Le jeudi 15 décembre dernier, le parlement adoptait le “pacte de solidarité entre les générations” et le financement alternatif de la sécurité sociale, malgré un ras-le-bol profond au sein de la classe ouvrière qui s’est en particulier exprimé par le rassemblement de 100.000 travailleurs à Bruxelles lors de la manif syndicale nationale le 28 octobre. “Mesures inacceptables” claironnait pourtant la FGTB en octobre; mais en décembre, cette même organisation annonçait sans sourciller: “suspension des actions et recherche d’autres moyens de pression plus ciblés (sic)”. Gouvernement et patronat peuvent être satisfaits de l’efficacité de leurs organisations syndicales: s’ils ont réussi à imposer le pacte, ils le doivent largement aux magouilles des FGTB, CSC et CGSLB.
Le dernier trimestre 2005 a été la période la plus socialement agitée depuis une quinzaine d’années en Belgique. Sur moins de trois mois, en réponse à une série d’attaques du gouvernement libéral-socialiste de caractère global contre ses conditions de vie, la classe ouvrière a largement manifesté son inquiétude et son mécontentement avec un début de réelle combativité. Mais les socialistes dans le gouvernement et les syndicats sur le terrain social ont magistralement coalisé leur capacité de nuisance pour faire passer les plans de la bourgeoisie. Et sur un plan immédiat, ils ont pleinement réussi à atteindre leur objectif.
Sur le plan politique, les socialistes, maîtres d’œuvre des attaques, n’ont pas ménagé leurs efforts, en collaboration avec les syndicats, pour enfermer la résistance ouvrière dans les limites du jeu démocratique bourgeois à travers la "négociation" d’un «pacte de solidarité» entre "citoyens" pour le bien de l’économie nationale. Dès le début des "négociations", ils ont fait croire aux travailleurs que c’est en leur faveur que le gouvernement réforme les pré-pensions et la sécurité sociale. Onkelinx, la vice-Première PS, se mouille à fond dans cette rhétorique : "Au sortir des discussions, tant la CSC que la FGTB ont salué le travail que j”avais réalisé en négociation gouvernementale… Et toutes les corrections pour améliorer les pensions…Les libéraux voulaient des malus pension, on a décroché des bonus pension…Si le PS adhère au «pacte pour les générations», c’est parce que tout cela est indispensable. Si on ne fait rien c’est tout le modèle social qui va y passer. Je vous le dis, on n’a pas le choix !” (Le Soir, 24.10.05). De fait, la bourgeoisie n’a pas d’autre choix, face à la pression de la crise sur l’économie nationale, que de s’en prendre aux conditions de vie de la classe ouvrière et la mystification consiste justement à faire croire aux travailleurs que les mesures prises par un gouvernement de gauche font moins mal. En réalité, le PS n’est pas au gouvernement pour y défendre les intérêts des travailleurs mais pour faire gober aux travailleurs la fable que les attaques de la bourgeoisie se font … pour leur bien et dans leur intérêt. D’ailleurs, lorsque le mécontentement monte et que le rideau de fumée tend à se déchirer, ces grands défenseurs des travailleurs n’hésitent pas à sortir une rhétorique des plus crapuleuses pour opposer les travailleurs entre eux. Ainsi, le président des socialistes flamands, Vande Lanotte, tente d’attiser les tensions entre les générations de travailleurs : “A vous d'aller expliquer dans les entreprises les choix que nous avons faits. On a beaucoup parlé retraites, mais, à long terme, ce sont les jeunes qui sont concernés” (La libre Belgique, 17.10.05). En d’autres mots, ceux qui critiquent les mesures sont des ingrats et des égoïstes qui ne pensent qu’à leur future pension et sacrifient l’avenir des jeunes.
Pour crédibiliser encore plus l’illusion d’un débat déchirant autour des «intérêts des travailleurs» et pour enfermer encore mieux les actions dans un cadre démocratique légaliste, tout en crédibilisant l’image "radicale" du syndicat FGTB, la bourgeoisie a fait mousser dans ses médias une prétendue opposition entre partis et syndicats socialistes. Dans l’inter-view citée plus haut, Onkelinx "enrage" contre la FGTB, accusée de désinformation au sujet du contenu "progressiste" du pacte, et Vande Lanotte déclarait à l’intention des syndicalistes que “ceux qui se détournent de la gauche se tournent vers la droite”. Le syndicat socialiste pour sa part demandait “à nos représentants nationaux de ne plus participer aux bureaux de parti du PS et du Spa” (BHV, 9.11.05), et son "patron", Vandermeeren, d’ajouter: “Le syndicat et ses affiliés se souviendront lors des prochaines élections où se trouvent leurs véritables amis”. Le piège fondamental envers la classe ouvrière est de faire croire que l’objectif des actions ouvrières ne peut être que la pression sur les forces parlementaires afin d’obtenir un compromis honorable dans le cadre des structures de concertation de l’Etat bourgeois. Ainsi, les mobilisations syndicales s’inscrivaient d’emblée dans la logique démocratique bourgeoise et ce n’est que pleinement dans cette logique que les syndicats arrêtent leurs actions après le vote du parlement car “les syndicats ne font pas grève contre un parlement élu démocratiquement (sic)” (X. Verboven, leader du syndicat socialiste, De Morgen, 17.12.05).
Sur le terrain social, les syndicats n’ont, pour ainsi dire, pas chômé. Ils ont bien rempli leur fonction consistant à encadrer et à saboter les tentatives de résistance ouvrière pour instiller un sentiment d’impuissance face aux attaques. Dès Juin 2005, la centrale chrétienne est la première à rouler des mécaniques en annonçant une grève générale pour la rentrée. La FGTB retient son souffle pour l’instant. En septembre, lorsque le contenu du pacte est dévoilé, la FGTB annonce une grève générale pour le 7 octobre, tandis que la CSC placarde dans toute la presse “10 bonnes raisons de ne pas faire grève”. C’est le premier acte de la manœuvre syndicale, celui de la division. Cependant, la grève générale FGTB voit la participation importante de délégations CSC et même de la petite centrale libérale CGSLB aux côtés des travailleurs en grève. Les jours suivants, la "direction" de la CSC est "mise en minorité lors d’une consultation interne des délégués" et le syndicat opère un virage à 180 °. Cette victoire de la «démocratie syndicale» doit faire croire aux travailleurs -les gauchistes et les syndicalistes de base en sont les meilleurs propagandistes-, que "les syndicats sont au service de la volonté des travailleurs" et donc que c’est "l’outil par excellence pour mener la lutte".
En réalité, le deuxième acte de la manœuvre est engagé: le Front Commun Syndical est réanimé illico et c’est l’unité des diviseurs qui se met en place pour mieux étouffer les premières montées de combativité parmi les travailleurs. Les instances syndicales s’accordent sur des déclarations radicales contre le pacte et le refinancement de la Sécu : “Ces mesures sont inacceptables” ; “Pas touche aux pré-pensions ! La FGTB et la CSC exigent que le gouvernement renégocie son «pacte de solidarité entre les générations” (Syndicats, n° 17, 21.10.05) et elles dénoncent vigoureu-sement les mesures du contrat de solidarité. Ce front commun syndical, l’unité des saboteurs, n’a rien à voir avec l’unité de la classe. Cette unité, la classe la réalise dans l’action en dehors des instances syndicales, en créant ses propres organes de décisions et d’actions, comme les assemblées générales, les comités de grèves avec l’élection de délégués immédiatement révocables et ne répondant que devant les assemblées générales souveraines. Le front commun, par contre, est un barrage visant à encadrer le ras-le-bol et la colère qui vont crescendo et surtout à préparer la manœuvre qui devra culminer dans la grève générale et la manifestation nationale du 28 octobre. Pour la bourgeoisie, il faut que les actions du 28 octobre apparaissent aux yeux de la classe ouvrière comme une victoire du front commun syndical, censé être l’expression la plus élevée de l’unité de la classe ouvrière, afin de pouvoir engager le désamorçage de la combativité dans les semaines qui suivent.
Et effectivement, après le 28 octobre, les syndicats changent de ton. Le Soir du 26 et 27.11.05 en rend compte: “Face au gouvernement fédéral qui campe sur ses positions, les syndicats peuvent-ils changer les rigueurs du "pacte" ? Oui. Ils ne peuvent rien contre l’esprit du pacte ni contre le report de la pré-pension de 58 à 60 ans en 2008. Mais une gamme d’adoucissement est possible. Les revendications syndicales distribuées par tracts sont modérées”. La presse bourgeoise fait clairement passer le message que les dés sont jetés. Pour parachever la démoralisation, les syndicats mettent en place un «plan d’action graduel», annoncé le mercredi 23 novembre par le président de la FGTB qui "joue encore au dur" : “Nous n”allons pas faire des actions symboliques. On ne va pas se limiter à des communiqués de presse ! Ne prenez pas cela à la légère. Il y aura des actions sérieuses, dures des grèves s’il le faut (sic)”. En réalité, les "journées de sensibilisation et d’information" du front commun sont l’occasion d’épuiser définitivement les restes de colère dans les entreprises en les orientant vers des actions caricaturales, telles que les barrages filtrants, les blocages de grands magasins qui décrédibilisent les méthodes de lutte de la classe ouvrière. L’objectif étant de susciter le découragement et l’impuissance, mais aussi d’attiser la division entre les travailleurs, grévistes et non grévistes, d’autant plus que les "raisons de lutter" encore avancées par les syndicats – modifier l’un ou l’autre point secondaire du "pacte" - ne motivent plus grand monde.
La gauche et les syndicats ont réussi à saboter la résistance ouvrière, les mesures sont passées et donc, sur un plan immédiat, l’aboutissement du mouvement apparaît comme une défaite pour les travailleurs. En situant les mouvements dans une perspective plus globale toutefois, on constate que le bilan est nettement plus nuancé.
Tout d’abord, il faut souligner l’importance des mois d’octobre et novembre dans le développement long et difficile du combat de la classe ouvrière en Belgique. En effet, ils ont marqué une reprise, certes encore limitée, de la combativité ouvrière après un recul et une stagnation de plus de 10 ans face aux coups de la bourgeoisie. Ce début de reprise de la combativité en Belgique s’inscrit pleinement dans un vaste mouvement du prolétariat qui, face aux attaques généralisées dans la plupart des pays industrialisés, s’efforce de retrouver le terrain de la lutte de classe contre les effets de la crise du capitalisme. Par ailleurs et plus important encore, les thèmes autour desquels s’est cristallisé le combat, les pensions et les pré-pensions, représentent une problématique fondamentale qui pose la question de la faillite du système capitaliste et donc des perspectives d’avenir pour la classe ouvrière.
Le second constat c’est que les actions syndicales ont débouché sur une défaite immédiate manifeste, ressentie par beaucoup de travailleurs comme la conséquence de magouilles syndicales cousues de fil blanc, et non pas sur une défaite camouflée en victoire par la gauche. Or, les pires défaites pour la classe ouvrière sont justement celles qui sont appréhendées comme des victoires, qui génèrent des illusions. Ce n’est certes pas le cas ici dans la mesure où le sabotage syndical est apparu au grand jour. Aussi, la défaite peut générer des leçons précieuses, en particulier sur la manière de mener la lutte et de faire confiance à la gauche et les syndicats. Ces leçons sont capitales pour les combats à venir qui s’annoncent encore de grande ampleur puisque le gouvernement a annoncé qu’il voulait imposer d’urgence un nouveau «pacte de modération» sur les salaires pour garantir la position concurrentielle de l’économie nationale dans la lutte à mort entre Etats capitalistes n
Jef & Jos / 08.01.06
En octobre 1975, il y a donc plus de 30 ans, paraissait le premier numéro d’Internationalisme, l’organe du Courant Communiste International en Belgique. A l’époque des médias “bourrage de crâne”, assurer la sortie et la diffusion d’une publication communiste pendant trois décennies est une réalisation importante à reconnaître, réalisation qui n’est bien sûr pas que le travail d’un groupe en Belgique, mais surtout le produit de l’effort de l’ensemble du CCI.
A cette occasion, il n’est pas inutile de se remémorer -en reprenant de larges extraits de la "présentation du journal et de l’organisation" qui ouvrait ce numéro- dans quel contexte une série de groupes de révolutionnaires avaient décidé de se regrouper et d’éditer un journal. Pour les initiateurs d’alors, la situation de crise dans laquelle le capitalisme se débattait posait des enjeux cruciaux pour la lutte de classe: “Après plusieurs décennies de barbarie, illustrée depuis le début de ce siècle par près de cent millions de morts, la moitié de l’humanité plongée dans la misère la plus noire, des conditions de vie qui se dégradent de plus en plus … le capitalisme ne possède plus aujourd’hui, pour faire face à la crise mortelle qui le touche, que d’un éventail limité de mesures. (…)Toutes ces tentatives [pour endiguer la crise (ndlr)] ne font que reporter à plus tard l’échéance de son anéantissement. Le mode de production capitaliste est devenu désormais caduc pour l’humanité, et, à mesure que la société se développe dans les limites de plus en plus étroites d’un système de rapports sociaux périmés, à mesure que l’étranglement des forces productives par les rapports de production se fait de plus en plus serré et contraint une classe sociale à l’inhumanité de plus en plus grande, la lutte de classe elle-même s’accentue, ainsi que le besoin vital pour le prolétariat de se doter des instruments nécessaires à la destruction de ce système historique et transitoire”. Face à cela, l’introduction pose l’immense responsabilité reposant sur les épaules des groupes révolutionnaires, “conscients des problèmes immenses devant lesquels se trouve confronté le prolétariat, conscients aussi de la mystification et de la tendance pour le capitalisme à maintenir la classe ouvrière atomisée, isolée”. Dès lors, le besoin de rejoindre une organisation internationale afin de défendre la perspective révolutionnaire au sein du prolétariat s’imposait : “Décidés à ne pas rester isolés dans le simple cadre des problèmes nationaux et conscients de la nécessité pour le prolétariat à se former en classe révolutionnaire mondiale, ces groupes ont lié depuis le début le processus de leur unification à celui du regroupement international (…). Une vision globale et internationale est indispensable à toute organisation révolutionnaire soucieuse d’une intervention cohérente au sein de la lutte des classe . Dans cette mesure-là seulement, le processus de la prise de conscience du prolétariat et sa marche vers la révolution communiste peuvent s’accomplir effectivement”.
Trente ans plus tard, on ne peut que relever combien le cadre d’analyse de la situation du capitalisme qui était avancé en 1975 – et qui était alors considéré par beaucoup comme de la mauvaise science-fiction – a largement été entériné par les faits: trente années de crise ont gangrené le mode de production capitaliste et celui-ci a entraîné l’humanité dans une spirale infernale de destruction, de misère et de mort. Plus que jamais, l’alternative que les révolutionnaires ont mis en avant dès 1914, socialisme ou barbarie, se révèle être aujourd’hui une réalité incontournable. Dans ce contexte, les 322 numéros d’Internationalisme ont représenté, au sein de la presse de l’ensemble du CCI, une défense intransigeante des perspectives prolétariennes face aux événements et mouvements qui ont marqué l’époque, et ceci dans les deux langues principales du pays, tandis que les mensonges et les mystifications de la bourgeoisie, en particulier de ses fractions de «gauche» socialistes et syndicales ou «extrême gauche» staliniennes ou trotskistes, étaient démasquées et dénoncées. Par ailleurs, ils ont constitué un outil indispensable pour l’intervention des révolutionnaires dans les moments clés de la lutte de classe en Belgique, comme lors du mouvement de luttes généralisées du printemps 1986, de la lutte des mineurs ou des sidérurgistes contre les fermetures ou encore pendant les mouvements récents contre le «pacte des générations».
Dans sa lutte, la classe ouvrière ne dispose que de deux armes, son organisation et sa conscience. La presse révolutionnaire est le moyen par excellence pour élargir et approfondir la conscience dans la classe, et ceci plus que jamais aujourd’hui, alors que la perspective du communisme s’impose comme seule alternative pour l’humanité face à la barbarie, mais dans un contexte de décomposition dans lequel la classe ouvrière n’a pas facile à développer sa lutte. Il ne s’agit pas seulement de réfléchir à ce qui est immédiatement en jeu, à un certain moment, dans un conflit précis. Pour développer sa lutte, la classe ouvrière a besoin de visions plus larges et de perspectives à long terme, comme la compréhension de la décadence et de la décomposition du capitalisme, qui provoquent guerres et misère mais aussi la possibilité de le détruire, et de la nécessité de sa propre tâche révolutionnaire, la perspective du communisme.
Pour ces raisons, la publication régulière d’un journal qui défend les positions de la classe ouvrière contre les mensonges du capitalisme est aujourd’hui au moins aussi important que du temps de Marx ou Lénine, ou que dans les années ’30 et ’40, quand de petits groupes de la Gauche Communiste éditaient leur publication n
Les émeutes dans les banlieues françaises ont suscité beaucoup de discussions parmi les éléments en recherche d’une alternative au capitalisme. Ainsi, tout un débat s’est développé sur la question du soutien à apporter à la révolte sur le forum du groupe Eurodusnie de Leyde. Et la discussion ne fut pas moins passionnée lors de notre permanence d’Amsterdam ou de la réunion publique de Bruxelles, ce dont nous remercions d’ailleurs les présents.
A notre sens, la discussion touchait à deux questions capitales pour comprendre la dynamique et les perspectives de la lutte de classe:
1) Est-ce que tout mouvement social, quelle que soit sa nature, peut contribuer à la lutte révolutionnaire contre le capitalisme ?
2) Et les révoltes en France constituent-elles un pas en avant dans le développement de la lutte prolétarienne ou sont-elles au contraire un obstacle à sa maturation et à son avancée ?
Pour certains, dans le forum d’Eurodusnie tout comme lors de nos activités publiques, l’important était «le mouvement», «l’action», la «violence», la «subversion de l’ordre établi», la révolte, qui représenteraient en soi un pas en avant dans la lutte contre le capitalisme. Il suffirait en quelque sorte d’y joindre un zeste d’orientations et de positions politiques et des consignes précises pour que, par un coup de baguette magique, cette jeunesse exclue par le capitalisme se convertisse en un agent puissant de lutte contre celui-ci.
Nous pensons que c’est une profonde erreur d’analyse : tous les mouvements sociaux ne contribuent pas à la lutte contre le capitalisme ; au contraire, certains, même s’ils ne trouvent pas leur origine dans une provocation ou ne sont pas instigués par le capitalisme, peuvent être exploités par celui-ci pour se renforcer et marquer des points contre le prolétariat, contre sa conscience et son unité. Ceci n’implique nullement que notre position serait celle de «l’observateur au balcon», «du théoricien de salon», car action n’est pas synonyme d’activisme, être concret ne veut pas dire tomber dans l’empirisme, avancer des réponses immédiates à des situations n’implique pas de céder à l’immédiatisme. Les moyens, les armes, la logique de la lutte ouvrière n’ont rien à voir avec les moyens, les armes, la logique de la classe bourgeoise. Pour le prolétariat et plus particulièrement dans la lutte pour le communisme, tous les moyens ne sont pas bons. Et justement, si aujourd’hui le prolétariat international rencontre d’importantes difficultés et a besoin d’un long chemin pour redévelopper ses luttes, c’est précisément parce que durant des années, ses meilleures forces ont été détournées par les forces capitalistes (souvent de gauche ou syndicales) vers des terrains marécageux au nom des «résultats pratiques, des «principes qui ne sont bons qu’aux théoriciens», etc.
Lorsqu’elle combattait le féodalisme et était elle-même une classe révolutionnaire, la bourgeoisie pouvait soutenir n’importe quelle lutte et gagner n’importe quelle classe à sa cause car elle était une classe exploiteuse qui ne cherchait pas à abolir l’exploitation, mais au contraire à en installer une nouvelle forme. Cela est contraire à la pratique du prolétariat : celui-ci ne possède aucun pouvoir économique dans la société capitaliste et n’a pas pour objectif d’établir une nouvelle exploitation, mais au contraire de l’abolir sous toutes ses formes. C’est pourquoi ses armes sont l’unité, la conscience, l’auto-organisation et son autonomie politique de classe. Des armes qui s’acquièrent incontestablement dans la lutte mais pas dans n’importe quelle lutte!
Mais justement, rétorquaient plusieurs intervenants à nos activités publiques, «l’essentiel des émeutiers provenaient pourtant des cités ouvrières». Un mouvement n’est pas prolétarien parce qu’il est composé majoritairement d’ouvriers, ni parce qu’il crée des «problèmes» au capitalisme, parce qu’il est violent ou se soulève contre des injustices patentes. Les discours sur des concepts tels que la «radicalité», la «violence», «l’opposition» ou la «massivité» éludent la question essentielle, l’unique critère valide pour analyser et soutenir un mouvement : est-ce qu’il développe et renforce l’unité, la conscience, l’autonomie de classe du prolétariat ? En d’autre mots, est-ce qu’il se situe, même de manière embryonnaire, sur son terrain de classe?
Question cruciale effectivement puisque certains parti-cipants d’Amsterdam suggéraient au début de la réunion que le CCI devait appeler l’ensemble de la classe ouvrière à se joindre aux émeutiers des cités. En partant des critères définis ci-dessus, ce serait l’expression d’une profonde incompréhension de la dynamique de la lutte ouvrière que d’attendre des mouvements de révolte dans les banlieues françaises une contribution à la lutte révolutionnaire contre le capitalisme. Certes, les actions n’ont pas été provoquées par la bourgeoisie (même si les déclarations et les actes de Sarkozy ont indéniablement jeté de l’huile sur le feu), et on peut comprendre la rage de ces «laissés pour compte»; cependant, nous sommes convaincus que leurs actions n’appartiennent ni de près ni de loin à la lutte de la classe ouvrière, mais vont au contraire directement contre elle.
Les émeutes dans les banlieues sont majoritairement inspirées par le désespoir, le manque de perspective, par une haine aveugle et impuissante. La lutte de classe, par contre, se base sur un minimum de confiance dans le futur et sur un sentiment d’indignation contre la barbarie et les souffrances que cause la capitalisme. Ceux qui accordent un «pouvoir révolutionnaire» à ces actions confondent haine avec indignation et le désespoir avec une action consciente. Si l’indignation est un sentiment positif qui alimente la combativité et la fermeté contre l’exploitation capitaliste et sa barbarie, la haine est un sentiment purement négatif, qui alimente uniquement une rage de destruction totale, quoi qu’on puisse détruire. Et tandis que le désespoir peut provoquer des actions brutales qui ne mènent nulle part, l’action consciente permet un développement de la lutte, à travers la critique et le dépassement des erreurs, vers le combat révolutionnaire.
Soulignons en outre le caractère minoritaire et le type d’actions commando orientées essentiellement sur la mise à feu des voitures en stationnement. Les chocs avec la police, découlant d’une haine compréhensible envers son attitude arrogante et provocatrice insupportable, furent relativement limités. Il n’y eut guère de mouvements de masse, mais une somme hétéroclite d’actions nocturnes réalisées par de petits groupes. Ceci est en contraste radical avec la lutte du prolétariat : une lutte vaillante, à visage découvert, menée massivement, soulignant sa force en pleine lumière, sans aventures rocambolesques de petits fanfarons de la «guérilla urbaine». Elle affiche clairement ses objectifs et lève devant toute la société son étendard de combat. Elle ne cherche pas à l’aveuglette le choc frontal avec son ennemi de classe, ni ne l’évite d’ailleurs, mais se consacre à le préparer avec patience et ténacité.
Mais surtout, dans les mouvements en France, il y a un aspect particulièrement dangereux : l’affrontement entre enfants mêmes de la classe ouvrière. L’essentiel de la violence de ces jeunes s’est orientée contre d’autres ouvriers, compagnons de souffrance, qui partagent les mêmes doutes à propos de l’avenir que leur offre le capitalisme. Ils ont mis le feu aux voitures de leurs frères de classe, ils se sont attaqués aux pompiers, ils ont bombardé de pierres ou mis le feu à des autobus dans lesquels voyageaient leurs voisins de quartier. Les révoltes de paysans du moyen âge étaient des mouvements de désespérés, certes, mais ils étaient clairement orientés contre les seigneurs, ils prenaient d’assaut leurs châteaux, saccageaient leurs biens de luxe …. Les jeunes des banlieues, exclus par l’évolution actuelle du capitalisme, ne se sont pas attaqués aux «beaux quartiers» ou aux symboles du système, mais à leurs propres voisins dans des cités misérables. La violence de la classe ouvrière a comme destinataire le capital et son Etat, jamais les propres camarades de classe. La répression de Kronstadt en 1921 a accéléré la dégénérescence des Bolcheviks et la défaite de la Révolution russe, car elle a instauré la violence entre frères de classe.
Si des enfants d’ouvriers se sont tournés contre leurs frères de classe et en ont même fait la quintessence de leur mouvement, c’est sous le poids d’un phénomène qui se développe au sein du capitalisme et qui tend à contaminer et affaiblir des secteurs de la classe ouvrière même : la décomposition de ce système de plus en plus pourri. Les Thèses sur la décomposition, adoptées en 1990, mettaient déjà en garde contre ce danger (point 13):
«En fait, il importe d’être particulièrement lucide sur le danger que représente la décomposition pour la capacité du prolétariat à se hisser à la hauteur de sa tâche historique. De la même façon que le déchaînement de la guerre impérialiste au coeur du monde «civilisé» constituait «Une saignée qui [risquait] d’épuiser mortellement le mouvement ouvrier européen», qui «menaçait d’enterrer les perspectives du socialisme sous les ruines entassées par la barbarie impérialiste» en fauchant sur les champs de bataille (...) les forces les meilleures (...) du socialisme international, les troupes d’avant-garde de l’ensemble du prolétariat mondial» (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie), la décomposition de la société, qui ne pourra aller qu’en s’aggravant, peut aussi faucher, dans les années à venir, les meilleures forces du prolétariat et compromettre défini-tivement la perspective du communisme».
Cette lumpénisation tend à toucher plus spécifiquement les secteurs jeunes de la classe, d’office exclus du marché du travail, et les mène à une lutte non seulement désespérée mais aussi auto-destructrice et même suicidaire. Dans le point 14 des thèses, nous écrivions à ce propos:
«Un des facteurs aggravants de cette situation est évidemment le fait qu’une proportion importante des jeunes générations ouvrières subit de plein fouet le fléau du chômage avant même qu’elle n’ait eu l’occasion, sur les lieux de production, en compagnie des camarades de travail et de lutte, de faire l’expérience d’une vie collective de classe. En fait le chômage, qui résulte directement de la crise économique, s’il n’est pas ‘en soi’ une manifestation de la décomposition, débouche, dans cette phase particulière de la décadence, sur des conséquences qui font de lui un élément singulier de cette décomposition. S’il peut en général contribuer à démasquer l’incapacité du capitalisme à assurer un futur aux prolétaires, il constitue également, aujourd’hui, un puissant facteur de «lumpénisation» de certains secteurs de la classe, notamment parmi les jeunes ouvriers, ce qui affaiblit d’autant les capacités politiques présentes et futures de celle-ci. Cette situation s’est traduite, tout au long des années 1980, qui ont connu une montée, considérable du chômage, par l’absence de mouvements significatifs ou de tentatives réelles d’organisation de la part des ouvriers sans emploi».
Cela signifie-t-il qu’il n’y a qu’à tomber dans le fatalisme et le désespoir? Non, car la classe ouvrière possède les moyens pour combattre cette situation:
«Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique:
- l’action collective, la solidarité, trouvent en face d’elles l’atomisation, le «chacun pour soi», la «débrouille indi-viduelle»;
- le «besoin d’organisation» se confronte à la décom-position sociale, à la déstructuration des rapports qui fondent toute vie en société;
- la confiance dans l’avenir et en ses propres forces est en permanence sapée par le désespoir général qui envahit la société, par le nihilisme, par le «no future»;
- la conscience, la lucidité, la cohérence et l’unité de la pensée, le goût pour la théorie, doivent se frayer un chemin difficile au milieu de la fuite dans les chimères, la drogue, les sectes, le mysticisme, le rejet de la réflexion, la destruction de la pensée qui caractérisent notre époque».
Et c’est justement parce que ces différents éléments de force existent dans le prolétariat, parce que nous sommes conscients qu’il existe actuellement au sein de la classe ouvrière un développement au niveau de sa conscience et, très pénible-ment aussi, de ses luttes qui vont dans le sens de générer des anticorps contre la pénétration de la décomposition capitaliste dans les rangs ouvriers, qu’il est tellement important de mener énergiquement la polémique contre l’exaltation béate de «l’action» pour «l’action».
Nous ressentons une solidarité profonde envers ces jeunes, enfants d’ouvriers, qui se sont perdus dans un mouvement sans futur, destructif et suicidaire. Toutefois, la solidarité ne signifie pas applaudir à une forme de lutte qui les conduit droit à l’abîme. La solidarité inclut nécessairement une critique dure. Ces jeunes ne sont pas devenus des ennemis de leur classe. Ils pourront rejoindre le combat prolétarien dans le cadre de son développement général, de l’extension des positions révolutionnaires, du débat et de la critique et de l’autocritique. La classe ouvrière commettra encore beaucoup d’erreurs, subira de nombreuses défaites partielles. Elles seront toutefois toutes des contributions à sa lutte révolutionnaire si elle tire des leçons de celles-ci, si elle est capable d’une autocritique dure qui va au fond des problèmes et qui permet d’approfondir et d’étendre ses positions révolutionnaires n
Jos / 23.12.2005
Le problème du chômage se retrouve au coeur des questions posées par les émeutes des banlieues qui viennent de se dérouler en France mais, contrairement à ce que nous présente la bourgeoisie et ses politiciens, ce n’est pas un problème limité aux jeunes issus de l’immigration. Tous leurs débats et leurs discours hyper-médiatisés pendant plusieurs semaines ont cherché à nous persuader que la question posée serait uniquement celle des jeunes d’origine africaine ou maghrébine entassés dans le ghetto des cités de banlieues, même si le chômage atteint parmi eux des taux de 30 à 40 %. En le faisant apparaître comme un problème spécifique, catégoriel de laissés-pour-compte, la classe dominante, en France comme dans tous les pays, a focalisé l’attention sur une catégorie particulière de la population, sur des jeunes sans perspective d’avenir afin de masquer et évacuer le problème de fond posé par cette situation. Le chômage est une question qui concerne et menace l’ensemble de la classe ouvrière. Tous les jours, ce sont de nouvelles charrettes de licenciements massifs, des milliers d’ouvriers sup-plémentaires sont mis sur le pavé non seulement en France, mais dans tous les pays les plus “développés”, comme partout dans le monde. Ce que la bourgeoisie cherche à cacher, c’est la signification profonde de ce chômage de masse. Elle cherche à empêcher de faire le lien existant entre le phénomène des banlieues et les licenciements de prolétaires au quotidien. Cette polarisation sur la partie la plus défavorisée, la plus fragile, vulnérable et décomposée du prolétariat, n’est pas nouvelle : dans les années 1980, l’apparition d’un chômage de masse, le démantèlement du système de protection sociale et le brutal enfoncement dans la paupérisation de la classe ouvrière avaient été mis sur le compte de l’apparition d’une nouvelle catégorie sociologique baptisée les “nouveaux pauvres” que l’on marginalisait et qu’on isolait ainsi du reste de la population ouvrière.
La bourgeoisie a toujours cyniquement exploité la misère et le désespoir qu’engendre le capitalisme. Ceux qui sont présentés comme les laissés-pour-compte, qui ont perdu tout espoir en l’avenir, qui n’ont pas de perspective ni de repères, délibérément ignorés et méprisés depuis des décennies, sont projetés du jour au lendemain sur le devant de la scène comme s’ils étaient devenus le centre du monde. C’est l’arbre qui cache la forêt de la misère croissante qui frappe de plus en plus d’ouvriers. A travers cela, la classe dominante tente de nous livrer une panoplie d’explications sur l’origine et la nature du problème : crise identitaire des jeunes, insuffisance d’intégration des immigrés, inégalité des chances, problèmes de discrimination à l’embauche, manque d’éducation citoyenne, résultat d’une mise en échec scolaire, montée du racisme et de la xénophobie…
Toutes ces explications superficielles et partielles lui servent à mettre en avant la mystification qu’il y aurait des "solutions", des réformes possibles à l’intérieur du capi-talisme pour améliorer le sort des jeunes des banlieues. Ce ne sont pourtant nullement toutes les propositions avancées et les mesures totalement illusoires du gouver-nement qui pourront résoudre le problème du chômage : contrats d’apprentissage dès 14 ans, débloquer davantage d’argent et de moyens aux organismes associatifs, multiplication de stages de formation, service civil volontaire, etc. Ces mesures ne sont au contraire qu’une tentative vouée à l’échec d’un aménagement du poids croissant du chômage, de la précarité de l’emploi et de la misère dans la société. Tout cela est fondamentalement de la poudre aux yeux. Toutes les fractions de la bourgeoisie, de gauche comme de droite n’ont rien d’autre à proposer. Mais cela permet aussi de déverser à flots le poison d’une propagande idéologique qui sert fondamentalement à diviser les exploités, à opposer les intérêts des uns par rapport aux autres. La classe dominante justifie ainsi un clivage permanent entre générations, entre ouvriers autochtones et ouvriers immigrés, entre ouvriers en activité et ouvriers au chômage. D’un côté, elle pousse les chômeurs à considérer les ouvriers qui ont encore un emploi comme des privilégiés qui ne devraient pas se plaindre ni lutter pour la défense de leurs salaires, contre la diminution de leurs pensions de retraite ou la détérioration de leurs conditions de travail. De l’autre côté, elle incite les travailleurs à se représenter toute future lutte de chômeurs comme une émanation de la «racaille», seulement capable de déchaîner la rage aveugle, la haine, l’autodestruction.
Le profond malaise social qu’ont révélé les émeutes dans les banlieues est l’expression de la crise économique mondiale du capitalisme et une manifestation révélatrice de la faillite irréversible de ce système. C’est pour cela que les violences urbaines en France ont soulevé une réelle inquiétude parmi les autres bourgeoisies européennes qui sont confrontées au même problème. Si les émeutes des jeunes des banlieues, sous le signe du «no future», n’est porteuse d’aucun avenir, d’aucune perspective en elles-mêmes car elles sont le simple reflet de l’enfer capitaliste, elles sont néanmoins révélatrices du malaise profond et de l’absence de perspective d’un système capitaliste en crise qui est désormais incapable d’intégrer les jeunes générations dans son appareil productif. Cette manifestation particulièrement éloquente de la faillite du capitalisme pose plus que jamais l’alternative : renversement de l’ordre bourgeois ou enfoncement de toute la société humaine dans le chaos, la misère et la barbarie.
La seule réponse nécessaire et possible au chômage qui menace de plus en plus les enfants d’ouvriers, c’est la mobilisation, le développement unitaire et massif des luttes de résistance de la classe ouvrière, face aux licenciements et à toutes les attaques qu’elle subit. Seule cette lutte de classe pourra permettre aux ouvriers réduits aux chômage comme aux éléments aujourd’hui impliqués dans les émeutes de trouver leur place dans l’affirmation d’une perspective révolutionnaire et internationaliste. Face au «no future» et au désespoir exprimés par les émeutes des banlieues, le prolétariat est la seule classe porteuse d’avenir parce qu’elle est la seule force sociale capable de renverser le système d’exploitation capitaliste, d’éradiquer la misère, le chômage, d’abolir le salariat, le profit et les rapports de concurrence. C’est la seule classe qui puisse permettre l’instauration et l’épanouissement d’autres rapports sociaux à travers lesquels l’humanité pourra enfin développer une activité déterminée par la réalisation de ses besoins n
W / 18.11.05
Durant trois semaines, les émeutes dans les banlieues ont fait la Une de l’actualité. Des milliers de jeunes, issus pour une grande part des couches les plus pauvres de la population, ont crié leur colère et leur désespoir à coup de cocktails Molotov et de caillasses.
Les premières victimes de ces destructions sont les ouvriers. Ce sont leurs voitures qui sont parties en fumée. Ce sont leurs lieux de travail qui ont été fermés, plaçant plusieurs centaines d’entre eux au chômage technique. Un ouvrier interviewé pour le journal de 20h a magistralement résumé la parfaite absurdité de ces actes en ces termes : «Ce matin, j’ai trouvé sur le pare-brise de ma voiture calcinée cette affiche. C’est marqué dessus ‘Nique Sarkozy’. Mais c’est pas Sarkozy qu’on a niqué, c’est moi !»
Même si l’explosion de colère des jeunes des banlieues est tout à fait légitime, la situation sociale qu’elle a créée représente un réel danger pour la classe ouvrière. Comment réagir ? Faut-il se ranger derrière les émeutiers ou derrière l’Etat «républicain» ? Pour la classe ouvrière, il s’agit là d’une fausse alternative car les deux pièges sont à éviter. Le premier serait de voir à travers la révolte désespérée de ces jeunes un exemple de lutte à suivre. Le prolétariat n’a pas à s’engouffrer sur ce chemin auto-destructeur. Mais la «solution» criée partout haut et fort par la bourgeoise est une impasse tout aussi grande.
En mettant à profit la peur que suscitent de tels événements, la classe dominante, avec son gouvernement, son Etat et son appareil répressif, se présente aujourd’hui comme le garant de la sécurité des populations et notamment des quartiers ouvriers.. Mais derrière ses beaux discours qui se veulent «sécurisants», le message qu’elle cherche à faire passer est lourd de menaces pour la classe ouvrière : «Lutter contre l’ordre républicain, c’est-à-dire l’Etat capitaliste, c’est ce comporter en voyou, en racaille».
Incapable de résoudre le problème de fond, la crise économique, la bourgeoisie préfère naturellement le cacher et exploiter à son profit le côté spectaculaire des émeutes : les destructions et les violences… Et là, on peut dire que les journalistes ont su mouiller leur chemise afin d’alimenter au mieux cette propagande de la peur.
Ils sont allés chercher l’information au cœur des cités, livrant par centaines des images de voitures en flammes ou calcinées, multipliant les témoignages de victimes, réalisant des enquêtes sur la haine de ces jeunes pour toute la société.
Les reportages ont fourmillé montrant, dans la nuit, ces bandes de jeunes, casquette vissée sur la tète et recouverte elle-même d’une capuche masquant le visage. C’est en gros plan qu‘on a eu droit aux jets de cocktails Molotov et de cailloux, aux affrontements avec les forces de l’ordre et, de temps en temps, à l’interview d’un des émeutiers exultant en direct sa colère : «On existe, la preuve : les voitures brûlent» (Le Monde du 6.11.05) et aussi «on parle enfin de nous».
La bourgeoisie a ici exploité à merveille la violence désespérée des jeunes banlieusards pour créer un climat de terreur. C’est pour elle une occasion idéale pour justifier le renforcement de son arsenal répressif. La police peut en effet s’octroyer le luxe d’apparaître comme la protectrice des ouvriers, la garante de leur bien-être et de leur sécurité. Le débat entre le PS et l’UMP sur ce point a donné d’ailleurs le «la». Pour la droite, la solution est évidemment de donner plus de moyens aux forces de l’ordre en renforçant les unités d’intervention type CRS. Et pour la gauche c’est la même chose avec un autre enrobage. Le PS a proposé le retour de la police de proximité. Autrement dit, plus de flics dans les quartiers ! C’est bien pour cela que ces deux grands partis bourgeois se sont prononcés en faveur de l’Etat d’urgence.
Toutes ces mesures de renforcement de l’appareil répressif ne pourront mettre fin aux violences dans les banlieues. Au contraire, si elles peuvent être efficaces de façon immédiate et temporaire, à terme, elles ne peuvent qu’alimenter la tension et la haine de ces jeunes envers les forces de l’ordre. Les hommes politiques le savent très bien. En réalité, ce que vise la bourgeoisie avec le renforcement du quadrillage policier des quartiers «sensibles», ce ne sont pas les bandes d’adolescents désœuvrés mais la classe ouvrière. En faisant croire que l’Etat républicain veut protéger les prolétaires contre les actes de vandalisme de leurs enfants ou ceux de leurs voisins, la bourgeoisie se prépare en fait à la répression des luttes ouvrières lorsque celles-ci constitueront une véritable menace pour l’ordre capitaliste. La mise en place de l’Etat d’urgence, par exemple, vise à habituer la société, à banaliser le contrôle permanent, le flicage permanent et les perquisitions légales dans les quartiers ouvriers.
La dimension la plus répugnante de la propagande actuelle est celle qui consiste à désigner les immigrés comme boucs émissaires.
Du fait que les émeutiers sont en partie des enfants issus de l’immigration, les ouvriers immigrés ont été insidieusement accusés de menacer «l’ordre public» et la sécurité des populations puisqu’ils sont incapables de tenir leurs enfants, de leur donner une «bonne éducation» en leur transmettant des valeurs morales. Ce sont ces parents «irresponsables» ou «démissionnaires» qui ont été montrés du doigt comme les vrais coupables. Et la palme du racisme affiché est revenue au ministre délégué à l’emploi, Gérard Larcher, pour qui la polygamie serait «l’une des causes des violences urbaines» (Libération du 17.11.05) !
Mais les forces de gauche ont apporté elles aussi leur petite pierre à l’édifice, mettant en avant, sous couvert d’humanisme, les difficultés de la société française à intégrer des populations de «divers horizons culturels» (pour reprendre leur terminologie). Les deux plus grands sociologues actuels sur la question des banlieues, Didier Lapeyronie et Laurent Mucchilie, qui se positionnent à la gauche radicale de l’échiquier politique, insistent ainsi sur le fait qu’aux yeux des jeunes issus de l’immigration «la promotion par l’école est réservée aux ‘blancs’, les services publics ne sont plus du tout des vecteurs d’intégration […] et les mots de la République […] sont perçus comme les masques d’une société ‘blanche’.» (Libération du 15.11.05). Les prolétaires immigrés auraient donc un problème spécifique qui n’aurait rien à voir avec le reste de la classe ouvrière.
En désignant les travailleurs immigrés comme les vrais responsables des violences urbaines, la bourgeoisie cherche ainsi à monter les ouvriers les uns contre les autres, à créer une division entre français et immigrés. Elle exploite la révolte aveugle des jeunes des banlieues afin de masquer la réalité : la paupérisation croissante de l’ensemble de la classe ouvrière, quelle que soit sa nationalité, ses origines ou sa couleur. Le problème de la misère, du chômage, de l’absence de perspective ne serait pas la conséquence de la crise économique insurmontable du capitalisme mais se résumerait à un problème «d’intégration» ou de «culture» ! En diabolisant ainsi les parents des jeunes émeutiers, la classe dominante justifie par la même occasion des attaques prétendument ciblées sur les «fauteurs de troubles» d’aujourd’hui mais qui, en réalité, toucheront toute la classe ouvrière demain. C’est par exemple le cas de la suppression des allocations pour les familles de «délinquants». Et que dire des mesures d’expulsion immédiate des étrangers pris dans les émeutes ? Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a demandé aux préfets d’expulser «sans délai de notre territoire national» les étrangers condamnés dans le cadre des violences urbaines des treize dernières nuits, «y compris ceux qui ont un titre de séjour» (Libération du 9.11.05). Mais la classe ouvrière ne doit pas se faire d’illusion. Cette mesure ne restera pas une exception réservée aux seuls «petits voyous». Ces expulsions territoriales pour ‘trouble de l’ordre public’, l’Etat républicain n’hésitera pas à les utiliser dans le futur contre l’ensemble de la classe ouvrière lorsque celle-ci développera ses luttes : pour briser une grève et son unité en obligeant les ouvriers qui justement «ont un titre de séjour» à reprendre le travail sous peine de «reconduction aux frontières» n
Pawel / 17.11.05
Les délocalisations sont utilisées à toutes les sauces dans la propagande de la bourgeoisie, à tel point que non seulement elles éclipsent toutes les autres attaques qui s’abattent sur le prolétariat, mais en deviennent même l’explication. Altermondialistes, gauchistes et partis de gauche occupent les avant-postes pour dénoncer «l’ultra-libéralisme»de patrons charognards et d’actionnaires assoiffés de juteux dividendes, qui, au milieu de différentes options possibles pour «un autre monde» choisiraient la politique du pire. Au contraire, dans cet article, nous allons montrer que les délocalisations résultent des lois les plus fondamentales qui régissent le système capitaliste lui-même.
Contrairement aux élucubrations altermondialistes «contre la marchandisation du monde», voilà belle lurette que sous l’égide du capitalisme les rapports marchands régissent l’ensemble des rapports sociaux et humains de la société. Dans la société capitaliste, fournir et vendre une marchandise, constitue, sous peine de se trouver privé de tout moyen de subsistance, le seul moyen d’obtenir une part des biens produits. Pour ceux qui ne possèdent aucun moyen de production, les prolétaires, et se trouvent de ce fait dans l’impossibilité matérielle de produire des marchandises, il ne leur reste plus qu’à proposer sur le marché une marchandise particulière, leur force de travail.
Comme pour toute autre marchandise, la valeur de la force de travail se traduit sur le marché par un prix et en argent : le salaire. La marchandise force de travail ne se distingue en rien des autres marchandises sur le marché, si ce n’est qu’elle est inséparable de son vendeur, le travailleur, et qu’elle ne supporte pas d’attendre trop longtemps l’acheteur, parce qu’elle périra avec son porteur, le travailleur, par manque de vivres.
La force de travail constitue pour l’acheteur capitaliste, le bourgeois, qui la consomme, la source de son profit. Si le capitaliste industriel ne faisait travailler le salarié qu’il a engagé que pendant le temps suffisant à l’ouvrier pour créer le salaire qu’il touche, le patron ne réaliserait aucun bénéfice. Il faut que le salarié travaille en plus de ce temps. Le temps de travail de tout ouvrier se compose, sans qu’il ne s’en rende compte, de deux parties : une partie payée, où l’ouvrier ne fait que restituer la valeur de son salaire, et une partie non payée, où il accomplit du travail gratuit ou du surtravail pour le capitaliste qui s’approprie la totalité de la production.
La condition du prolétaire se résume à l’insécurité de son existence. «Le prolétaire est démuni de tout ; il ne peut pas vivre un seul jour pour soi. La bourgeoisie s’est arrogée le monopole de tous les moyens d’existence au sens le plus large du terme. Ce dont le prolétaire a besoin, il ne peut l’obtenir que de cette bourgeoisie dont le monopole est protégé par le pouvoir d’Etat. Le prolétaire est donc, en droit comme en fait, l’esclave de la bourgeoisie ; elle peut disposer de sa vie et de sa mort. Elle lui offre les moyens de vivre mais seulement en échange d’un «équivalent», en échange de son travail ; elle va jusqu’à lui concéder l’illusion qu’il agit de plein gré, qu’il passe contrat avec elle librement, sans contrainte, en être majeur. Belle liberté, qui ne laisse au prolétaire d’autre choix que de souscrire aux conditions que lui impose la bourgeoisie (…)» (1).
Dans le système capitaliste, la soif d’exploitation du surtravail n’a pas de limites : plus le capitalisme tire du travail non payé des travailleurs, mieux c’est. Extorquer de la plus-value, et l’extorquer sans limites, tel est le but et le rôle de l’achat de la marchandise force de travail par le capitaliste. «Le capitaliste industriel n’en reste pas moins au fond un marchand. Son activité comme capitaliste (…) se réduit à celle qu’exerce un marchand sur le marché. Sa tâche consiste à acheter aussi judicieusement, à aussi bas prix que possible, les matières premières et accessoires, les forces de travail, etc., qui lui sont nécessaires, et à vendre aussi cher que possible les marchandises fabriquées dans sa maison. Dans le domaine de la production, un seul point doit le préoccuper : il lui faut faire en sorte que l’ouvrier fournisse, pour le salaire le plus petit possible, le plus de travail possible, rende le plus de plus-value possible.» (2).
Cette exploitation ne trouve sa limite que dans l’épuisement de l’exploité et dans la capacité de résistance que la classe ouvrière oppose à l’exploiteur. Pour augmenter la partie du temps de travail gratuit, où le prolétaire fournit au capitalisme sa plus-value, le capital dispose de différents moyens : l’allongement de la journée de travail, l’intensification des cadences pendant la durée du travail et l’abaissement des salaires, et même le minimum nécessaire au simple maintien en vie de l’ouvrier.
Comme toute marchandise, la force de travail est soumise à la concurrence et aux aléas du marché capitaliste. «…Quand il y a plus de travailleurs que la bourgeoisie ne juge bon d’en occuper, lorsque par conséquent au terme de la lutte des concurrents, il en reste encore un certain nombre sans travail, ceux-là précisément, devront mourir de faim ; car le bourgeois ne leur donnera probablement pas de travail, s’il ne peut vendre avec profit les produits de leur travail.» (3). La concurrence, «expression la plus parfaite de la guerre de tous contre tous qui fait rage dans la société bourgeoise moderne» où «les travailleurs se font concurrence tout comme les bourgeois se font concurrence» opposant actifs et chômeurs, autochtones et immigrés ou différentes fractions nationales du prolétariat constitue «l’arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat.» (4).
La délocalisation de sites de production des pays industrialisés vers des pays à main-d’œuvre à bon marché constitue une évidente expression des lois capitalistes de la recherche d’un taux de profit maximum. Sous la pression de la concurrence à tout va entre grands pays industrialisés capitalistes pour des marchés de plus en plus limités, les salaires horaires moyens de 18 € en Espagne, 4 € en Pologne et en République Tchèque, 2 € au Brésil et au Mexique, 1 € en Roumanie, 0,7 € en Inde ou en Chine contre 23 € en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, constituent une immanquable aubaine pour le capitalisme, vampire de la force de travail.
Dès le 19e siècle, la bourgeoisie n’a jamais hésité, quand la technique de production le permettait, à démonter, par exemple, les métiers à tisser, pour aller chercher ailleurs, dans une autre région, une main d’œuvre moins chère ou plus docile à l’exploitation.
Même si les délocalisations, ne sont pas pour la classe ouvrière, une nouveauté, mais constituent un phénomène ancien et international, commun à tous les pays, depuis les années 1990, sous l’impulsion de la crise économique qui dure depuis plus de trois décennies, ce phénomène a connu une certaine accélération. Dans maints secteurs où le coût de la main-d’œuvre représente une part importante du coût de revient global de la production, ce transfert des pays industrialisés vers ceux où les coûts de production sont les plus faibles est même « déjà largement réalisé.» (5).
Dans le secteur automobile par exemple il y a longtemps que les grands constructeurs ont eu recours aux délocalisations. Renault produit la R12 depuis 1968 en Roumanie. «Dès les années 1970, Renault, comme d’ailleurs PSA, multiplie les partenariats locaux au Brésil, au Mexique, en Argentine, en Colombie et en Turquie. (…) Après les restructurations des années 80, Renault se lance dans le rachat de Samsung en Corée du Sud et de Dacia en Roumanie, en 1999 .» (6). La bourgeoisie n’a d’ailleurs pas attendu l’effondrement des régimes staliniens et la fin d’une prétendue «économie socialiste» pour que les puissances occidentales investissent et délocalisent dans les pays de l’ex-bloc de l’Est.
Si tous les secteurs de la production capitaliste sont touchés par les délocalisations, toute la production n’est pas destinée à être délocalisée comme le laisse entendre la propagande de la bourgeoisie. «Les secteurs de l’industrie concernés par les délocalisations sont nombreux : cuir, textile, habillement, métallurgie, électroménager, automobile, électronique… Egalement touché le secteur tertiaire : centres téléphoniques, informatique, comptabilité… A vrai dire, toute production de masse et tout service répétitif sont susceptibles d’être délocalisés dans des territoires où le coût de la main d’œuvre est nettement moindre.» (7). La baisse drastique des prix des transports accomplie dans les années 1990 (baisse de 45% du coût du fret maritime et de 35% de celui du fret aérien entre 1985-93) a rendu encore plus infime l’inconvénient de l’éloignement des lieux de production de nombre de marchandises du marché où elles seront consommées.
L’exploitation à bas prix de la force de travail intellectuelle high-tech, trop chère dans les pays occidentaux, est frénétiquement recherchée, tout en s’épargnant les frais de sa formation, assurée sur place. En Chine, organismes publics occidentaux et entreprises privées sont de plus en plus nombreux «à créer sur place, telle France Télécom à Canton en juin 2004, des centres de recherche afin de bénéficier du fantastique vivier de scientifiques à bas prix qu’offrent les laboratoires chinois.» (9). L’Inde est aussi devenue en quelques années un pays de destination pour la conception de logiciels.
D’autre part, les délocalisations sont largement mises à profit pour réduire les coûts non productifs des grosses entreprises (gestion informatisée, exploitation de réseaux et maintenance, gestion des salaires, services financiers, service clientèle, gestion des commandes, centres d’appels téléphoniques), jusqu’à 40 à 60%. A tel point que «tout ce qui peut être fait à distance et transmis par téléphone ou satellite est bon à délocaliser.» C’est ainsi que l’Inde «tend à devenir l’arrière-boutique des entreprises américaines et britanniques.» (5).
Dans la compétition à mort que se livrent les nations, les Etats des pays développés mettent explicitement un coup de frein au départ à l’étranger de certaines activités. Posséder sur le territoire certaines industries garantes d’une puissance militaire capable de rivaliser avec les nations du même ordre constitue une nécessité stratégique et une question de survie dans l’arène impérialiste. Plus généralement, sur le plan économique, conserver sur son sol les productions centrales des différents secteurs-clés qui font la force de tel capital national face à la concurrence est tout aussi indispensable. Dans l’automobile, «Sous la pression de la concurrence qui oblige à produire à des coûts toujours plus bas se dessine un mouvement de délocalisation de la production des petites voitures destinées au marché français dans des pays à faible coût de main-d’œuvre, tandis que l’on garde dans l’Hexagone la production de véhicules haut de gamme dans des usines très automatisées. (…)» (6). Idem dans le textile où «aujourd’hui seuls les textiles incorporant technologie et savoir-faire sont encore fabriqués dans l’Hexagone.» (6).
Le nombre des pays bénéficiaires des délocalisations est réduit : « l’Inde, le Maghreb, la Turquie, les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) et l’Asie (notamment la Chine).»(7). Si chaque capital national possède sa terre d’élection, chacune répond à une même série de critères impératifs. Ces pays doivent non seulement posséder une certaine stabilité intérieure, ce qui est le cas d’un nombre toujours plus réduit de pays, tant bourgeonnent à la surface de la planète les zones entières livrées aux ravages de la guerre. Mais ils doivent également avoir une infrastructure adaptée et disposer d’une force de travail, rompue à l’exploitation capitaliste, voire relativement formée. La plupart des pays-cibles, ont connu un passé industriel (pays de l’Est) ou un semblant d’industrialisation. A contrario, les pays de l’Afrique subsaharienne, candidats à recevoir des délocalisations, n’en ont pas vu la couleur.
La définition même des délocalisations comme «le déplacement vers l’étranger d’une activité économique existante [par exemple] en France dont la production est ensuite importée en France» (8) nous livre une partie du secret des chiffres mirifiques alignés par la bourgeoisie au sujet des prétendus miracles chinois ou hindou. A prendre la totalité de la production mondiale, les délocalisations forment une opération blanche. S’il y a bien création d’un pôle industriel qui n’existait pas avant, en aucun cas il n’y a développement ou nouvel essor de la production capitaliste puisque la création d’une activité inexistante auparavant dans tel pays d’accueil a au contraire pour corollaire direct la désindustrialisation et la stagnation des économies les plus avancées.
Pendant des décennies, ces pays ne sont pas parvenus à réaliser les investissements pour l’acquisition massive, d’une technologie moderne, condition indispensable pour soutenir la concurrence des pays plus développés et à accéder à une industrialisation digne de ce nom, même avec une main d’œuvre à très bas coût. Leur sous-développement, et le maintien dans cet état sont même actuellement une des conditions de l’intérêt que trouve le capitalisme à l’exploitation de la classe ouvrière sur place.
L’absence de perspective d’amélioration des conditions de vie du prolétariat des pays destinataires des délocalisations ainsi que le développement du chômage dans les pays occidentaux, vers lesquels se dirige le gros de la production délocalisée, ne peuvent pas contribuer à l’expansion du marché mondial, mais à l’aggravation de la crise de surproduction.
Les délocalisations ne constituent pas par elles-mêmes la cause du chômage et de la baisse du niveau de vie du prolétariat. Elles ne sont que l’une des formes que prennent les attaques qu’il subit, mais toutes possèdent la même racine : les lois économiques du système capitaliste qui s’imposent à chaque nation et à chaque bourgeois et qui plongent le monde capitaliste dans une crise de surproduction sans issue.
Pour engranger la plus-value produite par la classe ouvrière et enfermée dans les marchandises fabriquées, il faut encore que le capitaliste vende celles-ci sur le marché.
Les crises capitalistes de surproduction, fléau du système capitaliste, trouvent toujours leur origine dans la sous consommation des masses à laquelle est contrainte la classe ouvrière par le système capitaliste d’exploitation du travail salarié qui diminue constamment la part de la production sociale qui revient au prolétariat. Le capitalisme doit trouver une part de ses acheteurs solvables en dehors de ceux qui se trouvent soumis au rapport travail-capital.
Auparavant, l’existence sur le marché intérieur, de larges secteurs de production précapitalistes (artisanale et surtout agricole) relativement prospères, formaient le sol nourricier indispensable à la croissance capitaliste. Au plan mondial, le vaste marché extra-capitaliste des pays coloniaux en cours de conquête, permettait de déverser le trop plein des marchandises produites dans les pays industrialisés. Depuis qu’au début du 20e siècle, le capitalisme a soumis l’ensemble de la planète à ses rapports économiques, il ne dispose plus des conditions historiques qui lui avaient permis de faire face à ses contradictions.
Il entre dès lors dans sa phase de déclin irréversible qui condamne l’humanité aux guerres, aux convulsions des crises et à la misère généralisée, faisant peser la menace de sa destruction pure et simplen
Scott
(1) Engels, La situation laborieuse en Angleterre, (1845) Editions sociales p.119.
(2) K. Kautsky, Le programme socialiste, (1892), chapitre «Le prolétariat».
(3) Engels, Ibidem p.121.
(4) Engels, Ibid. p119.
(5) Novethics.fr. 10 janvier 2001.
(6) L’Expansion 27 janvier 2004.
(7) Vie publique.fr.12 janvier 2004.
(8) Le Monde.fr. 27 juin 2004.
Après les mauvais coups portés à la classe ouvrière par l’adoption du “pacte de solidarité entre les générations”, c’est dans l’euphorie, que le premier conseil des ministres de janvier 2006 a fait savoir qu’il poursuivait la “remise en ordre” de l’économie belge, en d’autres mots qu’il n’en avait pas fini avec les attaques concernant les conditions de vie des travailleurs. A présent, la coalition libérale/socialiste s’attaque aux salaires des travailleurs. C’est tout opportunément qu’arrive le rapport de la Banque Nationale mi-février. Il réitère la proposition d’un “pacte pour la compétitivité” et la réduction des charges patronales. “Mobilisation générale au nom de la compétitivité” titre Le Soir du 16 février. Le gouverneur de la Banque nationale, la FEB et le gouvernement avaient déjà l’intention de débattre du coût salarial avant la Noël 2005. Mais les syndicats se voyaient mal en train de “négocier” une nouvelle modération salariale pendant qu’ils menaient les dernières actions visant à épuiser la combativité contre le pacte de solidarité (lire Internationalisme n° 323).
On sait donc à quoi il faut s’attendre d’autant plus que socialistes et syndicats sont au premier rang pour reconnaître un «dérapage salarial». Ainsi, le socialiste Frank Vandenbroucke, ancien ministre fédéral de l’emploi et un des architectes du «pacte de solidarité», déclare que les salaires belges sont trop élevés et qu’il faudrait mener une politique de modération salariale à longueur d’années. Il confirme plus loin ce qu’avait déjà avoué le nouveau président des socialistes flamands, Vande Lanotte: «On a choisi une méthode très douce. Mais ce n’est pas le point final des réformes; Le travail doit encore commencer…» (De Morgen, 21.01.06). Le président du PS wallon Di Rupo déclarait quant à lui dès août 2005: «Nous ne pouvons pas nous permettre des écarts grandissants en matière de coûts du travail avec nos pays voisins». Les sociaux-chrétiens par la voix de Milquet montrent leur sens des responsabilités: «Il y a un problème de compétitivité». (chaîne télévisée RTL, 13.01.06). Les syndicats vont dans le même sens: «On ne nie pas l’existence d’un déficit de compétitivité, mais pas touche au salaires minimaux» (FGTB), (merci pour les autres). Ils ajoutent: «On n’a pas le choix. La loi nous impose de saisir ce problème à bras-le corps. Entre partenaires sociaux, on doit tenter de partager une analyse commune» (CSC) (Le Soir, 08.01.06). Ce ne sont donc pas des propos gratuits proférés par n’importe qui. De la gauche à la droite, syndicats compris, il y a une belle unanimité au sein de la bourgeoisie: le salarié belge coûte trop cher !
Bien sûr, tout le monde déclare, du premier ministre Verhofstadt à Di Rupo ou aux syndicats, qu’on ne touchera pas à l’index. Et le premier ministre rend hommage à «l’esprit constructif des partenaires sociaux qui parviendront à un accord sur la compétitivité des entreprises» (Le Soir, 28-29.01.06). Ces déclarations font partie de la méthode douce si chère à nos socialistes du nord et du sud: «On peut garder l’index, mais il restera bien peu pour les augmentations» (Vandenbroucke dans De Morgen, 21.01.06). En réalité, gouvernement et «partenaires sociaux» évitent d’attaquer de front l’index qu’on garde comme une sorte de symbole mais on le vide de toute substance par le biais d’accords «all-in» sectoriels qui règlent déjà la modération salariale dans la construction, les constructions métalliques, l’alimentation, le nettoyage, les garages les électriciens et le bois, au total un salarié sur cinq en Belgique, et qui seront généralisés à l’ensemble des salariés. Le all-in consiste à négocier un pot commun combinant augmentation de salaire et indexation. Si la hausse dépasse l’inflation prévue, on rogne les augmentations. Par ce procédé la bourgeoisie vise, sans en avoir l’air, à baisser les salaires. Car même avec ce système d’index que «le monde nous envie» et malgré les «dérapages salariaux» dénoncés par la droite et la gauche, le pouvoir d’achat des travailleurs et des allocataires sociaux en Belgique s’érode lentement mais sûrement. D’après une étude du CRIOC, ces dix dernières années le pouvoir d’achat des fonctionnaires a diminué de 2,28%, celui des salariés, 2,08%, et celui des «ménages défavorisés» de 3,2%.
L’argumentation des Verhofstadt, Di Rupo, Vande Lanotte ou des partenaires sociaux en direction de la classe ouvrière est identique: c’est un appel à l’esprit de sacrifice pour le bien commun, à la paix sociale, à l’esprit positif: la «modération salariale» est vitale pour le maintien de la compétitivité qui elle-même permet de maintenir le niveau de vie, de garantir l’emploi contre les délocalisations, de sauver l’Etat social. Ces arguments hypocrites ne cherchent qu’à mystifier les travailleurs:
- Avec un cynisme consommé, la bourgeoisie prétend garantir le niveau de vie … en baissant les salaires et en attaquant les retraites … en favorisant les restructurations destructrices d’emploi (ARCELOR, Ford, Belgacom, INBEV …), en faisant appel à une main d’œuvre bon marché au noir ou légale grâce au «grand marché européen de l’emploi»;
- Elle n’hésite pas à mentir pour faire passer son message. Si on se penche sur les chiffres officiels des coûts salariaux dans l’industrie belge (la Banque Nationale), on constate que la Belgique se situe à la 12ème place, juste devant l’Espagne et le Portugal et loin derrière la Grande-Bretagne, l’Allemagne aux coûts salariaux de 30 à 40% plus élevés (Banque Nationale, L’industrie en Belgique, p.27);
- Il en va de même avec le chantage aux délocalisations et aux fermetures d’entreprises. Même dans les sociétés très «compétitives», comme Daimler en Allemagne ou VW et INBEV en Belgique, la bourgeoisie n’hésite pas à utiliser ces types de chantage pour exiger le sacrifice des «avan-tages», pour réduire ses coûts de production (Interna-tionalisme n° 310).
Les ouvriers en Belgique doivent savoir que ce discours, avec quasiment les mêmes chiffres et arguments, est servi aux ouvriers en Allemagne, Pays-Bas ou en France par leur bourgeoisie respective. Cette politique entraîne donc l’ensemble de la classe ouvrière dans une spirale infernale de baisses des salaires, de fermetures, de réduction des allocations sociales dans l’ensemble des pays industrialisés.
Le battage sur «le sens de la responsabilité des travail-leurs» vise avant tout à cacher les vraies raisons de la crise et de l’austérité: dans une situation de saturation des marchés, de concurrence exacerbée entre capitaux nationaux, d’impasse croissante d’un système aux abois, «le salarié ne peut que coûter trop cher»! De fait, la bourgeoisie n’a plus d’autres issues que l’agression généralisée contre les conditions de vie de la classe ouvrière, l’imposition d’une misère de plus en plus noire et la fuite éperdue dans la barbarie guerrière. Dès lors, les campagnes médiatiques sur les menaces contre la compétitivité et les délocalisations ne visent qu’à faire pression sur les salaires, à entraîner la classe ouvrière derrière la défense du capital national, à cacher les vraies raisons de la crise économique mondiale, à désarmer les ouvriers dans leur résistance aux attaques contre leurs conditions de vie.
Et si la gauche et les syndicats sont à la pointe de cette campagne et défendent avec ferveur la nécessité de ces mesures, s’ils se postent aux premiers rangs pour sauver l’économie nationale, c’est tout simplement parce qu’ils sont de fervents défenseurs du système capitaliste et de son Etat «démocratique». Les Di Rupo, Vande Lanotte et consort ont beau dire que, sans leur présence au gouvernement, la dégringolade sociale serait plus grave. Il faut être aveugle pour ne pas voir le rôle central que les PS/SP jouent dans l’élaboration des plans d’austérité qui nous frappent depuis plus de 15 ans, ni leurs incessants efforts pour nous faire croire qu’il n’y a pas d’autres voies que la compétitivité des entreprises, la modération salariale, les pactes de solidarité avec la bourgeoisie, pendant qu’ils se révèlent être les plus zélés défenseurs du capital national et de l’Etat bourgeois. Comment croire les principaux artisans de cette lente mais sûre dégringolade sociale quand ils prétendent lutter contre la misère alors qu’ils ont pleinement participé à son aggravation? Quant aux syndicats, ils constituent l’autre pièce maîtresse dans le dispositif de la bourgeoisie. Ils participent pleinement à la tactique de la méthode douce des réformes, après avoir encadré la colère, l’inquiétude sur l’avenir et le mécontentement de la classe ouvrière. Les déclarations de guerre tonitruantes des leaders syndicaux ont été remises aux vestiaires. Et leurs derniers agissements, l’entérinement des principes du «pacte de compétitivité», ne laissent aucun doute sur leurs intentions.
Le dernier trimestre de 2005 a été marqué en Belgique par un début de reprise de la combativité, comme elle s’est déjà manifestée dans la plupart des pays industriels. Dans les mouvements sociaux de l’an passé, une nouvelle génération de prolétaires s’est manifestée en Belgique également que les syndicats s’empressent d’encadrer. De ce point de vue, l’accroissement significatif de la syndicalisation de jeunes travailleurs que les médias ont mis en évidence ces dernières semaines, révèle des tendances contradictoires. D’une part, elle exprime l’inquiétude croissante par rapport au futur qui s’empare de larges couches de jeunes travailleurs et leur volonté de ne pas se laisser exploiter sans lutter, de l’autre, elle illustre les illusions encore fortes en la gauche et les syndicats, liées au regain de crédibilité de ceux-ci pendant les années ’90, et donc une conscience encore fort basse de ces éléments par rapport aux armes et aux perspectives de leur combat. Mais, inévitablement, sous les coups de boutoir de la crise et des attaques de la bourgeoisie, face aux magouilles syndicales, les aspirations de cette nouvelle génération de prolétaires entreront en contradiction violente avec la pratique et la nature des syndicats. De ces chocs naîtra petit à petit la prise de conscience que seules les luttes que les ouvriers prennent eux-mêmes en mains peuvent les mener sur le chemin de la victoire contre l’exploitation.
J&J / 26.02.06
Ce qu’il est convenu maintenant d’appeler l’affaire “des caricatures de Mahomet” a envahi l’espace médiatique bourgeois. Chaque jour de nouvelles manifestations pro-islamistes éclatent dans le monde. La simple publication de dessins montrant un Mahomet belliqueux a donné immédiatement lieu à une empoignade généralisée entre les Etats impérialistes, non seulement dans le monde musulman, mais également à l’échelle de la planète. Ces événements sont en réalité une dramatique illustration du niveau de tension existant entre les différentes puissances capitalistes.
Le 30 septembre dernier, le quotidien danois Jyllands-Posten a publié douze caricatures représentant le prophète Mahomet affublé de bombes, mèches de dynamites et autres ustensiles terroristes. Ces dessins seront repris dans les semaines suivantes par de nombreux journaux, tel France-Soir. La suite, nous la connaissons. Des manifestations, parfois ultra violentes, éclatent à travers l’ensemble des pays dits musulmans. En Afghanistan, certains affrontements se traduisent même par des morts et des blessés graves. Comment quelques caricatures ont-elles pu engendrer une telle déflagration de haine ? Comment et pourquoi de simples dessins d’un journal danois se sont-ils retrouvés au cœur d’une tempête internationale ?
Pourtant au début d’octobre 2005, cette affaire n’avait encore que des répercussions nationales au Danemark. C’est alors que onze ambassadeurs de pays musulmans vont demander un entretien avec Fagh Rasmussen, premier ministre du Danemark et proche du journal Jyllands-Posten. Celui-ci refusant de les rencontrer, une délégation de représentants des associations musulmanes au Danemark va faire une tournée dans de nombreuses capitales du monde musulman, officiellement pour sensibiliser l’opinion publique sur cette affaire. Le résultat ne s’est alors pas fait attendre. Des manifestations commencent à éclater au Pakistan. A partir du mois de janvier, les manifestations vont gagner l’ensemble du «monde musulman» et notamment le Moyen-Orient. Ces manifestations prennent rapidement une ampleur et une violence anti-occidentale qui ne peuvent que surprendre au regard de la banalité apparente que peuvent représenter quelques caricatures journalistiques de Mahomet. Cependant, pour comprendre, il est nécessaire de se souvenir que, depuis la Seconde Guerre mondiale, cette région du monde et plus encore le Moyen-Orient n’ont jamais cessé de connaître un enfoncement dans la guerre et la barbarie. Depuis la fin des années 1980, les tensions deviennent de plus en plus explosives et incontrôlables. Ainsi, la déstabilisation irréversible du monde musulman en Afghanistan, en Irak, au Liban, en Palestine, souvent sous l’effet direct de la fuite en avant militaire et guerrière des grandes puissances impérialistes (au premier rang d’entres elles les Etats-Unis) se traduit aujourd’hui inévitablement par une montée du radicalisme religieux le plus archaïque au sein des populations complètement désorientées de ces régions. L’impasse totale dans laquelle se trouvent ces pays ne peut produire qu’un phénomène de montée en puissance des fractions les plus rétrogrades de la bourgeoisie. Tel est le sens, par exemple, de l’arrivée au pouvoir en Palestine du Hamas, mouvement politique radical, adepte jusqu’à ce jour du fanatisme anti-israélien le plus caricatural. C’est la même réalité du fondamentalisme le plus rétrograde qui explique la présence au pouvoir en Iran du parti ultraconservateur de Mahmoud Ahmadinejad. Les tensions entre chaque puissance de cette région et de celles-ci envers les Etats-Unis s’étalent chaque jour un peu plus. Il est bien évident que dans cette situation de montée des archaïsmes et du chacun pour soi, la bourgeoisie et les différentes cliques armées de cette partie du monde ne pouvaient que se saisir de cette opportunité, offerte par la publication de ces fameuses caricatures, afin de renforcer leurs positions sur place et de participer au mieux de leurs intérêts à la foire d’empoigne généralisée impérialiste au niveau mondial. Derrière ces manifestations apparemment spontanées se trouvent en réalité le bras armé des cliques bourgeoises, locales ou étatiques. Après des attaques d’ambassades danoise ou française, la Libye décide de fermer son ambassade à Copenhague. L’ambassadeur du Danemark au Koweït est convoqué. Les gouvernements Syriens et Irakiens se déclarent publiquement particulièrement choqués. Tout cela n’a rien plus à voir avec la publication de quelques dessins dans la presse bourgeoise occidentale et Jordanienne. Ces caricatures sont en réalité devenues des armes de guerre aux mains des classes bourgeoises dans le monde musulman, répondant ainsi à la politique impérialiste toujours plus agressive de la part des Etats-Unis, de la France, de l’Allemagne ou de l’Angleterre notamment. Comment, par exemple, ne pas faire le lien entre cette utilisation de quelques dessins avec la montée des menaces envers l’Iran à propos de son programme nucléaire de la part de la France ou des Etats-Unis ? La manipulation, à des fins de politique impérialiste, par les différentes bourgeoisies, de populations de plus en plus réduites à la misère, subissant en permanence la guerre, est alors un cynique jeu d’enfant. Ces manifestations violentes de masses croissantes de désespérées ne surgissent donc pas si «spontanément» ou si «naturellement». Elles sont le produit des politiques de guerre, de haine, et d’embrigadement idéologique nationaliste de toutes les bourgeoisies aux quatre coins de la planète.
Alors que les Etats-Unis se font depuis les attentats du 11 septembre 2001, les champions de la défense des valeurs de l’occident, les pourfendeurs du fanatisme religieux musul-man et de la lutte contre le mal qu’il est censé incarner, nous assistons à propos des caricatures de Mahomet à une très surprenante compréhension de l’administration Bush face aux réactions en Iran et ailleurs. Pourquoi ? Bien entendu, tout ceci n’a rien à voir avec la défense du droit de chacun à choisir librement sa religion comme ils peuvent le prétendre. La réalité est beaucoup plus cynique. Les Etats-Unis sont bien trop satisfaits de voir des pays impérialistes concurrentiels tels que la France embourbés à leur tour dans une situation d’affrontement politique avec plusieurs états du Moyen-Orient et du monde arabe. Dans ce monde pourri, en guerre perpétuelle, de tous contre tous, chaque Etat capitaliste ne peut que se réjouir de voir des concurrents tomber dans une chausse trappe.
Et la perfidie des fractions bourgeoises et leur volonté d’utiliser tous les aspects de la vie du capitalisme pourrissant sont encore plus criantes quand on regarde le positionnement du Hamas dans cette affaire. Le Hamas, parti radical religieux s’il en est, adepte jusqu’à maintenant de la lutte armée et du terrorisme, propose tout simplement ses bons offices en tant que médiateur dans cette affaire ! Le chef du bureau politique du mouvement palestinien Hamas, Khalel Mechaal déclare en effet à ce propos : »le mouvement est disposé à jouer un rôle pour apaiser la situation entre le monde islamique et les pays occidentaux à condition que ces pays s’engagent à mettre fin aux atteintes aux sentiments des musulmans.» (Le Monde du 9 février 2006). Afin de se faire un peu plus reconnaître sur le plan international, le Hamas est ainsi prêt à rentrer momentanément ses griffes.
Au regard de cette véritable foire d’empoigne, où chaque nation et clique bourgeoise attise la haine, toute la propagande des ‘grandes démocraties’ sur la liberté de la presse et le respect des religions apparaît ainsi pour ce qu’elle est : une vaste fumisterie.
The Independant, journal anglais cité par le Courrier International, résume très bien la campagne idéologique bourgeoise : «Il ne fait aucun doute que les journaux devraient avoir le droit de publier des dessins que certaines personnes estiment offensants». Voilà ici mis en scène le sacro saint droit de liberté d’expression, dont toute une partie de la bourgeoisie nous rabat les oreilles aujourd’hui. D’un autre côté, affirme immédiatement le même journal, «dans une situation aussi complexe, il est facile de se réfugier dans de banales déclarations sur les droits de la presse libre. Le plus difficile n’est pas de trancher entre le vrai et le faux, mais de prendre une décision qui tienne compte des droits des uns et des autres. Il y a le droit à l’expression libre de toute censure. Mais il y a aussi le droit pour de nombreux musulmans de vivre dans une société plurielle et laïque sans se sentir oppressés, menacés, raillés. Elevé un droit au dessus des autres est le masque du fanatisme.» Le piège idéologique, développé par la démocratie bourgeoise contre la classe ouvrière, est ici clairement exposé. Elle se doit de choisir entre ce qui serait un droit, la liberté d’expression, et un devoir moral, le respect des croyances d’autrui. En tout état de cause, le prolétariat est appelé à faire preuve de modération et de compréhension dans cette affaire pour le plus grand bénéfice de… ses maîtres bourgeois ! Voici ce que pensait Lénine dans les thèses sur la démocratie au premier congrès de l’IC1 : »La liberté de la presse est également une grande devise de la ‘démocratie pure’. Encore une fois, les ouvriers savent que les socialistes de tous les pays ont reconnus des millions de fois que cette liberté est un mensonge, tant que les meilleures imprimeries et les plus gros stocks de papiers sont accaparés par les capitalistes, tant que subsiste le pouvoir du capital avec d’autant plus de clarté, de netteté et de cynisme que le régime démocratique et républicain est développé comme par exemple en Amérique.» Et encore, Lénine et les communistes de son époque ne connaissaient pas les moyens de matraquage idéologiques d’aujourd’hui, que sont la radio et la télévision.
Quant à l’autre choix, celui du respect des croyances de chacun, il suffit de citer une phrase de Marx pour savoir ce que les communistes en pensent : «La religion est l’opium du peuple.» Quelle que soit cette religion, la croyance comme toute forme de mysticisme est un poison idéologique que l’on distille dans la tête des ouvriers. C’est un des nombreux pare-feu que possède la classe bourgeoise contre la prise de conscience du prolétariat.
La liberté de la presse n’est donc rien d’autre que la liberté pour la bourgeoisie d’enfoncer son idéologie dans le crâne des ouvriers ! Et le respect des religions est le respect de la classe dominante pour tout ce qui mystifie le prolétariat !
Il est évident que cette prolifération de manifestation et de violence à partir de quelques dessins publiés dans la presse bourgeoise ne peut laisser la classe ouvrière indifférente. Il est vital que la classe ouvrière ne se laisse pas impressionner par cette levée massive d’agitations anti-occidentale dans le monde musulman. Tout cela ne fait que traduire l’accélération du chaos dans la société capitaliste et rendre plus urgent le développement de la lutte de classe. La réponse du prolétariat ne se trouve pas dans le faux choix proposé par la bourgeoisie. A l’irrationalité grandissante du monde capitaliste, le prolétariat doit opposer la rationalité de la lutte de classe, du développement de sa conscience et du communisme.
Tino /20.02.2006
(1) Internationale Communiste, troisième Internationale.
Le 23 décembre, dans l’entreprise automobile SEAT de Barcelone, les ouvriers des équipes du matin et de l’après-midi se sont spontanément mises en grève, en solidarité avec les 660 camarades à qui la direction avait adressé le jour même une lettre de licenciement.
C’était le début de la riposte à une attaque criminelle contre leurs conditions de vie. Une attaque parfaitement préméditée et traîtreusement portée par le triangle infernal constitué par le patronat, la Généralité 1 et les syndicats. Une attaque qui va bien au-delà des 660 licenciements, puisqu’à ces derniers s’ajoutent les licenciements disciplinaires des ouvriers qui avaient participé aux actions de début décembre, des licenciements masqués sous couvert de 296 démissions «volontaires», les plans d’intensification de l’exploitation visant à augmenter la production et au moyen desquels on faisait payer aux travailleurs leurs «heures dues»… En définitive, c’est une attaque brutale qui ouvre la porte à de nouvelles attaques. Ce n’est pas gratuitement que le président de la compagnie a annoncé avec arrogance et de façon provocante que «les mesures contenues dans l’accord ne résorbent pas tout l’excédent de personnel».
Comme les camarades de SEAT et tous les travailleurs, nous devons lutter ; mais pour pouvoir lutter avec force, nous devons tirer au plus vite les leçons de la stratégie de manipulation et de démobilisation que le patronat, les gouvernants et les syndicats ont mise en place contre les travailleurs.
Depuis l’annonce, à la mi-août, par l’entreprise de la «nécessité» de mener à bien une réduction de personnel, «échangeable» éventuellement contre une baisse des salaires de 10%, les dirigeants de l’entreprise, ainsi que ceux qui se prétendent «représentants» des ouvriers, c’est-à-dire les syndicats et le gouvernement de «gauche» de la Généralité, se sont partagé les rôles pour empêcher qu’une lutte ouvrière réelle puisse bloquer l’application du plan.
Pendant plus de deux mois, depuis août jusqu’au début de décembre, les représentants syndicaux se sont consacrés à tenter d’anesthésier l’inquiétude qui se propageait parmi les travailleurs face à la menace de licenciements, en disant que ceux-ci ne seraient pas justifiés puisque «l’entreprise était bénéficiaire», la crise de SEAT serait «conjoncturelle» ou conséquente à une «mauvaise politique commerciale». Avec de tels mensonges - que nous avons dénoncés dans notre tract «SEAT : Sauver l’entreprise signifie des licenciements et des contrats bidon. La seule riposte est la lutte ouvrière» - ils faisaient baisser la garde des travailleurs, leur faisant croire que ce n’était qu’une bravade du patronat insatiable, à laquelle les études économiques des syndicats ou les pressions du gouvernement «progressiste» et de «gauche» de la Généralité, finiraient par mettre bon ordre. Ce même patronat a participé à cette mystification, jouant à cache-cache pendant des semaines jusqu’au 7 novembre où il a annoncé la ERE (Procédure de Régulation de l’Emploi) pour 1346 travailleurs.
Les syndicats avaient prévu ce jour-là une grève partielle, que les travailleurs ont débordée par des manifestations qui, dans la Zone Franche et à Martorell 2, ont coupé les routes. Face à une telle situation, la Plate-forme Unitaire (à laquelle participent l’UGT, les CCOO, et la CGT) 3 appellent à une grève d’une journée, le 10 novembre, et à une manifestation pour «exiger» que la Généralité «s’implique dans le conflit en faveur des travailleurs» (!). Les trois syndicats veulent par cette ‘action’ «confier notre sort à nos bourreaux, aux maîtres de la bonne parole et du coup de poignard dans le dos. L’État n’est pas le représentant du peuple mais le défenseur inconditionnel des intérêts du capital national. Toutes les autorités –du président du gouvernement au moindre maire- sont là pour veiller à la défense de celui-ci».
Après cette mascarade, les trois syndicats se sont débarrassés du problème et n’ont plus appelé à la moindre action ! Jusqu’au 1er décembre ! Soit trois semaines pendant lesquelles les travailleurs ont été maintenus dans la passivité et l’attente, abrutis par d’interminables ‘négociations’, puis par la ‘médiation’ de Monsieur Rané, conseiller au Travail [à la Généralité]. Comme nous le dénonçons dans le tract, «cette tactique des “pressions” et des “pétitions” dupe les ouvriers et les rend passifs».
La Plate-forme Unitaire des trois syndicats s’engagea à «revenir à la charge» après la semaine des «congés» (du 5 au 10 décembre). Mais ce n’était qu’un mensonge de plus ! Prétextant des limites légales imposées par le ERE, les pressions de la Généralité qui faisait planer la menace d’un «arbitrage»,… ils ont «oublié» les mobilisations et, le 15 décembre, les CCOO et l’UGT (la CGT s’étant retirée le 13) ont signé l’accord pour les 660 licenciements.
Mais le pire était à venir : elles ont gardé le silence pendant toute une semaine sur l’identité des victimes, gardant pour le dernier jour précédant les vacances le «gros» des lettres de licenciements, et comble du cynisme et de l’humiliation, ils ont traité les travailleurs concernés de fainéants et de criminels. Cette manœuvre vile et lâche les démasque (ne disaient-ils pas avoir signé le «meilleur accord possible» ?) et démontre également qu’ils ont peur des tavailleurs, car s’ils s’étaient sentis sûrs d’eux, ils auraient tout de suite annoncé les licenciements, et n’auraient pas multiplié les agents de sécurité privés qui gardent de près les sièges de l’UGT et des CCOO.
La CGT joue le rôle du «bon syndicat» qui est proche des travailleurs. Il est certain que 145 de ses adhérents font partie des licenciés. Mais la souffrance de ces camarades et la solidarité avec eux ne peuvent cacher que la CGT n’a pas été une alternative à l’UGT-CCOO, et que, bien au contraire, elle n’a rien à leur envier. Pourquoi a-t-elle participé à la mascarade des «négociations» et de «lutte» de la Plate-forme Unitaire qu’elle n’a quitté qu’à la date tardive du 13 décembre ? Pourquoi, lorsque l’UGT et les CCOO ont signé, l’unique «mobilisation» à laquelle elle a appelé fut un rassemblement en dehors de l’usine, dont très peu d’ouvriers furent informés et à laquelle se rendirent 200 personnes seulement ? Pourquoi le matin du 23, avant les grèves spontanées, «la CGT a-t-elle décidé de limiter la protestation à quelques heures seulement» (Résumé du site Internet Kaosenlared, 24-12-05) alors que c’était le moment de foncer et qu’il y avait des forces comme le démontra l’équipe de l’après-midi qui se réunit en assemblée et décida de se mettre en grève pour la journée entière. Pourquoi toute alternative de sa part se réduisait-elle à «réviser au cas par cas chacun des licenciements et si nécessaire de faire un recours en justice» ?
Jusqu’au 23, les travailleurs ont été victimes d’une démo-bilisation, d’une stratégie pour empêcher toute riposte. Les syndicats ne se jouent pas de nous seulement en signant les licenciements ; ils se jouent de nous auparavant lorsqu’ils organisent leurs «Plans de Lutte». Leur action contre les ouvriers se concrétise en trois facettes intimement liées :
- leurs pactes et accords avec le patronat et le gouvernement ;
- leurs plans de «lutte» qui sont en réalité des stratégies contre la lutte ;
- leur défense inconditionnelle de l’intérêt de l’entreprise et de l’économie nationale qu’ils prétendent faire coïncider avec celui des travailleurs alors qu’ils sont diamétralement opposés.
En cela, la principale leçon de la lutte de SEAT que les ouvriers eux-mêmes commencent à tirer dans la pratique avec les grèves spontanées et les assemblées du 23, est qu’on ne peut pas confier la lutte aux syndicats.
Le 23, les licenciés, au lieu de rentrer chez eux ruminer de façon solitaire l’angoissante perspective du chômage, se sont tournés vers leurs camarades, et ceux-ci, au lieu de se laisser aller à la consolation du «ce n’est pas à moi que ça arrive», ou derrière la réponse individualiste du «chacun se débrouille comme il peut», ont manifesté la solidarité de la lutte. Ce terrain de la solidarité, de la riposte commune des licenciés et de ceux qui conservent encore leur emploi, des chômeurs et des actifs, des précaires et des contrats à durée «indéterminée», c’ est la base d’une réponse effective aux plans inhumains des capitalistes.
L’année 2006 commence avec le drame des 660 licenciés de SEAT, mais qui peut croire que ce seront les derniers ? Nous savons tous que non. Nous savons que le coup de poignard des licenciements, que le crime des accidents de travail, que l’angoisse de ne pouvoir payer un logement décent, que les menaces sur les retraites, que la «réforme» du travail concoctée par le trio infernal gouvernement-patronat-syndicats, seront la source de nouvelles souffrances. Que dans le secteur de l’automobile, comme dans tous les pays, les attaques contre les conditions de vie des ouvriers vont se poursuivre ; que les horreurs de la guerre, la faim, la barbarie qui accompagnent le capitalisme, comme la faux accompagne la mort, vont continuer.
C’est pourquoi il faut se lancer dans la lutte. Mais pour que la lutte soit efficace et puissante, le développement de la solidarité de classe est nécessaire, et elle doit être organisée et contrôlée par les ouvriers eux-mêmes.
Le problème de SEAT ne se réduit pas aux 660 licenciés ; le problème concerne tout le personnel. Ce n’est pas seule-ment le problème des ouvriers de SEAT mais de tous les travailleurs, aussi bien les fonctionnaires ayant un «emploi garanti» (jusqu’à quand ?) que les travailleurs des entreprises du privé, aussi bien les sans-papiers que ceux qui en ont. Nous sommes tous ou nous serons tous dans la même situation que SEAT !
Notre force est la solidarité de classe, l’unité dans la lutte. Une lutte limitée à SEAT et enfermée dans SEAT serait une lutte perdue.
Mais en quoi consiste la solidarité ? Est-ce de boycotter l’achat de voitures de cette marque ? (Est-ce que par hasard les autres marques ne licencient pas ?) Est-ce de faire des rassemblements de licenciés devant les portes de l’usine ? S’agit-il des déclarations de «soutien» de la part du «secteur critique» des Commissions ouvrières ou de EUA 4 ? Consiste-t-elle en des «actes citoyens» dans les quartiers, manipulation qui n’aura servi qu’à faire accepter les manoeuvres crapu-leuses du trio infernal à la SEAT ?
Cette «solidarité» est aussi fausse que les «plans de lutte» de la Plate-forme Unitaire de SEAT. La seule solidarité effective est de s’unir dans la lutte ! Que les ouvriers des différents secteurs, des différents quartiers, se fondent dans une même lutte en brisant ces barrières qui nous affaiblissent tant : l’entreprise, le secteur, la nationalité, la race, au moyen de la force directe de délégations, d’assemblées et de manifes-tations communes.
L’expérience de SEAT est claire : nous savons déjà ce qui arrive lorsque nous laissons les syndicats, les comités d’entreprise ou des «plateformes unitaires» jouer avec notre sort.
La direction de la lutte doit être entre les mains des travailleurs du début jusqu’à la fin. Ce sont eux qui doivent évaluer les forces sur lesquelles ils peuvent compter, les revendications à mettre en avant, les possibilités d’étendre la lutte. Leur riposte ne peut être influencée par les provocations de l’entreprise ou par les «plans de lutte» de ses complices des syndicats, mais par la décision collective des travailleurs organisés en assemblées et en comités élus et révocables. Les négociations avec le patronat ou avec le gouvernement doivent se faire sous les yeux de tous, comme ce fut le cas à Vitoria en 1976 en Espagne ou en Pologne en 1980. Ce sont les assemblées elles-mêmes qui prennent en charge la recherche de la solidarité, en organisant des délégations et des manifestations.
Le temps de la résignation, de la passivité et de la désorientation doit s’achever. La marge de manœuvre que cette situation a offert pendant des années au capital commence à diminuer. C’est l’heure de la lutte. La voix de la classe ouvrière doit se faire entendre avec de plus en plus de force.
Accion Proletaria / Décembre 2005
Section du CCI en Espagne
(1) La Généralité (Generalitat) est le gouvernement autonome de la région de Catalogne.
(2) Zones industrielles de la banlieue de Barcelone.
(3) L’UGT (Union Générale des Travailleurs) est la confédération de tendance socialiste. Les CCOO (Commissions Ouvrières) est la centrale dirigée par le Parti «communiste» espagnol. La CGT (Confédération Générale du Travail) est une centrale de tendance «syndicaliste révolutionnaire» issue d’une scission «modérée» d’avec la CNT (Confédération Nationale du Travail) anarcho-syndicaliste.
(4) EUA («Esquerra Unida i Alternativa – Gauche Unie et Alternative») : déguisement du Parti communiste espagnol en Catalogne.
Une tactique commune dans les attaques capitalistes contre les retraites et les allocations de santé est la tentative de créer des systèmes “multi-niveaux”, dans lesquels les nouveaux employés perçoivent des avantages ou des retraites plus faibles, que cela prenne la forme de baisse de la valeur des avantages perçus par les plus récents employés, ou celle d’exiger d’eux un paiement plus élevé des contributions à l’assurance maladie ou aux fonds de pension. Les ouvriers plus anciens sont bridés par la promesse que les coupes ne les affecteront pas, mais seulement ceux qui seront embauchés à l’avenir. Traditionnellement, les syndicats aident à faire passer ces “marchés”, saluant leurs “efforts” pour avoir préservé les ouvriers déjà employés comme des “victoires”. Cette tactique monte les ouvriers les uns contre les autres, opposant les intérêts des ouvriers employés de longue date à ceux fraîchement embauchés, la vieille génération contre la jeune – une recette désastreuse pour l’unité de la classe ouvrière – permettant aux directions de diviser les ouvriers et de vaincre leur résistance. Cela a précisément été là l’option choisie : diviser les ouvriers qui s’est trouvée au cœur de la récente lutte dans les transports de la ville de New York. La Metropolitan Transit Authority, contrôlée par le gouver-neur, et dans une moindre mesure par le maire, a cherché à reculer l’âge de la retraite pour les nouveaux embauchés, des actuels 55 ans à 62 ans, et à exiger que ces derniers paient 6 % de leur salaire pour les fonds de pension. L’âge de la retraite à 55 ans (après 25 ans de service) est depuis longtemps en place du fait de la reconnaissance des conditions de travail extrêmement pénibles dans lesquelles triment les ouvriers des transports, dans des souterrains vieux de cent ans, avec un air vicié, le pullulement des rats et le manque général de structures sanitaires. La propo-sition du gouvernement n’aurait cependant touché aucun des ouvriers déjà employés.
Mais les ouvriers du métro et des bus n’étaient absolument PAS prêts à se laisser diviser par cette escroquerie. Instruits par l’expérience vécue chez nombre de leurs camarades dans d’autres secteurs ayant déjà subi une attaque sur leurs retraites, les ouvriers des transports ont refusé d’accepter qu’on touche à leur régime de retraites. De fait, ils se sont mis en grève pour protéger les retraites des ouvriers qui n’étaient pas encore au travail, ceux qu’ils appelaient «nos pas encore nés», leurs futurs collègues. En tant que telle, cette lutte est devenue l’incarnation la plus claire du mouvement pour réaffirmer l’identité de classe du prolétariat et sa solidarité à ce jour. Elle n’a pas seulement eu un impact profond sur les ouvriers qui ont participé à la lutte, mais aussi sur la classe ouvrière dans d’autres secteurs. Les ouvriers du métro se sont ainsi mis en grève par solidarité de classe avec la génération future, avec ceux qui n’étaient pas encore embauchés. Cette grève a eu un écho favorable chez beaucoup d’ouvriers, dans de nombreuses industries, qui ont enfin vu des ouvriers se lever en disant : «Ne touchez pas aux retraites !».
La signification de la grève des transports new-yorkais
La grève des 33 700 ouvriers du métro qui a paralysé la ville de New York trois jours durant dans la semaine avant Noël a été la lutte ouvrière la plus significative depuis quinze ans aux Etats-Unis. Elle a été importante pour un nombre de raisons qui sont liées :
- au contexte international dans lequel elle s’est déroulée ;
- au développement de la conscience de classe parmi les grévistes eux-mêmes ;
- à l’impact potentiel de la grève sur les autres ouvriers.
La signification de cette grève ne doit pas être exagérée ; elle ne peut être comparée aux grèves des années 1980 qui ont non seulement été capables de remettre en cause l’autorité de l’appareil d’encadrement syndical destiné à contrôler et à faire dérailler les luttes ouvrières, mais qui ont aussi posé la question de l’extension de la lutte à d’autres ouvriers. Cependant, considérant le contexte de conditions difficiles dans lesquelles la classe ouvrière lutte aujourd’hui, cette signification doit être clairement comprise.
Bien qu’elle soit restée strictement sous le contrôle d’une direction syndicale locale dominée par les gauchistes et les syndicalistes de base, la grève du métro a reflété non seulement la combativité montante de la classe ouvrière, mais aussi des pas en avant significatifs et importants dans le développement d’un sentiment retrouvé de l’identité et de la confiance en elle-même de la classe ouvrière, ainsi que de la compréhension de la solidarité de classe, de l’unité des ouvriers par-delà les frontières des générations et des lieux de travail. Les ouvriers du transports ont entrepris cette grève alors même qu’ils savaient être en violation de la loi Taylor de New York qui interdit les grèves dans le secteur public et pénalise automa-tiquement les grévistes de deux jours de salaire pour chaque jour de grève, ce qui veut dire perdre trois jours de salaire pour chaque jour de grève (un jour pour celui non travaillé et deux jours de pénalité). La ville a ainsi menacé de requérir une amende pénale de 25.000 dollars contre chaque ouvrier pour fait de grève, et de la faire doubler chaque jour : 25.000 dollars le premier jour, 50.000 le deuxième, 100.000 le troisième. Face à des menaces si lourdes brandies par la bourgeoisie, la décision de faire grève n’a pas été prise à la légère par les ouvriers mais a représenté un acte courageux de résistance.
Ce qui rend la grève des transports de New York si significative n’est pas simplement qu’elle a paralysé la plus grande ville de l’Amérique trois jours durant, mais par le niveau de progrès dans le développement de la conscience de classe qu’elle reflète.
Comme nous avons dit, la principale question dans la grève était la défense des retraites, qui subissent une attaque incroyable de la bourgeoisie partout dans le monde et spécialement aux Etats-Unis. Dans ce pays, les allocations gouvernementales de sécurité sociale sont minimales et les ouvriers comptent sur leur entreprise ou sur des fonds de pension liés à leur travail pour maintenir leur niveau de vie une fois à la retraite. Ces deux genres de pensions sont en danger dans la situation actuelle, la première sous les efforts de l’administration Bush pour «réformer» la sécurité sociale, et la deuxième à travers le véritable manque de finances et les pressions pour réduire le paiement des retraites.
La réaffirmation de la capacité de la classe ouvrière à se concevoir et à réagir en tant que classe a pu être constaté à plusieurs niveaux et dans de nombreuses manifestations dans la lutte des transports. Clairement, le problème central lui-même – la protection des retraites pour les futures générations d’ouvriers – contenait cet aspect. Ce n’est pas seulement à un niveau abstrait mais à un niveau concret qu’on pouvait le percevoir et l’entendre. Par exemple, à un piquet de grève d’un dépôt de bus de Brooklyn, des douzaines d’ouvriers se sont rassemblés en petits groupes pour discuter de la grève. Un ouvrier a dit qu’il ne pensait pas qu’il était juste de lutter sur les retraites pour de futurs ouvriers, pour des gens qu’on ne connaissait même pas. Ses collègues s’opposèrent à lui en argumentant que ces futurs ouvriers contraints d’accepter l’attaque contre les retraites «pouvaient être nos enfants». Un autre a dit qu’il était important de maintenir l’unité des différentes générations dans la force de travail. Il a montré que dans le futur il était probable que le gouvernement essaierait de diminuer les avantages médicaux ou le paiement des retraites «pour nous, quand nous serons en retraite. Et il sera important pour les gars au travail alors de se souvenir que nous nous sommes battus pour eux, afin qu’ils se battent pour nous et les empêchent de casser nos avantages». Des discussions similaires se sont passées ailleurs dans la ville, reflétant clairement et concrètement la tendance des ouvriers à se concevoir en tant que classe, à rechercher au-delà des barrières générationnelles que le capitalisme cherche à utiliser pour diviser les uns et les autres.
D’autres ouvriers passant devant les piquets de grève klaxonnaient en signe de solidarité et criaient des hourras de soutien. A Brooklyn, un groupe d’enseignants d’une école élémentaire a exprimé sa solidarité en discutant de la grève avec les élèves et a amené les classes d’élèves de 9-12 ans à rendre visite à un piquet de grève. Les enfants ont apporté des cartes de Noël aux grévistes avec des messages comme : «Nous vous soutenons. Vous vous battez pour le respect.»
La grève des transports est devenue un point de référence pour les ouvriers dans d’autres secteurs. A côté des démonstrations de soutien et de solidarité mentionnées ci-dessus, il y a eu de nombreux autres exemples. Les ouvriers qui ne travaillaient pas dans les transports étaient bienvenus aux piquets de grève. Par exemple, un groupe de maîtres-assistants de l’université de New York en grève a rendu visite au piquet de Brooklyn ; ils se sont présentés pour discuter des problèmes de la grève et de sa stratégie avec les ouvriers. Dans d’innombrables lieux de travail autour de la ville, d’autres ouvriers d’autres secteurs ont parlé de l’importance de la solidarité comme étant un exemple sur la question de la défense des retraites.
La sympathie pour les grévistes est restée forte malgré une intense campagne de diabolisation des grévistes menée par la bourgeoisie dès le deuxième jour de la paralysie des transports. Les tabloïdes, comme le Post et le Daily News, traitaient les grévistes de «rats» et de «lâches». Même le libéral New York Times dénonçait la grève comme «irresponsable» et «illégale».
L’illégalité de la grève elle-même a déclenché des discussions importantes au sein de la classe ouvrière à travers la ville et dans le pays. Comment pouvait-il être illégal pour les ouvriers de protester en se retirant du travail ? demandaient beaucoup d’ouvriers. Comme l’a dit un ouvrier lors d’une discussion dans une école de Manhattan, «c’est presque comme si on ne pouvait faire grève que si elle n’avait aucun effet».
Alors que le syndicat local des ouvriers des transports, conduit par les gauchistes et syndicalistes de base contrôlait clairement la grève, employait une rhétorique combative et adoptait un langage de solidarité pour tenir fermement en mains la grève, le rôle du syndicat a été de miner la lutte et de minimiser l’impact de cette grève importante. Très tôt les syndicats ont laissé tomber la revendication d’une augmentation de salaire de 8 % pendant trois ans, et ont focalisé entièrement sur les retraites.
La collusion entre le syndicat et la direction a été révélée dans un reportage publié après la grève dans le New York Times. Tandis que le maire et le gouverneur appelaient bruyamment à la reprise du travail comme pré-condition à l’ouverture de négociations, des négociations secrètes étaient en fait en route à l’Hôtel Helmsley, et le maire acceptait secrètement une proposition de Toussaint d’obtenir de la direction le retrait de l’attaque sur les retraites en échange d’une augmentation des contributions des ouvriers à la couverture maladie, pour dédommager le gouvernement du coût représenté par le maintien des retraites pour les futurs employés.
Cette fin orchestrée par le syndicat et le gouvernement n’est bien sûr pas une surprise, mais simplement une confirmation de la nature anti-ouvrière de tout l’appareil syndical, et n’enlève rien à la signification des apports importants réalisés dans le développement de la conscience de classe. Cela nous remet en mémoire les tâches importantes qui restent devant la classe ouvrière pour se débarrasser du carcan syndical et pour garder le contrôle de la lutte dans ses propres mains.
D’après Internationalism / Décembre 2005
section du CCI aux Etats-Unis
Aujourd’hui, partout dans le monde, les partis socialistes, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, mènent une même politique anti-ouvrière, en mystifiant et en dévoyant les luttes ouvrières, ou en prenant directement les mesures d’austérité. Ce sont eux aussi qui ont entraîné les ouvriers dans les boucheries des guerres mondiales du 20e siècle et qui participent à l’extension de la barbarie guerrière. Et demain, ces mêmes partis n’hésiteront pas à réprimer dans le sang les luttes du prolétariat lorsque cela s’imposera pour la sauvegarde du capital, comme ils l’ont démontré à maintes reprises depuis près d’un siècle. Au nom de cette réalité actuelle, beaucoup de gens rejettent la signification et les apports de la social-démocratie du 19e siècle puisqu’ils les rattachent aux magouilles du PS de Di Rupo ou du SPa de Vande Lanotte, qui se revendiquent d’ailleurs eux-mêmes de cette filiation.
Notre contribution sur le développement de la social-démocratie en Belgique au 19e siècle veut mettre en relief, au delà de sa trahison et de son passage dans le camp de la bourgeoisie au début du 20e siècle, l’apport fondamental de la Social-démocratie au combat prolétarien. En défendant cette continuité il ne s’agit pas pour nous de glorifier les partis qui ont constitué la deuxième Internationale. Encore moins de considérer leur pratique comme valable pour notre époque. Il ne s’agit surtout pas de revendiquer l’héritage de la fraction réformiste qui glissa vers le «social-chauvinisme» et passa, avec l’éclatement de la guerre, dans le camp de la bourgeoisie. Il s’agit de comprendre que la deuxième Internationale et les partis tels le POB qui l’ont constituée, ont été à un moment donné des expressions authentiques du prolétariat et un épisode important de l’histoire du mouvement ouvrier.
L’histoire a lourdement marqué le développement de la classe ouvrière en Belgique. Le prolétariat a d’abord souffert des dominations successives autrichienne, française et hollandaise qui soumirent les régions à leurs exigences économiques et politiques spécifiques jusqu’en 1830. Ensuite, les contradictions issues du cadre artificiel de la création de l’état belge en 1830 ont lourdement entravé le développement de la conscience et de l’orga-nisation du prolétariat. La bourgeoisie belge ne sut pas profiter pleinement de la période d’expansion du capitalisme et de la croissance industrielle spectaculaire pour effacer ses contradictions internes. Le manque d’homogénéité et d’unité économique de la Belgique et l’instabilité politique ont fortement favorisé la pénétration de réflexes régionalistes, localistes et corporatistes dans les rangs du prolétariat en formation. La concurrence féroce entre ouvriers wallons et paysans prolétarisés flamands a été exacerbée et exploitée par la bourgeoisie. La marge et les possibilités de réformes étaient réduites par les contra-dictions internes de la bourgeoisie, laissant la place à une rigidité et une discipline répressive. Contrairement à l’Angleterre où le développement du capital et la stabilité de l’économie et du cadre politique permirent à la bour-geoisie d’accorder des concessions à la classe ouvrière, la Belgique, pourtant le pays le plus industrialisé après la Grande-Bretagne, a toujours été traditionnellement considérée comme le pays des bas salaires et des longues journées de travail, et cela jusqu’à la fin du 19e siècle.
Le dénuement matériel, la misère physique, le déla-brement culturel, la résignation, l’ignorance, l’asser-vissement au clergé et sa composition fortement influencée par ses origines professionnelles et paysannes, nous per-mettent de comprendre le bas niveau de la conscience de classe et d’organisation. Les premières associations profes-sionnelles et les sociétés de résistance, créées à partir de 1840, tendront, de par leur localisme et leur corporatisme, à rester isolées, à freiner l’unification des luttes ouvrières, à fuir le contact international. Les luttes ont fréquemment un caractère explosif et spontané, reflet du désespoir, de la colère et de l’exaspération - on proteste, mais sans formuler de revendication précise, on rejette la mécani-sation -, et ces explosions sociales débouchent sur une répression impitoyable: «Il s’agit pour la bourgeoisie d’étouffer toute prise de conscience ouvrière et de décourager la moindre forme d’opposition.» (M. Liebman, Les socialistes belges 1885-1914, p13). Des dizaines de victimes tombent au cours de manifestations, de grèves, et de 1830 à 1860, plus de 1600 travailleurs sont poursuivis pour faits de grèves. C’est ainsi que le célèbre Appel aux ouvriers de l’Europe et des Etats-Unis lancé par l’AIT en 1869, en faisant allusion aux grèves importantes qui se produisirent à cette époque dans le Borinage, souligne que «il n’y a dans le monde civilisé qu’un seul petit pays dont la force armée soit destinée à massacrer les ouvriers en grève, où, avidement et malignement chaque grève est un prétexte à massacrer officiellement les ouvriers. Ce petit pays singulièrement doté, c’est la Belgique».
Ces difficultés du mouvement ouvrier en Belgique sont l’illustration vivante que la misère à elle seule ne suffit pas. Il faut une classe qui prend confiance en elle, qui s’organise de façon autonome, qui prend conscience pour résister victorieusement aux attaques du capital.
Cette situation explique les difficultés de développement du mouvement ouvrier dans ces régions. La participation active du prolétariat à la "révolution belge" de 1830 avait amené initialement une tolérance par rapport à la diffusion des idées blanquistes, socialistes utopiques et surtout proudhoniennes. Une première société ouvrière est fondée par J. Kats en 1836 à Bruxelles ; entre 1843 et 1847, on assiste à la naissance de plusieurs groupements (la Société Agneessens avec J. Pellering, l’Association ouvrière, l’Association démocratique, groupement international essentiellement d’inspiration Fouriériste dont Marx et les éléments de Agneessens font partie, l’Alliance, etc.). Cela crée une certaine fermentation, mais encore peu profonde. Soutenus par des bourgeois acquis aux idées démocratiques, le mouvement et les idées ne s’imposent pas comme ceux d’une classe antagonique à la bourgeoisie: «les idées socialistes d’alors consistaient en un mélange de démo-cratie, de républicanisme, de socialisme sentimental et d’athéisme... (qui) avaient peu d’écho dans les masses» (L. Bertrand, Histoire de la Démocratie et du Socialisme en Belgique depuis 1830 , Vol 2, p. 206). Il n’y a pas encore une classe ouvrière consciente de soi et de sa force.
La répression après les révolutions de 1848 en Europe fait fuir beaucoup d’éléments vers la Belgique, mais la tolérance des années 1830 y avait fait place à une surveillance très suivie. Malgré la présence vers 1845 pendant quelques années à Bruxelles, de Marx et d’autres communistes allemands, à la pointe de l’effort international de développement programmatique, ce sont surtout les nombreux réfugiés français à partir du coup d’Etat à Paris en 1851 qui marquent le jeune mouvement ouvrier. Le Proudhonnisme avec ses idées de mutuellisme et de coopératives faisait pour de bon son entrée, surtout repris et propagé par Jan Pellering et le Liégeois Nicolas Coulon. Il exprimait la nostalgie d’un passé révolu et prenait ses distances par rapport à toute lutte politique et économique du prolétariat. Vers 1860, après une scission avec le mouve-ment de Pellering et Coulon, la propagande socialiste et démocratique se concentre dans l’Association de la démocratie militante socialiste: le Peuple à Bruxelles, toujours d’inspiration anti-cléricale («rationalisme et socialisme ne font qu’un») et proudhonienne mais plus ouverte et orientée vers la solidarité.
Le développement d’organisations de type syndical subit le contrecoup du mépris des proudhoniens pour la lutte économique. Alors que la Grande Bretagne voit surgir dès la fin du 18ème siècle les premières mutuelles et asso-ciations ouvrières, que celles-ci obtiennent dès 1842 la levée de l’interdiction des coalitions et qu’elles profitent des cadres syndicaux déjà formés dans l’illégalité, les syndicats ouvriers en Belgique ne se constituent qu’à partir de 1857 et resteront interdits jusqu’en 1866. Cette deu-xième branche du mouvement ouvrier belge apparaît sous l’influence des Trade-unions anglais plus particulièrement dans les usines de textile gantoises sous l’impulsion de e.a. De Ridder et Moyson, venant de l’Association ‘le Peuple’, remplissant enfin le vide laissé par les Proud-honiens sur le plan de la lutte économique.
La fondation de la première Internationale en 1864 et, à travers elle, la promotion des idées marxistes au niveau international favorisera un nouveau développement de la conscience et de l’organisation du prolétariat en Belgique. Il n’y a pas de Belges de présents lors de la création à Londres en 1864 de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Ce n’est qu’en juillet 1865 que se constitue à Bruxelles la section belge de la 1ère Interna-tionale, absorbant presque aussitôt L’Association ‘Le Peuple’ qui en devient la seule section. Elle continue à mettre l’accent sur les thèmes Proudhoniens comme la mise en place de coopératives de producteurs et de consom-mateurs, et manifeste un désintérêt pour la lutte économique ou politique et un mépris pour le développement d’orga-nisations centralisées. Toute autorité empêche la libre association, base économique d’une nouvelle société.
Finalement, la lutte héroïque des mineurs en 1868 et 1869 et la répression meurtrière qui s’en est suivie obligera la section belge de l’AIT à s’orienter vers les ouvriers en lutte, à reconnaître l’importance de la lutte et de la propagande parmi les ouvriers et à prendre à cœur la solidarité. Rejointe par les syndicalistes gantois, jusque là très localistes mais avec un noyau embryonnaire marxiste, la section belge de l’AIT cherche activement le contact avec les ouvriers. En quelques mois, plus d’une centaine de meetings se tiennent et rapidement, les activités et les points d’implantation de l’internationale se multiplient dans le pays. En 1870 l’AIT réunit 70.000 travailleurs.
Les idées fouriériste, blanquiste sont nettement sur leur retour et, même si les Proudhoniens restent majoritaires en Belgique, le marxisme gagne en influence, comme le montre l’évolution à partir de 1867 d’une figure importante comme C. De Paepe. Il commence à critiquer sérieusement les thèses Proudhoniennes, reconnaissant le maintien de l’exploitation du travail salarié par le mou-vement coopératif et la nécessité d’une révolution sociale. Bref, à ce moment, «L’Internationale est devenue une puissance en Belgique» (L. Bertrand, Histoire de la Démocratie et du Socialisme en Belgique depuis 1830, Vol 2, p.171), car elle constitue la base de départ d’une véritable action socialiste concertée et organisée sur le plan national. Certes, des faiblesses importantes demeu-rent qui se manifesteront encore. Le particularisme a été érodé, il n’a pas été vaincu. L’apolitisme, lui aussi, demeure solide, entretenu par les thèses abstentionnistes répandues par Proudhon et ses adeptes. L’ensemble garde un caractère hétéroclite y inclus concernant la signification de la lutte économique du prolétariat.
A partir de 1870 toutefois, l’élan de l’AIT sera brisé, d’abord par la guerre franco-prussienne de 1870, qui rendait tout travail international très difficile, puis quelques mois plus tard par l’écrasement de la Commune de Paris en 1871. Par ailleurs, le combat marxiste contre l’action destructrice des adeptes de Bakounine dans l’Internationale a prélevé un lourd tribut sur ses forces. En Belgique en particulier, les magouilles des adeptes de Bakounine favoriseront également la confusion politique, disperseront les forces et sèmeront la zizanie. Au congrès de La Haye de septembre 1872, en opposition aux votes de la conférence nationale de juillet 1872, la délégation belge choisit malgré tout le côté de Bakounine contre Marx. Dès ce moment, l’AIT tend à se diluer en Belgique, laissant un vide considérable.
Le combat de l’AIT, s’il subissait un recul ponctuel, avait eu une valeur historique importante car dorénavant, plus rien n’était comme avant. A côté de l’expérience dans L’AIT même, la commune de Paris avait démontré au mouvement ouvrier l’importance d’un parti ouvrier autonome et de l’action politique pour former et mobiliser les masses. L’action de l’AIT a profondément modifié le climat socio-politique. Sa «propagande fait prendre conscience aux mineurs, non seulement de l’identité de leur condition sociale, de la similitude de leur exploitation, mais aussi de la solidarité profonde qui les lie à l’ensemble des ouvriers du pays, et même de l’Europe... « (J.Puissant, La structuration politique du mouvement ouvrier, Vol 1 p.81). De manière plus générale grâce à l’Internationale, on a assisté, en Belgique, dans les années 1867-1872 à un extraordinaire développement de la conscience ouvrière de même qu’à celui des capacités organisationnelles du prolétariat.
Les années suivantes vont montrer une poursuite de la décantation par rapport à l’anarchisme. Si en Wallonie, l’influence de la France maintient le classe ouvrière dans le vide organisationnel et l’absentéisme politique, les rares centres industriels flamands, et particulièrement la région gantoise, «subissent l’attraction d’un socialisme allemand en passe de s’organiser et de prendre un envol décisif». (M. Liebman, Les socialistes belges 1885-1914, p.41) En effet en Allemagne, dès 1869, le Parti Ouvrier Social-Démocrate est fondé à Eisenach par W. Liebknecht et A. Bebel, proches de Marx, après avoir scissionné de l’organisation de Lassalle sur des bases marxistes. En 1875, lors de la réunification des deux partis, les marxistes sont majoritaires, même si le programme qui est adopté est rempli de concessions aux conceptions lassalliennes. C’est ce programme avec ses forces et ses faiblesses qui inspire dès 1875 la fédération ouvrière gantoise, formée en 1874 autour de militants tels E. Anseele. A Bruxelles, les groupements professionnels se réunissent en une Chambre de Travail autour de César de Paepe et du jeune Louis Bertrand.
L’internationale anti-autoritaire, contrôlée par des Bakou-ninistes, se délite progressivement et tiendra son dernier congrès en juin 1876. A la fin de la même année, des groupements ouvriers à Anvers, Gand et Bruxelles s’accordent sur la nécessité d’une action politique mais pas encore sur les modalités de formation d’une organisation politique à côté de syndicats. Faute d’accord complet et en attendant un écho dans les masses ouvrières des bassins industriels wallons, deux partis se forment en 1877: le Parti Socialiste flamand, selon le modèle allemand, et le Parti Socialiste brabançon. Si la motion de Anseele, approuvée en grande majorité par le premier, est sans ambiguïté sur les principes politiques et organisationnels: «le prolétariat organisé en parti distinct, opposé à tous les autres partis formés par les classes privilégiées, doit employer tous les moyens politiques tendant à l’émancipation sociale de tous».(C. Renard, La conquête du suffrage universel en Belgique, p.45), le programme du deuxième l’est beaucoup moins et il intègre surtout des syndicats de métier dans la tradition dépassée de l’AIT.
C’est finalement en 1879 que les formations flamande et bruxelloise s’unissent en un Parti Socialiste Belge et que les positions anarchistes, apolitiques deviennent nettement minoritaires. Plusieurs éléments de Wallonie, en particulier de Verviers, rejoignent le parti. Mais les difficultés ne sont pas levées pour autant. Le Parti Socialiste Belge nouveau né décide de porter ses efforts sur la conquête du suffrage universel: Manifestations, congrès, présentation de candidatures aux élections de 1880, autant d’échecs que d’efforts. A Verviers et à Liège la classe s’agite beaucoup et l’idée d’une alliance mûrit lentement. En février 1885, une grève importante éclate dans le Borinage ; ouvriers et chômeurs s’unissent dans la lutte. Edouard Anseele décide de distribuer du pain fabriqué par les coopératives aux chô-meurs et aux ménages ouvriers et ce dans tout le pays. Ce geste de solidarité est mieux apprécié par la population que tous les discours qui chantent les vertus de l’unité. Aussi, quand la Ligue Ouvrière de Bruxelles, qui travaille en marge du Parti Socialiste brabançon, demande la convocation d’un congrès général pour le 5 avril 1885, elle recueille l’appro-bation quasi unanime.
Le lendemain 6 avril 1885, cent douze représentants d’associations ouvrières majoritairement bruxelloises et flamandes, rassemblés à Bruxelles sous la présidence de Louis Bertrand, déclarent adhérer à la Constitution d’un Parti Ouvrier Belge (POB). Le programme et les statuts seront adoptés quelques mois plus tard. Cette fondation est l’expression d’un formidable développement, en Belgique comme partout en Europe, des luttes et de l’organisation au sein de la classe ouvrière. Elle offre un cadre organisé et des perspectives aux luttes ouvrières et représente en même temps un extraordinaire espoir de bouleversement révolutionnaire de la société capitaliste pour l’ensemble des exploités.
Lac / 21.02.2006
La presse belge a rendu compte de la lutte des étudiants, lycéens et ouvriers en France contre le CPE comme d’un réflexe de "conservatisme", d’une "tendance anti-européenne", "les Français refusent le changement" (voir entre autres De Standaard du 11.4.06).
Mais, comme il ressort clairement des articles que nous publions dans ce journal (voir aussi le supplément à Internationalisme n° 324), "le CPE n’est pas seulement une attaque économique réelle et systématique. C’est aussi un symbole". En effet, c'est le symbole de la faillite de l'économie capitaliste, du "changement" vers toujours plus de précarité, d'insécurité, à la merci du patronat. L'époque où l'entreprise pouvait être présentée par la propagande capitaliste comme une grande famille, avec un emploi à vie, avec la sécurité sociale dans laquelle on prenait soin des vieux jours, tout cela est en voie de disparition. Le "progressisme" pour la bourgeoisie consiste aujourd'hui à échanger des jobs à temps plein à durée indéterminée contre toutes sortes de contrats à temps partiels, instables, de stages, de projets d'insertion sociale, d'intérims, d'emplois sociaux ou de contrats de courte durée et sous-payés, de formes de travail flexibles, adaptées à la conjoncture versatile d'une économie capitaliste en crise. Le "programme pro-européen" signifie, pour une masse croissante de gens, surtout des jeunes, une vie sans nomination fixe, interrompue par des périodes de chômage, sans conditions de vie stables. Dans un nombre sans cesse grandissant de pays, sous le prétexte de fournir aux jeunes un accès au marché de l'emploi, les derniers emplois fixes sont échangés contre des "carrières à 1000€".
Avec le CPE en France, le capitalisme montre son véritable visage, le même qu'il essaye tellement de cacher en Belgique: celui d'un système en décadence, qui n'a plus aucun avenir à offrir aux jeunes générations. Un système qui s'enfonce dans une crise économique insoluble et qui, ici en Europe et dans tous les coins du monde, livre des millions d'êtres humains à la pauvreté et à la misère, attise des guerres économiques et militaires, jette des masses de gens dans l'exil. Mais la bourgeoisie belge continue à prétendre que "chez nous, cela va moins mal qu'ailleurs", et même que "l'économie belge se normalise". Nous serions moins "conservateurs" que les Français, plus "européens", plus flexibles, plus "complaisants". Nous devrions poursuivre sans vergogne les réformes de l'Etat social actif, du Plan Marshall, du Pacte des générations, du Pacte de compétitivité... Et c'est à tout cela que nous devrions notre bien-être. Et pourtant, de ses propres statistiques ressort progressivement une tout autre image, qui ne diffère en rien de celle de la France! La paupérisation progresse aussi en Belgique. Il ne s'agit plus d'un phénomène en marge du capitalisme, ou particulier à l'un ou l'autre pays récalcitrant ou buté, comme le prétendent quelques commentateurs obstinés, mais de quelque chose qui touche tous les centres du capitalisme mondial. Et là-dessus, il se trouve toujours l'un ou l'autre clown de la bourgeoisie qui cyniquement prétend qu'ici, on ne peut pas se plaindre car "c'est encore toujours mieux qu'en Afrique", ou "mieux que dans les années 1950".
Il suffit de regarder autour de soi, de parcourir Internet, les journaux ou des statistiques pour être submergé de données saisissantes sur la paupérisation. Si l'Union Européenne (E.U.) en 1992 menait encore une immense campagne sur "l'Europe sociale", dans laquelle chaque citoyen aurait une place digne, alors entre temps, la bourgeoisie a abandonné définitivement ces illusions. Eurostat, le service des statistiques de cette même Union européenne, a depuis lors publié à plusieurs reprises des chiffres sur la pauvreté et le chômage en Europe. Déjà en avril 2003, on pouvait y lire: "56 millions d'européens, soit quinze pour cent de la population, sont sous le seuil de pauvreté"; "chiffres-choquants", écrivait même la presse bourgeoise. "Dans notre pays, treize pour cent de la population vivent dans la pauvreté. Les pauvres belges arrivent tout juste à tenir la tête hors de l'eau. Ils vivent avec un régime de pain, de confiture, de choco et de pommes de terre, et de temps en temps, de bière ou d'alcool fort à bon marché pour oublier leur misère noire. Cela s'appelle «le droit à l'ivresse». Pourtant, ils sont 1,3 millions. En marge de l'Etat-providence, il se passe des choses qui craignent la lumière du jour" (De Standaard, 6.11.2003). Le même Eurostat constatait en 2005: "Le degré de pauvreté chez nous est le plus élevé parmi les chômeurs: 32%... C'est parce qu'en Belgique, tant de gens ne travaillent pas, dit l'U.E. Vingt et un pour cent des retraités vivraient dans la pauvreté en Belgique. La moyenne pour les quinze vieux pays de l'U.E. n'est «que» de 17%" (De Standaard, 21.5.2005). Et, pas plus que six mois plus tard, les chiffres doivent une fois de plus être réajustés: "15% de la population belge, soit plus 1,5 millions de personnes vit sous le seuil de pauvreté, défini à partir d'un revenu mensuel de 772€ pour une personne vivant seule. L'emploi ne semble plus être une garantie contre la pauvreté. Parmi les travailleurs, on trouve de 4 à 6% de pauvres" (De Standaard, 5.12.2005). Enfin, Ludo Horemans, vice-président du réseau européen des organisations de pauvres trouve quand même "positif que nous fassions encore mieux que la moyenne européenne. Mais il y a bien un problème. Les dernières dix années, on a beaucoup dit et annoncé, mais d'une façon ou d'une autre, nous n'avons pas réussi en Belgique à faire reculer la pauvreté. Nous faisons du surplace, et donc nous reculons par rapport aux autres pays européens" (De Standaard, 18.8.05).
La tendance est claire. En effet, les faits sont de plus en plus choquants: en 2001, 21% de la population mondiale vivait de moins d'un dollar par jour, et plus de la moitié devait se satisfaire de moins de trois dollars. Ce n'est quand même pas quelque chose dont la bourgeoisie peut être fière! Et bien que les circonstances ressemblent de plus en plus à celles des années 1950, c'est sans aucune illusion de "reconstruction". Les périodes de "relance" économique sont de plus en plus brèves et superficielles et les récessions de plus en plus profondes et prolongées. Ce sont des soubresauts vers le gouffre, et non les fluctuations d'une économie en expansion. Et la récession entamée début 2001 est loin d'être terminée.
Pan Marshall, Pacte des générations, Pacte de compétitivité: autant de mesures et de contraintes empoisonnées. La classe ouvrière s'est faite avoir: les pensions diminuent, les salaires sont bloqués, les carrières (pour les plus âgés) rallongées pour diminuer les dépenses de retraites, la sécurité de l'emploi (pour les jeunes) disparaît petit à petit... Quand les patrons crient haut et fort que les salaires sont 8% plus élevés que la moyenne européenne en oubliant de dire que la productivité du travail en Belgique est supérieure de 20% par rapport à la moyenne européenne, ils ne font que laisser entrevoir combien ils ont l'intention de diminuer nos revenus à court terme. Toute la campagne sur le "conservatisme" dans les systèmes de rémunération est entre autres destinée à faire table rase de ce qui reste des barèmes liés à l'âge ou à l'ancienneté. Dans le "passage oublié" du Pacte des générations, on le présentait ainsi: "On pourrait penser à un encouragement contrôlé en direction des secteurs et des entreprises à mettre en œuvre pour les nouveaux venus sur le marché du travail des barèmes où l'élément âge pèserait moins lourd, et où les jeunes gagneraient plus qu'aujourd'hui" (De Standaard, 16.3.06). Et c'est vanté comme une expression de la "prudence des entrepreneurs" dans une "économie redémarrant", simple preuve que les entrepreneurs eux-mêmes ne croient nullement en cette fable sur la miraculeuse relance de l'économie.
Sur le plan du réseau des soins de santé, des retraites et des allocations de chômage, nous voyons que la tendance à l'exclusion sociale se développe inexorablement. Regardons simplement le chômage. Les chiffres officiels nous apprennent que pour Bruxelles, le chômage en 2003 a pour la première fois dépassé les 20%, alors que plus d'un quart de la population vivait dans des ménages sans travail rémunéré. Concernant les jeunes, et c'est particulièrement sinistre, ce chiffre passe même à 40% (1). Avec un chômeur sur trois, ce sont surtout les jeunes qui sont les victimes de cette situation. Et si la situation à Gand ou à Anvers par exemple, sans être fondamentalement différente, est un peu meilleure qu'à Bruxelles, par contre, elle est encore pire dans les grandes villes de la région wallonne comme Liège ou Charleroi. Le rapport de la fédération belge des banques alimentaires nous apprend qu'en 2005, 106.550 personnes ont fait appel aux distributions de nourriture, contre 70.000 en 1995. En d'autres mots: une politique d'allocations vers une politique de soupes populaires!
A chaque intervention du gouvernement, les soins de santé deviennent de plus en plus inabordables, et on pourrait croire que ce n'est pas un hasard qu'une discussion sur l'élargissement de la loi sur l'euthanasie est à l'ordre du jour, pour économiser "des frais superflus" sur des parties non productives de la population. En d'autres mots: d'une politique des soins de santé à une politique d'accompagnement à la mort!
Pour les logements sociaux, le problème est de plus en plus de pouvoir payer les loyers et les charges. En d'autres mots: d'une politique de logement social vers une politique d'"accueil" des sans-logis!
En plus, le discours que mène la bourgeoisie sur l'exclusion sociale, qu'elle prétend combattre, n'est rien d'autre qu'un prétexte pour renforcer les contradictions apparentes entre travailleurs et chômeurs, donner à la différence un visage "ethnique" et faire porter la faute du chômage aux chômeurs ou aux réticences de certains groupes à "s'intégrer". Ainsi, différentes parties de la classe ouvrière et des couches non-exploiteuses de la population sont montées les unes contre les autres en jouant sur les sentiments de peur, de haine, de rancune et de jalousie à propos des "privilèges" des travailleurs âgés encore actifs ou des groupe ethniques "profiteurs".
L'acceptation de sacrifices ne sauvera pas les entreprises en faillite, pas plus que l'Etat en banqueroute. Si la bourgeoisie a structurellement besoin de tels moyens, c'est parce que son système est à l'agonie. Ainsi, chaque sacrifice mène à de nouvelles privations, et chaque fois qu'un groupe d'ouvriers accepte de tels sacrifices, cela se fait immédiatement aux dépens de tous les autres ouvriers parce que la bourgeoisie essaye de maintenir sa "compétitivité" en montant les ouvriers les uns contre les autres. Pour les ouvriers, se pose la question: devons-nous faire reposer nos espoirs sur le patron et sur l'Etat, ou plutôt sur les luttes de notre propre classe?
Les grèves et manifestations qui viennent de s'opposer au CPE en France appartiennent entièrement à la remontée mondiale de la lutte contre la paupérisation causée par le capitalisme moribond. Ce mouvement a montré la direction de la lutte et n'avait rien de commun avec le corporatisme ou la collaboration de classes des mouvements étudiants du passé. Confrontée à une attaque visant à institutionnaliser la précarité et l'insécurité, au nom de la lutte contre celles-ci, la jeunesse estudiantine a compris que sa résistance était celle de toute la classe ouvrière contre la précarité et la paupérisation. Une fois de plus, la solidarité a été un élément central du mouvement. C'était déjà le cas dans les mouvements de grève des derniers mois parmi les bagagistes de l'aéroport d'Heathrow en Grande-Bretagne en solidarité avec les travailleurs de la restauration, dans la grève dans le métro de New York, ainsi que dans la grève d'un million et demi de fonctionnaires municipaux en Angleterre contre l'attaque sur les pensions pour la génération actuelle et celles à venir; également dans la grève spontanée des postiers de Belfast, en Irlande, contre la division entre secteurs catholiques et protestants dans la grève des ouvriers allemands de l'industrie automobile, qui se sont dressés ensemble contre les licenciements et ont ainsi contrecarré les tentatives du gouvernement de les dresser les uns contre les autres. Chaque jour, on voit de nouvelles preuves que la solidarité est redevenue un élément central dans la remontée des luttes ouvrières contre les effets de la crise mondiale et la pauvreté choquante: la lutte de 40.000 ouvriers du textile au Vietnam, la vague de grèves qui a déferlé sur l'Argentine l'été dernier, la révolte combative des ouvriers du bâtiment à Dubaï. Là se trouvent les exemples de lutte contre le "conservatisme" d'un capitalisme sénile, les fondements d'une nouvelle société, d'une "communauté mondiale", d'un "changement" contre les diktats destructeurs de la crise.
Manus & Lac / 13.4.06
(1) Neuvième rapport sur la pauvreté de la Région de Bruxelles-Capitale, avril 2004, www.pauvrete.be [9].
La grève des ouvriers municipaux contre les attaques sur les pensions se déroule le même jour que la grève générale en France contre une attaque sur la sécurité d'emploi des jeunes travailleurs. Donc, deux des parties les plus anciennes et les plus expérimentées de la classe ouvrière internationale montrent clairement à la classe dominante qu'elles ne veulent pas accepter ses attaques. Elles rejettent la logique des capitalistes qui dit que les ouvriers doivent sacrifier leurs conditions de vie et de travail pour le bien du système capitaliste; que les retraités, les ouvriers au travail ou au chômage doivent travailler plus dur et plus longtemps pour maintenir ce système délabré.
La grève des ouvriers municipaux est probablement une des plus grandes luttes en Grande-Bretagne depuis de nombreuses années. La détermination des ouvriers, qu'ils soient jeunes, âgés ou retraités, employés à temps plein ou partiel est une expression de l'une des armes les plus puissantes de la classe ouvrière: sa solidarité.
Plutôt que de se laisser diviser et dresser les uns contre les autres, ils se sont rejoints dans une lutte commune.
Une telle solidarité est la seule réponse aux attaques de la classe dominante. On raconte aux ouvriers municipaux, comme à tous les ouvriers, qu'ils doivent accepter de perdre le bénéfice de la retraite, qu'ils ne peuvent prendre leur retraite qu'après 40 ans d'exploitation! Pourquoi? Soi-disant, parce que beaucoup trop d'ouvriers vivent trop longtemps, et sont devenus un poids pour les jeunes générations! Les ouvriers municipaux ont rejeté cette logique. Vieux et jeunes s'unissent dans la lutte, parce qu'ils comprennent que c'est la responsabilité de la génération actuelle de défendre les intérêts des générations à venir.
Ce faisant, ils s'inscrivent dans un mouvement international qui a vu des travailleurs en France, en Autriche et aux USA refuser les attaques sur leurs pensions et sur celles de leurs enfants. En 2003, les travailleurs des services publics en France ont massivement manifesté contre les attaques sur leurs pensions, comme l'ont fait les ouvriers en Autriche, où l'on a vu les manifestations les plus importantes depuis la seconde guerre mondiale. A Noël dernier à New York, les ouvriers des transports se sont mis en grève pour défendre les pensions et ils ont explicitement montré qu'ils le faisaient aussi pour les générations à venir.
Et ce n'est pas que pour les pensions que les ouvriers se sont battus. En 2005, les ouvriers du secteur automobile et d'autres travailleurs en Allemagne ont participé à des manifestations contre les licenciements à Daimler-Chrysler, alors qu'en Espagne, les ouvriers de Seat à Barcelone engageaient des grèves sauvages contre le licenciement de 600 de leurs camarades. Et depuis début mars, les étudiants en France se sont battus contre l'imposition du "CPE", une loi qui signifie que les moins de 26 ans peuvent être licenciés n'importe quand durant les deux premières années de leur emploi. Les étudiants sont allés vers des usines, demander aux ouvriers de les soutenir, tandis que des centaines de milliers de travailleurs ont participé aux manifestations.
Les médias n'ont parlé que "d'émeutes" concernant la France, et certains éléments (encouragés par l'Etat) se sont livrés à des actes de violence sans lendemain, mais la majorité a tenu des assemblées générales (AG), dans lesquelles ils ont discuté de ce qu'il fallait faire d'une manière consciente et unitaire. Les AG les plus avancées ont invité des ouvriers à se joindre à leurs discussions, et sont allées discuter avec des ouvriers au travail ou au chômage.
En Grande-Bretagne, les médias et les politiciens ont présenté les ouvriers municipaux comme des "privilégiés" et des "protégés", comparés aux travailleurs du secteur privé. C'est un mensonge répugnant destiné à diviser la classe ouvrière. La réalité, c'est que tous les ouvriers voient leurs pensions attaquées. Dans le secteur privé, des ouvriers comme ceux de Rentokil ont subi l'arrêt du paiement de leurs allocations de retraite, tandis que 80.000 d'entre eux ont totalement perdu leurs pensions suite à l'effondrement d'entreprises. La même chose se passe dans le secteur public. Si les patrons peuvent imposer les attaques actuelles, ils reviendront à la charge: suppression totale des pensions, réduction de pensions, report de l'âge de la retraite... Le rapport Turner recommande de nous faire travailler jusqu'à 68 ans, et ce n'est qu'un début!
Les travailleurs du secteur privé se sont aussi battus contre ces attaques. A l'automne dernier, les assembleurs de British Gas se sont mis en grève pour le maintien du niveau des pensions pour tous les nouveaux embauchés. Les tentatives de diviser la classe ouvrière doivent être rejetées.
La division n'est pas seulement entretenue par les médias et les politiciens, mais aussi par les syndicats. L'an dernier à la même époque, il a été question d'une grève du secteur public contre les attaques sur les pensions. Que s'est-il passé? Rien. En fait, les syndicats ont fait beaucoup. Le syndicat des fonctionnaires a marqué son accord pour aider à imposer une attaque sur les pensions déniant le droit de tous les nouveaux travailleurs à la pension. Dans les municipalités, les syndicats ont terni la perspective de luttes futures avec de sombres discours à propos d'autres travailleurs du secteur public bénéficiant de meilleures propositions. Par conséquent, à partir d'une situation où il existait un mécontentement important dans tout le secteur public, les syndicats ont maintenant divisé la force de travail en trois groupes: fonctionnaires, travailleurs de la santé et ouvriers municipaux, et tentent à présent d'opposer les ouvriers municipaux aux autres.
L'actuelle grève d'un jour fait partie de cette stratégie. Les syndicats savent que les travailleurs municipaux sont furieux à propos de l'attaque, et qu'il leur faut afficher une attitude de défense des intérêts de leurs "membres". Cependant, tandis que la grève montre certainement que les ouvriers municipaux veulent se battre, elle permet aussi aux syndicats de contrôler la colère des travailleurs. Ils l'utilisent également pour diviser les ouvriers municipaux eux-mêmes. Tous les syndicats ne sont pas impliqués dans la grève; ceux qui sont membres de syndicats n'appelant pas à la grève vont se retrouver face au choix de rejoindre illégalement le mouvement et donc d'encourir des actions disciplinaires, ou de franchir les piquets de grève. Par ailleurs, beaucoup d'ouvriers municipaux ne sont membres d'aucun syndicat, et sont donc confrontés au même dilemme.
Cette dispersion délibérée des travailleurs illustre le besoin de se retrouver dans des réunions massives, par-delà les divisions syndicales, pour aller directement vers d'autres lieux de travail, d'autres secteurs, pour discuter de la façon de combattre ensemble les attaques. Personne ne fera cela pour nous; le futur est entre nos mains!
Courant Communiste International, 25.3.06
Ce n'est pas parce que le prolétariat est historiquement la classe révolutionnaire appelée à renverser le capitalisme, qu'il a fait son apparition au sein de la société capitaliste déjà prêt pour la révolution. Les objectifs et la dynamique des organisations politiques du prolétariat sont à comprendre dans les conditions historiques de leur existence. Non seulement pour définir ce que sont et ce que peuvent être les objectifs immédiats et les formes de la lutte prolétarienne, mais aussi pour voir quel était le degré de conscience atteint historiquement par la classe prolétarienne. Dans la première partie de cette série d’articles, nous avons expliqué que, de sa formation jusqu'à la Commune de Paris en 1871, une des tâches essentielles de la classe ouvrière et de ses efforts d'organisation consistait encore en la nécessité de s'affirmer comme classe spécifique face aux autres classes de la société. Dans ce contexte historique marqué par l'immaturité d'un prolétariat en cours de formation et sans expérience propre, les premières organisations du prolétariat en Belgique, loin de toute lutte politique et économique de la classe, sont souvent caractérisées par une vision selon laquelle la révolution doit être l’œuvre d'une minorité de conspirateurs ou par celle des socialistes utopistes, élaborant leurs plans tout en construisant déjà des embryons pour une future société à l’intérieur de la société capitaliste. Dans un contexte de développement des conditions sociales et économiques capitalistes, la classe ouvrière fait l’expé-rience amère de l’impossibilité de tout combat de classe commun au prolétariat et à la bourgeoisie. Autant l’expérience des luttes économiques des ouvriers, surtout celles soutenues par l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.), que l’exemple du premier pouvoir de la classe ouvrière de l'histoire qu'avait constitué la Commune de Paris de 1871, permettront justement au mouvement ouvrier de faire un important saut sur le plan du dévelop-pement de son organisation et de sa conscience. Mais le reflux de la lutte de classe suite à la défaite écrasante de la Commune et le travail de sape des Bakouninistes dans le dos de l’AIT ont fait que ces leçons n'ont pas pu être tirées dans l'immédiat. Ce sont finalement les leçons de la Commune et l’expérience en Allemagne qui ont démontré l'absurdité de l'idée que les ouvriers auraient pu tout simplement ignorer l'activité politique, c'est-à-dire l'action revendicative vis-à-vis de l'Etat dans l'immédiat, et la prise du pouvoir politique dans la perspective révolutionnaire. C’est sur base de ces leçons que s’inscrit le processus entre 1876 et 1885 de la formation du Parti Ouvrier Belge (P.O.B.) centralisé, "expression d’un formidable développement, en Belgique comme partout en Europe, des luttes et de l’organisation au sein de la classe ouvrière. Elle représentait en même temps un extraordinaire espoir de bouleversement révolutionnaire de la société capitaliste pour l’ensemble des exploités." (1).
Si la création du P.O.B. en 1885 est un jalon essentiel, la pensée socialiste, elle, se cherche encore, " le débat véritable est à peine esquissé ; l’analyse théorique reste totalement absente " (2). Que d’ambiguïté encore, que d’équivoques déjà. Mais quels qu’aient été la confusion politique et le poids de l'opportunisme et du réformisme, dès sa constitution, le P.O.B., comme tous les partis sociaux-démocrates, avait comme programme maximum la révolution; la lutte syndicale et électorale était essentiel-lement le moyen pratique, le programme minimum adapté aux possibilités et nécessités de l'époque, pour préparer la réalisation de ce but. " Notre mouvement doit être révo-lutionnaire, sinon quant aux moyens, du moins quant au but " (3). Au 19ème siècle, période ascendante de la société capitaliste, la lutte pour la conquête de réformes et la limitation de l’exploitation capitaliste d’une part, la compréhension de cette lutte non comme une fin en soi mais comme un moment de la lutte globale révolutionnaire d’autre part, étaient complémentaires et correspondaient aux objectifs et aux possibilités de cette période. " Cependant, cette situation singulière impose à la fraction social-démocrate la tâche difficile d’apparaître non seulement comme un parti oppositionnel, mais en même temps comme la représentante d’une classe révolutionnaire. En d’autres termes, sa tâche n’est pas de se contenter de critiquer la politique des classes dominantes du seul point de vue des intérêts immédiats du peuple, c’est-à-dire de la société existante, mais de lui opposer, pied à pied, le projet d’une société socialiste qui dépassera la politique bourgeoise la plus avancée." (4). Cette double tâche se reflète aussi, malgré leurs faiblesses incontestables, dans les programmes du P.O.B. de 1885 et surtout celui de 1894, inspiré de celui du SPD Allemand (le programme de Erfurt) de 1891, nettement de signature marxiste. Ainsi non seulement, cette Charte de Quaregnon de 1894 condamne le régime capitaliste " qui divise la société en deux classes nécessairement antagonistes ", mais elle se prononce aussi pour " la suppression des classes " et " une transformation radicale de la société " parce que " le maintien du régime capitaliste est incompatible avec cet idéal " (points 3 et 4). Ce programme et cette action du P.O.B. s’inscrivent également dans un effort international d’organisation du prolétariat de clarification et de décantation. La marque du marxisme est indéniable, surtout depuis la fondation de la IIème internationale en 1889, qui installa son siège à Bruxelles ainsi que son Bureau International, en signe de confiance. Mais le P.O.B. ne réussira jamais à atteindre la clarté des marxistes du SPD allemand qu’il admirait tant. Car si les deux dimensions sont bel et bien dans leur programme et dans leurs discours, la conception restera très abstraite, suspendue dans le vide. La lutte pour la réforme tout de suite, et la lutte pour la révolution remise aux calendes grecques. Réforme et révolution sont souvent vues comme deux moments séparés de la conquête socialiste, au lieu de les voir s’imbriquer, conditionnées par la période historique du développement du capitalisme.
La deuxième partie du 19ème siècle ouvre une période d’expansion du capitalisme en Belgique qui en fait une des premières puissances industrielles d’Europe et établit ainsi un cadre dans lequel l’amélioration durable des conditions d’existence du prolétariat constituait une réelle possibilité. Mais, contrairement à ce que pensent certains milieux libertaires aujourd’hui, les réformes du 19ème siècle n'étaient pas un cadeau, fruit de la politique d'une bourgeoisie libérale. Le caractère étriqué de l’Etat belge a maintenu en vie les contradictions internes de la bourgeoisie et fortement restreint sa volonté de réformes. Au contraire, c’est justement cette situation d’une bourgeoisie belge s’opposant si obstinément à toute réforme qui fait que c’est seulement au travers de mouvements massifs, largement étendus, combatifs et organisés que la classe ouvrière réussit à obtenir des réformes sociales et politiques (voir première partie de cette série). Dans ce cadre, les efforts d’organisation de la classe, la recherche d’un programme politique cohérent et d’une action efficace sont autant d’armes qui conditionnent leurs avancées. Ce sera donc à partir de 1885, après plus de dix ans d’échecs, que le P.O.B., concentration de sa force, permit à la classe ouvrière d'arracher à la bourgeoisie des améliorations de sa situation déplorable, de sa condition de travail et des droits politiques, et ceci à travers ses luttes économiques et politiques. Jusqu’à 1880 la Belgique était considérée comme le pays socialement le plus arriéré des pays industriels et connaissait encore un système de vote censitaire. Ce retard sera partiellement rattrapé, à la lueur des incendies sociaux de 1886 et des grèves massives de quelques dizaines à quelques centaines de milliers d’ouvriers, avec ou sans le soutien officiel de la direction du P.O.B. comme celles de 1887, 1888, 1891, 1893, 1902 et 1913, qui suivirent jusqu’à la veille de la première guerre mondiale en 1914.
En 1886, le P.O.B. à peine constitué sera plongé dans la première grande révolte ouvrière déclenchée dans tous les bassins industriels, et elle marquera son évolution politique. Le P.O.B. fut donc déchiré devant le choix : soutenir l’aventure et mettre en péril son organisation, ou se désolidariser et perdre tout son crédit dans la classe. Son choix sera pragmatique, mi-chèvre mi-choux, et marquera sa politique depuis. " L’organisation d’abord, la clarté après ; non à l’aventure anarchiste, oui à la discipline ". Mais si le P.O.B. était déchiré devant l’am-pleur et la fureur du mouvement, les dirigeants du pays ont compris l'avertissement. La bourgeoisie a vu pour la première fois le danger d’une classe ouvrière déchaînée, et en même temps une classe qui à travers la construction du P.O.B. prend confiance dans sa force, organise la solidarité et construit son organisation centralisée. La répression ne suffit plus, il faut céder. " La terreur d’abord, une ébauche de sagesse et de réforme par la suite " (5).
C'est ainsi que suite aux luttes s’ouvre une période de révision de la législation protectrice du travail et que les conditions d'existence de la classe ouvrière connaissent des améliorations réelles. A côté de l'élévation générale du niveau de vie, on assistait à une élévation du niveau culturel (souvenons-nous de l’immense analphabétisme qui régnait en Belgique, allant de 60 à 90% selon les régions; la bourgeoisie attendra jusqu’en 1913 pour instaurer l’instruction primaire obligatoire !). Déjà en 1886 et 1887, plusieurs révisions ont lieu dont la loi sur la fin du payement des salaires en marchandises, en 1888 sur l'inspection et la sécurité des lieux de travail, en 1889 une première révision de la loi pour imposer une limite légale au travail des enfants et des femmes (suivie par des compléments en 1892, 1911 et 1914) et sur l'hygiène (logement et lieu de travail), en 1890 l’instauration d’une caisse accidents de travail, entre 1897 et 1907 l’intervention de l’Etat dans le financement des caisses chômage et à partir de 1900 l’organisation d’une première caisse retraites. Quant au pouvoir d’achat, en 50 ans (1846 – 1899) il a plus que doublé, surtout de 1877 à 1899. Finalement à propos de la réduction de la durée de la journée de travail, l’AIT avait mené une série de combats importants pour la réduire de 14 à 12 ou parfois à 10 heures. Mais l’action de conscientisation amorcée par l’AIT fut continuée par l’agitation qui précéda la création du P.O.B. qui prit la relève, pour devenir très intense dans la dernière décennie du 19ème et la première du 20ème siècle. C’est le P.O.B. qui va lancer et populariser la revendication des " trois-huit " dès le 1er mai 1886, organisant une grève générale dans les bassins liégeois. Il inscrit la revendication dans sa charte de 1894, bien qu’en réalité c’est plutôt celle des 10h qui doit être généralisée. A travers toute une série de grèves, manifestations et meetings, souvent pris en charge par sa commission syndicale dès 1899, pour appuyer des projets de loi qu’il dépose en faveur de l’ensemble des travailleurs, le P.O.B. réussira surtout entre 1905-1914 à réaliser la journée de 9 à 10h. En 1905, le repos dominical devenait loi. Ajoutons néanmoins que la Belgique resta jusqu’à la veille de la première guerre mondiale le pays des bas salaires et des longues journées de travail, surtout en Flandre du fait de l’absence de grandes industries. C’est surtout par la solidarité de classe et l’exemple contagieux des luttes dans le sud du pays, que les ouvriers en Flandre profiteront, certes avec retard, des fruits du combat pour améliorer les conditions de vie de toute la classe ouvrière.
La révolte de 1886 eut pour autre résultat la révision de la Constitution et l'instauration du suffrage universel mitigé par le vote plural. Même si le combat pour le Suffrage Universel démarra, en Belgique, dès 1830, lui aussi ne connut son apogée qu'avec la création du P.O.B.. Depuis le combat victorieux des marxistes contre les visions d’absentéisme politique proudhoniennes, la lutte pour les réformes sociales et celle pour les droits politiques sont de plus en plus liées. Le Suffrage Universel " est la clé de toutes les autres réformes politiques et économiques que notre parti a pour objet de réaliser " proclamait L. Bertrand, au congrès du P.O.B. en 1891. Car dans cette période ascendante du capitalisme, dès les premières affirmations du prolétariat comme classe, la lutte pour les droits politiques démocratiques constituait, à côté de la lutte pour des réformes, l'axe des moyens de résistance véritablement efficaces. " La grande importance de la lutte syndicale et de la lutte politique réside en ce qu'elles socialisent la connaissance, la conscience du prolétariat, l'organisent en tant que classe ", écrit Rosa Luxembourg dans Réforme ou Révolution (I,5).
Le P.O.B. fera ainsi dans sa lutte pour le suffrage universel, même si on peut, si on doit, critiquer bon nombre d’aspects de sa démarche. Pour y arriver, il a eu recours à plusieurs reprises à la grève de masse générale, une arme impressionnante que bien peu de partis socialistes européens se sont résolus à placer dans leur arsenal. La grève de masse générale a longtemps été considérée parmi les marxistes comme une utopie d'autant plus dangereuse que, dans l'esprit de ses partisans, elle viserait à éloigner la classe ouvrière de l'action politique et à lui substituer les séductions jugées romantiques et anarchisantes de l'action directe. L'avoir fait a longtemps conféré au P.O.B. une réputation d'énergie quasi révolutionnaire. Il y a cependant l'apparence et la réalité consciente. Car les leaders du P.O.B., ont toujours considéré que la grève de masse ne pourrait éclater qu'en dernier recours, lorsque tous les autres moyens auraient épuisé leurs effets et se seraient avérés inefficaces. Mais cela n’empêche pas de constater avec R. Luxembourg que "Dans la lutte menée en 1886 à l’heure actuelle pour le suffrage universel, la classe ouvrière belge fit usage de la grève de masse comme moyen politique le plus efficace. C’est à la grève de masse qu’elle dut, en 1891, la première capitulation du gouvernement et du Parlement : les premiers débuts de révision de la Constitution ; c’est à elle qu’elle dut, en 1893, la seconde capitulation du parti dirigeant : le suffrage universel au vote plural" (6). Et qui dit grève de masse sait que " l’importance de chaque grève de masse réside, en grande partie, dans son déclenchement même, dans l’action politique qui s’y exprime, dans la mesure où il s’agit de manifestations spontanées ou qui éclatent sur l’ordre du Parti, qui durent peu de temps et manifestent un esprit combatif. " (7). En 1894 le P.O.B. récoltera les fruits de son action. Il sortira gagnant des élections et fera son entrée au parlement avec 28 élus, ce qui fera fureur en Europe. La déclaration du P.O.B. de 1895 après cette victoire électorale souligne encore à cette époque qu’il faut " voir surtout dans chaque campagne électorale une œuvre de propagande : l’expression de l’idée socialiste est seule poursuivie, et il se trouve que les mandats lui viennent par surcroît "(8). Le socialisme découvre le Parlement, dit le professeur M. Liebman dans son étude sur le P.O.B., mais pas encore le parlementarisme. En effet, nombreuses sont les interventions parlementaires, pleines de rage contre l’exploitation capitaliste, l’injustice et les cruautés de l’ordre établi. Elles deviennent les interprètes des revendications ouvrières, les défenseurs des combattants, les porteurs du programme socialiste, les professeurs en marxisme. Pour l’anecdote : Les comptes-rendus de la chambre sautent de 17.700 abonnements à 61.180 et l’éditeur en triple le prix afin de contrer son succès.
César de Paepe déclarait déjà en 1890 : " Si nous voulons le Suffrage Universel, c'est pour éviter une révolution car réforme ou révolution, Suffrage Universel ou bouleversement universel, tel est le dilemme qui se pose au peuple belge en ce moment " (9). Cette tendance au réformisme et à l'opportunisme ne fit que s'accentuer, surtout après l'entrée du P.O.B. au Parlement en octobre 1894, époque décidément cruciale pour tout le mouvement socialiste international. Cette tendance au réformisme et à l'opportunisme éclata avec force en 1902, lorsque la tactique pacifique et légaliste du P.O.B. entraîna la déconfiture du mouvement ouvrier. Et pourtant, tout cela n'avait pas empêché le P.O.B. de s'associer à l'Internationale pour désapprouver l'Allemand Bernstein, qui prônait depuis 1898 une adaptation franche de la social-démocratie au régime capitaliste, et le Français Millerand qui avait accepté un portefeuille dans le cabinet Waldeck-Rousseau. Mais lors des grèves générales de 1902 et 1913, le P.O.B. trahit en effet le mouvement ouvrier au profit de compromis parlementaires avec les libéraux, orientation qui caractérisait de plus en plus la IIème internationale dans son ensemble et qui se distinguait par le fait d’opposer la lutte légale et parlementaire à la révolution ; " Louis Bertrand, vétéran du mouvement socialiste, ne cacha pas qu'il serait prêt à faire fi des consignes de l'Internationale si les libéraux proposaient au P.O.B. d'entrer avec eux au gouvernement. Et Vandervelde lui-même envisagea alors la possibilité, pour son groupe parlementaire, de voter le budget de la guerre si les libéraux consentaient à améliorer le système électoral " (10). Rosa Luxembourg n'a pas manqué, d'ailleurs, dans sa brochure L'expérience belge de grève générale (1902) de critiquer fermement l'attitude des socialistes belges à cet égard, ainsi que dans d’autres critiques qui suivirent. Mais la logique réformiste en 1902 était devenue dominante et irréversible dans le P.O.B. "Ce qui importe le plus dans ce raisonnement du camarade Vandervelde, c'est la conclusion inéluctable que le triomphe de ce suffrage universel n'est plus à attendre que par la méthode parlementaire". La courbe réformiste était prise.
Dans la troisième partie à paraître, nous développerons d’avantage sur l’avancée de l’opportunisme et du réformisme dans le P.O.B. et sur le combat des différentes oppositions contre celui-ci n
Lac / 07.04.2006
1.Le lent et difficile combat pour la constitution des organisations ouvrières, Internationalisme nr.324
2.M. Liebman, Les socialistes belges 1885-1914, p52
3.E. Vandervelde dans Le Peuple, 13 février 1894
4.R. Luxembourg, Social-démocratie et parlementarisme, Sächsische Arbeiterzeitung, 5 et 6 décembre 1904
5.M. Liebman, Les socialistes belges 1885-1914, p.62
6.R. Luxembourg, l’expérience belge, Neue Zeit, 1902
7.R. Luxembourg, Nouvelle expérience belge, Leipziger Volkszeitung, 13 mai 1913
8.C. Renard, La conquête du suffrage universel en Belgique, 1966, p.145
9.G. Van Meir, De geschiedenis van de BSP, p. 18
10.C. Renard, Octobre 17 et le mouvement ouvrier belge, p.14
Nous publions ci-dessous la seconde partie de l’article sur les délocalisations paru dans Internationalisme n° 323. Dans la première partie, contre les mensonges gauchistes et altermondialistes, nous avons traité du fait que les délocalisations ne sont pas un phénomène récent ou nouveau, mais qu’elles sont nées avec le capitalisme comme produit de la concurrence effrénée entre capitalistes inhérente à ce système et comme un des moyens de rechercher une exploitation maximum de la classe ouvrière. Dans cette seconde partie, nous verrons que les délocalisations sont un moyen de mettre en concurrence les prolétaires du monde entier tout en faisant partie de l’ensemble des attaques capitalistes contre ceux-ci. Et le battage effectué par les secteurs de gauche contre ces délocalisations sert au fond à en faire une attaque particulière, qui serait "évitable" et donc moins "acceptable" que les autres, et à masquer la réalité de la crise mortelle du système capitaliste et de son effondrement.
Les délocalisations ont causé la destruction de milliers d’emplois dans les pays occidentaux. En quelques décennies des filières industrielles entières, comme le textile, ont été quasiment entièrement transférées vers des pays à plus faible coût de main d’œuvre. "La filière textile française n’emploie plus que 150 000 personnes, soit autant que la tunisienne, contre un million il y a trente ans."1 Dans d’autres secteurs, elles expliquent, pour une part, la baisse continue de l’emploi. Ainsi, "les effectifs salariés dans l’automobile en France, passés de 220 000 à 180 000 depuis 1990 malgré l’arrivée de constructeurs étrangers comme Toyota, devraient encore diminuer."2 Les délocalisations forment l’une des attaques, parmi les plus brutales, de la classe dominante contre le prolétariat. D’abord par la proportion que peut prendre, à certains moments, cette attaque parmi les autres. Ainsi, en Belgique entre 1990 et 1995, plus de 17 000 travailleurs ont été touchés par les délocalisations, ce qui représente 19% des licenciements collectifs. Ensuite du fait que les ouvriers concernés ont toutes les chances de ne pas retrouver d’emploi et de rejoindre les rangs des chômeurs de longue durée. Enfin, les délocalisations s’étendent à de nouvelles catégories d’ouvriers, celle des "cols blancs" et à la main-d’œuvre très qualifiée. En France "200 000 emplois dans les services [dont 90 000 relèvent du service aux entreprises, 20 000 de la recherche et développement] sont menacés d’être transférés en Europe de l’Est ou en Asie, d’ici 2010."3
Cependant, les effets des délocalisations ne frappent pas uniquement ceux qui perdent leur emploi dans les pays occidentaux. C’est l’ensemble du prolétariat mondial qui se trouve soumis à la pression de la folle course concurrentielle entre nations capitalistes et au chantage à la délocalisation, aussi bien dans les pays de départ que de destination des délocalisations. Il y a, en Inde, la crainte de la concurrence de la Russie, du Pakistan et de la Chine. La classe ouvrière de l’Est de l'Europe dans certains secteurs (alimentation, textile, pétrochimie et équipements de communication) est aussi confrontée aux délocalisations vers les pays d’Asie. La recherche de la production à moindre coût a fait de la délocalisation à l’intérieur de la Chine vers les régions du centre et de l’est, pauvres, une tendance dominante du secteur du textile. Le capital n’a pas attendu que la directive Bolkestein soit mise sur le tapis pour utiliser les délocalisations "inverses" en faisant venir des travailleurs d’un pays "à différentiel économique" pour remplacer une main-d’œuvre existante. Le recours à l'emploi illégal connaît une croissance considérable depuis les années 1990 ; il atteint 62% dans l’agriculture en Italie !
Ce qu’illustrent en réalité les délocalisations, c’est l’impitoyable mise en concurrence de différentes parties de la classe ouvrière au plan international.
Le renforcement de l’exploitation capitaliste pour toute la classe ouvrière
En délocalisant vers l’Est européen et la Chine, les grandes entreprises et les Etats occidentaux visent à profiter des terribles conditions d’exploitation qu’y impose le capital. Ainsi en Chine, où "des millions de personnes travaillent entre 60 et 70 heures par semaine et gagnent moins que le salaire minimum de leur pays. Elles vivent dans des dortoirs où s’entassent parfois jusqu’à vingt personnes. Les chômeurs qui ont récemment perdu leur emploi sont quasiment aussi nombreux que ceux du reste du monde réuni."4 "Les primes de licenciement et les allocations promises aux travailleurs ne leur sont jamais versées. (…) les travailleurs peuvent se voir refuser le droit de se marier, il leur est souvent interdit de se déplacer dans les usines (où ils sont logés) ou d’en sortir en dehors des heures de travail.(…) Dans les usines de la zone spéciale de Shenzhen, au sud de la Chine, il y a en moyenne 13 ouvriers qui perdent un doigt ou un bras chaque jour et un ouvrier qui meurt d’un accident de travail tous les 4,5 jours."5
Ce qui pousse le capital à délocaliser vers l’Est de l'Europe, c’est le même but d’y exploiter "une population bien formée et peu coûteuse. (…) Tous ces pays ont des durées de travail plus longues qu’à l’Ouest, respectivement, 43,8 et 43,4 heures en Lettonie et en Pologne. Surtout cette amplitude s’accompagne d’une moindre, voire d’une absence, de rétribution des heures supplémentaires. [On y] observe également une forte progression du travail à temps partiel. Celui-ci est souvent l’apanage des personnes âgées, des handicapés et des jeunes entrant sur le marché du travail. En Pologne, 40% des travailleurs à temps partiel sont soit des retraités, soit des personnes ayant une infirmité. (…) [Les nombreuses entreprises à capitaux étrangers] sont aussi celles qui pratiquent le plus souvent le travail "asocial" : il est courant de trouver des grandes surfaces ouvertes sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre."6
Dans les pays occidentaux, les délocalisations signifient la mise au rancart de travailleurs, dont l’exploitation est insuffisamment profitable pour le capital. Cependant, la part prise par les délocalisations parmi les autres attaques montre que les délocalisations sont loin de représenter l’unique source du chômage et de la remise en cause des conditions de vie du prolétariat et que le but recherché par la bourgeoisie n’est certainement pas d’imposer massivement le transfert de l’ensemble de la production vers des pays à bas salaires. Ainsi, "leur impact sur l’emploi n’est pas nul, mais reste limité. (…) les délocalisations n’expliquent que 7% des restructurations et 5% des emplois supprimés en Europe. (…) Entre 1990 et 2001, les délocalisations d’entreprises allemandes vers les pays d’Europe centrale et orientale ont conduit à la destruction de 90 000 emplois en Allemagne soit 0,7% des effectifs des sociétés concernées et 0,3% de l’emploi allemand total"7
En France, "95 000 emplois industriels auraient été supprimés et délocalisés à l’étranger entre 1995 et 2001, soit en moyenne 13 500 par an. A titre de comparaison, les suppressions d’emplois annuelles dans l’industrie sont de l’ordre de 500 000. (…) Les présomptions de délocalisations s’élèvent au total à 2,4 % des effectifs de l’industrie hors énergie (…) Un peu moins de la moitié seulement des délocalisations sont à destination des pays dits "à bas salaires". Ces derniers accueillent environ 6400 emplois délocalisés par an, soit 0,17% de l’emploi industriel hors énergie. Autrement dit, les délocalisations vers les nations émergentes expliqueraient seulement moins de 2% des suppressions d’emplois industriels. Environ une fermeture d’établissement industriel sur 280 correspondrait à une délocalisation vers un pays à bas salaire." 8 Les dires mêmes de la bourgeoisie mettent en pièces le mensonge qui fait des délocalisations l’explication principale à la désindustrialisation et au chômage de masse.
Par contre, le recours systématique au chantage aux délocalisations par la bourgeoisie comme moyen de faire accepter au prolétariat des sacrifices toujours plus grands, indique où se situe l’enjeu réel pour la bourgeoisie : imposer des conditions d’exploitation plus dures et la réduction du coût de la force de travail (la baisse des salaires) là où la production n’est pas délocalisable et ne doit pas l’être, là où les enjeux de puissance économique sont les plus importants pour le capital et la concurrence entre requins capitalistes la plus rude.
L’exemple de l’Allemagne est particulièrement illustratif. C’est au nom de la compétitivité de "l’entreprise Allemagne" et grâce au chantage aux délocalisations et aux suppressions d’emplois que la flexibilisation du temps de travail a été imposée, soit réduction avec perte de salaire, soit élévation sans compensation de salaires. Ainsi Siemens : après avoir transféré ses activités de services et de développement en République tchèque, en Inde, en Russie et en Chine, il impose en 2004 la semaine de 40 heures sans compensation salariale à une grande partie de ses 167 000 salariés allemands sous la menace de la délocalisation d’au moins 5000 emplois. En 2005, après avoir annoncé 2400 suppressions de postes dans sa filiale de service informatique SBS, la direction impose aux 4600 salariés de la filière communication Com une réduction du temps de travail à 30 heures hebdomadaires (au lieu de 35,8) avec réduction de salaires ! Parallèlement, c’est le secteur public qui se fait le champion du "travailler plus". La compagnie ferroviaire DB est passée aux 40 heures et de nombreux Etats régionaux ont fait passer le temps de travail des fonctionnaires régionaux de 40 à 42 heures. Au total, c’est ainsi qu’en Allemagne où la bourgeoisie a en ligne de mire les coûts de main-d’œuvre les plus élevés parmi les grands pays de l’OCDE, "les rémunérations ont, en valeur réelle, reculé de 0,9% entre 1995 et 2004"9 Là comme ailleurs, le chantage aux délocalisations n’est pas dissociable des autres attaques et va de pair avec la réforme du fonctionnement du marché du travail ainsi que la remise en cause des systèmes de retraites et d’assurance maladie.
Une gigantesque campagne idéologique contre la conscience de la classe ouvrière
Si les campagnes bourgeoises mettent pleins feux sur les seules délocalisations, c’est aussi parce la classe dominante en tire avantage contre le prolétariat afin de désarmer sa lutte. Lorsque syndicats, partis de gauche, gauchistes et altermondialistes vitupèrent les délocalisations pour stigmatiser le retour à des conditions dignes du 19e siècle, c’est pour mieux masquer au prolétariat la signification réelle de la situation qui lui est faite dans la société.
Le marxisme n’a jamais dénoncé les tendances à l’allongement de la journée de travail et à l’abaissement des salaires vers le minimum de la subsistance vitale comme imputables au caractère carnassier de tel ou tel capitaliste en particulier, mais comme le produit des contradictions inscrites dans la nature même du système capitaliste. C’est en véritable vampire invétéré de la force de travail dont il tire le profit et se nourrit, que le capitalisme saigne littéralement à blanc ceux qui en sont les porteurs, les prolétaires. "Dans sa passion aveugle et demeurée, dans sa gloutonnerie de travail extra, le capital dépasse non seulement les limites morales, mais encore la limite physiologique extrême de la journée de travail. (…) Le capital ne s’inquiète donc point de la durée de la force de travail. Ce qui l’intéresse uniquement, c’est le maximum qui peut en être dépensé dans une journée. Et il atteint son but en abrégeant la vie du travailleur.(…) La production capitaliste, qui est essentiellement production de plus value, absorption de travail extra, ne produit donc pas seulement par la journée de travail qu’elle impose la détérioration de la force de travail, en la privant de ses conditions normales de fonctionnement et de développement, soit au physique, soit au moral - elle produit l’épuisement et la mort précoce de cette force."10
L’énorme différence avec aujourd’hui, c’est qu’au 19e siècle, le prolétariat pouvait espérer une atténuation de sa situation au sein du système capitaliste. "Les premières décennies de la grande industrie ont eu des effets si dévastateurs sur la santé et les conditions de vie des travailleurs, ont provoqué une morbidité si effrayantes, de telles déformations physiques, un tel abandon moral, des épidémies, l’inaptitude au service militaire, que l’existence même de la société en paraissait profondément menacée. (…) Il fallait donc dans son propre intérêt, pour permettre l’exploitation future, que le capital impose quelques limites à l’exploitation présente. Il fallait un peu épargner la force du peuple pour garantir la poursuite de son exploitation. Il fallait passer d’une économie de pillage non rentable à une exploitation rationnelle. De là sont nées les premières lois sur la journée de travail maximale." 11 Encore ce résultat ne fut-il imposé que contre la résistance farouche des capitalistes et après des décennies d’une implacable lutte de classes. Il ne pouvait être obtenu que parce que le système capitaliste se trouvait alors dans sa phase d’ascendance, en pleine expansion.
Aujourd’hui l’implacable concurrence entre nations capitalistes en lutte pour des marchés toujours plus étroits, sursaturés de marchandises, ne peut que provoquer l’inexorable remise en cause générale du "standard de vie" établi dans les pays occidentaux, sans espoir de retour en arrière. Tous ces faits confirment les prévisions du marxisme, l’effondrement du capitalisme dans la catastrophe sociale.
Il reste aux ouvriers du monde entier à apprendre à se considérer comme des camarades de lutte et à se tendre la main par dessus les limites des secteurs et les frontières, pour faire de leurs mouvements une seule lutte contre le capitalisme et développer leur conscience que cette lutte ne peut trouver sa finalité que dans la destruction du système capitaliste, c’est-à-dire l’abolition du salariat et du caractère marchand de la force de travail, racine de l’esclavage du prolétariat.
Scott
1 L’Expansion, 27 octobre 2004
2 L’Expansion, 27 octobre 2004
3 L’Expansion.com, 19 avril 2005
4 CISL en ligne, 9 décembre 2005
5 Chine Amnesty International, 30 avril 2002
6 Le Monde, 18 octobre 2005
7 Le Monde, 26 mai 2005
8 Dossiers et documents du Monde, novembre 2005
9 L’Humanité, 14 février 2006
10 Marx, Le Capital, Livre 1, chapitre X. Pour les notions de force de travail, plus value, travail extra (surtravail) se reporter à la première partie de cet article dans RI n° 362
11 Rosa Luxembourg, Introduction à l’économie politique, chapitre "le travail salarié".
Le mouvement des étudiants en France contre le CPE n'a rien à voir avec la plupart des mouvements précédents, interclassistes, de la jeunesse estudiantine. Il s'inscrit pleinement dans le combat de toute la classe ouvrière mondiale. Face à une attaque particulièrement ignoble contre les jeunes générations de travailleurs, une attaque qui institutionnalise la précarité au nom de la "lutte contre la précarité", les étudiants ont d'emblée compris et assumé le caractère de classe de leur combat.
Ainsi, alors que certains voulaient mêler des revendications spécifiquement étudiantes (comme le retrait du LMD – la norme européenne des cursus universitaires) à la revendication centrale de retrait du CPE, les assemblées étudiantes ont décidé de ne garder que les revendications qui concernent l'ensemble de la classe ouvrière.
Ce qui a fait la force de ce mouvement, c'est justement qu'il s'est placé résolument sur le terrain de la lutte de classe des exploités contre les exploiteurs. Et cela en adoptant des méthodes et des principes de lutte qui sont justement ceux de la classe ouvrière. Le premier de ces principes est celui de la solidarité. Rompant avec le "chacun pour soi", l'idée que "si je fais de bonnes études, si je me tiens à carreau pendant deux ans, alors je pourrai passer entre les gouttes", les étudiants ont adopté la seule attitude possible pour la classe ouvrière contre les attaques du capitalisme : la lutte unie. Et cette solidarité ne s'est pas manifestée seulement "entre étudiants". D'emblée, ils se sont adressés aux salariés, non seulement pour gagner leur solidarité, mais aussi parce qu'ils ont bien compris que c'est toute la classe ouvrière qui est attaquée. Par leur dynamisme, leur combativité et leurs appels, ils ont réussi dans beaucoup de facultés à entraîner le personnel de celles-ci - enseignants et agents administratifs - dans la lutte en leur proposant notamment de tenir des assemblées générales communes.
Un autre trait clairement prolétarien du mouvement, c'est sa volonté de développer la conscience de ses participants. La grève des universités a commencé par des blocages. Mais ces derniers n'étaient pas conçus comme des "coups de force" par lesquels une "minorité d'énergumènes impose sa loi à la majorité", comme le rabâchent tous les dimanches après la messe les petits groupes d'"anti-bloqueurs" en tenue blanche de premiers communiants. Les blocages étaient un moyen que se sont donné les étudiants les plus conscients et combatifs pour manifester leur détermination et surtout pour entraîner un maximum de leurs camarades vers les assemblées générales où une proportion considérable de ceux qui n'avaient pas compris la signification des attaques du gouvernement ou la nécessité de les combattre ont été convaincus par le débat et les arguments.
Et justement, ces assemblées générales qui ont réussi à s'organiser de façon croissante, qui se sont donné des comités de grève et des commissions responsables devant elles, qui ont constitué le poumon du mouvement, ce sont des moyens propres à la lutte de la classe ouvrière. En particulier, ces assemblées étaient ouvertes vers l'extérieur, et non pas repliées sur elles-mêmes comme le sont en général les assemblées syndicales où ne sont autorisées que "les personnes de la boîte", ou à la limite des syndicalistes patentés d'autres "boîtes" ou des "instances syndicales supérieures". Très vite on a vu la participation de délégations d'étudiants d'une université aux AG d'autres universités, ce qui outre le renforcement du sentiment de force et de solidarité entre les différentes AG a permis à celles qui étaient en retrait de s'inspirer des avancées de celles qui étaient plus en pointe. C'est là aussi une des caractéristiques importantes de la dynamique des assemblées ouvrières dans les mouvements de classe ayant atteint un niveau important de conscience et d'organisation. Et cette ouverture des AG vers l'extérieur ne s'est pas limitée aux seuls étudiants d'autres universités mais elle s'est étendue également à la participation de personnes qui n'étaient pas des étudiants. En particulier, des travailleurs ou des retraités, parents ou grands parents d'étudiants et lycéens en lutte, ont reçu en général un accueil très chaleureux et attentif de la part des assemblées dès lors qu'ils inscrivent leurs interventions dans le sens du renforcement et de l'extension du mouvement, notamment en direction des salariés.
Face à cette mobilisation exemplaire des étudiants sur le terrain et avec les méthodes de la classe ouvrière, on a assisté à la constitution d'une sainte alliance entre les divers piliers de l'ordre capitaliste : le gouvernement, les forces de répression, les médias et les organisations syndicales.
Le gouvernement a d'abord essayé plusieurs ficelles pour faire "passer en force" sa loi scélérate. En particulier, il a usé d'une "kolossale finesse" en essayant de la faire adopter par le Parlement pendant les vacances scolaires. Le coup a manqué : au lieu de démoraliser et de démobiliser la jeunesse étudiante, il a réussi à provoquer sa colère et une extension de sa mobilisation. Ensuite, il s'est appuyé sur les forces de répression pour empêcher que la Sorbonne ne puisse, à l'image des autres universités, servir de lieu de regroupement et de réunion pour les étudiants en lutte. Ce faisant, il comptait polariser la combativité des étudiants de la région parisienne autour de ce symbole. Dans un premier temps, certains étudiants sont tombés dans ce piège. Mais, rapidement, la majorité des étudiants a fait preuve de sa maturité et le mouvement a refusé de tomber dans la provocation quotidienne que constituent ces troupes de CRS armés jusqu'aux dents en plein Quartier latin. Ensuite, le gouvernement, avec la complicité des organisations syndicales avec qui sont négociés les trajets des manifestations, a tendu une véritable souricière aux manifestants parisiens du 16 mars qui se sont retrouvés coincés en fin de parcours par les forces de police. C'était une nouvelle provocation dans laquelle ne sont pas tombés les étudiants mais qui a permis que des jeunes des banlieues se livrent à des violences abondamment filmées par les chaînes de télévision, des violences qui se sont poursuivies autour de la Sorbonne toute proche (le choix du lieu de dispersion n'était évidemment pas le fait du hasard). Il s'agissait de faire peur à ceux qui avaient décidé d'aller à la grande manifestation qui devait se tenir deux jours plus tard. Nouvel échec de la manœuvre : la participation à celle-ci a été exceptionnelle. Enfin, le 23, c'est avec la bénédiction des forces de police que des "casseurs" s'en sont pris aux manifestants eux-mêmes pour les dépouiller, ou tout simplement pour les tabasser sans raison. Beaucoup d'étudiants étaient démoralisés par ces violences : "Quand ce sont les CRS qui nous matraquent, ça nous donne la pêche, mais quand ce sont les gamins des banlieues, pour qui on se bat aussi, ça fout un coup au moral". Cependant, la colère s'est surtout tournée contre les autorités tant il était évident que la police avait été complice de ces violences. C'est pour cela que Sarkozy a promis que désormais la police n'allait plus permettre que se reproduisent de telles agressions contre les manifestants. En fait, il est clair que le gouvernement essaie de jouer la carte du "pourrissement", en s'appuyant notamment sur le désespoir et la violence aveugle de certains jeunes des banlieues qui sont fondamentalement des victimes d'un système qui les broie avec une violence extrême. Là aussi la réponse de beaucoup d'étudiants a été très digne et responsable : plutôt que d'essayer d'organiser des actions violentes contre les jeunes "casseurs", ils ont décidé, comme à la fac de Censier, de constituer une "commission banlieues" chargée d'aller discuter avec les jeunes des quartiers défavorisés, notamment pour leur expliquer que la lutte des étudiants et des lycéens est aussi en faveur de ces jeunes plongés dans le désespoir du chômage massif et de l'exclusion.
Les médias au service de Sarkozy
Les différentes tentatives du gouvernement de démoraliser les étudiants en lutte ou de les entraîner sur le terrain des affrontements à répétition avec les forces de police on reçu de leur part une réponse pleine de sagesse et surtout de dignité. Ce n'est pas la même dignité qu'on a vu de la part des médias. Ceux-ci se sont même surpassés dans leur rôle de prostituées de la propagande capitaliste. A la télévision, les scènes de violence qui se sont produites à la fin de certaines manifestations sont passées en boucle dans les "news" alors qu'il n'y a rien sur les assemblées générales, sur l'organisation et la maturité remarquables du mouvement. Mais comme l'amalgame étudiants en lutte=casseurs ne passe décidément pas, même Sarkozy déclare et répète qu'il fait une différence très nette entre les gentils étudiants et les "voyous". Cela n'empêche pas les médias de continuer avec l'étalage obscène des images de violence qu'on passe juste avant d'autres scènes de violence (telle l'attaque par l'armée israélienne de la prison de Jéricho ou bien un attentat terroriste bien saignant en Irak). Après l'échec des grosses ficelles, c'est l'heure des spécialistes les plus pointus de la manipulation psychologique. Ce qu'on veut provoquer c'est la peur, l'écoeurement, l'assimilation inconsciente du message manifestation=violence même si le message officiel prétend le contraire.
Tous ces pièges, ces manipulations, la grande majorité des étudiant et des travailleurs les ont déjoués. C'est pour cela que la 5e colonne de l'État bourgeois, les syndicats, a repris les choses en main et en y mettant les grands moyens. En sous-estimant les ressources de combativité et de conscience que portent en eux les jeunes bataillons de la classe ouvrière, le gouvernement s'est mis dans une impasse. Il est clair qu'il ne peut pas reculer. Raffarin l'avait déjà dit en 2003 : "Ce n'est pas la rue qui gouverne". Un gouvernement qui bat en retraite devant la rue perd son autorité et ouvre la porte à des mouvements bien plus dangereux encore, surtout dans la situation actuelle où s'est accumulé un énorme mécontentement dans les rangs de la classe ouvrière suite à la montée du chômage, de la précarité et de toutes les attaques qui pleuvent quotidiennement sur ses conditions de vie. Depuis la fin janvier, les syndicats ont organisé des "journées d'action" contre le CPE. Et depuis que les étudiants sont entrés dans la lutte appelant les salariés à engager le combat à leur tour, ils se présentent, avec une belle unanimité, qu'on n'avait pas vue depuis longtemps, comme les meilleurs alliés de leur mouvement. Mais il ne faut pas se laisser berner : derrière leur intransigeance affichée, menton en avant, face au gouvernement, ils ne font rien pour mobiliser réellement l'ensemble de la classe ouvrière.
Si on entend souvent à la télé les déclarations martiales de Thibault, Mailly et consort, au niveau des entreprises, c'est le silence radio. Très souvent, les tracts syndicaux (quand il y en a) appelant à la grève ou à la manifestation arrivent dans les services le jour même, voire le lendemain. Les rares assemblées générales organisées par les syndicats ont eu lieu dans les entreprises (telles EDF et GDF) ou ils sont particulièrement puissants et où ils ne craignent pas d'être débordés. De plus, ces assemblées n'ont rien à voir avec ce que nous avons connu dans les facultés depuis un mois : les travailleurs y sont invités à écouter sagement les discours soporifiques des permanents syndicats qui viennent à tour de rôle prêcher pour leur chapelle en vue des prochaines élections au Comité d'entreprise ou des "délégués du personnel". Lorsque Bernard Thibault, invité du "Grand Jury RTL" du 26 mars, insistait lourdement sur le fait que les salariés avaient leurs propres méthodes de lutte différentes de celles des étudiants et qu'il ne voulait pas que les uns veuillent faire la leçon aux autres et réciproquement, il ne parlait pas en l'air : hors de question que les méthodes des étudiants soient reprises par les salariés car cela voudrait dire que les syndicats ne contrôleraient plus la situation et qu'ils ne pourraient plus jouer leur rôle de pompiers de l'ordre social ! Car c'est là leur fonction principale dans la société capitaliste. Leurs discours, même les plus radicaux comme ceux d'aujourd'hui, ne sont là que pour garder la confiance des travailleurs et pouvoir ainsi saboter leurs luttes quand le gouvernement et les patrons risquent d'être mis en difficulté.
C'est là une leçon que non seulement les étudiants, mais aussi l'ensemble des travailleurs devront retenir en vue de leurs combats futurs.
A l'heure où nous écrivons, nous ne pouvons encore prévoir comment va évoluer la situation. Cependant, même si la sainte alliance entre tous les défenseurs de l'ordre capitaliste vient à bout de la lutte exemplaire des étudiants, ces derniers, comme les autres secteurs de la classe ouvrière, ne devront pas sombrer dans la démoralisation. Ils ont déjà remporté deux victoires très importantes. D'une part, la bourgeoisie va devoir pour un temps limiter ses attaques sous peine d'être à nouveau mise en difficulté comme elle l'est aujourd'hui. D'autre part, et surtout, cette lutte constitue une expérience inestimable pour toute une nouvelle génération de combattants de la classe ouvrière.
Comme le disait il y a plus d'un siècle et demi le "Manifeste communiste" : "Parfois, les ouvriers triomphent; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs." La solidarité et le dynamisme de la lutte, sa prise en main collective par les assemblées générales, voila des acquis de la lutte actuelle des étudiants qui montrent le chemin aux futurs combats de l'ensemble de la classe ouvrière
Courant Communiste International / 28 mars 2006
Il y a maintenant trois ans que la guerre en Irak a commencé. L’offensive militaire gigantesque dirigée par les Etats-Unis devait participer activement à apporter la sécurité au monde. La croisade américaine contre le terrorisme international, dont l’Irak de Saddam Hussein se devait d’être un bastion, avait été lancée au nom de la paix, du progrès de la civilisation et de la lutte contre la tyrannie et l’obscurantisme. Après trois années de carnages et de tueries, qu’en est-il effectivement aujourd’hui ? Dans quelle situation se trouvent l’Irak et l’ensemble de la région du Moyen-Orient ? Quel avenir nous réserve ce monde en pleine décomposition ?
Il n’y a qu’à regarder la situation tragique que connaît actuellement la population en Irak pour avoir un début de réponse à ces questions. Le mois de février a connu une accélération des attentats suicides. Plus de 75 personnes ont été tuées au cours d’une nouvelle flambée de violence, le mardi 28 février, dans cinq explosions à Bagdad. En une semaine seulement, du 22 au 28 février, le pseudo-gouvernement irakien annonce tout simplement que 458 personnes auraient été blessées et 379 auraient été tuées et ceci sans compter les victimes dues à l’attentat qui a frappé le sanctuaire chiite de Samarra. La violence et la barbarie qui se développent actuellement dans ce pays sont de plus en plus sanglantes et inhumaines. Le mardi 28 février, plus de trente deux personnes ont été tuées et plus de cent autres blessées dans l’explosion quasi simultanée de deux bombes par des kamikazes fanatisés. L’enfoncement au quotidien dans l’horreur est malheureusement de plus en plus visible et certain. Ces deux attentats ont été perpétrés dans une file d’attente de personnes qui achetaient du fuel domestique dans le quartier Al Amine au sud-est de Bagdad, ainsi qu’à proximité d’un bureau de poste de cette agglomération. En Irak, les attentats sont devenus quotidiens, plongeant la population dans une peur permanente.
Le développement du chaos en Irak s’est particulièrement concrétisé à partir du 22 février dernier. L’Irak déjà soumis sans cesse à des attentats anti-américains mais également sur des bases d’affrontements communautaires, se voit alors ce jour confronté à un évènement lourd de conséquences : l’attentat qui a endommagé la mosquée sacrée chiite de l’Imam Ali de Bassorah, dans le sud de l’Irak. Cette explosion a causé un mouvement de panique dans la ville, au sein d’une région à majorité chiite. Cet attentat a provoqué une violente accélération des affrontements armés entre Chiites et Sunnites. Depuis ce moment, l’affrontement à caractère confessionnel a sans aucun doute fait plus de 300 morts. Les affrontements les armes à la main se sont multipliés. La torture et les assassinats sommaires tendent à se généraliser : "Les corps de 15 jeunes irakiens, les mains ligotées et portant des traces de pendaison, ont été découverts dans une fourgonnette dans l’ouest de Bagdad. Par ailleurs, 29 autres corps criblés de balles, les mains ligotées ont été retrouvés dans une fosse commune dans l’est de Bagdad. Ces corps ont été enterrés récemment et il pourrait y en avoir d’autres, a ajouté la source du ministère." (cité par Courrier International le 14 mars 2006). La classe ouvrière en Irak n’est pas épargné : en effet, aux alentours du 25 février, 45 ouvriers d’une briqueterie, de confession chiite ou sunnite, ont été retrouvés, criblés de balles, sans que personne ne sache qui étaient les assassins. L’horreur capitaliste est vécue au quotidien par la population irakienne. La flambée de violence, la montée irréversible et en puissance de la guerre entre communautés a poussé le "gouvernement" dans ce pays à imposer à partir du 22 février un couvre-feu entre 20 heures et 6 heures dans les régions situées au nord de la capitale où se trouve notamment Samarra. Cette mesure visait à ramener un peu de calme dans ce pays. La poursuite et l’accélération des massacres et des attentats, malgré les directives du pouvoir irakien, démontrent sa totale impuissance à contrôler la situation. La présence massive de l’armée américaine, son potentiel en armement terrestre et aérien, loin d’être, comme le souhaite la bourgeoisie des Etats-Unis, un facteur de stabilisation afin de mieux contrôler le pays, est un élément déterminant et croissant du développement de l’instabilité et du chaos. L’Irak est définitivement ingouvernable. Même si au même moment, les chefs des groupes parlementaires ont commencé, sous la houlette de l’ambassadeur des Etats-Unis Zalmay Khalizad, à "négocier" la formation d’un nouveau gouvernement. Le président Jalal Talabami a annoncé à cet effet la création d’une commission parlementaire. Dans ce panier de crabes où chaque clique bourgeoise vient aux négociations les armes à la main, la question de la nomination du premier ministre et de ses prérogatives fait voler en éclats le vernis démocratique : "Les Kurdes et les Sunnites refusent la reconduction à son poste du premier ministre sortant Ibrahim Jaa Fari, souhaitée par les Chiites conservateurs, majoritaires." (Courrier International, 13 mars 2006). Dans une situation d’enfoncement dans la guerre et le chaos, chaque chef des différentes bourgeoisies communautaires se battra toujours plus férocement pour obtenir pouvoir, bénéfices militaires et pécuniaires.
Trois ans après son offensive et face à la visibilité patente de l’échec total de leur politique militariste en Irak, les Etats-Unis se devaient de tenter de frapper un grand coup. Leur affaiblissement en tant que première puissance mondiale, leur enlisement toujours grandissant dans le bourbier irakien ne pouvaient pas laisser la bourgeoisie américaine sans réaction. Et ceci, d’autant plus que la politique guerrière de l’administration Bush est de plus en plus contestée par la population américaine, donnant naissance à des manifestations appelant au retrait pur et simple de l’armée américaine d’Irak. Les 2291 morts de soldats américains officiellement recensées depuis mars 2003, pèsent très lourdement dans un tel contexte d’échec de la politique impérialiste américaine. Alors que les Etats-Unis intervenaient à l’ONU pour appeler au calme, de peur que le pays qui a basculé dans une guerre ouverte entre la minorité sunnite hier encore au pouvoir, et la majorité chiite pleine d’appétit, ne devienne totalement incontrôlable, ils n’en préparaient pas moins une nouvelle offensive militaire sur les zones sensibles en Irak. Celle-ci se voulait la plus massive depuis le déclenchement de la guerre, il y a trois ans. A grand renfort de publicité, des nuées de bombardiers, d’hélicoptères s’envolaient des bases américaines au Moyen-Orient afin de porter un rude coup "aux terroristes et autres activistes nostalgiques du pouvoir de Saddam Hussein". De fait cette formidable offensive a fait long feu, démontrant une fois encore la fragilisation et l’affaiblissement croissant des Etats-Unis en Irak et dans le monde.
Tout récemment, lors de sa visite en France, le roi de Jordanie Abdallah II a manifesté publiquement ses inquiétudes sur le danger bien réel d’une extension de la guerre ouverte entre Chiites et Sunnites à tout le Proche et le Moyen-Orient : "En parlant de croissant chiite, j’exprimais des craintes de voir le jeu politique, sous couvert de religion, déboucher sur un conflit entre Sunnites et Chiites, dont nous assistons aux prémices en Irak. Le risque potentiel d’un conflit inter-religieux existe. Cela serait désastreux pour nous tous." ( Le Monde Diplomatique, mars 2006). La présence massive des Chiites au Kurdistan, en Arabie Saoudite et surtout en Iran, rend ce danger plus que probable. La politique iranienne de défense de ses intérêts impérialistes en Irak à travers la majorité chiite est un facteur important participant du développement de la guerre dans toute la région. Le conflit israélo-palestinien s’inscrit totalement dans cette extension du chaos. La présence du Hamas au pouvoir en Palestine, hier encore fraction bourgeoise (archaïque et irrationnelle) adepte du terrorisme ne peut que conduire à terme à accélérer la fuite en avant guerrière de l’impérialisme israélien. La déstabilisation croissante de cette région mais également de la Jordanie risque ainsi de rejoindre la poudrière irakienne.
La poursuite du conflit en Irak affaiblit durablement l’armée américaine. Le représentant démocrate John Murtha qui avait provoqué une vive polémique en novembre 2005 en demandant le retrait immédiat d'Irak des troupes américaines justifiait sa position en invoquant le fait que "des officiers lui avaient expliqué que l’armée était au bord de la rupture." (d'après Le Monde.fr du 20 mars 2006). Les Etats-Unis sont de plus en plus dans l’incapacité matérielle et politique de maintenir les 138 000 soldats présents en Irak. C’est pour cela que malgré la perte de contrôle de la situation en Irak, l’Etat américain se voit obligé d’envisager le retrait de 38 000 soldats avant la fin 2006. Cette incapacité croissante de soutenir la guerre en Irak se manifeste également dans l’échec de la campagne de recrutement de l’armée américaine en 2005 : "Le résultat en a été le plus mauvais depuis un quart de siècle." (Le Monde.fr, 20 mars 2006). Aujourd’hui la bourgeoisie américaine est contrainte de recruter essentiellement dans des classes d’âge de plus en plus jeunes de 17 à 24 ans, tout en étant moins exigeante au niveau de la sélection physique. Le développement de la misère aux Etats-Unis ne pousse plus les jeunes générations à s’enrôler dans l’armée. Le mécontentement de la population face à la guerre en Irak s’exprime ainsi ouvertement. Le Pentagone offre aujourd’hui 20 000 dollars de prime aux recrues. De plus, l’âge pour s’engager devrait passer après accord du Congrès de 35 à 42 ans. Tout ceci traduit ouvertement et crûment l’affaiblissement accéléré de la première puissance militaire mondiale.
Cet affaiblissement de l’impérialisme américain ne peut que le pousser toujours plus en avant dans sa politique guerrière. Celle-ci s’exprime clairement dans la déclaration du président américain G.Bush cité dans Courrier International du 17 mars dernier : "L’Iran est peut-être le plus grand défi que nous pose un pays." Certes, la perte de contrôle des Etats-Unis en Irak et l’influence grandissante de l’Iran dans ce pays à travers la communauté chiite, se concrétise par des tractations diplomatiques entre les deux pays. Mais la montée irrésistible des antagonismes impérialistes, conjuguée à l’affaiblissement accéléré américain ne permettra de fait aucun répit. Cette confrontation américano-iranienne à venir pourrait bien commencer à se concrétiser au Proche-Orient en terre libanaise. Alors que la bourgeoisie libanaise s’entredéchire, après le retrait de l’armée syrienne, l’importance du Hezbollah, mouvement chiite qui défend ouvertement la guerre contre Israël est une arme importante de l’Iran face aux Etats-Unis. A l’intransigeance de Téhéran en matière de politique nucléaire correspondent les déclarations belliqueuses des Etats-Unis à son encontre. Le soutien de plus en plus manifeste de la Russie à l’Iran, conjugué à la montée irrationnelle de la politique guerrière des Etats-Unis, ne présage ainsi rien de bon.
L’affaiblissement des capacités d’occupation militaire des Etats-Unis, leur incapacité à développer leurs troupes au sol, laissent entrevoir la possibilité de poursuite de la barbarie capitaliste sous la forme de bombardements massifs, ne laissant derrière eux que ruines et désolation. La bourgeoisie des principaux pays impérialistes concurrents acharnés des Etats-Unis tels la France, l’Allemagne, la Russie et même la Chine ne peuvent que se réjouir cyniquement de cet affaiblissement américain. Ils n’auront aucun scrupule à participer activement autant que possible à l’enlisement militaire des Etats-Unis, tel que cela se passe déjà en Afghanistan et en Irak.
Au moment où la barbarie capitaliste connaît une nouvelle phase d’accélération, l’espoir de toute l’humanité se manifeste concrètement dans le développement de la lutte de classe : aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre et surtout maintenant en France. Seule cette lutte de la classe ouvrière, en se développant de manière toujours plus unie et solidaire, pourra par la révolution communiste stopper le bras armé du capitalisme pourrissant. Les jeunes générations ouvrières, aujourd’hui en plein combat contre le capitalisme, doivent savoir que c’est leurs frères de classe qui ont, en 1917, par la révolution prolétarienne victorieuse en Russie, obligé la bourgeoisie mondiale à mettre fin à la première boucherie impérialiste. Cette révolution et la vague révolutionnaire de l’époque qui s‘est tout particulièrement développée en Europe centrale et en Allemagne n’était pas une exception, un accident passé de l’histoire. Elle est dans notre époque historique, possible et nécessaire.
Tino /24 mars 2006
Nous voulons fortement saluer et manifester notre solidarité avec la lutte qu’ont menée les 23 000 ouvriers de la métallurgie, dont une forte proportion de jeunes ouvriers, à Vigo dans la province de Galice (Espagne) depuis le 3 mai. Sans exception, les médias et les sites web des syndicats et des organisations politiques qui se disent radicales ont maintenu un silence de mort sur cet événement, tant en Espagne qu’au niveau international ([1] [12]). Il est important pour la classe ouvrière que la discussion se fasse sur cette expérience, que nous tirions des leçons avec un esprit critique pour pouvoir les mettre en pratique puisque tous les travailleurs sont affectés par les mêmes problèmes : précarité, conditions de travail toujours plus insupportables, augmentation hallucinante des prix, licenciements, annonces d’attaques sur les retraites, attaques portées sur les travailleurs du secteur public...
Au moment même où le trio infernal gouvernement-patrons-syndicats signait la nouvelle réforme du travail qui, sous prétexte de "lutter contre la précarité", ne fait que l’étendre davantage en baissant le coût des indemnités de licenciement et en proposant une généralisation des CDD limités à deux ans, une grève massive a éclaté dans le secteur de la métallurgie dont la principale motivation était précisément la lutte contre la précarité, qui touche près de 70 % des ouvriers de ce secteur.
La lutte contre la nouvelle réforme du travail ne passe pas par les journées d’action et les "actions" qu’ont organisés les nombreux syndicats "radicaux", mais par la lutte directe des ouvriers, les grèves décidées collectivement ; ce sont ces grèves qu’il faut soutenir et étendre car ce n’est que de cette façon que peuvent être rassemblées les forces nécessaires pour s’opposer efficacement aux attaques permanentes du capital.
La grève des métallurgistes a été massive et s’est organisée sous la forme d’assemblées publiques dans la rue, assemblées que les travailleurs avaient décidé d’ouvrir à tous ceux qui voulaient donner leur opinion, soutenir la grève, poser des questions ou formuler des revendications. Des manifestations massives ont été organisées dans le centre-ville. Plus de dix mille travailleurs se sont réunis quotidiennement pour organiser la lutte, décider des actions à entreprendre, décider vers quelles entreprises il fallait se diriger pour chercher la solidarité d’autres ouvriers, être à l’écoute des rares informations diffusées sur la grève, susciter des discussions avec la population dans la rue, etc.
Il est hautement significatif que les ouvriers de Vigo aient utilisé les mêmes moyens de lutte que les étudiants en France lors des derniers événements. Les assemblées étaient ouvertes aux autres travailleurs, actifs, chômeurs ou retraités. Les assemblées, là-bas comme ici, ont été le poumon du mouvement. Il est aussi significatif qu’aujourd’hui, en 2006, les ouvriers de Vigo reprennent les moyens qu’ils s’étaient donnés lors de la grande grève de 1972 : la tenue quotidienne de grandes assemblées générales réunissant les ouvriers de la ville entière. La classe ouvrière est une classe internationale et historique, ce sont les deux caractéristiques d’où elle tire sa force.
Dès le début du mouvement, les ouvriers en lutte ont tenté de chercher la solidarité des autres travailleurs, en particulier ceux des grandes entreprises de la métallurgie qui bénéficient de conventions particulières et qui, de ce fait, ne seraient pas "concernées". Ils ont envoyé des délégations massives aux chantiers navals, à Citroën et aux usines les plus importantes. Les chantiers navals se sont unanimement mis en grève de solidarité dès le 4 mai. Du point de vue égoïste et froid de l’idéologie de la classe dominante, pour qui chacun ne doit s’intéresser qu’à ses petites affaires, cette action ne peut qu’être une "folie", mais, pour la classe ouvrière, cette action est la meilleure riposte à avoir face à la situation immédiate et pour préparer le futur. Dans l’immédiat, car chaque secteur de la classe ouvrière ne peut être fort que s’il peut s’appuyer sur la lutte des autres. Pour préparer le futur, car la société que le prolétariat aspire à instaurer et qui permettra à l’humanité de sortir de l’impasse du capitalisme, trouve ses fondements dans la solidarité, dans la communauté humaine mondiale.
Le 5 mai, près de 15 000 ouvriers de la métallurgie ont entouré la plus grande usine de la ville (Citroën) regroupant 4500 ouvriers en les invitant à tenir une assemblée aux portes de l’usine et à participer à la discussion pour tenter de les convaincre de rejoindre la grève. Ces derniers étaient divisés, les uns étant prêts à débrayer et les autres voulant travailler. Alors que la discussion se développait, des groupes de syndicalistes ont commencé à jeter des œufs et d’autres aliments sur les ouvriers de Citroën, faisant pencher la balance en faveur de ne pas se joindre aux grévistes. Ils reprirent finalement le travail tous ensemble. Mais la graine semée par la délégation massive des travailleurs ce jour-là commença à porter ses fruits : le mardi 9 commencèrent des débrayages tant à Citroën que dans d’autres grandes entreprises.
La solidarité et l’extension de la lutte avaient aussi été les points forts du mouvement des étudiants en France. De fait, dès qu’un sentiment spontané de solidarité avec les étudiants avaient commencé dans de grandes entreprises, notamment à la Snecma ou à Citroën, le gouvernement français avait retiré le CPE. La solidarité et l’extension de la lutte avaient fortement caractérisé la grève générale de Vigo en 1972, qui fit reculer la poigne de fer de la dictature franquiste. Nous pouvons là aussi voir la force internationale et historique de la classe ouvrière.
Le 8 mai, près de 10 000 ouvriers qui se dirigeaient vers la gare dans l’intention d’informer les voyageurs, après une assemblée générale publique, furent attaqués de toutes parts par la police avec une violence inouïe. Les charges de police furent extrêmement violentes, les ouvriers dispersés par petits groupes étaient harcelés impitoyablement par les forces de l’ordre. Il y eut de nombreux blessés et treize arrestations. A partir de ce moment-là, le black-out a été rompu dans les médias espagnols uniquement pour mettre en avant la violence des affrontements entre les ouvriers et la police.
Cette répression en dit long sur la "démocratie" et ses beaux discours sur la "négociation", la "liberté de manifester" et la "représentation de tous les citoyens". Quand les ouvriers luttent sur leur terrain de classe, le capital n’hésite pas une seconde à déchaîner la répression. Et c’est là que l’on peut voir la véritable nature de ce cynique champion du "dialogue" qu’est Monsieur Zapatero, socialiste et chef du gouvernement. Il a de qui tenir : son dernier prédécesseur socialiste, Monsieur Gonzalez, était déjà le responsable de la mort d’un ouvrier lors de la lutte des chantiers navals de Gijon (1984) et d’un autre à Reinosa lors des luttes de 1987. Ils sont dans la tradition d’un autre illustre bourgeois, le grand républicain de gauche Azaña, qui donna en 1933 l’ordre de "tirer au ventre" lors du massacre des journaliers à Casas Viejas.
La ratonnade de la gare ferroviaire a cependant un objectif politique : enfermer les ouvriers dans des combats épuisants contre les forces de répression, les pousser à abandonner les actions massives (manifestations et assemblées générales) au profit de la dispersion lors d’affrontements contre la police. Le but est clairement de les piéger dans des batailles rangées perdues d’avance qui leur feront perdre le capital de sympathie auprès des autres travailleurs.
Le gouvernement français avait tenté la même manœuvre contre le mouvement des étudiants : "La profondeur du mouvement des étudiants s'exprime également dans sa capacité à ne pas tomber dans le piège de la violence que la bourgeoisie lui a tendu à plusieurs reprises y compris en utilisant et manipulant les ‘casseurs’ : occupation policière de la Sorbonne, souricière à la fin de la manifestation du 16 mars, charges policières à la fin de celle du 18 mars, violences des "casseurs" contre les manifestants du 23 mars. Même si une petite minorité d'étudiants, notamment ceux influencés par les idéologies anarchisantes, se sont laissés tenter par les affrontements avec les forces de police, la grande majorité d'entre eux a eu à cœur de ne pas laisser pourrir le mouvement dans des affrontements à répétition avec les forces de répression" ("Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France", Revue internationale no125).
Les ouvriers se sont alors mobilisés massivement pour exiger la libération des ouvriers arrêtés, avec une manifestation qui a rassemblé près de 10 000 d’entre eux le 9 mai et qui a obtenu gain de cause. Il est significatif que les médias (El País, El Mundo, la télé…) qui jusque-là avaient gardé un silence total sur le mouvement des assemblées, les manifestations massives et la solidarité, aient soudain monté en épingle les affrontements du 8 mai. Le message qu’ils nous font passer est clair : "Si tu veux te faire remarquer et qu’on te prête attention, organise des actions violentes !" La bourgeoisie est la première bénéficiaire de l’épuisement des ouvriers dans des affrontements stériles.
Il y a très longtemps que les syndicats ont cessé d’être l’arme des travailleurs pour devenir le bouclier du capital, comme cela a été démontré par leur participation à toutes les négociations pour les réformes du travail en 1988, 1992, 94, 97 et 2006, qui ont tant fait pour développer la précarité et les "contrats-poubelle". Les trois syndicats (Commissions ouvrières, UGT et CIG [2] [13]) n’ont accompagné la grève que pour pouvoir la miner de l’intérieur et reprendre son contrôle. C’est ce que montre à l’évidence le fait qu’ils se soient opposés sans succès à l’envoi de délégations massives aux autres entreprises, "offrant" en échange d’appeler à une grève générale de la métallurgie le 11 mai. Les ouvriers ne les ont pas attendu et ont refusé d’attendre le jour "J" du bon vouloir syndical. Ils ont alors entrepris de mettre en pratique la méthode authentiquement prolétarienne : l’envoi de délégations massives, le contact direct avec les autres ouvriers, l’action collective et massive.
Mais le 10 mai, après 20 heures de négociations, les syndicats ont signé un accord qui, bien camouflé, contient un coup de Jarnac puisqu’il escamote les revendications essentielles en échange de quelques bimbeloteries et ils se sont empressés d’annuler leur appel à la grève générale du secteur pour le lendemain. Une grande partie des travailleurs a immédiatement manifesté son indignation et le vote a été repoussé au 11 mai face à la signature de cet accord.
Il faut tirer une leçon de cette manœuvre de briseurs de grève : on ne peut pas laisser les négociations entre les mains des syndicats, elles doivent être totalement assumées par les assemblées générales. Celles-ci doivent nommer une commission de négociation qui lui rende compte quotidiennement de l’avancée des discussions. C’est ce qui se faisait dans les années 1970 et que nous devons reprendre si nous voulons éviter d’être dupés par ces vendus.
Nous ne savons pas, à ce jour, comment va se poursuivre la lutte. Mais quelle que soit son issue, elle nous apporte des leçons qui sont vitales. La crise du capitalisme ne lui permet pas de trêve dans ses attaques. Il y a plus de vingt ans maintenant que les conditions d’existence du prolétariat dans tous les pays sont en chute libre, et les attaques seront toujours pires. Nous sommes obligés de nous battre, nous devons affirmer la force de la classe ouvrière et dans ce mouvement, des luttes comme celle de Vigo nous apportent au moins une leçon essentielle : nous en avons assez des méthodes syndicalistes de lutte qui ne conduisent qu’à la démoralisation et à l’impuissance. Seuls les moyens prolétariens de lutte que nous avons vus à l’œuvre à Vigo, et qui sont dans la continuité du mouvement des étudiants en France, nous donnent la force et l’unité dont nous avons besoin. Ils permettent que nous cessions d’être manipulés par les dirigeants syndicaux et que nous devenions une classe qui pense, décide et lutte de façon consciente, unie et solidaire.
CCI / 10.5.06
(D’après la prise de position sur le web de notre section en Espagne)
[1] [14] La CNT, syndicat le plus "radical", a gardé un silence assourdissant sur cette lutte jusqu'au 8 mai.
[2] [15] CIG : Confédération Intersyndicale de Galice. Syndicat nationaliste radical qui a joué un rôle très "combatif" comme contre-poids à la "modération" affichée par les deux autres.
Notre camarade Clara est décédée à l’hôpital Tenon, à Paris, le samedi 15 avril 2006 à l’âge de 88 ans.
Clara était née le 8 octobre 1917 à Paris. Sa mère, Rebecca était d’origine russe. Elle était venue en France parce que, dans sa ville d’origine, Simféropol, en Crimée, elle ne pouvait pas, en tant que juive, faire des études de médecine, comme elle le souhaitait. Finalement, à Paris, elle a pu devenir infirmière. Avant même de venir en France, elle était une militante du mouvement ouvrier puisqu’elle avait participé à la fondation de la section du parti social démocrate de Simféropol. Le père de Clara, Paul Geoffroy, était un ouvrier qualifié spécialisé dans la confection de coffrets à bijoux. Avant la première guerre mondiale, il était membre de la CGT dans la mouvance anarcho-syndicaliste, puis il s’est rapproché du Parti Communiste après la révolution russe de 1917.
Ainsi, depuis sa petite enfance, Clara a été éduquée dans la tradition du mouvement ouvrier. Elle a d’abord adhéré aux jeunesses communistes (JC) lorsqu’elle avait une quinzaine d’années. En 1934, Clara est allée avec son père à Moscou rendre visite à la sœur de sa mère, cette dernière étant décédée quand Clara n’avait que 12 ans. Ce qu’elle a vu en Russie, entre autres choses le fait que les nouveaux logements étaient destinés à une minorité de privilégiés et non aux ouvriers, lui a fait se poser des questions sur la "patrie du socialisme" et, à son retour, elle a rompu avec les JC. A cette époque, déjà, elle avait de nombreuses discussions avec notre camarade Marc Chirik (qu’elle avait connu lorsqu’elle avait 9 ans car la mère de Clara était l’amie de la sœur de la première compagne de Marc) malgré l’opposition de son père qui, resté fidèle au PC, n’aimait pas qu’elle fréquente les "trotskistes".
En 1938, le jour de sa majorité, Clara peut se passer du consentement de son père et elle devient officiellement la compagne de Marc.
A cette époque, Marc était membre de la Fraction italienne (FI) et bien que Clara n’en fut pas membre, elle était sympathisante de ce groupe. Pendant la guerre, Marc a été mobilisé dans l’armée française (bien qu’il ne fut pas français et que pendant de nombreuses années son seul papier d’identité était un arrêté d’expulsion dont l’échéance était prolongée toutes les deux semaines). Il est basé à Angoulême au moment de la débâcle de l’armée française. Avec un camarade de la Fraction italienne en Belgique (qui avait fuit l’avancée des troupes allemande car il était juif), Clara est partie de Paris à bicyclette pour rejoindre Marc à Angoulême. Lorsqu’elle est arrivée, Marc (avec d’autres soldats) avait été fait prisonnier par l’armée allemande qui, heureusement, n’avait pas encore constaté qu’il était juif. Clara a réussi, en lui apportant des vêtements civils, à faire évader Marc (et un autre camarade juif) de la caserne dans laquelle il était prisonnier. Marc et Clara sont passés en zone libre et ont rejoint Marseille à bicyclette en septembre 1940. C’est à Marseille que Marc a impulsé la réorganisation de la Fraction italienne qui s’était disloquée au début de la guerre.
Sans en être formellement membre, Clara a participé au travail et aux discussions qui ont permis le développement du travail de la Fraction italienne reconstituée : malgré les dangers dus à l’occupation de l’armée allemande, elle a été amenée à transporter, d’une ville à l’autre, les documents politiques adressés aux autres camarades de la Fraction italienne.
Pendant cette période, Clara a également participé aux activités de l’OSE (Organisation de Secours des Enfants) qui prenait en charge et cachait des enfants juifs pour les protéger de la Gestapo.
C’est au moment de la "libération" que Marc et Clara ont frôlé de plus près la mort lorsque les "résistants" staliniens du PCF les ont arrêtés à Marseille : ils les ont accusés d’être des traîtres, complices des "boches", parce qu’ils avaient trouvé chez eux, lors d’une perquisition, des cahiers écrits en allemand. En fait, ces cahiers provenaient des cours d’allemand que Marc et Clara avaient reçus de Voline (un anarchiste russe qui avait participé à la révolution de 1917). Voline, malgré la misère noire dans laquelle il se trouvait, ne voulait pas recevoir d’aide matérielle. Marc et Clara lui avaient donc demandé de leur donner des cours d’allemand à la suite de quoi, il acceptait de partager leur repas.
Lors de cette perquisition, les staliniens avaient également trouvé des tracts internationalistes rédigés en français et en allemand et adressés aux soldats des deux camps.
C’est grâce à un officier gaulliste qui était le responsable de la prison (et dont la femme connaissait Clara pour avoir travaillé avec elle dans l’OSE), que Marc et Clara ont pu échapper de justesse aux tueurs du PCF. Cet officier avait d’abord empêché les staliniens d’assassiner Marc et Clara (les résistants du PCF avaient en effet dit à Marc : "Staline ne t’a pas eu mais, nous, on aura ta peau"). Surpris que des juifs soient des "collabos", il voulait "comprendre" la démarche politique de Marc et Clara qui faisaient de la propagande en faveur de la fraternisation des soldats français et allemands. Cet officier s’est rendu compte que leur démarche n’avait rien à voir avec une quelconque "trahison" en faveur du régime nazi. C’est pour cela qu’il les a fait évader de la prison, discrètement, dans sa propre voiture personnelle en leur conseillant de quitter Marseille au plus vite avant que les staliniens ne les retrouvent.
Marc et Clara sont allés à Paris où ils ont rejoint d’autres camarades (et sympathisants) de la Fraction italienne et de la Fraction française de la Gauche communiste. Clara a continué jusqu’en 1952 à soutenir le travail de la Gauche communiste de France (GCF - le nouveau nom que s’était donné la FFGC).
En 1952, la GCF, face à la menace d’une nouvelle guerre mondiale, a pris la décision que certains de ses membres quittent l’Europe afin de préserver l’organisation au cas où ce continent serait de nouveau livré à la guerre. Marc est parti pour le Venezuela en juin 1952. Clara l’a rejoint en janvier 1953 lorsqu’il a enfin réussi à trouver un travail stable dans ce pays.
Au Venezuela, Clara a repris son métier d’institutrice. En 1955, avec un collègue, elle a fondé à Caracas une école française, le Collège Jean-Jacques Rousseau qui, au début n’avait que 12 élèves, principalement des filles qui ne pouvaient fréquenter la seule école française alors présente qui était dirigée pas des frères. Le Collège, dont Clara était la directrice (et Marc l’intendant, le jardinier et le chauffeur du ramassage scolaire) a fini par compter plus d’une centaine d’élèves. Certains d’entre eux, marqués par l’efficacité ainsi que par les grandes qualités pédagogiques et humaines de Clara, sont restés en contact avec elle jusqu’à sa mort. Un de ses anciens élèves, établi aux Etats-Unis, est même venu lui rendre visite en 2004.
Après le départ de Marc et d’autres camarades, la GCF va se disloquer. Ce n’est qu’à partir de 1964 que Marc a pu constituer un petit noyau d’éléments très jeunes qui a commencé à publier la revue "Internacionalismo" au Venezuela.
Au cours de cette période, Clara n’a pas été directement impliquée dans les activités politiques d’Internacionalismo mais son établissement scolaire a fourni les moyens matériels et était un lieu de réunion pour les activités du groupe.
En mai 1968, Marc est venu en France pour participer aux mouvements sociaux et rétablir les contacts avec ses anciens camarades de la Gauche communiste. C’est pendant son séjour en France que la police du Venezuela est venue perquisitionner le Collège Jean-Jacques Rousseau et a découvert le matériel politique qui s’y trouvait. Le Collège a été fermé et même démoli. Clara a été obligée de quitter le Venezuela précipitamment pour rejoindre Marc. C’est à partir de cette période que Marc et Clara se sont de nouveau installés à Paris.
A partir de 1968, Marc a participé au travail du groupe "Révolution Internationale" (RI) qui s’est constitué à Toulouse. A partir de 1971, Clara s’est intégrée activement dans les activités de RI qui allait devenir la section du CCI en France.
Depuis, elle est restée une militante fidèle de notre organisation, prenant sa part dans l’ensemble des activités du CCI. Après la mort de Marc, en décembre 1990, elle a continué son activité militante au sein de l’organisation à laquelle elle à toujours été très attachée. Même si elle a été personnellement très affectée par le départ de certains vieux camarades qui étaient à la fondation de RI ou même d’Internacionalismo, ces désertions n’ont, à aucun moment, remis en cause son engagement au sein du CCI.
Jusqu’au dernier moment, malgré ses problèmes de santé et son âge, elle a toujours voulu continuer à être partie prenante de la vie du CCI. En particulier, c’est avec la plus grande assiduité qu’elle versait tous les mois ses cotisations de même qu’elle tenait à suivre les discussions, même lorsqu’elle ne pouvait plus assister aux réunions. Alors qu’elle avait de très sérieux problèmes de vue, Clara continuait à lire autant que possible la presse et les documents internes du CCI (l’organisation lui en faisait pour cela des tirages en gros caractères). De même, à chaque fois qu’un camarade lui rendait visite, elle lui demandait de lui faire part de l’état des discussions et des activités de l’organisation.
Clara était une camarade dont le sens de la fraternité et de la solidarité a beaucoup marqué l’ensemble des militants du CCI, qu’elle accueillait toujours de façon extrêmement chaleureuse. De même, elle a maintenu des rapports fraternels avec d’anciens camarades de la Gauche communiste, leur apportant notamment sa solidarité devant l’épreuve de la maladie (comme ce fut le cas pour Serge Bricianer, ancien membre de la GCF, ou Jean Malaquais, sympathisant de celle-ci, qu’elle était allé visiter à Genève peu avant sa mort en 1998). Après la mort de Marc, elle a continué à transmettre aux nouvelles générations de militants, cette tradition de fraternité et de solidarité qui caractérisait le mouvement ouvrier du passé. C’est avec joie qu’elle a pu voir cette solidarité de la classe porteuse du communisme ressurgir de façon magistrale dans le mouvement des étudiants en France. Un mouvement que Clara a tenu à saluer avec enthousiasme avant de nous quitter.
Malgré son affaiblissement physique et les difficultés de santé très éprouvantes qu’elle a affronté avec un courage remarquable, Clara nous a quittés au moment même où une nouvelle génération ouvre les portes de l’avenir.
Clara nous donne l’exemple d’une femme qui, toute sa vie, a combattu aux côtés et au sein de la classe ouvrière et faisant preuve pour cela d’un courage hors du commun (notamment en risquant sa vie pendant les années de la contre-révolution). Une femme qui est restée fidèle jusqu’au bout à ses idées et a son engagement révolutionnaires.
Lorsque que l’ensemble du CCI a appris sa disparition, les sections (et des camarades individuellement) ont envoyé à l’organe central du CCI un grand nombre de témoignages saluant la chaleur humaine, le dévouement à la cause du prolétariat et le très grand courage dont Clara a fait preuve toute sa vie durant.
Clara a été inhumée le samedi 22 avril au cimetière parisien d’Ivry (dans ce lieu même ou avait été enterré le mari de Clara Zetkin, Ossip, le 31 janvier 1889). Après les obsèques, le CCI a organisé une réunion en hommage à sa mémoire où se sont retrouvés plusieurs délégations internationales du CCI, de nombreux sympathisants qui ont connu Clara personnellement, de même que des membres de sa famille.
A son fils Marc, à ses petits-enfants Miriam et Yann-Daniel, nous adressons notre plus grande solidarité et sympathie.
Nous publions ci-dessous un large extrait de la lettre que le CCI a adressée à son fils et à sa famille.
CCI / 25.4.06
Le CCI
au camarade Marc
Cher camarade Marc,
Avec ces quelques mots, nous voulons d'abord te manifester notre solidarité et notre sympathie suite à la disparition de Clara, ta mère et notre camarade. Nous voulons également te faire part de l'émotion que ressent l'ensemble des camarades de notre organisation.
La plupart d'entre nous avaient connu Clara d'abord comme la compagne de Marc, ton père, qui a joué un rôle si important dans le combat de la classe ouvrière, en particulier dans les pires moments que celle-ci a traversés, et aussi comme principal forgeron du CCI. En soi, c'était déjà un motif d'affection et de respect envers Clara : "la compagne de Marc ne pouvait être qu'une personne de bien". Le courage et la dignité qu'elle a manifestés au moment de la disparition de ton père, malgré l'amour immense qu'elle lui portait, nous ont confirmé sa très grande force de caractère, une qualité que nous connaissions déjà et qui n'a cessé de se manifester jusqu'à son dernier jour. C'est, entre autres pour cela, que, pour les militants du CCI, Clara n'était pas seulement la compagne de Marc, loin de là. C'était une camarade qui est restée fidèle jusqu'au bout à ses convictions, qui a continué à partager tous nos combats, et qui a tenu, malgré les difficultés de l'âge et de la maladie, à rester en prise avec la vie de notre organisation. Tous les camarades ont été impressionnés par sa volonté de vivre et la totale lucidité qu'elle a conservées jusqu'aux derniers instants. C'est pour cela que l'affection et le respect que chacun d'entre nous lui avait accordés d'emblée, n'ont fait que se renforcer au fil des années.
Peu avant sa mort, ton père nous avait fait part de l'immense satisfaction que lui apportait la disparition du stalinisme, ce bourreau de la révolution et de la classe ouvrière. En même temps, il n'avait pas caché l'inquiétude qu'il éprouvait face aux conséquences négatives que cet événement allait provoquer sur la conscience et la lutte de celle-ci. Clara, parce qu'elle avait conservé ses convictions révolutionnaires intactes, a vu les derniers jours de sa vie éclairés par la reprise du combat des nouvelles générations. C'est pour nous tous, malgré notre peine, un motif de consolation.
Avec Clara, disparaît une des dernières personnes qui a été témoin et acteur de ces années terribles où les révolutionnaires se sont retrouvés à une toute petite minorité pour continuer à défendre les principes internationalistes du prolétariat, un combat mené notamment par les militants de la Gauche italienne, de la Gauche hollandaise et de la Gauche communiste de France et sans lequel le CCI n'existerait pas aujourd'hui. Clara nous parlait quelquefois de ces camarades et nous pouvions sentir dans ses paroles toute l'estime et l'affection qu'elle leur portait. En ce sens, après la disparition de ton père, Clara continuait à être pour nous un lien vivant avec cette génération de communistes dont nous nous revendiquons avec fierté. C'est ce lien, qu'au-delà de la personne de notre camarade Clara, nous avons perdu aujourd'hui. (…) Encore une fois, cher camarade Marc, nous voulons te manifester notre solidarité et nous te demandons de transmettre cette solidarité à tes enfants et aux autres membres de ta famille.
Le CCI / 17.4.06
Le triple attentat du 24 avril à Dahab, station balnéaire égyptienne au plus haut de la fréquentation touristique, faisant près de 30 morts et 150 blessés, est venu rappeler aux populations du monde que nul n’est à l’abri de la fureur terroriste et guerrière qui gagne la planète. Et ce ne sont pas les "condamnations unanimes" et les déclarations hypocrites des hommes d’Etat chez qui cet attentat "soulève des sentiments d’horreur et d’indignation" ou qui rejettent cet acte de "violence odieux" qui vont y changer quelque chose.
Au contraire, cette attaque visant des innocents venus passer quelques jours de vacances a constitué pour eux une nouvelle occasion, derrière leurs larmes de crocodile, de réaffirmer leur "combat contre le terrorisme", c’est-à-dire la continuation et la perspective d’autres massacres, à plus grande échelle.
On peut aujourd’hui mesurer l’efficacité de cette prétendue "lutte sans merci" contre le "fléau terroriste", pour la "paix et la stabilité", menée par les grandes puissances, Etats-Unis en tête, à l’aune de la barbarie qui a littéralement explosé dans de nombreuses régions du monde. Jamais les foyers de tensions guerrières, d’affrontements militaires, d’attentats aveugles à répétition, dans lesquels les puissances grandes et moins grandes ont une responsabilité directe, n’ont été aussi présents, de l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, menaçant sans cesse de gagner de l’ampleur.
La guerre en Afghanistan et celle en Irak ont consisté en une suite de désastres avec pour résultat l’extension du chaos et l’impossibilité d’un retour à une quelconque stabilité dans ces pays, de même qu'une instabilité grandissante dans les zones géographiques alentour.
Concernant l’Irak, sa dévastation et les horreurs qui s’y déroulent quotidiennement parlent d’elles-mêmes et ne font qu'annoncer la poursuite.d'un enfoncement dans l’enfer des affrontements armés ouverts ou larvés. Nous ne reviendrons pas ici sur la situation de ce pays dont nous avons traité en détail le mois dernier (voir RI n° 367).
En Afghanistan, dont l’invasion par les troupes de la coalition américaine avait été "légitimée" par la lutte contre le terrorisme incarné par Ben Laden, suite aux attentats du 11 septembre sur les Twin Towers, c’est le marasme le plus complet. Le gouvernement de Kaboul est l’objet d’attaques incessantes et la capitale est régulièrement sous le feu de tirs de roquettes provenant des différentes cliques pachtounes et afghanes en lutte pour le pouvoir. Dans le Sud et l’Est du pays, les taliban ont repris du terrain à coups d’attentats et d’opérations commando. Aussi, les Etats-Unis ont-ils été contraints de mettre sur pied, ce mois-ci, une nouvelle opération de police militaire, appelée "Mountain Lion", forte de 2500 hommes soutenus par une aviation particulièrement impressionnante. Il est clairement établi que les objectifs de cette opération sont d’opérer des destructions massives équivalentes à celles de 2001 et 2002. Cependant, les médias voudraient en masquer l’importance à l’instar du département d’Etat américain qui souligne le caractère surtout "psychologique" de cette nouvelle offensive car il s’agirait d’abord " "d'impressionner les néo-talibans et de stopper l'impression qu'ils ont le dessus", aussi bien aux yeux de la population afghane qu'il s'agit de "rassurer" que de l'opinion publique internationale" (Le Monde du 13 avril). C’est ce qui s’appelle de la dissuasion psychologique massive.
Au Moyen-Orient, c’est un enfoncement dans une barbarie encore aggravée qui s'annonce. Non seulement les Etats-Unis ont été incapables d’imposer un consensus entre Israël et l’Autorité palestinienne, mais leur impuissance à modérer la politique agressive et provocatrice de Sharon a poussé à la crise politique tant dans les territoires occupés qu’en Israël même. Ainsi, les différentes fractions politiques israéliennes se déchirent à qui mieux mieux. Mais c’est surtout du côté palestinien que l’échec est le plus retentissant avec l’arrivée en force du Hamas, fraction palestinienne particulièrement rétrograde et radicalement anti-israélienne, et de surcroît opposée au Fatah. Ainsi, c’est à l’arme à feu que les deux camps palestiniens règlent leurs comptes dans la bande de Gaza, véritable cocotte-minute de 1 600 000 habitants (la plus grande concentration humaine au monde) dont 60% de réfugiés, de plus en plus réduits à la misère par l’arrêt de l’Aide internationale et à l’oisiveté par les barrages et les filtrages de l’armée israélienne empêchant la population d’aller travailler en Israël.
La construction par l’Etat israélien du "mur de l’apartheid" en Cisjordanie ne peut qu’attiser encore plus les tensions et pousser à une radicalisation vers le terrorisme une population palestinienne pressurée, méprisée et de plus en plus embrigadée derrière les groupes islamistes. Lorsque le mur sera achevé, 38 villages regroupant 49 400 Palestiniens seront enclavés et 230 000 résidents palestinien de Jérusalem vont se trouver du côté israélien de la ligne de séparation. Globalement, cette construction va aboutir à un enclavement de la population dans une série de "bantoustans" isolés les uns des autres.
Engagé depuis juin 2003, le bras de fer entre l’Iran et les grandes puissances sur le sujet de la maîtrise du nucléaire par Téhéran s’était particulièrement durci l’été dernier pour atteindre aujourd’hui un point culminant. En effet, avec l’ultimatum lancé par le Conseil de sécurité des Nations Unies intimant à l’Iran la cessation, avant le 28 avril, de toute activité d’enrichissement d’uranium et le refus de ce pays de s’y soumettre, les tensions diplomatiques se sont brutalement exacerbées. Dans un contexte international où la folie guerrière du monde capitaliste ne cesse de s’étaler au grand jour et dans une région de la planète où les tueries quotidiennes font rage, l’épreuve de force ouverte entre l’Etat iranien et les Nations-Unies est lourde de périls. Elle contient le risque d’une nouvelle extension et aggravation de la barbarie.
Il est évident que l’Iran fait son possible pour se doter de l’arme nucléaire, et cela depuis 2000. Les discours de ses dirigeants sur l’utilisation exclusivement "pacifique" et "civile" de ses capacités de produire du nucléaire sont des mensonges purs et simples. Anciennement tête de pont du bloc américain puis relégué au rang de puissance faisant figure d’arriérée dans les années qui ont suivi le règne de Khomeiny, saigné en vie humaines et sur le plan économique par la guerre contre l’Irak au milieu des années 1980, ce pays a progressivement repris du poil de la bête dans les années 1990. Bénéficiant de l’aide militaire russe et de l’affaiblissement de l’Irak (son rival historique pour le contrôle du Golfe persique) suite à la première Guerre du Golfe et aux attaques répétées des Etats-Unis contre Bagdad, jusqu’à l’offensive américaine définitivement destructrice de 2003, l’Iran veut aujourd’hui clairement s’afficher comme la puissance régionale avec laquelle il faut de nouveau compter. Ses atouts ne sont pas négligeables. Cela explique les déclarations de plus en plus provocatrices et méprisantes, de la part des gouvernants iraniens, à l'encontre des Nations-Unies, et surtout des Etats-Unis.
L’Etat iranien, avec le retour au pouvoir de la fraction la plus réactionnaire et la plus islamiste, se présente comme un Etat fort et stable, alors qu’autour de lui, en Irak comme en Afghanistan, c’est le chaos qui règne en maître. Cette situation lui permet d’opérer une offensive idéologique pro-arabe pour se faire valoir comme le fer de lance d’une identité pan-islamique "indépendante" (au contraire de l’Arabie Saoudite présenté comme étant à la solde des Etats-Unis) à travers son discours anti-israélien et son opposition ouverte à l’Amérique.
L’incapacité de Washington à faire régner la pax americana en Irak et en Afghanistan vient donner du grain à moudre à cette propagande anti-américaine et donner du crédit aux déclarations iraniennes suggérant l’inanité des menaces de la Maison Blanche.
La situation en Irak elle-même n’a pu que renforcer les velléités militaires de l’Iran. Outre l’échec évident de Bush, la présence dans la population et au sein du gouvernement irakien d’une forte prédominance de la confession chiite, comme en Iran, est venue stimuler les appétits impérialistes iraniens stimulés par la perspective d'une plus grande influence, à la fois dans ce pays et dans le Golfe persique.
Mais ce sont également les dissensions patentes entre les différents pays participants au Conseil de Sécurité des Nations Unies qui font les choux gras de l’Etat iranien. Ainsi, bien que l’ensemble de ces pays se déclarent "opposés" à la perspective d’un Iran doté de l’arme nucléaire, les divisions ouvertes entre eux constituent un levier supplémentaire permettant à Téhéran de pouvoir hausser le ton face à la première puissance mondiale. Si les Etats-Unis et la Grande-Bretagne réagissent en brandissant la menace d'une intervention, on voit par contre la France se déclarer contre toute intervention militaire en Iran. De leur côté, la Chine et la Russie, tout comme l’Allemagne (qui opère actuellement un rapprochement circonstanciel avec la Russie), sont irréductiblement contre toute mesure de rétorsion qui serait imposée à l’Iran, et encore plus de façon militaire. Il faut se rappeler que ces deux pays, Moscou en tête, ont fourni du matériel à l’Iran pour qu’il puisse développer son arsenal nucléaire.
Devant cette situation, l’administration Bush est dans une situation difficile. La provocation iranienne la contraint à réagir. Cependant, quelle que soit l’option militaire que les Etats-Unis seraient amenés à retenir, a priori celle de frappes aériennes ciblées (sur des cibles mal identifiées et souvent au cœur des grandes villes), une intervention sans risque sur le plan intérieur. Cette nouvelle phase de la guerre au Moyen-Orient est à même d'attiser le sentiment anti-guerre qui se développe au sein de la population américaine de plus en plus opposée à la guerre en Irak.
Mais c’est également à une radicalisation des pays arabes et de tous les groupes islamistes que l’Amérique devrait faire face, sans compter avec des vagues d’attentats dont l’Iran a clairement exprimé la menace à de nombreuses reprises.
Quelle que soit l’issue de la "crise iranienne", il n’est de toute façon pas douteux qu’elle débouchera sur une aggravation des tensions guerrières, entre les pays du Moyen-Orient et les Etats-Unis, mais aussi entre la première puissance mondiale et ses rivaux des pays développés, qui n’attendent qu’un nouveau faux pas de la Maison Blanche pour "marquer des points" contre elle en la désignant comme fauteur de guerre. Quant au sort des populations qui seront, comme tant d'autres avant elles, décimées par la guerre, c'est le dernier des soucis de tous ces brigands impérialistes, petits ou grands.
Mulan / 25.4.06
Dans les articles précédents de la série, nous avons mis en évidence comment, dans tout son processus de constitution, le P.O.B. avait été marqué par la superficialité de l’assimilation du cadre d’analyse marxiste et par la profondeur de l’influence des idées anarchistes de Proudhon ou des théories séditieuses de Blanqui. Les années de combat contre ces idées allaient amener de plus en plus le P.O.B. à opposer l’action légale à l’aventure, la provocation et la conspiration ; dans cette logique, toute action spontanée, surgissant d'un mouvement de colère ou d'une revendication soudaine, ne pouvait qu’être considérée avec méfiance car elle plaçait l'état-major socialiste devant une situation imprévue et déstabilisante ; en outre, toute critique tendait à être perçue comme un débordement, outrepassant la discipline du parti.
Nous avions aussi souligné comment le P.O.B., dès sa constitution, a connu un développement rapide en nombre et en influence ; son action dans le cadre des normes de la légalité bourgeoise nourrira bien vite des illusions sur les possibilités pour la classe ouvrière d'utiliser ces normes à son avantage. L’action des masses tendra de plus en plus à être remplacée par l’action parlementaire et par des accords tactiques (comme le cartel avec les libéraux à partir de 1902, ce qui était unique en Europe) (1).
Au fur et à mesure que l'éventualité d'une crise économique violente et insoluble du capitalisme semble s'éloigner et que se prolonge la prospérité, l’avancée systématique de la condition ouvrière par la lutte économique et politique tourne la tête à de nombreux éléments du mouvement socialiste, ouvrant la porte aux illusions du réformisme, abandonnant ainsi toute aspiration à la prise du pouvoir politique par le prolétariat dans le but de la révolution socialiste. La réalisation de revendications avancées de longue date étourdit et renforce les illusions réformistes; dans un contexte où la classe ouvrière en Belgique arrache enfin quelques réformes substantielles, obtenues après tant d'efforts, il est compréhensible que dans un tel contexte, les dirigeants socialistes belges se soient facilement laissés entraîner sur les voies de l'opportunisme. Elles finiront par conduire le P.O.B. et toute l'Internationale à mettre en avant le fait que la classe ouvrière pourrait conquérir le pouvoir au terme d'une longue évolution qui verrait le nombre triompher sans douleur et par la seule vertu du bulletin de vote! En somme, d'organisation essentiellement orientée vers un futur révolutionnaire, la social-démocratie se transformait graduellement en une organisation fixée sur le présent et sur l'obtention d'améliorations immédiates des conditions de vie de la classe ouvrière.
Dénaturant le marxisme, plusieurs responsables et militants du P.O.B. présentaient la prise de pouvoir comme l'avènement futur d'une majorité parlementaire socialiste, allant de pair avec une succession de réformes effectuées dans le cadre des structures socio-économiques du capitalisme par un processus entièrement pacifique. Toute autre méthode, disait-on, conduirait à une nouvelle Commune de Paris, dont seule la défaite avait été retenue ; toute autre vision de l'avenir n'était que réminiscences anarchistes ou blanquistes. C'est pourquoi cette incompréhension de la lutte révolutionnaire les conduisait, dès la révolte de 1886, à répéter dans de nombreuses déclarations que les grèves doivent être déclenchées au moment voulu, et être légales et strictement pacifiques.
Dès lors, si jusqu’à présent, la succession de nombreux combats aux allures révolutionnaires avaient maintenu à distance la tentation de céder à l’idéologie réformiste pendant les années 1885-1894, cette dernière allait devenir de plus en plus influente et hardie, et les faiblesses allaient devenir de véritables entraves.
Outre une effervescence constante parmi les Jeunes Gardes Socialistes, menant à la constitution de petits groupes oppositionnels essentiellement à Gand, Bruxelles et Anvers - ce qui aura son importance pour l'émergence de noyaux internationalistes pendant la guerre -, on distingua trois courants importants dans l’opposition face à l’opportunisme du P.O.B. : les radicaux révolutionnaires, les syndicalistes révolutionnaires et finalement la gauche marxiste.
Les radicaux révolutionnaires les plus anciens furent le courant autour d'Alfred Dufuisseaux et par la suite de Jules Destrée. Ce fut un courant surtout wallon, marqué davantage par le radicalisme jacobin, blanquiste et démocratique, propageant la lutte ouvrière violente et radicale, que par des fondements socialistes. Il se manifestait surtout au moment où la politique du Conseil général du P.O.B. et des parlementaires heurtait de front les grands mouvements de la classe ouvrière. C’est autour de Dufuisseaux, exclu du P.O.B., que se fonde en 1887 le Parti Socialiste Républicain impliquant tout le mouvement du Hainaut. Mais il s'avère très vite que le P.S.R. était truffé d'agents provocateurs, que ses mots d'ordre les plus extrémistes ont été inspirés par des individus stipendiés par la Sûreté. Ainsi, par leurs actions violentes et isolées en 1888, ils provoquèrent la répression et ont failli décapiter et désorganiser les parties les plus combatives de la classe. La réunification eut lieu en 1889. L’expérience renforce le P.O.B. dans son fervent combat contre le danger réel de l’aventurisme d’un côté, mais accentue de l’autre son incapacité à orienter les combats de classe et le pousse à freiner les actions spontanées de la classe, oubliant les leçons de l’AIT de Marx par rapport aux faiblesses initiales de l’insurrection de la Commune de Paris.
C'est encore le courant oppositionnel de Destrée qui, au lendemain de la Grève générale de 1902, met en cause l'alliance du P.O.B. avec ses alliés bourgeois, mais, à la veille de la guerre, ce courant oppositionnel disparaît et Jules Destrée devient un des chantres les plus passionnés du "socialisme de guerre" ultra-chauvin.
L'affrontement entre les luttes ouvrières effervescentes et l'état-major du P.O.B., qui freinera la potentialité révolutionnaire, font que, surtout à partir de 1893 et encore de1902, il y a non seulement les oppositions radicales internes dans le P.O.B., mais également de multiples dissidences révolutionnaires, comme le Revolutionaire Socialistische Arbeiderspartij en Flandre ou la Ligue Ouvrière (rejointe par le jeune J. Jacquemotte, futur co-fondateur du PCB) et La Bataille en Wallonie. Depuis 1908, on note des tentatives de regroupement d’une extrême-gauche et de dissidents révolutionnaires du P.O.B. qui vont former une Fédération révolutionnaire. La majorité d’entre eux glisse de plus en plus de l'anti-parlementarisme vers un rejet de la lutte politique tout court. Certains se fondent (ou se confondent ?) avec les courants anarchistes. En effet, la politique opportuniste de tergiversation, hésitations, le penchant pour la négociation avec les progressistes libéraux et les atermoiements du P.O.B. font qu’il s'ensuit au sein de la classe ouvrière une tendance à identifier le travail politique avec l'activité parlementaire, l'activité parlementaire avec l'opportunisme, et enfin l'opportunisme avec la notion même de parti politique. La plupart de ceux qui étaient très critiques vis-à-vis du parlementarisme à cette époque étaient très perméables aux positions antiparlementaires intemporelles et radicales des anarchistes.
Face au développement de l'opportunisme, d’une politique du Parti Ouvrier, complètement subordonnée aux routines parlementaires, qui leur apparaissait comme inapte à préparer la transformation socialiste de la société, une autre réponse que donnèrent beaucoup d'ouvriers militants révolutionnaires, consista à rejeter l'activité politique dans son ensemble, et à se replier vers l'"action directe" de type syndical. Ils retrouvent souvent les dissidents radicaux sur leur terrain. Ainsi, le mouvement syndicaliste révolutionnaire étant un courant d’opposition réellement ouvrier, il s'est fixé comme but de construire des syndicats qui seraient des organes unitaires de la classe ouvrière, capables à la fois de la regrouper pour la défense de ses intérêts économiques, de la préparer pour le jour où elle devrait prendre le pouvoir au moyen de la grève générale, et de servir de structure organisationnelle à la société communiste future. Lénine soulignait correctement que : "le syndicalisme révolutionnaire a été le résultat direct et inévitable de l'opportunisme, du réformisme, et du crétinisme parlementaire". Comme l’avance correctement C. Renard dans son étude: "En fait, les syndicalistes révolutionnaires commettaient exactement la même faute que les réformistes qu'ils condamnaient, mais à l'envers ; ils confondaient eux aussi l'action politique et la tactique parlementaire ; ils portaient au compte du parti en tant que tel tous les griefs que justifiaient les pratiques opportunistes, responsables de sa dégénérescence" (2). Ainsi dans son premier numéro, L'Exploité, organe des syndicalistes révolutionnaires belges, affirmait que le syndicalisme aurait le rôle principal à jouer dans le renversement de la société bourgeoise et dans l'instauration de la société collectiviste ou communiste de demain, selon l’exemple de la CGT de Sorel et Monatte en France.
Surtout entre 1903 et 1909 on verra une multitude d’initiatives dans ce sens. Une opposition syndicale révolutionnaire se crée à Liège et Charleroi et plus importante encore, mais moins politique, à Verviers. Des noyaux surgissent également à Gand, Anvers et Bruxelles. Une CGT belge est fondée, qui atteindra au sommet de son existence 4.000 membres. La gauche dans le P.O.B. et sa commission syndicale réagissent en créant une sorte de nouvelle confédération syndicale, plus large et davantage orientée sur la lutte de classe, et avec plus d’indépendance politique vis à vis du P.O.B.. Certains dissidents se (ré)intègrent alors aux syndicats du P.O.B. En mars 1911 fut fondé leur journal L’Exploité, organe socialiste d’action directe et celui-ci développe très vite son influence. Jacquemotte devient un des plus importants représentants d’opposition dans le P.O.B. (il sera le secrétaire du Syndicat des Employés Socialistes de Bruxelles et membre de la Commission syndicale du P.O.B.). Ils s’opposent à l’alliance avec les libéraux et défendent que l’action parlementaire ne résoudra pas la question sociale. Au congrès du P.O.B. de mars 1913, Jacquemotte et ses amis sont les seuls à combattre les thèses de Vandervelde sur la guerre. Dans deux domaines de réflexion d'ailleurs étroitement dépendants — le rôle des syndicats et celui du parti — ils avait sensiblement évolué vers des positions fort proches de celles des marxistes.
Enfin, la réaction à la politique opportuniste provoquera également, en parallèle avec l’opposition syndicale, l’émergence de fractions marxistes, certes faibles. Il s’agit de l’opposition autour d'Henri De Man et de Louis De Brouckère, qui animera pendant quelques années une tendance ouvertement marxiste surtout à Bruxelles, Anvers et Liège.
Au début, l’opposition de Louis De Brouckère s’exprime par rapport au rapprochement continu qu'opère le mouvement ouvrier en direction des libéraux et la parlementarisation croissante que révèle cette évolution. Mais, surtout à partir des élections de 1908, lors du débat sur le ministérialisme, pour lui, il ne peut y avoir, dans le cadre d'une société bourgeoise, des "socialistes ministres, prisonniers des capitalistes et obligés de les servir contre les travailleurs". L'Etat étant un instrument de la classe dominante, "le socialiste qui accepte de faire fonctionner cette machine-là... ne peut, quel que soit son sentiment personnel, que la faire fonctionner contre le prolétariat. Le vote des budgets, comme celui de la guerre, de l'intérieur et de la justice, rendrait en outre les socialistes responsables de la répression anti-ouvrière, de même qu'il rendrait impossible la poursuite d'une nécessaire campagne anti-militariste. Les socialistes deviendraient ainsi auprès des prolétaires les avocats d'office de la bourgeoisie" (3). Du même coup Louis De Brouckère aborde avec clarté la question de la prise du pouvoir : "le prolétariat conscient ne prendra le gouvernement de la société que lorsqu'il sera capable de soutenir par la force le vote de ses électeurs et de briser toutes les résistances qu'on lui opposerait". A ce moment, "le pouvoir socialiste s'érigerait sur les ruines de l'ordre précédent". Sa motion opposée au ministérialisme recueillera un quart des votes au congrès. Une gauche marxiste s'est ainsi cristallisée.
De 1911 à 1913, l'opposition de gauche au sein du P.O.B. se dote d’une revue de tendance La Lutte de classes. En 1913, bien que pas de façon homogène, ils critiquent la décision prise par le "Comité national du Suffrage Universel et de la grève générale" de mettre fin à l'action en faveur de la révision constitutionnelle. Ils avancent même que la Grève générale doit prendre désormais pour cible le capitalisme lui-même, et cette action de masse leur apparaît comme une introduction utile à la "dictature de classe" du prolétariat dont ils affirment la nécessité et l'inévitabilité. Henri de Man et, surtout Louis de Brouckère, vont publier en 1911 leurs critiques théoriques de la politique de la direction du P.O.B. dans une étude dans la "Neue Zeit" du SPD allemand. Et bien que le Parti Ouvrier Belge ne comporte pas de courant se réclamant ouvertement du révisionnisme, cela ne l'empêche pas, affirme De Brouckère dans son étude, de "mettre ce révisionnisme en pratique", "le bemsteinisme sans Bemstein". Dans les toutes dernières années de l'avant-guerre, l'opposition s’essouffle et surtout De Brouckère et De Man rejoignent la direction dans son opposition au développement des mouvements ouvriers de 1913, et ils défendront pleinement la ligne national-chauvine et jusqu’auboutiste pendant la guerre de 14-18 :"Sorti du rang pour critiquer le réformisme, il y rentre quand il est question de le dépasser" (M. Liebman).
Le combat pour un programme révolutionnaire implique toujours le combat contre l'opportunisme dans les rangs du prolétariat ; inversement, l'opportunisme est toujours prêt à s'emparer de la moindre défaillance dans la vigilance et la concentration des révolutionnaires et à utiliser leurs erreurs à ses propres fins, thèse que l’histoire du P.O.B. confirme largement.
" L'exemple belge est donc, à cet égard, très révélateur de la manière dont l'opportunisme et le réformisme étaient devenus, à la veille de la guerre, la tendance dominante de presque tous les partis affiliés à la IIème Internationale. Point de reniements spectaculaires. Une progression lente et sûre sous le manteau de multiples équivoques. Une adaptation profonde non seulement aux conditions spécifiques de chaque pays, mais aussi aux conditions spécifiques du parlementarisme bourgeois dans chaque Etat."(4).
Les voix pour critiquer la direction du P.O.B. furent incontestablement nombreuses pour ne pas dire permanentes. C’est moins la permanence mais plutôt la faiblesse politique de cette critique qu’il faut mettre en exergue. Comme décrit plus haut, la tradition marxiste fut faible, tandis que celles de type anarchiste et syndicaliste révolutionnaire furent fortes et marquèrent le mouvement ouvrier belge, et dès lors aussi la résistance à la dégénérescence réformiste.
Les organisations politiques du prolétariat n'ont jamais été un bloc monolithique de conceptions identiques. Les éléments les plus avancés s'y sont retrouvés souvent en minorité. Ceux qui affirment que le P.O.B. et la deuxième internationale en général étaient un mouvement bourgeois parce qu'il était influencé par l'idéologie dominante, ne comprennent pas le mouvement ouvrier, son combat incessant contre la pénétration des idées de la classe dominante dans ses rangs, ni les conditions particulières dans lesquelles les partis de la 2ème Internationale eux-mêmes menaient cette lutte. La lutte pour construire la Seconde Internationale sur une base marxiste et, plus tard, la lutte des Gauches pour la maintenir sur cette base marxiste contre les tendances réformistes et ensuite, comme nous verrons dans un dernier article, contre les "social-patriotes" n
Lac / 07.04.2006
1. Le lent et difficile combat pour la constitution des organisations ouvrières, Internationalisme n° 324; Réforme sociale ou révolution?, Internationalisme n° 325
2. C. Renard, Octobre 17 et le mouvement ouvrier belge, p. 36
3. L. De Brouckère dans Le Peuple mai 1909
4. C. Renard, Octobre 17 et le mouvement ouvrier belge, p. 14
Nous publions ci-dessous le texte que nous a fait parvenir un sympathisant à l’occasion de la marche silencieuse organisée à Anvers à la suite des meurtres commis en pleine rue le 11 mai dernier. Une fois de plus, c’est la décomposition sociale qui est à l’œuvre: un jeune manquant de perspective d’avenir «pète un plomb» et abat trois personnes dans la rue. Un mois avant, dans la gare centrale à Bruxelles, d’autres jeunes assassinaient un adolescent en lui volant son lecteur MP3. Malheureusement, ce genre de violence est devenue de moins en moins exceptionnelle ces quinze dernières années: enfant violé par des adolescents en Grande-Bretagne, tueries dans des écoles américaines, pogroms anti-étrangers en Allemagne, violences contre les musulmans aux Pays-Bas.
La bourgeoisie utilise ces événements, produits du pourrissement de son propre système d’exploitation, le sentiment légitime d’horreur qu’ils inspirent et la compassion qu’ils suscitent, pour appeler la population en général, et le prolétariat en particulier à se ranger derrière l’Etat et la démocratie, présentés comme les seuls remparts possibles à la violence irrationnelle qui se déchaîne dans toutes les grandes villes. Le capitalisme n’a aucune solution à opposer à cette violence; au contraire, c’est sa propre persistance qui les produit.
Le texte que nous reproduisons est prometteur à plus d’un égard: d’abord, il montre que tout le monde n’accepte plus les «explications» de la bourgeoisie, qu’il existe de plus en plus une tendance à la réflexion critique par rapport aux campagnes idéologiques de la classe dominante. Ensuite, le texte est lui-même un appel à cette réflexion, un appel à la discussion collective, puisqu’il a été diffusé dans l’entourage de son auteur; il invite à débattre ceux-là même qui sont la cible des campagnes de la bourgeoisie, et à ce titre, il constitue une contribution au contre-poison que secrète la classe ouvrière au venin idéologique de la bourgeoisie.
Nous soutenons donc pleinement cette démarche, et nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à aller dans le même sens.
Récemment, j’ai reçu diverses invitations à participer à la "Marche Blanche" de vendredi. Cette marche vise à réagir aux meurtres commis par un jeune homme de dix-huit ans à Anvers. Après s'être rasé le crâne, ce jeune s'est acheté une arme de chasse et a ensuite commencé son équipée meurtrière. Il a tué une jeune Africaine et un enfant de deux ans et a blessé une jeune fille voilée. Ensuite, il a été lui-même blessé par la police, capturé et interrogé. Durant son interrogatoire, il a dit que c'est consciemment qu'il a abattu des allochtones.
Les assassinats commis sont horribles et ne sont pas justifiables. Beaucoup ont montré leur compassion pour les victimes. On est choqué par la violence irrationnelle qui règne aujourd'hui et on veut le montrer en participant à une marche, organisée par l'Etat. C'est tout à fait compréhensible, mais je me pose quand même beaucoup de questions à ce propos.
Quel est exactement l'objectif de cette marche? "Pour un monde meilleur, sans violence aveugle et raciste" (De Standaard, 26.5.06). Pour montrer à la société que nous sommes contre la violence aveugle. Ne le sommes-nous pas depuis des années? La violence s'est-elle arrêtée? Va-t-elle s'arrêter maintenant? Nous attaquons-nous aux réelles origines de la violence? Je pense qu'il est important d'aller aux racines profondes du problème, de nous poser des questions sur le monde dans lequel nous vivons. Ce n'est pas en défilant passivement dans une marche que nous y changerons quelque chose.
Pourquoi une telle violence irrationnelle existe-t-elle? Pourquoi la xénophobie (= peur des étrangers) existe-t-elle? A cause de quoi les idées xénophobes et d'extrême-droite ont-elles autant de succès dans la période actuelle? Selon moi, ce sont des questions générales, fondamentales qui doivent être posées. Des questions qui remettent en cause la société actuelle et ne se cantonnent pas à sa logique.
Les questions suivantes ont été mises en avant pas les médias et les politiciens: "Le Vlaams Belang est-il responsable? Dans quelle mesure est-il responsable? Quelle peine faut-il infliger au coupable? Que peut-on faire contre cette violence, sans porter atteinte à notre «démocratie»?" Ces questions sont un piège. On raisonne dans le cadre de la logique de cette société, à l'intérieur de ses limites. On ne prend en compte que les conséquences au lieu de changer la société elle-même, car ce sont ses fondements eux-mêmes qui vacillent. Par exemple, le Vlaams Belang serait à l'origine du problème. Cette argumentation ne tient pas la route. Les partis d'extrême-droite sont une conséquence, pas la cause d'une société qui cherche un bouc émissaire pour sa misère. Ces partis attisent bien sûr la haine, mais en dernière analyse, ils sont une expression de la pensée que produit la société actuelle.
Quelle peine pour le meurtrier? Et si pour une fois, on se posait la question de savoir pourquoi il y a des meurtriers? Qu'est-ce qui fait que des gens tuent? La frustration, la dépression? D'où vient le fait qu'autant de gens aujourd'hui ne se sentent pas bien dans leur peau (en 2004, environ 8 % de la population de 15 ans et plus était dépressive)? Est-ce le manque de perspective, le manque de confiance dans l'avenir?
Quoi que vous fassiez, je vous demande de vous poser ces questions générales, d'y réfléchir, d'en discuter avec d'autres et de ne pas aveuglément faire confiance aux slogans des organisateurs. Posez-vous des questions sur la marche elle-même. Qui l'organise? Qui appelle à y participer? Qui y trouve un intérêt? Pour ma part, je ne serai pas présent à la marche.
Sincères salutations,
Y
Le mouvement des étudiants en France contre le CPE est parvenu à faire reculer la bourgeoisie qui a retiré son CPE le 10 avril. Mais si le gouvernement a été obligé de reculer, c’est aussi et surtout parce que les travailleurs se sont mobilisés en solidarité avec les enfants de la classe ouvrière, comme on l’a vu dans les manifestations des 18 mars, 28 mars et 4 avril.
Malgré la "stratégie du pourrissement" décidée par le gouvernement pour faire passer son "Contrat pour se faire entuber" par la force, les étudiants ne se sont pas laissés impressionner par l’ordre de l’intimidation capitaliste, avec ses flics, ses fayots et ses mouchards.
Par leur détermination, leur courage exemplaire, leur sens profond de la solidarité, leur confiance dans la classe ouvrière, les étudiants en lutte (et les lycéens les plus mûrs et conscients) ont réussi à convaincre les travailleurs et à les entraîner dans la rue avec eux. De nombreux salariés de tous les secteurs, du public comme du privé, étaient présents dans les manifestations.
Ce mouvement de solidarité de toute la classe ouvrière a suscité une profonde inquiétude au sein de la bourgeoisie mondiale. C’est pour cela que les médias ont systématiquement déformé la réalité et que la bourgeoisie allemande a été obligée de freiner la mise en application du frère jumeau du CPE en Allemagne. En ce sens, la répercussion internationale de la lutte des étudiants en France est une des plus grandes victoires de ce mouvement.
Les plumitifs les plus médiocres du capital (comme ceux de Libération qui annonçaient dans leur quotidien rose que le "grand soir" des enfants de la "classe moyenne" allait se transformer en "petit matin") peuvent toujours chanter la messe ou La Marseillaise : le combat contre le CPE n’était pas une "fronde" de coupeurs de têtes dirigée par des jacobins des temps modernes, ni une "révolution orange" orchestrée par des fans de chansons "yéyé".
Même si, du fait de leur manque d’expérience, de leur naïveté et de leur méconnaissance de l’histoire du mouvement ouvrier, la grande majorité des étudiants en lutte n’ont pas encore une conscience claire de la portée historique de leur combat, ils ont ouvert les portes de l’avenir. Ils ont repris le flambeau de leurs aînés : ceux qui ont mis fin à la guerre de 1914-18 en développant la solidarité internationale de la classe ouvrière sur les champs de bataille ; ceux qui ont continué à défendre, dans la clandestinité, les principes de l’internationalisme prolétarien pendant le deuxième holocauste mondial ; ceux qui, à partir de mai 68, ont mis fin à la longue période de contre-révolution stalinienne (voir article sur Mai 68) empêchant ainsi le déclenchement d’une troisième guerre mondiale.
Si la bourgeoisie a reculé, c’est aussi pour pouvoir sauver la mise de ses syndicats. La classe dominante (qui a pu bénéficier de la "solidarité" de toute la classe capitaliste des grandes puissances d’Europe et d’Amérique) a fini par comprendre qu’il valait mieux "perdre la face" momentanément plutôt que de plomber son appareil d’encadrement syndical. C’est bien pour sauver les meubles que la cheftaine des patrons, Laurence Parisot (qui, pour la circonstance, a joué brillamment son rôle de "médiateur" et de "partenaire" de la paix sociale) est allée "négocier" avec l’intersyndicale.
Si le gouvernement a fini par céder aux pressions de la rue, c’est parce que, dans la plupart des entreprises, un questionnement s'est fait jour sur l'attitude des syndicats. Ceux-ci n'ont rien fait pour favoriser l'expression de la solidarité des travailleurs avec les étudiants, tout au contraire. Dans la grande majorité des entreprises du public comme du privé, il n’y a eu aucun tract syndical d’appel à la manifestation du 18 mars. Les préavis de grève de la "journée d’action et de mobilisation" du 28 mars et du 4 avril ont été déposés par les directions syndicales à la dernière minute dans la confusion la plus totale. Et si les syndicats ont tout fait pour éviter la tenue d’assemblées générales souveraines, c’est avec l’argument que les salariés n’ont pas "les mêmes méthodes de lutte que les étudiants" (dixit Bernard Thibault, à l'émission Le grand jury de RTL le 26 mars) ! Quant à leur menace de déclencher la "grève générale reconductible" à la fin du mouvement, elle est apparue ouvertement aux yeux d’un grand nombre de travailleurs comme une esbroufe digne du Grand Guignol !
Le seul secteur où les syndicats ont fait un maximum de publicité pour appeler les travailleurs à faire grève lors des journées d’action du 28 mars et du 4 avril, est celui des transports. Mais ces appels à la mobilisation avaient pour seul objectif de saboter le mouvement de solidarité de toute la classe ouvrière contre le CPE. En effet, le blocage total des transports est une manœuvre classique des syndicats (et notamment de la CGT) pour rendre la grève impopulaire et monter les ouvriers les uns contre les autres.. Le fait que les appels syndicaux au blocage des transports aient été peu suivis a permis qu’un maximum de travailleurs puisse se rendre aux manifestations. Il est également révélateur d'une perte de crédit des syndicats dans les entreprises, comme en témoigne encore le fait que, dans les manifestations, un nombre très important de salariés se sont regroupés sur les trottoirs et le plus loin possible des banderoles syndicales.
Et c’est parce que les ouvriers du secteur privé (comme ceux de la SNECMA et de Citroën dans la région parisienne) ont commencé à se mobiliser en solidarité avec les étudiants, contraignant les syndicats "à suivre" pour ne pas perdre le contrôle, que le patronat a fait pression sur le gouvernement pour qu’il recule avant que des grèves spontanées n’éclatent dans des entreprises importantes du secteur privé.
Pour éviter que ses syndicats ne soient complètement discrédités et débordés par un mouvement incontrôlable des salariés, la bourgeoisie française n’avait donc pas d’autre alternative que de voler à la rescousse des syndicats en retirant le CPE le plus vite possible après la manifestation du 4 avril.
Les journalistes les plus intelligents avaient vu juste lorsqu’ils affirmaient à la télé le 7 mars : "il y a des poches de grisou partout" (Nicolas Domenach).
En ce sens, Monsieur Villepin a dit une partie de la vérité lorsqu’il réaffirmait devant les guignols de l’Assemblée Nationale, au lendemain de cette "journée d’action", que sa principale préoccupation, n’est pas la défense de son orgueil personnel, mais "l’intérêt général" (c'est-à-dire du capital national !).
Face à cette situation, les secteurs les moins stupides de la classe dominante ont tiré la sonnette d’alarme en prenant la décision d’annoncer une "sortie rapide" de la crise après la journée d’action du 4 avril où plusieurs millions de manifestants (dont de nombreux travailleurs du secteur privé) sont descendus dans la rue.
Malgré la superbe démonstration de "solidarité" de l’État capitaliste envers ses syndicats, ces derniers ont perdu trop de plumes pour pouvoir mystifier la classe ouvrière avec leurs discours "radicaux". C’est justement pour pouvoir contrôler et quadriller tout le terrain social que, une fois encore, la carte traditionnelle de la "division des syndicats" a été sortie à la fin du mouvement entre les vieilles centrales (CGT, CFDT, FO, CGC, UNEF) et les syndicats "radicaux" SUD et CNT.
Quant à la "coordination nationale", on a pu voir, à la fin du mouvement, de façon très claire que son principal objectif était d’épuiser les étudiants, de les démoraliser et les ridiculiser devant les caméras de télévision (comme cela s’est passé à Lyon le week-end des 8 et 9 avril où, pendant deux jours, les délégués des universités venus de toute la France, ont passé leur temps à voter sur… ce qu’ils doivent voter !)
Face à la perte de crédit des syndicats, on a vu enfin publiquement l’entrée en scène des intermittents du spectacle de cette comédie française : après les grandes centrales syndicales, les "copains" et "copines" d’Arlette Laguiller sont entrés dans la danse à la manifestation du 11 avril pour jouer, à leur tour, les mouches du coche (alors que le 18 mars, les militants de Lutte Ouvrière gonflaient des ballons sur les trottoirs et collaient avec frénésie des auto-collants "LO" sur quiconque s'approchait d'eux !).
Alors que le gouvernement et ses "partenaires sociaux" avaient décidé d’ouvrir les négociations pour une sortie de crise "honorable" et que le CPE a été retiré le 10 avril, on a pu voir LO gesticuler dans la manifestation-enterrement du 11 avril à Paris. Ce jour-là, un maximum de lycéens et d’étudiants jusqu’au-boutistes avaient été appelés à sortir dans la rue pour "radicaliser" le mouvement derrière les drapeaux rouges de LO (aux côtés des chiffons bleus et blanc de SUD ou noirs et rouges de la CNT).
Toutes les cliques gauchistes ou anarchoïdes se sont retrouvées à battre le pavé dans une touchante unanimité derrière le mot d’ordre : "retrait du CPE, du CNE et de la loi sur l’égalité des chances !" ou encore "Villepin démission !".
Le but d’un tel tintamarre, les travailleurs les plus expérimentés le connaissent trop bien. Tromper des étudiants en recherche de perspective politique en faisant valoir un radicalisme de façade derrière lequel se dissimule le caractère foncièrement capitaliste de leur politique. C’est également la carte du "syndicalisme de base" ou "radical" que ces faux révolutionnaires (et vrais saboteurs patentés) cherchent maintenant à mettre en avant pour tenter de parachever la "stratégie de pourrissement" du mouvement. Les gauchistes et les anars les plus excités ont essayé à Rennes, Nantes, Aix ou encore à Toulouse de pousser les étudiants jusqu’au-boutistes paquets par paquets à des affrontements physiques avec leurs camarades qui commençaient à voter en faveur de la levée du blocage des facs.
La mise en avant du syndicalisme "de base", "radical" n’est qu’une manoeuvre bien ficelée de certaines fractions de l’État visant à ramener les étudiants et les travailleurs les plus combatifs derrière l’idéologie réformiste.
Tout le terrain de la réflexion est aujourd’hui bien quadrillé par les saboteurs professionnels de LO, de SUD (né d’une scission de la CFDT dans le secteur des PTT en 1988) et surtout par la LCR (qui a toujours considéré les universités comme sa "chasse gardée" et n’a cessé de cautionner les syndicats en appelant les étudiants à "faire pression" sur leurs directions pour qu’elles appellent à leur tour les travailleurs à entrer dans la lutte). Toutes ses fractions "radicales" de l’appareil d’encadrement de la classe ouvrière n’ont cessé de coller aux basques des étudiants pour dénaturer ou récupérer le mouvement en le rabattant vers le terrain électoral (tout ce beau monde présente des candidats aux élections) c'est-à-dire vers la défense de la "légalité" de la "démocratie" bourgeoise.
Par ailleurs, c’est bien parce que le CPE était un symbole de la faillite historique du mode de production capitaliste que toute la gauche "radicale" (rose bonbon, rouge et verte) se déguise maintenant derrière la vitrine du grand caméléon ATTAC pour nous faire croire qu’on peut construire le "meilleur des mondes" au sein même d’un système basé sur les lois aberrantes du capitalisme, celles de l’exploitation et de la recherche du profit.
Dès que les travailleurs ont commencé à manifester leur solidarité avec les étudiants, on a pu voir les syndicats, les partis de gauche et les gauchistes de tout poil occuper tout le terrain pour tenter de ramener les étudiants dans le giron de l’idéologie interclassiste de la petite-bourgeoisie bien pensante. Le grand supermarché réformiste a été ouvert dans les forums de discussion : chacun a été convié à consommer la camelote frelatée de José Bové, de Chavez (colonel, président du Venezuela et coqueluche de la LCR) ou de Bernard Kouchner et autres "médecins sans frontières" (qui régulièrement viennent racketter et culpabiliser les prolétaires en leur faisant croire que l’argent de leurs dons "humanitaires" pourrait résoudre les famines ou les épidémies en Afrique !).
Quant aux travailleurs salariés qui se sont mobilisés contre le CPE, ils sont appelés maintenant à faire confiance aux syndicats qui sont les seuls à détenir le monopole de la grève (et surtout de la négociation secrète avec le gouvernement, le patronat et le ministère de l’Intérieur).
Dans les AG qui se sont tenues à la rentrée, après les vacances, les étudiants ont fait preuve d’une grande maturité en votant majoritairement pour la levée du blocage et la reprise des cours, tout en manifestant leur volonté de rester soudés pour poursuivre la réflexion sur le formidable mouvement de solidarité qu’ils viennent de vivre. Il est vrai que beaucoup de ceux qui veulent maintenir le blocage des universités éprouvent un sentiment de frustration car le gouvernement n’a fait qu’un petit pas en arrière en reformulant un article de sa loi sur "l’égalité des chances". Mais le principal gain de la lutte se situe sur le plan politique car les étudiants ont réussi à entraîner les travailleurs dans un vaste mouvement de solidarité entre toutes les générations.
De nombreux étudiants favorables à la poursuite du blocage ont la nostalgie de cette mobilisation où "on était tous ensemble, unis et solidaires dans l’action".
Mais l’unité et la solidarité dans la lutte peuvent aussi se construire dans la réflexion collective car dans toutes les universités et les entreprises des liens se sont tissés entre étudiants, entre travailleurs. Les étudiants et les travailleurs les plus conscients savent très bien que "si on reste tout seuls, on va se faire manger tout crus" demain, et cela quelle que soit la couleur du futur gouvernement (n’est-ce pas le ministre socialiste Allègre qui avait mis en avant la nécessité de "dégraisser le mammouth" de l’Éducation Nationale ?).
C’est pour cela que les étudiants, de même que toute la classe ouvrière, doivent comprendre la nécessité de tirer un bilan clair du combat qu’ils viennent de mener contre le CPE autour des questions suivantes : qu’est-ce qui a fait la force de ce mouvement ? Quels ont été les pièges dans lesquels il ne fallait pas tomber ? Pourquoi les syndicats ont-ils autant traîné les pieds et comment ont-ils récupéré le mouvement ? Quel a été le rôle joué par la "coordination" ?
Pour pouvoir mener cette réflexion et préparer les combats futurs, les étudiants et les travailleurs doivent se regrouper pour continuer à réfléchir collectivement, en refusant de se laisser récupérer par ceux qui veulent aller à la soupe et s’installer à Matignon ou à l’Élysée en 2007 (ou tout simplement "faire un score" dans les élections de 2007). Ils ne doivent pas oublier que ceux qui se présentent aujourd’hui comme leurs meilleurs défenseurs ont d’abord tenté de saboter la solidarité de la classe ouvrière en "négociant" dans leur dos la fameuse "stratégie du pourrissement" par la violence (n’est-ce pas l’intersyndicale qui avait conduit à plusieurs reprises les manifestants vers la Sorbonne et a permis ainsi aux bandes de "casseurs" manipulés d’attaquer les étudiants ?).
Le mouvement anti-CPE a révélé le besoin de politisation des jeunes générations de la classe ouvrière face au cynisme de la bourgeoisie et de sa loi sur l’"égalité des chances". Il n’est nul besoin d’étudier Le Capital de Karl Marx pour comprendre que l’"égalité" tout court dans le capitalisme est un miroir aux alouettes. Il faut être complètement idiot pour croire un seul instant que les enfants d’ouvriers au chômage qui vivent dans des cités ghetto peuvent faire des études supérieures à l’ENA ou à Sciences Po. Quant à "l’égalité des chances", l’ensemble de la classe ouvrière sait pertinemment qu’elle n’existe qu’au loto ou au tiercé. C’est pour cela que cette loi scélérate est une grosse "boulette" de la classe dominante : elle ne pouvait être perçue par la jeunesse estudiantine que comme une pure provocation du gouvernement.
La dynamique de politisation des nouvelles générations de prolétaires ne pourra se développer pleinement sans une vision plus globale, historique et internationale des attaques de la bourgeoisie. Et pour pouvoir en finir avec le capitalisme, construire une autre société, les nouvelles générations de la classe ouvrière devront nécessairement se confronter à tous les pièges que les chiens de garde du capital, dans les universités comme dans les entreprises, n’ont pas fini de leur tendre pour saboter leur prise de conscience de la faillite du capitalisme.
L’heure est venue pour que la "boîte à actions-bidon" des syndicats, des anars et des gauchistes se referme afin que s'ouvre à nouveau la "boîtes à idées", que toute la classe ouvrière puisse partout réfléchir et discuter collectivement de l’avenir que le capitalisme promet aux nouvelles générations. Seule cette réflexion peut permettre aux nouvelles générations de reprendre, demain, le chemin de la lutte encore plus forts et plus unis face aux attaques incessantes de la bourgeoisie.
Courant Communiste International / 23.4.06
On ne peut qu'être soulevés par des sentiments d'indignation et d’écœurement devant cette nouvelle manifestation, ce déchaînement de barbarie guerrière au Proche-Orient : 7000 frappes aériennes sur le territoire libanais, plus de 1200 morts au Liban et en Israël (dont plus de 300 enfants de moins de 12 ans), près de 5000 blessés, un million de civils qui ont dû fuir les bombes ou les zones de combats. D'autres, trop pauvres pour fuir les zones de combats qui se terrent comme ils peuvent, la peur au ventre… Des quartiers, des villages réduits à l'état de ruines, des hôpitaux débordés et pleins à craquer : tel est le bilan provisoire d'un mois de guerre au Liban et en Israël suite à l'offensive de Tsahal pour réduire l'emprise grandissante du Hezbollah en réplique d'une des nombreuses attaques meurtrières des milices islamistes au-delà de la frontière israélo-libanaise. Les destructions sont évaluées à 6 milliards d'euros, sans compter le coût militaire de la guerre elle-même. Au bout du compte, l'opération guerrière se solde par un échec qui est aussi un cuisant revers, mettant brutalement fin au mythe de l'invincibilité, de l'invulnérabilité de l'armée israélienne. C'est aussi un nouveau recul et la poursuite de l'affaiblissement du leadership américain. A l'inverse, le Hezbollah sort renforcé du conflit et a acquis une légitimité nouvelle, à travers sa résistance, aux yeux de l'ensemble des pays arabes.
Cette guerre aura constitué une nouvelle étape vers une mise à feu et à sang de tout le Moyen-Orient et vers l'enfoncement dans un chaos de plus en plus incontrôlable, à laquelle toutes les puissances impérialistes auront contribué, des plus grandes aux plus petites, au sein de la "prétendue communauté internationale". Pourquoi ces massacres, cette flambée de combats meurtriers ?
L'impasse de la situation au Moyen-Orient s'était déjà concrétisée depuis l'arrivée au pouvoir des "terroristes" du Hamas dans les territoires palestiniens (que l'intransigeance du gouvernement israélien aura contribué à provoquer en "radicalisant" une majorité de la population palestinienne) et le déchirement ouvert entre les fractions de la bourgeoisie palestinienne, entre le Fatah et le Hamas interdisent désormais toute solution négociée. Le retrait israélien de Gaza pour mieux isoler et boucler la Cisjordanie n'aura pas servi à grand-chose. Israël n'avait pas d'autre solution que de se retourner de l'autre côté dans le but de stopper l’influence croissante du Hezbollah au Sud-Liban, aidée, financée et armée par le parrain iranien. Le prétexte invoqué par Israël pour déclencher la guerre a été d'obtenir la libération de 2 soldats israéliens faits prisonniers par le Hezbolllah : près de deux mois après leur enlèvement, ils sont toujours prisonniers des milices chiites, et les premières tractations sur ce sujet sont à peine ébauchées par l'ONU. L'autre motif invoqué : "neutraliser" et désarmer le Hezbollah dont les attaques et les incursions sur le sol israélien depuis le Sud-Liban serait une menace permanente pour la sécurité de l'Etat hébreu. La réalité aura été aussi disproportionnée que de chercher à tuer un moustique avec un bazooka. C'est une véritable politique de la terre brûlée à laquelle s'est livrée l'Etat israélien avec une brutalité, une sauvagerie et un acharnement incroyables contre les populations civiles des villages au Sud Liban, chassées sans ménagement de leurs terres, de leur maison, réduites à crever de faim, sans eau potable, exposées aux pires épidémies. Ce sont aussi 90 ponts et d'innombrables voies de communication systématiquement coupés (routes, autoroutes …), 3 centrales électriques et des milliers d'habitations détruites, l'aéroport de Beyrouth inutilisable, des bombardements incessants. Le gouvernement israélien et son armée n'ont cessé de proclamer leur volonté "d'épargner les civils" et des massacres comme ceux de Canaa ont été qualifiés "d'accidents regrettables" (comme les fameux "dommages collatéraux" dans les guerres du Golfe et dans les Balkans). Or, c'est dans cette population civile que l'on dénombre le plus de victimes, et de loin : 90% des tués !
Cette guerre n'a pu se déclencher sans le feu vert des Etats-Unis. Enlisés jusqu'au cou dans le bourbier de la guerre en Irak en Afghanistan, et après l'échec de leur "plan de paix" pour régler la question palestinienne, les Etats-Unis ne peuvent que constater l'échec patent de leur tactique d'encerclement de l'Europe dont le Proche et le Moyen-Orient étaient stratégiquement des cartes-maîtresses. En particulier, la présence américaine en Irak depuis trois ans se traduit par un chaos sanglant, une véritable guerre civile effroyable entre factions rivales, des attentats quotidiens frappant aveuglément la population, au rythme de 80 à 100 morts par jour. Tous ces échecs et cette impuissance témoignent de l'affaiblissement historique de la bourgeoisie américaine dans la région, qui, par contrecoup, voit son leadership de plus en plus contesté dans le monde entier. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle de nouvelles pré-tentions impérialistes d'autres Etats s'affirment de plus en plus, à commencer par celles de l'Iran. Dans ce contexte, il était hors de question pour les Etats-Unis d'intervenir eux-mêmes alors que leur objectif dans la région est de s'en prendre à ces Etats dénoncés comme "terroristes" et incar-nation de "l'axe du mal", que constituent pour eux la Syrie et surtout l'Iran dont le Hezbollah a le soutien. L'offensive israélienne qui devait servir d'avertissement à ces deux Etats démontre la parfaite convergence d'intérêts entre la Maison Blanche et la bourgeoisie israélienne. D'ailleurs, les Etats-Unis au sein de l'ONU n'ont cessé de freiner et de saboter pendant plusieurs semaines les accords de cessez-le-feu pour permettre à l'armée israélienne d'enfoncer plus loin ses bases opérationnelles en territoire libanais, jusqu'au fameux fleuve Litani.
A part le fait qu'il n'est nullement question pour l'Etat hébreu de s'installer durablement au Sud-Liban, les méthodes et les problèmes auxquels sont confrontés les Etats-Unis et l'Etat d'Israël au Proche et au Moyen-Orient participent d'une même dynamique : mêmes contraintes de fuite en avant dans les aventures militaires pour préserver leurs intérêts impérialistes et leur statut de gendarme, même bourbier dans lequel ils ne peuvent que s'enliser toujours davantage, même incapacité à contrôler une situation de chaos grandissant que provoque leur intervention comme autant de boîtes de Pandore qui leur sautent au visage.
Civils et militaires au sein de la bourgeoisie israélienne se renvoient la responsabilité d'une guerre mal préparée. Israël fait l'expérience amère que l'on ne combat pas une milice disséminée dans la population comme on combat une armée officielle d'un Etat constitué (1). Le Hezbollah comme le Hamas n'était au départ qu'une de ces innom-brables milices islamiques qui se sont constituées contre l'Etat d'Israël. Elle a surgi lors de l'offensive israélienne au Sud-Liban en 1982. Grâce à sa composante chiite, elle a prospéré en bénéficiant du copieux soutien financier de régime des ayatollahs et des mollahs iraniens. La Syrie l'a également utilisée en lui apportant un important soutien logistique qui lui servait de base arrière lorsqu'elle a été contrainte en 2005 de se retirer du Liban. Cette bande de tueurs sanguinaires a su en même temps tisser patiemment un puissant réseau de sergents-recruteurs à travers la couver-ture d'une aide médicale, sanitaire et sociale, alimentée par de généreux fonds tirés de la manne pétrolière de l'Etat iranien. Aujourd'hui, elle se permet de payer les réparations des maisons détruites ou endommagées par les bombes et les roquettes pour lui permettre d'enrôler dans ses rangs la population civile. On a notamment pu voir dans des reportages que cette "armée de l'ombre" était composée de nombreux gamins entre 10 et 15 ans servant de chair à canon dans ces sanglants règlements de compte.
La Syrie et l'Iran forment momentanément le bloc le plus homogène autour du Hamas ou du Hezbollah. En particulier, l'Iran affiche clairement ses ambitions de devenir la principale puissance impérialiste de la région. La détention de l'arme atomique lui assurerait en effet ce rôle. Depuis des mois, le gouvernement iranien ne cesse en effet de narguer les Etats-Unis en poursuivant son programme nucléaire. C'est pourquoi, l'Iran multiplie les provocations arrogantes et affiche ses intentions belliqueuses, déclarant même son intention de raser l'Etat israélien.
Le comble du cynisme et de l'hypocrisie est atteint par l'ONU qui pendant un mois qu'a duré la guerre au Liban n'a cessé de proclamer sa "volonté de paix" tout en affichant son "impuissance" (2). C'est un odieux mensonge. Ce "repaire de brigands" est le marigot où s'ébattent les plus monstrueux crocodiles de la planète. Les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité sont les plus grands Etats prédateurs de la planète. Les Etats-Unis dont l'hégémonie repose sur l'armada militaire la plus puissante du monde et dont les forfaits guerriers depuis la proclamation en 1990 "d'une ère de paix et de prospérité" par Bush Senior (les deux guerres du Golfe, l'intervention dans les Balkans, l'occupation de l'Irak, la guerre en Afghanistan …) parlent d'eux mêmes.
La Grande-Bretagne a accompagné jusqu'ici les principales expéditions punitives des Etats-Unis pour la défense de ses propres intérêts. Elle entend reconquérir ainsi la zone d'influence dont elle disposait à travers son ancien protectorat dans cette région (Iran et Irak, notamment). Elle entend maintenir sa présence dans la région, coûte que coûte, en espérant en empocher les dividendes dans les années à venir.
La Russie, responsable des pires atrocités lors de ses deux guerres en Tchétchénie, ayant mal digéré l'implosion de l'URSS et ruminant son désir de revanche, affiche aujourd'hui des prétentions impérialistes nouvelles en profitant de la position de faiblesse des Etats-Unis. C'est pour cela qu'elle joue la carte du soutien à l'Iran et plus discrètement celle du Hezbollah.
La Chine, profitant de son influence économique grandissante, rêve d'accéder à de nouvelles zones d'influence hors de l'Asie du Sud-Est, et l'Iran à qui elle fait les yeux doux fait également partie des Etats sur lesquels elle mise pour parvenir à ses fins. Chacune de leur côté, ces deux puissances n'ont cessé de chercher à saboter les résolutions de l'ONU dont elles étaient parties prenantes.
Quant à la France, le sang qu'elle a sur les mains n'est pas moins sale que les autres. Elle a non seulement participé pleinement aux massacres de la première guerre du Golfe en 1991, mais la carte pro-serbe qu'elle jouait dans les Balkans l'ont poussé à laisser froidement massacrer au sein des forces de l'ONU les populations bosniaques dans l'enclave de Srebrenica en 1993, à participer activement à la traque des talibans en Afghanistan (la mort de 2 soldats au sein des "force spéciales" de la COS vient de remettre en pleine lumière cette activité jusqu'ici fort discrète) (3).
Mais c'est surtout en Afrique que l'impérialisme français s'est illustré dans de sinistres besognes. C'est la France qui a provoqué les massacres inter-ethniques au Rwanda en encourageant la liquidation avec les méthodes les plus barbares des Tutsis par les Hutus, pour la défense de ses sordides intérêts impérialistes sur le sol africain.
La bourgeoisie française a gardé la nostalgie d'une époque où elle se partageait les zones d'influence au Moyen-Orient avec la Grande-Bretagne. Après la remise en cause contrainte et forcée de son alliance avec Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1991 puis l'assassinant de son "protégé" Massoud en Afghanistan, ses espoirs de reconquête se concentrent précisément sur le Liban dont elle avait été brutalement chassée lors de la première guerre du Liban en 1982/83 par l'offensive de la Syrie contre le gouvernement libano-chrétien puis par l'intervention israélienne commandée par le "boucher" Sharon et téléguidée par l'Oncle Sam contraignant la Syrie jusque là dans le camp de l'ex-URSS à quitter le Liban et à se rallier au camp occidental. Elle n'a pas pardonné à la Syrie l'assassinat en février 2005 (attribué à Bachar al-Assad) de l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, grand "ami" de Chirac et de la France. C'est pourquoi, malgré son désir de ménager l'Iran (qualifié de "grand pays et prêchant la négociation avec lui), elle s'est ralliée au plan américain sur le Liban, autour de la fameuse résolution 1201 de l'ONU, concoctant même le plan de redéploiement de la FINUL. En dépit des réticences de l'état-major qui a protesté que les opérations militaires de la France à l'étranger se trouveraient désormais "à flux tendu" (près de 15 000 hommes engagés sur différents et multiples fronts : Côte d'Ivoire avec l'opération Licorne, le Tchad, la RD du Congo, Djibouti, le Darfour, le Kosovo, la Macédoine, l'Afghanistan), le gouvernement français a franchi le Rubicon. Il a accepté de porter son engagement au Sud-Liban de 400 à 2 000 soldats au sein de la FINUL, moyennant certaines garanties : notamment la poursuite de son mandat de commandement général sur le déploiement des 15 000 hommes prévus jusqu'en février 2007, le recours à la force en cas d'agression. En effet, le souvenir de l'attentat contre l'immeuble Drakkar abritant le contingent français à Beyrouth en octobre 1983 qui s'était soldé par la perte de 58 parachutistes au cours d'une attaque de terroristes chiites reste cuisant et a déterminé le départ de la France du Liban. Cependant, les hésitations de la bourgeoisie française de passer du terrain diplomatique au terrain plus militaire n'ont pas disparu. La mission essentielle de la FINUL est de soutenir une très faible armée libanaise à peine reconstituée -15 000 hommes seulement- chargée de désarmer le Hezbollah. Cette mission s'annonce d'autant plus périlleuse que deux membres du Hezbolllah sont au sein du gouvernement libanais, que le Hezbollah lui-même auréolé du prestige d'avoir à lui seul fait échec à la puissante armée de Tsahal ne s'est jamais senti aussi fort et plein d'assurance (il a démontré sa capacité de lancer des roquettes et de menacer les villes du Nord d'Israël jusqu'à la signature du cessez-le-feu) et surtout que l'armée libanaise est déjà largement infiltrée par lui .D'autres puissances sont également en lice comme l'Italie qui, en échange du plus gros contingent des forces de l'ONU, se verra confier après février 2006 le commandement suprême de la FINUL au Liban. Ainsi, quelques mois à peine après le retrait de ses troupes d'Irak, Prodi après avoir âprement critiqué l'engagement de l'équipe Berlusconi en Irak, ressert le même rata au Liban, confirmant les ambitions de l'Italie d'avoir son couvert dans la cour des grands, au risque d'y laisser de nouvelles plumes.
L'échec patent d'Israël et des Etats-Unis représente un nouveau pas important dans l'affaiblissement de l'hégémonie américaine. Mais loin d'être un facteur d'atténuation des tensions guerrières, il ne fait qu'accroître celles-ci. Il constitue un encouragement pour décupler les prétentions impérialistes de tous les autres Etats. Il n'annonce aucune autre perspective qu'une déstabilisation et un chaos croissants.
Le Moyen et le Proche-Orient offrent aujourd'hui un concentré du caractère irrationnel de la guerre où chaque impérialisme s'engouffre de plus en plus pour défendre ses propres intérêts au prix d'une extension toujours plus large et plus sanglante des conflits, impliquant des Etats de plus en plus nombreux. La Syrie et l'Iran sont désormais sur le pied de guerre. En retour, cette situation pousse les Etats-Unis et Israël à organiser une riposte encore plus terrible et meurtrière. Le ministre de la défense israélien a ainsi clairement laissé entendre que le cessez-le-feu n'était qu'une trêve pour redisposer ses forces pour préparer un deuxième assaut où il promet de liquider définitivement le Hezbollah.
L'extension des zones d'affrontements sanglants dans le monde est une manifestation du caractère inéluctable de la barbarie guerrière du capitalisme. La guerre et le militarisme sont bel et bien devenus le mode de vie permanent du capitalisme décadent en pleine décomposition. C'est une des caractéristiques essentielles de l'impasse tragique d'un système qui n'a rien d'autre à offrir à l'humanité que de semer la misère et la mort.
Des protestations grandissantes contre la guerre apparaissent. L'an dernier, de grandes manifestations s'étaient déroulées à Tel-Aviv et à Haïfa pour protester contre la hausse du coût de la vie et accusant le gouvernement pour sa politique d'augmentation démesurée des budgets militaires au détriment des budgets sociaux et de provoquer également une hausse exorbitante de l'inflation. L'échec de la guerre aujourd'hui ne peut que favoriser l'expression grandissante du mécontentement social.
Dans les territoires palestiniens, la colère des fonctionnaires non payés depuis plusieurs mois (avec le gel des crédits de l'Union Européenne depuis l'élection du Hamas) s'exprime aussi de plus en plus.
Cependant, des millions de personnes parmi les prolétaires et la population civile qu'elle soit d'origine juive, palestinienne, chiite, sunnite, druze, kurde, maronite chrétienne ou autre, sont prises en otages et subissent une terreur quotidienne.
Quelle solidarité avec les populations victimes de l'horreur guerrière ? La bourgeoisie proclame à l'instar de l'hebdo Marianne du 12 août qu'il faut revendiquer que "nous sommes tous sionistes, nationalistes palestiniens et patriotes libanais" . Au contraire, les révolutionnaires doivent clamer haut et fort le cri de ralliement du prolétariat : "Les prolétaires n'ont pas de patrie". La classe ouvrière n'a aucun intérêt national ni aucun camp à défendre. Ces intérêts nationaux sont toujours ceux de la bourgeoisie qui l'exploite. S'opposer à la guerre, c'est s'opposer à tous les camps capitalistes. Seul le renversement du capitalisme pourra mettre un terme au déchaînement de la barbarie guerrière. La seule solidarité véritable au sein du prolétariat envers ses frères de classe exposés aux pires massacres, c'est de se mobiliser sur son terrain de classe contre ses propres exploiteurs. C'est de se battre et de développer ses luttes sur le terrain social contre sa propre bourgeoisie nationale. Comme elle l'a fait dans les grèves qui ont paralysé l'aéroport de Londres à Heathrow et les transports à New York en 2005, comme les travailleurs de l'usine Seat à Barcelone en début d'année, comme la mobilisation des futurs prolétaires contre le CPE en France ou les ouvriers de la métallurgie à Vigo en Espagne. Ces luttes qui témoignent d'une reprise des combats de classe à l'échelle internationale constituent la seule lueur d’espoir d'un futur différent, d'une alternative pour l'humanité à la barbarie capitaliste.
Wim / 28.08.2006
(1) Les critiques qui se sont multipliées sur la manière dont la guerre a été menée et son impréparation affectent même le haut état-major militaire israélien. Un journaliste pouvait ainsi déclarer que l'armée que l'on surnomme partout "la grande muette" était devenue "la grande bavarde".
(2) Ce cynisme et cette hypocrisie se sont pleinement révélés sur le terrain, à travers un épisode des derniers jours de la guerre : un convoi composé d'une partie de la population d'un village libanais, avec nombre de femmes et d'enfants tentant de fuir la zone de combats est tombé en panne et a été pris sous la mitraille de Tsahal. Les membres du convoi ont alors cherché refuge auprès d'un camp de l'ONU tout proche. On leur a répondu qu'il était impossible de les abriter, qu'ils n'avaient aucun mandat pour cela. La plupart (58 d'entre eux) sont morts sous la mitraille de l'armée israélienne et sous les yeux passifs des forces de la FINUL (selon le témoignage au journal télévisé d'une mère de famille rescapée).
(3) L'insistance inaccoutumée des médias sur cet épisode qui survient "opportunément" vise avant tout à habituer la population à accepter l'idée qu'il y ait d'autres morts de soldats et de nombreuses futures victimes au cours des opérations militaires auxquelles vont participer les forces françaises au Sud-Liban au sein de la FINUL.
Les trois parties précédentes de cette série ont mis en évidence comment le P.O.B., dès sa constitution, a connu un développement rapide en nombre et en influence. Le succès de la lutte parlementaire et syndicale dans l’obtention de réelles réformes va favoriser de plus en plus la disparition de l’idée même de révolution, au profit de la seule recherche de réformes. Les faiblesses se transformaient en doctrine. Le P.O.B., comme les autres partis sociaux-démocrates, était gangrené par l'opportunisme et le réformisme, malgré le combat quotidien de la gauche marxiste contre cette dégénérescence. Et cela d’autant plus que la bourgeoisie cherchait activement à contrôler la social‑démocratie pour encadrer la classe ouvrière en plein développement, qui constituait une menace de plus en plus grande pour son pouvoir (1).
Au début du 20ème siècle, la constitution du marché mondial est achevée et, avec elle, la concurrence entre les différentes nations capitalistes est exacerbée. La guerre économique que se livrent les nations ne pourra que déboucher sur un conflit militaire et mondial. La première guerre mondiale illustre d'une manière particulièrement sanglante ce début de l'agonie du capitalisme mondial. Ayant épuisé sa mission historique, le système capitaliste a rendu possible et nécessaire l’avènement d’un autre mode de production, la société communiste. A partir de là, la tâche de l’heure pour le prolétariat est de lutter pour le renversement du capitalisme, seule issue réaliste des luttes pour ses intérêts immédiats. L’entrée en décadence du mode de production capitaliste met violemment le prolétariat et ses organisations devant le choix "guerre ou révolution".
Porté par les avancées théoriques du mouvement ouvrier au 19ème siècle, encore au début du 20ème siècle, le P.O.B, comme ses congénères du monde entier, assure la classe ouvrière qu'il s'opposera par tous les moyens à la boucherie mondiale qui s'annonce en souscrivant aux déclarations des congrès de la IIème Internationale. Car, bien que gangrenée par le réformisme et l’opportunisme, la IIème Internationale, sous l’impulsion de ses minorités révolutionnaires, s’était très tôt prononcée contre les préparatifs guerriers et la menace de guerre. Ainsi, en 1907, au Congrès de Stuttgart, confirmé par les Congrès de Copenhague en 1910 et de Bâle en 1912 et jusqu’aux derniers jours de juillet 1914, elle s’était élevée contre la propagande guerrière et les visées militaristes de la classe dominante. L'internationalisme dominait le ton des résolutions. Mais l’entrée en guerre le 4 août 1914 constitue une catastrophe sans précédent pour le mouvement ouvrier. Parallèlement à un matraquage idéologique nationaliste intense de la part de la bourgeoisie, l’élément décisif qui va l’entraîner dans cette tuerie ignoble est la félonie des principaux partis ouvriers sociaux-démocrates. Leurs fractions parlementaires votent les crédits de guerre au nom de l’Union Sacrée, poussant les masses ouvrières à s’entretuer pour les intérêts des puissances impérialistes, dans une hystérie chauvine des plus abjecte. Finalement une fois mis devant le choix, seuls les Bolcheviks russes et les socialistes serbes ont voté contre les crédits de guerre. Les syndicats eux-mêmes déclarent toute grève interdite dès le début de la guerre.
En Belgique, déjà à la veille de la guerre, le vieil appareil social‑démocrate est totalement pourri par l'opportunisme et le réformisme, comme l’illustre la fin du discours du président du P.O.B., E. Vandervelde, à la chambre en décembre 1911: "Le jour où la Belgique serait attaquée, nous la défendrions. Nous nous battrions comme les autres et peut-être avec plus d’ardeur que les autres". Ou encore le même Vandervelde qui estimait en 1913 que la France avait à défendre ses institutions républicaines contre l'Allemagne impériale. Quel contraste avec son message d'internationalisme socialiste à l'époque de gloire du P.O.B.: "Il arrivera un moment où les ouvriers que vous avez enfermés dans les casernes trouveront qu'ils sont vraiment trop bêtes de tirer contre d'autres ouvriers, un moment où les prolétaires se diront : cet homme, cet Allemand, ce Français, c'est un ouvrier comme nous-mêmes. C'est un compagnon de travail et de misère ; nous l'aimons infiniment mieux que les gros capitalistes qui nous exploitent ; pour des hommes comme Jaurès ou comme Liebknecht, nous avons beaucoup plus de fraternelle sympathie que pour un Woeste et Helleputte par exemple" (Chambre des députés, séance du 17.12.1894) et "Il viendra un moment", lance Vandervelde, "où vous n'obtiendrez plus que ces gens (les ouvriers, ndlr) soient assez bêtes pour vous défendre, pour garder vos propriétés, pour être vos chiens de garde !" (Chambre des députés, séance du 17.12.1894). Rappelons que la Charte de Quaregnon de 1894 (programme du P.O.B.) affirme que "les socialistes de tous les pays doivent être solidaires, l'émancipation des travailleurs n'est pas une œuvre nationale, mais internationale". Qu'est-il advenu des manifestations anti- militaristes massives, comme celle d'août 1897 à l'appel du P.O.B., lorsque des dizaines de milliers de personnes défilent derrière le slogan: "le socialisme brise le dernier fusil!","A bas la guerre, sabres et canons"?
Dès l’éclatement de la guerre, les "sociaux‑chauvins" servent en Belgique comme dans les principaux pays industrialisés, d’agents recruteurs pour la boucherie impérialiste et trahissent définitivement la classe ouvrière. Le P.O.B. considérait donc qu'une guerre entre les alliances serait une guerre de "défense de la démocratie" contre les "monarchies militaires". Et l'argument que les socialistes belges s'engageaient uniquement dans une "guerre défensive" suite à la violation de la "neutralité" belge par l'impérialisme allemand, n'avait d'utilité que pour la propagande de la droite, et allait mystifier le centre jusqu'en 1917. Cet argument était fallacieux: outre l'engagement plein et entier des sociaux démocrates belges dans l'union sacrée dès le début de la guerre, les déclarations des chefs du P.O.B. avant '14 mettaient en évidence qu'ils étaient prêts à trahir, oubliant toutes les leçons et analyses du mouvement ouvrier sur l'impérialisme, la guerre et l'internationalisme prolétarien. Il est évident que la neutralité belge ne pouvait être qu'une fiction juridique dans le monde impérialiste de 1914. Les "pays neutres" avaient en réalité une "neutralité" de façade. En conquérant un empire colonial et en prenant une part active aux luttes d'influence pour le contrôle du marché mondial, le capitalisme belge s'était placé de plain-pied sur le terrain des antagonismes impérialistes. Louis de Brouckère écrivait à ce sujet: "On a voté l'annexion du Congo, on croyait tenir la colonie. On s'aperçoit aujourd'hui que c'est la colonie qui nous tient. Nous sommes entrés dans la ronde des "puissances mondiales". Et les grands ne nous lâcheront pas. Il nous faut suivre leur mouvement, armer quand ils le disent, dépenser quand ils le disent."(2). L'argument que la Belgique, considérée à part, mena une guerre défensive, ne fut pas ignoré de Lénine. "Admettons, écrivait Lénine en 1915, que tous les Etats qui ont intérêt à respecter les traités internationaux aient déclaré la guerre à l'Allemagne, en exigeant de ce pays qu'il évacue et dédommage la Belgique. En l'occurrence, la sympathie des socialistes serait allée, bien entendu, aux ennemis de l'Allemagne. Or, le fait est justement que la guerre menée par la “ Triple (et Quadruple) Entente” ne l'est pas pour la Belgique; cela est parfaitement connu, et seuls les hypocrites le dissimulent. Sur le terrain de la guerre actuelle des gouvernements actuels, il est impossible d'aider la Belgique autrement qu'en aidant à étrangler l'Autriche ou la Turquie, etc. ! Que vient faire alors ici la “ défense de la patrie ” ??" (3). Donc, le cas belge ne pouvait modifier en rien le caractère général de la guerre. Il fournit seulement à l'un des deux blocs impérialistes l'occasion d'embellir ses mobiles de guerre en invoquant la barbarie de l'adversaire et le droit international.
En plus, le P.O.B. n'est sûrement pas le dernier à se bousculer au portillon de la "défense du sol natal". Du coup, les députés socialistes votent les 200 millions de crédits de guerre tout en applaudissant. Le P.O.B. soutient désormais l'union sacrée pour la guerre. Le P.O.B. avait d'ailleurs le triste privilège d'être le premier parti socialiste à adhérer à un gouvernement d'unité nationale. En tant qu'agent recruteur de la bourgeoisie, il engage les ouvriers belges à tirer sur les ouvriers allemands, et son ténor, E. Vandervelde, dès le 4 août 1914, jour de l'invasion par l'armée allemande de la Belgique, est "bombardé" ministre d'Etat dans le gouvernement de guerre. Ainsi il décrète: "la lutte de classe est suspendue, le peuple entier se consacre à la défense du territoire et de la liberté" (4). Puis en 1916, il devient Ministre de l'Intendance civile et militaire dans le Gouvernement belge siégeant au Havre. Dans ce contexte, il montera au front sur demande du roi pour exhorter le patriotisme quelque peu défaillant après de longues années de carnage sans fin, et pour faire la chasse aux déserteurs et aux ouvriers internationalistes. Pendant quatre ans, Vandervelde, comme président de l'Internationale et du P.O.B., sera un pion propagandiste de poids pour la cause des alliés. En tant que président de l'Internationale, il lance un appel aux socialistes russes à mettre provisoirement de côté leur lutte contre le tsarisme et à défendre la démocratie européenne contre le militarisme prussien (en fait l'inverse de l'appel de la résolution de Bâle de 1912). Avec lui, il y a E. Anseele, ministre à partir de 1916, qui se distinguera comme un véritable faucon, propagandiste de la guerre jusqu'à la victoire finale. Mais également un tas d'anciens opposants à la politique opportuniste, tel Jules Destrée, furent des hérauts des plus passionnés de ce qu'on a appelé le socialisme de guerre. Son patriotisme sans retenue ni nuance le convertira en défenseur acharné de la démocratie bourgeoise. Ainsi il fera des déclarations ronflantes au parlement rejetant la thèse que "les ouvriers n'ont pas de patrie" pour proclamer ensuite "le devoir des peuples de défendre l'intégrité territoriale de leurs pays" (5). Il fut d'ailleurs chargé de mission en Italie, alors neutre, afin d'y combattre "le caractère émollient et pernicieux pour le prolétariat des théories neutralistes" (6). Mais il y avait aussi Louis de Brouckère et De Man, trahissant l'opposition marxiste, qui se sont engagés volontairement dans l'armée belge. Leur exemple fut suivi par plusieurs opposants, y inclus dans les Jeunes Gardes Socialistes (JGS). C'est dire que le mouvement socialiste est unanime en ce qui concerne la défense du territoire, et qu'il a pris fait et cause pour les Alliés.
Mais malgré tout ce chauvinisme et cette propagande de guerre mystificatrice, dès l'été de 1916, des mouvements de masse significatifs, notamment en Allemagne, sont apparus pour exprimer la colère des ouvriers contre les souffrances, les privations et la misère qu'entraînait la guerre. Entre autres, éclate en 1917 une mutinerie dans une grande partie de l'armée française. Des soldats partant en congé chantent l'Internationale dans les trains et revendiquent la paix. Les unités les plus difficiles sont prises sous les feux de leurs propres canons et 55 "mutinés" doivent paraître devant le tribunal de guerre et seront exécutés. (7)
Le véritable début de la vague révolutionnaire se situe au mois de février 1917, en Russie. A Petrograd, on assiste à l'explosion de tout le mécontentement accumulé dans les rangs ouvriers - ainsi que dans d'autres couches pauvres de la population - contre le ravitaillement en vivres de jour en jour plus défectueux de la capitale de Russie et la surexploitation imposée par l'économie de guerre. Les soldats professionnels qui sont appelés a écraser l'insur-rection se rallient. Les événements révolutionnaires de Russie eurent bien entendu un retentissement énorme dans tous les prolétariats d'Europe et du monde, mais d'abord parmi ceux des pays impliqués directement dans le carnage inter-impérialiste. Ils engendrèrent partout des manifestations et de vibrantes protestations de sympathie en faveur de l'Octobre rouge, et la Belgique n'y fit pas exception, provoquant en outre, sur le front, des élans de fraternisation entre soldats d'armées adverses.
Dès le développement de la révolution russe en 1917, la direction du P.O.B. s'engage contre la menace bolchevique. Et si au début, comme la plupart des partis sociaux-démocrates, le P.O.B. par l'intermédiaire de Vandervelde, de Brouckère et Colon avait envoyé du Havre au comité de Petrograd un télégramme saluant la victoire sur le tsarisme (8/3/17), E. Vandervelde condamne les ouvriers révolutionnaires de Russie pour soutenir ouvertement Kerenski et la contre-révolution, "la politique des bolcheviks ferait le jeu du roi de Prusse", "le bolchevisme est la négation du socialisme". De Man et de Brouckère iront avec Vandervelde en Russie en mai-juin 1917 pour contrer les aspirations pacifistes et exhorter la Russie à poursuivre la guerre sainte contre l'Allemagne au lieu d'écouter ceux qui les invitaient à retourner leurs armes contre leur propre bourgeoisie, et pour contrer la montée du bolchevisme! Quel contraste avec le mouvement de solidarité lors de l'insurrection en Russie en 1905 où Huysmans, au nom de l'Internationale, fait un appel au soutien à la Révolution Russe, entre autre par l'achat et l'envoi d’armes.
C'est cependant en Allemagne, le siège du plus puissant mouvement ouvrier, que les répercussions décisives se produisirent. Après un temps d'incubation durant l'année 1917, la révolte ouvrière grossit tout au long de 1918, pour atteindre son point d'incandescence au début du mois de novembre. Des drapeaux rouges flottent sur la flotte de guerre allemande, qui est à l'ancre à Kiel. Partout des conseils d'ouvriers et de soldats sont fondés, aussi à Bruxelles, où le 10 novembre 1918 des soldats allemands se révoltent contre leurs officiers. Ils occupent la Kommandantur, élisent un Conseil Révolutionnaire de soldats et font appel à la solidarité des ouvriers et des syndicats belges. Mais ceux-ci, où Jacquemotte jouait pourtant un rôle déterminant, ne bougèrent pas. Parce que le P.O.B. interdit aux ouvriers belges de se solidariser. Bien qu'il n'y ait pas de menace immédiate en Belgique, les événements en Russie et en Allemagne et la création du conseil révolutionnaire de soldats à Bruxelles ont fait impression. La bourgeoisie se rend compte dès à présent que les ouvriers en uniforme sortant des tranchées ne se contenteront plus de la situation d'avant guerre. Alors, ces mêmes socialistes (tel Joseph Wauters) vont discuter sous le couvert du Comité National de Secours alimentaire à Bruxelles avec E. Francqui de la Société Générale, l'industriel E. Solvay ou le libéral P. E. Janson, de la préparation d'un gouvernement d'union nationale, chargé de relancer à moindre frais pour éviter la contagion des mouvements révolutionnaires, résultant dans les pourparlers avec le roi au château de Lophem le 12 novembre. Les socialistes sont désignés à des postes ministériels importants: Vandervelde devient ministre de la Justice, Anseele des travaux publics et de l'industrie, et Joseph Wauters du travail. Le roi est d'accord avec Anseele que pour reconstruire la Belgique dans le calme et dans l'ordre, tous les partis doivent enterrer la hache de guerre et adhérer à un gouvernement d'unité nationale, qui doit accéder à quelques revendications importantes des ouvriers: ainsi le Suffrage Universel sera accordé, l'article 310, dirigé contre les grèves syndicales sera rayé du code pénal, des concessions importantes sur la journée des huit heures seront faites, et une retraite de 700 francs est introduite.
En fait, un programme de réformes "coupe-feu", ne laissant la place qu'à des émeutes pseudo-révolutionnaires (8). Car effervescence sociale il y avait. Elle s'exprimera avec force entre 1919 et 1921, dans une multitude de grèves sauvages (1919: 160.000 grévistes et 1920: 290.000 grévistes). Les socialistes font tout pour briser les grèves. Wauters entre autre, en instaurant les commissions paritaires, Louis Bertrand en proposant un arbitrage obligatoire lors de conflits sociaux, et Destrée en contestant le droit de grève aux fonctionnaires. Fin 1921, le mouvement prendra une forme symbolique. Une grève dans la métallurgie à Seraing s'étend aux mineurs et à d'autres ouvriers, et se radicalise après que la direction syndicale et le bourgmestre socialiste Merlot ont essayé de ménager une conciliation. Les grévistes se révoltent contre la direction syndicale qui refuse de soutenir le mouvement. Pour la première fois dans l'histoire du P.O.B., des prolétaires sont montés à l'assaut d'une maison du Peuple du P.O.B., illustrant ainsi le tournant historique du P.O.B. et de l'appareil syndical.
Finalement, deux autres exemples de la politique du P.O.B. au gouvernement après la guerre accentuent son passage à la bourgeoisie. D'abord il participe pleinement à la politique d'annexionnisme des cantons de l'Est et des colonies allemandes du Burundi et du Rwanda, et Vandervelde fut un des co-signataires du traité de Versailles (28/6/1919), choses qui étaient complètement impensables à la veille de la guerre. Puis, dans la même année 1919, il se solidarise avec la répression orchestrée par la social-démocratie allemande du SPD contre les ouvriers insurgés de Berlin. De plus, il accepte que le gouvernement belge, par l'envoi d'un corps expéditionnaire militaire dans la Ruhr, participe à la mission de "pacification" de cette région industrielle.
Les organisations politiques du prolétariat meurent souvent vaincues, en trahissant, en passant dans le camp de l'ennemi. Tel fut aussi le cas du P.O.B.. Mais des fractions de l'organisation - les gauches - auront la force de ne pas laisser tomber les bras devant la pression de la classe dominante et assumeront la continuité de ce que ces organisations contenaient de prolétarien. En ce sens, se réclamer de la continuité qui traverse les organisations politiques prolétariennes, c'est se réclamer de l'action des différentes fractions de gauche, qui seules ont eu la capacité d'assurer cette continuité. Mais ce combat n'était pas mené n'importe où. Il se déroulait au sein des organisations qui regroupaient les éléments les plus avancés de la classe ouvrière. Des organisations prolétariennes, qui avec toutes leurs faiblesses ont toujours été un défi vivant à l'ordre établi.
"Rejetant loin de nous les demi-mesures, les mensonges et la paresse des partis socialistes officiels caducs, nous, communistes, unis dans la 3ème internationale, nous nous reconnaissons les continuateurs directs des efforts et du martyre héroïques acceptés par une longue série de générations révolutionnaires, depuis Babeuf jusqu'à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Si la 1ère Internationale a prévu le développement à venir et a préparé les voies, si la 2ème Internationale a rassemblé et organisé des millions de prolétaires, la 3ème Internationale est l'Internationale de l'action des masses, l'Internationale de la réalisation révolutionnaire." ("Manifeste du Congrès de fondation de l'Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier!" mars 1919).
Lac / 05.08.2006
(1) Le lent et difficile combat pour la constitution des organisations ouvrières, Internationalisme n° 324; Réforme sociale ou révolution?, Internationalisme n° 325; La percée du réformisme et de l'opportunisme, Internationalisme n° 326
(2) Louis De Brouckère, Socialisme et lutte de classe, n° 14, juillet 1914
(3) Lénine, Le socialisme et la guerre, L'exemple de la Belgique, 1915
(4) Vandervelde, Le parti ouvrier belge 1885-1925 p.68
(5) Discours de Furnémont et de Destrée, Annales parlementaires, 1912-13, p.661,665,942
(6) Jules Destrée, Les Socialistes et la Guerre européenne, Paris, 1916, p. 75
(7) Les mutins de 1917 appartiennent à la mémoire du prolétariat international, pas à celle de la nation!, Internationalisme n° 247, décembre 1998
(8) Léo Picard, Geschiedenis van de socialistische arbeidersbeweging in België, Tussen de twee oorlogen, p.493
Avec l’automne, voici le retour du carnaval électoral, cette fois-ci sur le plan communal ; et avec lui, le cortège inépuisable de bluff, de magouilles politiciennes, de mensonges, d'illusions. Une fois de plus on nous appellera à remplir notre ‘devoir de citoyen’, à participer par notre vote au choix d’une bonne gestion du système, cette fois-ci sur le plan communal, à nous mobiliser pour la ‘défense de la démocratie’. En réalité, les dés sont pipés d'avance : c'est toujours la bourgeoisie qui gagne les élections. Sur ce terrain pourri, les ouvriers n'ont rien à défendre. L'expérience est déjà faite depuis longtemps pour les prolétaires : que la gauche ou la droite l'emporte, tel candidat ou tel autre, cela signifie pour eux la même politique d'attaques incessantes de toutes les conditions de vie ouvrière.
C'est pourquoi, aujourd'hui encore, les révolutionnaires appellent les ouvriers à déserter toute participation électorale au nom de la défense de leurs intérêts immédiats et historiques. Ce n'est qu'en développant leurs luttes sur leur propre terrain de classe, contre la misère, sur les lieux de travail, dans les grèves et manifestations qu'ils peuvent réellement exprimer leur colère.
Cette attitude des révolutionnaires n'est pas spécifique aux élections communales qui se dérouleront en octobre en Belgique. C'est depuis le début du siècle précédent que, contrairement au 19ème, les ouvriers n'ont plus aucune possibilité d'utiliser les élections pour défendre leurs intérêts.
Au 19ème siècle, tout au long de la période ascendante du capitalisme, la lutte ouvrière contre l'exploitation et l'oppression de la bourgeoisie passe nécessairement par une lutte pour des réformes, par d'âpres batailles revendicatives pour conquérir et arracher des améliorations possibles, réelles et durables des conditions de travail et d'existence des ouvriers sur le terrain économique et politique. A cette époque, le parlement pouvait être utilisé comme une tribune grâce à laquelle la classe ouvrière pouvait faire entendre sa voix, s'aménager une place dans un capitalisme encore florissant. De ce fait, tout en combattant les illusions sur la possibilité de parvenir au socialisme par des voies démocratiques, pacifiques, réformistes, les révolutionnaires étaient néanmoins partie prenante du combat pour l'obtention du suffrage universel. Ils appelaient les ouvriers dans certaines circonstances à participer aux élections et au parlement bourgeois pour favoriser l'obtention de telles réformes en jouant sur les oppositions entre fractions progressistes et réactionnaires de la classe dominante qui s'y affrontent.
A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle par contre, le capitalisme ayant désormais étendu sa domination à l'ensemble de la planète, il ne peut plus être un système progressiste. Il ne peut plus parvenir à surmonter les contradictions économiques qui l'assaillent, il ne peut plus résoudre ses crises cycliques de surproduction car il se heurte aux limites d'un marché mondial de plus en plus saturé. Tous les rapports sociaux de production, propriété privée, salariat, nation, qui avaient constitué le cadre à partir duquel le capitalisme a pu se généraliser à toute la planète et qui avaient permis un formidable développement des forces productives, se transforment en autant d'entraves à ce développement.
Le capitalisme entre définitivement dans une crise historique permanente. Il ne peut désormais survivre qu'à travers un cycle infernal de crise, guerre, reconstruction, nouvelle crise plus aiguë..., entraînant avec lui l'ensemble de l'humanité dans une barbarie et une misère toujours plus grandes.
Ces contradictions insurmontables qui assaillent le capitalisme depuis le début du 20ème siècle acquièrent de par leur intensité, leur durée, leur généralisation à tous les pays, une dimension qualitativement nouvelle. Elles placent la classe ouvrière devant la nécessité et la possibilité d'oeuvrer directement au renversement du capitalisme.
Désormais, la survie du capitalisme, compte tenu de l'âpreté de la concurrence entre les différentes fractions nationales de la bourgeoisie qui se disputent les débouchés de plus en plus rares sur le marché mondial, implique une intensification de l'exploitation et des attaques contre toutes les conditions de vie ouvrière. Désormais, il est hors de question pour la bourgeoisie d'accorder dans quelque domaine que ce soit, économique ou politique, des réformes réelles et durables à la classe ouvrière. C'est l'inverse qu'elle lui impose : toujours plus de sacrifices, de misère, d'exploitation et de barbarie.
Dans ces conditions, il n'est plus possible pour le prolétariat de se défendre sur le terrain des institutions bourgeoises. Sa seule tâche est maintenant de se préparer à affirmer sa propre perspective révolutionnaire afin de détruire ce système agonisant de fond en comble.
Pour y parvenir, il doit rejeter toutes ses méthodes de lutte passées, devenues désormais caduques : la lutte dans les syndicats et sur le terrain électoral. Ces moyens qui, au 19ème siècle, lui avaient permis de s'affirmer et de se constituer en classe sont devenus des armes de la bourgeoisie, des forces de mystification qui ne servent qu'à désarmer les ouvriers, à les détourner du terrain réel de leurs luttes contre le capital.
Ainsi, aujourd'hui la classe ouvrière n'a pas le choix. Ou bien elle se laisse entraîner sur le terrain électoral, sur le terrain de l'Etat bourgeois qui organise son exploitation et son oppression, terrain où elle ne peut être qu'atomisée, donc sans force pour résister aux attaques du capitalisme en crise. Ou bien, elle développe ses luttes collectives, de façon solidaire et unie, pour défendre ses conditions de vie. Ce n'est que de cette façon qu'elle pourra développer sa force de classe, s'unifier et s'organiser en dehors des institutions bourgeoises pour mener le combat en vue du renversement du capitalisme. Ce n'est que de cette façon qu'elle pourra, dans le futur, édifier une nouvelle société débarrassée de l'exploitation, de la misère et des guerres.
Internationalisme
Le policier britannique qui a annoncé l’arrestation de nombreux suspects dans le dernier complot à la bombe a dit que le groupe avait planifié "un meurtre de masse à une échelle inimaginable, sans précédent".
S’il avait en effet planifié la destruction d’avions avec leurs passagers au-dessus de villes américaines, il s’agit à coup sûr d’un plan en vue d’un meurtre de masse. Les méthodes de Ben Laden et des "djihadistes" qui l’admirent sont celles de la barbarie. Les victimes de leurs attentats sont d’abord et avant tout les exploités et les opprimés, les ouvriers, les pauvres. A New York, Madrid, Londres, Bombay, Beslan, en Irak chaque jour, la “résistance islamique" massacre ceux qui vont au travail, ceux qui essayent de survivre jour après jour dans une société hostile. Les méthodes des "djihadistes" sont en fait les mêmes que celles des puissances "infidèles" auxquelles ils prétendent s'opposer –les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et autres.
Et tout comme les gouvernements de l’Ouest cherchent à mélanger l’islamophobie et le racisme contre ceux qui sont identifiés comme musulmans, la réponse des djihadistes est de prêcher le racisme contre les "kafirs", en particulier contre les Juifs, faisant revivre les pires mensonges de l’hitlérisme. Ces idéologies sont utilisées pour justifier le massacre de masse des non-musulmans (dans lequel les musulmans meurent aussi par milliers, comme en Irak aujourd’hui). Les djihadistes sont le véritable miroir de Bush et Blair et de leur "guerre au terrorisme".
Mais voilà où nous voulons en venir: les atrocités terroristes contre les innocents ne sont ni “inimaginables” ni "sans précédent". Les détenteurs du pouvoir qui condamnent cette dernière atrocité annoncée en provoquent de loin de plus importantes, parce qu’ils ont une puissance de feu de loin supérieure. Ce sont les djihadistes "démocratiques", en charge des Etats principaux du monde, ceux qui sont responsables de massacres de civils à une échelle bien plus grande –en Irak, en Afghanistan, au Liban, en Tchétchénie … Les guerres déclenchées par les puissances "démocratiques" sont le modèle suprême de la terreur : comment peut-on qualifier différemment l’emploi de la force militaire massive pour intimider des populations entières ? La dévastation du Liban par Israël est-elle différente, ou la campagne des Etats-Unis de 2003 "frapper et surprendre", ou encore de la même façon le "bombardement par zones" de l’Allemagne par Churchill à la fin de la Seconde Guerre mondiale ?
La guerre impérialiste, c’est la terreur contre l’humanité. Et les Etats qui la paient sont tout autant adeptes des méthodes de l’ombre qu’utilisent les "terroristes" qu’ils le sont de la terreur ouverte et massive des bombardements aériens. Qui a entraîné Ben Laden pour combattre les Russes, sinon l’Amérique "démocratique"? Qui s’est servi des cliques de Protestants pour provoquer des assassinats et des attentats en Ulster ? La Grande-Bretagne "démocratique". A qui appartiennent les "pères fondateurs" terroristes comme Menahem Begin? A l’Israël anti-terroriste. Et grâce à ses espions et à ses informateurs, l’Etat "démocratique" peut encore faire un usage subtil des bandes terroristes, même lorsqu’elles sont de "l’autre côté". Malgré les polémiques officielles contre les "théories de la conspiration", il existe une confirmation grandissante que l’Etat américain a permis à Al Qaïda de mener à bien ses attaques en septembre 2001 ; le but –qui avait déjà été émis ouvertement par les théoriciens "Neo-Con"- était de créer un nouveau Pearl Harbour pour justifier une énorme offensive impérialiste en Afghanistan et en Irak. Et il est tout aussi capable de fabriquer des complots terroristes quand rien n’existe réellement. En effet, que la menace soit réelle ou inventée, l’Etat utilisera toujours les activités des terroristes pour renforcer son arsenal de lois répressives, son vaste appareil d’information et de surveillance.
Après le 11 septembre, Bush a proposé un faux choix : avec nous ou avec les terroristes. Aujourd’hui, des millions de gens ont vu ce que Bush voulait, mais ils n’ont pas échappé à ce faux choix. Beaucoup de jeunes qui voient que le monde dans lequel nous vivons va au désastre sont dévoyés vers le terrorisme comme seule "alternative". Mais c’est une fausse alternative, une impasse tout aussi désastreuse, les transformant en agents recrutés dans une marche au suicide vers la guerre impérialiste. C’est une évidence du conflit qui s’étend à travers le Moyen-Orient, un conflit qui rebondit aussi sur les Etats-Unis et l’Europe.
Mais face à l’inexorable décadence de la société actuelle, qui s’enfonce dans la guerre et le chaos, il existe un autre côté : celui de la classe exploitée, le prolétariat, la grande majorité d’entre nous, qui n’a aucun intérêt à être plongée dans les conflits fratricides et les massacres inter-impérialistes.
Face à l’effondrement accéléré du capitalisme qui, dans chaque région du globe, a prouvé qu’il mettait en danger la survie même de l’humanité, il y a une guerre encore valable à mener : la guerre de classe, unissant les ouvriers de tous les pays et de toutes les couleurs contre les gangsters qui dominent la planète mais qui en perdent de plus en plus le contrôle.
La bataille entre les classes que beaucoup disent être dépassée, est une fois encore en train de surgir. Un certain nombre d’évènements récents nous le montre :
- dans les assemblées et les manifestations des étudiants français, massivement en grève dans les collèges, les lycées et les universités, toutes couleurs et croyances confondues ; un mouvement qui, comme en 1968, a ébranlé le pouvoir, surtout lorsqu’un nombre grandissant de salariés ont commencé à rejoindre les étudiants ;
- dans la grève sauvage des ouvriers de la poste de Belfast : officiellement "loyalistes" et "catholiques", ils ont marché ensemble sans autorisation dans les rues "ennemies", en opposition au schisme national et aux gangs paramilitaires des deux camps ;
- dans la grève d’Heathrow l’an dernier, où les porteurs ont manifesté en solidarité avec les ouvriers de Gate Gourmet, unis au-delà des divisions raciales et sexuelles par leur indignation commune face aux méthodes grossièrement tyranniques de la direction, et rejetant ainsi toute la législation syndicale.
Ces expressions de la solidarité de la classe ouvrière sont les lignes de force de la vraie communauté de l’humanité, une communauté faite de l’activité humaine pour les êtres humains et non plus pour la religion ou l’Etat.
World Revolution / 14.8.06
Nous publions ci-dessous l’énoncé des principes de base d’un nouveau groupe prolétarien en Turquie, Enternasyonalist Komünist Sol (EKS, Gauche Communiste Internationaliste). Sur le site-web du CCI nous avons publié leur tract à l'occassion du 1er Mai, tract que nous avons aidé à diffuser. Pour contacter EKS, écrire à [email protected] [20].
Les positions de EKS sont des points d’accord fondamentaux d'adhésion. Elles ont été écrites rapidement, en vue de l’évolution d’un groupe, qui à l'origine se rassemblait pour publier et diffuser des tracts à l'occasion de manifestations spécifiques, vers une formation politique. Et en tant que tels, elles sont sujettes à des changements futurs. Elles prennent position sur ce que nous considérons comme les quatre positions de base des révolutionnaires aujourd’hui:
1) Le rejet du parlementarisme et de la social-démocratie;
2) Le rejet du syndicalisme;
3) Le rejet de toutes les formes de nationalisme et la défense de l’internationalisme;
4) La lutte communiste, et la nature du communisme.
Elles ne nous définissent ni comme un groupe "marxiste" ni comme un groupe "anarchiste". Bien que la plupart de nos membres se considèrent comme des communistes, nous n'écartons pas un travail commun dans la même organisation politique que des anarchistes qui partageraient les positions de classe fondamentales de la classe ouvrière. Nous pensons que dans la situation actuelle en Turquie, où quasiment personne ne défend des positions révo-lutionnaires, ce serait une immense erreur d'exclure des gens, qui fondamentalement ont les mêmes positions que nous aujourd'hui, sur la base d'arguments historiques à propos de choses qui se sont passées au début du siècle dernier. Ceci ne signifie pas, cependant, que ce sont des questions que nous ne discutons pas, ni que nous n'essayons pas de les éclaircir d'avantage.
Enternasyonalist Komünist Sol.
1) Le rejet du parlementarisme et de la social-démocratie
L'idée que l'ordre existant puisse être changé au travers du parlement ou de moyens démocratiques est l'obstacle majeur auquel le mouvement ouvrier se confronte à chaque pas qu'il fait. Bien que cette illusion ait été consciemment créée par la classe dominante, elle est aussi défendue et proposée comme solution par les groupes gauchistes, qui sont incapables de comprendre la nature de classe du parlement, basé sur l'idée que la classe ouvrière est liée à la nation. Mais en réalité, ce n'est qu'un cirque qui tente d'imposer l'idée qu'un mouvement de classe est à la fois dénué de sens et inutile, afin de mobiliser le prolétariat derrière les intérêts de la bourgeoisie. Et la social-démocratie ne se prive pas de prendre part elle-même à ce cirque. Si la social-démocratie défend l'idéologie des droits et libertés démocratiques, et le changement de l'équilibre actuel en faveur de la classe ouvrière au travers de réformes, qui ne sont plus possibles dans le capitalisme, c'est parce que sa position est un outil pour créer un point intermédiaire entre la classe dominante et la classe ouvrière, ce qui revient à défendre les intérêts de la bourgeoisie. Non seulement la social-démocratie ne constitue pas un obstacle pour la classe dominante mais elle est aussi anti-classe ouvrière, et adopte une position contre-révolutionnaire lorsque les mouvements du prolétariat surgissent, et constitue une idéologie de collaboration avec la classe ennemie, au service de la bourgeoisie.
2) Le rejet du syndicalisme
Tout comme le parlement, les syndicats organisent également les ouvriers comme étant une partie du capital. En plus, à cause de leur position au cœur de la classe ouvrière, ils constituent le premier obstacle à la lutte du prolétariat. Quand la classe ouvrière semble être passive, et que sa lutte face au capital n'est pas évidente, radicalisée ou généralisée, les syndicats organisent la classe ouvrière comme capital variable, et comme esclaves salariés, et généralisent également l'illusion qu'il y a des façons aussi honorables que justes de vivre de cette manière. Non seulement les syndicats sont incapables d'entreprendre des actions révolutionnaires, mais ils sont aussi incapables de défendre les conditions de vie des ouvriers ici et maintenant. C'est la raison principale de l'utilisation par les syndicats de tactiques bourgeoises, pacifistes, chauvines et étatiques. Quand le mouvement de la classe ouvrière se radicalise et se développe, les syndicats mettent en avant des slogans démocratiques et révolutionnaires, et tentent de cette façon de manipuler le mouvement, comme si les intérêts de la classe ouvrière n'étaient pas l'émancipation du travail salarié elle-même, mais sa poursuite sous différentes formes. Les méthodes du syndicalisme de base et de l'autogestion sont utilisées à différents endroits et dans différentes situations, ne débouchant sur rien d'autre que l'acceptation volontaire par les ouvriers eux-mêmes de la domination du capital. En réalité, la seule chose que font les syndicats est de diviser les ouvriers entre différents groupes sectoriels, et de rabattre les intérêts de la classe comme un tout derrière les slogans sociaux-démocrates.
3) Le rejet de toutes les formes de nationalisme, et la défense de l'internationalisme
Le nationalisme est un slogan fondamentalement utilisé par la bourgeoisie pour organiser la classe ouvrière dans le cadre des intérêts capitalistes. Prétendre que chaque membre d’une nation, indépendamment de sa position de classe, serait prétendument sur la même barque, ne sert qu’à détruire le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière en rassemblant à un niveau idéologique deux classes anta-goniques. C'est dire que, de ce point de vue chaque personne doit travailler pour "sa" propre nation, sa propre classe capitaliste, et la lutte pour les intérêts de classe propres aboutirait au naufrage du bateau. Contrairement à ce que prétend toute la gauche, que ce soit dans le nationalisme Turc ou Kurde, leurs caractéristiques ne diffèrent pas.
La réalité fondamentale niée par ceux qui parlent de luttes de libération nationale contre l'impérialisme est que la caractéristique de la lutte de la classe ouvrière pour sa libération se situe au-delà de toutes les nations. La libération de la classe ouvrière ne peut se réaliser que sous l'étandard de la lutte de classe, contre toute forme de lutte de libération nationale, de démagogie et de guerre impérialiste. Les gens qui à l'heure actuelle parlent d'un "front national" contre les impérialistes et d'indépendance nationale, entrent en surenchère avec les libéraux qu'ils prétendent combattre, pour en fait nier les contradictions de classe. Le nationalisme Kurde, soi-disant opposé au nationalisme Turc, qu'il alimente en retour, accomplit une division complète de la classe ouvrière en jouant le même rôle que le nationalisme Turc pour les travailleurs dans sa propre région.
4) La lutte communiste, et la nature du communisme
Le communisme n'est pas une belle utopie qu'on pourra atteindre un jour, ni une théorie dont la nécessité est scientifiquement prouvée, c'est le mouvement de la lutte des ouvriers pour leurs propres intérêts. Dans ce sens, le communisme n'a aucun rapport avec la définition qu'en donnent les gauchistes. Il est plutôt né de la lutte des ouvriers pour leurs intérêts quotidiens, et est l'expression de leur besoin d'émancipation de l'esclavage salarié, du capital et de l'Etat. En conséquence, il est la négation de toutes les divisions entre intellectuels et ouvriers, entre buts absolus et intérêts immédiats, entre conscience "trade-unioniste" et "conscience socialiste", entre buts et moyens. Dès que les ouvriers commencent à lutter pour leurs propres intérêts, de façon autonome des syndicats et des partis autoproclamés ouvriers, alors le communisme fleurit dans cette lutte. De la même manière, l'organisation communiste est formée organiquement à l'intérieur de cette lutte, et est née de l'union internationale des interventions des minorités les plus radicales et les plus déterminées dans la lutte de classe, qui exprime l'antagonisme entre prolétariat et capital.
WR / 06.2006
Les élections communales du 8 octobre 2006 resteront dans l’histoire comme "La bataille d’Anvers". Des équipes de télévision venant de tous les coins de l'Europe étaient réunies dans "la capitale de l'extrême-droite" pour ce qu'on appelait un tsunami médiatique: le bourgmestre Patrick Janssens du SP.a social-démocrate serait-il à même de mettre un terme au succès populiste de l'hérétiqueVlaams Belang (VB)? Le cordon sanitaire autour de l'intolérable VB tiendrait-il le coup? Le 7 octobre, De Morgen titrait fièrement en première page: "Toute l'Europe se fixe sur Anvers". Le cri de guerre était: "Extrême-droite, No Pasaran!" soutenu par toute la société civile, les artistes Helmut Lotti, Wil Tura et Adamo jusqu'à Gorki, Zap Mama, Clouseau, Arno et dEUS qui se sont mobilisés à Anvers, Gand, Bruxelles et même Charleroi, pour entraîner essentiellement la jeunesse dans une campagne "pour plus de tolérance". Le lendemain, la télévision mondiale, "soulagée", pouvait annoncer que la mission avait réussi. La menace d'un "dimanche noir" qui apparaissait à l'horizon se transforma en "ferveur rouge qui a ranimé l'espoir" (De Morgen, 10.10.06). Patrick Janssens déclarait exalté: "Je constate qu'il est possible de contrer le VB en menant une politique positive". On parlait en termes superlatifs, on versait des larmes, on s'extasiait comme une grande famille devant les caméras, et ensuite a commencé la ronde des intrigues pour le partage des sièges échevinaux.
La campagne "présidentielle" polarisée du "démocrate" Patrick Janssens contre le "fasciste" Filip Dewinter semblait renvoyer au duel de 1936 à Bruxelles entre le Premier Ministre démocratique Van Zeeland, contre le dirigeant des rexistes Degrelle. Janssens a remercié également le bourgmestre social-démocrate d'Amsterdam Job Cohen, le contre pôle civique-démocratique du populisme, pour son rôle exemplaire en matière de "mesures positives" dans la politique des métropoles. Ainsi, Patrick Janssens était poussé en avant, comme champion de la "démocratie" et de "l'équité" contre l'intolérance et la haine, des mesures "positives" contre tout "négativisme".
En fait, la bourgeoisie peut parfaitement bien vivre avec une aile populiste de droite. Car le mécontentement contient une menace et la bourgeoisie préfère finalement, dans certaines limites, qu'il s'exprime par des votes VB plutôt que d'attiser la lutte de classe. Circonstanciellement, la bourgeoisie peut utiliser le populisme de droite, mais s'il prend trop d'ampleur, il risque de se retourner contre elle parce que des mandats importants se retrouveraient aux mains de politiciens "irresponsables" et "incontrôlables".
L'importance du populisme de droite a aussi tendance à décliner pour une autre raison: la bourgeoisie doit se préparer au changement du rapport de forces entre les classes et disposer ses armes politiques le plus favorablement possible face au prolétariat. Il y a une nouvelle génération, pour qui le mot "solidarité" prend de nouveau une signification. Tant que la lutte de classes n'éclate pas, la bourgeoisie préfère faire passer ses mesures d'austérité "en douce", furtives et sournoises, présentées comme "socialement équitables", prises par un appareil politique bourgeois recrédibilisé, alternant régulièrement sa composition politique. Ainsi, le langage débonnaire de la "tolérance" cache les dures attaques à venir.
La bourgeoisie doit alimenter l'illusion, surtout chez les jeunes, que la démocratie bourgeoise peut faire disparaître le mécontentement, résoudre les problèmes et le cas échéant les maintenir sous contrôle. Ainsi, la classe ouvrière est entraînée dans le faux choix entre populisme de droite et démocratie bourgeoise, et donc loin du combat sur son terrain de classe. La politique "positive" de Patrick Janssens en est précisément le modèle: le mécontentement et la combativité sont par avance qualifiés de "négativisme". Ce qui signifie que nous devons accepter en silence les mesures d'austérité à venir, sous peine de courir le risque d'être poussés dans le même coin que les pleurnichards du VB, ou plus généralement dans le coin de "l'extrémisme", de "l'irresponsabilité" et du "déraisonnable".
La "lutte contre le populisme de droite" est principalement, pour la bourgeoisie, une opérette de solidarité avec l'appareil d'Etat belge. Tout le cirque électoral est destiné à enfermer le mécontentement au sein de la classe ouvrière dans les structures politiques classiques de la bourgeoisie. La nouvelle "crédibilité" sera ensuite utilisée pour présenter les nouvelles attaques sur la classe ouvrière comme "socialement justifiées", "raisonnables", "inévitables", l'ensemble servi aux ouvriers comme la "grande victoire" de la démocratie contre le populisme de droite.
Dans la politique bourgeoise, une "épuration" sans précédent s'est développée. Après le jeu des chaises musicales des transfuges politiques, les dissidences à la gauche et à la droite des partis, les dirigeants qui "prennent leurs responsabilités" en disparaissant, après l'affaire Dutroux, les marches blanches, une police et une justice en échec, des criminels en fuite, des militaires conspirateurs, les scandales de corruption aux PS/SP, les vaches folles, les poulets à la dioxine et la peste porcine, en bref après des battages idéologiques incessants, la bourgeoisie tente de restituer au paysage politique un semblant de stabilité. Du côté wallon également, peu de changement, le PS épuré d'Elio Di Rupo ("J'en ai marre des parvenus") a su se maintenir. Les victimes, accusées de corruption, de clientélisme et de profits personnels disparaissent pour laisser la place à des "dirigeants compétents", qui doivent regagner la confiance. Les noms des partis et leurs présidents sont changés. Selon le malinois Bart Somers, ce dont on a besoin est une: "Cohésion interne, bonne gouvernance et explication permanente du dur travail fourni" (De Morgen, 10.10.06). Mais n'importe la façade, l'exploitation et les attaques contre les conditions de vie et de travail demeurent et ces thèmes sont totalement absents des campagnes électorales.
On peut légitimement se poser la question de savoir si la bourgeoisie n'a pas consciemment laissé pourrir la situation à Anvers, pour ensuite s'empresser de "faire le ménage". Cela fait des années que durent les chamailleries sur les "blessures" de la "société multiculturelle". Les générations précédentes d'immigrés n'avaient pas de gros problèmes d'intégration, car ils pouvaient nourrir l'espoir d'offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Aujourd'hui, face au chômage accru, cet espoir s'est en grande partie évanoui, et des problèmes apparaissent, que la bourgeoisie exploite contre la classe ouvrière sans pouvoir y apporter une solution: "radicalisation" d'un côté, "intolérance" de l'autre. La bourgeoisie a donné au chômage croissant un visage ethnique et pointe pour les conséquences de la crise économique un doigt accusateur sur les immigrés. Entre-temps, des "illégaux" qui portent des secteurs entiers comme celui de la construction, menaceraient des emplois "belges" et contribueraient à faire pression sur les salaires. Ainsi, la politique d'immigration démocratique-bourgeoise a offert gratuitement une plate-forme à Filip Dewinter pour ses campagnes haineuses. C'est donc la bourgeoisie elle-même qui a fait le lit de "l'intolérance", qu'elle a ensuite exploitée contre la classe ouvrière en répandant des sentiments de culpabilité, en diffusant une impression d'impuissance et de honte chauvine, contre lesquels elle s'attribue le monopole de la "solidarité". "Nous sommes condamnés à vivre ensemble, quels que soient nos convictions politiques, notre religion ou notre origine ethnique. Le faire dans un modèle de conflit s'aggravant sans cesse ou le faire dans une tentative de dialogue constructif, c'est le choix que la Flandre fera dimanche pour les six années à venir" (Yves Desmet dans De Morgen, 7.10.06). A un moment donné, on raconte aux ouvriers qu'ils ont enregistré une fantastique victoire de la "tolérance", et à un autre moment, ils sont stigmatisés d'être la source même de "l'intolérance".
Un peu d'acte de malveillance apparaît aussi du fait que ces vingt dernières années, aucun politicien national n'est venu de la région d'Anvers, une ville où la politique s'est de plus en plus limitée à une histoire de clientélisme et d'enrichissement personnel. Patrick Janssens, un publiciste récemment sorti du milieu professionnel, n'est apparu il y a qu'à peine trois ans pour renverser la vapeur face au populisme. Mais en quoi consiste sa "politique positive", si ce n'est en mesures d'austérité, déjà mises en œuvre depuis des décennies, graduellement et parfois de façon accélérée et plus dure, et sous les prétextes les plus divers? Le contrôle social s'est renforcé, et les intimidantes "visites domiciliaires" sont devenues normales, une mesure que même Filip Dewinter n'aurait pas facilement osé annoncer. Le paiement des heures supplémentaires et des primes est dans le collimateur, il n'est question que de flexibilité, d'augmentation des charges de travail, de responsabilité plus grande pour les travailleurs de la ville, et de licenciements pour ceux qui ne tiendraient plus le coup. Patrick Janssens n'a en rien modifié la stratégie politique, mais bien son marketing.
Les rôles étaient clairement répartis d'avance entre SP.a-Spirit, VLD et CD&V-N-VA à Anvers: les deux derniers ont volontairement consenti des sacrifices pour "dépanner" le SP.a, et surtout pour lui offrir l'opportunité de dépasser le VB. Jamais depuis trente ans le SP.a n'avait enregistré de tels scores ni connu une telle victoire électorale dans les grandes villes flamandes (1). Il a été clairement notifié à Filip Dewinter qu'il pouvait oublier le maïorat d'Anvers; la bourgeoisie ne le laisse faire son numéro récalcitrant qu'à condition que cela lui convient. Le VB n'a cependant pas encore perdu à Anvers, alors que dans la province il a encore récolté un score électoral supérieur. Malgré que Borgerokko (2) s'appelle de nouveau Borgerhout, le parti récolte encore toujours pour toute la Flandre autour de 20%. Pourtant, il a été décrété un peu vite que ceci était le début du déclin historique du VB. Mais, puisque le "danger" n'est pas encore écarté, cette campagne idéologique peut encore sans problème devenir un enjeu pour les élections nationales de l'an prochain, pour lesquelles une victoire définitive de la démocratie bourgeoise sur le populisme de droite est mise en perspective.
Pour la bourgeoisie, le VB est en partie un thermomètre et une soupape par rapport au mécontentement réel. Un vote de mécontentement en faveur du VB trahit non seulement un faible niveau de conscience de classe, mais en plus, du fait de la xénophobie en vogue, il forme aussi un obstacle important pour la défense unifiée des intérêts matériels de la classe ouvrière. Ainsi le populisme, qu'il soit de droite comme celui qui est maintenant "combattu", ou de gauche comme celui qu'on met en place pour préparer l'avenir (3), fait pour le moment partie intégrante du paysage politique de la bourgeoisie.
L'an prochain, Verhofstadt livrera bataille avec ses partenaires gouvernementaux sur le partage des voix (le PS/SP.a ne peut quand même pas devenir trop important), mais l'accent sera mis sur la campagne contre le VB et "l'équité" de la politique étatique, et surtout des mesures décidées démocratiquement: nouvelles attaques contre les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière et de toute la population non exploiteuse.
Pour la bourgeoisie, ces élections ont été un formidable succès. Non seulement le populisme de droite a été ramené à des proportions gérables, mais en plus, toute la politique bourgeoise y a gagné en crédibilité et la campagne autour de la "bonne gestion" a fait le lit des nouvelles mesures d'économie. Une lourde tâche attend la classe ouvrière: apercevoir ces manœuvres et les combattre en engageant la lutte sur son propre terrain de classe.
Manus / 31.10.06
(1) A ce propos, Filip Dewinter du VB n'avait pas tout à fait tort de parler de "victoire à la Pyrrhus": la victoire électorale du SP.a était comme la victoire d'un "cannibale" qui aurait dévoré ses partenaires de coalition, le VLD libéral du premier ministre Verhofstadt et le CD&V-N-VA chrétien, pour pouvoir devenir le plus grand. Patrick Janssens a aussi déclaré qu'il serait "royal" envers les partis perdants lors du partage des mandats: "Je veux remercier tous les autres partis de la majorité. Je comprends qu'ils ne trouvent pas ce résultat totalement équitable, je leur donne raison". Et la tête de liste VLD, Ludo Van Campenhout, remarquait immédiatement: "il y a aussi une logique politique, et elle dit que Janssens va devoir rembourser un bon paquet de ce qu'il a reçu dimanche" (DE Morgen, 8.10.06). en d'autres termes, "CD&V et VLD ont déjà fait savoir qu'ils avaient l'intention de négocier fermement, pour éviter que dans six ans, Janssens soit à nouveau le seul bénéficiaire de la situation" (De Morgen, 10.10.06).
(2) Quartier à grande concentration d'immigrées d'origine marocaine, et par analogie avec Marokko (le Maroc en néerlandais).
(3) Voir l'article dans ce journal
Cinquante ans après que la révolte des ouvriers eût secoué la Hongrie en 1956, les vautours de la bourgeoisie "célèbrent" à nouveau l’anniversaire dans leur style habituel. La presse bourgeoise traditionnelle verse une larme sur la résistance héroïque du "peuple hongrois" "pour l'indépendance nationale" et contre les "horreurs du communisme". Tous ces souvenirs ne décrivent que l'apparence de la révolte, et donc masquent et distordent sa signification réelle.
La révolte ouvrière de 1956 en Hongrie n’est pas l’expression de la volonté du "peuple" de réformer le "communisme" à la mode stalinienne ou de gagner "l’indépendance de la nation". Elle est le résultat direct des contradictions insolubles du capitalisme en Europe de l'Est et dans le monde entier.
La Seconde Guerre mondiale à peine terminée, la pression des rivalités impérialistes, entre Moscou et Washington, pousse le Kremlin à s'engager dans une phase de production frénétique d’armements. Industrie lourde et production militaire seront alors développées au détriment des biens de consommation et des conditions de vie de la classe ouvrière.
En effet, l’Union soviétique, vainqueur et occupant de l’Est de l’Europe, exige des pays nouvellement satellisés qu’ils soumettent entièrement leurs appareils productifs aux intérêts économiques et militaires de l’URSS.
Un véritable système de vampirisation se met en place dès 1945-1946 avec, par exemple le démontage de certaines usines et leur transfert (ouvriers compris) sur le sol russe. En Russie et dans ses pays satellites, les ouvriers subissent un régime de sur-exploitation de leur force de travail proche de l’enfer décrit par Dante. Ainsi, en Hongrie, grâce à la recette stalinienne du stakhanovisme, le plan de 1950 fera quintupler la production d’armement.
La bourgeoisie soviétique devait maintenir des salaires bas et développer l'industrie lourde aussi vite que possible. Dans la période 1948-53, les conditions de vie des ouvriers partout dans le bloc de l'Est tombent en dessous du niveau d'avant-guerre, mais la Russie sortira de cette période avec sa bombe H et ses Spoutniks.
Dans ces conditions, la colère au sein du prolétariat ne tarde pas à se faire entendre. L’exploitation forcenée était de moins en moins supportable ; l’insurrection couvait. Les ouvriers tchécoslovaques de même que ceux de Berlin-Est en 1953 s’étaient déjà révoltés obligeant l’intervention des chars russes pour rétablir l’ordre. Le vent de révolte contre le stalinisme qui souffla à l’Est devait trouver son point d’orgue dans l’insurrection hongroise d’octobre 1956.
L'insurrection de Budapest le 23 octobre a profité, dans un premier temps, de l’occasion d’une manifestation, organisée à l'origine par des étudiants "en solidarité avec le peuple de Pologne" qui, de son côté, avait tenté de se soulever peu auparavant contre la chape de plomb des régimes staliniens.
La réponse intransigeante des autorités, qui ont traité les manifestants de "fascistes" et de "contre-révolutionnaires", la répression sanglante menée par l’AVO (la police secrète), et par-dessus tout, le fait que la manifestation "étudiante" ait été renforcée par des milliers d'ouvriers, ont transformé en insurrection armée la protestation pacifique exigeant des réformes démocratiques et le retour au pouvoir du leader "réformiste" Imre Nagy.
Ce n'est pas ici que nous pouvons examiner dans tous les détails les événements qui ont mené de l'insurrection du 23 octobre à l'intervention finale de la Russie, qui a coûté la vie à des milliers de personnes, en majorité de jeunes ouvriers. Nous voudrions seulement revenir sur le caractère général de la révolte dans le but de la sortir des terribles confusions qui l'entourent.
L'opposition à la "vieille garde" stalinienne s'exprimait de deux manières. La première provenait de la bourgeoisie elle-même, menée par des bureaucrates libéraux et soutenue par des étudiants, des intellectuels et des artistes un peu plus radicaux. Ils défendaient une forme plus démocratique et plus profitable du capitalisme d'Etat en Hongrie. Mais "l'autre opposition" était la résistance spontanée de la classe ouvrière à l'exploitation monstrueuse qui lui était imposée. En Hongrie, ces deux mouvements ont coexisté dans l'insurrection. Mais c'est l'intervention déterminante de la classe ouvrière qui a fait basculer ce mouvement de protestation dans l’insurrection, et c'est ensuite la contamination de l'insurrection ouvrière par toute l'idéologie nationaliste et démocratique des intellectuels qui a entravé le mouvement prolétarien.
Cette perméabilité de la classe ouvrière au poison nationaliste n’est autre que le produit du cours historique d’alors, celui de la contre-révolution entamée dans les années 1920. Le prolétariat, à l’ échelle mondiale, se retrouve au plus bas de ses forces, laminé idéologiquement par la défaite de sa première vague révolutionnaire de 1917-1923, écrasé physiquement par la guerre mondiale, et encadré par les syndicats et leurs cousins de la police. Il lui était par conséquent impossible, sans perspective claire, de dépasser le stade de la révolte pour aller vers celui de la révolution, de même qu’il lui était difficile en Hongrie de se prémunir contre la propagande nationaliste d’une fraction de la bourgeoisie et de son armée.
Les ouvriers ont déclenché le mouvement de protestation à cause des conditions intolérables dans lesquelles ils étaient forcés de vivre et de travailler. Une fois que les ouvriers eurent jeté leur poids dans le mouvement, celui-ci prit un caractère violent et intransigeant que personne n'avait prédit. Bien que différents éléments aient pris part au combat (étudiants, soldats, paysans, etc.), ce sont essentiellement des jeunes travailleurs qui, dans les premiers jours de l'insurrection, ont détruit le premier contingent de chars russes envoyés à Budapest pour restaurer l'ordre. C'est principalement la classe ouvrière qui a pris les armes pour combattre la police secrète et l'armée russe. Lorsque la seconde vague de chars russes arriva pour écraser l'insurrection, ce sont les quartiers ouvriers qu'il a fallu mettre en ruines, parce qu'ils étaient les principaux centres de résistance. Et même après la restauration de "l'ordre" et l'instauration du gouvernement Kadar, même après le massacre de milliers d'ouvriers, le prolétariat a continué à résister en menant des luttes âpres et nombreuses.
L'expression la plus claire du caractère prolétarien de la révolte a été l'apparition de conseils ouvriers à travers tout le pays. Nommés à l'échelle de l'usine, ces conseils faisaient le lien entre des régions industrielles entières, des villes, et étaient sans aucun doute le centre organisationnel de toute l'insurrection. Ils ont pris en charge l'organisation de la distribution d'armes et de nourriture, la direction de la grève générale, et dirigé la lutte armée. Dans certaines villes, ils détenaient le commandement total et incontesté. L'apparition de ces soviets sema inquiétude et effroi au sein de la classe capitaliste, à l’Est comme à l’Ouest.
Mais chanter les louanges des luttes des ouvriers hongrois sans analyser leurs faiblesses extrêmes et leurs confusions seraient une trahison de nos tâches comme révolutionnaires, qui n'est pas d'applaudir passivement les luttes du prolétariat, mais de critiquer leurs limites et de souligner les buts généraux du mouvement de classe. Malgré le fait que les ouvriers avaient de facto le pouvoir dans de grandes zones de la Hongrie durant la période insurrectionnelle, la rébellion de 1956 n'était pas une tentative consciente de la part du prolétariat de prendre le pouvoir politique ni de bâtir une nouvelle société. C'était une révolte spontanée, qui a échoué à devenir une révolution parce qu'il manquait à la classe ouvrière une compréhension politique claire des buts historiques de sa lutte, du fait même qu'elle subissait encore tout le poids idéologique lié à la contre-révolution.
Dans un sens immédiat, la première difficulté des ouvriers hongrois était de résister à l'énorme battage de l'idéologie nationaliste et démocratique qui leur était assénée de toutes parts. Les étudiants et les intellectuels étaient les propa-gateurs les plus actifs de cette idéologie, mais les ouvriers souffraient eux-mêmes inévitablement de toutes ces illusions. Et donc, au lieu d'affirmer les intérêts autonomes du prolétariat contre l'Etat capitaliste et toutes les autres classes, les conseils tendaient à identifier la lutte des ouvriers avec la lutte "populaire" pour réformer la machine étatique en vue de "l'indépendance nationale", pure utopie réactionnaire à l'époque de la décadence capitaliste et de l'impérialisme. Au lieu d'appeler –comme les Soviets de Russie l'avaient fait en 1917- à la destruction de l'Etat bourgeois et à l'extension internationale de la révolution, les conseils se sont limités à exiger le retrait des troupes russes, une "Hongrie socialiste indépendante" sous la direction de Imre Nagy, la liberté d'expression, l'autogestion des usines, etc. Les méthodes de lutte utilisées par les conseils étaient implicitement révolutionnaires, exprimant la nature intrinsèquement révolutionnaire du prolétariat. Mais les buts qu'ils ont adoptés restaient tous dans le cadre politique et économique du capitalisme. La contradiction dans laquelle les conseils se sont retrouvés peut être résumée dans la revendication suivante, mise en avant par le conseil ouvrier de Miskolc : "Le gouvernement doit proposer la formation d'un Conseil National Révolutionnaire, basé sur les conseils ouvriers des différents départements et de Budapest, et composé de délégués élus démocratiquement par ceux-ci. En même temps, l'ancien Parlement doit être dissout." (Cité dans Bureaucratie et Révolution en Europe de l'Est de Chris Hermann, p. 161)
Mais au lieu de franchir ce pas, les conseils ont adressé leur revendication de dissolution du parlement et la mise sur pied d’un conseil central des ouvriers au gouvernement provisoire de Imre Nagy, c’est-à-dire à la force elle-même qu’ils auraient dû supprimer ! De telles illusions ne pouvaient que conduire à l’écrasement des conseils, ou à leur intégration dans l’Etat bourgeois. Il faut porter au crédit de la majorité des conseils ouvriers qu’ils ont soit péri en luttant, soit se sont dissout quand ils ont vu qu’il n’y avait plus d’espoir de développement de la lutte et qu’ils étaient condamnés à devenir des organes instrumentalisés par le gouvernement Kadar.
L’incapacité des ouvriers hongrois à développer une compréhension révolutionnaire de leur situation est également apparue dans le fait que, à notre connaissance, aucun regroupement politique révolutionnaire n’est issu en Hongrie de ces énormes convulsions. Comme l’écrivait Bilan, la publication de la Gauche italienne, à propos de l’Espagne dans les années 1930, l’échec du prolétariat espagnol à créer un parti de classe malgré la nature radicale de sa lutte était fondamentalement l’expression du profond creux dans lequel le mouvement prolétarien international se trouvait à ce moment-là. A certains points de vue, la situation autour de 1956 était même pire : la dernière des fractions communistes de gauche avait disparu, et pas seulement en Hongrie, mais partout dans le monde, le prolétariat se retrouvait presque sans aucune expression politique propre. Les faibles voix révolutionnaires qui peuvent avoir existé étaient facilement submergées par la clameur de ces forces de la contre-révolution dont le rôle est de parler "au nom" de la classe ouvrière. Les staliniens de tous les pays montraient leur nature brutalement réactionnaire en calomniant le soulèvement ouvrier de "conspiration" au service du clan de l'ancien dictateur Horthy ou de la CIA. Beaucoup d’individus ont quitté les PC par dégoût à cette époque, mais tous les PC sans exception ont soutenu la répression sauvage des ouvriers hongrois. Qui plus est, certains d’entre eux, conduits par le grand timonier, le Président Mao à Pékin, ont critiqué Khrouchtchev pour ne pas avoir réprimé les ouvriers hongrois assez sévèrement ! Les trotskistes, parce qu’ils ont claironné leur "soutien" au soulèvement, peuvent sembler avoir été du côté des ouvriers. Mais en caractérisant la révolte comme une "révolution politique" pour la "démocratie ouvrière" et "l’indépendance nationale", ils ont contribué à renforcer la mystification insidieuse selon laquelle l’Etat en Hongrie avait déjà un caractère ouvrier et devait seulement être purgé de ses déformations bureaucratiques pour se retrouver entièrement aux mains des ouvriers.
Non seulement les organisations trotskistes ont diffusé un poison idéologique servant à maintenir la lutte des ouvriers à l’intérieur du cadre de l’Etat bourgeois, mais elles ont ouvertement soutenu l'aile bureaucratique la plus "libérale" des régimes staliniens. La prise de position d’Ernest Mandel, grand prêtre de la 4e Internationale en 1956, à propos de la victoire de la clique Gomulka en Pologne est sans la moindre ambiguïté : "La démocratie socialiste aura encore beaucoup de batailles à remporter en Pologne, (mais) la bataille principale, celle qui a permis à des millions d’ouvriers de s’identifier à nouveau avec l’Etat ouvrier, est déjà gagnée" (cité par Harman, p. 108).
Depuis 1956, des analyses plus "radicales" des événements en Hongrie ont été publiées, mais peu rompent vraiment avec le cadre du trotskisme. Par exemple, les libertaires de Solidarity, dans leur brochure Hongrie 56, voient la revendication de l’autogestion ouvrière (élaborée par les syndicats hongrois!) comme le véritable noyau révolution-naire du soulèvement. Mais cette revendication, comme l’appel à l’indépendance nationale et à la démocratie, n’était qu’une diversion supplémentaire de la tâche première des ouvriers : la destruction de l’Etat capitaliste, la saisie par les conseils, non simplement de la production, mais du pouvoir politique.
Beaucoup de fractions de la bourgeoisie se souviennent aujourd’hui avec nostalgie des années 1950, car c’était une période où l’idéologie bourgeoise semblait avoir conquis le contrôle absolu de la classe ouvrière. Les ouvriers d’Europe de l’Est se sont donc retrouvés isolés et soumis à toutes les illusions issues d’une situation en apparence "particulière". Avec un capitalisme occidental qui semblait aussi prospère et libre, il n’était pas difficile pour les ouvriers du bloc de l’Est de voir leur ennemi dans la Russie ou le stalinisme, et non dans le capitalisme mondial. Cela explique les terribles illusions qu’avaient souvent les insurgés sur les régimes "démocratiques" de l’Ouest. Beaucoup espéraient que l’Ouest "leur vienne en aide" contre les Russes. Mais l’Occident avait déjà reconnu à Yalta le "droit" de la Russie d’exploiter et d’opprimer les travailleurs des pays de l’Est, et n’avait aucun intérêt à venir en aide à quelque chose d’aussi incontrôlable qu’un soulèvement massif d’ouvriers.
Le monde capitaliste n’est plus ce qu’il était dans les années 1950. Depuis la fin des années 1960, l’ensemble du système a sombré de plus en plus profondément dans une crise économique insoluble, expression de la décadence historique du capitalisme depuis près d'un siècle. En réponse à cette crise, une nouvelle génération de travailleurs a ouvert une nouvelle période de lutte de classe à l’échelle internationale. Si on compare les grèves de Pologne dans les années 1970 au soulèvement en Hongrie, on peut voir que beaucoup des illusions des années 1950 ont commencé à perdre de leur emprise. Les ouvriers de Pologne ne se sont pas battus comme "Polonais" mais comme ouvriers ; et leur ennemi immédiat n’était pas "les Russes" mais leur propre bourgeoisie ; leur objectif immédiat n’était pas la défense de "leur" pays mais la défense de leur propre niveau de vie. C’est cette réapparition du prolétariat international sur son terrain de classe qui a remis la révolution communiste mondiale à l’ordre du jour de l’histoire. Mais, bien que le soulèvement hongrois appartienne à une période dépassée par la classe ouvrière, il contient beaucoup d’enseignements pour la classe ouvrière actuelle dans sa lutte pour acquérir la conscience de son rôle révolutionnaire. Au travers de ses erreurs et de ses confusions, le soulèvement soulignait de nombreuses leçons cruciales à propos des ennemis de la classe ouvrière : le nationalisme, l’autogestion, le stalinisme sous toutes ses formes, la "démocratie" occidentale, etc. Mais en même temps, dans la mesure où elle a hanté la bourgeoisie de l’Est et de l’Ouest du spectre des conseils ouvriers armés, l’insurrection a été un héroïque signe avant-coureur du futur qui attend le prolétariat partout dans le monde.
D'après World Revolution, organe du CCI en Grande-Bretagne.
L'enlisement de la guerre en Irak et l'échec manifeste de la lutte contre le terrorisme international avec la multiplication des attentats meurtriers, non seulement au Moyen-Orient mais dans le monde, constituent non seulement de véritables camouflets mais sont de véritables revers cuisants pour les Etats-Unis.
La bourgeoisie américaine est dans une impasse
Comment est-il possible que la première armée du monde, dotée des moyens technologiques les plus modernes, des services de renseignements les plus efficaces, d’armes sophistiquées capables de repérer et d’atteindre avec précision des cibles à des milliers de kilomètres de distance, se retrouve prise au piège d’un tel bourbier? Pour la classe dominante la réponse est évidente, il ne peut s’agir que de l’incompétence manifeste de Bush Junior le “pire président de l’histoire des Etats-Unis : ignorant, arrogant et totalement stupide ” (ce sont là les mots de l’écrivain Norman Mailer). En somme, un demi-abruti entouré d’une bande de Pieds Nickelés. L’explication est facile et fonctionne d’autant mieux que George Bush n’a pas beaucoup d’effort à fournir, il est vrai, pour la rendre crédible. Cependant, cette explication (et c’est là son mérite pour la bourgeoisie) est dans le fond très éloignée du problème. Ce n’est pas tel ou tel individu au sommet de l’Etat qui fait évoluer le capitalisme dans tel ou tel sens mais au contraire l’état de ce système qui impose les orientations politiques. La première puissance mondiale doit obligatoirement tenir son rang. Les Etats-Unis ne peuvent avoir d’autre politique que celle mise en avant par Paul Wolfowitz (éminent membre de l’administration républicaine) dès le début des années 1990 : "la mission politique et militaire essentielle de l’Amérique pour l’après-Guerre froide consistera à faire en sorte qu’aucune superpuissance rivale ne puisse émerger en Europe de l’Ouest, en Asie ou dans les territoires de l’ancienne Union soviétique". Cette"doctrine" a été rendue publique en mars 1992 quand la bourgeoisie américaine s’illusionnait encore sur le succès de sa stratégie, au lendemain de l’effondrement de l’URSS et de la réunification de l’Allemagne. Dans ce but, ces gens-là déclaraient il y a quelques années que pour mobiliser la nation et pour imposer au monde entier les valeurs démocratiques de l’Amérique et empêcher les rivalités impérialistes,"il faudrait un nouveau Pearl Harbour". Il faut rappeler que l’attaque de la base des forces navales américaines par le Japon en décembre 1941 qui avait fait 4500 morts ou blessés côté américain avait permis l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des Alliés en faisant basculer une opinion publique jusque là largement réticente à cette entrée en guerre, alors que les plus hautes autorités politiques américaines étaient au courant du projet d’attaque et n’étaient pas intervenues. Depuis, ils n’ont fait qu’appliquer leur politique : les attentats du 11 septembre leur ont servi de"nouveau Pearl Harbour" et c’est au nom de leur nouvelle croisade contre le terrorisme qu’ils ont pu justifier l’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak.
Le bilan de cette politique qui est la seule que la première puissance impérialiste mondiale puisse mener est accablant: 3000 soldats morts depuis le début de la guerre en Irak il y a trois ans (dont plus de 2800 pour les troupes américaines), 655 000 Irakiens ont péri entre mars 2003 et juillet 2006 alors que les attentats meurtriers et les affrontements entre fractions chiites et sunnites n’ont fait depuis que s’intensifier. Ce sont 160 000 soldats d’occupation qui sont présents sur le sol irakien sous le haut commandement des Etats-Unis et qui se retrouvent incapables"d’assurer leur mission de maintien de l’ordre" dans un pays au bord de l’éclatement et de la guerre civile. Non seulement les milices chiites et sunnites s’affrontent entre elles avec violence depuis des mois mais des bandes rivales locales chiites s’entre-déchirent et sèment la terreur, notamment entre le gang sous les ordres de Moqtada al-Sadr (auto-proclamé "armée du Mehdi" et celui des brigades Al-Badr (lié au parti dominant au gouvernement) principaux responsables des tueries à Amara, Nasiriyya, Bassorah où ils tentent d’imposer leur loi. Au sud du pays, des activistes sunnites qui revendiquent fièrement leurs liens avec les talibans et Al Qaïda viennent d’auto-proclamer une"république islamique" tandis que, dans la région de Bagdad, la population est exposée aux voitures, bus ou même vélos piégés, ainsi qu’aux exactions des bandes de pillards. La moindre sortie isolée des troupes américaines s’expose à tomber dans un guet-apens.
L’Irak a plongé dans un inextricable chaos sanglant
Les guerres en Irak et en Afghanistan engloutissent en outre des sommes colossales qui creusent toujours davantage la dette budgétaire et précipitent les Etats-Unis dans un endettement faramineux. La situation en Afghanistan n’est pas moins catastrophique. La traque interminable contre Al Qaïda et la présence, là aussi, d’une armée d’occupation redonnent du crédit aux talibans (chassés du pouvoir en 2002 mais réarmés par l’Iran et plus discrètement par la Chine) qui multiplient les embuscades et les attentats. Les"démons terroristes" que sont Ben Laden ou le régime des talibans sont d’ailleurs l’un comme l’autre des"créatures" des Etats-Unis pour contrer l’ex-URSS à l’époque des blocs impérialistes après l’invasion des troupes russes en Afghanistan. Le premier est un ancien espion recruté par la CIA en 1979 qui, après avoir servi d’intermédiaire financier d’un trafic d’armes de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis à destination du maquis afghan devient"naturellement" dès le début de l’intervention russe l’intermédiaire des Américains pour répartir le financement de la résistance afghane. Les talibans, quant à eux, ont été armés et financés par les Etats-Unis et leur accession au pouvoir s’est accomplie avec l’entière bénédiction de l’Oncle Sam.
Il est aussi patent que la grande croisade contre le terrorisme loin d’aboutir à son éradication n’a débouché au contraire que sur la démultiplication des actions terroristes et des attentats kamikazes où le seul objectif est de faire le plus de victimes possibles. Aujourd’hui, la Maison Blanche reste impuissante face aux pieds-de-nez les plus humiliants que lui lance l’Etat iranien. Cela donne d’ailleurs des ailes à des puissances de quatrième ou de cinquième ordre comme la Corée du Nord qui s’est permis de procéder le 8 octobre à un essai nucléaire qui en fait le 8e pays détenteur de l’arme atomique. Ce gigantesque défi vient mettre en péril l’équilibre de toute l’Asie du Sud-Est et conforter à leur tour les aspirations de nouveaux prétendants à se doter de l’arme nucléaire. La remilitarisation et le réarmement rapide du Japon et son orientation vers la production d’armes nucléaires viennent de trouver leur prétexte pour faire face aux voisins immédiats.
Il faut aussi évoquer la situation de chaos effroyable qui sévit au Moyen-Orient et en particulier dans la bande de Gaza. A la suite de la victoire électorale du Hamas fin janvier, l’aide internationale directe a été suspendue et le gouvernement israélien a organisé le blocus des transferts de fonds des recettes fiscales et douanières à l’Autorité palestinienne. 165 000 fonctionnaires ne sont plus payés depuis 7 mois mais leur colère ainsi que celle de toute une population dont 70% vit en dessous du seuil de pauvreté, avec un taux de chômage de 44%, est aisément récupérée dans les affrontements de rue qui opposent à nouveau régulièrement depuis le 1er octobre les milices du Hamas et celles du Fatah. Les tentatives de gouvernement d’union nationale avortent les unes après les autres. Dans le même temps, après son retrait du Sud-Liban, Tsahal réinvestit les zones frontalières avec l’Egypte à la limite de la bande de Gaza et a repris ses bombardements de missiles sur la ville de Rafah sous prétexte de traque aux activistes du Hamas.
La population vit au milieu d’un climat de terreur et d’insécurité permanente. Depuis le 25 juin, 300 morts ont été recensés dans ce territoire.
Le fiasco de la politique américaine est donc patent. C’est pourquoi on assiste à une large remise en cause de l’administration Bush, y compris dans son propre camp, celui des républicains. 60% de la population américaine pense que la guerre en Irak est une"mauvaise chose", une majeure partie d’entre eux ne croit plus à la thèse de la détention de potentiel nucléaire et aux liens de Saddam avec Al Qaïda et jugent qu’il s’agissait de prétexte pour justifier une intervention en Irak. Une demi-douzaine de livres récents (dont celui du journaliste-vedette Bob Woodward qui avait soulevé le scandale du Watergate à l’époque de Nixon) dresse des réquisitoires implacables pour dénoncer ce"mensonge" d’Etat et pour réclamer le retrait des troupes d’Irak. Cela ne signifie nullement que la politique militariste des Etats-Unis peut se saborder mais le gouvernement est contraint d’en tenir compte et d’étaler ses propres contradictions pour tenter de s’adapter.
La prétendue dernière"gaffe" de Bush admettant le parallèle avec la guerre au Vietnam est concomitante avec les "fuites"… orchestrées par les interviews accordées par James Baker. Le plan de l’ancien chef d’Etat-major de l’ère Reagan, puis secrétaire d’Etat à l’époque de Bush père, préconise l’ouverture du dialogue avec la Syrie et l’Iran et surtout un retrait partiel des troupes d’Irak. Cette tentative de parade limitée souligne le niveau d’affaiblissement de la bourgeoisie américaine pour qui le retrait pur et simple d’Irak serait le camouflet le plus cinglant de son histoire et qu’elle ne peut pas se permettre. Le parallèle avec le Vietnam est à vrai dire une sous-estimation trompeuse, car à l’époque, le retrait des troupes du Vietnam avait permis aux Etats-Unis une réorientation stratégique bénéfique de ses alliances et d’attirer la Chine dans son propre camp contre l’ex-URSS tandis qu’aujourd’hui le retrait des troupes américaines d’Irak serait une pure capitulation sans aucune contrepartie et entraînerait un discrédit complet de la puissance américaine. Ces contradictions sont des manifestations criantes de l’affaiblissement du leadership américain et de l’avancée du"chacun pour soi". Un changement de majorité au prochain Congrès ne saurait apporter d’autre"choix" qu’une fuite en avant dans des aventures militaires de plus en plus meurtrières qui expriment l’impasse du capitalisme.
Aux Etats-Unis, le poids du chauvinisme étalé partout au lendemain du 11 septembre a en grande partie disparu avec l’expérience du double fiasco de la lutte anti-terroriste et de l’enlisement de la guerre en Irak. Les campagnes de recrutement de l’armée peinent à trouver des candidats prêts à aller se faire trouer la peau en Irak tandis que les troupes sont gagnées par la démoralisation. Malgré les risques encourus, des milliers de désertions se produisent sur le terrain. On a enregistré que plus d’un millier de déserteurs se sont réfugiés au Canada.
Cette situation laisse entrevoir une tout autre perspective. Le poids de plus en plus insupportable de la guerre et de la barbarie dans la société est une dimension indispensable de la prise de conscience par les prolétaires de la faillite irrémédiable du système capitaliste. La seule réponse que la classe ouvrière puisse opposer à la guerre impérialiste, la seule solidarité qu’elle puisse apporter à ses frères de classe exposés aux pires massacres, c’est de se mobiliser sur son terrain de classe pour en finir avec ce système.
W / 21.10.06
La gravité du réchauffement climatique lié à l’émission de gaz à effet de serre est "une vérité qui dérange». Du moins, c’est ce que nous en dit Al Gore, l’ex-vice président des Etats-Unis qui, depuis son échec électoral en 2000, vole de conférence en conférence (aux Etats-Unis, au Japon, en Chine, en Allemagne…) pour révéler au monde, tel un oiseau de mauvais augure, cette "inconvenante" vérité. C’est donc logiquement que le réalisateur pro-démocrate Davis Guggenheim a mis en scène une de ces innombrables conférences dans un documentaire au titre tout trouvé : Une vérité qui dérange.
La chose est à ce point "dérangeante" que c’est un haut dignitaire de la bourgeoisie américaine qui nous la livre à l’échelle planétaire dans un cours magistral sur écran géant… Albert Gore tombe de son arbre ! Cela fait bientôt plus de 30 ans que la communauté scientifique se penche sur le problème et plus de 10 ans qu’elle est unanime sur le constat de l’aggravation du réchauffement de la Terre liée à la pollution industrielle. Finalement, la seule et unique révélation que contient ce film est Al Gore lui même et son don inné pour la comédie. En effet, celui qui se présente aujourd’hui comme le champion toute catégorie de la défense de l’environnement, depuis ses années d’études à Harvard où il suivait assidûment les cours du professeur Roger Revelle (pionnier de la théorie du réchauffement global), n’est autre que celui qui plus tard, avec Clinton, a "autorisé le déversement de dioxine dans les océans et laissé s’accomplir la plus grande déforestation de toute l’histoire des Etats-Unis." (The Independent, paru dans Courrier International du 15 juin 2006)
Albert Gore, telle une éponge imbibée d’hypocrisie, est un spécimen très représentatif de sa classe sociale. Tous les Etats sont conscients des enjeux climatiques. Tous proclament haut et fort leur volonté d’agir pour préserver le milieu naturel de l’espèce humaine et garantir l’avenir des prochaines générations. Pourtant, malgré les flamboyantes déclarations du Sommet de la Terre à Rio (1992) ou les bonnes résolutions du protocole de Kyoto (1998), la pollution va crescendo et les menaces liées au dérèglement du climat gagnent de l’ampleur. En fin de compte, la vérité qui dérange et que la bourgeoisie planque derrière toutes ses conférences, et maintenant ses films, c’est que le monde capitaliste est totalement impuissant à trouver une solution aux dangers climatiques… et cela d’autant plus qu’il en est le premier responsable.
Le système capitaliste, en faillite depuis près d’un siècle, a cessé de représenter un quelconque progrès pour l’humanité. Son existence a pris place sur une base malade et destructrice. Les conséquences écologiques désastreuses, ressenties depuis les années 1950, en sont une démonstration supplémentaire.
Les carottes de glace ne mentent pas! Prélevées en Antarctique, elles permettent d’étudier la composition de l’atmosphère sur plusieurs centaines de milliers d’années. Ces dernières indiquent clairement que les taux de CO2 n’ont jamais été aussi élevés qu’à partir du milieu du 20e siècle. Les émissions de gaz à effet de serre, caractéristique du mode de production capitaliste, n’ont jamais cessé d’augmenter et la température moyenne de s’accroître à un rythme régulier. "La planète est aujourd’hui plus chaude qu’elle ne l’a jamais été au cours des 2 derniers millénaires, et, si la tendance actuelle se poursuit, elle sera probablement plus chaude d’ici à la fin du 21e siècle qu’elle de l’a jamais été dans les deux derniers millions d’années." The New Yorker paru dans Courrier International d’octobre 2006.
Cette vive poussée de chaleur est d’ailleurs visible à l’œil nu aux deux pôles du globe. La fonte de l’Arctique est si bien entamée que sa disparition est prévue d’ici à 2080. Tous les grands glaciers sont en diminution et les océans se réchauffent.
En 1975, James Hansen, directeur de l’institut Goddard d’études spatiales (le GISS), s’est intéressé aux changements climatiques. "Dans sa thèse consacrée au climat de Vénus, il avance l’hypothèse selon laquelle, si la planète présente une température de surface moyenne de 464°C, c’est parce qu’elle est enveloppée d’un brouillard de gaz carbonique responsable d’un effet de serre considérable. Quelque temps plus tard, une sonde spatiale apporte la preuve que Vénus est effectivement isolée par une atmosphère composée à 96% de dioxyde de carbone." The New Yorker. Voilà à quoi pourrait ressembler, dans un avenir très lointain, la Terre sous l’effet de l’accumulation continue de CO2…l’éradication de toute forme de vie. Cela dit, il n’est pas besoin de se projeter si loin pour se rendre compte du potentiel dévastateur du réchauffement climatique. Bien avant que l’effet de serre ait transformé la Terre en un immense four à plus de 400°C, les signes avant-coureurs du bouleversement climatique suffisent déjà à provoquer un véritable carnage sur l’espèce humaine : inondations, maladies, tempêtes…
Le directeur du British Antarctic Survey, Chris Rapley, a fait remarquer début 2005 que la calotte glacière de l’Antarctique Ouest était en train de fondre. Or, cette dernière (comme le Groenland) contient assez d’eau pour faire monter le niveau des mers de 7 mètres, ce qui correspond à l’immersion à moyen terme de vastes étendues de terres habitées en Thaïlande, en Inde, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis…
Un autre directeur, celui de l’INSERN, a mis en avant en 2000 que "la capacité reproductrice et infectieuse de nombre d’insectes et rongeurs, vecteurs de parasites ou de virus, est fonction de la température et de l’humidité du milieu. Autrement dit, une hausse de la température, même modeste, donne le feu vert à l’expansion de nombreux agents pathogènes pour l’homme et l’animal. C’est ainsi que des maladies parasitaires telles que le paludisme (…) ou des infections virales comme la dengue, certaines encéphalites et fièvres hémorragiques ont gagné du terrain ces dernières années. Soit elles ont fait leur réapparition dans des secteurs où elles avaient disparue, soit elles touchent à présent des régions jusque là épargnées…"
Dernière illustration, la fréquence et la puissance des ouragans ne pourront qu’augmenter avec le réchauffement. En effet, la colonne d’air humide qui lui donne naissance ne se forme que lorsque la température de surface de la mer est supérieure à 26°C. Si les océans se réchauffent, les zones dépassant ce seuil seront plus étendues. Quand Katrina a atteint la catégorie 5 du classement des ouragans, la température tournait autour de 30°C à la surface du golfe du Mexique. Aussi, selon Kerry Emanuel du Massachusetts Institute of Technology, "La poursuite du réchauffement risque d’accroître le potentiel destructeur des cyclones tropicaux et, avec l’accroissement des populations côtières, d’augmenter de façon substantielle le nombre des victimes dues aux ouragans au 21e siècle." Ainsi, après avoir épluché les statistiques sur l’intensité des ouragans des 50 dernières années, K. Emanuel en arrive à la conclusion que les derniers ouragans durent en moyenne plus longtemps et que la vitesse de leurs vents est 15% plus élevée soit une capacité de destruction accrue de 50%.
Bref, de quoi faire passer les dix plaies d’Egypte et tous les déluges de la Bible réunis pour une vaste partie de plaisir.
Contrairement à Vénus qui a vu son climat évoluer naturellement vers des températures infernales, le réchauffement actuel de la Terre a une toute autre origine…l’activité industrielle des hommes. Cette vérité là n’a pourtant rien d’un scoop puisque bon nombre de climatologues (et la bourgeoisie elle-même) n’en font pas mystère. L’affiche du film d’Al Gore est encore plus explicite en montrant une cheminée d’usine de laquelle s’échappe une fumée prenant la forme d’un cyclone. "L’industrie est coupable !" Voilà un bouc émissaire bien commode car dans le fond ce n’est pas tant l’industrie qui est en cause que la façon dont elle est mise en œuvre, dit autrement, la façon dont fonctionne le capitalisme.Le mode de production capitaliste a toujours pollué l’environnement y compris au 19e siècle lorsqu’il était encore un facteur de progrès. Il faut dire que le capitalisme se soucie de l’environnement comme de sa première chemise. "Accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d’ordre de l’économie politique proclamant la mission historique de la période bourgeoise. Et elle ne s’est pas fait un instant illusion sur les douleurs d’enfantement de la richesse : mais à quoi bon des jérémiades qui ne changent rien aux fatalités historiques ?" (Karl Marx, Le Capital - Livre I). L’accumulation du capital tel est le but suprême de la production capitaliste et peu importe le sort réservé à l’humanité ou à l’environnement…tant que c’est rentable, c’est bon! Le reste n’est finalement que quantité négligeable.
Mais, lorsque ce système entre dans sa phase de déclin historique au début du 20e siècle, la destruction du milieu naturel prend une tout autre dimension. Là, elle devient impitoyable à l’image du combat sans merci que se livrent les rats capitalistes pour se maintenir sur le marché mondial. Réduire les coûts de production à leur ultime degré pour être le plus compétitif possible devient alors une règle de survie incontournable. Dans ce contexte, les mesures pour limiter la pollution industrielle sont évidemment un coût insupportable.
De même, cette nécessité économique permanente d’aller au moindre coût explique l’ampleur des dégâts matériels et humains une fois que les éléments se sont déchaînés. Constructions en carton-pâte, digues mal entretenues, systèmes de secours défaillants…le capitalisme n’est même pas capable d’assurer un minimum de protection contre les cataclysmes, épidémies et autres fléaux qu’il contribue à propager.
L’entreprise cinématographique de Monsieur Gore finit par nous dire que, cependant, nous avons le pouvoir de changer les choses, de réparer le mal qui a été fait et d’éloigner la menace du réchauffement climatique si nous voulons bien prendre la peine de devenir de parfaits… "citoyens écolos". C’est la raison pour laquelle le générique de fin de son film égraine une longue liste de recommandations : "changez de thermostat", "plantez un arbre"… "votez pour un candidat qui s’engage à défendre l’environnement…s’il n’y en a pas présentez-vous !" Et enfin "si vous croyez, priez pour que les autres changent de comportement". Finalement c’est peut être là le seul conseil sensé et digne de ce nom qu’un bourgeois puisse donner : "avant que le soleil s’obscurcisse et que les étoiles ne tombent du ciel mettez-vous à genoux et priez ". Bel aveu d’impuissance de la bourgeoisie et de son monde !
La classe ouvrière ne peut se permettre de laisser plus longtemps le sort de la planète entre les mains de ces gens là et de leur système. La crise écologique est la preuve de plus que le capitalisme doit être détruit avant qu’il n’entraîne le monde dans l’abîme.
Faire naître une société qui place en son cœur l’ Homme et son devenir est devenu une nécessité impérieuse. Le communisme sera ce monde nécessaire et la révolution prolétarienne le chemin pour y conduire l’humanité.
Jude / 20.10.06
Nous avons vu dans les deux précédents articles consacrés à ce sujet (voir Internationalisme n° 323 et 325) que le battage sur les délocalisations sert essentiellement de moyen de chantage pour contraindre la classe ouvrière à accepter des salaires toujours plus faibles et des conditions de travail toujours plus dégradées.
La crise irréversible que connaît le capitalisme se traduit invariablement par le rejet massif d’ouvriers hors de l’emploi La force de travail, dont l’exploitation constitue la source du profit capitaliste, voit d’autant plus son prix baisser dans ce contexte (comme toute marchandise pléthorique sur un marché saturé), que la réduction drastique des coûts de production (au premier rang desquels se trouve le salaire) est le seul moyen à la disposition de la bourgeoisie pour soutenir la concurrence sur des marchés toujours plus étroits et saturés de marchandises. Depuis quasiment une centaine d’années qu’il se trouve dans sa phase de déclin historique, le système capitaliste démontre à quel point il ne peut offrir d’autre avenir à ceux qu’il exploite qu’une fragilisation croissante de ses conditions d’existence : chômage de masse et paupérisation absolue où plongent des franges de plus en plus importantes de la population, y compris lorsqu’elles disposent d’un travail.
Dans sa lutte, la classe ouvrière a dans le monde entier la même tâche. Elle ne peut plus en rester à la lutte pour tenter de limiter les effets de l’exploitation. La seule perspective réaliste qui lui permettra de mettre un terme à tous les tourments auxquels le condamne le système capitaliste, c’est de s’attaquer aux causes de son exploitation. La seule issue à la crise économique capitaliste et la seule voie permettant au prolétariat d’accéder à une existence digne passent par l’abolition du caractère marchand de la force de travail, c’est-à-dire la destruction des rapports sociaux capitalistes et l’abolition du salariat à l'échelle mondiale.
Les délocalisations sont aussi directement utilisées pour attacher le prolétariat à l’idéologie de la concurrence, l’enfermer dans le cadre de la défense du capital national et le soumettre ainsi à ses impératifs. C’est en premier lieu ce que vise la propagande bourgeoise en érigeant l’idée selon laquelle l’Etat capitaliste pourrait être un « rempart protecteur » contre les « méfaits de la mondialisation ». C’est l’exemple aux Etats-Unis du baratin autour des dispositions prises pour "interdire aux entreprises qui délocalisent de participer aux appels d’offre publics", ainsi que la surenchère dans l’esbroufe des initiatives parlementaires du camp démocrate en vue de rendre " obligatoire une consultation du personnel et des élus de la région avant tout transfert de production à l’étranger "1 . Le bla-bla du gouvernement, comme de son opposition, d’après lequel "il faut agir dans ce pays, pour garantir aux citoyens des emplois nationaux." (G. Bush) cherche à renforcer la mystification d’un Etat « au-dessus des classes » et " au service de tous les citoyens" et à entretenir l’illusion d’une possible conciliation des intérêts de la classe dominante avec ceux de la classe ouvrière au sein du cadre national. Tout au contraire, l’Etat ne peut en aucun cas constituer un allié pour les ouvriers . Celui-ci est à la fois le garant des intérêts de la classe dominante dans le maintien de son système d’exploitation et l’outil entre ses mains pour orchestrer les attaques contre le prolétariat. Comme le montrent la guerre économique sans merci entre tous les Etats du monde ainsi que l’embrasement de conflits guerriers, l’Etat national constitue le moyen par lequel les différentes nations se livrent à une concurrence effrénée. Il n’est en aucune manière une bouée de sauvetage pour la classe ouvrière mais bel et bien un ennemi des plus redoutables Dans sa lutte, c’est à l’Etat que le prolétariat doit s’affronter.
D’autre part, la propagande bourgeoise, en reportant la responsabilité de la dégradation des conditions de vie du prolétariat occidental sur les ouvriers polonais, chinois ou hindous, constitue une répugnante entreprise de division entre les différentes parties du prolétariat mondial. Par exemple, de fin 2004 et durant l’année 2005, la bourgeoisie a fait du "conflit" de Vaxholm en Suède, le modèle de la lutte " antilibérale". L’emploi sur un chantier d’ouvriers lettons moins bien payés que les ouvriers suédois, a servi aux syndicats à orchestrer une gigantesque campagne largement utilisée par la bourgeoisie, même en dehors de ce pays. Au nom de la "solidarité " et du "refus de la discrimination entre travailleurs", le blocus du chantier par plusieurs fédérations de syndicats, sous les slogans de "Go home !" a fini par priver de leur gagne-pain les ouvriers lettons, contraints au départ, et a débouché sur une vaste mobilisation nationale pour rameuter les ouvriers derrière les pouvoirs publics, le gouvernement social-démocrate et les syndicats pour la "protection du modèle social suédois" et la défense du "code du travail, notre sécurité" ! Cette expérience ne montre qu’une chose : enjoindre les prolétaires à lutter contre "le moins disant social", revient à enfermer le prolétariat, fraction par fraction, dans la défense de "ses" conditions d’exploitation au sein de chaque nation capitaliste, à le segmenter en entités opposées et concurrentes. En cherchant ainsi à piéger la classe ouvrière dans le cadre de la défense du capital national et sur le terrain nationaliste, la bourgeoisie s’attache à opposer entre eux les prolétaires et leur interdire toute possibilité d’unité et de solidarité ouvrière par delà les frontières.
Cette question de la solidarité possède déjà une portée concrète, lorsque les patrons mettent en concurrence les ouvriers des différents sites géographiques d’une même entreprise, par le biais des délocalisations.
La solidarité ouvrière est nécessairement destinée à prendre une dimension primordiale dans l’avenir de la lutte de classe. Aussi bien dans les pays de départ, que de destination des délocalisations, aucune fraction du prolétariat ne reste à l’écart de l’actuelle reprise des luttes que provoque la crise économique aux quatre coins du monde. Notre presse a déjà fait part des luttes ouvrières en Inde (Révolution Internationale n° 367), à Dubaï ou au Bangladesh (Révolution Internationale n° 370). En Chine aussi se développe un nombre croissant de luttes ouvrières qui "ont aujourd’hui gagné le secteur privé et les usines de la Chine côtière, tournées vers l’exportation. Des fabriques qui sous-traitent pour des sociétés étrangères grâce à une main d’œuvre pléthorique et docile (…) parce que les ouvriers, surtout les nouvelles générations, sont de plus en plus conscients de leurs droits. Ils ont aussi atteint un point où la situation n’est plus acceptable."(2) Au VietNam, fin 2005-début 2006, le pays a été secoué pendant plusieurs mois par une vague de grèves sauvages démarrée en dehors de tout contrôle syndical et impliquant plus de 40 000 ouvriers des zones franches de Saigon et des régions intérieures. " Le conflit portant sur les salaires et les conditions de travail a commencé en décembre au VietNam (…) où des douzaines de compagnies étrangères ont installé des usines pour tirer profit de l’énorme masse de main d’œuvre à bas coût. (…) Cette vague de grèves spontanées, considérée comme la pire depuis la fin de la guerre du VietNam (…) [a] commencé il y a presque trois mois principalement dans les usines à capitaux étrangers situées dans la banlieue sud de Saigon."(3) On y retrouve les mêmes tendances qui caractérisent les luttes ouvrières actuelles qui placent en leur centre la question de la solidarité ouvrière et implique simultanément des dizaines de milliers d’ouvriers de tous les secteurs. A partir de fin décembre " les débrayages se sont succédés pendant plus d’un mois et se sont durcis après un arrêt de travail de 18 000 salariés, chez Freestend, une firme taiwanaise dont l’usine fabrique des chaussures pour le compte de marques comme Nike et Adidas."(4) Le 3 janvier, " dans la région de Linh Xuat, province de Thuc Duc, onze mille employés de six usines font grève pour exiger une augmentation de salaire. Dès le jour suivant, ces grèves gagnent les usines de Hai Vinh et Chutex. Le même jour, cinq mille employés de la société Kollan & Hugo rejoignent la grève pour demander que les salaires minimums soient augmentés. (…) A la société Latex, tous les 2340 employés font grève par solidarité avec celle de Kollan et demandent une augmentation de 30% pour les salaires les plus bas. Ces ouvriers se rendent à la société Danu Vina, entraînant les membres du personnel à se joindre à leur grève. Le 4 janvier, les travailleurs vietnamiens de la plantation Grawn Timbers Ltd, dans la province de Binh Duong, près de Saigon manifestent contre la réduction soudaine des salaires, sans préavis ni aucune explication. Le même jour des milliers d’employés de l’entreprise Hai Vinh, Chutex, située dans la même région industrielle que la plantation Grawn Timbers Ltd se mettent en grève pour protester contre les salaires. Le 9 janvier, les grèves dans ces régions se poursuivent. Dans la banlieue de Saigon éclatent quatre nouvelles grèves auxquelles participent des milliers de travailleurs."(5) Dans le monde capitaliste, la concurrence constitue la racine des rapports sociaux et elle épargne d’autant moins les ouvriers que la bourgeoisie en profite et en joue pour les diviser et les affaiblir. La classe ouvrière ne peut développer sa propre force qu’en opposant à la concurrence ambiante son principe de solidarité de classe. Seule cette solidarité permet le développement de la lutte ouvrière comme véritable moyen de s’affronter à l’Etat et comme base au projet de société alternatif à ce monde du chacun pour soi : la société sans classe, celle du communisme. Cette solidarité ne peut évidemment se concevoir qu’au plan international. Dans la société actuelle, la classe ouvrière, est la seule classe apte à développer une solidarité à l’échelle mondiale. D’ailleurs, très rapidement le mouvement ouvrier a su affirmer son caractère international. Ainsi à l’époque de Marx, l’une des raisons immédiates qui conduisit à la fondation de l’Internationale fut la nécessité pour les ouvriers anglais de coordonner leur lutte avec ceux de France, d’où les patrons essayaient de faire venir des briseurs de grève. « La crise économique accentuait les antagonismes sociaux, et les grèves se succédaient dans tous les pays de l’Europe Occidentale. (…) Dans beaucoup de cas, [l’Internationale] réussit à empêcher l’introduction de briseurs de grèves étrangers, et là où des ouvriers étrangers, dans leur ignorance des conditions locales, faisaient office de briseurs de grève, elle les amena souvent à pratiquer la solidarité. Dans d’autres cas, elle organisa des souscriptions pour soutenir les grévistes. Non seulement cela donnait aux grévistes un appui moral, mais encore cela provoquait chez les employeurs une véritable panique : ils n’avaient plus affaire à ' leurs' ouvriers, mais à une puissance nouvelle et sinistre, disposant d’une organisation internationale."(6) Le prolétariat n’est jamais aussi fort que lorsqu’il s’affirme face à la bourgeoisie comme force unie et internationale.
Scott / 7.06
(1) L’Expansion du 13 février 2004
(2) Le Monde, du 14.octobre 2005
(3) Dépêche AFP du 15 mars 2006
(4) Courrier International n°796
(5) "Grèves massives au Vietnam pour obtenir des salaires décents" sur Viettan.org. Et Marianne n°470 du 22 avril 2006.
(6) B. Nicolaïevski, O. Maenchen-Helfen, La Vie de Karl Marx, NRF, Gallimard, p. 317.
Depuis quelque temps, non seulement dans les milieux d"extrême-gauche (des partis trotskistes aux staliniens du PTB), mais même dans les médias bourgeois, apparaissent des plaidoyers sur la nécessité d’un "parti populaire à la gauche du PS ou des écolos". Dans cette logique, diverses initiatives ont été lancées pour amorcer une dynamique menant au surgissement d’un tel parti.
Ainsi la bourgeoisie a accordé une certaine attention au "succès électoral" du PTB "ex stalinien" qui a triplé le nombre de ses conseillers communaux. Elle a tout particulièrement salué sa réorientation "populiste de gauche" d’après l’exemple néerlandais. Cependant, cette réorientation vient un peu tard et les guenilles staliniennes et maoïstes lui collent tellement à la peau que ce nouveau virage du PTB est loin d'être évident.
La course à l’investiture d’un nouveau parti à gauche du PS est maintenant bien ouverte sous le regard attentif de la bourgeoisie. C’est dans cette perspective que le Mas ou le POS ont fait campagne en faveur d’une série d’appels pour "une autre gauche" et "une autre politique". Leur argumentation est la suivante: "La classe ouvrière a besoin d’un parti qui défende ses intérêts, qui fasse entendre une autre voie dans les débats, qui puisse informer et mobiliser la population, et qui refuse de s’incliner devant la logique néolibérale qui vise à en finir avec tout ce que nos grands-parents et parents ont acquis par la lutte. C’est possible! En Allemagne, une nouvelle formation, le Linkspartei, vient d’obtenir 8,7% aux dernières législatives. Dans le mouvement contre les réformes de Schröder, des syndicalistes de divers syndicats se sont réunis avec d’autres activistes dans une campagne pour un nouveau parti. Ceci a abouti à la création du WASG qui s’est présenté avec le PDS aux élections sous le sigle du Linkspartei" (LSP/MAS, site web). Pour ces supporters d’une "autre gauche", le samedi 28 octobre a été un grand jour car s’est constitué à Bruxelles un Comité pour Une Autre Politique autour d’une série de personnalités de la gauche socialiste et syndicale (tels l’ancien député Sleeckx et l’ex-patron du syndicat socialiste Debunne) et il a d’emblée décidé de participer aux prochaines élections législatives.
Et pour les travailleurs ? Est-ce que ce nouveau parti, est-ce que cette "autre gauche", cette "autre politique" représentent vraiment un apport pour leur combat ?
Une "autre politique" au sein de l’Etat bourgeois et de son parlement ?
La politique anti-ouvrière évidente des partis socialistes PS/SPa au gouvernement depuis 18 ans, tout comme la corruption et les scandales qui les touchent périodiquement, tendent à faire s’écarter d’eux les éléments en recherche d'une alternative à la barbarie du capitalisme pourrissant. Face à cela, il peut paraître logique d’appeler ceux-ci à se mobiliser pour construire "un vrai parti de gauche" qui pourrait réellement représenter les travailleurs lors des élections et défendre leurs intérêts dans le système représentatif de l’Etat bourgeois, de la commune au parlement national. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’un parti se présente comme l’émanation d’une "autre gauche" et appelle à voter pour lui avec la promesse de mener une "autre politique": des divers partis communistes jusqu’au PDS en Allemagne ou au "Parti des Travailleurs" de Lula au Brésil, ces partis "à la gauche du PS" l’ont tous promis mais cela ne les a pas empêchés, du "président" Lula aux "ex-communistes"en France ou en Allemagne, de soutenir une politique de renforcement du capital national. De même, en Italie, le Parti de la Refondation communiste est entré dans la coalition sociale-libérale de Romano Prodi et s’affirme prêt à "gouverner", c’est-à-dire à prendre les mesures nécessaires pour renforcer la capacité concurrentielle du capital national.
Pour les révolutionnaires, la trahison des partis socialistes, puis plus tard des partis "communistes"ou "des travailleurs’ n’est pas le résultat du hasard, de la malchance ou de mauvais dirigeants, c’est le produit de l’évolution même du système capitaliste et de sa phase actuelle. Dans la phase actuelle de décadence, de crise mondiale, de chaos et de guerre généralisés, l’ensemble des Etats bourgeois ont évolué vers un système où les partis n’expriment plus la lutte entre fractions bourgeoises pour le contrôle de l’Etat mais où l’ensemble des partis est l’émanation des intérêts du capital national et oeuvre pour la défense de ceux-ci dans la foire d’empoigne entre brigands impérialistes au niveau international.
Croire que dans un tel contexte entièrement contrôlé par l’Etat bourgeois, un parti défendant les intérêts de la classe exploitée pourrait se développer dans le cadre du système parlementaire et électoral, voire conquérir le pouvoir, c’est se raconter des histoires, se bercer de rêves illusoires.
Au début du 20e siècle, aveuglées par la croissance exponentielle du capitalisme et par le développement impressionnant de leurs propres forces, les fractions opportunistes au sein de la Social-démocratie ont pu répandre l’illusion d’un passage progressif au socialisme à travers la prise de contrôle de l’Etat bourgeois au moyen du levier électoral. Cent ans plus tard, après deux guerres mondiales, de terribles crises économiques et un chaos et une barbarie croissants sur toute la planète, la mise en avant d’une telle conception ne peut être taxée que comme une entreprise de mystification éhontée visant à enfermer les travailleurs dans une voie suicidaire.
Une "autre gauche" pour aider à développer la conscience des travailleurs ?
Lorsque des doutes s’expriment sur l'opportunité d'un tel parti dans le cadre du système parlementaire, les gauchistes vous répondent, presque dans le creux de l'oreille : "Nous ne sommes pas dupes. Nous savons bien que ce nouveau parti ne sera pas le parti révolutionnaire, que tel dirigeant politique ou syndical va encore trahir, mais cette expérience négative est un passage obligé pour que les travailleurs apprennent qui sont les vrais révolutionnaires" (MAS, Pour un nouveau parti des travailleurs, 06.04.06). Cette démarche correspond pleinement à la vision manipulatrice de la lutte de classe propre aux groupes trotskistes, qui considèrent la classe ouvrière comme une masse moutonnière qu'on peut diriger dans un sens ou l'autre. Faire croire qu’enfermer les travailleurs dans une logique réformiste et une perspective d’action suicidaire favorise le développement de la conscience prolétarienne témoigne d’un cynisme sans bornes. Loin de s’appuyer sur l’expérience de sa force et de son organisation que la classe ouvrière peut acquérir dans sa lutte, le MAS pose comme perspective pour le développement de la prise de conscience … l'expérience individuelle de "chaque travailleur"; la mystification démocratique qui transforme "chaque travailleur" en un "citoyen", seul, dans son isoloir, avec l'illusion que son bulletin va influer sur sa condition sociale. La démarche gauchiste prétend qu'il faut partir des illusions des travailleurs pour les entraîner dans une expérience négative afin qu'ils prennent conscience. Affirmer que la conscience naît de la confusion, de la mystification et du découragement, tient du cynisme le plus répugnant et permet entre temps d’enfermer la classe ouvrière dans les campagnes démocratiques de la bourgeoisie.
Un nouveau parti des travailleurs pour sauvegarder les intérêts de la classe dominante
Si la classe ouvrière n’a aucun intérêt à s’engager pour la construction d’un nouveau parti de gauche, qu’en est-il de la bourgeoisie ? Confrontée à la décrédibilisation des partis de gauche "classiques’, elle a incontestablement intérêt à engendrer de nouvelles forces crédibles pouvant prendre la relève : des forces non décrédibilisées par l’exercice du pouvoir mais orientant, à travers un discours et une image plus radicale, la classe ouvrière vers les mêmes pièges du parlementarisme et du combat illusoire pour la réforme des structures de l’Etat bourgeois.
De ce point de vue donc, les organisations comme le MAS, le POS ou le PTB font effectivement un excellent travail … au service de la bourgeoisie. Pour ces organisations, en effet, la priorité des travailleurs serait de se mobiliser pour envoyer au parlement bourgeois un parti "plus à gauche" que les PS/SPa. L’objectif premier est alors de participer activement aux élections, d’élaborer un programme de réformes du système, de mettre en avant des personnalités comme Sleeckx ou Debunne, qui sont des hommes politiques bourgeois, des dirigeants syndicaux qui se sont toujours positionnés en défense des intérêts de l'Etat et contre la classe ouvrière, bref, couvrir d'un discours radical des pratiques et des programmes politiques qui sont ceux de la bourgeoisie. Les points de référence de ce nouveau parti des travailleurs, ce sont aussi les résidus de partis staliniens comme le PDS en Allemagne (ex-parti communiste de l'ex-RDA), le WASG de Lafontaine (ex-dirigeant SPD), Rifondazione, résidu de l'ex-Parti communiste italien, le Socialistische Partij des Pays-Bas (ex-maoïste qui a viré au populisme de gauche), sans parler du PT de Lula au Brésil ni des anciennes ou nouvelles icônes gauchistes d'Amérique latine comme Castro, Morales, ou Chavez. Voilà les références qui devraient convaincre les travailleurs qu'ils vont enfin pouvoir envoyer au parlement des représentants qui mettront fin aux politiques d'austérité.
L’objectif de ces campagnes pour une "vraie gauche" n’est en réalité nullement d’offrir des perspectives au combat de la classe ouvrière, mais au contraire de détourner le ras-le bol qui tend de plus en plus à s’exprimer vers des voies sans issue et ainsi éviter le développement de la réflexion au sein du prolétariat sur les perspectives et les moyens de lutte face à la barbarie croissante de la société bourgeoise. La pression de la crise et de l’austérité partout en Europe stimule la reprise de la combativité de la classe ouvrière, qui commence à se manifester avec plus de vigueur partout dans le monde. En Belgique, la lutte contre le "pacte des générations" fin 2005 a également montré un début de combativité et la bourgeoisie a compris que, si elle est parvenue à infliger une défaite aux travailleurs, puisque la loi est passée, cette reprise de la combativité s'accompagne également d'un début de prise de conscience que la défaite est le résultat du sabotage syndical. L'objectif de la campagne autour d’une "autre gauche" est donc bien de détourner sur le terrain des élections le mécontentement et ce début de prise de conscience. C'est là qu'intervient la propagande pour un nouveau parti des travailleurs qui tente de réactiver les illusions envers les syndicats plus combatifs, et la possibilité de défendre les ouvriers dans le parlement ou au conseil communal. La bourgeoisie se prépare à la nouvelle période de confrontation entre les classes confirmée par la mobilisation des jeunes générations de prolétaires en France contre le CPE et dans laquelle se sont manifestées les caractéristiques nouvelles des luttes ouvrières telles que la solidarité dans la lutte et la prise en mains de celle-ci par les AG (cf. Internationalisme, n°326, Mouvement contre le CPE: une riche expérience pour les luttes futures).
"Envoyer les travailleurs dans la confusion et la mystification pour qu’ils apprennent à voir clair" : voilà un objectif des plus cyniques de la campagne autour du "vrai parti de gauche". Il illustre parfaitement le rôle immonde que jouent en réalité ces "révolutionnaires" que prétendent être les trotskistes ou le PTB: ramener les éléments en recherche d’une vraie alternative au capitalisme vers la défense de la démocratie et le combat pour des réformes, détruire en fin de compte chez eux toute dynamique de prise de conscience.
Cela signifie-t-il que pour nous, une organisation politique est inutile ? Bien au contraire, nous affirmons qu’une organisation politique révolutionnaire est indispensable, mais en aucun cas pour lancer la classe ouvrière dans les voies suicidaires du réformisme, encore moins pour s’engager sur le terrain bourgeois de la représentation électorale au sein des organes de l’Etat capitaliste. Tout au contraire, son rôle est de défendre l’expérience historique des combats de classe et d’être à l’avant-garde dans sa prise de conscience, justement en combattant sans concession toutes ses illusions sur la démocratie, sur les syndicats, sur la gauche en général. Sa responsabilité est de généraliser les expériences les plus marquantes des luttes, celles qui soulignent la dynamique de politisation des nouvelles générations de prolétaires comme le combat contre le CPE ou d'autres luttes, les grèves du métro de New-York, à Mercedes-Benz en Allemagne, celle des métallurgistes à Vigo en Espagne, où sont réapparues les marques de solidarité prolétariennes, les assemblées générales ainsi que l'exigence de négocier directement, sans la médiation syndicale, avec l'adversaire (cfr. Internationalisme, n°326). Et là où c’est possible, le CCI intervient comme organisation révolutionnaire, mais sans alimenter une quelconque illusion. La classe ouvrière a besoin de connaître ses faiblesses comme ses atouts pour se préparer aux luttes futures car seule la vérité est révolutionnaire.
J.&J. / 01.01.06
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