Fichier attaché | Taille |
---|---|
![]() | 1.37 Mo |
« Encore aujourd’hui, le problème du front unique est présenté comme le remède à tous les maux dont souffre la classe ouvrière, incapable de s’opposer à l’offensive du capitalisme. Ceux-là même qui depuis l’après-guerre, n’ont fait que traîner les travailleurs dans la boue des pires compromissions, clairement, pour maintenir coûte que coûte leur influence dans les masses : front unique! Tous ceux qui, à défaut d’une perspective des événements,résultant d’une analyse sérieuse de la situation, veulent agir à tout prix, se tirent d’affaire en criant, eux aussi : front unique! » (Bilan, 1934). C’est ainsi que la gauche communiste italienne en exil jugeait, 12 ans après son adoption par l’Internationale Communiste, la tactique de « front unique ».
Plus de 50 ans après, l’extrême gauche, appendice politique du capital, perpétue une pratique qui a prouvée dans l’expérience, être une des meilleure armes de la défaite du prolétariat : « Selon notre conception du front unique, nous visons à tracer aux travailleurs le chemin du pouvoir politique au mouvement des luttes. Nous l’exprimons par une propagande qui interpelle les partis ouvriers majoritaires, PC et PS, pour les enjoindre, à 1’encontre de leur politique, de prendre le pouvoir en s’engageant à satisfaire les revendications des travailleurs, à rompre avec la bourgeoisie, et à prendre les mesures anti-capitalistes que nécessite la situation... » (thèses du 2ème Congrès de la LCR).
C’est
en s’appuyant sur l’argumentation de l’IC que ces aspirants à
la participation à la gestion du capital jouent leur rôle
de dévoiement. C’est pourquoi il est important d’en
revenir au pourquoi et au comment de cette politique, pour comprendre
comment elle a pu être et est utilisée par les forces de
mystifications bourgeoises, pour que la classe ouvrière en
tire toutes les leçons et ne se laisse pas mener sur le chemin
de la défaite.
C’est essentiellement dans les 3ème et 4ème Congrès de l’I.C. Que les défenseurs actuels du front unique puisent leurs justifications.
Ils peuvent aller jusqu’à se réclamer aussi des « fronts uniques » des bolcheviks avec les mencheviks dans la période qui a précédé la première guerre mondiale. Or, l’ensemble du mouvement ouvrier a toujours caractérisé le front unique comme un front avec des fractions bourgeoises : quand l’I.C. Parlait de « front unique » avec la social-démocratie, c’était d’un front avec des partis bourgeois, irrémédiablement passés dans l’autre camp avec leur participation à la guerre impérialiste. Nous ne pouvons donc comparer les « fronts uniques » avec la politique des bolcheviks avant 14, politique d’alliance avec des mencheviks qui formaient une partie d’une social-démocratie qui n’avait pas encore fait la preuve de sa trahison irréversible et se situait encore à l’intérieur du mouvement ouvrier. Il est vrai que pour les trotskystes, la participation à la guerre impérialiste (dans laquelle ils ont trempé eux-même) n’est plus un critère définissant la nature d’une organisation, les PC étant aujourd’hui qualifiés d’un « opportunisme » mal défini...
Mais voyons plutôt comment ils utilisent le mouvement ouvrier à leurs fins crapuleuses. Il faut d’abord remarquer que les organisations gauchistes n’hésitent pas à se réclamer en bloc de la politique des deux premiers congrès, comme de celle des 3ème et 4ème, sans qu’il leur soit besoin d’expliquer la contradiction fondamentale qui existe entre les deux, autrement que par le fait que les premiers définissaient les principes, et les seconds la tactique. Le résultat en est une confusion plus grande, entravant la réappropriation réelle du passé.
Il nous faut donc revenir au premier Congrès. Se basant sur le changement historique qui mettait définitivement l’humanité devant le dilemme de guerre ou révolution, l’I.C. Mettait en avant comme tâche primordiale la dénonciation de tous les partis « réformistes » qui avaient montré leur nature dans leur participation à la première boucherie impérialiste, et s’avéraient les principaux obstacles à la prise de conscience révolutionnaire du prolétariat : »Ouvrir les yeux à tous les travailleurs sur l’oeuvre de trahison des social-chauvins et mettre PAR LA FORCE DES ARMES CE PARTI CONTRE-REVOLUTIONNAIRE HORS D’ETAT DE NUIRE, voilà une des tâches les plus importantes de la révolution prolétarienne mondiale » (Résolution sur la position envers les courants socialistes, 1er Congrès, 1919)
C’est la même Internationale qui, deux ans après, en 21,mettait en place la tactique du front unique et qui déclarait en 22 : « un gouvernement ouvrier résultant d’une combinaison parlementaire peut aussi fournir l’occasion de réanimer le mouvement révolutionnaire (...) Dans certaines circonstances, les communistes doivent se déclarer disposés à former un gouvernement avec des partis et des organisations ouvrières non communistes ». (Résolution sur la tactique de TIC, 4ème Congrès).
Que s’est-il passé entre les deux positions, dont la seconde a accéléré la précipitation des partis communistes dans le camp bourgeois, amenant 12 ans plus tard de la tactique de front unique aux fronts populaires de partis nationaux préparant la guerre impérialiste, dans lesquels se retrouvaient les mêmes PC, et en fait de « réveil révolutionnaire » à la pire contre-révolution de l’histoire, à l’écrasement non seulement physique mais idéologique de la classe? Entre les deux, s’était produit un reflux de la lutte révolutionnaire. Les défaites subies par la classe ouvrière modifiaient la situation, marquant un coup d’arrêt qui devait par la suite se révéler mortel à la révolution mondiale. Les implications se faisaient déjà sentir au niveau de l’IC : sa politique commençait à prendre le cours de la défense de l’Etat Russe et ses « tactiques » subordonnaient à cet impératif, début d’un processus qui devait mener à la défense nationale de l’URSS, reléguant aux oubliettes les impératifs de la révolution mondiale.
C’est au nom du « reflux », des « conditions devenues défavorables » que les partis révolutionnaires ont été amenés à quitter le programme révolutionnaire pour en revenir à un « programme minimum » terrain d’alliance avec les partis bourgeois, jusqu’à s’investir peu à peu dans le camp bourgeois.
C’est encore au nom de conditions défavorables, où la classe est soumise à la pression de partis bourgeois, que les gauchistes voudraient nous faire croire à 1’inévitabilité de passer des alliances avec l’ennemi. Nous allons voir les principaux arguments de l’Internationale, et comment ils pouvaient contenir en germe les confusions qui devaient permettre à la bourgeoisie de les utiliser.
L’argumentation de l’I.C. Pour justifier la nécessité de front unique se basait principalement sur le fait que le reflux avait renforcé le poids de la social-démocratie, et que, pour lutter contre elle, il ne fallait pas se couper des travailleurs prisonniers de cette mystification. Pour cela, il fallait travailler à sa dénonciation par des moyens qui allaient de l’alliance pour les partis les plus forts : En Allemagne, le PC s’est prononcé pour l’unité du front prolétarien et a reconnu possible d’appuyer un gouvernement ouvrier unitaire, à l’entrisme pour les partis les plus faibles : « il est maintenant du devoir des communistes d’exiger, par une campagne énergique, leur admission dans le Labour Party » (citations des thèses sur l’unité du front prolétarien du 4ème Congrès, 1922).
L’histoire a donné la réponse à la valeur d’une telle tactique. Les appels à « l’unité à la base » n’ont servi que de paravent à des alliances avec des appareils contre révolutionnaires. En Allemagne, elle a conduit au soutien du gouvernement massacreur d’Ebert, portant un coup mortel au prolétariat allemand et accentuant sa déroute (en 23 », l’alliance s’est même étendue jusqu’aux partis de droite, au parti nazi). Alors que la première nécessité pour le prolétariat était la rupture claire d’avec les partis traîtres, elle a servi partout à ramener les masses dans leur giron, en leur servant de caution. Plus tard, c’est au nom des mêmes arguments que les PC, de compromissions en compromissions devenus à leur tour des agents du capital en milieu ouvrier, vont établir des « fronts populaires » qu’appuieront à leur tour les trotskystes pour : « ne pas se couper des masses », appuyant puisque les masses y étaient, la participation à la guerre impérialiste au nom de 1’antifascisme.
Le coup d’arrêt à la révolution ne pouvait pas ne pas avoir des implications sur l’action de l’organisation révolutionnaire. Mais il ne modifiait en rien, ni la situation du capitalisme, dont le déclin n’allait que s’accentuer, laissant toujours la seule alternative de guerre ou révolution, ni la nature des partis passés dans le camp bourgeois, qui allaient perpétuer leur rôle de dévoiement et d’écrasement de la classe, ni la démocratie bourgeoise qui restait un instrument d’oppression contre la classe ouvrière. Cela ne modifiait en rien les tâches de la classe, dont la seule perspective dans ce système pourrissant ne pouvait être que l’affrontement, et le but premier de s’y préparer. Cela signifiait simplement que la classe ouvrière, affaiblie, écrasée, n’avait plus le rapport de force en sa faveur. Et que l’idéologie dominante reprenait de son poids. Seul un changement, dans ces conditions, aurait pu rétablir l’influence dominante des positions révolutionnaires dans la classe. Suivre les masses sur la pente qu’elles prenaient, c’était les suivre sur le chemin de la défaite, sous la domination bourgeoise, et quitter le terrain révolutionnaire pour se transformer en facteur contre révolutionnaire actif.L’analyse de la situation devait amener les révolutionnaires à s’isoler pour résister au poids immense que reprenait l’idéologie dominante. C’est ce qu’ont fait les différentes fractions de gauche, qui se sont opposées au cours que prenait la politique de 1’IC : gauches allemande, hollandaise, italienne: « si vous prenez le chemin du vieux mouvement ouvrier, alors c’est le chemin qui vous entraînera, et toutes les thèses du monde n’y changeront rien »(intervention du KAPD au 3ème Congrès). En voulant redresser le cours de la situation par une politique volontariste, où le parti devait réveiller les masses au prix de n’importe quelle alliance, l’IC n’a fait qu’ouvrir la porte à l’influence de l’ennemi : le seul résultat fut une accélération de la dégénérescence des partis qui ont suivi cette politique, et une théorisation qui devait laisser s’installer une des plus terribles confusions de l’histoire, entravant le ressurgissement de la prise de conscience par une difficulté à délimiter les ennemis.
Aujourd’hui, le cours n’est plus le même. Depuis la fin des années 60, c’est à un dégagement, même lent, de la classe de l’emprise bourgeoise que l’on assiste. La dangereuse tactique prise par l’IC s’est transformée en outil de la bourgeoisie pour contenir la classe dans ses faiblesses, au nom de l’ »unité à la base », en perpétuant les illusions sur les partis « ouvriers » PC et PS, qui s’apprêtent à jouer une fois de plus le rôle de fossoyeurs qu’ils ont joué tant de fois.
De même, l’argument de l’I.C. En 22 selon lequel « une des tâches les plus importantes des partis communistes est d’organiser la résistance au fascisme international et d’appliquer énergiquement sur ce terrain aussi la tactique du front unique » est encore fièrement repris par l’extrême-gauche. La sempiternelle « montée du fascisme »,aussi bien que la nécessité de « chasser la droite » sont mises au premier plan des préoccupations prolétariennes, amenant toute une hiérarchie dans les degrés d’antagonismes de la classe ouvrière avec l’une ou l’autre des fractions bourgeoises et une justification de fronts tous azimuts avec l’une contre l’autre.
Ce furent les « fronts antifascistes » qui encore une fois, diluant la classe ouvrière dans la solidarité nationale, l’ont embrigadée dans la boucherie, au seul profit des exploiteurs de tous pays. Pour lutter contre un ennemi n°l fasciste, c’est cette « tactique » qui a jeté le prolétariat sous les griffes d’un ennemi tout aussi redoutable : ce sont ces partis »ouvriers, qui, au nom de la classe ouvrière, ont préparé ou exécuté sa répression en Allemagne, en Espagne 36, comme au Chili...
Ce n’est pas parce que les contradictions de la bourgeoisie donnent naissance à des fractions rivales que cela change d’un iota le caractère réactionnaire et anti-prolétarien qui les unit toutes dans le capitalisme décadent. L’époque des ennemis communs est terminée depuis la 1ère guerre mondiale. Il ne reste en présence que deux ennemis jurés : le prolétariat et la bourgeoisie. Les partis de « gauche » ont révélé dans le sang de la classe qu’ils ne sont pas des partis qui favorisent la lutte du prolétariat, mais des partis du capital dont la fonction essentielle est de réprimer et de mystifier l’antagonisme de classe.
Argument le plus courant des trotskystes, déjà contenu dans la tactique des 3ème et 4ème congrès d’ »aller aux masses » en appuyant dans un premier temps les partis sociaux-démocrates pour mieux les dénoncer par la suite devant leur refus de mener une politique ouvrière, c’est celui qui consiste à s’appuyer sur leurs références trompeuses au socialisme pour mieux les démasquer et faire éclater au grand jour la tromperie.
Là encore, force est de constater que l’histoire n’a pas confirmé cette position. Aucun mouvement révolutionnaire n’a éclaté par suite de cette tactique. Le seul mouvement victorieux qu’il nous ait été donné de voir après qu’un tel parti aux allures « ouvrières » soit passé au pouvoir, ce fut celui de la révolution russe. Et la « tactique » des bolcheviks, minoritaires à l’époque, ne fut pas celle du front unique, mais : « AUCUN SOUTIEN AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE. DEMONTRER LE CARACTERE PROFONDEMENT MENSONGER DE TOUTES SES PROMESSES. LE DEMASQUER AU LIEU « D’EXIGER » (CHOSE INADMISSIBLE ET QUI NE FAIT QUE créer DES ILLUSIONS) QUE CE GOUVERNEMENT DE CAPITALISTES CESSE D’ETRE CAPITALISTE ». (Lénine, Thèses d’Avril). Par contre, nombreuses sont les expériences de ces gouvernements « ouvriers » qui ont précipité la classe ouvrière, incapable de comprendre à temps la véritable nature de ces partis, dans la défaite,l’appui des révolutionnaires ne faisant qu’accroître la confusion.
Pour ceux qui ont pour souci de ne pas voir se répéter les tragédies du passé, de participer dès aujourd’hui à l’essor de la conscience du prolétariat, seule arme qui lui permettra de tirer des leçons de ses expériences futures, l’enseignement que tirait la gauche italienne dès 22 reste valable : « En ce qui concerne le problème d’un gouvernement social-démocrate, il est nécessaire de montrer qu’il ne peut apporter de solutions aux problèmes du prolétariat, et de le montrer AVANT MEME que ce gouvernement ne se constitue pour éviter que le prolétariat ne soit complètement abattu par l’échec de cette expérience.
(...) Lorsque le parti communiste refuse de se ranger parmi les forces qui revendiquent un gouvernement social-démocrate, il ne fait que devenir le protagoniste de cette pression de la partie la plus révolutionnaire des masses ».
La position de la gauche italienne face à la politique de l’I.C. d’appui aux sociaux démocrates, reste pour nous la seule valable, confirmée par une longue expérience, et peut s’appliquer aujourd’hui à tous les partis qui ont ouvertement signifié leur appartenance au camp bourgeois, des PC aux PS en passant par l’extrême-gauche.
Un des paravents les plus grossiers à toute cette politique de défaite a été de faire croire que les partis révolutionnaires pouvaient conserver leur « pureté », l’intégrité de leur programme dans ces alliances contre nature : « Évidemment, nous restons fidèles à notre drapeau, toujours et dans toutes les conditions nous disons qui nous sommes, où nous allons, ce que nous voulons. Mais nous ne pouvons imposer mécaniquement notre programme aux masses » (Trotsky, 1933). Et pour ne pas « imposer mécaniquement notre programme aux masses », tous les partis qui ont appliqué cette tactique de front unique, pour suivre la pente que les masses prenaient, de concessions en concessions, ont rogné peu à peu tout le programme révolutionnaire. Aujourd’hui, les organisations trotskystes ne gardent que quelques références trompe-l’oeil : tout leur appareil est entièrement dirigé vers la revendication de la prise en charge du système capitaliste, la revendication du capitalisme d’Etat sous couvert de socialisme.
Le programme révolutionnaire, ensemble des leçons du prolétariat, ne se découpe pas en tranches. Il fait partie intégrante de ce programme, de dénoncer sans compromis possible les partis qui ont trahi la classe et assument depuis plus de 50 ans le rôle de bourreau. Ne pas le faire, c’est renoncer à tout un pan des leçons acquises. Et quand un pan s’en va, une brèche s’ouvre, et sous la force de l’idéologie dominante, le reste part en lambeaux.
D.T.
Une variante de la gangrène frontiste qui sévit aujourd'hui vient de nous être donnée par le Parti Communiste International, organisation qui se réclame de la continuité de la gauche italienne, celle-là même qui dans une des périodes les plus dures du mouvement ouvrier, dénonçait avec clarté le danger de semer des illusions par les politiques de front unique.
Le 19 novembre dernier, en effet, le PCI a signé un tract commun avec différentes organisations d'extrême-gauche, trotskystes et maoïstes, tract d'appel à la manifestation contre les mesures Stoléru qui ont frappé les travailleurs immigrés.
Dans un premier temps, le PCI s'est défendu d'avoir commis là un front unique politique, arguant qu'il ne s'agissait là que d'un accord pour appuyer des revendications immédiates des travailleurs, et donner toute son importance à la mise en avant de l'unité de la classe ouvrière. L'argument n'est guère convainquant. Qu'est ce qu'un front unique politique, en effet si ce n'est associer son organisation politique à d'autres sur la base d'une action, d'une revendication, d'un accord minimum, en étant par ailleurs en désaccord total avec le programme de ces autres organisations politiques? Si ce n'est, comme l'a fait le PCI, noyer dans la confusion la nécessité de clarifier les objectifs des luttes prolétariennes, en faisant miroiter une possibilité d'accord sur des bases minimales? Le PCI a-t-il oublié les leçons tirées par la gauche italienne sur la nécessité de mettre en avant, sous les luttes immédiates, la seule perspective que peuvent préparer ces luttes, celle de l'affrontement? Ou pense-t-il qu'il est possible de le faire en collaboration avec des organisations qui ont fait la preuve de leurs aspirations à la gestion du système bourgeois?
Il est vrai que le PCI considère l'extrême-gauche comme "centriste". On peut se demander ce qui l'arrêterait s'il avait l'occasion de signer un tract avec cet autre "opportunisme" qu'est le PC stalinien!
Il faut dire que, dans un deuxième temps, le PCI, peu fier de son aventure, a juré, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. Reprenant la plume pour dénoncer l'extrême-gauche et le "rôle de sabotage qu'ils sont destinés à jouer de plus en plus activement auprès des travailleurs" ("Le Prolétaire" N°255), le PCI affirme : "cet épisode confirme A CONTRARIO le caractère néfaste du frontisme et des cartels hétérogènes d'organisations politiques". Le PCI découvre. Une si grande naïveté n'est pas permise d'un groupe qui se réclame d'une, filiation qui, elle, a tiré cette leçon depuis plus de 50 ans. D'autant que ce n'est pas le premier front que le PCI fait avec des organisations d'extrême-gauche sur d'autres objectifs partiels. Combien de fois réitérera-t-il l'expérience pour mieux faire l'étonné?
Par delà ces tentatives de justification, il faut réaffirmer que si ce qu'on dit est important, ce qu'on fait l'est encore plus. En cédant à la facilité, à la tentation d'une plus grande audience par ce genre de compromis, le PCI s'est engagé sur une pente savonneuse. On ne s'allie pas impunément avec des forces de la bourgeoisie. Le PCI a beau faire de l'équilibre entre les principes et la tactique, ce sont les principes qui seront de plus en plus touchés,et ces principes sont le seul rempart qui protège les organisations révolutionnaires de la force d'aspiration du gouffre de la domination bourgeoise.
DT
Nous donnons dans le présent journal la suite du rapport sur la situation en France. La première partie (RI 44) montrait comment l'accélération de la crise économique "a précipité non l'effritement mais le renforcement des blocs". Cette dernière partie brosse un tableau des contradictions de plus en plus insolubles des fractions de droite et de gauche de la bourgeoisie ; dans un tel contexte, où en est la lutte de classe en France?
C'est seulement plusieurs années après être entrée dans la crise économique que la France se trouve secouée par la crise politique:
La spectaculaire division intervenue entre les partis signataires du "Programme Commun" ne doit pas faire oublier qu'il s'agit avant tout d'une lutte intestine à la bourgeoisie. Cette querelle symbolise les problèmes qu'un futur gouvernement de crise aura à affronter. Leurs divergences à propos de la renégociation du programme de nationalisations est une expression de la tendance inéluctable du capitalisme d'Etat et, d'autre part, de la difficulté à gouverner à des époques historiques de grands soubresauts. A ce titre, la France a vécu la première crise ministérielle d'un gouvernement de gauche.
Toutefois, il convient de faire remarquer les principales caractéristiques qui distinguent le PS du PC. Alors que le PS est presque entièrement lié, par l'origine sociale de ses dirigeants et de ses militants, par ses traditions politiques et idéologiques, à des fractions de la bourgeoisie traditionnelle, par contre, le PC n'a pratiquement aucun lien direct avec la grande bourgeoisie et ses aspirations politiques. Les liens qu'entretient le PC avec le capital et la bourgeoisie s'effectuent essentiellement à travers sa colossale bureaucratie syndicale et ses municipalités. La seconde différence porte sur la politique étrangère que devrait observer la France. Depuis la "Libération" le PS a toujours défendu la "petite Europe", ses organismes économiques et institutionnels, de même qu'il a choisi, en connaissance de cause, l'Alliance Atlantique. Quant à lui, par ses traditions, par la formation idéologique de ses militants, par ses aspirations, le PC reste plus proche et demeure partisan d'une alliance avec l'URSS. Lors du référendum sur l'Europe, organisé par Pompidou, le PC avait voté contre et le PS s'était abstenu. La troisième différence concerne la question du capitalisme d'Etat. Si, pour le PC, le système doit reposer fondamentalement sur le capitalisme d'Etat sous une forme très poussée, par contre, le PS n'envisage celui-ci que sous une forme plus souple, une prise de participation de l'Etat dans 1'économie, laissant une notable liberté à la petite propriété.
Tous les partis de gauche ont tiré bénéfice de leur Union : le PC en sortant de son ghetto, le PS en réalisant un bond formidable faisant de lui la première force électorale du pays, après le creux de 69 où il ne recueillait plus que 6 % des voix aux présidentielles. L'actuelle désunion, temporaire ou définitive, provient de luttes de tendances rivales à l'intérieur même des deux partis. Dans le PS, les "anciens" regroupés derrière Deferre ont manifesté les plus vives réticences à l'égard de la discipline d'union ainsi que le montrent plusieurs exemples, notamment la question du vote du budget de la ville de Marseille. Dans le PC, la tendance "dure" formée des orthodoxes Leroy et Piquet semble avoir triomphé de l'Eurocommunisme et de la politique d'union de la gauche à tout prix de Marchais. La grande pomme de discorde pourrait bien être la question des nationalisations. Pour les dirigeants socialistes, il y a trop de nationalisations dans le "Programme Commun" que Veulent faire triompher les staliniens. Il est certain que, par le biais des syndicats CGT prédominants, le PC ne ferait que renforcer sa mainmise sur l'appareil d'Etat au détriment des socialistes.
Dans une perspective de défaite de l'actuelle majorité présidentielle, comme formes possibles de gouvernement sont envisageables les hypothèses suivantes:
Parti national, le PC a concentré ses efforts pour se laver de l'accusation infamante d'être une "cinquième colonne" du Kremlin. Depuis qu'il en a été chassé en 1947, le PC continue résolument sa marche vers le pouvoir. Il entend gérer la crise, mais plutôt qu'une mince portion du pouvoir demain, qui ne serait pour lui qu'une situation à la Berlinguer, subissant l'usure rapide de la participation au pouvoir sans pour autant disposer des moyens de mener à bien sa propre politique, le PC est en "réserve de république". Sauf explosion de la lutte de classe, il ne se formera pas, vraisemblablement, de gouvernement avec le PC car, pour l'instant, ne répondant pas aux besoins immédiats du capital. Conscient que ses chances d'occuper une éventuelle place dans un prochain gouvernement se sont amenuisées, le PC se prépare à s'opposer à une politique qu'il aura lui-même inspirée, tout comme au Portugal.
Par rapport au vaste mouvement de 68, les années suivantes laissent l'impression d'un recul, puis d'une stagnation dans la lutte de classe. Au lieu de répondre aux nouvelles attaques de la bourgeoisie par des grèves de plus en plus massives, unifiées et offensives, la lutte de classe a connu un repli notable sur l'usine. Elle porte un caractère défensif. Dans sa forme la plus générale, ce cycle est caractéristique pour l'Europe entière et la France n'y échappe pas dans les conditions d'une crise lente. Les états-majors syndicaux ont pu enfermer les travailleurs dans des luttes sectorielles, provinciales, tournantes afin d'atomiser le front de résistance du prolétariat. Ces actions, étant vouées à l'échec, les syndicats ont été en mesure de déclarer la lutte impossible sur ce terrain. La tactique syndicale a été de saboter systématiquement, scientifiquement les luttes ; de déclarer qu'elles devaient aboutir aux négociations devant le tapis vert patronal. Chaque lutte entreprise contre la menace du chômage a été transformée en "défense de l'outil de travail". Les syndicats ont réussi à faire patienter les travailleurs avec les échéances électorales de 78.
Après un demi-siècle de contre-révolution anéantissant les organisations de classe, ce qui reste prédominant, c'est la pénétration d’illusions parlementaires et syndicales chez les travailleurs. Dans son immense majorité, la classe ouvrière subit passivement l'influence des staliniens et des socio-démocrates. La longue politique d'opposition au gaullisme puis au giscardisme menée par la gauche a encouragé les travailleurs à penser que les diverses composantes de celle-ci sont autant de forces dont ils pourraient disposer pour la satisfaction des revendications les plus urgentes. Mais, d'autre part, le nombre décroissant de grèves montre le refus des travailleurs excédés de se voir sans cesse floués par les syndicats. Consciente que ce calme ne fait que cacher un gigantesque orage social, la bourgeoisie commence à prendre conscience du péril et se prépare à mettre en place les structures d'un syndicalisme "ouvrier" dont la fonction de garde- fous est évidente.
A eux seuls, staliniens, socialistes et droite ne constituent pas la totalité de l'armée ennemie. A leurs forces, s'ajoutent celle du gauchisme dont le rôle va grandissant ainsi que l'ont montré à la fois les élections municipales de ce début d'année et les grands rassemblements écologistes de l'été.
Dans une atmosphère de grand désarroi, le gauchisme a cherché et a trouvé de nouvelles bases de mobilisation pour renforcer son emprise sur toute une partie de la jeunesse, y compris les jeunes apprentis et chômeurs. Mais, insuffisamment forts pour envisager d'entrer dans un quelconque gouvernement -du moins pas pour le moment- les gauchistes doivent remplir le rôle de ramener les travailleurs qui s'en écartent sur le terrain de l'idéologie dominante. Ils servent encore comme "donneurs de conseils" sur la meilleure façon d'encadrer la classe. Leur intervention pour le respect des engagements électoraux pris par les signataires du "Programme Commun" est le soutien qu'apporte une fraction de la bourgeoisie à la mystification des travailleurs. Ainsi, les gauchistes, et avec eux le PSU, posent la question : Non pas combien de nationalisations mais "quelles nationalisations ?" pour conférer au capitalisme d'Etat un caractère plus démocratique.
A partir de la succession d'échecs subis par les luttes sur le terrain de résistance au capital, quelques petits noyaux ouvriers semblent vouloir se dégager de l'étreinte mortelle dans laquelle les étouffent syndicats et gauchistes. A l'évidence, ce phénomène indique l'existence d'une hostilité grandissante à l'égard des promesses contenues dans le "Programme Commun", une angoisse devant la montée régulière du chômage qui, au lieu de se transformer en sentiment de panique, se transforme dialectiquement en volonté de lutter. Derrière l'apparente soumission des travailleurs mûrit lentement une profonde maturation de la conscience de classe. Cependant, du fait de la totale disparition de toute forme de vie politique organisée de la classe durant des dizaines d'années, de l'énorme faiblesse des forces révolutionnaires, ces éléments se débattent dans la confusion et l'obscurité tant en ce qui touche aux principes qu'en ce qui concerne les moyens d'action de la classe.
Pour ces raisons, il serait excessivement dangereux de surestimer les possibilités d'une rapide reprise de la lutte de classe avant les élections de 78. L’actuelle montée historique de la classe est le produit d'une crise économique au lent processus. En ce sens, nous ne sommes pas à la veille d'une explosion ni d'une intense agitation sociale, mais dans une phase de préparatifs électoraux qui freine et dévoie la lutte. Toutefois, cet état d'esprit ne saurait être définitif ; il se modifiera sous l'effet de l'intensification de l'exploitation et des mesures d'économie de guerre développée par la bourgeoisie française.
Exaspéré par une existence de robot, soumis à la pression accrue des lois aveugles du capitalisme, en fin de compte, le prolétariat se trouvera être poussé de l'avant et prêt à engager la lutte politique contre l'Etat. Aux lendemains des élections, l'opium électoral s'évanouissant, une brèche s'ouvrira à travers laquelle s'exprimera avec une force décuplée le mécontentement prolétarien.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri_45.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/troisieme-internationale
[3] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/gauchisme
[4] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/lutte-proletarienne
[5] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/question-syndicale
[6] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/front-uni
[7] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/bordiguisme