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Le CCI a tenu son 13e congrès fin mars et début avril 1999, en un moment historique marqué par l'accélération de l'histoire, alors que le capitalisme agonisant fait face à une des périodes les plus difficiles et périlleuses de l'histoire moderne, comparable par sa gravité aux deux guerres mondiales, au surgissement de la révolution prolétarienne en 1917-19 ou à la grande dépression de 1929. En effet, la gravité de la situation est déterminée par un aiguisement des contradictions à tous les niveaux :
Le CCI, conscient de l'énorme responsabilité que cette situation confère au prolétariat, a centré les débats du congrès de façon à tracer les perspectives avec la clarté qu'exige le moment historique actuel. C’est uniquement en développant sa combativité et sa conscience que le prolétariat pourra mettre en avant l'alternative révolutionnaire qui seule peut assurer la survie de la société humaine. Mais la responsabilité la plus importante repose sur les épaules de la Gauche communiste à laquelle se rattachent les organisations du camp prolétarien. Elles seules peuvent transmettre les leçons théoriques et historiques, ainsi que la méthode marxiste, indispensables aux minorités révolutionnaires qui émergent aujourd’hui pour se rattacher à la construction du parti de classe du futur. En quelque sorte, comme Bilan dans les années 1930[1], la Gauche communiste se trouve aujourd’hui contrainte de comprendre une situation historique nouvelle sans précédent. Cet enjeu requiert à la fois un profond attachement à l’approche théorique et historique du marxisme et de l’audace révolutionnaire pour comprendre des situations qui ne sont pas totalement intégrables dans les schémas du passé.
C'est avec une telle préoccupation que le CCI a abordé son 13e congrès, afin d'être en mesure de contribuer pleinement, à travers ses analyses, ses positions et son intervention à la réponse prolétarienne face à la gravité de la situation mondiale à l'aube du prochain millénaire.
Les débats sur l'analyse et les perspectives de la situation internationale ont constitué l'axe central de notre 13e congrès (voir la résolution sur la situation internationale publiée dans la Revue Internationale n° 97). Et il ne pouvait en être autrement. Peu de jours avant sa tenue, la nouvelle guerre des Balkans avait éclaté[2]. Le congrès a établi clairement que cette nouvelle guerre constituait l'événement le plus important sur la scène impérialiste depuis l'effondrement du bloc de l'Est à la fin des années 1980. La guerre actuelle et ses effets déstabilisateurs à l'échelle européenne et même internationale, constituent une nouvelle illustration du dilemme dans lequel se trouvent aujourd'hui enfermés les Etats-Unis. La tendance au "chacun pour soi” et l'affirmation de plus en plus explicite des prétentions impérialistes de leurs anciens alliés les obligent de façon croissante à faire étalage et usage de leur énorme supériorité militaire. En même temps, cette politique ne peut aboutir qu'à une aggravation encore plus grande du chaos qui règne déjà dans la situation mondiale.
Ainsi, le congrès a conclu que la guerre dans l'ex-Yougoslavie est la plus claire expression d’une nouvelle étape dans le développement de l’irrationalité de la guerre dans le capitalisme décadent, directement liée à la phase de décomposition. Cela confirme une thèse fondamentale du marxisme à propos du capitalisme du XXe siècle considérant que, dans sa période de déclin, la guerre est devenue son mode d'existence.
Une telle accentuation du chaos, avec un bras de fer permanent entre les grandes puissances, est alimenté par une accélération de la crise capitaliste qui s'est développée à partir de la fin des années soixante lorsque s'est achevée la période de reconstruction du second après-guerre. Au début de la décennie, la bourgeoisie a masqué ce phénomène en présentant l’effondrement du bloc de l’Est comme la victoire finale du capitalisme sur le communisme. En réalité, la faillite de l’Est a été un moment-clé dans l’approfondissement de la crise capitaliste mondiale. Elle a révélé la banqueroute d’un modèle bourgeois de gestion de la crise : le stalinisme. Depuis lors, l'un après l’autre, les "modèles économiques” ont mordu la poussière, en commençant par la deuxième et la troisième puissances industrielles du monde, le Japon et l’Allemagne. Elles devaient être suivies par la plongée des "tigres" et des "dragons" d’Asie et des économies "émergentes" d’Amérique Latine. La banqueroute ouverte de la Russie a confirmé l’incapacité du "libéralisme occidental" à régénérer les pays d’Europe de l’Est. La bourgeoisie a présenté cette catastrophe économique comme particulièrement sévère, mais néanmoins limitée à une récession conjoncturelle et temporaire. Ce que ces pays ont subi en vérité est une dépression en tout point aussi brutale et dévastatrice que celle des années trente. Et ce n'est que le prélude d'une nouvelle récession ouverte au niveau mondial.
Concernant la lutte de classe, notre congrès a mis en avant que, malgré le poids de la décomposition déterminée par l'impasse où se trouve le capitalisme, malgré le recul historique qu'a représenté pour la combativité et la conscience du prolétariat l'effondrement du bloc russe en 1989 -identifié par l'écœurante campagne de la bourgeoisie mondiale avec la mort de la perspective communiste-, le prolétariat n’est pas défait historiquement. Bien que le temps ne joue pas en sa faveur, dans la mesure où il ne peut empêcher la prolifération de toutes les manifestations du pourrissement d'un ordre social en décomposition, la fin de cette décennie est marquée par des manifestations d'une reprise de la combativité. Pour y faire face, les syndicats ont dû recommencer à contrôler, isoler et saboter les mouvements de luttes et la bourgeoisie a dû renouer avec cette politique de black- out des luttes au niveau international, afin de ne pas étaler le "mauvais exemple" de la résistance ouvrière.
Malgré les difficultés qui continuent à peser sur la classe ouvrière du fait de la décomposition de la société capitaliste, le 13e congrès considère qu'il y a de bonnes raisons de penser qu' à long terme, il existe beaucoup d'aspects particulièrement favorables à un nouveau développement de la conscience dans la classe ouvrière :
Inquiète face au danger prolétarien, la classe dominante a placé la social-démocratie au gouvernement dans 13 des 15 pays de l’Union Européenne ainsi qu'aux Etats-Unis. Il s'agissait pour elle de revitaliser la mystification électorale et l'alternative démocratique, après de longues années de gouvernement de droite, notamment dans des pays-clefs comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Mais, par ailleurs et surtout, face à la nécessité d'accentuer les attaques contre la classe ouvrière, la gauche a l’avantage sur la droite de procéder de façon plus habile et moins provocante.
En conclusion, le 13e congrès a précisé que le fait que la gauche se trouve aujourd'hui dans la plupart des gouvernements constitue une expression du fait que la bourgeoisie est bien consciente du danger que représente une classe ouvrière consciente de son rôle historique, ce qui justifie toutes ces actions préventives destinées à limiter le développement de sa combativité.
Le 13e congrès du CCI a réalisé un bilan de ses activités, au feu d'une situation historique inédite particulièrement difficile et périlleuse, à un moment où les grandes puissances déploient leur arsenal de mort au cœur même de l'Europe.
Le bilan des activités établi par le 13e congrès est très positif. Il ne s'agit pas là d'une manifestation d'autosatisfaction mais d'une évaluation objective et critique de notre activité. Le 12e congrès avait diagnostiqué que le CCI devait revenir à un équilibre de l'ensemble de ses activités, après avoir mené pendant plus de trois ans un combat pour l'assainissement du tissu organisationnel. En accord avec le mandat du 12e congrès, ce "retour à la normale" a été concrétisé par :
Le renforcement de l'organisation s'est également concrétisé par la capacité du CCI à intégrer de nouveaux militants dans sept sections territoriales (et notamment dans la section en France). Ainsi, le renforcement numérique du CCI (qui est appelé à se poursuivre, comme en témoigne le fait que d'autres sympathisants ont posé récemment leur candidature à l'organisation) vient démentir toutes les calomnies du milieu parasitaire accusant notre organisation d'être devenue une "secte repliée sur elle-même". Contrairement aux dénigrements de nos détracteurs, le combat mené par le CCI pour la défense de l'esprit de parti, n'a pas fait fuir les éléments en recherche des positions de classe, mais a au contraire permis leur rapprochement et leur clarification politique.
Le CCI a développé une intervention sérieuse et sereine, emprunte d'une vision à long terme, en vue d'un rapprochement avec les groupes du milieu politique prolétarien. Cette activité s'est étendue aux contacts et sympathisants aux préoccupations desquels il faut répondre avec sérieux et profondeur et à qui il faut permettre de dépasser les incompréhensions et la méfiance envers l'organisation. Cette orientation du CCI ne résulte pas d'une vision mégalomane mais des exigences de la situation historique qui requiert que le prolétariat, et les minorités révolutionnaires à ses côtés, assume ses responsabilités.
La défense du milieu prolétarien a conduit le CCI à combattre la contre-offensive des éléments parasitaires, notamment en publiant deux brochures intitulées La prétendue paranoïa du CCI et en tenant à Paris une réunion publique "internationale" en défense de l'organisation, activité à laquelle se sont intégrés plusieurs de nos contacts. Ainsi, l'organisation a approfondi sur la question du parasitisme politique, en adoptant et en publiant les "Thèses sur le parasitisme", lesquelles constituent une arme de compréhension historique et théorique sur cette question pour l'ensemble des groupes du milieu. La défense du milieu prolétarien a consisté aussi pour le CCI à développer une politique de discussions et de rapprochement, mettant en place avec d'autres groupes de ce milieu des interventions communes face aux campagnes anticommunistes qu'a déchaînées la bourgeoisie lors de l'anniversaire de la Révolution d'Octobre. De même, cette démarche a connu un prolongement dans le travail d'intervention en direction du milieu politique qui surgit en Russie.
Le 13e congrès a établi que l'intervention en direction du "marais politique" doit être assumée de façon plus décidée par l'organisation. Ce "no man's land" indéterminé entre la bourgeoisie et le prolétariat est le lieu de passage obligé de tous les éléments de la classe qui s'acheminent vers une prise de conscience. Il constitue aussi un terrain privilégié de l'action du parasitisme avec lequel se joue une course de vitesse. Aussi l'organisation ne doit pas attendre que les éléments en recherche la "découvrent" pour s'intéresser à eux. Bien au contraire, elle doit s'adresser à ces éléments et mener le combat contre la bourgeoisie dans le marais lui-même.
Ce renforcement de notre vision du milieu politique prolétarien est un résultat du renforcement politique et théorique. Le congrès a souligné que ce dernier ne doit pas être considéré comme une "activité à part", "à côté" ou "en plus" des autres tâches. Dans la situation historique actuelle et dans la perspective à long terme où s'inscrit la vie des organisations révolutionnaires, le renforcement politique et théorique doit inspirer et constituer le socle de nos activités, de nos réflexions et de nos décisions.
Ainsi, le bilan positif de nos activités se base sur une vision plus claire du fait que les questions d'organisation sont déterminantes face aux autres aspects des activités. En ce sens, le (CCI est conscient qu'il doit poursuivre ses efforts et son combat pour acquérir "l’esprit de parti", notamment en luttant contre les effets de l'idéologie, dominante sur l'engagement militant. Au cours de ses 25 années d'existence, le CCI a payé les conséquences de la rupture de la continuité organique avec les organisations révolutionnaires du passé. Bien que nous tirions un bilan positif de cette expérience, nous savons que les acquis dans ce domaine ne sont pas définitifs ; surtout dans la période actuelle de décomposition, quand les efforts de l'organisation pour assurer un fonctionnement animé par "l'esprit de parti" sont sapés en permanence par les tendances de la société au "chacun pour soi", au nihilisme, à l'irrationalité, qui se manifestent dans la vie organisationnelle par l'individualisme, la méfiance, la démoralisation, l'immédiatisme, la superficialité.
Le 13e congrès a inscrit l'orientation des activités du CCI (presse, diffusion, réunions publiques et permanences) dans la perspective, pour une part, d'une accentuation des effets de la décomposition mais aussi d'une accélération de l'histoire, exprimée par une aggravation de la crise du capitalisme et une tendance au resurgissement de la combativité du prolétariat. Le CCI, et avec lui l'ensemble du milieu prolétarien, sort de ce congrès mieux armé pour affronter cet enjeu historique.
Courant Communiste International
[1] Revue de la Gauche communiste d'Italie dans les années 1930. Cf. notre brochure La Gauche communiste d'Italie.
[2] Voir notre tract international publié en première page du numéro précédent de Révolution Internationale et diffusé dans tous les pays où existent des sections du CCI, ainsi qu'au Canada, en Australie et en Russie. Voir également dans ce numéro l'article sur l'intervention des autres groupes du milieu |politique prolétarien.
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Après la fin des bombardements de l'OTAN dans l'ex-Yougoslavie et après l'installation des forces de la KFOR au Kosovo, les tensions impérialistes, loin de s'atténuer, n'ont cessé de se multiplier et de s'intensifier aux quatre coins de la planète.
Cette recrudescence des conflits dans le monde est la répercussion directe de l'onde de choc, provoquée par l'intervention des grandes puissances dans l'ex-Yougoslavie. Elle s'est d'abord traduite par une formidable accélération de la course aux armements, notamment en Asie. Les affrontements entre l'Inde et le Pakistan ont spectaculairement repris, avec des avions abattus de part et d'autre, alors que depuis 1998, ces deux pays se livraient déjà à une course effrénée aux armements nucléaires. Leurs relations avaient déjà pris une tournure alarmante en juin dernier avec l'invasion de troupes pakistanaises en territoire indien pour "aider" les séparatistes du Cachemire. Celle-ci n'avait cessé qu'avec l'injonction des Etats-Unis au Pakistan pour qu'il retire ses troupes. Plus que jamais, aujourd'hui, dans ce conflit, l'une et l'autre de ces puissances continuent à faire planer la menace de l'usage de leurs armes nucléaires mutuelles.
Simultanément, les rivalités à coups de missiles entre les deux Corées, l'une soutenue par la Chine, l'autre par le Japon, sont tout aussi inquiétantes. Cela illustre pleinement les déclarations d'un spécialiste américain de la politique asiatique au Los Angeles Times : "La victoire des forces de la coalition derrière les Etats-Unis au Kosovo renforcera la diffusion des missiles et des armes de destruction massive en Asie. Pour la simple raison que les pays de la région ne veulent pas devenir un Kosovo, c’est-à-dire la cible d'une éventuelle attaque de l'Occident, sans avoir les moyens de riposter. Il est impératif maintenant que les nations aient la meilleure technologie militaire (pour se défendre/' (cité aussi par Le Monde du 28 juillet). C'est d'ailleurs cet argument développé jusque dans la presse occidentale : "nous ne voulons pas que notre pays devienne une autre Yougoslavie" (Ibid.) qui sert à la Corée du Nord et surtout à son alliée, la Chine, pour justifier la fabrication de nouveaux missiles terrestres à longue portée et de la bombe à neutrons mise au point par Pékin. C'est aussi ce surarmement nucléaire qui pousse la Corée du Sud et surtout le Japon à s'associer aux Etats-Unis, pour renforcer leur programme commun antimissiles tandis que le gouvernement de Taïwan qui craint de se faire "avaler" par la Chine est incité à adopter une attitude de plus en plus belliqueuse envers cette dernière. Le continent asiatique qui abrite désormais plus de la moitié de l'humanité est ainsi devenu une gigantesque poudrière. Tous les ingrédients sont réunis pour une explosion difficilement contrôlable de cette partie du monde dans les mois à venir.
En même temps, dans les Balkans, la situation n'est nullement réglée. Au contraire. La présence des grandes puissances sur le terrain ne fait qu'attiser le déchaînement des haines entre communautés ethniques, chacune soutenue plus ou moins ouvertement par l'un ou l'autre de ces vautours impérialistes (voir article de première page). Et surtout, la situation menace de dégénérer au coeur même de ce qui reste de la fédération yougoslave. Deux enjeux de taille émergent aujourd'hui. Comment va s'orienter le Monténégro qui manifeste de plus en plus de velléités d'autonomie par rapport au pouvoir de Belgrade ? S'il se séparait de la Serbie, celle-ci perdrait tout accès à la mer et une course de vitesse est déjà engagée avec pour enjeu : vers quelle grande puissance le Monténégro se tournerait pour "assurer sa protection" ? Si ce contrôle était assuré par l'Allemagne, celle-ci s'ouvrirait une voie royale pour réaliser son rêve d'accès aux mers chaudes, via la Slovénie, la Croatie et le Monténégro. Quant à l'avenir de la Serbie elle-même, noyau de la RFY, il est tout aussi incertain. Si celui de Milosevic, discrédité et contesté de toutes parts est des plus précaire, qui peut lui succéder ? Les manifestations récentes ont mis en lumière l'ampleur des divisions entre les opposants. Derrière la vieille rivalité entre les prétendants les plus ambitieux, Vuk Draskovic (soutenu par la France) et Zoran Djadjik, se pose la question : sous quelle influence impérialiste va tomber la Serbie ? A ces deux niveaux, se joue une partie d'une importance cruciale qui va déterminer une évolution profonde du rapport de forces entre les grandes puissances dans les Balkans tout en risquant d'impliquer et d'entraîner dans une spirale meurtrière un plus grand nombre de puissances régionales, des Etats riverains du Danube comme la Hongrie et la Bulgarie jusqu'à la Turquie ou la Grèce. C'est un nouveau risque majeur de dégénérer vers davantage de chaos et de tensions guerrières qui est contenu dans une telle situation.
De plus, l'enfoncement toujours plus vertigineux de la Russie dans les miasmes de la décomposition et les "scandales" quasi-quotidiens au sein d'un pouvoir mafieux discrédité provoquent une fuite en avant de l'État russe dans de nouvelles aventures guerrières au Daghestan, qui s'annoncent, quatre ans après, pires que le bourbier précédent en Tchétchénie. Ce qui constitue plus que jamais une menace d'extension du chaos comme une traînée de poudre à travers tout le Caucase et même au- delà, avec les rébellions de fractions islamistes qui viennent ébranler les fragiles républiques d'Asie centrale, risquant de remettre à feu et à sang l'ex-URSS, y compris avec les dangers liés à l'arsenal nucléaire disséminé dans tous ces territoires.
Non seulement les grandes puissances entretiennent les foyers d'incendie qu'elles ont elles-mêmes allumés au gré de leurs propres intérêts, comme l'atteste le pilonnage méthodique, intensif et sans relâche depuis des mois par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sur l'Irak, mais elles n'hésitent pas à ranimer d'autres brasiers qui semblaient en voie d'extinction. C'est le cas en Afghanistan, où se développe une nouvelle offensive menée par les rebelles pachtouns du commandant Massoud, appuyée par la France contre le gouvernement des talibans, toujours soutenu par les Etats-Unis.
Même quand une grande puissance parvient à imposer une stabilisation relative de la situation dans une région du monde pour préserver son pré carré, ces tentatives se heurtent à un écheveau d'intérêts particuliers contradictoires, en général utilisées par leurs principaux concurrents impérialistes. Ainsi, alors qu'au Moyen-Orient, les États-Unis ont réussi à remplacer à la tête de l'État d'Israël Netanyahou par le plus docile Barak dans la perspective de faire enfin appliquer les accords de Wye Plantation et le retrait israélien du Sud-Liban, ce dernier, tout autant que son prédécesseur, se voit contraint de composer, au sein de la coalition qu'il a formée, avec des fractions violemment hostiles à cet accord. Et, pendant ce temps, les affrontements meurtriers continuent dans les territoires occupés. De même, alors que la France a signifié sa volonté de resserrer son contrôle sur le nouveau régime du président algérien Bouteflika qui a multiplié les déclarations "d'ouverture" à la "réconciliation nationale", les attentats sanglants s'intensifient de plus belle à travers tout le pays. Malgré le dernier sommet africain de l'OUA à Lomé et la tournée africaine de Chirac en juillet dans quatre pays pour soutenir des pouvoirs vacillants, ce continent s'enfonce d'un bout à l'autre dans un état de barbarie et de chaos endémiques. Il en va ainsi de l'Afrique occidentale (rébellion au Sierra Leone entretenue par le Sénégal) à la région des Grands Lacs avec la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) qui est à nouveau le théâtre de tueries entre fractions directement manipulées par les puissances rivales voisines (Ouganda et Rwanda), contaminant au passage d'autres États comme le Centrafrique. Ce sont aussi les massacres de l'interminable guerre entre Éthiopie et Érythrée, la guérilla permanente entretenue au Soudan ou l'enlisement dans la guerre civile en Angola.
Toute stabilisation, y compris sur le sol européen, comme en témoigne le fait qu'un an après, le mythe de la paix en Irlande du Nord vole en éclats dans des affrontements meurtriers, ne peut être que très précaire, tandis qu'en contrepartie, les affrontements impérialistes repartent de plus belle, dans un autre coin. Cela ne signifie pas que les grandes puissances impérialistes aient perdu tous leurs moyens de contrôle sur les autres mais qu'elles sont devenues incapables de faire face aux dérapages sur tous les fronts, de parer à tous les dangers et qu'elles sont contraintes de choisir leurs objectifs principaux. Par contre, le fait que des parties de plus en plus larges du globe sont en proie à la folie et à la barbarie guerrières est de plus en plus révélateur de l'impasse historique du capitalisme.
CB (24 août)
Depuis l'automne dernier, un énorme battage, organisé conjointement par le gouvernement et les syndicats, relayé par tous les médias, vante "la nécessité d’une deuxième loi sur les 35 heures venant affiner le cadre d'orientation trop général de la première" et promet même de corriger ses "insuffisances" ou ses "imperfections" dont "certains patrons ont pu profiter pour détourner la loi et pour faire signer de mauvais accords".
Et en juillet dernier, le gouvernement "dévoilait" les grandes lignes de son fameux projet pour la deuxième loi.
Aujourd'hui, cette seconde loi se retrouve à son tour sous le feu nourri de critiques "de gauche". C'est tout d'abord la "gauche de la gauche"- et en particulier la LCR- qui, dans son rôle de contestataire de service, ne trouve rien de mieux, pour protester contre cette deuxième loi gouvernementale, prétendant que reculer la mise en place des 35 heures, c'est "faire de nouvelles concessions au patronat". Elle s'empresse de mettre en avant comme revendication "ouvrière" : "Imposons les 35 heures tout de suite" (titre à la "une" de Rouge du 1er juillet). Les Verts, le PC et les syndicats lui ont emboîté le pas pour faire gober l'idée que le recul de la date "butoir"- fixée initialement au 1er janvier 2000- d'un an pour les entreprises de plus de 20 salariés, de deux ans pour les autres, traduit "un recul du gouvernement face au patronat".
Tout cela n'est que de la poudre aux yeux et une vaste entreprise de mystification. Cette seconde loi permet avant tout de relancer le très gros mensonge servi depuis près de deux ans visant à présenter la loi sur les 35 heures comme une grande mesure sociale au service de la classe ouvrière. Car, en fait, lorsque les trotskistes, les Verts, le PC comme les organisations syndicales poussent encore les ouvriers à "se mobiliser pour les 35 heures", en critiquant le gouvernement pour sa lenteur à les mettre en place, cela vient cautionner la fable et permet de renforcer l'illusion que le gouvernement lui-même essaie d'entretenir au maximum chez les ouvriers : les persuader que la loi Aubry serait une mesure "sociale" et qu'elle va contre les intérêts des patrons. Bref, il s'agit de continuer à faire croire, tout comme lors de la première loi, que notre bon et brave gouvernement de gauche si totalement dévoué à ses "préoccupations sociales" se serait laissé abuser en vrai Guignol "à l'insu de son plein gré" par de "méchants patrons". Dans ses tentatives pour continuer à mystifier les prolétaires avec cette deuxième loi, le gouvernement ne saurait trouver meilleurs alliés.
La réalité est toute autre. Pour la plupart des accords passés et qui ont déjà directement concerné plus d'un million et demi de salariés, la mise en place des 35 heures s'est en fait traduite par de violentes attaques portées à la classe ouvrière dans tous les domaines.
La prétendue "réduction du temps de travail" a partout permis l'introduction de la flexibilité, assortie d'une annualisation du temps de travail. Les implications directes ont été une dégradation générale des conditions de travail et une intensification de l'exploitation. Cela s'est concrétisé par une généralisation du travail 6 jours sur 7, c'est-à-dire contraindre à travailler le samedi ou le dimanche, en particulier dans la métallurgie, le secteur agro-alimentaire, les grands magasins, dans les banques ou les assurances. Cela a signifié également la suppression des pauses traditionnelles, le raccourcissement des temps de repas et l'augmentation de la productivité dans les usines, les horaires d'embauche uniquement fixés au gré des "besoins de l'entreprise", etc.
Quant au principal "argument social" des 35 heures : la lutte contre le chômage et la création d'emplois dans les entreprises, il est parfaitement "bidon". Largement développé par voie d'affiches publicitaires : "grâce aux 35 heures, on a des emplois et du temps libre, et chez vous ?", il se réduit à une vulgaire escroquerie. Si, aujourd'hui, le gouvernement se targue d'avoir "créé ou préservé plus de 100 000 emplois en un an" dans le cadre de la nouvelle loi, il suffit pour alimenter le chiffre de cet amalgame indistinct entre emplois "créés" ou "préservés" d'exercer un chantage aux licenciements contre les ouvriers pour leur faire accepter tel ou tel accord de flexibilité, en rajoutant ça et là quelques CDD, postes d'intérimaire ou autres emplois précaires. Quant à la pseudo-disposition de davantage de "temps libre" pour la "vie familiale" ou les "loisirs”, au vu de l’aggravation terrible des conditions d'exploitation déjà évoquées, c'est vraiment prendre les ouvriers pour des imbéciles.
Cependant, la principale attaque contenue dans la deuxième loi sur les 35 heures, c'est qu'elle permet d'étendre le blocage des salaires à toute la classe ouvrière. En effet, pour les uns, les accords déjà signés servent directement de justification à un blocage, quand ce n'est pas, dans plusieurs cas (comme dans certaines unités d'EDF-GDF ou encore dans nombre de PME), à une baisse- des salaires. Pour les autres, c'est la perspective du "passage aux 35 heures" qui sert à justifier la décision immédiatement applicable du gel des salaires. Au bout du compte, accord ou pas, ce sont bien tous les prolétaires qui voient leurs salaires bloqués au nom des 35 heures.
Mais le gouvernement parvient ici à masquer cette attaque avec un raffinement maximum : la majoration des heures supplémentaires comprises entre 35 et 39 heures, prévue dans le cadre de la deuxième loi, au lieu de revenir au salarié qui les effectue serait taxée par l'État et reversée à un "fonds de pension", conformément aux déclarations de Martine Aubry : "Pour l'an 2000, la majoration de 10% pourrait être versée à un fonds, dont nous débattrons la destination avec les partenaires sociaux". C'est-à-dire que le salarié en fera les frais : les heures supplémentaires ne lui seront payées que comme des heures "normales", la "majoration" au lieu de lui revenir de droit comme dans le passé, ira dans la poche de l'État. Et finalement, ce qui paraît se solder, de prime abord, comme une sorte "d'opération blanche" est bel et bien payé par les prolétaires dans le cadre d'un blocage généralisé de leurs salaires.
Même si la deuxième loi prend l'apparence de "retarder" la mise en place des 35 heures, il n’en est rien.
La meilleure preuve, c'est que, contrairement à ce que racontent les tenants de la "gauche de la gauche", le gouvernement ne lève nullement le pied de l'accélérateur. Tout au contraire. 11 fait tout pour que se multiplient des signatures d'accords aussi pourris que les précédents et pousse surtout à ce que de tels accords pourris se développent dans les principaux services publics (Air France, EGF-GDF, SNCF, RATP, La Poste, France Télécom, etc.). Malgré ses dénégations, le gouvernement est le principal instigateur de cette attaque.
Pourquoi la bourgeoisie déploie-t-elle tous ces efforts pour déguiser ainsi la réalité ? Parce que les 35 heures sont une attaque qui touche massivement et frontalement toute la classe ouvrière, dans tous les secteurs et de la même façon. Cependant, l'ensemble de la bourgeoisie fait en sorte qu'elle n'apparaisse pas ainsi, mais comme autant d'attaques particulières touchant les salariés paquet par paquet, liées à tel ou tel site, telle ou telle entreprise, tel ou tel secteur ou tel ou tel patron. Cela correspond à une gigantesque manœuvre politique pleinement voulue, calculée, programmée par le gouvernement de gauche et appliquée avec la complicité générale du patronat et des syndicats. Le but recherché par cette vaste mise en scène est précisément d'empêcher la classe ouvrière de prendre conscience qu'il s'agit partout de la même attaque afin de diviser, de saucissonner la riposte des prolétaires et de les isoler chacun dans leur coin et dans le cadre de leur entreprise le plus longtemps possible.
CB (6 août)
Sur les quinze pays de l’union Européenne, il n’y en a que deux qui ne sont pas gouvernés par la gauche ou dans lesquels la gauche n'est pas représentée au gouvernement : l'Irlande et l'Espagne. Ceux-ci ne sont pas à proprement parler des pays de premier plan parmi les pays industrialisés significatifs des choix politiques de la bourgeoisie. Par ailleurs, la première puissance mondiale, les États-Unis, est elle aussi gouvernée par la gauche. On peut donc parler d’une réelle tendance actuelle d’accession de la social-démocratie au gouvernement. Celle-ci est le résultat d'une stratégie délibérée à l'échelle internationale car, comme nous allons le voir[1], il existe un faisceau de facteurs conduisant à la nécessité pour la bourgeoisie de jouer cette carte, tous ces facteurs ayant un lien direct ou indirect avec la question de la lutte de classe.
La bourgeoisie ne réagit pas au coup par coup aux contradictions qui assaillent son système, au premier plan desquelles se trouve la lutte de classe, mais au contraire anticipe leur surgissement en déployant les stratégies les plus à même d’y faire face. Au sein de celles-ci, les partis de gauche ont souvent une importance de premier ordre du fait que, depuis qu'ils ont trahi le camp du prolétariat pour celui de la bourgeoisie, ils ont une fonction fondamentale au sein de l'appareil politique bourgeois, celui de l'encadrement de la classe ouvrière.
Mais le rôle attribué à ces partis traîtres au prolétariat par les plans de la bourgeoisie dépend des circonstances. "Sa fonction anti-ouvrière, la gauche ne l'accomplit pas uniquement et même pas généralement au pouvoir. La plupart du temps, elle l'accomplit plutôt dans l'opposition parce qu'il est généralement plus facile de l'accomplir en étant dans l'opposition qu’au pouvoir. En règle générale, la participation de la gauche au pouvoir n 'est absolument nécessaire que dans deux situations précises : 1) dans l'union sacrée en vue de la guerre pour entraîner les ouvriers à la défense nationale ; 2) dans une situation révolutionnaire pour contrecarrer la marche de la révolution.
En dehors de ces deux situations extrêmes, dans lesquelles la gauche ne peut pas ne pas s'exposer ouvertement comme défenseur inconditionnel du régime bourgeois en affrontant ouvertement et violemment la classe ouvrière, la gauche doit toujours veiller à ne pas trop dévoiler sa véritable identité et sa fonction capitaliste et à maintenir la mystification que sa politique vise la défense des intérêts delà classe ouvrière (...) Ainsi, même si la gauche comme tout autre parti bourgeois aspire "légitimement" à accéder au pouvoir étatique, on doit cependant noter une différence qui distingue ces partis des autres partis de la bourgeoisie pour ce qui concerne leur présence au pouvoir. C 'est que ces partis de la gauche prétendent être des partis "ouvriers" et comme tels ils sont obligés de se présenter devant les ouvriers avec un masque, une phraséologie "anticapitaliste" de loups vêtus de peau de mouton. Leur séjour au pouvoir les met dans une situation ambivalente plus difficile que pour tout autre parti franchement bourgeois. Un parti ouvertement bourgeois exécute au pouvoir ce qu'il disait être, la défense du capital, et ne se trouve nullement discrédité en faisant une politique anti-ouvrière. Il est exactement le même dans l’opposition que dans le gouvernement. C'est tout le contraire en ce qui concerne les partis dits "ouvriers". Ils doivent avoir une phraséologie ouvrière et une pratique capitaliste, un langage dans l’opposition et une pratique absolument opposée dans le gouvernement.[2]"
La stratégie actuelle de la bourgeoisie fait suite à celles de la gauche au pouvoir dans les années 70 et de la gauche dans l'opposition dans les années 80.
Dans les années 70, l'arrivée de la gauche au pouvoir, dont la manifestation la plus typique est celle du gouvernement travailliste en Grande-Bretagne en 1974, se fait à chaud face à des mouvements de lutte sociale très importants exprimant une combativité massive. Le programme de la gauche se présentait comme une véritable "alternative au capitalisme" (Mitterrand à l'époque parlait de "rupture avec le capitalisme"). Le langage politique électoral de la gauche était destiné à canaliser, focaliser, la colère et la combativité ouvrières autour de la perspective de la gauche au gouvernement. Soit la perspective ne se réalisait pas et on disait à chaque élection aux ouvriers "votez pour la gauche, cela va changer". Soit elle se réalisait et on disait "on ne peut pas tout faire tout de suite, il faut attendre, etc. parce que de toutes façons, il faut réparer les dégâts faits par la droite, mais faites-nous confiance ... et pour le moment, évidemment, ne faites pas grève, sinon vous saboteriez l'alternative de gauche".
Cependant, face à des surgissements massifs de la lutte de classe, un changement de stratégie consistant à placer la gauche dans l’opposition s’était imposée à la bourgeoisie, à la fin des années 70. La gauche au gouvernement ou sa perspective n’étant plus alors en mesure de les empêcher, il fallait les affaiblir au moyen d’un partage du travail entre la droite au gouvernement, assumant les attaques contre la classe ouvrière et la gauche dans l'opposition, avec un langage radical de dénonciation du gouvernement pour être à même de saboter de l'intérieur la réponse ouvrière.
L’effondrement du bloc de l’Est et le recul profond que son utilisation idéologique par la bourgeoisie entraînèrent dans le prolétariat vinrent radicalement modifier les données du rapport de force entre les classes. La faiblesse de la lutte de classe est alors telle qu'elle "n 'impose plus à la bourgeoisie, pour un certain temps, l’utilisation prioritaire de la stratégie de gauche dans l'opposition[3]". Cependant, pour aussi profond qu'ai été ce recul de la lutte de classe, le cours historique vers des affrontements de classe décisifs n'a pas été inversé en faveur d'une perspective de marche à la guerre.
L’arrivée des partis de gauche au gouvernement, dans les années 90, est donc permise par la nouvelle donne du rapport de force entre les classes. Mais la stratégie actuelle de gauche au gouvernement n'est pas la répétition de celle des années 70. Lorsqu'aujourd'hui les partis de gauche se présentent aux élections ou bien arrivent au gouvernement, ils ont un langage extrêmement modéré. Aujourd'hui il n'y a pas une situation d'urgence, il n'y a pas de luttes massives comme il y a 25 ans. En ce sens, la venue des partis de gauche au gouvernement n'apparaît pas comme un moyen de défouler la combativité ouvrière, de la canaliser.
Néanmoins elle s'adresse encore essentiellement à la classe ouvrière. En effet, elle correspond à une stratégie, valant à l’échelle internationale dans les pays les plus industrialisés[4], qui vise à retarder les surgissements des luttes massives de la classe ouvrière.
De plus en plus et en particulier face à l'intensification des attaques capitalistes, la classe ouvrière est de nouveau en train de lutter, même si c'est encore de façon très dispersée. La bourgeoisie est parfaitement consciente que des luttes massives permettront à la classe ouvrière, en reprenant confiance en elle, de surmonter le poids du recul de sa conscience consécutif à l'effondrement du bloc de l'Est et de retrouver le chemin vers une perspective révolutionnaire. Même si elle ne peut se dispenser de porter des attaques de plus en plus violentes contre la classe ouvrière à cause de l'aggravation de la crise économique (et de la guerre à faire payer), la façon dont ces attaques sont portées, l’enrobage idéologique qui les accompagne, influent sur la manière dont la classe ouvrière y réagit. Et justement, la gauche a cette capacité de les faire passer "en douceur", en les présentant de surcroît comme des avantages pour les ouvriers, comme c'est le cas en particulier avec les trente-cinq heures en France. La manière dont l’attaque a été amenée dans un contexte de combativité réelle (comme en témoignent un ensemble de luttes et mouvements de ras-le-bol dispersés) mais relativement faible par rapport à la situation des années 70, a permis d'éviter un embrasement des luttes. Cela ne résout pas dans le fond le problème de la lutte de classe, mais permet à la bourgeoisie de gagner du temps.
Sur le plan de la gestion de la crise économique il existe également des éléments qui vont en faveur d’une venue de la gauche au gouvernement dans la plupart des pays. C’est notamment l’échec aujourd’hui patent des politiques ultra-libérales dont Reagan et Thatcher étaient les représentants les plus notables. Évidemment, la bourgeoisie ne peut faire autre chose que de poursuivre les attaques économiques contre la classe ouvrière. De même elle ne reviendra pas sur les privatisations qui lui ont permis à la fois de soulager les déficits du budget de l’État, de mieux rentabiliser un certain nombre d’activités économiques et d’éviter la polarisation immédiate des conflits sociaux, dès lors que le patron est l’État lui-même.
Cela dit, la faillite des politiques ultra-libérales (qui s’est exprimée notamment avec la crise asiatique) apporte de l’eau aux tenants d’une politique de plus grande intervention de l’État. Cela est valable au niveau des discours idéologiques : il faut que la bourgeoisie fasse semblant de présenter l’aggravation de la crise comme le résultat de ses erreurs, afin que celle-ci ne favorise la prise de conscience du prolétariat. Mais c’est également valable au niveau des politiques réelles : la bourgeoisie prend conscience des "excès" de la politique "ultra-libérale". Dans la mesure où la droite était fortement marquée par cette politique de "moins d’État", la gauche est, pour le moment, la plus indiquée pour mettre en œuvre un tel changement. La gauche ne peut pas rétablir "l’État providence" mais elle fait semblant de ne pas trahir complètement son programme en rétablissant une plus grande intervention de l’État dans l’économie.
Dans certains pays, en Grande-Bretagne par exemple où les conservateurs sont divisés (entre les pro-américains et les partisans de la rupture de l’alliance historique avec Washington), la gauche est plus homogène pour assurer la défense des intérêts impérialistes nationaux. Mais, dans tous les pays, il se trouve que la gauche est mieux à même que la droite d'assumer les politiques impérialistes dans les conditions actuelles. Une telle supériorité de la gauche résulte à la fois de la nécessité pour chaque bourgeoisie des pays centraux d’une participation croissante aux conflits militaires qui ravagent le monde et de la nature même de ces conflits. En effet, ces derniers se présentent souvent comme d’horribles massacres de populations civiles face auxquels la "communauté internationale" se doit de faire valoir "le droit" et de mettre en place des missions "humanitaires". Depuis 1990, la presque totalité des interventions militaires des grandes puissances s’est habillée de ce costume et non de celui de la défense des "intérêts nationaux". La guerre dans les Balkans vient de donner lieu à un battage inégalé sur cette question des droits de l'homme, des réfugiés, de la barbarie, de la purification ethnique, etc. Et pour conduire les guerres "humanitaires", il est clair que la gauche est mieux placée que la droite (même si cette dernière peut aussi faire l’affaire), un de ses fonds de commerce étant justement la "défense des droits de l’homme" comme thème de mystification idéologique du prolétariat. La guerre en Serbie vient de nouveau d'en constituer l'illustration. C'est par les gouvernements de gauche que la campagne belliciste a été prise en charge. Et au sein de celle-ci, les "verts" se sont particulièrement illustrés soit à la tête de la diplomatie de guerre allemande soit en étant, en France, les partisans les plus irréductibles d’une intervention terrestre au nom de "l’urgence humanitaire", bien sûr !
Ici aussi apparaît le lien avec la lutte de classe. Si le thème des droits de l'homme est destiné à faire accepter la guerre à l'ensemble de la population, il vise plus particulièrement à entraver la prise de conscience du prolétariat de la nature réelle des conflits impérialistes.
Néanmoins, cela ne peut aller au-delà et son objectif n'est pas, contrairement à la période noire des années trente, d'embrigader un prolétariat vaincu et résigné à l'échelle internationale dans la guerre impérialiste. Comme l'ont démontré diverses manifestations de la lutte de classe dans les grands pays industrialisés pendant le conflit dans les Balkans, le prolétariat du cœur du capitalisme n'est pas disposé à se sacrifier pour l'effort de guerre et encore moins pour la guerre elle-même.
Au cours des années 90, on a donc vu dans beaucoup de pays les gouvernements de droite laisser la place à des gouvernements de gauche. Une telle alternance est elle-même un moyen de mystification de la classe ouvrière. En effet, elle permet la crédibilisation du mythe de l'État démocratique et du jeu démocratique alors que depuis des années, la droite était au gouvernement dans des pays centraux comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et même les Etats-Unis. Il faut que, de temps en temps, les élections conduisent à un changement de majorité et de gouvernement pour que la mascarade reste crédible.
Le fait que la stratégie de gauche au gouvernement sur les trois plans (crise, guerre, lutte de classe) ait pour motivation fondamentale la question de la classe ouvrière est l’expression que le problème de son contrôle constitue une préoccupation centrale de la bourgeoisie dans la période actuelle[5]. C’est la claire illustration que le cours historique vers des affrontements de classe ouvert en 68 n'a pas été inversé et cela malgré le profond recul de la lutte de classe imprimé par l’effondrement du bloc de l’Est. En ce sens, si aujourd'hui la bourgeoisie a tout avantage à placer la gauche au gouvernement, il se produira de nouveau une situation où le niveau de la lutte de classe, et notamment le resurgissement de luttes massives, lui imposera de recourir de nouveau à une politique de gauche dans l’opposition.
Ainsi, contrairement au discours de la gauche de la gauche (LO, LCR, etc.) qui présente la social-démocratie et les PC comme se situant à mi-chemin entre la défense des intérêts de la classe ouvrière et ceux du capital, toute l'expérience historique montre que ces deux partis, depuis qu'ils ont trahi le camp du prolétariat, constituent au contraire l'avant-garde de la bourgeoisie contre la lutte des classes. L'utilisation que la classe dominante fait de ces partis, au sein de son dispositif politique, ne correspond pas au hasard des situations mais bien à des stratégies parfaitement élaborées en fonction de situations déterminées en premier lieu par le niveau de la lutte de classe.
[1] L'article que nous publions ci-dessous est une adaptation d'un texte d'orientation de notre organisation publié dans la Revue Internationale n° 98 sous le titre Pourquoi la présence des partis de gauche dans la majorité des gouvernement européens actuels. Nous conseillons à nos lecteurs de s'y reporter pour bénéficier d'une analyse plus détaillée.
[2] Extrait de l’article Dans l’opposition comme au gouvernement, la "gauche” contre la classe ouvrière de la Revue Internationale n“ 18.
[3] Revue Internationale n° 61
[4] A ces tendances générales, il y eut bien sur des exceptions résultant de conditions particulières. Parmi celles-ci nous avons déjà largement analysé dans nos colonnes le cas de la France où, à cause des querelles de la droite - significatives de ses profondes faiblesses politiques- la gauche est arrivée au pouvoir suite à "l'accident" de 1981, complètement à contre-courant des besoins de la bourgeoisie face à la lutte de classe. De même, aujourd'hui, si la présence de la gauche au pouvoir en France est mise à profit par la bourgeoisie dans le même sens que dans les autres pays, la manière dont s'est passée la "sortie" de la droite, suite aux élections anticipées de 1997, n'est pas l'expression d'une volonté délibérée de la bourgeoisie mais d'une ratée de la droite française, laquelle a encore aggravé ses divisions et son désarroi.
[5] Il existe aussi d'autres facteurs ne relevant pas de la lutte de classe dont la bourgeoisie tire profit en plaçant la gauche au gouvernement. Moins liés que la droite aux intérêts à court terme de tel ou tel secteur capitaliste, les partis de gauche ont en général une plus claire conscience de leurs responsabilités dans la défense des intérêts généraux du capital et, de ce fait, sont moins affectés que les partis de droite par le phénomène de la décomposition caractérisant la période actuelle et s'exprimant notamment, à des niveaux inégalés,-par la corruption, les scandales, la tendance à l’éclatement, etc.
En novembre 1998, Cajo Brendel, le dernier représentant encore vivant de la Gauche germano-hollandaise, a tenu une série de réunions de discussions publiques en Allemagne. A Berlin, il a organisé trois soirées de discussions : sur la position des communistes de conseils sur la révolution russe et le bolchévisme, sur les luttes en Espagne dans les années 30 ainsi que sur les perspectives du siècle prochain. Mais il est également intervenu à Dresde et à Cologne. 50 à 100 personnes ont participé à ces réunions - un nombre très important quand on pense au mal que se donne la classe dominante depuis toujours pour taire la simple existence du communisme de gauche. Le CCI a lui aussi participé aux deux premières réunions à Berlin ainsi qu'à une autre tenue à Cologne. L'intervention de Cajo Brendel a permis qu'un nombre important d'éléments politisés découvre ou connaisse mieux les positions de la Gauche communiste.
À travers ses exposés et ses contributions aux discussions, Cajo Brendel a prouvé à notre avis que les prises de position "classiques" de la Gauche germano-hollandaise n'ont pas perdu de leur actualité, même si, comme Cajo l'a affirmé après Marx, "notre théorie n 'est pas un dogme mais un fil directeur pour l'action". Tout comme l'avait fait depuis longtemps ce que l’on a appelé "l’école hollandaise du marxisme " animée entre autres par Anton Pannekoek et Hermann Gorter, le camarade Brendel a dénoncé le caractère bourgeois du parlementarisme, des syndicats, de la social-démocratie mais aussi le caractère capitaliste d'État de l'ex- bloc de l'Est. Et, tandis que les courants capitalistes d'État comme le stalinisme ou le trotskisme saluent le nouveau gouvernement allemand "Rouge-Vert" comme un progrès pour la classe ouvrière, Brendel a démontré la nature profondément anti-ouvrière de ce gouvernement.
À l'égard du "volontarisme" redevenu à la mode aujourd'hui, Brendel a expliqué que vouloir la révolution ne suffit pas pour pouvoir faire effectivement la révolution. La révolution présuppose la crise économique et sociale objective du système (...)
Les positions de Cajo Brendel ont entraîné des discussions controversées. Cela est d'ailleurs dans son esprit. La question de l'intégration des grands événements du 20e siècle dans une compréhension globale de la période historique, du rapport de forces entre les classes a été soulevée. Pour Brendel, une révolution prolétarienne victorieuse en Espagne à l'époque n'était pas possible avant tout du fait qu'il n'y avait pas encore de capitalisme moderne en Espagne. Pour une présentation détaillée de la position de Brendel sur l'Espagne, se reporter à sa brochure (écrite en commun avec Henri Simon) De l'anti-franquisme à l'après franquisme : illusions politiques et lutte de classes (Éditions Spartacus).
Pour Cajo Brendel, il existe certains parallèles entre l'Espagne des années 30 et la Russie de 1917 : il s'agit dans les deux cas de révolutions bourgeoises.
Un participant fit remarquer que l'Espagne des années 30 était encore un pays essentiellement agraire mais que l'agriculture tout comme l'industrie fonctionnaient sur des bases capitalistes. La principale critique à la conception de Brendel, pour qui c'était encore la révolution bourgeoise qui était à l'ordre du jour à l'époque en Espagne, a été adressée par les anciens camarades du groupe "La révolution sociale n'est pas une affaire de parti” (fondé en Allemagne après 1968, ce groupe fut en son temps la première organisation communiste de Gauche, même si elle eut une existence éphémère). Ces camarades déclarèrent que Cajo Brendel considérait les événements trop pris en eux-mêmes, isolément du cadre international et historique. La question de pourquoi les luttes ouvrières en Espagne n'avaient pas fait surgir de conseils ouvriers et devaient finir dans la défaite ne pouvait être expliquée que par la situation internationale. Les conseils ouvriers en Russie, en Allemagne et en Europe centrale à la fin de la Première Guerre mondiale, argumentèrent les camarades, ont prouvé que la révolution mondiale était à l'ordre du jour, non pas localement mais au niveau mondial.
Les camarades de Berlin ont soumis la position de Brendel à une seconde critique importante : le fait que les luttes révolutionnaires se soient terminées sur une défaite ne constitue pas en soi la preuve que la révolution prolétarienne n'est pas à l'ordre du jour de l'histoire. Il ne peut pas y avoir de révolution prolétarienne sans que les conditions objectives soient mûres pour qu'elle se produise. Mais les conditions objectives à elles seules ne suffisent pas pour que la révolution puisse vaincre. En sous-estimant la question du développement révolutionnaire de la conscience de classe au sein de la classe ouvrière -conscience qui en 1917-18 montre une tendance à l'ascendance pour plus tard clairement refluer (raison pour laquelle les ouvriers espagnols peuvent relativement facilement être mobilisés pour la défense de la démocratie bourgeoise)- Cajo Brendel se trouve, à notre avis, victime d'une conception déterministe.
Lors de cette réunion publique, le CCI s'est déclaré en accord avec les anciens camarades de "Révolution Sociale". En effet, la branche communiste de conseils de la Gauche communiste, telle qu'elle est défendue par Cajo Brendel, déjà sur la question de la révolution russe retombe dans la vieille conception de Kautsky et des mencheviks selon laquelle, en raison de l'état d'arriération de la Russie en 1917, c'était exclusivement la révolution bourgeoise qui se trouvait à l'ordre du jour. Mais, à cette époque, tous les révolutionnaires, aussi bien Lénine, Luxembourg, Bordiga que Pannekoek, savaient qu'une seule révolution était possible, la révolution prolétarienne mondiale.
Lors de la réunion publique "Communisme de conseils contre bolchevisme" tenue à Berlin, un participant a critiqué à juste raison la théorie de "l'effondrement du capitalisme" qui, dans les années 20, a poussé une partie de la Gauche germano-hollandaise à attendre une défaillance ou une paralysie objective et soudaine de l'activité économique capitaliste d'une telle ampleur que le prolétariat se trouverait quasi- contraint d'accomplir la révolution.
Cette conception sous-estimait également le facteur objectif de la conscience de classe.
L'intervention du CCI lors de la réunion publique dédiée à l'Espagne s'est concentrée sur la défense de l'attitude des communistes de gauche italiens et hollandais face aux événements de l'époque. Aussi bien la Fraction italienne à l'étranger avec la revue Bilan que le Gruppe Internationaler Kommunisten (GIK, Groupe des communistes internationaux) aux Pays-Bas expliquaient que les fascistes de Franco et le Front populaire de la gauche bourgeoise étaient pareillement des ennemis du prolétariat, qu'à cette occasion la contribution des staliniens et des anarchistes de la CNT à la défaite de la classe ouvrière avait été fondamentale. Bilan et le GIK s'accordaient sur le fait que ce n'était plus la révolution bourgeoise qui se trouvait à l'ordre du jour mais bien la contre-révolution bourgeoise. Mais même le groupe de l'époque de Cajo Brendel, qui publiait la revue Proletarier à La Haye, refusa strictement de soutenir le front populaire antifasciste. Ainsi étaient jetés les fondements politiques de la défense de l'internationalisme prolétarien - dans la continuité de Lénine, Liebknecht et Luxembourg - par la Gauche communiste dans la Seconde Guerre mondiale. Nous avons demandé à Cajo Brendel de prendre position sur notre présentation de l'attitude des communistes de gauche. Il répondit, sans entrer dans les détails, en affirmant que le point de départ de ces courants n'avait pas été le combat contre les deux fronts mais la question de comment pouvoir combattre le plus efficacement le fascisme. Dans une lettre où il prend position sur le premier projet de cet article relatant sa visite en Allemagne, Cajo Brendel précise son attitude concernant le rôle des anarchistes en Espagne : "Ce n'est pas la CNT qui a abandonné la classe ouvrière mais quelques ministres anarcho-syndicalistes. "
De ce fait l'attitude actuelle de Brendel représente à nos yeux un recul, non seulement par rapport au GIK mais également par rapport à sa propre position de l'époque. Pour nous, cette faiblesse politique est liée au rejet de la théorie de la décadence. Lorsqu'en 1919, l'internationale Communiste fut fondée, tous les marxistes partageaient la conception que le capitalisme était entré dans sa phase de déclin depuis 1914. Avec la victoire de la contre-révolution, et surtout après la Seconde Guerre mondiale, une partie des communistes de gauche - aussi bien les "bordiguistes” que les "communistes de conseils" - abandonnèrent la théorie de la décadence.
Lors de la réunion publique consacrée au conseillisme et au bolchevisme, Brendel fut confronté à une vive opposition avec son affirmation que plus les ouvriers deviennent conscients, plus ils s'éloignent de leurs intérêts matériels. De telles observations témoignent, de notre point de vue, de combien le communisme de conseils actuel s'est éloigné de l'attitude fondamentale de Pannekoek pour qui la conscience de classe et l'auto-organisation constituent les seules armes de la classe ouvrière.
Et, tandis que la Gauche germano-hollandaise de la première heure soutenait avec passion la nécessité de l'intervention organisée et centralisée des révolutionnaires, la conception contemporaine du communisme de conseils en revient à considérer que la conscience de classe n'apparaît et ne se développe qu'au niveau local et immédiat dans les luttes quotidiennes[1]. De ce fait, l'unification des révolutionnaires dans une organisation particulière, si elle n'est pas exclue, est cependant dédaignée.
De notre point de vue, le bilan de la tournée de réunions publiques de Brendel est positif. Elle a réussi à faire connaître l'existence et à propager les positions des Gauches communistes dans un public plus large. De plus, une image authentique de la discussion prolétarienne a été donnée dans ces réunions, aux antipodes de la politique stalinienne et trotskiste de la manœuvre et de sabotage des débats. Cajo Brendel, le CCI et d'anciens membres de "Révolution sociale", tout comme d'autres sympathisants du milieu politique prolétarien, ont été capables de défendre en commun les positions de la Gauche communiste. L'attitude de Cajo Brendel dans la discussion était ouverte, polémique, fraternelle et ainsi profitable à la clarification politique.
Les réunions publiques n'ont pas seulement été un lieu de clarification, mais également un lieu de combat politique. La classe dominante a attentivement suivi la tournée de Brendel en Allemagne et s'y était préparée. Les représentants de l'aile gauche du capital (les partis capitalistes d'Etat de gauche et les syndicats) sont apparus nombreux, mais la plupart du temps ne sont pas intervenus ouvertement sous leur drapeau bourgeois.
Au lieu de cela, ils ont tout fait pour empêcher les discussions sur la signification historique et les positions politiques de la Gauche communiste en détournant l'attention sur les erreurs du communisme de conseils d'aujourd'hui. Ce fait détermina l'ensemble de l'intervention de notre organisation. Il existe sans doute de nombreuses divergences entre le CCI et le groupe Daad en Gedachte dont nous avons publiquement débattu dans le passé et dont nous débattrons encore dans l'avenir. Cependant, il s'agit ici de tout autre chose : de la proclamation et de la défense en commun de notre héritage politique commun. Pour nous, Cajo Brendel est une partie du milieu politique prolétarien et ainsi un camarade du camp du communisme de gauche. Il s'agit de combattre en commun les tentatives d'étouffement par la bourgeoisie, ses attaques et ses calomnies. Il s'agissait aussi pour nous d'empêcher que la bourgeoisie ne s'empare de cette tradition pour la dénaturer et l'émasculer. Justement, la bourgeoisie allemande trouve intérêt à présenter la Gauche germano- hollandaise comme une curiosité radicale du passé, comme quelque chose d'académique ou à reléguer au musée, tentant de lui faire prendre place dans le cadre de la démocratie bourgeoise.
La classe dominante a dernièrement désigné la Gauche communiste comme son ennemi politique principal. Il y a seulement peu d'années de grands quotidiens européens comme Le Monde ou la Frankfurter Allgemeine Zeitung ont couvert de pleines pages de calomnies sur Amadeo Bordiga pour son attitude internationaliste dans la Seconde Guerre mondiale. En effet, maintenir bien haut l'internationalisme lors de la guerre civile espagnole et dans la Seconde Guerre mondiale, tandis que l'anarchisme et le trotskisme trahissaient la cause du prolétariat, forme la caractéristique primordiale et commune de notre tradition -qu'il s'agisse de la Gauche communiste "hollandaise", "italienne" ou encore "française".
Et effectivement, comme les événements en Irak et dans les Balkans le confirment, nous traversons la période de l'enfoncement accéléré du capitalisme dans le militarisme et la guerre. Comme toujours en de telles périodes, les "camarades sans patrie", les internationalistes prolétariens conséquents se montrent comme étant les ennemis les plus dangereux de la bourgeoisie. Nous en sommes fiers.
D'après Weltrevolution n°92 (organe du CCI en Allemagne)
[1] Nous avons soumis le projet de cet article au camarade Brendel pour qu'il puisse examiner l'exactitude de la restitution de SA position. Il s’agissait à cet égard pour nous surtout d'écarter tout malentendu pour que le débat ouvert ne se trouve pas dévié par des méprises. Pour ce qui concerne sa position vis-à-vis de la question de la conscience de classe lors de cette tournée de réunions publiques, le camarade Brendel nous écrit : "Que 'la question de la conscience de classe révolutionnaire au sein de la classe ouvrière a été omise' est vraiment ridicule. J'en ai discuté le premier soir avec l'une des jeunes femmes présentes. Je l'ai encore abordée un autre soir. Peut-être que les gens du CCI n'étaient justement pas présents. Mais. ..pour cause d'absence (de temps à autres !) on doit naturellement se garder de telles affirmations. "
Le tremblement de terre qui vient de tuer ou blesser des milliers de personnes en Turquie, parmi les plus pauvres et démunies, est la manifestation criante de la vulnérabilité croissante de la société face aux catastrophes dites naturelles et aussi de l'impuissance croissante des Etats à réagir face aux conséquences immédiates des sinistres.
Les promoteurs et l'État sont à juste titre l'objet de la vindicte populaire en Turquie à cause de leurs responsabilités écrasantes dans l'ampleur des ravages occasionnés dans la population par le séisme. En effet, les ruines des immeubles qui se sont effondrés comme des châteaux de cartes montrent à l'évidence que "les constructeurs, pour augmenter leurs bénéfices, utilisent des matériaux bon marché et rognent sur la qualité et la quantité de ciment nécessaire à la consolidation des bâtiments" (Le Monde du 19 août). De plus, c'est un fait reconnu de tous, l'absence ou la paralysie des pouvoirs publics pour porter secours aux victimes est venue alourdir un bilan déjà meurtrier.
Dans ces conditions, les médias turcs n'avaient d'autre solution que de se faire l'écho de la colère dans la population suscitée par ce qui était ressenti comme une nouvelle injustice sociale. Aller contre cette colère ou même l'ignorer n'auraient fait que l'alimenter. Quant à nos grandes démocraties, si elles se sont également fait les porte-paroles indignés de la protestation contre l'incurie des pouvoirs publics turcs, c'est pour mieux y opposer et exhiber l'efficacité et la prétendue générosité de l'aide internationale à laquelle elles auraient contribué sans compter. En réalité, le sinistre en Turquie et l'incurie des pouvoirs publics de ce pays ont constitué pour les différentes puissances une opportunité pour tenter d'y développer ou renforcer leur influence. C'est la raison pour laquelle, comme l'illustrent des témoignages de membres d'ONG ("organisations non gouvernementales"), on a assisté à une véritable ruée des secours internationaux dont les équipes ont joué des coudes pour s'imposer sur le terrain.
On a ainsi vu les Etats-Unis et l'Allemagne, concurrents directs pour le contrôle de la Turquie, se précipiter pour être les premiers à offrir leur soutien logistique au régime d'Ankara. Une fois encore, c'est le prétexte "humanitaire" qui sert cyniquement de masque à la bourgeoisie pour travestir ses visées impérialistes. Il n'y a pas si longtemps encore, dans ses commentaires sur les catastrophes naturelles et leurs conséquences, la bourgeoisie se limitait fondamentalement à invoquer l'incurie de boucs émissaires ou la fatalité. Elle se risque aujourd'hui à des explications faisant intervenir de façon centrale des problèmes de société. Ainsi, Kofi Annan déclarait le 5 juillet à Genève que "les catastrophes naturelles ne sont peut-être pas aussi naturelles que ça". Il devient effectivement difficile de dissimuler la vraie cause du problème quand, en cette fin de siècle, des moyens technologiques et scientifiques inégalés dans l'histoire de l'humanité seraient à même de lui épargner l'essentiel des conséquences de phénomènes tels que tremblements de terre, inondations, etc. qui n'ont pourtant jamais été aussi dévastateurs[1]. Ce qu'amène en fait cette "prise de conscience" subite de la bourgeoisie, ce n'est ni plus, ni moins que le mensonge selon lequel il serait possible d'améliorer la situation sur ce plan au sein du capitalisme : "Ce qu'il faut faire, nous le savons. Il reste maintenant à mobiliser la volonté politique" (Kofi Annan, ibid.). La seule politique à même d'en finir avec ces calamités, et toutes les autres dont le capitalisme en crise est à l'origine, les famines, la généralisation de la guerre et du chaos, l'empoisonnement de notre alimentation, la pollution de la planète, c'est justement, messieurs de la bourgeoisie, le renversement de ce système d'exploitation dont la seule finalité est le profit.
B (26 août)
[1] Dans notre presse, voir notamment les articles "Mensonges et vérités de l'écologie : c'est le capitalisme qui pollue la terre" (Revue Internationale n°63, 4e trim. 1990) et "Inondations en Chine : une catastrophe naturelle ?" (RI n° 282, sept. 1998).
Le cours catastrophique et destructeur de la crise économique devient difficile à masquer, compte tenu des attaques massives que subissent les prolétaires et de l’environnement international chaotique.
Aujourd’hui, certains prétendent avoir trouvé le moyen de «combattre la crise». Leur grand cheval de bataille à la mode est la «taxe Tobin». Que racontent ses partisans qui vont d’un vice-président de la Banque Mondiale, J. Stiglitz, jusqu’à des associations spécifiques comme Attac[1] ?
Ils prétendent d’abord fournir une explication «scientifique» à la crise du capitalisme. D’après eux, les difficultés au niveau réel de la production (surproduction, chômage, faillites, etc.) ne sont les produits que «d’excès spéculatifs», du libéralisme économique et de la «liberté de circulation des capitaux». Si «la mondialisation» et les «progrès de l’informatique et de la communication» jouent un rôle dans la crise, en dernière instance, les vrais responsables de cette dernière sont la spéculation financière et les «spéculateurs» avides de profits auxquels les règles (ou plutôt l’absence de règles) de l’économie mondialisée et l’ultralibéralisme laissent le champ libre.
La fièvre de la spéculation est présentée par eux comme la cause essentielle des déstabilisations financières et économiques. Elle devient alors la source de tous les maux et des inégalités.
Il y a déjà près de 150 ans que Marx, dès le début de son étude scientifique du capitalisme, a balayé ce genre d’arguments sur la spéculation financière : «A l'observation superficielle, ce n ‘est pas la surproduction, mais la sur-spéculation -pourtant simple symptôme de la surproduction- qui paraît être la cause de la crise[2].» Autrement dit, la cause réelle de la crise, c’est la surproduction et non la spéculation, même si celle-ci se présente comme cause immédiate de la crise, alors que, dans la réalité, elle n’en est qu’un simple symptôme et un de ses résultats. Si cette spéculation a aujourd’hui envahi la sphère économique avec une ampleur inégalée, elle n’en reste pas moins un phénomène classique qui a toujours accompagné les crises du capitalisme. Elle se présente toujours d’une façon trompeuse depuis l’époque de Marx.
C’est face à la surproduction chronique, inhérente au déclin historique du système et à l’aggravation de la crise à la fin des années 90, que la bourgeoisie a favorisé le développement sans précédent de la spéculation tant décriée. Face à des marchés sursaturés, un nombre croissant de capitaux incapables de fructifier dans le produit des ventes de marchandises sont tentés de fuir la sphère de la production de moins en moins rentable pour trouver refuge dans la spéculation, afin de pouvoir en retirer des profits immédiats. Cette dernière n’est ainsi, démontrant la justesse et l’actualité des analyses rigoureuses de Marx, qu’une des conséquences directes de la crise et non sa cause.
Voilà qui dégonfle la baudruche du triomphalisme et de la suffisance affichés par cette pseudo- «explication scientifique» qui se borne à rester au niveau de «l’observation superficielle» de l’apparence des choses et réduit à néant la portée de cette «formidable découverte» sur la spéculation tenue comme responsable de toutes les avanies et de toutes les plaies du capitalisme «moderne». Cela en dit long sur les compétences scientifiques et le sérieux de nos économistes éclairés et patentés !
Mais, forts de leur «géniale hypothèse», nos «savants» pourfendeurs de la «bulle spéculative» ne s’en tiennent pas là, ils prétendent aussi apporter LA solution toute trouvée à la crise du capitalisme. Pour cela, il suffit -comment n’y avoir pas pensé plus tôt !- de s’attaquer à la spéculation. C’est pourquoi ils se proposent de la réduire et même- audace suprême- de la supprimer. Comment ? Pour cela, ils préconisent l’instauration d’une «taxe sur les transactions financières» dont le modèle a déjà été proposé dans les années 70 par l’économiste américain James Tobin. Cette proposition a été remise au goût du jour suite aux séismes financiers qui se sont manifestés dans les pays d’Asie en 1997 et dans les pays de l’Est et d’Amérique latine l’année suivante.
La seule condition posée est qu’elle soit décidée par les gouvernements et qu’elle s’applique à «l’échelle mondiale», notamment grâce à une «fiscalité au service de l'économie» et à des mesures spectaculaires comme «l’élimination des paradis fiscaux». Bref, il s’agirait simplement d’instaurer une «économie solidaire», c’est-à- dire de pousser les États à instituer des «normes» et des «principes» qui seraient le reflet et la manifestation d’une «volonté politique» générale de ces Etats et des «citoyens» de se mobiliser contre ces « excès » spéculatifs[3]. Écoutons-les vanter leur recette : «Même fixée à un taux particulièrement bas de 0,1%, la taxe Tobin rapporterait près de 100 milliards de dollars par an. Collectée, pour l’essentiel, dans les pays industrialisés, où sont localisées les grandes places financières, cette somme pourrait être utilisée pour des actions de lutte contre toutes les inégalités entre sexes, pour la promotion de l’éducation et de la santé publique dans les pays pauvres, pour la sécurité alimentaire et le développement durable[4]».
Non seulement la spéculation n’est nullement la racine de la crise du capitalisme, comme nous venons de le voir, mais l’affirmation qu’il existe des moyens de lutter contre elle dans le cadre du système est une pure illusion mystificatrice. Cette pseudo- «solution» ne peut être vraie, pour la bonne raison qu’elle présente l’État à la fois comme instrument et comme garant de la lutte contre la spéculation. Or, ce recours à faire corps avec l’État n’est pas crédible, dans la mesure où «ce sont les États eux-mêmes et les institutions financières les plus respectables qui impulsent une spéculation effrénée, non seulement pour éviter l’explosion de cette gigantesque bulle de capital fictif mais aussi pour alléger les charges de (leurs) dettes toujours croissantes[5]». Poussés par la concurrence de la guerre commerciale qu’ils se livrent entre eux dans le cadre d’un marché sursaturé et par les contradictions aiguës de la crise mondiale qui les assaillent et les menacent en permanence de les livrer à la banqueroute, ce sont les États eux-mêmes qui sont devenus, dans la spirale infernale de la crise, les plus gros tricheurs avec la loi de la valeur et les spéculateurs sans scrupules les plus puissants.
La solution miracle et paradisiaque que nous livrent «clés en mains» ces pseudo-détracteurs du fonctionnement actuel du capitalisme n’est donc qu’une fausse réponse à la crise du capitalisme. Ce système décadent ne pourra jamais surmonter les contradictions qui l’assaillent.
Quand ils défendent l’idée que leur taxe représente «une alternative au capitalisme pur et dur», cette proposition sert uniquement à accréditer le mensonge selon lequel il serait possible de réformer le capitalisme, de l’aménager pour le rendre plus «vivable». Ils colportent la mystification d’une autre gestion possible du capitalisme, ils distillent des illusions sur un «capitalisme plus humain ». Leurs recettes idéologiques ne sont d’ailleurs qu’une variante «new-look» du vieux poison réformiste usé jusqu’à la corde par le PC et les gauchistes, mais au lieu de pousser les ouvriers de s’en remettre à l’État pour «faire payer les riches», ils y substituent simplement le mot d’ordre «faire payer les spéculateurs». Lorsqu’ils dénoncent la spéculation, ce n’est que pour mieux défendre et protéger le système qui l’engendre. La défense de la «taxe Tobin » n’a pas d’autre fonction que celle de détourner les consciences de la nécessité du combat de classe.
Car, de fait, à quoi servent ces gens-là et qui explique toute la publicité qui est désormais assurée périodiquement à leurs «idées» ? A une seule chose : semer des illusions dans les rangs de ceux qui sont poussés à remettre en cause le capitalisme, en leur faisant croire qu’on peut mettre fin au chômage et à la misère en faisant l’économie de la destruction du système capitaliste de fond en comble, sans passer par la nécessité d’une révolution prolétarienne mondiale.
A l’inverse, la seule perspective du combat contre la crise reste celle de la classe ouvrière.
W
[1] Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens. Née en 1998, cette association regroupe des économistes, des syndicalistes, des lecteurs de publications diverses (comme les Amis du Monde Diplomatique), etc.
[2] Ecrits critiques de mai à octobre 1850, publiés par M. Rubel.
[3] Le Monde Diplomatique, juillet 1999.
[4] F Chesnais, Tobin or not Tobin, l’Esprit Frappeur, p 59.
[5] «Trente ans de crise ouverte du capitalisme» dans notre Revue Internationale n°98, 3e trimestre 1999.
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