'effondrement de l'URSS ne sont pas moins creuses. L'onde de choc du cataclysme soviétique ne fait que commencer à faire sentir sa puissance déstabilisatrice et accoucheuse de guerre.

La guerre civile qui ensanglante la Yougoslavie est une criante illustration des tendances dévastatrices qui balaient le capitalisme et que l'écroulement de l’URSS ne peut qu'accélérer. La dislocation de la Yougoslavie est, en partie, une conséquence du mouvement de déstabilisation commencé il y a deux ans avec la fin du bloc de l'Est et des blocs en général. L'échec du putsch lui-même a eu dés répercussions sur son cours en encourageant les tendances séparatistes croates. Mais cette tuerie nationaliste est surtout la concrétisation des tendances destructrices et omniprésentes du capitalisme : les tendances au chacun pour soi, à la dislocation de l'organisation capitaliste sous la pression de la crise économique, la tendance à recourir à la barbarie guerrière pour «résoudre» les problèmes[21].

La Yougoslavie n'est pas « un cas particulier», c'est l'avenir de l'URSS, mais aussi de la planète, si le mode d'organisation sociale capitaliste n'est pas détruit, si la classe ouvrière mondiale ne met pas un terme à l'agonie de ce système qui conduit au suicide.


[1] D'autres facteurs immédiats contribuent à expliquer la décision des putschistes : la violente accélération de la crise économique, sensible depuis le début de 1991 et la crainte des nouvelles déstabilisations qu'elle entraînera, en particulier au cours de l'hiver prochain ; le rapprochement de Gorbatchev vis à vis d'Eltsine au cours des derniers mois, qui menaçait directement les positions reconquises l'hiver dernier par les « conservateurs » au gouvernement.

[2] Le Monde, 24/8/1991.

[3] International Herald Tribune, 23/8/1991.

[4] Libération, 21/8/1991.

[5] Les prolétaires russes savent que les héros de l'anti-stalinisme d'aujourd'hui ne sont que des ex-staliniens, parvenus aux places qu'ils occupent pour avoir été maîtres dans l'art de naviguer dans le cloaque de la machine bureaucratique. Ils savent qu'Eltsine n'a pas hésité dans sa carrière à flirter avec des représentants de l'organisation anti-sémite Pamiat ; que Chevarnadze était un général trois étoiles du KGB ; que l'appui déterminant de la carrière de Gorbatchev ne fut autre que Sousiov, ancien favori de Staline.

[6] Nezavissimaïa Gazeta, 22/8/1991. Un article du même numéro précisait : «Les troupes dites d'élite ont probablement posé le plus de problèmes aux putschistes»

[7] Libération, 27/8/1991.

[8] Voir «Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est», septembre 1989, Revue Internationale n° 60 et publiées en annexe. (ou ici)

[9] Arkadi Volski a fondé il y a un an L'union scientifique et technique, censée regrouper les principaux industriels du pays et qui prétend représenter 60 % de l'industrie soviétique. Cette association, sorte de syndicat des patrons d'industrie et de banque, constitue, avec l'Union des entrepreneurs et preneurs de bail, un véritable fer de lance des adeptes du marché. Son rôle pendant les événements du putsch et par la suite n'a cessé de croître. Volski est, tout naturellement, co-fondateur, avec Alexandre Yakovlev et Edouard Chevamadze, du Mouvement pour l'union des forces de la démocratie et des réformes.

[10] Pour une analyse de la nature de la révolution d'Octobre et du stalinisme, voir en particulier notre brochure : Russie 1917, début de la révolution mondiale.

[11] Le capital est possédé par l'Etat et géré par la bureaucratie. Les revenus de la Nomenklatura sont faits de la plus-value extirpée aux prolétaires. Ce profit n'est pas distribué sous forme de revenus d'actions ou de propriétés privées, mais sous celle de «salaires»et d'avantages de fonction.

[12] La persécution des «vieux bolcheviks», traqués, déportés, poussés au suicide, assassinés, fusillés par le stalinisme ; les monstrueux procès de Moscou des années 1930, organisés avec les mêmes méthodes spectaculaires des Nazis et consciencieusement répercutés dans le reste du monde par les médias des «démocraties», exhibant de vieux leaders bolcheviks, condamnés à mort après avoir été contraints à s'auto-accuser des pires crimes, tout cela demeurera comme une des pages les plus noires et sanglantes de l'histoire du mouvement ouvrier. Lorsque Trotsky est assassiné par la Guépéou - ancêtre du KGB - en 1940, il ne reste plus un seul des membres du comité central du parti bolchevik de 1917 vivant... à l'exception de Staline.

[13] Voir «L'URSS en miettes» dans le numéro 66 de la Revue Internationale. (ici)

[14] International Herald Tribune, 2/9/1991.

[15] La «privatisation» de l'économie soviétique se heurte à des difficultés autrement plus importantes que dans les autres pays de l'Est. Ici tout l'appareil productif, toute la vie sociale est orientée vers un seul but : la puissance militaire. Que peut signifier «privatiser» la seule chose que l'économie sache produire : les armes, la recherche militaire et spatiale, l'entretien de millions de soldats et leur équipement militaire, chars, avions, bateaux, sous-marins, missiles, satellites, etc. ?

[16] Il en a découlé au niveau central un chaos politique et institutionnel d'autant plus dramatique qu'il s'accompagnait de la mise hors la loi de la colonne vertébrale du pouvoir : le PCUS. La constitution était déjà devenue illisible au cours des années de Perestroïka, à force d'avoir subi révisions et contre-révisions au gré des rapports de force entre les fractions de l'appareil politique. Elle était quotidiennement bafouée, aussi bien par les divers gouvernements de républiques, déclarant les unes après les autres leur autonomie ou indépendance, que par le pouvoir central incapable de suivre une quelconque ligne cohérente. Les institutions centrales, au lendemain du coup d'Etat, ont plongé dans le monde du «provisoire» sans savoir si elles en reviendront. Et cela aussi bien pour l'URSS que pour chacune des nouvelles républiques qui s'attachent à improviser de nouvelles régies dans le chaos.

[17] Il y a prés de 25 millions de russes qui habitent dans les différentes républiques de l'URSS.

[18] Le Dniestr contrôle près de 80% de l'approvisionnement en gaz et en électricité de la Moldavie.

[19] International Herald Tribune, 6/9/1991.

[20] En théorie, l'URSS et le Japon sont toujours en guerre depuis 1945.

[21] Voir « Militarisme et décomposition», octobre 1990, dans Revue Internationale n° 64.

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