Rassemblant chaque soir quelques milliers de participants, notamment place de la République à Paris, le mouvement “Nuit debout” fait la Une de l’actualité depuis le 31 mars. S’y réunissent des personnes de tous horizons, des lycéens et des étudiants, des précaires et des travailleurs, des chômeurs et des retraités, dont le point commun est l’envie d’être ensemble, de discuter, de se serrer les coudes contre les adversités de ce système... La sincérité de nombreux participants est indéniable ; les injustices les indignent et ils aspirent au fond à un autre monde, plus solidaire et plus humain. Pourtant, Nuit debout ne développera en rien leur combat et leur conscience. Au contraire, ce mouvement les conduit dans l’impasse et renforce les visions les plus conformistes qui soient. Pire, Nuit debout permet même à des idées nauséabondes, telle la personnalisation des maux de la société sur quelques représentants du système (les banquiers, l’oligarchie...), de s’épanouir sans complexe. Nuit debout ne va ainsi pas seulement égarer tous ceux qui y participent sincèrement, mais représente dès à présent un nouveau coup porté par la bourgeoisie à la conscience de toute la classe ouvrière.
Le projet de la loi Travail symbolise à lui seul la nature bourgeoise et anti-ouvrière du Parti socialiste. Cette réforme, qui implique une très forte dégradation des conditions de vie, cherche à diviser toujours plus les salariés en les mettant en concurrence les uns contre les autres. Ce qui fonde ce projet, c’est la généralisation de la négociation “boîte par boîte”, pour la durée de travail, la rémunération, les licenciements…
Pour accompagner l’acceptation de cette nouvelle loi, les syndicats ont joué leur rôle habituel : ils ont crié au scandale, exigé la modification ou le retrait de certaines parties du texte initial et prétendu “faire pression” sur le gouvernement socialiste par l’organisation de multiples journées d’actions et de manifestations. Ces défilés syndicaux qui consistent à battre le pavé les uns derrière les autres, au bruit de la sono et de slogans rabâchés ad nauseam (“Les travailleurs sont dans la rue, El Khomri, t’es foutue”, “Grève, grève, grève générale ! Grève, grève, grève générale !”, etc.), sans pouvoir débattre et construire quoi que ce soit ensemble, n’ont pour seul effet que de démoraliser et véhiculer un sentiment d’impuissance.
En 2010 et 2011, face à la réforme des retraites, ces mêmes journées d’action syndicale s’étaient succédées les unes aux autres durant des mois, rassemblant souvent plusieurs millions de personnes, pour finalement laisser passer l’attaque et, pire, entraîner un épuisement moral qui pèse encore aujourd’hui très fortement sur toute la classe ouvrière.
Il y a en revanche aujourd’hui une différence notable par rapport aux mouvements 2010 et 2011 : le phénomène Nuit debout, qui bénéficie d’une couverture médiatique et politique d’une ampleur et d’une bienveillance rares pour un mouvement prétendument social et contestataire.
“Nuit debout : le camp des possibles” ou “Nuit debout, ranimons l’imaginaire citoyen” titre le journal Libération pour qui “Peu importe l’issue politique du mouvement Nuit debout... Et si, sur les places publiques et ailleurs, se fabriquait de manière balbutiante une politique plus digne et quotidienne ?”. Ce soutien est d’ailleurs aussi vrai à l’échelle internationale. De très nombreux médias à travers le monde font une véritable publicité aux assemblées générales de Nuit debout qui réinventeraient, selon eux, la politique et le monde. Certains hommes politiques de gauche et d’extrême-gauche, dont beaucoup sont allés y pointer le bout de leur nez, sont également dithyrambiques. Jean-Luc Mélenchon, cofondateur du Parti de gauche, s’est réjoui de ce rassemblement tout comme le secrétaire national du Parti communiste français, Pierre Laurent. Pour Julien Bayou (EELV), Nuit debout “est un exercice de démocratie radicalisée en temps réel”. Même Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate à la primaire de la droite, entend sur la place des slogans “intéressants”, comme, par exemple : “Nous ne sommes pas seulement des électeurs, nous sommes aussi des citoyens”. Le Président de la République en personne, François Hollande, y est allé de son petit salut : “Je trouve légitime que la jeunesse, aujourd’hui par rapport au monde tel qu’il est, même par rapport à la politique telle qu’elle est, veuille s’exprimer, veuille dire son mot. (…) Je ne vais pas me plaindre qu’une partie de la jeunesse veuille inventer le monde de demain...” Même son de cloche à l’international : “Ces mouvements sont des étincelles magnifiques au milieu d’un ciel obscur” pour Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances.
Que valent autant d’éloges de la part d’une partie des grands médias internationaux et des hommes politiques ? La réponse se trouve dans les deux textes fondateurs du mouvement. Le tract distribué par le collectif Convergence des luttes lors de la manifestation du 31 mars à Paris et qui a lancé le premier rassemblement sur la Place de la République affirme : “Nos gouvernants sont murés dans l’obsession de perpétuer un système à bout de souffle, au prix de “réformes” de plus en plus rétrogrades et toujours conformes à la logique du néolibéralisme à l’œuvre depuis 30 ans : tous les pouvoirs aux actionnaires et aux patrons, à ces privilégiés qui accaparent les richesses collectives. Ce système nous est imposé, gouvernement après gouvernement, au prix de multiples formes de déni de démocratie...”. Le manifeste est du même tonneau : “L’humain devrait être au cœur des préoccupations de nos dirigeants...”
L’orientation est très claire : il s’agit d’organiser un mouvement pour faire “pression” sur les “dirigeants” et les institutions étatiques afin de promouvoir un capitalisme plus démocratique et plus humain. C’est effectivement cette politique qui imprime de son sceau l’ensemble de la vie de Nuit debout. Il suffit d’observer les actions qui sortent du travail des commissions et des assemblées : “Apéro chez Valls” (quelques centaines de manifestants ont essayé d’aller prendre l’apéro chez le Premier ministre le 9 avril), manifestation vers l’Élysée (le 14 avril, à la suite d’une émission de télévision à laquelle participait François Hollande), occupation d’une agence BNP Paribas à Toulouse, pique-nique dans un hypermarché grenoblois, perturbation de la tenue du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et des conseils municipaux de Clermont-Ferrand et de Poitiers, établissement d’une ZAD à Montpellier, occupation d’un MacDonald’s à Toulouse, tags sur les vitrines des banques, dépôt de poubelles devant les portes de certaines mairies de Paris, etc.
Les propositions les plus populaires lors des assemblées générales parisiennes sont toutes aussi révélatrices de cette orientation politique d’espérer quelques aménagements superficiels ou faussement radicaux du système capitalistes : manifeste pour une “démocratie écologique”, salaire à vie, revenu de base, baisse des hauts revenus, plein emploi, développement de l’agriculture biologique, meilleure reconnaissance des minorités, démocratie par tirage au sort, meilleur engagement de l’État pour l’enseignement scolaire, notamment en banlieue, prix libre, partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, etc.
Face aux syndicats, Marx écrivait déjà en 1865 dans Salaire, prix et profit : “Il leur faut effacer cette devise conservatrice ‘Un salaire équitable pour une journée équitable’, et inscrire le mot d’ordre révolutionnaire ‘Abolition du salariat !”. C’est précisément cette logique révolutionnaire à laquelle ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre du mouvement Nuit debout tournent volontairement le dos, engageant ceux qui s’y laissent prendre, en particulier dans les rangs des jeunes générations qui se posent des questions sur cette société, sur un terrain pourri : celui du réformisme et des urnes.
La plus emblématique des revendications est sans nul doute la volonté de faire pression pour une nouvelle Constitution établissant une “République sociale”. Ainsi selon l’économiste Frédéric Lordon, l’un des initiateurs de Nuit debout : “Le premier temps de la réappropriation, c’est bien la réécriture d’une Constitution (...). Qu’est-ce que la république sociale ? C’est la prise au sérieux de l’idée démocratique posée en toute généralité par 1789...” .
Tout est dit. L’objectif central de ceux qui ont lancé Nuit debout c’est de réaliser une “vraie démocratie” telle que la Révolution française de 1789 l’avait promis ; seulement ce qu’il y avait de révolutionnaire il y a de deux siècles et demi, à savoir instaurer le pouvoir politique de la bourgeoisie en France, dépasser le féodalisme par le développement du capitalisme, bâtir une nation... tout cela est aujourd’hui devenu irrémédiablement réactionnaire. Ce système d’exploitation est décadent, il ne s’agit plus de l’améliorer, car cela est devenu impossible, mais de le dépasser, de le mettre à bas par une révolution prolétarienne internationale. Ainsi, est semée l’illusion que l’État est un agent “neutre” de la société sur lequel il faudrait “faire pression” ou qu’il faudrait protéger des “actionnaires”, des “politiciens corrompus”, des “banquiers cupides”, de “l’oligarchie”. Alors qu’en réalité, l’État est le plus haut représentant de la classe dominante, le pire ennemi des exploités.
Surtout, il ne faudrait pas sous-estimer le danger que représente la focalisation sur les “banquiers”, “les actionnaires”, les “politiciens corrompus”. Ce procédé consistant à accuser telle ou telle fraction, telle ou telle personne à la place du système d’exploitation comme un tout n’a pas d’autre signification que la préservation des rapports sociaux capitalistes. Il remplace ainsi la lutte de classe, la lutte contre le capitalisme et pour un autre monde, par une haine ciblée et dirigée contre les personnes qu’il suffirait d’écarter du pouvoir pour que tous les maux de la société s’évanouissent comme par enchantement (1.
Nuit debout prétend reprendre le flambeau des mouvements de 2006 et 2011. Mais en réalité, il vise à travestir leur mémoire en déformant totalement ce qui avait fait la force du mouvement contre le CPE et celui des Indignados, en prônant la discussion citoyenniste et républicaine, en focalisant la réflexion sur comment rendre le capitalisme plus humain et plus démocratique.
En 2006 en France, les étudiants précaires ont débattu dans de véritables assemblées générales souveraines qui ont libéré la parole. Ils ont aussi eu le souci d’élargir le mouvement aux travailleurs, aux retraités 2 et aux chômeurs, d’abord en leur ouvrant leurs AG, en mettant en avant des revendications larges dépassant le simple cadre du CPE 3 et en laissant de côté toutes les requêtes spécifiquement estudiantines. Cinq ans plus tard, en 2011, c’est en Espagne avec le mouvement des Indignados, aux États-Unis et en Israël avec celui des Occupy, qu’à nouveau s’est fait jour le besoin vital de se rassembler et de discuter des maux de ce monde capitaliste qui nous impose sa dictature faite d’exploitation, d’exclusion et de souffrances. Cette fois, les assemblées n’eurent pas lieu dans des amphithéâtres mais dans la rue et sur les places 4.
Lors du mouvement des Indignados en Espagne, dans un contexte différent, les mêmes ficelles avaient été tirées qu’aujourd’hui avec Nuit debout. Les altermondialistes de la DRY (Démocratie réelle maintenant), et donc d’Attac, s’étaient dissimulés sous le masque de “l’apolitisme” pour mieux saboter toute possibilité de réelle discussion. Là-aussi, ils avaient focalisé toutes les énergies sur la “vie des commissions” au détriment des débats en assemblées générales et sur les “bons choix” à faire “dans les urnes” (Podemos étant l’aboutissement de cette démarche). Mais le mouvement social était alors un peu plus profond. De nombreux manifestants avaient eu la force politique de tenter de prendre l’organisation de la lutte en main ; et de véritables assemblées générales, avec débat et réflexion sur la société, s’étaient tenus en parallèle à celles de DRY avec un black-out complet des médias. Voici ce que nous écrivions alors : “Le dimanche 22, jour d’élections, a lieu une nouvelle tentative d’en finir avec les assemblées. DRY proclame que “les objectifs sont atteints” et que le mouvement doit s’achever. La riposte est unanime : “Nous ne sommes pas ici pour les élections !” Lundi 23 et mardi 24, tant en nombre de participants que par la richesse des débats, les assemblées atteignent leur point culminant. Les interventions, les mots d’ordre, les pancartes prolifèrent qui démontrent une profonde réflexion : “Où se trouve la gauche ? Au fond à droite !”, “Les urnes ne peuvent contenir nos rêves !”, “600 euros par mois, ça c’est de la violence !”, “Si vous ne nous laissez pas rêver, nous vous empêcheront de dormir !”, “Sans travail, sans logement, sans peur !”, “Ils ont trompé nos grands-parents, ils ont trompé nos enfants, qu’ils ne trompent pas nos petits-enfants !”. Ils démontrent aussi une conscience des perspectives : “Nous sommes le futur, le capitalisme c’est le passé !”, “Tout le pouvoir aux assemblées !”, “Il n’y a pas d’évolution sans révolution !”, “Le futur commence maintenant !”, “Tu crois encore que c’est une utopie ?” (…) Cependant, c’est surtout la manifestation à Madrid qui exprime le virage du 19 juin vers la perspective du futur. Elle est convoquée par un organisme directement lié à la classe ouvrière et né de ses minorités les plus actives. Le thème de ce rassemblement est “Marchons ensemble contre la crise et contre le capital”. Les revendications sont : “Non aux réductions de salaires et des pensions ; pour lutter contre le chômage : la lutte ouvrière, contre l’augmentation des prix, pour l’augmentation des salaires, pour l’augmentation des impôts de ceux qui gagnent le plus, en défense des services publics, contre les privatisations de la santé, de l’éducation... Vive l’unité de la classe ouvrière !”” 5.
Nous ne partageons pas chaque revendication des Indignados. Des faiblesses, des illusions sur la démocratie bourgeoise étaient également très présentes ; mais la dynamique du mouvement était animée par un souffle prolétarien, une critique profonde du système, de l’État, des élections, un combat contre les organisations de gauche et d’extrême-gauche qui déployaient toutes leurs forces politiques pour limiter la réflexion et la rabattre dans les limites de ce qui est acceptable par le capitalisme.
La faiblesse actuelle de notre classe n’a pas permis que se dégage une telle critique prolétarienne de Nuit debout ni donc de faire fructifier l’envie d’être ensemble, de se solidariser et de débattre qui pouvait animer une partie des participants. Surtout, la bourgeoisie a tiré les leçons des mouvements précédents, elle a beaucoup mieux préparé le terrain et l’encadrement, consciente de ses capacités de manœuvre compte-tenu de l’état de faiblesse actuelle du prolétariat. Aujourd’hui, ce sont ainsi Attac, le NPA, le Front de gauche et tous les adeptes du réformisme et d’une prétendue “vraie démocratie”, qui restent les maîtres d’œuvre des Nuits debout et qui profitent du déboussolement et du manque de perspective comme de l’incapacité des prolétaires à se reconnaître comme classe et à identifier leur intérêts de classe pour occuper le terrain social. Ces groupes agissent en réalité comme expression et force d’appoint du capitalisme.
Il faut être clair : Nuit debout n’a rien de spontané. C’est un mouvement mûrement réfléchi, préparé et organisé de longue date par des animateurs et défenseurs radicaux du capitalisme. Derrière ce mouvement prétendument “spontané” et “apolitique” se cachent des professionnels, des groupes de gauche et d’extrême-gauche qui mettent en avant “l’apolitisme” pour mieux contrôler le mouvement en coulisses. D’ailleurs, l’appel du 31 mars avait déjà pour le premier soir une dimension d’emblée professionnelle : “Au programme : animation, restauration, concerts, partage d’informations, Assemblée citoyenne permanente et plein de surprises”.
L’origine de Nuit debout est une rencontre publique organisée à la Bourse du travail de Paris, le 23 février 2016. Cette rencontre, baptisée : Leur faire peur, est motivée par les réactions enthousiastes du public au film de François Ruffin, Merci Patron !. La décision est prise d’occuper la Place de la République à l’issue de la manifestation du 31 mars. “Le collectif “de pilotage”, une quinzaine de personnes, réunit : Johanna Silva du journal Fakir, Loïc Canitrot, intermittent de la compagnie Jolie Môme, Leila Chaibi du Collectif Jeudi noir et adhérente du Parti de gauche, une syndicaliste d’Air France également au PG, un membre de l’association Les Engraineurs, ou encore un étudiant à Sciences Po, l’économiste atterré Thomas Coutrot et Nicolas Galepides de Sud-PTT (…). L’association Droit au logement offre son aide, notamment juridique et pratique, l’organisation altermondialiste Attac et l’union syndicale Solidaires se joignent également au collectif. C’est l’économiste Frédéric Lordon qui est sollicité par le collectif d’initiative pour ouvrir cette première nuit parisienne du 31 mars. [Son idée :] “Pour la république sociale”, (...) trouvera un écho dans les ateliers de réflexion sur l’écriture d’une nouvelle Constitution (Paris, Lyon...)”. Ces quelques lignes extraites de Wikipédia révèlent à quel point toutes les forces politiques officielles, syndicales et associatives de la gauche ont contribué à préparer en amont puis à prendre en charge le mouvement Nuit debout.
En particulier, qui est François Ruffin ? Rédacteur en chef du journal gauchiste Fakir, il est un proche du Front de gauche et de la CGT. Son objectif est de faire “pression sur l’État et ses représentants” ou, pour reprendre ses propres mots, “leur faire peur” (sic). Pour qu’un mouvement réussisse, selon lui, il faut que “le combat dans les rues et l’expression dans les urnes convergent”, comme en 1936 et “même en 1981”. C’est oublier volontairement un peu vite que 1936 a préparé l’embrigadement de la classe ouvrière dans la Seconde Guerre mondiale ; quant à 1981, ce prétendu “mouvement social” a permis au Parti socialiste d’arriver au pouvoir pour mener l’une des politiques les plus efficacement anti-ouvrières de ces dernières décennies ! Voilà la coulisse de Nuit debout : une entreprise grandement destinée à faire croire à tous ses participants de bonne foi et plein d’espoirs qu’ils luttent de manière efficace et radicale pour mieux les diriger vers les urnes et l’illusion que la société capitaliste peut-être plus humaine si on vote pour les “bons partis” 6.
Cette initiative de la gauche du PS et de l’extrême-gauche arrive à un moment extrêmement opportun pour la bourgeoisie : à un an des élections présidentielles, alors que le PS est très largement discrédité. Ce qui se joue à court et moyen terme, c’est en grande partie la capacité de la bourgeoisie à dégager une nouvelle gauche crédible devant la classe ouvrière, une gauche “radicale, alternative et démocratique”. Cette même dynamique se joue d’ailleurs de manière assez semblable dans de nombreux pays, avec Podemos en Espagne et Sanders aux États-Unis, par exemple. Il n’est pas du tout certain que cette partie de la manœuvre, son versant électoraliste, aboutisse à un succès pour la bourgeoisie, c’est-à-dire à une mobilisation dans les urnes, car la classe ouvrière est très profondément dégoûtée par l’ensemble des partis politiques. De même, la tentative de François Ruffin de rabattre les participants de Nuit debout vers les syndicats 7, en particulier la CGT, a jusque-là été un échec. Par contre, l’idéologie véhiculée par ce mouvement, le citoyennisme, qui dilue encore un peu plus l’identité de classe du prolétariat et la personnalisation au lieu du combat contre le système capitaliste, est un poison particulièrement efficace et dangereux pour l’avenir.
Nuit debout, plus encore qu’une énième manœuvre des forces de gauche et d’extrême-gauche de la bourgeoise, est le symbole des très grandes difficultés actuelles des ouvriers à se reconnaître comme une classe, comme une force sociale porteuse d’un avenir pour l’ensemble de l’humanité. Et ces difficultés ne sont pas ponctuelles : elles s’inscrivent dans un processus profond et historique de la société. Les graines plantées par des mouvements comme la lutte contre le CPE ou les Indignados qui ont été des expressions de besoins réels du prolétariat pour développer son combat sont aujourd’hui comme endormies dans un sol gelé. Quant aux mouvements plus anciens, ceux de la Commune de Paris ou de la révolution d’Octobre 1917, ils sont ensevelis pour l’instant sous des tonnes de mensonges et d’oublis.
Mais si l’atmosphère sociale se réchauffait, sous les coups de boutoir de la crise et de l’aggravation inévitable des attaques contre toutes nos conditions d’existence, alors quelques fleurs pourraient germer. Cette confiance en l’avenir se fonde sur la conscience que le prolétariat est une classe historique qui porte toujours en elle cet autre monde, libéré des rapports d’exploitation, nécessaire et possible pour l’humanité.
Germain, 15 mai 2016
1) Cette dénonciation de l’oligarchie est d’ailleurs très proche de la focalisation sur l’Establishment par Donald Trump aux États-Unis. Si les apparences sont différentes, il s’agit en réalité du même fond idéologique, celui de la personnalisation.
2) “Vieux croûtons, jeunes lardons, la même salade !” était l’une des pancartes ayant le plus grand succès.
3) À propos du CPE, lire sur notre site : “Salut aux jeunes générations de la classe ouvrière !”
4) Lire sur notre site notre : “Dossier spécial sur le mouvement des Indignés et des Occupy”.
5) Extraits de notre article publié sur le web : “La mobilisation des indignés en Espagne et ses répercussions dans le monde : un mouvement porteur d’avenir”.
6) Pour mieux comprendre la pensée de François Ruffin et les origines de Nuit debout, lire notre article dans ce même journal sur le film : Merci patron !.
7) “Je souhaite qu’on fasse un très gros 1er Mai, que la manifestation se termine à République et qu’on fasse un meeting avec les syndicats qui sont opposés à la loi travail.”
Il se peut que les récentes attaques terroristes en France et en Belgique sont une expression des difficultés rencontrées par l’État islamique dans la guerre en Irak et en Syrie, mais les attaques meurtrières soudaines sur la population des pays centraux du capitalisme sont rapidement en train de devenir une réalité quotidienne, tout comme elles le sont depuis plusieurs années en Syrie, en Irak, au Pakistan, en Afghanistan, en Turquie, en Libye, au Nigeria, en Somalie, au Soudan et dans de nombreux autres pays pris dans la zone de guerre aujourd’hui en expansion. En somme, les terroristes ont “rapporté la guerre à la maison”, et même si Daech est en train d’être militairement affaibli dans l’aire de son “Califat”, il existe de nombreux signes montrant que l’influence de ce groupe ou d’autres similaires se répand en Afrique et ailleurs. C’est parce que les conditions qui engendrent le terrorisme moderne continuent de mûrir. Tout comme Al-Qaïda fut poussé à l’arrière-plan en tant qu’ “ennemi no 1” avec la montée de l’EI, de nouveaux gangs peuvent émerger, et pas nécessairement islamistes : il semblerait que les deux plus récentes atrocités commises en Turquie aient été réalisées par une tendance ou une ramification du “Parti des travailleurs du Kurdistan”.
Nous vivons dans une civilisation, le mode de production capitaliste, qui depuis longtemps a cessé d’être un facteur de progrès pour l’humanité, ses idéaux les plus élevés se sont révélés être complètement dégénérés et corrompus. Dès 1871, à la suite de la Commune de Paris, Marx nota la coopération des grands rivaux nationaux, la France et la Prusse, dans l’écrasement du soulèvement des exploités, et prédit qu’à l’avenir l’appel à la “guerre nationale” ne deviendrait rien de plus qu’une excuse hypocrite pour l’agression et le vol, en tout cas dans les zones capitalistes avancées. En 1915, dans sa Brochure de Junius, Rosa Luxemburg soutint que désormais, sur une planète dominée par d’immenses puissances impérialistes, la guerre nationale n’était partout qu’une couverture pour les appétits impérialistes. Les guerres mondiales et les conflits entre superpuissances qui dominèrent le xxe siècle lui ont donné entièrement raison.
Et depuis l’effondrement des blocs à la fin des années 1980, la guerre, l’expression la plus manifeste de la compétition et de la crise capitalistes, est devenue de plus en plus irrationnelle et chaotique, une situation soulignée par le carnage en Syrie, qui est en train d’être réduite à l’état de décombres par une foule d’armées et de milices qui à la fois se font la guerre entre elles et se disputent le soutien des nombreux vautours impérialistes survolant la région (les États-Unis, la Russie, la France, la Grande-Bretagne, l’Iran, l’Arabie saoudite...).
L’idéologie irrationnelle de l’État islamique est un clair produit de cette folie généralisée. Dans la période des blocs, l’opposition aux puissances impérialistes dominantes avait tendance à employer des formes plus classiques de nationalisme : l’idéologie de “libération nationale” dans laquelle le but était de développer de nouveaux États nations “indépendants”, souvent accompagnée d’un zeste de verbiage “socialiste” lié au soutien des impérialismes russe ou chinois. Dans une période où non seulement les blocs mais aussi les entités nationales elles-mêmes se fragmentent, le pseudo-universalisme de l’État islamique suscite un attrait plus étendu ; mais par-dessus tout, dans une période de l’histoire qui porte constamment la menace d’une fin de l’humanité, d’un effondrement dans la barbarie sous le poids de la guerre et des crises économique et écologique, une idéologie de l’apocalypse, du sacrifice de soi et du martyre, devient un véritable appât pour les éléments les plus marginalisés et brutalisés de la société bourgeoise. Ce n’est pas par hasard si la plupart du personnel recruté pour les attaques en France et en Belgique vient des rangs des petits délinquants qui ont pris le chemin du suicide et du massacre de masse.
Le terrorisme a toujours été une arme du désespoir, particulièrement des couches de la société qui souffrent de l’oppression de la société capitaliste et qui n’ont aucun avenir en son sein, du petit-bourgeois ruiné par le triomphe du grand capital. Mais le terrorisme du xixe siècle visait habituellement les symboles du vieux régime, les monarques et autres chefs d’État et ciblait rarement les rassemblements de citoyens ordinaires. Les terroristes d’aujourd’hui semblent essayer de se surpasser mutuellement en cruauté. La faction talibane qui a mené l’attaque le jour de Pâques dans un parc de Lahore au Pakistan a déclaré qu’elle “visait les chrétiens”. En réalité, elle visait une aire de jeux d’enfants. Pas seulement des chrétiens, mais des enfants chrétiens. Et peu importe finalement à ces vaillants apôtres de la Vraie Foi que la majorité des tués aient été de toutes façons musulmans. À Paris, des personnes aimant écouter de la musique rock, danser et prendre un verre ont été considérées comme méritant la mort dans le communiqué de l’EI glorifiant les attaques. Mais même ces putrides justifications “religieuses” ne peuvent être poussées bien loin. Frapper un métro ou un aéroport vise d’abord et avant tout à tuer un maximum de personnes. Le terrorisme aujourd’hui, de manière écrasante, n’est plus en rien l’expression d’une classe opprimée, bien que non-révolutionnaire, dans sa résistance contre le capitalisme. C’est un instrument pur et simple de la guerre impérialiste, d’un combat à mort entre régimes capitalistes.
Il est parfois affirmé, pour justifier les attaques-suicides perpétrées par des Palestiniens en Israël, par exemple, que la ceinture d’explosifs est le drone ou le bombardier du pauvre. Ceci est vrai uniquement si l’on reconnaît que le “pauvre” recruté pour la cause de Daech ou du Hamas ne combat pas en réalité pour les pauvres mais pour un groupe rival d’exploiteurs en état d’infériorité impérialiste, que ce soit un proto-État local ou de plus grandes puissances impérialistes qui les arment et les couvrent diplomatiquement ou idéologiquement. Et qu’il soit mené par des groupes semi-indépendants comme Daech, ou directement par les services secrets de pays comme la Syrie et l’Iran (comme ce fut le cas de nombre d’attaques sur des cibles européennes dans les années 1980), le terrorisme est devenu un complément utile de la politique étrangère de tout État ou aspirant à le devenir, essayant de se tailler un créneau sur l’arène mondiale.
Cela ne signifie pas que des actes de terrorisme ne sont pas également utilisés par des États plus respectables : les services secrets de pays démocratiques comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, sans oublier Israël, bien sûr, ont une longue tradition d’assassinats ciblés et même d’opérations sous fausse bannière, sous l’apparence de factions ouvertement terroristes. Mais retournons à la comparaison entre la ceinture d’explosifs et le chasseur-bombardier sophistiqué. Il est vrai que le modèle pour les terroristes est moins la liquidation habile de tel ou tel individu gênant par la CIA ou le Mossad que l’effarant pouvoir de destruction des canons et des avions d’armées établies, des armes qui peuvent pulvériser des villes entières en l’espace de quelques jours. La logique de la guerre impérialiste est le massacre systématique de populations entières ; et c’est quelque chose qui s’est visiblement accéléré ces cent dernières années, de la Première Guerre mondiale et ses combats principalement entre armées sur le champ de bataille, en passant par le nombre immense de civils arrosés de bombes ou exterminés dans les camps de la mort durant la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la potentielle menace d’annihilation du genre humain tout entier.
“Vos armées tuent nos enfants avec vos avions, nous vous rendons donc la monnaie de votre pièce en tuant vos enfants avec nos bombes”. C’est la justification des terroristes fréquemment entendue sur leurs vidéos antérieures ou postérieures à leurs atrocités. Encore une fois, ceci montre à quel point ils suivent fidèlement l’idéologie de l’impérialisme. Loin de s’en prendre aux réels responsables de la guerre et de la barbarie, la petite classe d’exploiteurs et leurs systèmes étatiques, leur haine est dirigée vers des populations entières de vastes régions du globe, qui deviennent toutes des cibles légitimes, et ils jouent ainsi leur rôle dans le renforcement de la fausse unité entre exploiteurs et exploités qui empêche tout ce système pourri de craquer. Et cette attitude consistant à diaboliser des pans entiers de l’humanité est en pleine adéquation avec la déshumanisation de groupes particuliers qui peuvent ensuite faire l’objet de pogroms et d’attentats à la bombe dans des zones d’opérations plus courantes : les hérétiques chiites, les chrétiens, les yazidis, les juifs, les Kurdes, les Turcs...
Cette idéologie de vengeance et de haine résonne le plus souvent dans le discours de la droite en Europe et en Amérique, qui tend aujourd’hui à voir tous les musulmans et l’islam lui-même comme représentant la vraie menace pour la paix et la sécurité, désigne chaque réfugié des zones déchirées par la guerre comme une potentielle “taupe” terroriste, justifiant ainsi les mesures les plus impitoyables d’expulsion et de répression à leur encontre. Cette sorte de bouc-émissarisation est un autre moyen de masquer les réels antagonismes de classes dans cette société : le capitalisme est en crise profonde et insoluble, mais ne cherchez pas à savoir comment le capitalisme fonctionne au bénéfice de quelques-uns et pour le malheur du plus grand nombre, faites porter le chapeau à une partie du plus grand nombre, pour l’empêcher ainsi de s’unir contre les quelques-uns. C’est un stratagème très ancien, mais la montée du populisme en Europe et en Amérique nous rappelle qu’il ne faut jamais le sous-estimer.
Mais l’expansion du terrorisme, de l’islamisme radical et de ses images en miroir islamophobe et populiste ne devraient pas nous masquer une autre vérité très importante : dans les pays du centre du capitalisme, la principale force de conservation du système est l’État démocratique. Et tout comme l’État démocratique ne répugne pas à utiliser des méthodes terroristes, directement ou indirectement, dans sa politique étrangère, il utilisera chaque attaque terroriste pour renforcer tous ses pouvoirs de contrôle social et de répression politique. En Belgique, dans les jours suivant les attaques de Bruxelles, les pouvoirs policiers de l’État ont été considérablement renforcés : une nouvelle loi a été mise en place, augmentant la possibilité de descentes de police et d’écoutes téléphoniques, introduisant un suivi plus rapproché des financements “douteux”. Comme toujours, il y a eu une présence particulièrement ostensible de la police et de l’armée dans les rues. Des leçons ont été tirées de l’attaque contre Charlie hebdo à Paris qui a initialement donné lieu à des rassemblements spontanés exprimant la colère et l’indignation, requérant un effort majeur des médias et des politiciens pour être sûrs que tout ceci serait contenu dans le cadre de l’unité nationale. Cette fois, il y a eu des appels clairs de la police pour que les gens restent chez eux. En somme, faisons confiance à l’État démocratique, la seule force qui puisse nous protéger contre cette horrible menace. Les médias, pendant ce temps, poussaient la population à s’habituer à cette nouvelle et quotidienne ambiance de peur. Bien sûr, il y a eu un grand débat sur l’apparente incompétence des services de sécurité belges, qui ont ignoré un certain nombre d’indices avant les attaques. Mais le résultat final des investigations sur de telles carences sera de trouver des moyens d’améliorer la surveillance et le contrôle de la population entière.
Accroître les pouvoirs de l’État policier peut être utilisé contre la population, et la classe ouvrière en particulier, face à toute future explosion sociale provoquée par la crise du système, tout comme les lois contre les groupes terroristes qui “méprisent la démocratie” peuvent être utilisées contre des groupes politiques authentiquement révolutionnaires qui mettent en question l’ensemble du système capitaliste. Mais par-dessus tout, de la même manière que les idéologies islamiste et/ou nationaliste des terroristes servent à enterrer les réels conflits de classes dans tous les pays, l’appel à l’unité nationale derrière l’État démocratique sert à empêcher les exploités et les opprimés de n’importe quel pays de reconnaître que leur seul avenir réside dans la solidarité avec leurs frères et sœurs de classe à travers le monde, et dans la lutte commune contre un ordre capitaliste en pleine putréfaction.
D’après WR, organe de presse
du CCI au Royaume-Uni
Il y a plus d’un mois, des vidéos ont été diffusées sur les réseaux sociaux montrant des comportements d’une cruauté sans nom au sein de certains abattoirs français. L’association L214 Éthique & Animaux a filmé en caméra cachée et diffusé sa vidéo montrant comment sont traités les animaux d’un abattoir près de Pau. Cette vidéo a été reprise par les réseaux sociaux et les principaux médias dès le 29 mars. Le traitement infligé aux animaux, les atrocités et sévices commis parfois directement par les employés sont insoutenables. Le personnel découpe les animaux encore vivants, les assommant parfois à coups de crochet. Certains poussent des animaux en leur assénant des coups d’aiguillon électrique sur la tête, on voit même un agneau écartelé vivant, pris entre deux crochets en l’absence de l’opérateur. Ce sont des images analogues qui avaient poussé à la fermeture de l’abattoir d’Alès en octobre 2015 et à sa suite l’abattoir du Vigan en février 2016.
Une telle banalisation de pratiques barbares ne saurait signifier qu’elles sont la simple conséquence du sadisme ou du manque de scrupule du personnel. Soumis à des cadences mécanisées infernales, poussés par la rentabilité dans un contexte ultra-concurrentiel, par la compression des effectifs, leurs gestes sont par nécessité expéditifs, provoquant des souffrances inimaginables aux animaux, mais aussi, d’une certaine manière, aux hommes qui doivent les abattre. Cette situation oblige en effet les personnels à se forger une carapace, à la désensibilisation forcée. La bestialité du personnel est avant tout celle du système capitaliste, celle de son pouvoir totalitaire. Les actes de sauvagerie, les plaisanteries et les rires d’employés qui les accompagnent parfois, en apparence totalement assumés, sont autant de mécanismes de défense face à des tâches quotidiennes institutionnalisées et imposées par la logique meurtrière du capital.
Au-delà des pratiques dénoncées, assez courantes, nous devons comprendre que la marque de fabrique de cette société capitaliste est la standardisation, la transformation par la violence de la qualité en quantité. Dans quel but ? La rentabilité, le sacrifice de la nature et de l’homme lui-même à cette seule fin. Tout ce qui ose résister à la quantification est éliminé, méticuleusement disqualifié et exclu.
La concurrence pousse aux élevages en batteries, à des complexes hors sol, au mépris des animaux sauvagement engraissés et bourrés d’antibiotiques 1. Les animaux sont systématiquement transformés en usine à viande, en véritable monstres. Les bovins des feed-lots (parcs d’engraissement), par exemple, sont non seulement entassés en masse dans des espaces ultra-réduits, mais déformés physiquement au point de présenter une hypertrophie musculaire. Les vaches laitières ont une espérance de vie très réduite du fait des traites intensives, cela, alors que la surproduction pousse en même temps les éleveurs en colère à épandre leur lait invendu dans les champs ! Les pollutions de ces élevages massifs sont un des fléaux majeurs, les animaux baignant dans leurs déjections avec des risques de maladies accrus.
Les mêmes méthodes d’élevages sont utilisées lors de la sélection des canards ou des oies pour la production du foie gras. On inflige à ces animaux des souffrances terribles et souvent inutiles. D’abord, on sélectionne les mâles car leur foie grossit plus vite et on demande au personnel de jeter les femelles dans des broyeurs pour les tuer. Certaines agonisent lentement dans des bacs mouroir. Le gavage lui-même “occasionne des lésions, des inflammations (œsophagites, entérites), et des infections (notamment des candidoses et des infections bactériennes)” 2. On pourrait continuer ainsi la description de cruautés tout aussi scandaleuses, par exemple sur les porcs ou les animaux domestiques. Mais il est clair que la réalité de cette violence ne se limite en rien aux actes sur les animaux. Elle ne fait que parachever une logique d’uniformisation industrielle totalitaire pour laquelle les animaux sont réduits à des marchandises, tout comme les producteurs à de la force de travail échangeable.
L’association déjà évoquée milite surtout pour l’application de l’article L 214 du Code rural reconnaissant les animaux comme êtres “sensibles” 3.
Même si nous pouvons le comprendre, le combat de cette association est voué à l’échec ou du moins ne peut provoquer que des changements très éphémères puisqu’il en appelle simplement à “appliquer la loi”. Les lois ne sont en réalité que des “cache-sexes” qui cherchent à nous faire croire que les réactions d’indignation des hommes politiques et leur soutien médiatique peuvent modifier sur le fond de telles pratiques liées fondamentalement à la logique bien réelle du capitalisme et du profit. C’est pourquoi, l’association L214, qui dénonce fort justement de nombreuses pratiques barbares lors d’abattage d’animaux, participe à la mystification sur la légalité bourgeoise lorsqu’elle en appelle aux “élus de la nation” pour “faire appliquer la loi”. Elle invite même les “citoyens” à faire pression sur “les personnalités politiques” : “Politique-animaux.fr se veut un outil au service des citoyens. Les ressources mises à leur disposition pourront les aider à interpeller les élus ou candidats, ainsi qu’à orienter leur vote lors des échéances électorales”.
Quand on voit la manière dont le capitalisme traite les êtres humains, les ouvriers dans les “unités de production” ou les migrants qui fuient les atrocités de la guerre et l’horreur de la faim, on voit mal comment le sort des animaux d’élevage pourrait le préoccuper. La réalité et le caractère éminemment mystificateur des “libertés publiques” et de “l’égalité entre les hommes” érigées en “Droits de l’homme” il y a plus de deux cents ans laissent déjà deviner à quel point le “droit animal” est voué à n’être qu’une coquille vide.
La mise à jour de pratiques alliant l’inhumanité de la production de marchandises et l’excès de cruautés jusqu’au sadisme dans l’abattage des animaux, si elle indigne, n’a pas d’autres finalité que mystifier les “citoyens” sur le terrain de l’ordre capitaliste à l’origine de ces horreurs. Le système a établi des règles hypocrites (des lois) contournées du fait de la logique économique de productivité et du contexte de guerre commerciale généralisée. Dans plusieurs sites de production de viande animale où des comportements barbares commis lors d’abattage d’animaux ont été signalés, au moins une partie de la viande produite avait acquis des labels de qualité (Label rouge et IGP) et, dans plusieurs cas, elle était certifiée bio. Ce qui devrait signifier, en principe, un maximum de précaution et de respect. Le directeur d’un abattoir donne pourtant une explication très limpide sur la raison de ces pratiques barbares lorsqu’il décrit les cadences de travail : “Il faut tuer 15 000 agneaux en quinze jours pour Pâques. Si on travaillait plus sereinement, ils ne commettraient pas ce type d’action” 4.
En fait, plus la barbarie se développe au sein de cette société, plus sont utilisés n’importe quel argument ou règlement pour en masquer les causes et continuer à vendre n’importe quel produit en tentant d’augmenter les profits. Pour cela, le marketing imagine de nouveaux “labels” qui visent à inciter le consommateur à acheter des produits d’une marque qui revendique une prétendue “éthique” ou “qualité supérieure”. Mais ces labels ne préservent pas de la réalité de la décadence en marche du système capitaliste. Comme le dit un expert, consultant en sécurité alimentaire, nous sommes là devant des images “révélatrices du fonctionnement standard des abattoirs en France [dans lesquels] les cas de maltraitance ou de négligence sont quotidiens” )(5.
En fait, on ne prend pas plus de précaution dans l’abattage d’animaux que lorsqu’on découpe du bois ou que l’on trie des pierres. Et il en va de même pour les êtres humains robotisés par les rapports sociaux et qui ne sont que de la force de travail à exploiter, des “choses”, plus exactement des marchandises qu’on achète et qu’on vend sur le marché du travail.
Le capital se fiche totalement des êtres humains et des animaux. Son organisation implacable n’a pas pour finalité la satisfaction des besoins humains. Elle ne répond qu’à la loi du marché et du profit. On prétend que la folie destructrice du capital serait le prix à payer pour nourrir les hommes. Ceci est faux. La réalité est que les industriels produisent de manière aveugle avec un objectif quasiment unique : vendre à tout prix la marchandise. Nourrir n’est donc qu’une simple conséquence dont se moque le système. Et en l’occurrence, il faudrait bien souvent plutôt parler d’empoisonnement (voir nos articles sur la malbouffe sur https ://fr.internationalism.org). C’est ce qui explique que cette logique totalitaire puisse aussi permettre que “toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Sur une planète qui regorge pourtant de richesses… Dans son état actuel, en effet, l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problèmes 12 milliards d’êtres humains, soit deux fois la population actuelle. Il n’existe donc à cet égard aucune fatalité. Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné” 6.
Rappelons aussi comment les gouvernements des pays européens viennent de marchander avec le gouvernement de Turquie l’acceptation ou le rejet des nouveaux migrants, traités comme du bétail qu’on parque et déplace sans aucune préoccupation de respect et de dignité. L’État capitaliste traite les êtres humains comme il traite les animaux et réciproquement.
Bien sûr, les bourgeois ne pratiquent pas eux-mêmes directement ces gestes horribles qu’ils commanditent et que bien souvent ils méprisent en prenant bien soin de les observer à distance. Jamais, pour la plupart, ils ne supporteraient de se salir les mains ! Ils disposent pour cela d’une masse d’exploités. Peu importe les conséquences sur les humains ou les animaux, ces “êtres sensibles” que le capital méprise et broie. Tout cela, Rosa Luxemburg le reconnaissait déjà et le dénonçait, il y a un siècle, affirmant par là-même son grand sens moral, comme en témoigne une de ses lettres (voir la republication de ce texte de Rosa Luxemburg ci-dessous). Elle savait se sentir proche d’un animal qui souffrait après avoir été battu violemment par un soldat parce qu’il n’arrivait pas à franchir un obstacle. Et elle était capable d’assimiler cette férocité aux actes barbares commis entre êtres humains en temps de guerre : “Et devant mes yeux, je vis passer la guerre dans toute sa splendeur...”.
Paco, 22 avril 2016
1 Ce qui favorise au passage la prolifération de bactéries résistantes et réduit l’efficacité des médicaments pour les hommes également.
2 “Des canetons broyés et mutilés pour produire du foie gras” (Le Monde, 21 décembre 2015).
3 “Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce” (Article L 214-1 du Code rural).
4 “Un abattoir du Pays basque fermé après la découverte d’actes de cruauté [7]” (Le Monde, 29 mars 2016).
5 “Actes de cruauté dans un abattoir du Gard certifié bio” (Le Monde, 23 février 2016).
6 Destruction massive – Géopolitique de la faim, 2011, Jean Ziegler (rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation entre 2000 et 2008).
Le film-documentaire Merci patron ! sorti en février 2016 connaît un grand succès en France avec plus de 300 000 entrées et un large relais dans les médias. Comment expliquer ce succès ? Le thème du film a évidemment attiré une partie de la population qui ne supporte plus la société dans laquelle nous vivons. Merci patron ! dénonce, avec dérision, la paupérisation de la classe ouvrière et la misère physique et psychologique dans laquelle la plonge le chômage de masse. Ainsi, il n’est pas surprenant qu’une partie des ouvriers se reconnaisse dans la dénonciation des conditions de vie que soulève ce documentaire. Merci patron ! exalte également un désir de combat, une volonté de ne pas se laisser faire face à la rapacité des capitalistes, mais sur un terrain où brille l’impuissance et l’absence de perspective. La volonté de s’opposer au patron est un aspect qui a sans doute séduit ceux qui se sont reconnus dans cette attitude de combat. Ainsi, d’une certaine façon, ce documentaire semble offrir un bol d’air frais dans une période où la classe ouvrière ne parvient pas réellement à faire entendre sa voix.
Ce film-documentaire est réalisé par le journaliste et membre fondateur du journal Fakir, François Ruffin. Ce dernier s’assume ouvertement comme un journaliste engagé, très critique sur le monde des médias en général. A l’image du journal Fakir, il se réclame indépendant politiquement mais ne cache pas ses sympathies pour le Front de gauche. Il se déclare même être un “compagnon de route” de cette formation politique.
Par ailleurs, François Ruffin ne se réclame pas de la classe ouvrière mais prétend plutôt appartenir “à la petite-bourgeoisie intellectuelle”. Ce qui selon lui, n’est pas un obstacle pour “entrer en contact avec une autre classe”. François Ruffin souhaite donc unir la classe ouvrière aux couches intermédiaires comme la petite-bourgeoisie, considérant celle-ci comme le moteur d’un changement social. Voici ce que le fondateur de Fakir répondait dans une interview accordée dernièrement au site Ballast : “Lénine disait : “Une situation pré-révolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas”. Il y a un gros travail à faire sur la classe intermédiaire pour la faire basculer avec ceux d’en bas. Sans prétention, j’estime que c’est sur ce point que je suis le meilleur. Faire une jonction de classes. Avec Merci patron !, j’ai fait un film transclasse”. François Ruffin a au moins le mérite d’exposer ouvertement ses buts politiques !
Il était important de revenir sur l’identité politique de François Ruffin et du journal Fakir pour bien comprendre que Merci patron ! draine un certain nombre de “tares” précisément apparentées aux couches intermédiaires de la société qui ne sont porteuses d’aucune perspective en mesure de changer réellement la société.
Dans ce film, François Ruffin se fait passer pour un “fan” de Bernard Arnault, le PDG du groupe LVMH. Il souhaite rétablir le dialogue entre les ex-salariés du groupe, licenciés suite à des délocalisations et le milliardaire français. Sur son parcours, il croise la route de Jocelyne et Serge Klur, deux anciens salariés d’une usine textile proche de Valenciennes, désormais au chômage, vivant avec trois euros par jours et sous le coup d’une expropriation. A la manière d’un super-héros qui n’a pas peur de se battre seul contre les “puissants”, François Ruffin s’engage à sauver la famille Klur en montant un stratagème contre Bernard Arnault.
Le premier miroir aux alouettes tendu par ce documentaire-fiction est de se polariser sur la figure de Bernard Arnault. Il s’agit en fait de réduire le mécanisme de l’exploitation capitaliste à des patrons véreux, sans dénoncer globalement le système, c’est-à-dire une forme de société basée sur un rapport social d’exploitation entre les salariés et les “patrons”. Cette façon de présenter les choses laisse la porte grande ouverte à l’idée qu’il puisse exister des patrons modèles se préoccupant davantage du bien-être de leurs employés que de l’augmentation des profits de leurs entreprises. D’ailleurs, la bourgeoisie utilise très souvent la légende du “bon” ou du “mauvais” patron en claironnant les prétendues vertus du réformisme social d’un Louis Gallois ou d’un Guillaume Pépy, deux PDG classés plutôt à gauche. En creux, le documentaire dissimule également que le fer-de-lance du capitalisme décadent n’est autre que l’État bourgeois et ses innombrables tentacules totalitaires qui s’enfoncent toujours plus profondément pour mieux contrôler tous les aspects de la vie sociale et... économique. Merci patron ! laisse donc planer l’idée que la classe ouvrière pourrait détenir de meilleures conditions de vie si le “droit patronal” était mieux “régulé” et si le capitalisme était “moralisé” ou “humanisé”. Cette posture franchement réformiste nie la validité d’un conflit d’intérêts irrémédiable dans la société capitaliste entre les salariés et les détenteurs des moyens de production. Rien d’étonnant pour un François Ruffin qui doute, à juste titre, “d’être réellement un révolutionnaire” et qui se reconnaît davantage dans le portrait que dresse à son égard le sociologue libertaire Jean-Pierre Garnier, à savoir “un réformiste allant jusqu’au bout de ses idées plutôt qu’un révolutionnaire en peau de lapin”.
Afin de sauver la famille Klur, Ruffin se fait passer pour leurs fils, et fait savoir au groupe LVMH que “ses parents” souhaitent faire connaître leur situation à différents médias, au journal Fakir et même au président de la République afin qu’elle soit rendue publique. Le chantage porte ses fruits puisque LVMH accepte de recouvrir les dettes de la famille et offre un CDI à Serge Klur dans un magasin Carrefour appartenant à Bernard Arnault. Même si ce combat semble partir d’un sentiment apparemment légitime, les méthodes employées (le chantage, la manipulation, l’intimidation) sont totalement étrangères à la classe ouvrière. Celle-ci lutte ouvertement et unie pour un seul et même objectif : la destruction du capitalisme. Elle ne se reconnaît en rien dans ces méthodes indignes, manœuvrières et dénuées de franchise animées par la simple révolte individuelle.
Enfin, ce film est une caricature de la façon dont la gauche du capital dépeint la classe ouvrière, à savoir des individus atomisés, soumis, sans courage, nageant en plein désespoir, incapables de s’indigner face à leur condition de vie insoutenable. Pour preuve, ce passage où Serge Klur se dit prêt à accepter tout boulot que pourrait lui donner Bernard Arnault pour 1500 euros.
François Ruffin nous dépeint en définitive une classe ouvrière prête à se prostituer qui ne peut se défendre sans l’aide des syndicats et des couches intellectuelles “éclairées”. S’il est vrai que les salariés ont aujourd’hui beaucoup de mal à se considérer en tant que classe exploitée, cela ne signifie pas que l’indignation, le combat uni par-delà les frontières, l’aspiration à une société sans exploitation ni guerre, autrement dit le potentiel politique qu’a démontré la classe au cours de son histoire ait à jamais disparu. Le but historique de la lutte du prolétariat n’est pas la défense de salaires “justes” mais d’abolir définitivement toute forme d’exploitation. Ce documentaire ignore autant qu’il dissout complètement cet héritage.
Il est significatif que ce documentaire ait trouvé un écho au sein du mouvement Nuit debout (dans lequel François Ruffin et des individus de son acabit jouent un rôle de premier plan) où la multitude des revendications individuelles parvient à prendre le pas sur l’affirmation pourtant nécessaire d’un objectif commun et unifié propre à la classe ouvrière et finit par noyer cet objectif.
Paul, 3 mai 2016
Les arguments de chaque camp dans le référendum pour le maintien ou non du Royaume-Uni dans l’Union Européenne sont d’une grande bêtise. Tous font des déclarations extravagantes sur les avantages de rester ou de quitter l’UE tout en avertissant des dangers de la politique du camp adverse dans une pantomime perpétuelle à base de : “Oh non, ce n’est pas ça !” ou de : “Oh oui, ça l’est !”.
Cependant il est clair dès le départ qu’il ne peut y avoir qu’un seul gagnant : la classe dirigeante capitaliste britannique. On nous a demandé de considérer la question sous l’angle et la préoccupation de l’intérêt supérieur de la Grande-Bretagne : “Qu’est-ce qui est le mieux pour la Grande-Bretagne ?” L’emploi, les prix, les prestations sociales, les pensions, le revenu familial, les perspectives pour les grandes et petites entreprises, la sécurité, l’immigration, la souveraineté, le terrorisme… et tout ce à quoi on peut penser, tout devrait être examiné à l’aune de l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE. Or “ce qui est le mieux pour le capitalisme britannique”, dès qu’il est considéré dans un contexte international, signifie “ce qui est le mieux pour l’impérialisme britannique”.
Le fait que les ouvriers sont exploités par la classe capitaliste implique que leurs intérêts ne sont pas du tout les mêmes. Beaucoup de groupes et de partis, prétendant parler au nom de la classe ouvrière, donnent des recommandations sur comment voter. Le Parti travailliste dit que le fait de rester dans l’UE garantit des emplois, de l’investissement et une “protection sociale”. Beaucoup de gauchistes font campagne contre l’adhésion à l’Union Européenne, au motif que l’Europe des patrons est contre les nationalisations, impose l’austérité et attaque les droits des travailleurs. En réalité, l’une des principales attaques contre la classe ouvrière en Grande-Bretagne aujourd’hui, réside précisément dans la propagande autour du referendum et dans les illusions semées sur le processus démocratique et l’Union européenne que tous les discours mensongers de la bourgeoisie essaient de répandre.
Ce qui est approuvé par ceux qui veulent sortir et ceux qui veulent rester (ce qui profitera aux entreprises britanniques, ce qui sera bon pour l’État capitaliste britannique) est la base commune d’une campagne idéologique qui ne peut avoir comme effet que de désorienter davantage une classe ouvrière qui ne sait déjà pas où sont ses propres intérêts et dans quelle mesure elle a la capacité de changer la société. Cependant, cette campagne n’est pas que du cirque (bien qu’il y ait beaucoup de cela), dans la mesure où elle exprime et a exprimé depuis des décennies, de réelles divergences au sein de la classe dominante sur l’adhésion à l’UE.
La fraction dominante de la bourgeoisie britannique voit des avantages à faire partie de l’Union Européenne sur le plan économique, impérialiste et social. Les grandes entreprises du FTSE100, la majorité de l’industrie manufacturière, les grandes banques et autres institutions financières, les corporations multinationales, beaucoup de collectivités locales, des organismes représentant les hommes de loi et les scientifiques, tous reconnaissent l’importance d’accéder à un marché européen de 500 millions de personnes. Les affaires possibles avec l’UE, le fait que les échanges de l’Europe avec le reste du monde représentent 20 % des importations et exportations mondiales, l’attraction qu’exerce l’UE sur les autres pays pour les investissements est une nécessité pour le Royaume-Uni dans le cadre de sa stratégie impérialiste. A l’extérieur, les principales fractions de plusieurs grands pays capitalistes savent aussi que leur intérêt va dans le sens d’un maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE. En Europe même, les dirigeants allemands, français, espagnols et suédois se sont exprimés en faveur du maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE.
En dehors de l’Europe, il est significatif que le président des États-Unis, Obama, fasse partie de ceux qui soutiennent le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe. La question des rapports entre les États-Unis et la Grande-Bretagne n’est pas simple. Pendant la période des deux blocs impérialistes dirigés par les Etats-Unis et l’URSS, l’Angleterre était un membre à part entière du bloc de l’Ouest, un allié loyal de l’Amérique. C’est durant cette période que furent fondés les précurseurs de l’Union européenne, la Communauté européenne du charbon et de l’acier et son successeur, la Communauté économique européenne, qui faisaient aussi partie du bloc impérialiste dirigé par les États-Unis. Mais, avec l’effondrement du bloc de l’Est et la dissolution du bloc de l’Ouest qui en a été la conséquence, les intérêts impérialistes et économiques du capitalisme britannique se sont déplacés. Au niveau impérialiste, la Grande-Bretagne a essayé de suivre une voie indépendante tout en gardant des alliances avec d’autres puissances quand la situation l’exigeait. Au niveau économique, près de la moitié du commerce anglais s’effectue avec l’Europe, alors que 20 % des exportations sont dirigés vers les États-Unis. Dans un article publié dans WR no 353 en 2012, Pourquoi le capitalisme britannique a besoin de l’Europe, nous disions que “l’examen du marché international britannique montre que ses intérêts économiques se focalisent sur l’Europe et les États-Unis. Ceci aide à comprendre les actions de la classe dominante britannique ces dernières années (…). D’un côté, ce serait une erreur de voir une relation mécanique entre les intérêts économiques et impérialistes de la Grande-Bretagne, d’un autre côté, ce serait aussi une erreur de n’y voir aucun lien. L’analyse de la dimension économique révèle quelques-uns des fondements de la stratégie de la Grande-Bretagne dans le maintien de la position d’équilibre entre l’UE et les États-Unis.” Pour l’Oncle Sam, le Royaume-Uni est toujours un cheval de Troie en Europe, un moyen potentiel d’empêcher l’Allemagne de menacer la puissance américaine. Pour le Royaume-Uni, l’Allemagne est un partenaire commercial important, mais aussi un rival impérialiste potentiel.
Mais qu’en est-il de ceux qui font campagne pour sortir de l’UE ? Qui sont-ils ? Que représentent-ils ? Sur le plan économique, on a entendu les gestionnaires des fonds spéculatifs privilégier la sortie de l’UE ainsi qu’en général, les petits patrons et les responsables des petites et moyennes entreprises. S’il n’y avait rien d’autre à considérer, leur position serait facile à expliquer. La loi actuelle profite aux fonds spéculatifs, mais ces catégories sont naturellement enclines à se plaindre de toute forme de régulation qui entrave leur quête de profit. Quant à la taille des petites entreprises, elle ne pourrait bien être que la conséquence d’un manque de compétitivité mais cela ne les empêche pas d’en blâmer l’UE, le gouvernement anglais, les collectivités locales ou encore les pratiques des plus grosses entreprises. Tout peut être la cible de leur frustration, alors qu’en réalité, elles souffrent tout simplement des lois du marché.
Cependant, sur le plan politique, les fractions de la bourgeoisie qui soutiennent le Brexit sont remarquables par leur diversité et ne sont pas de manière évidente liées à un groupe ou à des couches sociales en particulier. On y retrouve les partis d’extrême-droite de l’UKIP au BNP, les eurosceptiques du Parti conservateur, et à gauche, un panel de staliniens et de trotskistes. Voici un rassemblement très disparate doté d’un large éventail de rhétorique et d’hypocrisie. Quand on voit un Michael Gove ou un Duncan Smith (qui sont au gouvernement depuis 2010 et appartiennent à un parti qui a été au pouvoir pendant 60 ans au cours des 100 dernières années) oser brandir des banderoles clamant : “Reprenons le contrôle !”, on a là un exemple édifiant du double langage de ces fonctionnaires blanchis de longue date sous le harnais de l’appareil d’État capitaliste. Cependant, les fractions favorables au “Brexit” ont autre chose en commun : c’est leur attachement à la rhétorique du populisme, se donner l’air d’être contre “l’ordre établi”, évoquant la nostalgie d’un passé mythique, jouant les perpétuels va-t’en guerre contre une menace extérieure. Dans une période de décomposition sociale croissante, le populisme est un phénomène en vogue. Aux États-Unis, il y a le Tea Party et Donald Trump, en Allemagne AFD et Pegida, en France le Front national et, à gauche, il y a Podemos en Espagne et Syriza en Grèce. Plus près de nous, lors des élections générales au Royaume-Uni de 2015, la campagne populiste du Parti national écossais fut la cause de la déroute de presque tous les députés travaillistes écossais.
Nous avons l’exemple de l’union de deux politiciens populistes lors d’un meeting anti-UE, lorsque Nigel Farage de l’UKIP (extrême-droite) a présenté Georges Galloway du Respect Party comme “l’un des plus grands orateurs de ce pays” et comme “une figure imposante de la gauche de l’appareil politique britannique”. Galloway a expliqué de son côté : “Nous ne sommes pas des amis ni du même bord mais nous défendons une cause commune. Comme Churchill et Staline…” La comparaison est limpide… Galloway voit le rapprochement entre la gauche et la droite classique comme une alliance impérialiste dans une guerre dont les enjeux sont la mort et la destruction à une grande échelle. Il n’a pas tort. Mais Farage et Galloway représentent eux-aussi les forces de guerre impérialiste et la destruction, au même titre que toutes les autres fractions de la classe dominante. Le problème le plus immédiat posée par la montée du populisme est celui-ci : alors que c’est de toute évidence un phénomène qui peut être utilisé par la bourgeoisie, le danger existe que ce phénomène échappe au contrôle des principaux partis politiques et constitue une entrave aux manœuvres politiques habituelles de la bourgeoisie.
Nous n’avons pas l’intention de spéculer sur les résultats du référendum à venir. Il est difficile de savoir quelles fractions de la bourgeoisie tireraient un bénéfice de la sortie de l’UE dans la mesure où cette sortie poserait un grave problème au capitalisme britannique. Mais la bourgeoisie britannique est la plus expérimentée du monde et sera certainement capable d’assumer une victoire du maintien dans l’UE de même qu’elle sera capable de s’adapter à tout autre résultat.
Ce qui est important pour la classe ouvrière, c’est de voir que la campagne autour du référendum sur l’UE est entièrement sur le terrain de la classe dominante. Il n’y a pas à choisir entre les deux propositions, dans la mesure où les deux commencent et finissent par la continuation du capitalisme britannique et de ses exigences impérialistes.
Pour la classe ouvrière, les possibilités d’un changement social ne résident pas dans un processus électoral et démocratique du capitalisme. Parce que, pour être efficace, la lutte de la classe ouvrière doit être consciente. A ce stade, lorsque les ouvriers gardent quelque idée sur leur identité de classe, ils sont en mesure de résister à la propagande de toutes les fractions de la bourgeoisie. Il y a quarante ans, en 1975, il y a déjà eu un referendum sur l’adhésion à l’UE. Comme aujourd’hui, il y a eu un accord entre les principales fractions des partis les plus importants, mais là aussi, on avait pu voir dans le camp du “non”, le rapprochement entre le champion de l’extrême-droite, Enoch Powell et le représentant de l’aile la plus à gauche des travaillistes, Tony Benn. A cette époque, la campagne pour ou contre l’adhésion à l’UE faisait partie des tâches du Parti travailliste au pouvoir, essayant de convaincre les ouvriers qu’ils avaient intérêt à se prononcer et à laisser leurs luttes de côté et à mettre leurs espoirs dans le suivi des consignes d’un parti de gauche. Aujourd’hui, la classe ouvrière ne lutte pas du tout au même niveau que dans les années 1970 et 1980, mais toujours avec la perspective d’un monde basé sur des relations de solidarité et non plus sur l’exploitation, elle a toujours le potentiel pour transformer la société.
CAR, 9 avril 2016
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la démobilisation et le désastre des destructions dues aux affrontements impérialistes généraient un monde de ruines et de désolation. En mai 1945, 40 millions de personnes étaient déplacées ou réfugiées en Europe. A cela, il fallait ajouter les 11,3 millions de travailleurs qui avaient été enrôlés de force par l'Allemagne durant la guerre. Dans les autres grandes régions du monde, l'affaiblissement des puissances coloniales conduisait à une instabilité et de nouveaux conflits, notamment en Asie et en Afrique, entraînant au fil du temps des millions de migrants. Tous ces déplacements de populations provoquèrent de terribles souffrances et de nombreux morts.
Sur les ruines encore fumantes de ce conflit mondial, suite aux conférences de Yalta (février 1945) et de Potsdam (juillet 1945), le « rideau de fer » qui s'abattait entre les ex-alliés (les grandes puissances occidentales derrière les États-Unis d'un côté et l'URSS de l'autre) poussait des millions de gens à fuir les haines et la vengeance. Le repartage du monde en zones d'influence dominées par les vainqueurs et leurs alliés, Etats-Unis et Grande-Bretagne d'un côté, URSS de l'autre, la nouvelle ligne des affrontements inter-impérialistes était tracée. A peine la guerre était-elle terminée que s'enclenchait la confrontation entre le bloc de l'Ouest emmené par les Etats-Unis et le bloc de l'Est sous la houlette de l'URSS. Les mois qui suivirent la fin de la guerre furent marqués par les expulsions de 13 millions d'Allemands des pays de l'Est et par l'exil de plus d'un million de Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Polonais et Baltes, tous fuyant les régimes staliniens. En fin de compte, « Entre 9 et 13 millions périrent comme résultat de la politique de l'impérialisme allié entre 1945 et 1950. Ce monstrueux génocide eut trois sources principales :
– d'abord, parmi les 13,3 millions d'Allemands d'origine qui furent expulsés des régions orientales (...), cette épuration ethnique fut si inhumaine que seuls 7,3 millions arrivèrent à destination, derrière les nouvelles frontières allemandes de l'après-guerre ; le reste ‘disparut’ dans les circonstances les plus horribles ;
– ensuite, parmi les prisonniers de guerre allemands qui moururent à cause des conditions de famine et de maladie dans les camps alliés – entre 1,5 et 2 millions ;
– enfin, parmi la population en général qui n'avait que des rations de 1000 calories par jour ne garantissant qu'une lente famine et la maladie – 5,7 millions en moururent. »1
Un grand nombre de rescapés juifs ne savaient pas où aller du fait du regain de l'antisémitisme, notamment en Pologne (où éclataient de nouveaux pogroms, comme celui de Kielce en 1946) et en Europe centrale. Les frontières des pays démocratiques de l'Ouest leurs avaient été fermées. Les Juifs ne furent souvent hébergés que dans des camps. En 1947, certains avaient cherché à rejoindre la Palestine pour trouver une issue face à l'hostilité à l'Est et au rejet à l'Ouest. Ils le firent contraints, de façon illégale à l'époque et furent arraisonnés par les Britanniques pour être aussitôt internés à Chypre. Le but était alors de dissuader et contrôler ces populations pour maintenir l'ordre capitaliste. C'est à la même période que le nombre des détenus dans les camps du Goulag explosait en URSS. Entre 1946 et 1950, les effectifs doublèrent pour atteindre plus de deux millions de prisonniers. Un grand nombre de réfugiés et migrants, ou "déplacés", finissaient dans ces camps pour y mourir. Ce nouveau monde de la Guerre froide façonné par les « vainqueurs de la liberté » avait généré de nouvelles fractures, de brutales divisions coupant tragiquement les populations les unes des autres, provoquant les exils forcés.
L'Allemagne avait été divisée sur le plan impérialiste. Et pour éviter les migrations et le flux de ses populations vers l'Ouest, la RDA avait dû construire en 1961 le « mur de la honte ». D'autres Etats comme la Corée ou le Vietnam furent également coupés en deux par le « rideau de fer ». La guerre de Corée, entre 1950 et 1953, avait séparé une population désormais prisonnière de deux nouveaux camps ennemis. Cette guerre fit disparaître près de 2 millions de civils et provoqua une migration de 5 millions de réfugiés. Durant toute la période qui s'était ouverte jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989, de nombreuses populations furent contraintes de fuir les incessants conflits locaux de la Guerre froide. Au sein de chaque bloc, les déplacements nombreux étaient souvent un enjeu politique direct entre les deux grandes puissances américaine et russe. Ainsi, dès la répression des soulèvements de Berlin-Est en 1953 et de Budapest en 1956 par l'armée rouge, toute une propagande allait alimenter les discours idéologiques des deux camps rivaux à propos des 200 000 réfugiés qui s'étaient rendus en Autriche et en Allemagne. Toutes les guerres qui avaient été alimentées ensuite par ces deux grands blocs militaires Est-Ouest continuaient de faire l'objet d'un grand nombre de victimes qu'exploitait systématiquement la propagande de chaque camp opposé.
Ces clivages brutaux, liés à la Guerre froide, se poursuivirent dans les années 1950 avec les mouvements de décolonisation qui allaient alimenter des migrations et diviser davantage le prolétariat. Depuis les débuts de la période de décolonisation et surtout les années 1980, où les conflits de la Guerre froide se sont intensifiés et exacerbés, les prétendues « luttes de libération nationale » (en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou au Moyen-Orient) ont été très meurtrières. Relayés à la périphérie géographique des grandes puissances capitalistes, ces conflits avaient pu donner l'illusion d'une « ère de paix » en Europe alors que s'ouvraient des plaies durables et que des déplacements forcés pour les nombreux migrants étaient autant de tragédies apparaissant comme « lointaines » (sauf naturellement pour les anciens colons venus de ces contrées et les nations directement touchées). En Afrique, depuis la fin de l'ère coloniale, les guerres ont été très nombreuses, parmi les plus meurtrières au monde. Tout au long de ces conflits, les grandes puissances comme la Grande-Bretagne ou la France (qui faisait alors office de « gendarme de l'Afrique » pour le compte du bloc occidental face à l'URSS) étaient largement impliquées militairement sur le terrain où la logique des blocs Est/Ouest prévalait. A peine le Soudan avait-il gagné son indépendance en 1956 qu'une terrible guerre civile allait par exemple impliquer les puissances coloniales et être ainsi instrumentalisée entre les blocs, faisant au moins 2 millions de morts et plus de 500 000 réfugiés (obligés de trouver asile dans les pays voisins). L'instabilité et la guerre s'installèrent de manière durable. La terrible guerre du Biafra générant famines et épidémies fit au moins 2 millions de morts et autant de réfugiés. Entre 1960 et 65, la guerre civile dans l'ex-Congo belge et la présence de mercenaires fit de très nombreuses victimes et de nombreux déplacés. On pourrait multiplier les exemples, comme celui de l'Angola qui avait été ravagée par la guerre depuis les premiers soulèvements de sa population à Luanda en 1961. Après son indépendance en 1975, de nombreuses années de guerres opposaient les forces du MPLA au pouvoir (Mouvement de Libération de l'Angola, soutenu par Moscou) et les rebelles de l'UNITA (soutenus par l'Afrique du Sud et les Etats-Unis) : pas moins d’un million de morts et 4 millions de déplacés parmi lesquels un demi-million de réfugiés aboutirent dans des camps. C'est de manière permanente que les coups de forces multiples sur ce continent déstabilisaient des régions entières, comme l'Afrique de l'Ouest ou la région stratégique des Grands lacs. On pourrait tout autant prendre des exemples en Amérique centrale, en Asie, avec les phénomènes de guérillas meurtrières. L'intervention soviétique en Afghanistan en 1979 marquait une accélération de cette spirale infernale conduisant à l'exode de 6 millions de personnes, la plus grande population de réfugiés au monde.
Les nouveaux Etats ou nations qui émergeaient suite aux grands déplacements étaient le produit direct des clivages impérialistes et de la misère, le fruit du nationalisme, des expulsions et de l'exclusion. Bref, un pur produit du climat de guerre et de crise permanente généré par le capitalisme décadent. La formation de ces nouveaux États était une impasse qui ne pouvait aboutir qu'à alimenter les tensions destructrices. C'est ainsi que la partition de l'Inde, dès 1947, puis la création du Bangladesh ensuite, contraignirent plus de 15 millions de personnes à se déplacer sur le sous-continent indien. La fondation de l’État d'Israël, en 1948, véritable forteresse assiégée, fut également un exemple significatif. Ce nouvel État, passant de 750 000 habitants à 1,9 millions en 1960, avait entraîné dès sa naissance une spirale infernale de guerres interminables et provoqué l'installation de camps de réfugiés palestiniens un peu partout. Dès 1948, 800 000 Palestiniens furent ainsi déplacés de force et la bande de Gaza devint peu à peu un immense camp à ciel ouvert. Les camps de réfugiés palestiniens de Beyrouth, Damas, Amman, se transformèrent peu à peu en quartiers de banlieue de ces capitales.
Les problèmes similaires des réfugiés et migrants s'exprimaient largement sur l'ensemble de la planète. En Chine, des millions de personnes avaient été déplacées elles-aussi, victimes des massacres de la féroce oppression japonaise pendant la guerre. Après la victoire des troupes maoïstes en 1949, quelques 2,2 millions de Chinois s'enfuirent de Taïwan pour la Chine et 1 million s'orientèrent vers Hong-Kong. La Chine s'isolait par la suite dans une relative autarcie pour tenter de combler son retard économique. Au début des années 1960, elle entreprit alors une industrialisation forcée et lança la politique du « Grand bond en avant ». Elle enfermait ainsi ses populations locales dans l'enfer nationaliste du travail en prévenant toute tentative de migration. Cette politique brutale de déracinement et de répression pratiquée depuis l'ère Mao multiplia les camps de concentration (laogai). Les famines et la répression provoquèrent pas moins de 30 millions de morts en tout. Plus récemment, dans les années 1990, l'urbanisation massive de ce pays arrachait de la terre pas moins de 90 millions de paysans. D'autres crises frappèrent en Asie, comme la guerre civile au Pakistan et la fuite des Bengalis en 1971. De même, la prise de Saïgon en 1975 (par un régime de type stalinien) provoqua l'exode de millions de réfugiés, les « boat-people ». Plus de 200 000 d'entre eux périrent.2 Suivait le terrible génocide des Khmers rouges au Cambodge faisant 2 millions de morts : les réfugiés étant les rares rescapés.
Les réfugiés ont toujours été des monnaies d'échange permettant les pires chantages politiques, la justification pour des interventions militaires par puissances interposées, l'utilisation parfois comme "boucliers humains". Il est difficile d'évaluer le nombre de victimes qui ont fait les frais des affrontements de la Guerre froide et d'en donner un chiffre précis, mais « L'ancien Secrétaire d’État à la Défense de Kennedy et de Johnson, Robert McNamara, a dressé en 1991 devant une conférence de la Banque mondiale un tableau des pertes enregistrées sur chaque théâtre d'opérations dont le total dépasse les quarante millions ».3 Le nouvel après-guerre n'avait donc fait qu'ouvrir une nouvelle période de barbarie, qu’accroître davantage les divisions au sein des populations et de la classe ouvrière, semer la mort et la désolation. En militarisant davantage les frontières, les États exerçaient un contrôle globalement supérieur et plus violent sur des populations sorties exsangues de la Seconde Guerre mondiale.
Aux débuts de cette guerre froide, toutes les migrations ne furent pas seulement provoquées par les conflits guerriers ou par des facteurs de nature politique. Les pays d'Europe qui avaient en grande partie été dévastés par la guerre avaient besoin d'une reconstruction rapide. Ces besoins de reconstruction devaient combler également une baisse de la croissance démographique (10 à 30% des hommes avaient été tués ou blessés durant la guerre). Le facteur économique et démographique jouait donc un rôle important dans le phénomène des migrations. Partout, il fallait une main d'œuvre disponible, à faible coût.
C'est pour cela que l'Allemagne de l'Est avait été obligée de construire un mur pour arrêter la fuite de sa population (3,8 millions avaient déjà franchi la frontière vers l'Ouest). Les ex-puissances coloniales favorisaient l'immigration, en premier lieu des pays de l'Europe du Sud (Portugal, Espagne, Italie, Grèce...). Au départ, bon nombre de ces migrants arrivaient légalement mais aussi clandestinement grâce à des rabatteurs et des passeurs souvent organisés. Le besoin de main-d’œuvre permettait alors aux autorités de l'époque de fermer les yeux en favorisant ces migrations irrégulières. Entre 1945 et 1974, bon nombre de Portugais et d'Espagnols fuyaient ainsi les régimes de Franco et de Salazar. Jusqu'au début des années 1960, les Italiens étaient recrutés en France, venant d'abord du nord de l'Italie et ensuite du sud, jusqu'à la Sicile. Puis ce fut un peu plus tard au tour des ex-colonies d'Asie et d'Afrique de fournir de nouveaux contingents pour une main-d’œuvre docile et bon marché. En France, par exemple, entre 1950 et 1960, le nombre de Maghrébins est passé de 50 000 à 500 000. Des foyers de travailleurs migrants étaient alors construits par l'Etat où ils étaient maintenus à l'écart de la population. Cette main-d’œuvre étrangère était en effet jugée « à risque », ce qui permettait de justifier sa marginalisation. Mais cela n'empêchait pas de les embaucher à bas prix pour des travaux pénibles, sachant qu'on pouvait les renvoyer du jour au lendemain. L'exploitation forcenée et sans scrupules autorisait même un turn over très important, bien supérieur à la moyenne pour ces ouvriers fraichement arrivés, notamment dans les industries chimiques et métallurgiques. Pour répondre aux besoins de l'activité, entre 1950 et 1973, près de 10 millions de personnes émigraient vers l'Europe de l'Ouest.4
Cette situation allait inévitablement être exploitée par la bourgeoisie afin de diviser les ouvriers et de les monter les uns contre les autres, de générer la concurrence et la méfiance de part et d'autre. Avec la reprise des luttes ouvrières en 1968 et les vagues de luttes qui suivirent, ces facteurs de divisions allaient alimenter les nombreuses manœuvres de divisions par les syndicats et les discours idéologiques clivants de la bourgeoisie. D'un côté étaient encouragés les préjugés raciaux et xénophobes ; de l'autre, la lutte de classe était en partie détournée par l'antiracisme, utilisé souvent comme dérivatif aux revendications ouvrières. Au fur et à mesure, le poison s'était installé et les étrangers devenaient « indésirables », étaient présentés comme des « assistés » et des « profiteurs », presque des « privilégiés ». Tout cela allait permettre de favoriser les idéologies populistes facilitant les expulsions qui se sont multipliées par charters entiers depuis les années 1980.
WH (avril 2016)
Dans le prochain et dernier article de cette série, nous aborderons le sujet des migrants des années 1980 à la période actuelle marquée par la phase ultime de décomposition du système capitaliste.
1 Voir : fr.internationalism.org/rinte95/berlin1948.htm
2 Source : HCR (Haut-commissariat aux Réfugiés).
3 D'après André Fontaine, La Tache rouge. Le roman de la Guerre froide, Editions La Martinière, 2004.
4 Source : www.coe.int/en/web/history-teaching [9]
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri458.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/revolution-internationale/201602/9308/politique-allemande-et-probleme-des-refugies-jeu-dangereux-feu
[3] https://fr.internationalism.org/files/fr/nuit_debout.jpg
[4] https://fr.internationalism.org/tag/5/36/france
[5] https://fr.internationalism.org/tag/7/471/nuit-debout
[6] https://fr.internationalism.org/tag/7/287/terrorisme
[7] https://www.lemonde.fr/planete/article/2016/03/29/un-nouveau-cas-de-cruaute-mis-au-jour-dans-un-abattoir-francais_4891669_3244.html
[8] https://fr.internationalism.org/files/fr/mercipatron.jpg
[9] https://www.coe.int/en/web/history-education/
[10] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/immigration