Nous publions un certain nombre de documents émanant du 23e congrès du CCI : les rapports qui ont été discutés et ratifiés (ou des extraits de ceux-ci) et les résolutions qui ont été adoptées. Ces documents incluent à présent l'article sur l'ensemble des travaux du congrès et le rapport sur le cours historique précédé d'une courte introduction. Nous ajoutons à cet ensemble un rapport visant à mettre à jour notre analyse de la décomposition qui a été ratifié par le 22e congrès du CCI et qui fournit un cadre pour certains des rapports du 23e congrès.
Au printemps dernier, le CCI a tenu son 23ème Congrès International. Le présent article se propose de rendre compte de ses travaux.
Le point 4 du Rapport sur la Structure et le Fonctionnement de l’organisation révolutionnaire définit le Congrès International comme "le moment privilégié où s’exprime avec toute son ampleur l’unité de l’organisation. C’est au Congrès International qu’est défini, enrichi, rectifié le programme du CCI, que sont établies, modifiées ou précisées ses modalités d’organisation et de fonctionnement, que sont adoptées ses analyses et orientations d’ensemble, qu’il est fait un bilan de ses activités passées et élaboré ses perspectives de travail pour le futur."[1]
Le congrès a été axé sur notre filiation avec l’Internationale Communiste, dont le centenaire a été célébré l'année dernière. Un souci fondamental de l’organisation révolutionnaire est la continuité historique et la transmission. C'est avec une telle démarche que la résolution d’activité adoptée par le Congrès rappelle que "L'Internationale Communiste a été fondée en mars 1919, avec l'objectif d'être le "parti de l'insurrection révolutionnaire du prolétariat mondial". Aujourd'hui, dans des circonstances différentes mais dans des conditions encore déterminées par l'époque historique de la décadence du capitalisme, l'objectif posé par l'Internationale Communiste, la création du parti politique mondial de la classe ouvrière, reste le but ultime du travail comme Fraction du CCI." La résolution insiste sur le fait que "l'Internationale Communiste n'est pas née de nulle part ; sa fondation dépendait des décennies précédentes de travail de Fraction de la Gauche marxiste dans la 2ème Internationale, en particulier du Parti bolchevique."[2]. Ce qui signifie pour les révolutionnaires actuels que "de même que le Comintern n'aurait pas pu être créé sans le travail préparatoire de la Gauche marxiste, de même le futur parti international ne se fera pas sans une activité internationale centralisée et comme Fraction des héritiers organisationnels de la Gauche communiste".
Rappelant que "L'Internationale communiste a été fondée dans les circonstances les plus difficilement imaginables : elle a suivi quatre années de carnage de masse et de paupérisation du prolétariat mondial ; le bastion révolutionnaire en Russie a été soumis à un blocus total et à une intervention militaire des puissances impérialistes ; la révolte spartakiste en Allemagne a été noyée dans le sang et deux des figures clés de la nouvelle internationale, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, ont été tués", la résolution souligne que, malgré les différences avec la période de la réponse révolutionnaire à la première guerre mondiale et avec celle de la contre-révolution qui l'a suivie, le CCI aussi "est confronté à des conditions de plus en plus difficiles alors que le capitalisme décadent s'enfonce toujours davantage dans une nouvelle spirale barbare de crise économique et de conflits impérialistes dans sa phase de décomposition. Pour accomplir ses tâches historiques, le CCI doit puiser sa force et son esprit combatif dans les crises auxquelles il sera confronté, comme l'a fait la Gauche marxiste en 1919".
Pour s'inscrire dans la continuité de l’œuvre et des efforts de l’Internationale Communiste, le congrès a conçu ses tâches avec le but de développer et concrétiser notre travail comme similaire à celui d'une Fraction. La notion de Fraction a toujours été cruciale dans l’histoire du mouvement ouvrier. Comme la classe ouvrière dans son ensemble, ses organisations politiques sont soumises à la pression des idéologies étrangères -bourgeoise et petite bourgeoise. Cela provoque, notamment, la maladie de l’opportunisme[3]. Pour combattre cette maladie, le prolétariat sécrète au sein de ses organisations des fractions de Gauche. "Entre les trois principales organisations politiques internationales du prolétariat, c'est la Gauche qui a toujours assumé cette continuité. Ce fut elle qui assura la continuité entre la Première Internationale et la Deuxième à travers le courant marxiste, en opposition aux courants proudhonien, bakouniniste, blanquiste etc. Entre la Deuxième Internationale et la Troisième, c'est encore la Gauche qui mena le combat, tout d'abord contre les tendances réformistes, ensuite contre les 'social-patriotes' et qui assura la continuité pendant la 1ère guerre mondiale en formant l'Internationale Communiste. Dans la 3e Internationale, c'est encore la Gauche, la 'Gauche communiste', et en particulier les gauches italienne et allemande, qui ont repris et développé les acquis révolutionnaires foulés au pied par la contre-révolution social-démocrate et stalinienne."[4] Le prolétariat a besoin, pour le triomphe de son combat, de la continuité historique de sa conscience de classe. Autrement, il serait condamné à devenir le jouet des visées de son ennemi bourgeois. Les fractions de Gauche ont toujours été les plus engagées et les plus déterminées dans la défense de cette continuité de la conscience de la classe, de son développement et de son enrichissement.
Des groupes comme la Tendance Communiste Internationaliste (TCI) font l’objection suivante : Fraction de quoi ? Depuis longtemps il n’existe plus des partis communistes attachés au prolétariat[5]. C’est vrai que, dans les années 30, les partis communistes ont été définitivement gagnés par la bourgeoisie. Nous ne sommes pas des fractions, mais cela ne signifie pas que ne faille pas réaliser un travail similaire à celui d'une Fraction[6]. Un travail qui unifie dans un tout cohérent :
Le Congrès a approfondi la compréhension de notre tâche comme Fraction au niveau de la presse, l’intervention, l’élaboration théorique, la défense de la méthode marxiste et la défense de l’organisation. Il s’agit de tout un travail pour construire le pont vers le futur parti qui aura besoin de bases très fermes au niveau théorique, organisationnel, programmatique et de la méthode d’analyse. Et cela ne surgit pas du jour au lendemain, cela nécessite un travail patient, conçu à long terme. C’est de cela dont le prolétariat a besoin pour s'orienter dans les terribles convulsions du capitalisme et pour pouvoir développer une offensive révolutionnaire avec le but du renversement de ce système.
Dans le cadre du travail comme Fraction il a été présenté au Congrès un Rapport sur la Transmission qui, par manque de temps, n’a pu pas être discuté. Cependant, étant donné l’importance de la question, sa discussion va être prise en charge dans la prochaine période. La transmission est vitale pour le prolétariat. Plus que toutes les autres classes révolutionnaires de l’histoire, il a besoin des leçons des combats des générations précédentes pour se hisser sur leurs acquis et ainsi pouvoir avancer dans son combat et parvenir à son but révolutionnaire. La transmission est particulièrement nécessaire pour la continuité des organisations révolutionnaires puisqu’il existe toute une série de démarches, pratiques, traditions, expériences, propres au prolétariat, qui constituent le sol fertile où s'élabore le fonctionnement de l’organisation politique prolétarienne et se développe sa vitalité. Comme il est dit dans la résolution d’activité adoptée par le congrès : "le CCI doit pouvoir transmettre aux nouveaux camarades la nécessité d'étudier en profondeur l'histoire du mouvement révolutionnaire et de développer une connaissance croissante des différents éléments de l'expérience de la Gauche communiste dans la période de contre-révolution". Le Rapport sur la Transmission consacre un chapitre central à la compréhension des conditions du militantisme et aux acquis historiques qui doivent le guider. Former des militants conscients, déterminés, capables de résister aux épreuves les plus dures, constitue une tâche très difficile et pourtant indispensable pour la formation du futur parti mondial de la révolution prolétarienne.
Au cours des années 1980, le CCI a commencé à apréhender l’impasse historique dans laquelle tendait à plonger la société mondiale. D’un côté, le capitalisme, étant donné la résistance du prolétariat des pays centraux à se laisser embrigader par la mobilisation militaire, n’avait pas les mains libres pour parvenir à l’issue organique de sa crise historique qu’est la guerre impérialiste généralisée. De l’autre côté, le prolétariat, malgré la progression de ses luttes entre 1983 et 1987 n’était pas capable d’ouvrir sa propre perspective vers la révolution prolétarienne. En l'absence de toute perspective, que seules les deux classes fondamentales de la société peuvent apporter, celle-ci est soumise à une dynamique de pourrissement sur pieds des rapports sociaux, de chaos croissant, de prolifération de tendances centrifuges, de chacun pour soi. Une manifestation spectaculaire de cette dynamique a été l’effondrement du bloc autour de l’ancienne URSS.
Le CCI devait faire face à un tel défi pour la théorie marxiste. D’un côté, dès septembre 1989, ont été produites les Thèses sur la crise économique et politique des pays de l’Est qui, deux mois avant la chute du Mur de Berlin, annonçaient la déconfiture brutale du bloc russe et de l’URSS elle-même[7]. De l’autre côté, nous nous sommes efforcés de comprendre en profondeur la nouvelle situation en élaborant en 1990 les Thèses sur la Décomposition [2][8] dont l’idée fondamentale est que "la décomposition généralisée dans laquelle s'enfonce à l'heure actuelle ce système (…) ne pourra aller qu'en s'aggravant. (…) au-delà de l'aspect strictement quantitatif, le phénomène de décomposition sociale atteint aujourd'hui une telle profondeur et une telle extension qu'il acquiert une qualité nouvelle et singulière manifestant l'entrée du capitalisme décadent dans une phase spécifique - la phase ultime - de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l'évolution de la société".
Le 23e Congrès s’est penché de façon très attentive sur la réalité d’une aggravation considérable du processus de décomposition sociale affectant notamment les pays centraux, dont des illustrations spectaculaires ont été -parmi beaucoup d’autres- le Brexit anglais, le triomphe de Trump ou le gouvernement Salvini en Italie.
Tous ces points ont été largement étayés dans les résolutions et rapports du congrès que nous avons publiés[9] et nous invitons nos lecteurs à une lecture attentive et critique de ces documents. Avec ces derniers, nous essayons de donner des réponses aux tendances régissant la situation présente.
La Décomposition, telle que nous la voyons à échelle mondiale et dominant de plus en plus toutes les sphères de la vie sociale, constitue un phénomène inédit dans l’histoire humaine. Le Manifeste Communiste considère une telle possibilité : "Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseur et opprimé, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte."[10] Cependant, les phénomènes historiques d’effondrement de toute une civilisation par la "destruction des deux classes en lutte" ont été très localisés et aisément surmontés par l’imposition postérieure de nouveaux conquérants. Dans la mesure où la décadence des modes de production précédant le capitalisme (esclavagisme, féodalisme) voyait l’émergence économique très puissante de la nouvelle classe dominante et que celle-ci était une classe exploiteuse, les nouveaux rapports de production en développement pouvaient limiter les phénomènes de décomposition de l’ancien ordre et même en profiter pour leur propre intérêt. En revanche, cela est impossible dans le capitalisme puisque "la société communiste, seule capable de succéder au capitalisme, ne peut en aucune façon se développer au sein de celui-ci ; il n'existe donc nulle possibilité d'une quelconque régénérescence de la société en l'absence du renversement violent du pouvoir de la classe bourgeoise et de l'extirpation des rapports de production capitalistes" (thèses).
Or, le prolétariat doit faire face aux conditions et implications qu’impose cette nouvelle époque historique, tirant toutes les leçons qui en découlent pour son combat, notamment celle de défendre, encore plus énergiquement que par le passé, son autonomie politique de classe puisque la décomposition met en grave danger celle-ci. La décomposition favorise les luttes "parcellaires" (féminisme, écologie, antiracisme, pacifisme, etc.), luttes qui ne vont pas à la racine des problèmes mais qui se fourvoient sur les effets et, pire encore, se focalisent sur des aspects particuliers du capitalisme en préservant le système comme un tout. Ces mobilisations diluent le prolétariat en une masse interclassiste, le dispersent et le fragmentent en tout un éventail de fausses "communautés" de genre, race, religion, affinité, etc. La seule solution est la lutte du prolétariat contre l’exploitation capitaliste puisque "la lutte contre les fondements économiques du système contient la lutte contre les aspects superstructurels de la société capitaliste, mais la réciproque est fausse" (Plateforme du CCI point 12)
L’organisation révolutionnaire a un engagement militant face à la classe. Cela se concrétise dans l’adoption de Résolutions où la situation actuelle est analysée en la plaçant dans un cadre historique pour permettre de dégager des perspectives en vue d’orienter la lutte du prolétariat. Dans ce sens, le Congrès a adopté une Résolution spécifique sur la lutte de classe et une autre, plus générale, sur la situation mondiale.
La décomposition a affecté durement la lutte du prolétariat. Combinée avec les effets foudroyants de la chute du "socialisme" en 1989 et l’énorme campagne anticommuniste que la bourgeoisie a lancée, la classe ouvrière a subi un recul profond de sa conscience et de sa combativité dont les effets persistent -et se sont même aggravés- 30 années après[11].
Le congrès a approfondi le cadre historique de compréhension de la lutte de classe en réalisant un examen fouillé de l’évolution du rapport de forces entre les classes depuis 1968[12]. La Résolution souligne :
Lors du congrès, des divergences sont apparues sur l’appréciation de la situation de la lutte de classe et sa dynamique. Le prolétariat a-t-il subi des défaites idéologiques qui affaiblissent sérieusement ses capacités ? Y a-t-il une maturation souterraine de la conscience ou, au contraire, assistons-nous à un approfondissement du reflux de l'identité de classe et de la conscience ?
Ces questions font partie d'un débat en cours, avec des amendements présentés à la résolution du Congrès.[15].
Conformément à sa responsabilité, le congrès a examiné d’autres aspects déterminant l’évolution de la société mondiale, notamment :
Le marxisme est une théorie vivante. Cela signifie qu’il doit être capable de reconnaitre que certains instruments d’analyse de la situation historique ne sont désormais plus valables. C’est le cas de la notion de cours historique, notion pleinement applicable à la période 1914-1989 mais qui a perdu sa validité pour comprendre la dynamique et l'orientation du rapport de forces entre les classes dans la période historique actuelle. Cela a amené le Congrès à adopter un rapport sur cette question[16].
L’organisation révolutionnaire constitue un corps étranger à la société bourgeoise. Le prolétariat est à la fois une classe "de la société civile qui n’est pas une classe de la société civile, c’est un ordre qui est la dissolution de tous les ordres" (Marx). Les ouvriers ne peuvent jamais réellement trouver leur place dans la société puisqu’économiquement, en tant qu'exploités privés de tout moyen de production, ils sont toujours dans une situation précaire, à la merci du chômage et parce que, politiquement, ce sont des ‘parias’ qui ne peuvent trouver leur salut et leur émancipation qu’à l’extérieur du capitalisme, dans une société communiste qui ne peut pas émerger avant que l’État bourgeois ne soit renversé partout dans le monde. La bourgeoisie, ses politiciens, ses idéologues, peuvent accepter avec dédain « les ouvriers citoyens », c’est-à-dire, conçus comme une somme d’individus aliénés, mais ils abhorrent et rejettent furieusement le prolétariat comme classe.
A l’instar de leur classe, les organisations révolutionnaires, tout en faisant partie du monde capitaliste, sont au même temps un corps étranger à celui-ci puisqu’elles fondent leur raison d’être et leur programme sur un but en totale rupture avec le fonctionnement, les raisonnements et les valeurs de la société actuelle.
Dans ce sens, l’organisation révolutionnaire constitue une entité que la société bourgeoise rejette de toutes ses fibres. Non seulement à cause de la menace historique qu’elle représente comme avant-garde du prolétariat mais parce que son existence même signifie un rappel obsédant de sa condamnation devant l’histoire, un rappel de la nécessité urgente devant laquelle se trouve l’humanité de remplacer la concurrence mortelle de tous contre tous par l’association des individus libres et égaux. C’est cette nouvelle forme de radicalité qu’elle ne peut pas comprendre qui inquiète et mobilise la bourgeoisie en permanence contre les organisations et les militants du prolétariat. Comme le souligne le Manifeste Communiste "La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnels ; rien d’étonnant à ce que, dans le cours de son développement, elle rompe de la façon la plus radicale avec les vieilles idées traditionnelles".
Cette nature de corps étranger signifie que l’organisation révolutionnaire est menacée de façon permanente, non seulement par la répression et les tentatives d’infiltration et destruction de l’intérieur par les corps spécialisés de l’état bourgeois, ou par les agissements des groupes parasites (comme on le verra plus loin), mais aussi par le danger permanent de se voir détournée de ses tâches et de sa fonction par la pénétration d’idéologies étrangères au prolétariat.
L’organisation ne peut exister que par un combat permanent. L’esprit de combat est un trait essentiel de l’organisation révolutionnaire et de ses militants. Les combats, les crises, les difficultés, sont le propre des organisations révolutionnaires. "Les crises ne sont pas nécessairement le signe d'un effondrement ou d'un échec imminent ou irrémédiable. Au contraire, l'existence de crises peut être l'expression d'une saine résistance à un processus sous-jacent qui s'était paisiblement et insidieusement développé jusque-là et qui, laissé à son libre cours, risquait de mener au naufrage. Ainsi, les crises peuvent être le signe d'une réaction face au danger et de la lutte contre de graves faiblesses conduisant à l'effondrement. Dans la Deuxième Internationale (1889-1914), le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) était connu pour avoir traversé une série de crises et de scissions et, pour cette raison, était considéré avec mépris par les partis plus importants de l'Internationale, comme le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) qui semblait voler de succès en succès et dont le nombre de membres ainsi que les résultats électoraux s'amplifiaient régulièrement. Cependant, les crises du parti russe et la lutte pour surmonter ces crises et en tirer les leçons menées par l'aile bolchevique, ont renforcé la minorité révolutionnaire et l'ont préparée à se dresser contre la guerre impérialiste en 1914 et à se porter à l'avant-garde de la révolution d'octobre en 1917. En revanche, l'unité de façade et le "calme" au sein du SPD (qui n'étaient remis en question que par des troublions comme Rosa Luxemburg) a conduit ce parti à s'écrouler complètement et irrévocablement en 1914 avec la trahison totale de ses principes internationalistes face à la Première Guerre mondiale"[17].
La défense de l’organisation constitue un élément permanent de l’activité de l’organisation et donc un point important du bilan et des perspectives d’activité du Congrès. Elle se fait sur plusieurs fronts. Le plus important et spécifique est la lutte contre les tentatives de destruction (par la calomnie, les dénigrements, la suspicion et la méfiance). Cela dit, "le CCI n'est pas à l'abri des pressions opportunistes sur les positions programmatiques, alliées à la sclérose, qui, à une autre échelle, ont déjà affaibli les autres groupes de la Gauche communiste" (Résolution d’activités du congrès). C’est pour cela qu’il y a unité et cohérence entre cet aspect vital de la lutte contre la menace de destruction et le besoin non moins vital de lutter contre toute manifestation d’opportunisme pouvant surgir dans nos rangs. "Sans cette lutte permanente sur le plan historique à long terme contre l'opportunisme politique et la vigilance à son égard, la défense de l'organisation, sa centralisation et ses principes de fonctionnement en tant que tels ne seront d'aucune utilité. S'il est vrai que, sans organisation politique prolétarienne, le meilleur programme est une idée sans force sociale, il est également vrai que, sans fidélité totale au programme historique du prolétariat, l'organisation devient une coquille vide. Il y a unité et nulle opposition ou séparation entre les principes de l'organisation politique et les principes programmatiques du prolétariat" (idem.). Cela dit, il faut répondre rapidement et de façon énergique à toute tentative de destruction de l’organisation, puisque "la lutte pour la défense de la théorie et la lutte pour la défense de l'organisation sont inséparables et tout aussi indispensables, l'abandon du premier est une menace, certes fatale, mais à moyen terme, tandis que l'abandon du second est une menace à court terme. Tant qu'elle existe, l'organisation peut se rétablir, y compris théoriquement, mais si elle n'existe plus, aucune théorie ne la fera revivre" (idem.)
L’histoire du mouvement ouvrier a mis en évidence un danger qui, aujourd’hui, a pris une importance considérable, le parasitisme. La Première Internationale avait dû déjà se défendre contre ce danger identifié par Marx et Engels : "Il est grand temps, une fois pour toutes, de mettre fin aux luttes internes quotidiennement provoquées dans notre Association par la présence de ce corps parasite. Ces querelles ne servent qu'à gaspiller l'énergie qui devrait être utilisée à combattre le régime de la bourgeoisie. En paralysant l'activité de l'Internationale contre les ennemis de la classe ouvrière, l'Alliance sert admirablement la bourgeoisie et les gouvernements." (Engels, "Le Conseil général à tous les membres de l'Internationale", 1872, avertissement contre l'Alliance de Bakounine). L'Internationale avait dû affronter les manigances de Bakounine, un aventurier qui avait utilisé un radicalisme de façade comme feuille de vigne pour réaliser un travail d’intrigue, de calomnie contre des militants comme Marx et Engels, d’attaques contre l’organe central de l’Internationale (le Conseil Général), de déstabilisation et de désorganisation des sections, de création de structures secrètes pour conspirer contre l’activité et le fonctionnement de l’organisation prolétarienne[18].
Évidemment, les conditions historiques dans lesquelles évolue le combat prolétarien aujourd'hui sont très différentes de celles existant à l'époque de la Première Internationale. Celle-ci était une organisation de masse, regroupant l'ensemble des forces vives du prolétariat, une "puissance" qui inquiétait les gouvernements bourgeois. Aujourd'hui, le milieu prolétarien est extrêmement faible, réduit à un ensemble de petits groupes qui ne représentent pas une menace immédiate pour la bourgeoisie. Cela-dit, le type de difficultés et de menaces que doit affronter ce milieu comporte des similitudes avec celles auxquelles s'est affrontée la Première Internationale. En particulier, l'existence de "corps parasites", dont la raison d'être n'est nullement de contribuer au combat de la classe ouvrière contre la bourgeoisie mais au contraire de saboter l'activité des organisations qui mènent ce combat. Au temps de la Première Internationale, l'Alliance dirigée par Bakounine avait mené son travail de sabotage (avant d'être exclue au Congrès de La Haye en septembre 1872) au sein de l'Internationale elle-même. Aujourd'hui, du fait notamment de la dispersion du milieu prolétarien en plusieurs petits groupes, les "corps parasites" n'opèrent pas au sein d'un groupe en particulier mais en marge de ces groupes en essayant soit de recruter des éléments sincères mais peu expérimentés ou influencés par des idéologies petites-bourgeoises (comme l'Alliance l'avait fait en Espagne, en Italie, en Suisse et en Belgique), soit en faisant tout leur possible pour discréditer les groupes authentiquement prolétariens et saboter leur activité (comme l'avait fait l'Alliance quand elle a compris qu'elle ne pourrait pas prendre le contrôle de l'AIT).
Malheureusement, cette leçon de l’histoire a été oubliée par la majorité des groupes de la Gauche Communiste. Dans la mesure où le parasitisme vise en priorité la principale organisation de celle-ci, le CCI, ces groupes ont considéré que "c'était un problème du CCI", allant jusqu'à entretenir, à certains moments, des relations cordiales avec des groupes parasites. Pourtant, les comportements de ces derniers (du Communist Bulletin Group il y a près de quarante ans au plus récent Groupe International de la Gauche Communiste en passant par de nombreux petits groupes, blogs ou individus) parlent d'eux-mêmes :
Le Conseil Général de l'AIT considérait que "l'Alliance sert admirablement la bourgeoisie et les gouvernements". De la même façon, la résolution d'activités adoptée par le 23ème Congrès du CCI estime que : "Dans l'époque historique actuelle, le parasitisme travaille objectivement au service de la bourgeoisie pour détruire le CCI" et que "l'expérience des 30 dernières années [montre que] le parasitisme politique est l'un des dangers les plus graves auxquels nous devrons faire face. (…) Au cours des dernières décennies, le parasitisme politique a non seulement persisté, mais il a aussi développé son arsenal anti-ICC et élargi son répertoire."
C'est ainsi que, dernièrement, nous avons assisté à un agissement plus sophistiqué mais aussi plus dangereux : la falsification de la tradition de la Gauche Communiste par la promotion d'une "Gauche Communiste" fake fondée sur le trotskisme. Au-delà de ses intentions, une telle entreprise vise à compléter le Front de la Calomnie et de la Délation avec une tactique "consistant à créer un cordon sanitaire qui isole la CCI des autres groupes de la Gauche Communiste (…) et des éléments en recherche…" (Ibid.)[19].
C’est pour cela, que le congrès a engagé toute l’organisation à un combat déterminé et sans répit contre le parasitisme en considérant qu’"un axe essentiel et à long terme de l'intervention du CCI doit être une lutte politique et organisationnelle ouverte et continue contre le parasitisme afin de l'éliminer du milieu politique prolétarien et d'éduquer les éléments en recherche sur son danger. (…) La constitution du futur parti a donc besoin d'une lutte acharnée et persévérante contre le parasitisme et pour son élimination des rangs de la Gauche communiste". (Ibid.)
La tâche comme Fraction a donc plusieurs facettes qui forment une unité : défense de l’organisation, combat contre le parasitisme, développement du marxisme, capacité d’analyse et d’intervention face à l’évolution de la situation mondiale. Cette unité a été au cœur du congrès et va guider l’activité du CCI. Comme nous disons au début de cet article, le 23ème Congrès du CCI a eu comme axe le rappel combattant de l’expérience de la Troisième Internationale en essayant de tirer toutes les leçons de celle-ci. C’est pour cela que la Résolution d’activité finit avec cet engagement : "Pour accomplir ses tâches historiques, le CCI doit puiser sa force et son esprit combatif dans les crises auxquelles il sera confronté, comme l'a fait la gauche marxiste en 1919. S'il est capable d'assumer un travail comme Fraction, il aura les moyens de regrouper les énergies révolutionnaires actuelles et nouvelles de la Gauche communiste sur des bases programmatiques claires, et de jouer ainsi pleinement son rôle dans la fondation du futur parti".
CCI (décembre 2019)
[1] Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations revolutionnaires [4]
[2] Au sein de la Deuxième Internationale, seuls les bolcheviks ont fait un travail conséquent de fraction, tandis que d’autres courants ont mené un combat contre l’opportunisme rampant sans pour autant mener un combat cohérent et global sur tous les plans (Rosa Luxemburg, Pannekoek, Bordiga etc.). Cette distinction est importante : voir à ce propos la Série de polémique avec le BIPR (aujourd’hui TCI) Le rapport Fraction - Parti dans la tradition marxiste , notamment les parties 3.1 et 3.2 , le rapport fraction-parti dans la tradition marxiste (3° partie - I. De Marx à la 2e Internationale) [5] et le rapport fraction-parti dans la tradition marxiste (3° partie - II. Lénine et les bolcheviks) [6]
3] Voir la Résolution sur le Centrisme et l’opportunisme dans la période de décadence [7], texte de notre 6ème Congrès.
[4] Comprendre la décadence du capitalisme (3) : la nature de la Social-Démocratie [8]
[5] Voir Fraction and Party : the Italian Left experience [9]
[6] Voir Rapport sur le rôle du CCI en tant que "Fraction" [10] adopté par notre 21ème Congrès,
[7] Ecroulement du bloc de l'est la faillite définitive du stalinisme [11]
[8] Revue internationale n° 107
[9] Voir Résolution sur la situation internationale (2019) [12], Rapport sur l’impact de la décomposition sur la vie politique de la bourgeoisie [3] et Rapport sur la Décomposition aujourd’hui (Mai 2017) [13]
[10] I. Bourgeois et prolétaires [14]
[11] Voir Effondrement du bloc de l'Est : des difficultés accrues pour le prolétariat [15]
[12] Voir Résolution sur le rapport de forces entre les classes (2019) [16]
[13] Voir, parmi d’autres documents, Thèses sur le mouvement des étudiants du printemps 2006 en France [17] et Mouvement des indignés en Espagne, Grèce et Israël : de l’indignation à la préparation des combats de classe [18]
[14] Ces facteurs plutôt positifs se voient contrecarrés par les tendances à l’isolement et la fragmentation des travailleurs dont la forme extrême est l’uberisation du travail où les travailleurs sont définis comme « auto – entrepeneurs ». Le prolétariat devra faire face à ce problème et trouver les moyens pour l'affronter.
[15] Le CCI a eu toujours comme orientation centrale l’expression de ses débats devant l’ensemble de la classe et de son milieu politisé. Cela s’est fait en suivant une méthode précise : "Dans la mesure où les débats qui traversent l'organisation concernent en général l'ensemble du prolétariat, il convient que celle-ci les porte à l'extérieur, en respectant les conditions suivantes : (-) ces débats concernent les questions politiques générales et ils ont atteint une maturité suffisante pour que leur publication constitue une réelle contribution à la prise de conscience de la classe ouvrière ; (-) la place donnée à ces débats ne doit pas remettre en cause l'équilibre général des publications ; (-) c'est l'organisation comme un tout qui décide et prend en charge cette publication en fonction des critères valables pour la publication de n'importe quel article dans la presse : qualités de clarté et de forme rédactionnelle, intérêt qu'ils présentent pour la classe ouvrière. Sont donc à proscrire les publications de textes en dehors des organes prévus à cet effet sur l'initiative "privée" d'un certain nombre de membres de l'organisation. De même, il n'existe aucun "droit" formel pour quiconque dans l'organisation (individu ou tendance) de faire publier un texte si les organes responsables des publications n'en voient pas l'utilité ou l'opportunité » (Rapport sur la structure et le fonctionnement de l’organisation révolutionnaire, [4]).
[16] Voir le Rapport sur la question du cours historique [19].
[17] Conférence internationale extraordinaire du CCI: la "nouvelle" de notre disparition est grandement exagérée! [20]
[18] Voir Les prétendues scissions de l’Internationale [21], rapport adopté par le Congrès de La Haie (1872). Voir aussi notre article Questions d'organisation, III : le congrès de La Haye de 1872 : la lutte contre le parasitisme politique [22].
[19] Voir Nuevo Curso et la "Gauche communiste espagnole": Quelles sont les origines de la Gauche communiste ? https://fr.internationalism.org/content/9961/nuevo-curso-et-gauche-communiste-espagnole-quelles-sont-origines-gauche-communiste [23] et Qui est qui dans "Nuevo Curso" ? https://fr.internationalism.org/content/10055/qui-qui-nuevo-curso [24]
1) Il y a 30 ans, le CCI a mis en évidence que le système capitaliste était entré dans la phase ultime de sa période de décadence et de son existence, celle de la décomposition. Cette analyse se basait sur un certain nombre de faits empiriques, mais en même temps elle donnait un cadre pour la compréhension de ceux-ci : "Dans une telle situation où les deux classes fondamentales et antagoniques de la société s’affrontent sans parvenir à imposer leur propre réponse décisive, l’histoire ne saurait pourtant s’arrêter. Encore moins que pour les autres modes de production qui l’ont précédé, il ne peut exister pour le capitalisme de "gel", de "stagnation" de la vie sociale. Alors que les contradictions du capitalisme en crise ne font que s’aggraver, l’incapacité de la bourgeoisie à offrir la moindre perspective pour l’ensemble de la société et l’incapacité du prolétariat à affirmer ouvertement la sienne dans l’immédiat ne peuvent que déboucher sur un phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société." ("La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme [2]", Point 4, Revue Internationale n° 62)
Notre analyse prenait le soin de préciser les deux significations du terme "décomposition" ; d’une part, il s’applique à un phénomène qui affecte la société, particulièrement dans la période de décadence du capitalisme et, d’autre part, il désigne une phase historique particulière de cette dernière, sa phase ultime :
C’est principalement ce dernier point, le fait que la décomposition tende à devenir le facteur décisif de l’évolution de la société, et donc de l’ensemble des composantes de la situation mondiale – une idée qui n’est nullement partagée par les autres groupes de la Gauche communiste – qui constitue l’axe majeur de la présente résolution.
2) Les thèses de mai 1990 sur la décomposition mettent en évidence toute une série de caractéristiques dans l’évolution de la société résultant de l’entrée du capitalisme dans cette phase ultime de son existence. Le rapport adopté par le 22e congrès a constaté l’aggravation de l’ensemble de ces caractéristiques comme par exemple :
Ce même rapport du 22e congrès du CCI soulignait également la confirmation et l’aggravation des manifestations politiques et idéologiques de la décomposition telles qu’elles avaient été identifiées en 1990 :
Le rapport du 22e congrès revenait en particulier sur le développement d’un phénomène déjà relevé en 1990 (et qui avait joué un rôle majeur dans la prise de conscience par le CCI de l’entrée du capitalisme décadent dans la phase de décomposition) : l’utilisation du terrorisme dans les conflits impérialistes. Le rapport relevait que : "La croissante quantitative et qualitative de la place du terrorisme a franchi un pas décisif (…) avec l’attaque contre les Twin Towers (…) Elle s’est confirmée par la suite avec les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005 (…), la constitution de Daesh en 2013-14 (…) les attentats en France en 2015-16, en Belgique et en Allemagne en 2016". Le rapport relevait également, en lien avec ces attentats et comme expression caractéristique de la décomposition de la société, la progression de l’islamisme radical qui, s’il avait été dans un premier temps d’inspiration shiite (avec l’instauration en 1979 du régime des mollahs en Iran), est devenu le fait essentiellement de la mouvance sunnite à partir de 1996 et la prise de Kaboul par les talibans et plus encore après le renversement du régime de Saddam Hussein en Irak par les troupes américaines.
3) Outre la confirmation des tendances qui étaient déjà identifiées dans les thèses de 1990, le rapport adopté par le 22e congrès relevait l’émergence de deux phénomènes nouveaux résultant de la poursuite de la décomposition et appelés à jouer un rôle majeur dans la vie politique de nombreux pays :
Les déplacements massifs de populations ne sont pas des phénomènes propres à la phase de décomposition. Cependant, ils acquièrent aujourd’hui une dimension qui en font un élément singulier de cette décomposition tant au niveau de leurs causes actuelles (notamment le chaos guerrier qui règne dans les pays d’origine) que de leurs conséquences politiques dans les pays de destination. En particulier, l’arrivée massive de réfugiés dans les pays européens a constitué un aliment de premier choix pour la vague populiste qui se développe en Europe bien que cette vague ait commencé à se lever bien avant (notamment dans un pays comme la France avec la montée du Front National).
4) En fait, au cours des vingt dernières années, les partis populistes ont vu le nombre de votes en leur faveur tripler en Europe (de 7 % à 25 %) avec de fortes progressions à la suite de la crise financière de 2008 et de la crise migratoire de 2015. Dans une dizaine de pays, ces partis participent au gouvernement ou à la majorité parlementaire : Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie, Autriche, Danemark, Norvège, Suisse et Italie. Par ailleurs, même lorsque les formations populistes ne sont pas impliquées dans le gouvernement, elles pèsent de façon significative sur la vie politique de la bourgeoisie. On peut en citer trois exemples :
Que les courants populistes soient au gouvernement ou qu’ils se contentent de perturber le jeu politique classique, ils ne correspondent pas à une option rationnelle de gestion du capital national ni donc à une carte délibérée jouée par les secteurs dominants de la classe bourgeoise qui, notamment à travers leurs médias, dénoncent en permanence ces courants. Ce qu’exprime en réalité la montée du populisme c’est l’aggravation d’un phénomène déjà annoncé dans les thèses de 1990 : "Parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l’évolution de la situation sur le plan politique." (Point 9) Un phénomène constaté clairement dans le rapport du 22e congrès : "Ce qu’il faut souligner dans la situation actuelle, c’est la pleine confirmation de cet aspect que nous avions identifié il y 25 ans : la tendance à une perte de contrôle croissante par la classe dominante de son appareil politique."
La montée du populisme constitue une expression, dans les circonstances actuelles, de la perte de contrôle croissante par la bourgeoisie des rouages de la société résultant fondamentalement de ce qui se trouve au cœur de la décomposition de celle-ci, l’incapacité des deux classes fondamentales de la société d’apporter une réponse à la crise insoluble dans laquelle s’enfonce l’économie capitaliste. En d’autres termes, la décomposition résulte fondamentalement d’une impuissance de la part de la classe régnante, d’une impuissance qui trouve sa source dans son incapacité à surmonter cette crise de son mode de production et qui tend de plus en plus à affecter son appareil politique. Parmi les causes actuelles de la vague populiste on trouve les principales manifestations de la décomposition sociale : la montée du désespoir, du nihilisme, de la violence, de la xénophobie, associée à un rejet croissant des "élites" (les "riches", les politiciens, les technocrates) et dans une situation où la classe ouvrière est incapable de présenter, même de façon embryonnaire, une alternative. Il est évidemment possible, soit parce qu’il aura lui-même démontré sa propre impuissance et sa propre corruption, soit parce qu’un renouveau des luttes ouvrières lui coupera l’herbe sous les pieds, que le populisme perde de son influence dans le futur. En revanche, cela ne pourra en aucune façon remettre en cause la tendance historique d’enfoncement de la société dans la décomposition, ni les différentes manifestations de celle-ci, y compris la perte de contrôle croissante par la bourgeoisie de son jeu politique. Et cela a des conséquences non seulement au niveau de la politique intérieure de chaque État mais aussi au niveau de l’ensemble des rapports entre États et des configurations impérialistes.
5) En 1989-90, face à la dislocation du bloc de l’Est, nous avons analysé ce phénomène inédit dans l’histoire, celui de l’effondrement de tout un bloc impérialiste en l’absence d’affrontements généralisés, comme la 1ère grande manifestation de la période de décomposition. En même temps, nous avons examiné la nouvelle configuration du monde qui résultait de cet événement historique :
Ainsi, 1989 marque une modification fondamentale dans la dynamique générale de la société capitaliste :
6) Dans le paradigme qui a dominé la plus grande partie du 20e siècle, la notion de "cours historique" définissait l’aboutissement d’une tendance historique : soit la guerre mondiale soit les affrontements de classe et dès lors que le prolétariat avait subi une défaite décisive (comme à la veille de 1914 ou comme à la suite de la vague révolutionnaire de 1917-23), la guerre mondiale devenait inéluctable. Dans le paradigme qui définit la situation actuelle (tant que ne sont pas reconstitués deux nouveaux blocs impérialistes, ce qui peut ne jamais advenir), il est possible que le prolétariat subisse une défaite si profonde qu’elle lui interdise définitivement de se ressaisir mais il est aussi tout à fait possible que le prolétariat subisse une défaite profonde sans que cela ait une conséquence décisive pour l’évolution générale de la société. C’est pour cela que la notion de "cours historique" n’est plus en mesure de définir la situation du monde actuel et le rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat.
D’une certaine façon, la situation historique présente a des ressemblances avec celle du 19e siècle. En effet, à cette époque :
Cela dit, il importe de souligner que la notion de "cours historique" telle qu’elle a été utilisée par la Fraction italienne dans les années 1930 et par le CCI entre 1968 et 1989 était parfaitement valable et constituait le cadre fondamental de compréhension de la situation mondiale. En aucune façon, le fait que notre organisation ait été conduite à prendre en compte les données nouvelles et inédites de cette situation depuis 1989 ne peut être interprété comme une remise en cause de notre cadre d’analyse jusqu’à cette date.
7) Dès 1990, en même temps que nous constations la disparition des blocs impérialités qui avaient dominé la "Guerre froide", nous insistions sur la poursuite, et même l’aggravation des affrontements guerriers :
Depuis, la situation mondiale n’a fait que confirmer cette tendance à l’aggravation du chaos comme nous le constations il y a un an :
8) Le Moyen-Orient, là où l’affaiblissement du leadership américain est le plus manifeste et où l’incapacité américaine de s’engager militairement trop directement en Syrie a laissé le champ ouvert aux autres impérialismes, offre un concentré de ces tendances historiques :
Ni Israël, hostile au renforcement du Hezbollah au Liban et en Syrie, ni l’Arabie Saoudite ne peuvent tolérer cette avancée iranienne ; tandis que la Turquie ne peut accepter les trop grandes ambitions régionales de ses deux rivaux.
Les États-Unis et les occidentaux ne peuvent pas non plus renoncer à leurs ambitions dans cette zone stratégique du monde.
L’action centrifuge des différentes puissances, petites et grandes, dont les appétits impérialistes divergents entrent constamment en collision, ne fait qu’alimenter la persistance des conflits actuels, comme au Yémen, ainsi que la perspective de prochaines conflagrations et l’extension du chaos.
9) Alors que, suite à l’effondrement de l’URSS en 1989, la Russie semblait condamnée à ne plus pouvoir jouer qu’un rôle de puissance secondaire, celle-ci effectue un retour en force au plan impérialiste. Puissance sur le déclin et dépourvue des capacités économiques pour soutenir la compétition militaire avec les autres grandes puissances à long terme, elle démontre grâce à la restauration de ses capacités militaires depuis 2008 sa très importante agressivité militaire et sa force de nuisance internationalement :
L’actuel rapprochement de la Russie avec la Chine sur la base du rejet des alliances américaines dans la région Asie n’ayant qu’une faible perspective d’alliance à long terme tant les intérêts des deux États divergent, l’instabilité des rapports de forces entre puissances confère à l’État-continent eurasiatique russe, une importance stratégique nouvelle au vu de la place qu’elle peut occuper dans l’endiguement de la Chine.
10) Surtout, la situation actuelle est marquée par la rapide montée en puissance de la Chine. Celle-ci se donne comme perspective (en investissant massivement dans de nouveaux secteurs technologiques, en particulier l’intelligence artificielle) de s’ériger en puissance économique de premier plan à l’horizon 2030-50 et de se doter d’ici 2050 d’une "armée de classe mondiale capable de remporter la victoire dans toute guerre moderne". La manifestation la plus visible de ses ambitions est le lancement depuis 2013 des "nouvelles route de la soie" (création de corridors de transport sur mer et sur terre, d’accès au marché européen et de sécurisation de ses voies commerciales) conçues comme moyen de renforcer sa présence économique mais également comme un instrument de développement de sa puissance impérialiste dans le monde et à long terme, menaçant directement la prééminence américaine.
Cette ascension de la Chine provoque une déstabilisation générale des relations entre puissances qui, d’ores et déjà sont entrées dans un moment stratégique grave où la puissance dominante, les États-Unis, tente de contenir et entreprend de briser l’ascension de la puissance chinoise qui la menace. La riposte américaine débutée par Obama – reprise et amplifiée par Trump par d’autres moyens, représente un tournant dans la politique américaine. La défense de leurs intérêts en tant qu’état national épouse désormais celle du chacun pour soi qui domine les rapports impérialistes : les États-Unis passent du rôle de gendarme de l’ordre mondial à celui de principal agent propagateur du chacun pour soi et du chaos et de remise en cause de l’ordre mondial établi depuis 1945 sous leur égide.
Cette "bataille stratégique pour le nouvel ordre mondial entre États-Unis et Chine" qui se joue dans tous les domaines à la fois, augmente encore l’incertitude et l’imprévisibilité déjà inscrite dans la situation particulièrement complexe, instable et mouvante de la décomposition : ce conflit majeur contraignant tous les états à reconsidérer leurs options impérialistes en pleine évolution.
11) Les étapes de l’ascension de la Chine sont inséparables de l’histoire des blocs impérialistes et de leur disparition en 1989 : la position de la Gauche communiste affirmant "l’impossibilité de tout surgissement de nouvelles nations industrialisées" dans la période de décadence et la condamnation des états " qui n’ont pas réussi leur "décollage industriel" avant la première guerre mondiale à stagner dans le sous-développement, ou à conserver une arriération chronique par rapport aux pays qui tiennent le haut du pavé" était parfaitement valable dans la période de 1914 à 1989. C’est le carcan de l’organisation du monde en deux blocs impérialistes adverses (permanente entre 1945 et 1989) en vue de la préparation de la guerre mondiale qui empêchait tout bouleversement de la hiérarchie entre puissances. L’essor de la Chine a commencé avec l’aide américaine rétribuant son changement de camp impérialiste en faveur des États-Unis en 1972. Il s’est poursuivi de façon décisive après la disparition des blocs en 1989. La Chine apparait comme le principal bénéficiaire de la "globalisation" suite à son adhésion à l’OMC en 2001 quand elle est devenue l’atelier du monde et la destinataire des délocalisations et des investissements occidentaux, se hissant finalement au rang de seconde puissance économique mondiale. Il a fallu la survenue des circonstances inédites de la période historique de la décomposition pour permettre l’ascension de la Chine, sans laquelle celle-ci n’aurait pas eu lieu.
La puissance de la Chine porte tous les stigmates du capitalisme en phase terminale : elle est basée sur la surexploitation de la force de travail du prolétariat, le développement effréné de l’économie de guerre du programme national de "fusion militaro-civile" et s’accompagne de la destruction catastrophique de l’environnement, tandis que la "cohésion nationale" repose sur le contrôle policier des masses soumises à l’éducation politique du Parti unique et la répression féroce des populations allogènes du Xinjiang musulman et du Tibet. En fait, la Chine n’est qu’une métastase géante du cancer généralisé militariste de l’ensemble du système capitaliste : sa production militaire se développe à un rythme effréné, son budget défense a multiplié par six en 20 ans et occupe depuis 2010 la 2° place mondiale.
12) La mise en place des "nouvelles routes de la soie" et l’avancée graduelle, persistante et à long terme de la Chine (l’établissement d’accords économiques ou de partenariats interétatiques partout dans le monde - avec l’Italie, la prise de contrôle du port d’Athènes en Méditerranée - jusqu’en Amérique Latine ; la création d’une base militaire à Djibouti – porte d’entrée de son influence grandissante sur le continent africain) affecte tous les états et bouscule "tous les équilibres" existants.
En Asie, la Chine a déjà modifié l’équilibre des forces impérialistes au détriment des États-Unis. Il ne lui est pas possible cependant de remplir automatiquement le “vide” laissé par le déclin du leadership américain en raison même du chacun pour soi impérialiste et de la méfiance qu’inspire sa puissance. D’importantes tensions impérialistes se cristallisent en particulier avec :
L’hostilité de ces deux États envers la Chine pousse à leur convergence ainsi qu’à leur rapprochement avec les États-Unis. Ces derniers ont lancé une alliance quadripartite Japon-États-Unis-Australie-Inde offrant un cadre de rapprochement diplomatique entre les différents États opposés à la montée de la Chine, mais aussi militaire.
Dans cette phase de "rattrapage" de la puissance des États-Unis par la Chine, celle-ci tente de masquer ses ambitions hégémoniques afin d’éviter l’affrontement direct avec son challenger nuisible à ses projets à long terme, tandis que les États-Unis prennent l’initiative dès maintenant pour y faire barrage et recentrent l’essentiel de leur attention impérialiste sur l’espace Indopacifique.
13) Malgré le populisme de Trump, en dépit des désaccords au sein de la bourgeoisies américaine sur la manière de défendre leur leadership et des divisions en particulier concernant la Russie, l’administration Trump adopte une politique impérialiste en continuité et en cohérence avec les intérêts impérialistes fondamentaux de l’État américain qui fait globalement consensus au sein des secteurs majoritaires de la bourgeoisie américaine : défendre le rang de première puissance mondiale indiscutée des États-Unis.
Face à l’enjeu chinois, les États-Unis opèrent une importante mutation de leur stratégie impérialiste mondiale. Ce virage repose sur le constat que le cadre de la “mondialisation” n’a pas garanti la position des États-Unis, mais l’a même affaiblie. L’officialisation par l’administration Trump de faire prévaloir sur tout autre principe celui de la défense de leurs seuls intérêts en tant qu’état national et l’imposition de rapports de force profitables aux États-Unis comme principal fondement des relations avec les autres États, entérine et tire les implications de l’échec de la politique des 25 dernières années de lutte contre le chacun pour soi en tant que gendarme du monde et de la défense de l’ordre mondial hérité de 1945.
Le tournant opéré par les États-Unis se concrétise par :
Le comportement de vandale d’un Trump qui peut dénoncer du jour au lendemain les engagements internationaux américains au mépris des règles établies représente un nouveau et puissant facteur d’incertitude et d’impulsion du chacun pour soi. Il forme un indice supplémentaire de la nouvelle étape que franchit le système capitaliste dans l’enfoncement dans la barbarie et l’abîme du militarisme à outrance.
14) Le changement de stratégie américaine est perceptible sur certains des principaux théâtres impérialistes :
Washington inflige cependant clairement un revers à la Chine qui avait fait du Venezuela un allié politique de choix pour étendre son influence et qui se révèle impuissante à s’opposer à la pression américaine. Il n’est pas impossible que cette offensive américaine de reconquête impérialiste de son arrière-cour d’Amérique latine inaugure une offensive plus systématique contre la Chine sur d’autres continents. Pour le moment elle fait planer la perspective de la plongée du Venezuela dans le chaos d’un affrontement à mort et sans issue entre fractions bourgeoises, ainsi que d’une déstabilisation accrue de l’ensemble de cette zone sud-américaine.
15) L’actuel renforcement général des tensions impérialistes se traduit par la relance de la course aux armements et à la suprématie technologique militaire non seulement là où les tensions sont les plus apparentes (en Asie et au Moyen Orient) mais pour tous les États, grandes puissances en tête. Tout indique que se profile une nouvelle étape dans les affrontements inter-impérialistes et d’enfoncement du système dans la barbarie guerrière.
Dans ce contexte l’Union Européenne, en raison de cette situation impérialiste, va continuer à être confrontée à la tendance à la fragmentation, comme l’a mis en évidence le rapport sur les tensions impérialistes de juin 2018. (Revue Internationale n° 161)
16) Au plan économique, la situation du capitalisme est, depuis début 2018, marquée par un net ralentissement de la croissance mondiale (passée de 4 % en 2017 à 3,3 % en 2019), que la bourgeoisie prévoit comme durable et devant s’aggraver en 2019-20. Ce ralentissement s’est avéré plus rapide que prévu en 2018, le FMI ayant dû revoir à la baisse ses prévisions sur les deux prochaines années, et touche pratiquement simultanément les différentes parties du capitalisme : Chine, États-Unis, zone euro. En 2019, 70 % de l’économie mondiale ralentissent et particulièrement les pays "avancés", (Allemagne, Royaume-Uni). Certains des pays émergents sont déjà en récession (Brésil, Argentine, Turquie) tandis que la Chine, en ralentissement depuis 2017 et avec une croissance évaluée à 6,2 % pour 2019 encaisse ses plus bas chiffres de croissance des trente dernières années.
La valeur de la plupart des monnaies des pays émergents s’est affaiblie, quelquefois fortement, comme en Argentine et en Turquie. Fin 2018, le commerce mondial enregistre une croissance zéro, tandis qu’au plan financier Wall Street a connu en 2018 les "corrections" boursières les plus amples des 10 dernières années. La plupart des indicateurs sont au clignotant et annoncent la perspective d’une nouvelle plongée de l’économie capitaliste.
17) La classe capitaliste n’a pas de futur à offrir, son système a été condamné par l’histoire. Depuis la crise de 1929, la première grande crise de l’époque de la décadence du capitalisme, la bourgeoisie n’a pas cessé de sophistiquer l’intervention de l’État pour exercer un contrôle général sur l’économie. De plus en plus confronté à l’étroitesse croissante des marchés extra-capitalistes, de plus en plus menacé par une surproduction généralisée, "le capitalisme s’est donc maintenu en vie grâce à l’intervention consciente de la bourgeoisie qui ne peut plus se permettre de s’en remettre à la main invisible du marché. C’est vrai que les solutions deviennent aussi des parties du problème :
Depuis les années 70, ces problèmes ont engendré différentes politiques économiques, mettant alternativement l’accent sur le "Keynésianisme" ou le "néolibéralisme", mais comme aucune politique ne peut s’attaquer aux causes réelles de la crise, aucune démarche ne pourra arriver à la victoire finale. Ce qui est remarquable, c’est la détermination de la bourgeoisie à maintenir à tout pris son économie en marche et sa capacité à freiner la tendance à l’effondrement à travers un endettement gigantesque." (Résolution sur la situation internationale du 16° Congrès)
Produit des contradictions de la décadence et de l’impasse historique du système capitaliste, le capitalisme d’État mis en place à l’échelle de chaque capital national n’obéît cependant pas à un strict déterminisme économique ; au contraire son action, essentiellement de nature politique, intègre et combine simultanément dans son organisation et ses options les plans économiques, sociaux (comment faire face à son ennemi de classe en fonction du rapport de force entre les classes) et impérialistes (la nécessité de maintenir un énorme secteur de l’armement au centre de toute activité économique) pour préserver et défendre le système d’exploitation bourgeois sur tous les plans vitaux. Ainsi le capitalisme d’État a-t-il connu différentes phases et modalités d’organisation au cours de l’histoire de la décadence.
18) Dans les années 1980, sous l’impulsion des grandes puissances économiques, une telle nouvelle phase a été inaugurée : celle de la "mondialisation". Dans une première étape, elle a d’abord pris la forme des Reagonomics, rapidement relayée par une deuxième, qui a mis à profit la situation historique inédite de la chute du bloc de l’est, pour étendre et approfondir une vaste réorganisation de la production capitaliste à l’échelle planétaire entre 1990 et 2008.
Le maintien de la coopération entre États, utilisant notamment les vieilles structures du bloc occidental, et la préservation d’un certain ordre dans les échanges commerciaux, ont été des moyens de faire face à l’aggravation de la crise (les récessions de 1987 et 1991-93) mais aussi aux premiers effets de la décomposition, qui, sur le terrain économique ont pu ainsi être, en grande partie, atténués.
Sur le modèle de référence de l’UE éliminant les barrières douanières entre États-membres, l’intégration de nombreuses branches de la production mondiale s’est renforcée en développant de véritables chaînes de production à l’échelle planétaire. En combinant logistique, informatique et télécommunications, permettant des économies d’échelle, l’exploitation accrue de la force de travail du prolétariat (par la hausse de la productivité, la mise en concurrence internationale, la libre circulation de la main d’œuvre pour imposer la baisse les salaires), la soumission de la production à la logique financière de la rentabilité maximale, le commerce mondial a continué à s’accroitre, même si plus faiblement, stimulant l’économie mondiale, d’un "second" souffle prolongeant l’existence du système capitaliste.
19) La crise de 2007-09 a marqué une étape dans l’enfoncement du système capitaliste dans sa crise irréversible : après quatre décennies de recours au crédit et à l’endettement afin de contrecarrer la tendance croissante à la surproduction, ponctuées de récessions de plus en plus profondes et de reprises de plus en plus limitées, la récession de 2009 a été la plus importante depuis la Grande Dépression. C’est l’intervention massive des États et de leurs banques centrales qui ont sauvé le système bancaire de la faillite complète par un endettement public faramineux en rachetant les créances qui ne pouvaient plus être remboursées.
Le capital chinois, lui aussi gravement touché par la crise, a joué un rôle important dans la stabilisation de l’économie mondiale par la mise en œuvre de plans de relance en 2009, 2015 et 2019 fondé sur un endettement massif de l’État.
Non seulement les causes de la crise de 2007-2011 n’ont pas été résolues ou dépassées, mais la gravité et les contradictions de la crise sont passées à un stade supérieur : ce sont désormais les États eux-mêmes qui sont confrontés au poids écrasant de leur endettement (la "dette souveraine") qui affecte encore plus leur capacité à intervenir pour relancer leurs économies nationales respectives. "L’endettement a constitué un moyen de suppléer à l’insuffisance des marchés solvables, mais celui-ci ne peut s’accroître indéfiniment, ce qu’a mis en évidence la crise financière à partir de 2007. Cependant, toutes les mesures qui peuvent être prises pour limiter l’endettement placent à nouveau le capitalisme devant sa crise de surproduction, et cela dans un contexte économique international qui limite de plus en plus sa marge de manœuvre." (Résolution situation internationale 20°Congrès)
20) Le développement actuel de la crise par les perturbations croissantes qu’elle provoque dans l’organisation de la production en une vaste construction multilatérale à l’échelle internationale unifiée par des règles communes montre les limites de la "mondialisation": le besoin toujours plus grand d’unité (qui n’a jamais signifié autre chose que l’imposition de la loi du plus fort sur les plus faibles) en raison de l’intrication "transnationale” de la production très segmentée pays par pays (c’est en unités fondamentalement divisées par la concurrence où tout produit est conçu ici, assemblé là à l’aide d’éléments produits ailleurs encore) se heurte à la nature nationale de chaque capital, aux limites mêmes du capitalisme, irrémédiablement divisé en nations concurrentes et rivales, le degré d’unité maximal qu’il est impossible au monde bourgeois de dépasser. L’aggravation de la crise (ainsi que les exigences de la rivalité impérialiste) soumet à rude épreuve les institutions et les mécanismes multilatéraux.
Ce fait s’illustre par l’attitude actuelle des deux principales puissances en compétition pour l’hégémonie mondiale :
21) L’influence de la décomposition représente un facteur de déstabilisation supplémentaire. En particulier, le développement du populisme vient encore aggraver la situation économique en voie de dégradation en introduisant un facteur d’incertitude et d’imprédictibilité face aux tourments de la crise. L’arrivée au pouvoir de gouvernements populistes, aux programmes peu réalistes pour le capital national, qui affaiblit le fonctionnement de l’économie et du commerce mondiaux sème la pagaille, fait planer le risque d’affaiblissement des moyens imposés par le capitalisme depuis 1945 pour éviter tout repli autarcique sur le cadre national favorisant la contagion incontrôlée de la crise économique. La pagaille du Brexit et l’épineuse sortie de la Grande-Bretagne de l’UE en fournissent une autre illustration : l’incapacité des partis de la classe dominante britannique à statuer sur les conditions de la séparation et la nature des relations futures avec l’Union Européenne, les incertitudes autour du "rétablissement" des frontières, en particulier entre l’Irlande du Nord et l’Eire, le devenir incertain de l’Ecosse pro-européenne menaçant de se séparer du Royaume-Uni affectent l’économie anglaise (en faisant dévisser la valeur de la livre) tout comme celle des ex-partenaire de l’UE, privées de la visibilité à long terme et de la stabilité réglementaire indispensables à la conduite des affaires.
Les désaccords concernant la politique économique en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs montrent l’existence de divisions croissantes sur ce plan, non seulement entre nations rivales mais aussi au sein de chaque bourgeoisie nationale entre "multilatéralistes" et "unilatéralistes" et même au sein de chacune de ces approches (par ex. entre "soft" et "hard" Brexiters au Royaume-Uni). Non seulement il n’y a plus de consensus minimal sur la politique économique, même entre les pays de l’ancien bloc occidental, mais cette question est aussi de plus en plus conflictuelle au sein même des bourgeoisies nationales.
22) L’accumulation actuelle de l’ensemble de ces contradictions dans le contexte présent d’avancée de la crise économique ainsi que de fragilité du système monétaire et financier et d’endettement massif des États au plan international suite à 2008, ouvrent une période de graves convulsions à venir et placent à nouveau le système capitaliste devant la perspective d’une nouvelle plongée. Il faut néanmoins ne pas perdre de vue que le capitalisme n’a certainement pas épuisé de façon définitive tout recours pour accompagner l’enfoncement dans la crise et éviter des situations incontrôlées, en particulier dans les pays centraux. La situation de surendettement des États, dont le service de la dette auquel doit être affecté une partie accrue de la richesse nationale produite, plombe lourdement les budgets nationaux et réduit fortement leur marge de manœuvre face à la crise. Pour autant, il est certain que cette situation ne mettra :
23) Concernant le prolétariat, ces nouvelles convulsions ne peuvent que se traduire par des attaques encore plus importantes contre ses conditions de vie et de travail sur tous les plans et dans le monde entier, en particulier :
Néanmoins, bien que la bourgeoisie de tous les pays, est de plus en plus acculée à renforcer toujours plus ses attaques contre la classe ouvrière, sa marge de manœuvre sur le plan politique est loin d’être épuisée. On peut être sûr qu’elle va tout mettre en œuvre pour empêcher le prolétariat de riposter sur son propre terrain de classe contre la dégradation croissante de ses conditions de vie imposée par les convulsions de l’économie mondiale.
Mai 2019
1) À la fin des années 1960, avec l’épuisement du boom économique de l’après-guerre, la classe ouvrière avait ressurgi sur la scène sociale face à la dégradation de ses conditions d’existence. Les luttes ouvrières qui ont explosé à l’échelle internationale avaient ainsi mis un terme à la période de contre-révolution la plus longue de l’Histoire. Elles avaient ouvert un nouveau cours historique vers des affrontements de classe, empêchant ainsi la classe dominante d’apporter sa propre réponse à la crise aiguë du capitalisme : une 3e guerre mondiale. Ce nouveau cours historique avait été marqué par le surgissement de luttes massives, notamment dans les pays centraux d’Europe occidentale avec le mouvement de Mai 1968 en France, suivi par celui de l’"automne chaud" en Italie en 1969 et de bien d’autres encore comme en Argentine au printemps 1969 et en Pologne à l’hiver 1970-71. Dans ces mouvements massifs, de larges secteurs de la nouvelle génération qui n’avait pas connu la guerre avaient posé de nouveau la question de la perspective du communisme comme une possibilité.
En lien avec ce mouvement général de la classe ouvrière à la fin des années 1960 et au début des années 1970, on doit souligner aussi le réveil international, à une échelle très petite mais non moins significative, de la Gauche communiste organisée, la tradition qui est restée fidèle au drapeau de la révolution prolétarienne mondiale au cours de la longue nuit de la contre-révolution. Dans ce réveil la constitution du CCI a signifié un renouveau et une impulsion importante de la Gauche Communiste dans son ensemble.
Face à une dynamique vers sur une tendance à la politisation des luttes ouvrières, la bourgeoisie (qui s’était laissé surprendre par le mouvement de Mai 68) a immédiatement développé une contre-offensive de grande envergure et sur le long terme afin d’empêcher la classe ouvrière d’apporter sa propre réponse à la crise historique de l’économie capitaliste : la révolution prolétarienne.
2) Du fait de la rupture de la continuité politique avec le mouvement ouvrier du passé, la tendance à la politisation du prolétariat des années 1960 s’était manifesté par l’émergence de ce que Lénine appelait un "marais politique" : un milieu de groupes et d’éléments confus, et en même temps une zone de passage, situé entre la bourgeoisie et le prolétariat. Au moment de sa plus grande extension, cet espace de politisation était composé, à l’échelle mondiale, essentiellement de jeunes éléments inexpérimentés, dont de nombreux étudiants. Déjà dans la première moitié des années 1970, le résultat de la décantation dans ce "marais" s’était manifesté par le fait que :
Par ailleurs, l’adhésion "critique" des principaux groupes d’extrême gauche (trotskystes et maoïstes) à la contre-révolution et leurs pratiques d’organisation et d’intervention propres aux organisations ou sectes crypto-staliniennes, de même que l’activisme aveugle des milieux autonomistes et le culte de la violence minoritaire des groupuscules terroristes, ont détruit une grande partie de la nouvelle génération en voie de politisation. Ce travail destructeur a contribué à déformer et discréditer le véritable mouvement révolutionnaire du prolétariat.
Parallèlement à ce rôle extrêmement négatif joué par cette composante pseudo "radicale" du marais et des groupes d’extrême gauche, la bourgeoisie a développé une contre-offensive politique contre la reprise historique de la lutte de classe. Cette contre-offensive a consisté dans un premier temps, au début des années 1970, à mettre en place "l’alternative de la gauche au gouvernement" dans les principaux pays occidentaux afin de rabattre la classe ouvrière sur le terrain des élections en semant l’illusion que le programme des partis de gauche allait permettre d’améliorer les conditions de vie des masses exploitées. Cette première vague de luttes qui s’était développée à partir de la fin des années 1960, s’est donc épuisée au cours de ces "années d’illusions".
3) Mais avec l’aggravation de la crise économique dans la deuxième moitié des années 1970, une nouvelle vague de luttes ouvrières avait surgi, impliquant également le prolétariat de certains pays d’Europe de l’Est (notamment en Pologne à l’été 1980).
Face à cette reprise des combats de classe après une courte période de reflux, la bourgeoisie a dû modifier sa stratégie visant à entraver toute politisation du prolétariat au sein de ses luttes économiques. Grâce à un judicieux partage des tâches entre les différentes fractions bourgeoises, il revenait aux partis de droite au gouvernement de porter les attaques économiques contre les conditions de vie du prolétariat, tandis que les partis de gauche, dans l’opposition (épaulés par les syndicats et les gauchistes) avaient la responsabilité de saboter les luttes ouvrières de l’intérieur et de les dévoyer sur le terrain des mystifications électorales.
La grève de masse en Pologne en août 1980 a révélé que le prolétariat, malgré la chape de plomb des régimes staliniens, était capable de relever la tête et de retrouver spontanément ses méthodes de lutte, notamment les assemblées générales souveraines, l’élection de comités de grève responsables devant ces assemblées, la nécessaire extension géographique des luttes et leur unification au-delà des divisions corporatistes.
4) Néanmoins, malgré sa profondeur, ce recul a été de courte durée. Dans la première moitié des années 1980, face à l’aggravation de la crise économique, à l’explosion du chômage et aux nouvelles attaques contre les conditions de vie du prolétariat dans les pays centraux, une 3e vague de luttes a émergé de nouveau. Malgré la défaite de la longue grève des mineurs en Grande-Bretagne en 1985, cette vague de luttes s’est manifestée par une usure de la gauche dans l’opposition, un discrédit croissant des syndicats (comme en ont témoigné, dans plusieurs pays, y compris dans les pays scandinaves, les grèves spontanées sporadiques qui ont éclaté en dehors et contre les manœuvres répétées de sabotage des syndicats). Cette 3e vague de luttes ouvrières a été accompagnée par une augmentation des taux d’abstention aux élections.
Pour ne pas se laisser surprendre comme en Mai 68 et paralyser toute dynamique de confrontations au syndicalisme, la bourgeoisie a développé une 3e stratégie : celle du renforcement de son appareil d’encadrement de la classe ouvrière visant à empêcher toute extension des luttes au-delà de la corporation ou du secteur, à saboter l’identité de classe du prolétariat à travers la division entre les "cols blancs" et les "cols bleus" et à empêcher toute tentative d’auto-organisation du prolétariat.
5) C’est la bourgeoisie anglaise (la plus intelligente du monde), avec la politique de la "Dame de fer" (Margaret Thatcher) qui avait donné le "la" à la stratégie de la classe dominante des autres pays centraux pour stopper la dynamique de la lutte de classe :
Dans les autres pays d’Europe, y compris en Allemagne (notamment dans le secteur de l’industrie automobile), cette manœuvre de la bourgeoisie consistant à accorder des augmentations de salaires à une seule catégorie de prolétaires de la même entreprise, était destinée à diviser les ouvriers, à aggraver la concurrence entre eux, à saper leur solidarité de classe dans le but de les monter les uns contre les autres.
Mais pire encore, avec cette stratégie de division du prolétariat prônant le "chacun pour soi", la bourgeoisie et ses syndicats aux ordres ont cherché en permanence à faire passer les défaites de la classe ouvrière pour des victoires !
Les révolutionnaires ne doivent pas sous-estimer le machiavélisme de la bourgeoisie dans l’évolution du rapport de force entre les classes. Un tel machiavélisme ne peut que continuer à se développer avec l’aggravation des attaques contre toute la classe exploitée. La stagnation de la lutte de classe, puis son recul, à la fin des années 1980 résultait de la capacité de la classe dominante à retourner certaines manifestations de la décomposition de la société bourgeoise, notamment la tendance au "chacun pour soi", contre la classe ouvrière.
6) Depuis le reflux de la première vague de luttes, ce sont essentiellement les illusions démocratiques (entretenues par la contre-offensive de la bourgeoisie et le sabotage syndical) qui ont constitué le frein principal à la politisation des combats de la classe ouvrière.
Comme le met en avant l’article de la Revue Internationale n°23, "La lutte du prolétariat dans la période de décadence", la classe ouvrière est confrontée à plusieurs facteurs de difficulté pour la politisation de ses luttes : La véritable nature du prolétariat en tant que classe à la fois exploitée dépossédée de toute propriété, et révolutionnaire, a toujours signifié que la conscience de classe ne peut pas avancer de victoire en victoire mais peut uniquement se développer de façon inégale vers la victoire à travers une série de défaites, comme l’affirmait Rosa Luxemburg.
Dans la période de décadence :
Par ailleurs, dans la période actuelle :
7) Alors que la 3e vague de luttes commençait à s’épuiser vers la fin des années 1980, un événement majeur dans la situation internationale, l’effondrement spectaculaire du bloc de l’Est et des régimes staliniens en 1989, a porté un coup brutal à la dynamique de la lutte de classe, modifiant ainsi de façon majeure le rapport de forces entre prolétariat et bourgeoisie au bénéfice de cette dernière. Cet évènement a marqué avec fracas l’entrée du capitalisme dans la phase ultime de sa décadence : celle de la décomposition. En s’effondrant, le stalinisme a rendu un dernier service à la bourgeoisie. Il a permis à la classe dominante de mettre un terme à la dynamique de la lutte de classe qui, avec des avancées et des reculs, s’était développée pendant deux décennies.
En effet, dans la mesure où ce n’est pas la lutte du prolétariat mais le pourrissement sur pied de la société capitaliste, qui avait mis fin au stalinisme, la bourgeoisie a pu exploiter cet évènement pour déchainer une gigantesque campagne idéologique visant à perpétuer le plus grand mensonge de l’Histoire : l’identification du communisme au stalinisme. Ce faisant, la classe dominante a porté un coup extrêmement violent à la conscience du prolétariat. Les campagnes assourdissantes de la bourgeoisie sur la prétendue "faillite du communisme" ont provoqué une régression du prolétariat dans sa marche en avant vers sa perspective historique de renversement du capitalisme. Elles ont porté un coup à son identité de classe.
Ce profond recul de la conscience et de la lutte de classe s’est manifesté par une baisse de la combativité ouvrière dans tous les pays, un renforcement des illusions démocratiques, un très fort regain de l’emprise des syndicats et une très grande difficulté du prolétariat à reprendre le chemin de ses luttes massives malgré l’aggravation de la crise économique, la montée du chômage, de la précarité, et la dégradation générale de toutes ses conditions de vie dans tous les secteurs et tous les pays.
Par ailleurs, avec l’entrée du capitalisme dans la phase ultime de sa décadence, le prolétariat devait désormais faire face aux miasmes de la décomposition de la société bourgeoise qui affectent sa capacité à retrouver le chemin de sa perspective révolutionnaire. Sur le plan idéologique, "Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique :
Avec le recul de sa perspective révolutionnaire et de son identité de classe, le prolétariat a aussi largement perdu sa confiance en lui-même et en ses capacités à s’affronter efficacement au capitalisme pour défendre ses conditions d’existence.
8) Un des facteurs objectifs ayant aggravé la perte d’identité de classe du prolétariat a été constitué par les politiques de délocalisation et de restructuration de l’appareil productif dans les principaux pays d’Europe occidentale et aux États-Unis. Les grandes concentrations ouvrières ont été démantelées avec la fermeture des bassins miniers, des aciéries, de l’automobile, etc., dans les secteurs où la classe ouvrière avait traditionnellement mené des luttes massives et très combatives. Cette désertification industrielle a été accompagnée par le renforcement des campagnes idéologiques sur la fin de la lutte de classe, et donc de toute perspective révolutionnaire. Ces campagnes de la bourgeoisie ont pu se développer grâce aux partis staliniens ou sociaux-démocrates qui, pendant des décennies, ont identifié la classe ouvrière aux seuls "cols bleus", masquant ainsi que c’est le salariat et l’exploitation de la force de travail qui définit la classe ouvrière. Par ailleurs, avec le développement des nouvelles technologies, le prolétariat en "col blanc" est beaucoup plus dispersé dans de petites unités de production, rendant plus difficiles le surgissement de luttes massives.
Dans une telle situation de recul de la conscience de classe du prolétariat et de l’éloignement de sa perspective révolutionnaire, le chacun pour soi et la concurrence pour survivre au milieu du marasme économique croissant, tendent à dominer.
L’aggravation du chômage et de la précarité a également fait apparaître le phénomène d’"uberisation" du travail. En passant par l’intermédiaire d’une plateforme Internet pour trouver un emploi, l’ubérisation déguise la vente de la force de travail à un patron en une forme "d’auto-entreprise", tout en renforçant la paupérisation et la précarité des "auto-entrepreneurs". L’ubérisation du travail individuel renforce l’atomisation, la difficulté de faire grève, du fait que l’auto-exploitation de ces travailleurs entrave considérablement leur capacité à lutter de façon collective et à développer la solidarité face à l’exploitation capitaliste.
9) Avec la faillite de la banque Lehman Brothers et la crise financière de 2008, la bourgeoisie a pu enfoncer encore un coin dans la conscience du prolétariat en développant une nouvelle campagne idéologique à l’échelle mondiale destinée à instiller l’idée (mise en avant par les partis de gauche) que ce sont les "banquiers véreux" qui sont responsables de cette crise, tout en faisant croire que le capitalisme est personnifié par les traders et le pouvoir de l’argent.
La classe dominante a pu ainsi masquer les racines de la faillite de son système. Elle a cherché d’une part, à amener la classe ouvrière sur le terrain de la défense de l’État "protecteur", les mesures de sauvetage des banques étant censées protéger les petits épargnants. D’autre part, cette politique de sauvetage des banques a été également utilisée, notamment par la gauche, pour montrer du doigt les gouvernements qui cherchent à défendre les banquiers et le monde de la finance.
Mais au-delà de ces mystifications, l’impact de cette campagne sur la classe ouvrière a consisté à renforcer son impuissance face à un système économique impersonnel dont les lois générales s’apparentent à des lois naturelles qui ne peuvent être contrôlées ou modifiées.
10) Le déchainement des conflits impérialistes, au Proche et Moyen Orient, de même que la misère absolue des masses paupérisées des pays du continent africain, ont fait déferler sur les pays d’Europe occidentale un flot croissant de réfugiés. De l’autre côté de l’Atlantique, l’enfoncement du capitalisme dans la décomposition s’est illustré également par l’exode de vagues de migrants des pays d’Amérique latine vers les États-Unis.
Face à ces manifestations de la décomposition de la société capitaliste, un nouveau danger est apparu pour le prolétariat : l’idéologie populiste basée sur une politique "identitaire" attaquant la solidarité du prolétariat en véhiculant l’illusion que, face à l’aggravation de la crise, et de la "réduction des ressources", les populations autochtones ne peuvent éviter le pire qu’au détriment des autres couches non-exploiteuses de la population. Cette politique se traduit par le protectionnisme, la stigmatisation des immigrés comme "profiteurs de l’État-Providence" et la fermeture des frontières aux vagues de migrants.
Le rejet de plus en plus ouvert des partis bourgeois traditionnels et des "élites", n’a pas débouché sur une politisation du prolétariat sur son terrain de classe mais par une tendance à rechercher des hommes "nouveaux" sur le terrain électoral de la démocratie bourgeoise, Ces "hommes nouveaux" sont en grande partie des démagogues populistes et des aventuriers (comme Donald Trump). La montée des partis d’extrême-droite dans plusieurs pays d’Europe, de même que l’arrivée au pouvoir de Trump aux États-Unis, élu avec de nombreux suffrages des ouvriers de la "ceinture de la rouille", révèle que certaines franges du prolétariat (particulièrement frappées par le chômage) peuvent être intoxiquées par le poison du populisme, de la xénophobie, du nationalisme et de toutes les idéologies réactionnaires et obscurantistes qui émanent du fumier nauséabond de la putréfaction du capitalisme.
La tendance au chacun pour soi et à la dislocation de la société s’est également manifestée par le danger d’embrigadement de certains secteurs du prolétariat derrière les drapeaux nationaux ou régionaux (comme ce fut le cas lors de la crise indépendantiste en Catalogne en 2018).
11) Du fait de la grande difficulté actuelle de la classe ouvrière à développer ses luttes, de son incapacité pour le moment à retrouver son identité de classe et à ouvrir une perspective pour l’ensemble de la société, le terrain social tend à être occupé par des luttes interclassistes particulièrement marquées par la petite bourgeoisie. Cette couche sociale sans devenir historique ne peut que véhiculer l’illusion d’une possibilité de réformer le capitalisme en revendiquant un capitalisme "à visage humain", plus démocratique, plus juste, plus propre, plus soucieux des pauvres et de la préservation de la planète.
Ces mouvements interclassistes sont le produit de l’absence de toute perspective qui touche aujourd’hui la société dans son ensemble, y compris une partie importante de la classe dirigeante elle-même.
La révolte populaire des "Gilets Jaunes" en France contre "la vie chère" de même que le mouvement international de la "jeunesse pour le climat" (Youth for climate) constituent une illustration du danger de l’interclassisme pour le prolétariat. La révolte citoyenne des "Gilets Jaunes" (soutenue et encouragée, au début, par tous les partis de la droite et de l’extrême-droite) a révélé la capacité de la bourgeoisie à utiliser les mouvements sociaux interclassistes contre la conscience du prolétariat.
En débloquant une enveloppe de 10 milliards d’euros face au chaos accompagnant les manifestations des Gilets Jaunes, la bourgeoisie française et ses médias ont pu instiller, de façon insidieuse, l’idée que seuls les mouvements citoyens, interclassistes, et les méthodes de luttes propres à la petite bourgeoisie peuvent faire reculer le gouvernement.
Face à l’accélération des attaques économiques contre la classe exploitée, et au danger du resurgissement des luttes ouvrières, la bourgeoisie cherche aujourd’hui à gommer les antagonismes de classe. En tentant de noyer et diluer le prolétariat dans "la population des citoyens", la classe dominante vise à l’empêcher de retrouver son identité de classe. La médiatisation internationale du mouvement des Gilets Jaunes révèle que c’est une préoccupation de la bourgeoisie de tous les pays.
Le mouvement de la jeunesse pour le climat, bien qu’exprimant une préoccupation globale et une inquiétude face à la menace de destruction de l’humanité, est totalement dévoyé sur le terrain des luttes parcellaires, facilement récupérables par la bourgeoisie et très fortement marquées par la petite bourgeoisie.
Le combat pour l’autonomie de classe du prolétariat est crucial dans cette situation imposée par l’aggravation de la décomposition du capitalisme :
Dans le rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat, c’est toujours la classe dominante qui est à l’offensive, sauf dans une situation révolutionnaire. Malgré ses difficultés internes et la tendance croissante à la perte de contrôle de son appareil politique, la bourgeoisie a été capable de retourner les manifestations de la décomposition de son système contre la conscience et l’identité de classe du prolétariat. La classe ouvrière n’a donc pas encore surmonté le profond recul qu’elle a subi depuis l’effondrement du bloc de l’Est et des régimes staliniens. Et ce d’autant plus que les campagnes démocratiques et anti-communistes, entretenues sur le long terme, ont été régulièrement remises au goût du jour (par exemple à l’occasion du centenaire de la Révolution d’Octobre 1917).
12) Néanmoins, malgré trois décennies de recul de la lutte de classe, la bourgeoisie n’est pas parvenue à infliger jusqu’à présent une défaite décisive à la classe ouvrière, comme ce fut le cas dans les années 1920-30. Malgré la gravité des enjeux de la période historique actuelle, la situation n’est pas identique à celle de la période de contre-révolution. Le prolétariat des pays centraux n’a pas subi de défaite physique (comme ce fut le cas lors de l’écrasement sanglant de la révolution en Allemagne au cours de la première vague révolutionnaire de 1917-23). Il n’a pas été massivement embrigadé derrière les drapeaux nationaux. La grande majorité des prolétaires ne sont pas prêts à sacrifier leur vie sur l’autel de la défense du capital national. Dans les grands pays industrialisés, aux États-Unis comme en Europe, les masses prolétariennes n’ont pas adhéré aux croisades impérialistes (et soi-disant "humanitaires") de "leur" bourgeoisie nationale.
La lutte de classe du prolétariat est faite d’avancées et de reculs au cours desquels la classe ouvrière s’efforce de surmonter ses défaites, d’en tirer les leçons pour repartir de nouveau au combat. Comme l’affirmait Marx dans le 18 Brumaire, "Les révolutions bourgeoises, comme celles du XVIII° siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, (…) Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du XIX° siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et de se redresser à nouveau, formidable, en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leurs propres buts, jusqu’à ce que soit créée enfin la situation rendant impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta !"
Ces "circonstances" qui doivent créer "la situation rendant impossible tout retour en arrière", seront déterminées, en premier lieu, par l’épuisement des palliatifs qui ont permis jusqu’à présent à la bourgeoise de freiner l’effondrement de l’économie mondiale. En effet, pour que soient créées les conditions de surgissement d’une période de luttes révolutionnaires, il faut "que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque "ceux d’en bas" ne veulent plus et que "ceux d’en haut" ne peuvent plus continuer de vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher." (Lénine, La Maladie infantile…)
L’aggravation inexorable de la misère, de la précarité, du chômage, les atteintes à la dignité des exploités dans les années à venir constituent la base matérielle qui pourra pousser les nouvelles générations de prolétaires à retrouver le chemin des combats menés par les générations précédentes pour la défense de toutes leurs conditions d’existence. Malgré tous les dangers qui menacent le prolétariat, la période de décomposition du capitalisme n’a pas mis fin aux "circonstances" objectives qui ont constitué l’aiguillon des combats révolutionnaires du prolétariat depuis le début du mouvement ouvrier.
13) L’aggravation de la crise économique a d’ores et déjà fait apparaître une nouvelle génération sur la scène sociale, même si c’est encore de façon très limitée et embryonnaire : en 2006, le mouvement des étudiants en France contre le CPE, suivi cinq ans plus tard par le mouvement des "Indignés" en Espagne. Ces deux mouvements massifs de la jeunesse prolétarienne ont retrouvé spontanément les méthodes de luttes de la classe ouvrière, notamment la culture du débat dans les assemblées générales massives ouvertes à tous.
Ces mouvements ont également été caractérisés par la solidarité entre les générations (alors que le mouvement des étudiants de la fin des années 1960, très fortement marqué par le poids de la petite bourgeoisie, s’était développé contre la génération qui avait été embrigadée dans la guerre).
Si, dans le mouvement contre le CPE, la grande majorité des étudiants en lutte contre la perspective du chômage et de la précarité, s’est reconnue comme faisant partie de la classe ouvrière, les Indignés en Espagne (bien que leur mouvement se soit étendu à l’échelle internationale grâce aux réseaux sociaux) n’avaient pas une claire conscience d’appartenir à la classe exploitée.
Alors que le mouvement massif contre le CPE était une riposte prolétarienne à une attaque économique (qui a obligé la bourgeoisie à reculer en retirant le CPE), celui des Indignés était marqué essentiellement par une réflexion globale sur la faillite du capitalisme et la nécessité d’une autre société.
Au sein de cette nouvelle génération, l’identité de classe du prolétariat n’a pas encore été retrouvée du fait du manque d’expérience de cette jeune génération, de sa vulnérabilité aux mystifications de l’idéologie "altermondialiste" et de sa difficulté à se réapproprier l’histoire et l’expérience du mouvement ouvrier.
Néanmoins, ces mouvements avaient commencé à poser les premiers jalons d’une lente maturation de la conscience au sein de la classe ouvrière (et notamment de ses jeunes générations hautement qualifiées) des enjeux de la situation historique présente
14) Une caractéristique essentielle du développement de la conscience de classe du prolétariat a toujours été sa capacité de maturation souterraine, c’est-à-dire l’aptitude à se développer en dehors des périodes de luttes ouvertes et même dans des périodes de défaites majeures. La conscience de classe peut se développer en profondeur, dans de petites minorités, sans qu’elle ne s’étende largement dans l’ensemble du prolétariat. Le développement de la conscience de classe ne doit donc pas être mesuré uniquement par son extension immédiate dans la classe à une période donnée, mais également à travers sa continuité historique. Comme nous l’avions affirmé dans l’article de la Revue internationale n°42 "Débat interne : "Les glissements centristes vers le conseillisme" : "Il est nécessaire de distinguer ce qui relève d’une continuité dans le mouvement historique du prolétariat – l’élaboration progressive de ses positions politiques et de son programme –, de ce qui est lié aux facteurs circonstanciels – l’étendue de leur assimilation et de leur impact dans l’ensemble de la classe."
L’existence et le maintien déterminé des organisations de la Gauche communiste jusqu’à présent, dans les conditions difficiles de la décomposition du capitalisme, expriment cette capacité souterraine de la conscience de classe à développer son mouvement historique dans une période de profonde désorientation du prolétariat comme celle que nous vivons aujourd’hui.
Cette maturation souterraine de la conscience de classe du prolétariat se manifeste également aujourd’hui par l’émergence de petites minorités et de jeunes éléments à la recherche d’une perspective de classe et des positions de la Gauche communiste.
Les organisations de la Gauche communiste ne doivent pas passer à côté de ces petites minorités, même si elles apparaissent comme insignifiantes. Le processus de décantation dans le période de décomposition du capitalisme est beaucoup lent et heurté qu’il ne l’était à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Malgré les effets délétères de la décomposition et les dangers qui guettent le prolétariat, "Aujourd’hui, la perspective historique reste totalement ouverte. Malgré le coup porté par l’effondrement du bloc de l’Est à la prise de conscience du prolétariat, celui-ci n’a subi aucune défaite majeure sur le terrain de sa lutte. (…) Mais en outre, et c’est là l’élément qui détermine en dernier ressort l’évolution de la situation mondiale, le même facteur qui se trouve à l’origine du développement de la décomposition, l’aggravation inexorable de la crise du capitalisme, constitue le stimulant essentiel de la lutte et de la prise de conscience de la classe, la condition même de sa capacité à résister au poison idéologique du pourrissement de la société. En effet, autant le prolétariat ne peut trouver un terrain de rassemblement de classe dans des luttes partielles contre les effets de la décomposition, autant sa lutte contre les effets directs de la crise elle-même constitue la base du développement de sa force et de son unité de classe" (Thèses sur la décomposition)
15) Dans les luttes économiques et défensives du prolétariat "Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du Moyen-âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer. Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante" (Manifeste communiste).
"L’accroissement des moyens de communications" permettant aux ouvriers de "prendre contact" pour "centraliser les luttes locales" ne sont plus les chemins de fer, comme du temps de Marx, mais les nouvelles technologies numériques de télécommunication.
En fait, si les effets de la "mondialisation", les délocalisations, la disparition de pans entiers de l’industrie, la dispersion en une multitude de petites unités productives, la multiplication de petits emplois dans les services, la précarité et l’ubérisation du travail ont contribué à porter un coup à l’identité de classe du prolétariat des vieilles métropoles industrielles, les nouvelles conditions économiques, technologiques et sociales dans lesquelles il se trouve aujourd’hui contiennent des éléments favorables à une reconquête de cette identité de classe à une échelle bien plus vaste que par le passé. La "mondialisation" et surtout le développement de l’Internet, la création d’une sorte de "réseau mondial" des connaissances, des compétences, des collaborations dans le travail en même temps que les voyages de masse créent les bases objectives pour le développement d’une identité de classe à l’échelle planétaire, particulièrement pour les nouvelles générations prolétariennes.
16) Une des raisons majeures pour lesquelles le prolétariat n’a pas été en mesure de développer ses luttes et sa conscience au niveau requis par la gravité de la situation historique, est la rupture de la continuité politique avec le mouvement ouvrier du passé (et notamment de la première vague révolutionnaire de 1917-23). Cette rupture a été illustrée par la faiblesse des organisations révolutionnaires du courant de la Gauche communiste qui avait combattu le stalinisme dans les années 1920-30.
C’est dire la responsabilité énorme qui repose sur la Gauche communiste comme pont entre l’ancien parti qui a disparu (la 3e Internationale) et le futur parti du prolétariat. Sans la constitution de ce futur parti mondial, la révolution prolétarienne sera impossible et l’humanité finira par être engloutie par la barbarie guerrière ou/et la lente décomposition de la société bourgeoise.
Mai 2019
Le Rapport sur la question du "Cours historique" du 23e Congrès du CCI, que nous publions ci-dessous, confirme un changement significatif d'analyse par rapport à celui élaboré dans un texte fondamental de 1978 intitulé "Le cours historique [31]"[1].
En bref, ce changement d'analyse découle directement de la modification du contexte mondial, consécutif à chute du bloc impérialiste de l'Est en 1989, qui a conduit, à son tour, à la désintégration du bloc occidental. Ce qui change en effet dans la nouvelle situation, avec l'entrée du monde de pleins pieds dans la période de décomposition du capitalisme, c'est la nécessité d'analyser les changements significatifs dans l'évolution du rapport de force entre les classes ; en particulier le fait que l'alternative révolution ou destruction de l'humanité à travers la guerre mondiale, ne se pose plus dans les mêmes termes vu que, avec la disparition des blocs impérialistes, la guerre mondiale n'est plus à l'ordre du jour.
En effectuant le changement nécessaire de notre analyse, nous avons repris la méthode de Marx et du mouvement marxiste, depuis sa création, consistant à changer de position, d'analyse, et même de programme complet, dès lors qu'ils ne correspondaient plus à la marche de l'histoire, et cela pour être fidèles au but même du marxisme comme théorie révolutionnaire. Un exemple célèbre est celui des modifications importantes que Marx et Engels ont apportées successivement au Manifeste communiste lui-même, résumées dans les préfaces ultérieures qu'ils ont ajoutées à cette œuvre fondamentale, à la lumière des changements historiques intervenus. Les générations suivantes de marxistes révolutionnaires ont adopté la même méthode critique :
L'insistance de Rosa, à cette époque, sur la nécessité de reconsidérer les analyses antérieures afin d'être fidèle à la nature et à la méthode du marxisme, en tant que théorie révolutionnaire, était directement liée à la signification changeante de la Première Guerre mondiale. La guerre de 1914-1918 a marqué le tournant du capitalisme en tant que mode de production, de sa période d'ascension ou de progrès à une période de décadence et d'effondrement, laquelle a fondamentalement changé les conditions et le programme du mouvement ouvrier. Mais seule la gauche de la 2ème Internationale commença à reconnaître que la période précédente était définitivement révolue et que le prolétariat entrait dans l'" époque des guerres et des révolutions ", comme l'appellera plus tard la 3ème Internationale. La droite opportuniste de la Social-démocratie a faussement prétendu que la première guerre inter-impérialiste était une guerre de défense nationale - comme les guerres limitées et mineures du XIXe siècle - et a uni ses forces à la bourgeoisie impérialiste, tandis que l'aile centriste prétendait que la guerre n'était qu'une aberration temporaire et que les choses allaient "redevenir normales" après la cessation des hostilités. Les représentants de ces deux courants finirent par combattre la vague révolutionnaire prolétarienne qui mit fin à la première guerre mondiale, tandis que les dirigeants des insurrections prolétariennes comme Rosa, Lénine et Trotsky, dans les partis communistes nouvellement formés, préservèrent l'"honneur du socialisme international" en écartant les formules dépassées de la Social-Démocratie qui étaient maintenant utilisées pour justifier la contre révolution.
Les changements sans précédent marqués par la fin de la guerre froide en 1989 n'étaient pas de la même ampleur que ceux de 1914. Mais ils ont marqué une nouvelle étape significative dans le développement de la décadence capitaliste, coïncidant avec l'émergence de sa phase finale, celle de la décomposition sociale. Si le tournant de 1989 n'a pas changé le programme de la classe ouvrière qui conserve sa validité pendant toute la décadence du capitalisme, il a marqué une modification majeure par rapport aux conditions dans lesquelles la lutte de classe avait évolué jusqu'alors dans les sept décennies entre 1914 et 1989. Le Rapport que nous publions contribue à l'effort critique de mise à jour de l'analyse marxiste sur ce tournant majeur de l'histoire mondiale.
En 1989, au moment même des événements qui ont secoué le monde, le CCI avait déjà analysé, dans divers textes, les changements très importants qui s'opéraient. Dans ses Thèses sur la décomposition (Revue internationale n° 62, 1990) et le texte sur le Militarisme et la décomposition (IR64, 1991), le CCI a prédit que la période suivante serait dominée par la putréfaction accélérée et le chaos d'un mode de production dans son agonie qui serait encore traversé par les contradictions violentes et destructrices de la décadence capitaliste mais sous une forme et dans un contexte nouveaux. La résurgence de la lutte de classe prolétarienne, qui avait commencé en 1968 et qui avait empêché le déclenchement d'une troisième guerre mondiale, se heurtait maintenant à de nouvelles difficultés et à une longue période de repli et de désorientation, mais l'aggravation de la crise économique mondiale poussera le prolétariat à reprendre son combat.
De plus, l'effondrement du bloc de l'Est a mis fin, peut-être définitivement, à la division du monde en deux camps armés, laquelle avait constitué la forme principale selon laquelle l'impérialisme avait opéré l'impérialisme mondial dans sa phase décadente. La première et la seconde guerre mondiale, ainsi que les événements qui les ont précédés et suivis, ont montré que le capitalisme ne pouvait plus évoluer grâce à l'expansion coloniale comme au XIXe siècle, et qu'il ne restait plus à chacun des impérialistes rivaux que de tenter d'opérer une nouvelle division du marché mondial à son avantage, à travers les massacres de la guerre. Et cette tentative s'articulait à travers la tendance au regroupement des différents pays derrière chacun des deux gangsters les plus puissants, un processus pleinement confirmé après 1945. Après la période 1914-1989 dominées par la division du monde en deux blocs impérialistes rivaux, la tendance à la formation des blocs cesse d'être dominante dans les relations inter impérialistes et chaque puissance poursuit désormais son chemin sanglant en étant guidé par le "chacun pour soi".
Le rapport examine et réaffirme cette analyse modifiée depuis 1989. Mais il en étend encore la portée.
En 2015, le 21ème Congrès du CCI a lancé un grand projet à long terme passant en revue 40 ans de son existence pour "identifier de la façon la plus lucide possible nos forces et nos faiblesses, ce qui était valable dans nos analyses et les erreurs que nous avons commises afin de nous armer pour les surmonter" (40 ans après la fondation du CCI, quel bilan et quelles perspectives pour notre activité ? Revue internationale n° 156)e Rapport sur la question du cours historique du 23eme congrès est une conséquence de cet effort spécifique et pousse plus loin l'analyse déjà contenue dans les textes produits il y a trente ans en réexaminant point par point le texte original sur le cours historique de 1978. Ce faisant, il en conclut que le terme même de "cours historique" ne peut plus être considéré comme adéquat pour couvrir toutes les périodes de la lutte de classe. Il s'applique à la période allant de Sarajevo 1914 à l'effondrement de l'URSS en 1989, mais pas à la période précédente ni à la période suivante. En tirant cette conclusion, le rapport souligne une distinction très importante à opérer entre deux concepts différents :
Ces deux concepts - cours historique et rapport de forces entre les classes - ne sont donc pas identiques ni synonymes, mais le texte de 1978 n'établit pas clairement cette distinction.
Nous sommes heureux de constater qu'avant sa publication, le Rapport a déjà suscité un débat public animé (plusieurs dizaines de contributions à ce jour sur notre forum en ligne [32] sur le sujet depuis juillet) car ses principales conclusions figuraient déjà dans la Résolution sur la situation internationale du 23e Congrès qui a déjà été proposée à nos lecteurs. Ce n'est pas encore le moment de faire le bilan de ce débat qui en est encore à ses débuts. Mais il doit se développer. Le débat critique est une partie essentielle de l'effort marxiste pour développer une nouvelle compréhension alors que nous continuons à négocier les "orages de l'histoire".
Selon la conception matérialiste de l'histoire développée par Marx, les contradictions du système capitaliste conduisent à une alternative historique, le socialisme ou la barbarie : soit une lutte menant au renversement de la bourgeoisie par le prolétariat, soit la ruine mutuelle de ces classes et de la société elle -même.
Comprendre le développement de la lutte de classe au sein du capitalisme - ses différentes étapes historiques, ses avancées et ses reculs, les forces relatives changeantes des adversaires - a donc été d'une importance décisive pour les analyses de l'avant-garde communiste du prolétariat et un aspect intrinsèque de l'application de la méthode marxiste.
Les changements majeurs des paramètres de la situation mondiale en 1989, provoqués par l'effondrement du bloc de l'Est et l'entrée du capitalisme décadent dans sa phase finale de décomposition sociale, ont conduit l'organisation à prendre en compte les difficultés accrues pour le prolétariat dans cette nouvelle situation, et à modifier son analyse de la dynamique de la société en fonction du rapport de force entre les classes. En effet, cette analyse, telle qu'elle était exposée dans le texte sur le Cours historique ( CH78) du 3e Congrès du CCI en 1978[2] n'était plus appropriée au monde post-1989 où les rivalités impérialistes ne sont désormais plus canalisées dans la confrontation de deux blocs impérialistes rivaux, mais dans un monde où la réponse capitaliste d'une nouvelle guerre impérialiste mondiale ne constitue désormais plus une possibilité historique dans un avenir proche. Les textes produits par le CCI immédiatement après l'effondrement du bloc de l'Est tels que "Militarisme et décomposition" (Revue internationale n° 64,1991), les "Thèses sur la décomposition sociale du capitalisme" (Revue internationale n° 62, 1990), l'article "Après l'effondrement du bloc de l'est, déstabilisation et chaos" (Revue internationale n° 61, 1990), définissent déjà clairement l'enjeu du rapport mondial de forces entre les classes en se basant sur un paradigme différent de celui du texte CH78.
Au cours des deux décennies écoulées depuis 1990, le CCI a, dans de nombreux textes et articles, élaboré ce changement d'analyse concernant le rapport de force entre les classes et l'enjeu de celui-ci au niveau de la dynamique de la société, en particulier dans des rapports et résolutions sur la lutte de classe pour ses Congrès internationaux et publiés dans notre presse. Ceux-ci confirment en particulier les difficultés et menaces accrues pour le prolétariat, créées par la période de la décomposition sociale du capitalisme.
À cet égard, on peut citer par exemple le rapport sur la lutte des classes pour le 13e Congrès du CCI en 1999 (Revue internationale n° 99) ou le rapport sur la lutte des classes pour le 14e Congrès en 2001 (Revue internationale n° 107) qui était sous-titré "le concept de cours historique dans le mouvement révolutionnaire".
D'autres articles traitant du problème du rapport de force entre les classes dans la période de décomposition devraient également être pris en compte, tels que "Pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme" (Revue internationale n° 103 et 104), et les articles "Comprendre la décomposition du capitalisme", celui de Revue internationale n° 117 en particulier[3].
Cependant, bien qu'elle ait développé les principaux éléments théoriques pour comprendre ce qui change dans le rapport de force entre les classes, l'organisation n'a jusqu'à présent pas procédé à un réexamen spécifique du texte CH78. Il est évident qu'une rectification de cette anomalie - même tardive - est nécessaire si nous voulons être scrupuleusement fidèles à notre méthode historique qui consiste non seulement à modifier ou changer notre analyse et notre argumentation à la lumière d'événements majeurs, mais aussi à justifier ce changement en se référant spécifiquement à l'analyse originale. Notre méthode politique n'a jamais été d'abandonner des positions ou des analyses antérieures sans en rendre compte et le justifier publiquement, car une invariance ou un monolithisme a historiques sont impossibles et ne peuvent que constituer une barrière à la clarification de la conscience de classe. Ce qui reste valable dans le texte CH78, ce qui a été dépassé par le changement de contexte historique dans le capitalisme décadent, et comment ce dernier a révélé les limites du texte CH78, tout cela doit être compris et expliqué plus clairement, afin que des anachronismes restants puissent être révélés et clarifiées.
Point 1) Les révolutionnaires doivent faire des prédictions. En fait, c'est une capacité et un besoin spécifiques de la conscience humaine à prédire (cf. la comparaison faite par Marx entre l'abeille instinctive et l'architecte humain conscient). Le marxisme, en tant que méthode scientifique, comme la science dans son ensemble, transforme : "des hypothèses basées sur une première série d'expériences en prédictions, et en confrontant ces prédictions à de nouvelles expériences, le chercheur peut vérifier (ou invalider) ces hypothèses et faire progresser sa compréhension"[4].
Le marxisme fonde sa perspective de la révolution communiste sur une analyse scientifique et matérialiste de l'effondrement du capitalisme et des intérêts de classe du prolétariat révolutionnaire.
Cette perspective générale et à long terme est relativement simple pour les marxistes. La difficulté pour les révolutionnaires est de prévoir à moyen terme si la lutte de classe avance ou recule. En premier lieu, le marxisme ne peut évidemment pas s'appuyer sur des expériences contrôlées comme le peut la science de laboratoire.
Point 2) De plus, la lutte de classe prolétarienne se caractérise par des périodes d'évolution très différentes, de creux et de pics extrêmes, du fait que la classe ouvrière est une classe exploitée sans base de pouvoir dans l'ancienne société et donc destinée à de longues périodes de soumission. Les poussées relativement courtes de son combat sont déterminées par les périodes de crise du capitalisme (crise économique et guerre). Le prolétariat ne peut pas progresser victoire en victoire, comme ce fut les cas pour les nouvelles classes exploitantes du passé. En fait, la victoire finale du prolétariat est conditionnée par une longue série de défaites douloureuses. D'où la déclaration de Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Napoléon de 1852 sur le cours extrêmement inégal de l'évolution de la lutte des classes[5]. La réalité d'un tel développement en dents de scie de la lutte de classe était évidente dans le passé, mais la longueur et la profondeur de la contre-révolution entre 1923 et 1968 ont eu tendance à l'obscurcir.
Point 3) Néanmoins, des prévisions précises à moyen terme par les révolutionnaires concernant l'évolution du rapport de force entre les classes sont essentielles. Les conséquences des erreurs à cet égard sont éloquentes : l'aventurisme de Willich-Schapper après les défaites des révolutions de 1848 ; la "théorie de l'offensive" du KAPD lorsque la vague révolutionnaire a reflué dans les années 1920 ; la fondation par Trotsky de la 4ème Internationale en 1938 au plus profond de la contre-révolution. Au contraire de ces exemples, des prédictions se sont avérées parfaitement justes : Marx et Engels reconnaissent qu'après les défaites de 1848 et 1871, une période de repli de la classe ouvrière était inévitable ; la prédiction de Lénine dans les Thèses d'avril 1917 de la marée montante de la révolution mondiale ; l'identification, par la gauche italienne, des années 1930 comme correspondant à une période de défaite décisive.
Points 4/5/11) Prédire la direction de la lutte de classe indique si les révolutionnaires nagent avec ou contre le courant. Les erreurs, ou l'ignorance d'un sens au courant, peuvent être catastrophiques. Cela a été particulièrement vrai dans la décadence capitaliste où les enjeux, guerre impérialiste ou révolution prolétarienne, sont tellement plus élevés qu'à l'époque de l'ascendance capitaliste.
Point 6) L'opposition et l'exclusion mutuelle des deux termes de l'alternative historique, guerre ou révolution. Alors que la crise du capitalisme décadent peut déboucher sur l'un ou l'autre des deux termes de l'alternative, ces derniers ne se développent pas à l'unisson mais de manière antagoniste. Ce point s'adresse particulièrement à Battaglia Communista et à la CWO qui voyaient, et voient toujours, la guerre mondiale et la révolution comme tout aussi possibles depuis 1968.
Points 7/8) Ces points ont pour but de montrer que les guerres mondiales impérialistes du XXe siècle et en particulier celle de 1939-1945 ne pouvaient se dérouler qu'une fois le prolétariat vaincu, une fois ses tentatives révolutionnaires écrasées et une fois qu'il fût mobilisé derrière les idéologies de guerre de ses maîtres impérialistes respectifs avec l'aide des partis ouvriers traitres qui avaient franchi la frontière de classe.
Point 9) La situation du prolétariat depuis 1968 n'est plus la même qu'avant les deux guerres mondiales précédentes. Il est invaincu et combatif, il résiste aux idéologies mobilisatrices des blocs impérialistes et constitue donc une barrière au déclenchement d'une troisième guerre mondiale.
Point 10) Toutes les conditions militaires et économiques d'une nouvelle guerre mondiale existent déjà, il ne manque que l'adhésion du prolétariat, un point également adressé à Battaglia qui avait d'autres arguments pour expliquer pourquoi la guerre mondiale n'avait pas encore éclaté.
Les cinq premiers points du texte CH78 conservent toute leur pertinence par rapport à l'importance et à la nécessité pour les révolutionnaires de prévoir l'évolution future de la lutte de classe. À savoir : la justification de la nécessité de telles prévisions du point de vue de la méthode marxiste ; la pertinence des exemples historiques qui montrent le caractère critique des prévisions des révolutionnaires concernant la lutte de classe et les graves conséquences des erreurs à cet égard ; les arguments contre l'indifférence ou l'agnosticisme de Battaglia et du CWO sur cette question.
L'argument central du texte conserve également toute sa validité pour la période 1914-1989. Avec le début de la période de décadence du capitalisme, les conditions de l'évolution du rapport de force entre les classes ont fondamentalement changé par rapport à celles de la période d'ascendance. La tendance de l'impérialisme de la période de décadence à conduire à des conflagrations mondiales entre blocs rivaux nécessitant la mobilisation massive de la classe ouvrière comme chair à canon, a éclaté de plein fouet pendant la première guerre mondiale. Le déclenchement des hostilités dépendait d'une défaite politique des principaux bataillons du prolétariat mondial. Les partis sociaux-démocrates et les syndicats, putréfiés par un long processus de dégénérescence opportuniste et révisionniste, échouèrent au moment critique de 1914 et, à quelques exceptions près, abandonnèrent l'internationalisme pour se joindre à l'effort de guerre de leurs propres impérialismes nationaux, entraînant la classe ouvrière désorientée derrière eux. L'expérience du massacre sans précédent d'ouvriers en uniforme dans les tranchées et la misère sur le "front intérieur" conduisirent cependant, après quelques années, à la récupération par le prolétariat d'un poids dans le rapport de force entre les classes ; elles permirent l'ouverture de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-1923, qui obligea la bourgeoisie à mettre fin à la guerre pour prévenir la contamination de la révolution prolétarienne.
Dès la première guerre mondiale, l'idée d'un cap historique, à partir duquel la lutte des classes s'orientait vers la guerre ou vers la révolution, a donc acquis une véracité profonde. Pour imposer sa réponse militaire aux crises de la décadence capitaliste, l'impérialisme a requis la défaite des aspirations révolutionnaires du prolétariat et, quand elles ont été écrasées, sa mobilisation derrière les intérêts de la bourgeoisie. Inversement, la résurgence du prolétariat a constitué un obstacle majeur à cette entreprise et a ouvert la voie à la solution du prolétariat : la révolution communiste.
La défaite de la révolution en Russie, en Allemagne et ailleurs dans les années 1920 a permis l'ouverture d'un cours vers une seconde guerre mondiale. Contrairement à ce qui s'était produit dans la période précédant la Première guerre mondiale, celle précédant la Deuxième n'a pas donné lieu à un renversement du cours, le prolétariat ayant été vaincu non seulement politiquement mais aussi physiquement par la brutalité et la terreur sans précédent du stalinisme et du fascisme, d'une part, et de l'antifascisme démocratique, de l'autre avant et immédiatement après les massacres. Contrairement à la Première Guerre mondiale, aucune vague révolutionnaire n'émergea des ruines de la Seconde. Cette situation de défaite prolétarienne continue n'a pas cependant pas conduit à une troisième guerre mondiale après 1945, comme le pensaient les révolutionnaires de l'époque. Les années 1950 et 60 furent le théâtre d'une longue période de reprise économique et de guerre froide, avec des guerres locales par procuration. Au cours de cette période, le prolétariat a progressivement retrouvé sa force alors que diminuait le poids des idéologies guerrières des années 1930. L'ouverture d'une nouvelle crise économique mondiale allait entraîner une nouvelle résurgence de la lutte des classes amorcée en 1968, empêchant la "solution" impérialiste à la crise, celle d'une troisième guerre mondiale. Mais la classe ouvrière n'a pas été capable d'aller au-delà de ses luttes défensives en développant une offensive révolutionnaire. L'effondrement de l'un des deux blocs impérialistes en présence, le bloc de l'Est, en 1989, a effectivement mis fin à la possibilité d'une guerre mondiale, bien que la guerre impérialiste elle-même ait continué à s'accélérer sous une forme chaotique sous l'impulsion de l'approfondissement de la crise économique mondiale.
Pour comprendre ce problème, nous citerons tout d'abord un long extrait d'un rapport d'une réunion plénière de notre organe central international en janvier 1990 :"Dans la période de décadence du capitalisme, TOUS les États sont impérialistes et prennent les dispositions pour assumer cette réalité : économie de guerre, armements, etc. C'est pour cela que l'aggravation des convulsions de l'économie mondiale ne pourra qu'attiser les déchirements entre ces différents États, y compris, et de plus en plus, sur le plan militaire. La différence avec la période qui vient de se terminer, c'est que ces déchirements et antagonismes qui auparavant étaient contenus et utilisés par les deux grands blocs impérialistes, vont maintenant passer au premier plan. La disparition du gendarme impérialiste russe, et celle qui va en découler pour le gendarme américain vis-à-vis de ses principaux "partenaires" d'hier, ouvrent la porte au déchaînement de toute une série de rivalités plus locales. Ces rivalités et affrontements ne peuvent pas, à l'heure actuelle, dégénérer en un conflit mondial (même en supposant que le prolétariat ne soit plus en mesure de s'y opposer). En revanche, du fait de la disparition de la discipline imposée par la présence des blocs, ces conflits risquent d'être plus violents et plus nombreux, en particulier, évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible.
Jusqu'à présent, dans la période de décadence, une telle situation d'éparpillement des antagonismes impérialistes, d'absence d'un partage du monde (ou de ses zones décisives) entre deux blocs, ne s'est jamais prolongée. La disparition des deux constellations impérialistes qui étaient sorties de la seconde guerre mondiale porte, avec elle, la tendance à la recomposition de deux nouveaux blocs. Cependant, une telle situation n'est pas encore à l'ordre du jour (…) la tendance à un nouveau partage du monde entre deux blocs militaires est contrecarrée, et pourra peut-être même être définitivement compromise, par le phénomène de plus en plus profond et généralisé de décomposition de la société capitaliste tel que nous l'avons déjà mis en évidence (voir Revue Internationale n° 57).
Dans un tel contexte de perte de contrôle de la situation par la bourgeoisie mondiale, il n'est pas dit que les secteurs dominants de celle-ci soient aujourd'hui en mesure de mettre en œuvre l'organisation et la discipline nécessaires à la reconstitution de blocs militaires. (…) C'est pour cela qu'il est fondamental de mettre en évidence que, si la solution du prolétariat - la révolution communiste - est la seule qui puisse s'opposer à la destruction de l'humanité (qui constitue la seule "réponse" que la bourgeoisie puisse apporter à sa crise), cette destruction ne résulterait pas nécessairement d'une troisième guerre mondiale. Elle pourrait également résulter de la poursuite, jusqu'à ses conséquences extrêmes (catastrophes écologiques, épidémies, famines, guerres locales déchaînées, etc.) de cette décomposition.
L'alternative historique "Socialisme ou Barbarie", telle qu'elle a été mise en évidence par le marxisme, après s'être concrétisée sous la forme de "Socialisme ou Guerre impérialiste mondiale" au cours de la plus grande partie du 20e siècle, s'était précisée sous la forme terrifiante de "Socialisme ou Destruction de l'humanité" au cours des dernières décennies du fait du développement des armements atomiques. Aujourd'hui, après l'effondrement du bloc de l'Est, cette perspective reste tout à fait valable. Mais il convient de mettre en avant qu'une telle destruction peut provenir de la guerre impérialiste généralisée OU de la décomposition de la société. (…)
Même si la guerre mondiale ne saurait, à l'heure actuelle, et peut-être de façon définitive, constituer une menace pour la vie de l'humanité, cette menace peut très bien provenir, comme on l'a vu, de la décomposition de la société. Et cela d'autant plus que si le déchaînement de la guerre mondiale requiert l'adhésion du prolétariat aux idéaux de la bourgeoisie, phénomène qui n'est nullement à l'ordre du jour à l'heure actuelle pour ses bataillons décisifs, la décomposition n'a nul besoin d'une telle adhésion pour détruire l'humanité. En effet, la décomposition de la société ne constitue pas, à proprement parler, une "réponse" de la bourgeoisie à la crise ouverte de l'économie mondiale. En réalité, ce phénomène peut se développer justement parce que la classe dominante n'est pas en mesure, du fait du non embrigadement du prolétariat, d'apporter SA réponse spécifique à cette crise, la guerre mondiale et la mobilisation en vue de celle-ci. La classe ouvrière, en développant ses luttes (comme elle l'a fait depuis la fin des années 1960), en ne se laissant pas embrigader derrière les drapeaux bourgeois, peut empêcher la bourgeoisie de déchaîner la guerre mondiale. En revanche, seul le renversement du capitalisme est en mesure de mettre fin à la décomposition de la société. De même qu'elles ne peuvent en aucune façon s'opposer à l'effondrement économique du capitalisme, les luttes du prolétariat dans ce système ne peuvent constituer un frein à sa décomposition".
Ainsi, 1989 marque un changement fondamental dans la dynamique générale de la société capitaliste en décadence.
Avant cette date, le rapport de force entre les classes était le facteur déterminant de cette dynamique : c'est de ce rapport de force entre les classes que dépendait le résultat de l'exacerbation des contradictions du capitalisme : soit le déclenchement de la guerre mondiale, soit le développement de la lutte des classes avec, en perspective, le renversement du capitalisme.
Après cette date, cette dynamique générale de décadence capitaliste n'est plus directement déterminée par le rapport de force entre les classes. Quel que soit le rapport de force, tant qu'aucune classe n'est à même d'imposer sa solution (guerre mondiale ou révolution mondiale), le capitalisme va continuer à sombrer dans la décadence, car la décomposition sociale tend à échapper au contrôle des classes en conflit.
Dans le paradigme qui a dominé la majeure partie du XXe siècle, la notion de "cours historique" a défini les deux issues possibles d'une tendance historique : soit la guerre mondiale, soit les conflits de classes. Une fois que le prolétariat a subi une défaite décisive (comme à la veille de 1914 ou à la suite de l'écrasement de la vague révolutionnaire de 1917-23), la guerre mondiale est devenue inévitable. Dans le paradigme qui définit la situation actuelle (jusqu'à ce que deux nouveaux blocs impérialistes soient reconstitués, ce qui n'arrivera peut-être jamais), il est fort possible que le prolétariat subisse une défaite profonde sans que cela ait nécessairement une conséquence décisive sur l'évolution générale de la société. On peut se demander, bien sûr, si une telle défaite pourrait avoir pour conséquence d'empêcher définitivement le prolétariat de relever la tête. Il faudrait alors parler d'une défaite définitive qui conduirait à la fin de l'humanité. Une telle possibilité n'est pas à exclure, compte tenu notamment du poids croissant de la décomposition. Cette menace est clairement indiquée par le Manifeste du 9e Congrès du CCI : "Révolution communiste ou destruction de l'humanité [33]". Mais nous ne pouvons pas faire de pronostic en ce sens, ni par rapport à la situation actuelle de faiblesse de la classe ouvrière, ni même si cette situation venait à s'aggraver. C'est pourquoi le concept de "cours historique" n'est plus en mesure de définir la dynamique de la situation mondiale, ni le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat dans la période de décomposition. Devenant un concept désormais inadapté pour celle nouvelle période, il doit être abandonné.
En conclusion : le texte CH78, tout en conservant toute sa validité du point de vue de la méthode et de l'analyse de la période 1914-1989, est aujourd'hui limité, d'une part, par le fait d'avoir été dépassé par des événements historiques majeurs et sans précédent, d'autre part par sa tendance à identifier la notion de cours historique et celle d'’évolution du rapport de force entre classes, comme s'il s'agissait d'une seule et même chose , alors que ce n'est pas le cas. En particulier, le texte CH78 parle du cours historique pour décrire les différents moments de la lutte des classes au 19ème siècle alors qu'en fait :
D'une certaine manière, cette tendance à identifier par erreur le cours de l'histoire avec le rapport de force entre les classes en général est similaire à la manière imprécise dont le concept d'opportunisme a été utilisé. Pendant un certain temps, il y a eu une identification au sein du CCI entre l'opportunisme et le réformisme, et plus largement dans le milieu politique. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, même si une telle identification était déjà une erreur, elle reposait sur une réalité : en effet, à cette époque, une des manifestations majeures de l'opportunisme était constituée par le réformisme. Mais avec l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence, le réformisme n'a plus sa place dans le mouvement ouvrier : des organisations où les courants qui prônent le remplacement du capitalisme par le socialisme par des réformes progressives du système actuel appartiennent nécessairement au camp de la bourgeoisie tandis que l'opportunisme continue à constituer une maladie qui peut affecter, et emporter, les organisations prolétariennes.
Nous avons eu tendance, sur la base de ce que la classe ouvrière a connu au cours du XXe siècle, à identifier la notion d'évolution du rapport de force entre les classes entre la bourgeoisie et le prolétariat à la notion de "cours historique", alors que ce dernier indique un résultat alternatif fondamental, la guerre ou révolution mondiale, une sanction du rapport de force entre les classes. D'une certaine manière, la situation historique actuelle est similaire à celle du XIXe siècle : le rapport de force entre les classes peut évoluer dans une direction ou dans une autre sans affecter de manière décisive la vie de la société. De même, ce rapport de force entre les classes ou son évolution ne peut plus être décrit comme un "parcours". En ce sens, le terme "défaite du prolétariat", s'il conserve toute sa valeur opérationnelle dans la période actuelle, ne peut plus avoir le même sens que dans la période antérieure à 1989. Ce qui est important, c'est de prendre en compte et d'étudier constamment l'évolution du rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat : peut-on considérer que cette évolution est en faveur du prolétariat (ce qui ne signifie pas encore qu'il ne peut y avoir de retour en arrière) ou que nous sommes dans une dynamique d'affaiblissement de la classe (sachant que cette dynamique peut aussi être inversée).
Dans un sens plus général et à long terme, l'abandon du concept de "cours historique" met en évidence la nécessité pour les marxistes révolutionnaires de faire une étude historique plus approfondie de toute l'évolution de la lutte de classe prolétarienne afin de mieux comprendre les critères pour évaluer l'évolution du rapport de force entre les classes dans la période de la décomposition capitaliste.
[1] Revue Internationale n° 18.
[2] Publié dans la Revue internationale n°18
[3] Cet article note l'indifférence d'autres groupes de la gauche communiste à cette question, et leur rejet péremptoire des analyses de la CCI comme " non marxistes " qui indique qu'ils ne peuvent, jusqu'à présent, apporter aucune contribution théorique à cette question vitale de l'évolution du rapport de force entre les classes... d'autant qu'ils ont oublié la célèbre première ligne du manifeste communiste et donc un précepte essentiel du matérialisme historique.
En ce qui concerne les parasites, l'article rappelle l'attaque de la Fraction Interne du CCI (aujourd'hui GIGC) sur le rapport du CCI sur la lutte de classe du 14e Congrès de la CPI, et son analyse de l'effet de la décomposition capitaliste sur la lutte de classe, en tant qu'"opportuniste" et "révisionniste" , "la liquidation de la lutte de classe", alors même que les comparses de ce groupe étaient d'accord avant cette analyse, quand ils étaient membre du CCI quelques temps avant. La trahison organisationnelle va de pair avec l'idiotie politique dans le milieu parasitaire.
[4] "Le cours historique", Revue internationale n° 18.
[5] Les révolutions bourgeoises, comme celles du 18e siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent, les hommes et les choses semblent être pris dans des feux de diamant, l'enthousiasme extatique est l'état permanent de la société, mais elles sont de courte durée. Rapidement, elles atteignent leur point culminant, et un long malaise s'empare de la société avant qu'elle ait appris à s'approprier d'une façon calme et posée les résultats de sa période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du 19e siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leurs propres buts jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta !
Dans sa phase de déclin final, la société capitaliste a donné naissance à toute une variété de "crises d’identité". L’atomisation inhérente à ce système de production généralisée de marchandises a atteint de nouveaux niveaux, et cela s’applique autant à la vie sociale dans son ensemble qu’aux réactions contre la misère galopante et l’oppression générées par ce système. D’un côté, les groupes comme les individus souffrant d’oppressions particulières sont encouragés à se mobiliser comme groupes particuliers pour combattre leur oppression – en tant que femmes, homosexuels, transgenres, minorités ethniques et autres – et parfois ils sont en compétition les uns contre les autres, comme on le voit avec l’actuelle confrontation entre les activistes transgenres et certaines branches du féminisme. Ces manifestations de "politique identitaire" sont en même temps cooptées par l’aile gauche de la bourgeoisie, au moins par ses échelons politiques les plus distingués académiquement et les plus puissants (comme le Parti démocrate aux États-Unis).
En même temps, l’aile droite de la bourgeoisie, alors qu’elle se plaint de l’émergence de ces politiques identitaires, défend ses propres formes de recherches identitaires : la recherche de l’Homme Véritable menacé par le spectre du féminisme, la nostalgie de l’Homme Blanc affrontant son remplacement par des hordes étrangères.
La recherche de ces identités et communautés, à tout le moins partielles et souvent entièrement fictives, n’est qu’une expression du caractère étranger de l’humanité à elle-même à une époque où une véritable communauté humaine universelle est à la fois possible et indispensable à la survie des espèces. Et avant tout, comme d’autres manifestations de la décomposition sociale, elle est le produit de la perte de la seule identité dont l’affirmation peut mener à la création d’une telle communauté, que l’on appelle le communisme : l’identité de classe du prolétariat. Le récent mouvement des "Gilets jaunes" en France nous offre une illustration des dangers qui peuvent surgir d’une telle perte d’identité : un grand nombre d’ouvriers, rendus à juste titre furieux par les attaques constantes contre leurs conditions de vie, se sont mobilisés non pas pour leurs intérêts propres, mais derrière les revendications et actions d’autres classes sociales – dans ce cas précis la petite-bourgeoisie et une partie de la bourgeoisie elle-même[1]
L’exploitation de la classe ouvrière est la pierre angulaire de tout l’édifice capitaliste. Ce n’est pas, comme les partisans des politiques identitaires le défendent ouvertement ou hypocritement, une simple oppression parmi d’autres. Parce que, malgré tous les changements qui se sont produits depuis deux siècles, le capitalisme continue à dominer le monde, et ce que Karl Marx écrivait en 1844 sur la nature révolutionnaire du prolétariat reste plus que jamais d’actualité. C’est une classe dont la lutte contre le capitalisme contient la solution à tous les "problèmes particuliers" causés par cette société :
Dans La sainte famille, écrit à la même période, Marx expliquait que la classe ouvrière est par nature une classe révolutionnaire, même si elle n’en est pas consciente :
L’identité de classe est ainsi une base objective qui reste inaltérable tant que le capitalisme existe, mais la conscience subjective de "ce qu’est le prolétariat" a depuis longtemps été maintenue en arrière-plan par le côté négatif de la condition prolétarienne : le fait que "dans le prolétariat, l’homme s’est perdu lui-même", que c’est une classe qui supporte tout le poids de l’auto-aliénation humaine. Dans des travaux ultérieurs, Marx expliquera que les formes particulières prises par l’aliénation dans la société capitaliste – le processus appelé "réification", le voile de mystification inhérent à l’échange universel de marchandises – rend particulièrement difficile pour les exploités d’appréhender la véritable nature de leur exploitation et la véritable identité de leurs exploiteurs. Et c’est pourquoi il doit exister une "conscience théorique de cette perte", et le socialisme doit devenir scientifique dans ses méthodes. Mais cette conscience théorique n’est en aucune façon séparée des conditions réelles du travail et de sa révolte contre l’inhumanité de l’exploitation capitaliste.
Quant Marx écrit que la classe ouvrière" ne peut s’émanciper elle-même sans abolir les conditions de sa propre existence", ceux qui se revendiquent de ce l’on appelle le courant "communisateur", en profitent pour affirmer que toute affirmation de l’identité de classe ne peut être que réactionnaire, du fait qu’il s’agit là d’une exaltation de ce qu’est le prolétariat au sein de la société capitaliste, alors que la révolution communiste exige l’immédiate auto-négation de la classe ouvrière. Mais c’est là perdre de vue la réalité dialectique de la classe ouvrière en tant que classe qui est à la fois dans la société capitaliste et en-dehors, une classe exploitée et révolutionnaire en même temps. Nous devons comme Marx insister sur le fait que ce n’est qu’en s’affirmant elle-même à la fois au niveau de ses luttes économiques et politiques, et comme candidat à la direction politique de la société, que le prolétariat peut ouvrir la voie à la véritable dissolution de toutes les classes et à la "complète reconquête" de l’humanité. C’est pourquoi ce rapport va se concentrer précisément sur le problème de l’identité de classe : de son développement initial dans la phase ascendante du capitalisme à sa perte ultérieure et à sa future réappropriation.
Par définition le prolétariat est la classe de la dépossession. Il s’est au départ formé à travers la dépossession de la petite propriété paysanne, des instruments de production de l’artisan, et a été regroupé dans les bidonvilles infestés de maladies de la jeune société industrielle. Dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Engels a beaucoup écrit sur les effets démoralisants de ce processus qui a mené nombre de prolétaires à l’ivrognerie et au crime, les soumettant à la compétition la plus brutale entre eux. Mais Engels rejetait toute condamnation morale des réactions purement individuelles à leur condition, et mettait en avant l’alternative qui prenait alors forme : la lutte collective des ouvriers pour l’amélioration de leur condition à travers la formation de syndicats, d’associations culturelles et éducatives et des partis politiques comme les Chartistes – tout cela inspiré en définitive par la vision d’une forme plus élevée de société. L’entassement physique des ouvriers dans des cités et des usines était la prémisse objective de cette lutte. C’est l’une des dimensions du travail associé qui surmonte le relatif isolement de l’artisan et du laboureur ; mais en tant que processus purement "sociologique", la machinerie du début de l’industrialisation a été si brutale et traumatisante qu’elle a pu aboutir à la production d’une masse de pauvres indifférents, et même à une extinction du prolétariat du fait de la famine et des maladies. C’est la reconnaissance d’un intérêt commun de classe, opposé à celui de la bourgeoisie, qui a été la base réelle de l’identité de classe initiale du prolétariat. La "constitution du prolétariat en classe", comme le dit le Manifeste communiste, était ainsi inséparable du développement de la conscience de classe et de l’organisation et "conséquemment en parti politique", comme le poursuit la phrase. La classe ouvrière n’est pas seulement une classe associée "en soi", elle ne l’est pas seulement objectivement : l’association en tant que prémisse d’une nouvelle forme d’organisation sociale plus élevée ne peut prendre forme qu’à partir du moment où la dimension subjective, l’auto-organisation et l’unification de la lutte de classe contre l’exploitation ont réussi à surgir de leur place au sein de la relation sociale capitaliste.
Mais le prolétariat reste la classe de la dépossession, et cela s’applique en fin de compte aussi aux instruments mêmes qu’il a créés pour sa propre défense. Les premiers syndicats et partis politiques motivés, à un niveau par la compréhension que le prolétariat n’était pas une classe de la société civile, de par son projet de dissolution de l’ordre existant, étaient alors également liés par la nécessité pour la classe d’améliorer son sort au sein du système. Et contrairement aux premières attentes des fondateurs du marxisme, ce système était bien loin d’une quelconque "crise finale" ou de sa période de déclin, et plus le prolétariat a forgé ses organisations toujours plus largement et pour une période de plus en plus longue, plus le danger était grand que ces organisations deviennent "une partie de la société civile", et s’institutionnalisent. Comme Engels le remarquait en 1892 : à un certain niveau, "les syndicats, jusqu’ici considérés comme une invention du diable lui-même, sont maintenant caressés et considérés comme des institutions parfaitement légitimes, et comme des moyens utiles de diffuser de bonnes doctrines économiques au sein des travailleurs"[4]. Avec le recul d’une amère expérience politique, nous savons que la voie vers la révolution ne passe pas à travers la construction graduelle d’organisations de masses prolétariennes au sein du système. Au contraire, lorsque le véritable test a eu lieu avec le début de la décadence, ces organisations, qui s’étaient lentement mais sûrement laissées corrompre par la société dominante et son idéologie, ont été définitivement récupérées par la classe dominante pour l’aider à mener sa guerre impérialiste et à combattre la menace de révolution.
Ça n’a aucunement été un processus linéaire. On rappelait constamment au prolétariat qu’il est par essence une classe illégale, une force pour la révolution. Ses premiers efforts pour construire les associations les plus élémentaires en vue de se défendre ont été brutalement anéantis par la bourgeoisie, laquelle a mis longtemps à comprendre qu’elle pouvait retourner les organisations des ouvriers contre eux. De plus, les conditions politiques au milieu du XIXe siècle en Europe devaient conduire le prolétariat à des luttes ouvertement insurrectionnelles contre la classe dominante européenne au moins à deux moments-clés historiques : 1848 et 1871. En France, qui était déjà la patrie de la révolution après l’expérience de 1789/93, la classe ouvrière a pris les armes contre l’État et, particulièrement en 1871, elle a posé concrètement le problème de sa destruction et de son remplacement par la dictature du prolétariat. Mais ces mouvements de classe qui donnaient la direction d’un futur révolutionnaire ne se sont pas limités à la France : en Angleterre, pays des "réformes graduelles", le mouvement de grève de 1842 avait déjà montré les contours d’une grève de masse qui sera le mode de combat caractéristique de la période suivante[5]. Le mouvement chartiste lui-même avait compris sa propre revendication du suffrage universel comme une revendication pour la classe ouvrière de prise du pouvoir politique dans ses propres mains, et ses méthodes n’étaient pas limitées à pétitionner contre la bourgeoisie : il a quand même donné naissance à une aile de "combat physique", laquelle, lors de l’insurrection de Newport en 1839, n’a pas hésité à s’armer contre le régime en place[6]. La formation de la Première Internationale en 1864, même si elle trouve ses origines dans la recherche d’une coordination internationale pour des luttes défensives, était un indicateur supplémentaire que la classe ouvrière s’opposait frontalement aux fondements de la société bourgeoise, qu’une véritable identité consciente de classe ne pouvait pas s’accommoder du cadre de l’État-nation.
La peur que l’Internationale et la Commune de Paris ont inspirée au cœur même de la bourgeoisie, autant que les conditions objectives de l’expansion capitaliste globale dans la dernière partie du XIXe siècle, ont offert les bases d’une possible intégration des organisations ouvrières de masse dans la société bourgeoise, et finalement au sein de l’appareil d’État lui-même. À ces facteurs, on peut ajouter les confusions et concessions opportunistes qui se sont faites jour au sein du mouvement prolétarien lui-même, en particulier l’identification du prolétariat à l’intérêt national que la Seconde Internationale, avec sa structure fédérale et ses difficultés à comprendre l’évolution de la question nationale, n’a jamais été capable de dépasser. Mais le sens de l’identité de classe qui a émergé au cours de cette longue période de la Social-démocratie, période au cours de laquelle le mouvement ouvrier organisé a offert à toute une génération d’ouvriers, non seulement des organes de défense économique et d’activité politique, mais toute une vie sociale et culturelle, n’a aucunement disparu avec l’ouverture de la période de déclin du capitalisme. Bien au contraire, transformée en une mystification hostile au prolétariat, elle s’est mise à "peser comme un cauchemar sur le cerveau des vivants", la Social-démocratie et le Stalinisme s’en étant particulièrement emparé dans le but de perpétuer leur contrôle sur la classe ouvrière : "L’identité de classe est la reconnaissance par le prolétariat qu’il constitue une classe différente opposée à la bourgeoisie et ayant un rôle actif dans la société. Cependant, cela ne signifie pas mécaniquement qu’il se reconnaisse comme la classe révolutionnaire. Pendant beaucoup d’années l’identité de classe gravitait autour de la notion d’une classe de la société capitaliste aspirant à un niveau de vie digne et jouissant d’une reconnaissance et d’un pouvoir social.
Une telle identité a été construite par la contre-révolution et notamment par les syndicats et le stalinisme, s’appuyant sur certaines faiblesses remontant à la période de la 2e Internationale : un ouvrier col bleu, combatif, soucieux de ses droits dans la société, reconnu par elle, lié à des grandes entreprises et à des quartiers ouvriers, fier de sa condition de "citoyen ouvrier de la société" et enfermé dans l’univers d’une "grande famille ouvrière". Une telle identité était liée à une période très précise de l’apogée du capitalisme (1870-1914) mais son maintien dans la période de décadence, où se vérifie l’exclusion profonde du prolétariat de la société bourgeoise annoncée par Marx, est devenu une grosse mystification puisqu'il colporte une fausse identité, très dangereuse, pleine d’illusions d’intégration dans la société capitaliste, d’accommodation à elle et de destruction de la véritable identité et conscience de classe. La seule identité possible pour le prolétariat est celle d’une classe exclue de cette société et qui porte en elle la perspective communiste." [7]
Le texte sur le rapport de force entre les classes adopté par notre organe central international en avril 2018, qui cite notre Texte d'Orientation (TO) sur la confiance et la solidarité[8], souligne deux phases dans l’histoire du mouvement ouvrier depuis 1848. Il se concentre sur le développement et la perte de la confiance en soi de la classe ouvrière, mais cette question est très étroitement liée au problème de l’identité de classe : la classe ouvrière ne peut avoir confiance en elle que si elle est consciente de sa propre existence et de ses propres intérêts :
Nous pouvons ajouter que même avant le coup de grâce de la défaite de la première vague révolutionnaire, la grande trahison de 1914/18 avait signifié pour la classe la perte de décennies de patient travail de construction de ses syndicats et partis politiques, une perte qui a été particulièrement compliquée à accepter et à comprendre pour la classe ouvrière : même parmi les révolutionnaires qui s’étaient opposés à cette trahison, seule une minorité a été capable de comprendre que ces organisations avaient été irrémédiablement perdues pour la classe. Par la suite, avec l’émergence du Stalinisme, ce qui n’était qu’une difficulté de compréhension est devenu le socle de la construction de la fausse identité mentionnée dans le "rapport sur les perspectives" (voir note 7). Mais pendant que ce terrible fardeau hérité du passé ne pouvait qu’avoir un impact désastreux sur les progrès de la vague révolutionnaire – ce qui s’est exprimé en particulier à travers la théorie et la pratique du Front Unique – cette période a surtout mis en lumière la nouvelle forme de l’identité de classe personnifiée par la grève de masse, par la formations des conseils ouvriers et la fondation de la Troisième Internationale. Comme Marx l’avait déjà dit, le prolétariat est révolutionnaire ou il n’est pas : cette redécouverte de l’identité de classe n’était pas réellement "nouvelle", mais était simplement en train d’exprimer "ce que le prolétariat est" à l'époque de guerres et de révolutions ; la classe ne peut recouvrer son identité qu’en s’organisant elle-même en dehors de toute institution existante, et en antithèse directe à la société capitaliste.
Les décennies de contre-révolution qui ont suivi ont approfondi ce processus de dépossession. Au cours des années 30 le prolétariat a été confronté à la plus importante crise économique de l’histoire du capitalisme, la première véritable crise économique de la décadence. Mais les Partis communistes créés pour s’opposer à la trahison de 1914 ont abandonné l’internationalisme au profit de l’infâme théorie du socialisme dans un seul pays, et, à travers les Fronts populaires, ont cherché à dissoudre politiquement la classe ouvrière dans la nation et ainsi la préparer à la guerre. Même les syndicats anarchistes qui avaient conservé une certaine vie ouvrière en Espagne ont succombé à cette nouvelle trahison. Le déclenchement de la guerre en 1939 ne signifiait pas, contrairement à ce qu’avançait Vercesi, la "disparition sociale du prolétariat" et ainsi l’inutilité de toute activité politique organisée pour les révolutionnaires. Tant que le capitalisme survit, la disparition sociale du prolétariat est impossible, et la formation de minorités révolutionnaires obéit à un besoin permanent au sein de la classe. Mais cela a certainement signifié un nouveau pas en avant dans son propre désarroi politique, non seulement à cause de la terreur fasciste et stalinienne, mais, plus insidieusement, à cause de son incorporation dans le projet de défense de la démocratie. Et cela comprend la rapide intégration de l’opposition trotskyste dans l’effort de guerre, et la dispersion de ses fractions de Gauche. Le prolétariat s’est manifesté à la fin de la guerre dans certains pays, notamment en Italie en 1943, mais contrairement aux attentes d’une grande partie de la Gauche communiste italienne (y compris Vercesi), cela n’a pas signifié un renversement du cours à la contre-révolution.
La contre-révolution qui a pris des formes toujours plus totalitaires, a perduré au cours de la période de prospérité d’après-guerre, parce que le Capital a découvert de nouvelles façons de saboter la conscience que le prolétariat a de lui-même. C’est au cours de cette période que "des sociologues ont pu théoriser "l’embourgeoisement" de la classe ouvrière comme résultat du développement du consumérisme et du développement de l’État-providence. Et en effet ces deux aspects du capitalisme après 1945 restent un poids important ajouté à la possibilité pour la classe ouvrière de se reconstruire comme force révolutionnaire. Le consumérisme atomise la classe ouvrière et entretient l’illusion que chacun peut accéder au paradis de la propriété individuelle. L’État-Providence, souvent introduit et présenté par les partis de Gauche comme une conquête de la classe ouvrière, est un instrument bien plus significatif du contrôle capitaliste. Il affaiblit la confiance en soi de la classe ouvrière et la rend redevable de la bienveillance étatique ; et plus tard, au cours d’une phase de migration de masse, son organisation par l’État national peut signifier que la question de l’accès à la santé, à un logement et autres avantages est devenu un puissant facteur de transformation des immigrants en boucs-émissaires, et des divisions au sein de la classe ouvrière." [9]
Le retour de la lutte de classe après 1968, qui a atteint son point le plus haut au cours de la grève de masse de Pologne en 1980, a réfuté l’idée que la classe ouvrière avait été intégrée au capitalisme et nous a donné un nouvel aperçu de son identité essentielle en tant que force qui ne peut s’exprimer qu’en débordant ses chaînes institutionnelles. Les grèves sauvages en-dehors des syndicats, les assemblées générales et les comités de grèves révocables, les tendances puissantes vers l’extension de la lutte – embryons ou manifestations courantes de la grève de masse – ont renoué avec la perspective des conseils ouvriers. Dans le même temps, cela a fourni le terreau d’un renouveau encore réduit mais important du mouvement communiste qui a été près de disparaître dans les années 50 – un prérequis essentiel pour la formation d’un nouveau Parti mondial.
Et aujourd’hui le passage cité ci-dessus du TO sur la confiance et la solidarité montre comment Mai 68 et les mouvements qui l’ont suivi ont porté la question d’une nouvelle société à un niveau théorique, la lutte de classe comme un tout en est restée à un terrain économique et n’a pas été capable de grandir jusqu’à une confrontation politique avec le capitalisme. Les limites du renouveau prolétarien contiennent les graines de la nouvelle phase de décomposition qui a vu le prolétariat bien près de perdre complètement son identité de classe.
Pour comprendre comment, depuis la fin des années 80, la conscience que le prolétariat a de lui-même en tant que force sociale est en recul, il est nécessaire d’examiner ses différentes dimensions séparément, afin de comprendre comment elles opèrent ensemble.
Pour commencer, une société capitaliste dont les toutes premières prémisses tendent à s’effriter, une société en désintégration ouverte, une société qui a connu des décennies de déclin et est bloquée dans son évolution, tend plus ou moins automatiquement à exacerber l’atomisation sociale qui est l’une des caractéristiques-clés de ladite société depuis ses débuts, comme Engels le notait déjà dans La condition de la classe laborieuse en Angleterre :
Dans la phase finale de cette société, la guerre de chacun contre tous s’intensifie à tous les niveaux : par l’accroissement de la distanciation entre individus, par la compétition violente entre gangs de rue opérant à ce niveau ou à celui du quartier ou du voisinage, par la lutte frénétique entre compagnies pour l’accès à un marché limité, par le chaos en expansion de la compétition militaire entre États et proto-États au niveau international. Cette tendance sous-tend donc la recherche d’une communauté basée sur une identité réduite à laquelle nous nous référions jadis – une réaction contre l’atomisation qui ne sert qu’à la renforcer à un autre niveau. Cette désintégration du tissu social travaille continuellement et insidieusement à l’exact opposé du potentiel d’unification de la classe ouvrière autour de ses intérêts communs propres – en d’autres termes, à la reformation de l’identité de classe prolétarienne.
Bien entendu, la bourgeoisie est directement affectée par le même processus – comme nous l’avions noté en relation avec sa capacité à contrôler son appareil politique, et ses difficultés croissantes à maintenir des alliances au niveau des relations entre États. Mais au contraire de la classe ouvrière, la bourgeoisie peut dans une certaine mesure retourner les effets de la décomposition à son avantage et même les renforcer. L’effondrement du Bloc de l’Est, par exemple, a été le premier exemple du processus "objectif" de décomposition, aiguillonné par l’approfondissement et le caractère insoluble de la crise économique. Mais du fait des circonstances historiques particulières impliquées dans la formation de ce bloc – résultat de la défaite d’une révolution prolétarienne qui a permis l’émergence d’un système apparemment différent du capitalisme occidental – la bourgeoisie a été capable à partir de ces événements de façonner toute une idéologie d’assaut contre le prolétariat, une attaque de la conscience de classe qui a joué un rôle significatif dans le reflux des luttes au cours des années 90. Face à une classe ouvrière qui, déjà au cours des vagues de luttes post-68 se trouvait confrontée à d’importantes difficultés à développer une perspective pour sa résistance, la campagne sur la "mort du communisme" a frontalement attaqué cette dimension essentielle de la conscience de classe : sa capacité à regarder vers l’avant et à se trouver une orientation pour le futur. Mais ces campagnes ne se sont pas arrêtées là : elles proclamaient non seulement la fin de toute alternative au capitalisme, mais même celle de la lutte de classe et de la classe ouvrière elle-même. En procédant ainsi, la bourgeoisie montrait elle-même sa détermination à saper l’identité de classe, moyen pour elle de combattre la menace d’une révolution prolétarienne.
Une troisième dimension du travail de sape de l’identité de classe dans la période de décomposition est connectée à cela. En fait, l’insistance que la classe ouvrière est en danger ou une espèce éteinte est profondément étayée par les changements structurels que la classe dominante a été contrainte d’introduire en réponse à la crise économique de son système, tout ce qui relève des rubriques trompeuses du néolibéralisme et de la mondialisation, mais avant tout le processus de "désindustrialisation" des plus anciens centres capitalistes. Ce processus a été bien sûr déterminé par la nécessité d’abandonner des industries non-rentables, et de déménager le capital vers des régions du globe où les mêmes marchandises pouvaient être produites bien moins cher. Mais il y a toujours eu un élément directement anti-classe ouvrière dans ce processus : la bourgeoisie était parfaitement consciente, par exemple, que prendre en charge les mineurs en fermant les mines, non seulement la débarrasserait d’un canard boiteux économique majeur, mais lui permettrait de porter un sérieux coup à une section très combative de la classe ennemie. Bien entendu, en expédiant des industries entières vers l'Extrême-Orient et ailleurs, la bourgeoisie devait créer de nouveaux bataillons ouvriers promis à la guerre de classe, mais elle avait aussi une certaine compréhension que la classe ouvrière industrielle des principaux centres capitalistes représentait un danger particulier. La classe ouvrière ne se limite pas au prolétariat industriel, mais ce secteur s’est toujours trouvé au véritable cœur du mouvement ouvrier et notamment des luttes massive et révolutionnaires du passé, ce qu’ont montré par exemple l’usine Poutilov pendant la Révolution russe, les ouvriers de la Ruhr pendant la Révolution allemande, les ouvriers de chez Renault au cours de la grève de masse de Mai 68, ou les ouvriers des chantiers navals en Pologne en 1980.
Avec la fermeture de beaucoup de ces vieilles industries, le capitalisme a tenté de créer un nouveau modèle de classe ouvrière, particulièrement dans les industries de service qui ont, dans les vieux pays capitalistes comme la Grande-Bretagne, déménagé loin des centres de la vie économique. Ce modèle est appelé "gig economy", et ses employés sont poussés à ne plus se voir comme des ouvriers, mais comme des entrepreneurs individuels qui peuvent, s’ils travaillent suffisamment dur, devenir assez gros pour pouvoir négocier leurs salaires et conditions de travail avec les entreprises qui les emploient. Encore une fois, ces changements ont été en fin de compte dictés par la recherche de profit, mais ils sont aussi mis en œuvre par la bourgeoisie afin d’empêcher les ouvriers de se voir eux-mêmes comme des ouvriers et comme une partie de la classe exploitée.
Depuis notre dernier Congrès en avril 2017, la poussée populiste s’est poursuivie, en dépit des efforts des fractions les plus centrales de la bourgeoisie pour endiguer ce phénomène, comme on l’a vu avec l’élection de Macron en France et la "résistance" orchestrée par le Parti Démocrate et une partie des services de sécurité contre Trump aux États-Unis. La crédibilité de l’Allemagne en tant que barrière contre la diffusion du populisme a été sévèrement affaiblie par le développement électoral de l’AfD et par celui de mouvements pogromistes de rue comme on en a vu à Chemnitz. Les divisions et la quasi-paralysie de la bourgeoisie anglaise face au Brexit se sont intensifiées. L’installation en Italie d’un gouvernement populiste, en lien avec l’opposition montante des gouvernements populistes en Europe de l’Est, posent sérieusement problème pour le futur de l’UE. La menace que font peser sur l’unité de l’État espagnol le séparatisme catalan et d’autres nationalismes n’a pas été vaincue. Au Brésil, la victoire de Bolsonaro est un nouveau pas en avant dans l’émergence de "leaders forts "qui préconisent ouvertement la terreur d’État contre toute opposition à leur pouvoir. Enfin, le phénomène des "Gilets jaunes" en France et ailleurs montre la capacité des populistes, non seulement à se manifester sur le terrain électoral, mais aussi dans la rue, au cours de manifestations de grande ampleur qui peuvent paraître reprendre certaines des préoccupations et même des méthodes de la classe ouvrière, tout en ayant pour effet de rendre plus confus encore ce que signifie l'identité de classe.
Le populisme, avec son langage agressivement nationaliste et xénophobe, son mépris des preuves et de la recherche scientifique, ses manipulations conspirationnistes et sa relation à peine dissimulée avec la violence crue des gangs de rue fascistes, est sans aucun doute un pur produit de la décomposition, le signe que la classe capitaliste, même selon ses propres termes, est en train de faire marche arrière face à l'impasse historique entre les classes. Mais parce qu’il émerge comme un produit de la décadence sociale et qu’il tend à saper le contrôle de la bourgeoisie sur l’ensemble de son appareil économique et politique, là encore la classe dominante peut utiliser les problèmes générés par le populisme dans sa lutte permanente contre la conscience de classe.
C’est évident dans le cas de ces fractions du prolétariat qui, du fait du manque de toute perspective de résistance de classe contre le capitalisme et les effets de sa crise, se sont tournées directement vers le populisme et sont tombées dans une nouvelle version du "socialisme des imbéciles"; l’idée que leur misère est provoquée par la vague montante des migrants et réfugiés qui sont à leur tour les troupes de choc des sinistres élites qui cherchent à saper la culture chrétienne, blanche ou nationale. Ces illusions sont combinées à leur soutien inconditionnel aux partis populistes et aux démagogues qui se présentent eux-mêmes comme des forces "anti-élites", comme les porte-paroles des "vrais gens". L'emprise de ces idées, qui peuvent aussi amener une minorité significative à mener des pogroms et des actions terroristes, travaille clairement contre les fractions qui retrouvent leur véritable identité comme parties d’une classe exploitée, comme sections de la classe qui a été "laissée pour compte" non pas par les complots de cabales antinationales mais par le poids impitoyable de la crise capitaliste mondiale.
Mais, en nous remémorant le fameux dicton de Bordiga selon lequel "l’antifascisme est le pire produit du fascisme", nous devons souligner que l’opposition bourgeoise au populisme joue un rôle tout aussi important dans l’escroquerie idéologique visant à empêcher le prolétariat de reconnaître que ses intérêts de classe sont indépendants de toutes les factions bourgeoises, et antagoniques à elles. En décrivant au début de sa Brochure de Junius l’atmosphère de pogrom qui avait envahi l’Allemagne au début de la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg notait ce "climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome, où le seul représentant de la dignité humaine était l'agent de police au coin de la rue." Aux États-Unis, la même apparence est créée par les déclarations et pratiques flagrantes d’un Trump, ce qui aboutit au fait que ce sont les Démocrates, les Républicains libéraux, les juges de la Cour Suprême et même le FBI et la CIA qui paraissent être les "bons". En Grande Bretagne, l’apparente domination de la vie politique par une petite bande de "Brextrémistes", à leur tour liés à l’argent sale et même à des manipulations de l’impérialisme russe, stimule le développement d’une opposition massive au Brexit, laquelle, sous les encouragements publics d’une partie des médias, peut mobiliser jusqu’à 750 000 personnes dans les rues de Londres pour appeler à un second referendum. Bien que souvent moquées comme un mouvement de classes moyennes propres sur elles, de telles mobilisations attirent sans aucun doute un grand nombre de prolétaires urbains éduqués que les mensonges des populistes énervent, mais qui ne sont pour l’heure pas capables de se détacher des factions de Gauche et libérales de la bourgeoisie.
En somme : tout le débat politique tend à être monopolisé par les questions des pro et anti-Trump, pro et anti-Brexit, etc… un débat entièrement circonscrit à l’idéologie patriotique et démocratique. L’opposition bourgeoise à Trump se présente elle-même autant comme la Véritable Amérique que Trump et ses supporters, et elle condamne l’actuelle administration avant tout pour ses violations des règles démocratiques ; de même en Angleterre, le débat tourne toujours autour des véritables intérêts de "notre pays", et les deux côtés de l’argument se présentent eux-mêmes comme intéressés essentiellement par la démocratie et la volonté du peuple. On peut observer la même polarisation dans la "guerre culturelle" qui a alimenté le développement du populisme : comme nous l’avions souligné, le populisme est une forme d’identité politique, se présentant lui-même comme le défenseur exclusif des intérêts de telle ou telle nation ou groupe ethnique, et il mène à un mutuel renforcement de la bataille avec toutes les autres formes d’identité politique, que ce soit les gangs islamistes qui servent à dévoyer la colère d’une catégorie de prolétaires particulièrement désœuvrés coincés dans les ghettos urbains, ou les campagnes plus à gauche autour des questions de races et de genres. Cette polarisation est la véritable expression d’une société en désintégration et toujours plus divisée, mais, face au prolétariat, le capitalisme décadent montre son caractère totalitaire, dans la mesure où cette réelle polarisation occupe le terrain politique et social et tend à bloquer l’émergence d’un débat ou d’une action sur le terrain du prolétariat.
Le monde capitaliste en décomposition engendre nécessairement un climat d’apocalypse. Il n’a aucun futur à proposer à l’humanité et son potentiel de destruction défiant l'imagination devient toujours plus évident pour une grande partie de la population mondiale. Les plus extrêmes manifestations de ce sentiment que le monde dans lequel nous vivons est à bout de souffle s’expriment dans les mythologies tordues du jihadisme islamiste ou du survivalisme chrétien d’extrême-Droite, mais c’est un climat bien plus général. Les rapports toujours plus alarmants de groupes scientifiques sur le changement climatique, la destruction des espèces et les pollutions toxiques de toute nature se sont rajoutés à ce sentiment d’apocalypse : si les scientifiques nous disent que nous disposons de 12 ans pour empêcher une catastrophe environnementale, il est déjà admis que les gouvernements et entreprises du monde ne feront rien ou presque pour prendre les mesures défendues par ces rapports, par peur d’affaiblir les avantages concurrentiels de leurs économies nationales. D’ailleurs, avec l’avènement de gouvernements populistes, le déni face au changement climatique est devenu de plus en plus hystérique face aux réels dangers que le monde doit affronter, et il tourne au pur vandalisme, au retrait des accords internationaux et à l’abolition de toute limite à l’exploitation de la nature, comme dans le cas de Trump aux États-Unis ou de Bolsonaro au Brésil. Ajouté au fait que la guerre impérialiste est devenue plus chaotique et imprévisible parce qu’un nombre grandissant d’États ont maintenant accès aux armes nucléaires - et il est donc peu surprenant que le nihilisme et le désespoir soient bien plus largement répandus aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au cours de la Seconde Guerre mondiale - malgré la proximité de l’ombre d’Auschwitz et d’Hiroshima et la menace d’une guerre nucléaire entre les deux blocs impérialistes.
Le nihilisme et le désespoir sont issus d’un sentiment d’impuissance, d’une perte de conviction qu’il existe une alternative au scénario de cauchemar que nous prépare le capitalisme. Ils tendent à paralyser la réflexion et la volonté d’action. Et si la seule force sociale qui peut poser cette alternative est virtuellement inconsciente de sa propre existence, cela signifie-t-il que les jeux sont faits, que le point de non-retour a déjà été dépassé ?
Nous reconnaissons tout-à-fait que plus le capitalisme met de temps à sombrer dans la décomposition, plus il sape les bases d’une société plus humaine. Ceci est à nouveau illustré le plus clairement par la destruction de l’environnement, lequel atteint le point où il peut accélérer la tendance vers un complet effondrement de la société, une condition qui ne favorise aucunement l’auto-organisation et la confiance dans le futur requis pour mener une révolution ; et même si le prolétariat arrivait au pouvoir à une échelle mondiale, il devrait affronter un travail gigantesque, non seulement pour nettoyer le bazar légué par l’accumulation capitaliste, mais aussi pour renverser la spirale de destruction qu’il a déjà mise en route.
Mais nous savons aussi que le désespoir distord la réalité, génère d’un côté la panique, de l’autre le déni, et ne nous permet pas de penser clairement aux possibilités qui nous restent offertes. Dans un certain nombre de documents récents présentés aux Congrès et réunions de son organe central, le CCI a examiné toute une série de développements objectifs qui ont pris place (et continuent à exister) ces dernières décennies, et qui peuvent agir en faveur du prolétariat. Les plus importants de ces développements sont :
La classe ouvrière est la classe de la conscience. Contrairement aux révolutions bourgeoises, sa révolution n’est pas basée sur une accumulation régulière de richesses et de pouvoir économique. Elle ne peut accumuler que de l’expérience, de la tradition de lutte, des méthodes d’organisation, et ainsi de suite. En fait, l’élément subjectif est crucial pour qu’un objectif potentiel soit saisi et réalisé.
Ce potentiel subjectif ne peut être mesuré en termes immédiats. Le rapport de force des classes existe historiquement et nous pouvons dire que, même si le temps n’est pas de notre côté, même si la décomposition est en train de devenir une menace grandissante et que la classe ouvrière confronte de considérables différences en son sein pour émerger de son actuel recul, globalement la classe n’a pas été vaincue depuis 1968 et elle reste donc un obstacle à une chute complète dans la barbarie ; elle possède toujours le potentiel pour dépasser tout ce système. Mais nous ne pouvons continuer à l’affirmer qu’en examinant soigneusement les expressions plus immédiates de rébellion contre l’ordre social. Et elles ne sont pas absentes.
En ce qui concerne les luttes ouvertes de la classe, nous examinerons deux exemples récents :
1. En Grande-Bretagne au cours des deux dernières années, nous avons vu de petites mais significatives grèves d’ouvriers de la "gig economy"[12], comme le rapporte cet article de World Revolution :
Plus récemment, en octobre, des travailleurs d’une série d’établissements de fast-food dans plusieurs villes de Grande-Bretagne (McDonalds, TGI Fridays et JD Witherspoon), se sont mis en grève en même temps que les livreurs d’UberEats, et ont rejoint leurs piquets et manifestations. Comme l’écrit l’article de WR, ces actions étaient basées sur la reconnaissance du fait que les employés de ces entreprises font bien sûr tous partie du même corps social collectif et ne sont pas juste des individus isolés. Il était ainsi significatif que ces grèves impliquent de nombreux travailleurs immigrés aux côtés de ceux nés en Grande-Bretagne, alors que plusieurs de ces actions ont été coordonnées avec des ouvriers des mêmes entreprises en Europe. En même temps, d’après la BBC, "les grèves coïncident avec des actions menées par des employés de fast-food au Chili, en Colombie, aux États-Unis, en Belgique, en Italie, en Allemagne, aux Philippines et au Japon."[14]
La notion de "précariat" appliquée à ces employés signifie qu’il s’agirait d’une nouvelle classe, mais l’emploi précaire a toujours été une partie des conditions de la classe ouvrière. En un sens, les méthodes de la "gig economy", avec toujours plus d’ouvriers employés à très court terme et sur une base précaire, nous ramènent à la période où les ouvriers de la construction ou des ports faisaient la queue pour se faire embaucher pour la journée.
Les tentatives des ouvriers de différentes entreprises et différents pays d’agir de concert sont une affirmation d’une identité de classe contre le "nouveau modèle" mentionné plus haut, et montrent qu’aucune partie de la classe, aussi dispersée et opprimée soit-elle, n’est incapable de se battre pour ses intérêts propres. En même temps, le fait que ces employés sont grandement ignorés des syndicats traditionnels a ouvert une brèche pour des formes plus radicales de syndicalisme : en Grande-Bretagne, les organisations semi-syndicales comme les IWW, l’Independant Workers Union of Great Britain, ou United Voices of the World en ont très vite tiré avantage et sont devenues la principale force "organisant" les employés. C’est probablement inévitable dans une situation où il n’y a pas de mouvement général de classe, mais l’influence de ces syndicats radicaux témoigne de la nécessité de contenir une radicalisation véritable au sein d’une minorité d’ouvriers.
2. Luttes contre l’économie de guerre au Proche-Orient
Les grèves et manifestations qui ont éclaté en juillet en plusieurs endroits de Jordanie, d’Irak et d’Iran, décrites dans plusieurs articles de notre site[15], ont été une réponse directe des prolétaires de ces régions à la misère infligée à la population par l’économie de guerre. Les revendications étaient très centrées sur les problèmes économiques de base : réduction de la distribution d’eau et accès à la médecine, salaires de misère et impayés, chômage, témoignent du fait que ces mouvements ont débuté sur un terrain de classe. Ont également surgi de nombreux slogans politiques qui tendent à affirmer les intérêts prolétariens contre ceux de la classe dominante et la guerre : en Iran par exemple, les factions "fondamentalistes" autant que les "réformatrices" de la théocratie ont été mises dans le même panier, et les prétentions impérialistes du régime iranien ont souvent été ridiculisées ; en Irak, les protestataires ont proclamé haut et fort qu’ils n’étaient ni Sunnites ni Chiites ; et "non seulement le gouvernement et des bâtiments municipaux ont été la cible d’attaques des manifestants, mais aussi les institutions chiites proclamant hypocritement leur "soutien" aux vagues de protestation. La délégation du populiste "radical" Al-Sadr partie rencontrer les manifestants a été attaquée et on l’a vue s’enfuir, ce qui a été diffusé dans une vidéo sur les réseaux sociaux." [16]
Plus important encore, à l'automne 2018, il y a eu un certain nombre de grèves ouvrières très combatives dans l'industrie iranienne, avec quelques claires manifestations de solidarité entre différentes entreprises, comme dans le cas des sidérurgistes de Foolad et des travailleurs du sucre à Haft Tappeh. Cette dernière lutte est également devenue bien connue à l'échelle internationale grâce à la tenue d'assemblées générales et aux déclarations d'Ismail Bakhshi, un dirigeant clé de la grève, au sujet de leur comité de grève en tant qu'embryon de soviétisme. Cela a été repris par divers éléments du milieu pour laisser entendre que les conseils ouvriers étaient à l'ordre du jour immédiat en Iran, ce qui, selon nous, est loin d'être le cas. D'autres déclarations de Bakhshi montrent qu'il y a de graves confusions au sujet de l'autogestion, même parmi les travailleurs les plus avancés[17]. Il est également vrai que certains des slogans des premières manifestations de rue avaient un caractère nationaliste et même monarchiste. Malgré ces profondes faiblesses, nous considérons toujours que cette vague de lutte en Iran était une expression importante du potentiel intact de la lutte de classe.
Alors que la guerre devient une réalité permanente pour des fractions de plus en plus nombreuses de la classe ouvrière, ces mouvements nous rappellent non seulement le complet antagonisme entre le prolétariat et tout conflit impérialiste, mais aussi la prise de conscience de cet antagonisme, qui s’exprime à la fois à travers les slogans mis en avant et par la simultanéité internationale des soulèvements en Iran, Irak et Jordanie.
L’extension de l’indignation sociale
Nous ne présentons pas ces exemples comme des preuves d’un redémarrage mondial de la lutte de classe ou même de la fin du recul, ce qui requerrait l’émergence de mouvements de classe importants dans les pays centraux du capitalisme. Dans ces pays, la situation sociale est toujours marquée par une absence de luttes majeures sur le terrain prolétarien. D’un autre côté, nous avons vu un certain nombre de mouvements qui montrent une indignation grandissante contre la brutalité et le caractère destructeur de la société capitaliste. Aux États-Unis en particulier, on a vu des actions directes dans les aéroports contre la détention et l’expulsion de voyageurs venus de pays musulmans, des manifestations géantes contre l’assassinat de jeunes Noirs dans plusieurs villes : Charlotte, Saint Louis, New York, Sacramento… et la mobilisation massive de jeunes qui a suivi la fusillade de la High School Marjory Stoneman Douglas à Parkland, en Floride. Le changement climatique et la destruction de l’environnement sont aussi des facteurs de déclenchement de mouvements de protestation, notamment les grèves scolaires organisées dans de nombreux pays sous l'égide de "La jeunesse pour le climat" ou les manifestations de Rébellion contre l'Extinction à Londres. Dans le même sens, l'indignation face aux comportements condescendants et violents à l’égard des femmes, pas seulement dans des pays de "l’arrière-cour" comme l’Inde mais aussi dans les soi-disant "démocraties libérales", s’est exprimé plutôt dans la rue sans se limiter aux forums internet.
Cependant, étant donné la perte générale de l'identité de classe, il est très difficile d'empêcher ce genre de protestations de tomber dans les pièges de la bourgeoisie, dans les mystifications autour de la "politique identitaire" et du réformisme, ainsi qu’à des manipulations directes par la Gauche et différentes factions démocrates bourgeoises. Le phénomène des Gilets jaunes montre ainsi le danger pour la classe de continuer à se perdre dans des mouvements interclassistes dominés par une idéologie populiste et le nationaliste.
Ce n'est qu'en regagnant le sentiment d'elle-même en tant que classe, par le développement de la lutte sur son propre terrain, que toute cette énergie et cette légitime colère qui sont aujourd’hui détournées dans des directions stériles et impuissantes peuvent demain être "récupérées" par le prolétariat. La dynamique du mouvement des Indignados en 2011 montre qu’il s’agit là plus que d’un vague souhait. Motivé par les problèmes "classiques" de la classe ouvrière, c’est-à-dire le chômage, l’insécurité de l’emploi, l’impact de la crise de 2008 sur les conditions de vie, ce mouvement a ainsi fait sortir des questions sur le futur de l’humanité dans un système que beaucoup de participants voyaient "obsolète". Il a ainsi organisé toutes sortes de discussions sur la morale, la science, l’environnement, les questions autour du sexe et du genre, etc., et en ce sens clairement ravivé l’esprit de Mai 68 en posant la question d'une alternative à la société capitaliste. C’était une expression d’un mouvement prolétarien qui avait commencé à comprendre qu’il porte la réponse à des "torts particuliers" autant que "généraux". Il a montré que la lutte de classe a besoin de s’étendre non seulement à des secteurs plus larges de l’économie capitaliste, mais aussi aux domaines de la politique et de la culture.
Cependant, il reste le problème que même si les Indignados étaient par essence un mouvement du prolétariat, largement composé d’employés, de semi-chômeurs et de chômeurs, d’étudiants de grandes écoles et de l’université, la majorité de ses participants se voyaient avant tout comme des citoyens, et se trouvaient ainsi très vulnérables à toute l’idéologie de "Démocratie maintenant" et autres gauchistes qui ont cherché à entraîner le mouvement des assemblées vers le corporatisme pour réformer le régime parlementaire. Bien sûr il existait dans le mouvement une substantielle aile prolétarienne (dans un sens politique plus que sociologique) qui voyait les choses différemment mais elle est restée minoritaire, et semble avoir donné naissance à une minorité encore bien plus petite d’éléments qui ont évolué vers les positions révolutionnaires. Le "problème identitaire" du mouvement des Indignés a également été souligné en 2017 lorsque beaucoup de ceux qui avaient été réellement indignés par le futur que nous offre le capitalisme ont sombré dans la fraude nationaliste, surtout sa version catalane.
L’une des faiblesses fondamentales du mouvement a été le manque de lien entre le mouvement de rues et des places et les luttes sur les lieux de travail, et ce fossé devra être comblé par les futures luttes. Nous avons eu un aperçu de cela dans les récents mouvements au Proche-Orient, et peut-être plus explicitement avec les grèves des métallurgistes de Vigo en 2006. Car tout comme gagner la rue est essentiel pour être ensemble, ouvriers de différents secteurs comme chômeurs, le mouvement sur les lieux de travail est la clé pour rappeler à tous ceux qui sont dans la rue qu’ils font partie d’une classe qui doit vendre sa force de travail au Capital.
Cette jonction est également importante pour résoudre le problème de l’organisation unitaire de futurs mouvements massifs, c’est le problème des conseils ouvriers. Dans les mouvements révolutionnaires du passé, les conseils ouvriers tendaient à émerger de la centralisation d’Assemblée Générales de grandes unités industrielles. Cela reste indubitablement un facteur important dans des régions où de telles unités existent encore (l’Allemagne, par exemple) ou s’y sont récemment développées (Chine, sous-continent indien, etc). Mais vu l’importance des vieux centres de la lutte de classe, avant tout en Europe, qui ont connu un long processus de désindustrialisation, il est possible que les conseils émergent d’un ensemble d’assemblées tenues sur des lieux de travail centraux comme les hôpitaux, les universités, les entrepôts, etc., et que des assemblées de masse soient tenues dans les rues et sur les places où des ouvriers de lieux de travail dispersés, les chômeurs et les employés précaires peuvent unifier leurs luttes.
Le fait que la majorité de la population a été prolétarisée par l’impact combiné de la crise et des changements dans la "peau" de la classe ouvrière implique que les assemblées créées sur une base territoriale plutôt que sur la base d’unités de production auront un caractère de classe prolétarien, même s’il existe dans de telles formes d’organisation un évident danger d’influence de la petite bourgeoisie et d’autres couches. De tels dilemmes nous mènent à la question de l’autonomie de la classe et de sa relation à l’État de transition dans une future révolution, du fait que la classe ouvrière, ayant recouvré son identité de force sociale révolutionnaire, devra maintenir son identité autonome politiquement et organisationnellement au cours de la période de transition, jusqu’à ce que tout le monde soit devenu prolétaire et ainsi que plus personne ne le soit.
Il est également probable que cette identité révolutionnaire nouvellement retrouvée prendra une forme plus directement politique dans le futur : en d’autres termes, que la classe se définira à travers une adhésion grandissante à la perspective communiste, notamment parce que la profondeur de la crise sociale et économique aura sapé toute illusion sur un possible "retour à la normale" dans le capitalisme en décomposition. Nous avons eu une indication de cela avec l’apparition d’une aile révolutionnaire dans le mouvement des Indignados : son caractère prolétarien était moins basé sur sa composition sociologique que sur son combat pour défendre l’autonomie des assemblées et une perspective globale de transformation sociale contre les différents récupérateurs gauchistes. Le Parti du futur pourrait émerger d’une interaction entre de telles larges minorités prolétariennes et des organisations politiques communistes. Bien sûr la fragilité de l’actuel milieu politique de la Gauche communiste signifie qu’il n’existe aucune garantie que ce rendez-vous aura lieu. Mais nous pouvons dire que l’apparition de nouveaux éléments gravitant aujourd’hui autour de la Gauche communiste, certains d’entre eux très jeunes, est un signe que le processus de maturation souterraine est une réalité et qu’il continue malgré les évidentes difficultés de la lutte de classe. Même si nous comprenons que le Parti du futur ne sera pas une organisation de masse qui cherche à englober toute la classe, cette dimension de la politisation de la lutte nous montre ce qui reste profondément vrai dans la phrase marxiste classique : "la constitution du prolétariat en classe, et conséquemment en parti politique".
Le 28 décembre 2018
[3] La critique critique [36] sous les traits du calme de la connaissance, ou la critique critique personnifiée par M. Edgar
IV : Proudhon par Karl Marx.
[4] Introduction à l’édition anglaise de La condition de la classe ouvrière en Angleterre.
[5] Lire notre article en anglais History of the workers' movement in Britain [37]
[6] Ce mouvement a été précédé en 1831 par le soulèvement de Merthyr, lequel, peut-on avancer, était mieux organisé et a eu plus de succès, même si les ouvriers n’ont pu prendre le pouvoir que dans une ville et ce au cours d’un bref moment. C’est cependant le premier épisode connu où des ouvriers ont marché derrière le drapeau rouge.
[7] Extrait d'un rapport sur les perspectives de la lutte de classe, Décembre 2015.
[8] Revue internationale n° 111. Texte d'orientation, 2001 : La confiance et la solidarité dans la lutte du prolétariat, 1ère partie [38].
[9] Résolution sur la lutte de classe, 22e Congrès du CCI
[10] La situation de la classe laborieuse en Angleterre [39], chapitre Les grandes villes.
[11] Lire par exemple le livre de Paul Mason, Post capitalisme, un guide pour notre futur, et sa critique en anglais par la CWO [40].
[12] Caractérisée par la prédominance des contrats à court terme ou du travail free-lance par rapport aux emplois permanents.
[13] Lire notre article an anglais Deliveroo, UberEats: Struggles by precarious and immigrant workers [41]
[14] Lire notre article en anglais McDonald's, UberEats and Wetherspoon workers strike over pay [42]
[15] Lire nos articles en anglais Class struggle in Jordan’s war economy [43]; Iraq: marching against the war machine [44] ; Internationalist Voice and protests in the Middle East [45] ;
[16] Lire notre article en anglais Iraq: marching against the war machine [44]
[17] Lire notre article en anglais Response to Internationalist Voice on strikes in Iran [46]
Dans le cadre de l’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie, ce rapport se centre plus particulièrement sur les difficultés que rencontre la bourgeoisie avec la montée des courants populistes et sur la manière dont elle tente de réagir. Il ne traitera donc pas de manière directe et centrale de l’histoire du populisme ou de questions plus générales telles que le rapport entre populisme et violence.
Depuis 2007, le CCI n’a plus débattu d’un rapport sur la vie politique de la bourgeoisie. Cependant, le rapport sur la décomposition du 22e congrès CCI - faiblement discuté au congrès - qui actualise et complète les axes principaux des thèses sur la décomposition et situe le phénomène du populisme dans ce contexte, fournit le cadre de référence pour analyser et interpréter les soubresauts qui caractérisent la vie politique de la bourgeoisie aujourd’hui. Les idées majeures en sont les suivantes :
Depuis 2017 et un 22e congrès international confronté au vote en faveur du Brexit et à l’élection de Trump à la présidence des États-Unis, l’impact du populisme sur tous les aspects de la situation internationale est devenu de plus en plus net : il a été largement mis en évidence dans le cas des tensions impérialistes et de la lutte du prolétariat. Il devient aussi de plus en plus saillant au niveau économique. Il se révèle enfin de manière spectaculaire sur le plan de l’appareil politique de la bourgeoisie : les événements des deux dernières années confirment donc de manière spectaculaire "cet aspect que nous avions identifié il y a 25 ans : la tendance à une perte de contrôle croissante par la classe dominante de son appareil politique" (Rapport sur la décomposition).
La perte de contrôle s’est traduite ces dernières années par une extension spectaculaire du phénomène, par l’accentuation d’une véritable lame de fond populiste : Selon une étude du quotidien "The Gardian", couvrant ces vingt dernières années, les partis populistes ont vu le nombre de votes en leur faveur tripler en Europe (de 7% à 25%). Dans une dizaine de pays, ces partis participent au gouvernement ou à la majorité parlementaire : Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie, Autriche, Danemark, Norvège, Suisse et Italie. L’étude pointe deux moments d’intensification de cette expansion : la crise financière de 2008 et la vague des réfugiés en 2015. L’exacerbation des autres phénomènes caractérisant la décomposition, tels le terrorisme, le chacun pour soi, attise les flammes et stimule l’extension populiste à tous les aspects de la société capitaliste. Enfin, l’arrivée au pouvoir, dans la principale puissance impérialiste, d’un président populiste a encore intensifié la puissance du raz de marée, comme l’illustrent les données récentes : constitution d’un gouvernement uniquement constitué de formations populistes en Italie, appareil politique qui s’enfonce dans la confusion en Grande-Bretagne, vive pression des forces populistes sur la politique de Merkel en Allemagne, victoire de Jair Bolsonaro au Brésil, mouvement des "Gilets jaunes" en France, surgissement d’un parti populiste nationaliste ("Vox") en Espagne, etc….
Les expressions du populisme provoquent des soubresauts de plus en plus incontrôlables au sein de l’appareil politique des différentes bourgeoisies. Les sections suivantes du rapport montreront qu’elles constituent un facteur majeur dans l’ensemble des pays industrialisés et qu’elles ont aussi sous des formes similaires un impact non négligeables dans un certain nombre de pays "émergents".
La crise de la bourgeoisie américaine n’est pas née de l’élection de Trump. En 2007, le rapport relevait déjà la crise de cette bourgeoisie en expliquant : "C’est d’abord et avant tout cette situation objective – une situation qui exclut toute stratégie à long terme de la part de la puissance dominante subsistante – qui a rendu possible l’élection et la réélection d’un régime aussi corrompu, avec un président à sa tête aussi pieux que stupide [Bush junior]. (…), l’Administration Bush n’est rien d’autre que le reflet de la situation sans issue de l’impérialisme américain" (L’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie, rapport non publié pour le XVIIe congrès du CCI). Cependant, la victoire d’un président populiste aux décisions imprédictibles a non seulement fait éclater au grand jour la crise de la bourgeoisie américaine mais a surtout mis en lumière l’instabilité croissante son appareil politique et l’exacerbation des tensions internes.
Incapables d’empêcher son élection, ses fractions les plus responsables ont tout fait pour essayer de limiter les dégâts de différentes manières :
Par ailleurs, la politique déroutante et capricieuse de Trump met en lumière la perplexité et les divisions au sein de la bourgeoisie américaine à propos des politiques économique et impérialiste à mettre en œuvre pour maintenir sa suprématie sur l’ensemble de la planète. Au-delà de l’approche versatile et mercantile de Trump, l’abandon du multilatéralisme au profit du bilatéralisme révèle une tension réelle au sein de la bourgeoisie : la domination de l’impérialisme américain s’est toujours présentée derrière un paravent moral : la défense de la démocratie et du monde libre, la défense des droits de l'homme (Clinton, Obama), le combat contre le mal (Bush), et cela à la tête d’une large coalition d’États. Face aux difficultés à maintenir ce rôle de gendarme du monde, Trump rompt ouvertement avec l’hypocrisie du multilatéralisme pour imposer la réalité cynique du rapport de force bilatéral, même avec ses amis (la Grande-Bretagne) et ses alliés (l’Allemagne). Dans sa logique, les États-Unis ne peuvent maintenir leur suprématie mondiale que s’ils améliorent leur situation économique et ceci peut se faire en exerçant un chantage sur leurs concurrents par le biais de leur suprématie militaire écrasante. Son ancien conseiller pour la sécurité nationale, le général Mc Master, l’explique bien dans le Wall Street Journal : il a "la vision clairvoyante que le monde n’est pas une "communauté globale", mais une arène où les nations, les acteurs non gouvernementaux et les acteurs économiques s’engagent et combattent pour des avantages. (…). Plutôt que de nier cette nature élémentaire des relations internationales, nous l’assumons" (30.05.2017). En ce sens, l’irrationalité de Trump ne réside pas dans l’absence d’orientation de sa politique mais dans l’orientation même de celle-ci, qui positionne le leader du capitalisme mondial à l’avant-garde du chacun pour soi et du chaos.
L’imprédictibilité de Trump envers la Russie révèle combien ces tensions se cristallisent autour de l’attitude par rapport à l’ancien chef du bloc adverse, l’ennemi du "monde libre" pour de larges fractions de la bourgeoisie américaine, mais néanmoins un allié potentiel contre la Chine (et contre l’Allemagne). Si la majorité des fractions bourgeoises semblent rester opposées à un rapprochement avec Poutine, Trump souffle constamment le chaud et le froid à ce propos :
La Contribution sur le populisme [47] (Revue internationale n° 157) envisageait comme hypothèse trois types de stratégies que la bourgeoisie pourrait mettre en œuvre face à la vague populiste : premièrement, l’opposition frontale en jouant la carte de l’anti-populisme ; deuxièmement, faire reprendre par des partis traditionnels des éléments de la politique populiste et enfin, troisièmement, revigorer, voire réanimer l’opposition droite / gauche. Dans quelle mesure ces stratégies ont-elles été mises en pratique et quelles sont les conséquences qui en découlent ?
En France, la politique antipopuliste de la bourgeoisie a réussi dans un premier temps à contrer Marine Le Pen en sortant de son chapeau l’homme "nouveau" Macron et son mouvement "La France en Marche", qui, selon la campagne médiatique, n’étaient pas liés aux partis traditionnels. Cependant, Macron a rapidement été confronté au problème de devoir implémenter une politique orientée vers la globalisation, au moment où le protectionnisme de Trump redistribuait les cartes, et surtout que, pour ce faire, il était obligé de lancer des attaques massives contre la classe ouvrière.
Les conséquences ne se sont pas fait attendre : Macron est confronté aujourd’hui à une chute vertigineuse de popularité et à la fronde des "gilets jaunes", dont bénéficieront sans doute largement les courants populistes, surtout que Macron ne dispose pas vraiment encore d’une structure politique suffisamment solide et fiable (un parti bien structuré) et, la bourgeoisie ayant largement sabordé lors des élections de 2017 ses partis traditionnels - affaiblis et plongés depuis lors dans des querelles internes, il reste toujours, malgré ses fragilités, la principale force politique en France capable de limiter le poids du RN (populiste).
En Allemagne, Merkel s’est profilé d’emblée comme la championne de l’anti-populisme (cf. le "Wir schaffen das" - "On peut le faire!"), mais cela a boosté la vague populiste de sorte que la bourgeoisie allemande est confrontée aujourd’hui à l’AfD, devenue la deuxième formation politique du pays. Dès lors, elle a dû reconstituer après les dernières élections la grande coalition, largement désavouée lors des élections générales, et les résultats des élections dans les Länder de Bavière et de Saxe confirment la déroute électorale du CDU/ CSU et l’effondrement du SPD. La situation est complexe et l’abandon par Merkel de la présidence de la CDU (et donc dans le futur du poste de chancelier) annonce une phase d’incertitude et d’instabilité de la bourgeoisie dominante en Europe.
L’appareil politique de la bourgeoisie allemande connait donc des soubresauts alors même que l’Allemagne est sous pression au sein de l’UE, d’une part par les pays d’Europe centrale qui rejettent sa politique envers les réfugiés mais aussi le rôle d’économie subordonnée de sous-traitance que l’Allemagne leur impose, et d’autre part par les pays d’Europe du Sud (Grèce, Italie) qui rejettent sa politique économique, et alors qu’elle est aussi dans le collimateur de l’administration Trump, qui veut lui imposer des taxes d’importation sur ses automobiles et ses machines.
La bourgeoisie britannique a tenté de canaliser les conséquences désastreuses du référendum sur la sortie de l’UE en faisant endosser l’option du Brexit par l’un de ses grands partis traditionnel, le parti Conservateur. Loin de stabiliser la situation, les secousses au sein de l’appareil politique britannique n’ont pas arrêté depuis lors et accentuent l’instabilité en son sein et l’imprévisibilité des options choisies :
Un cas de figure non envisagé par la contribution sur le populisme est la constitution d’un gouvernement composé uniquement de partis populistes. Depuis plusieurs années, des partis populistes ont fait partie de coalitions gouvernementales dans divers pays et, dans plusieurs pays de l’ex-bloc de l’Est comme la Hongrie ou la Pologne, les partis populistes sont même arrivés à la tête de l’État. Aujourd’hui cependant, c’est la quatrième puissance économique de l’UE, l’Italie, qui, sur fond de situation économique et sociale très difficile (Baisse du Produit intérieur brut à prix constant de 10% entre 2008 et 2017), voit l’émergence d’un gouvernement exclusivement constitué de partis populistes (Lega et M5S). Ce gouvernement allie une politique identitaire et xénophobe à une politique de défense sociale des Italiens :
L’impact de cette politique populiste italienne pour la stabilité de l’UE est incalculable à terme : sur le plan de la politique envers les réfugiés, sa ligne dure (attaquant en particulier les ONG) se heurte aux autres pays européens, en particulier la France et l’Espagne. Sur le plan budgétaire, le gouvernement italien refuse les contraintes imposées par la commission européenne (déficit budgétaire de 2,4% du PIB au lieu des 0,8% prévus par le gouvernement précédent, en totale contradictions avec les règles budgétaires européennes) et veut au contraire mettre en œuvre une politique de défense sociale du "peuple italien", qui s’oppose frontalement à la rigueur budgétaire prônée par l’Allemagne. Or, une nouvelle crise monétaire autour de l’Italie remettrait en question l’existence de l’union monétaire et de l’eurozone. L’Italie le sait, ce qui lui permet de faire du chantage. De plus, le déficit budgétaire fait augmenter la dette italienne, ce qui déprécie sa note auprès des agences de notation et amènera les investisseurs institutionnels à délaisser les fonds italiens.
L’impact social de la politique de la coalition populiste doit aussi être suivi avec attention. Les mesures sociales annoncées restent en effet largement en-dessous des promesses des populistes, en particulier du M5S (9 milliards pour le revenu de citoyenneté au lieu des 17 prévus) et de plus, le gouvernement italien a accepté, sous la pression de l’UE, de reporter une série de ces mesures et d’en limiter l’impact budgétaire. Par ailleurs, le gouvernement populiste n’a pas abrogé le "Job Act", concocté par le gouvernement Renzi, qui libéralisait et précarisait largement le marché de l’emploi en Italie. En conséquence, beaucoup de mesures annoncées auront un effet contraire à celui annoncé. Ainsi, le "décret dignité" réduit théoriquement les possibilités d’utilisation des contrats à durée limitée en cas de renouvellement mais, de par le "Job Act", la tendance sera au non-renouvellement des contrats et donc à un accroissement de la précarité. Par ailleurs, le revenu de citoyenneté permettra aussi d’accroître la pression sur les chômeurs (suppression s’ils refusent trois offres d’emploi) et un contrôle sur les dépenses (le revenu sera crédité sur une carte à usage contrôlé). Enfin, la retraite à 62 ans ne sera accessible que pour ceux ayant cotisé pendant 38 ans.
La troisième stratégie envisagée, la refondation de l’opposition droite/ gauche pour couper l’herbe sous les pieds du populisme, ne semble pas réellement mise en œuvre par la bourgeoisie. Au contraire, les années écoulées sont plutôt caractérisées par une tendance irréversible au déclin des partis socialistes.
La question de la crise des partis sociaux-démocrates renvoie à la question du rôle des partis de gauche, déjà abordée dans le rapport sur la vie de la bourgeoisie du 17e congrès du CCI (L’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie). Après avoir rempli un rôle essentiel pour endiguer la vague de luttes ouvrières des années 1970 et 80 (gauche au gouvernement, gauche dans l’opposition), ces partis ont été disponibles pour d’autres tâches vu que, comme le rapport le souligne, depuis le début des années 1990, la question sociale n’est plus le facteur décisif pour la formation de gouvernements : "(…) il y a un autre facteur qui devient de plus en plus important, qui devient un facteur véritablement décisif dans la vie politique de la bourgeoisie en général et dans le recrutement des équipes gouvernementales en particulier : la décomposition de la société bourgeoise, qui, ces dernières années, a avancé de façon indiscutable" (L’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie). De fait, dans la dernière décennie du 20e siècle et dans la première du 21e, les partis socialistes ou sociaux-démocrates ont été engagés en première ligne pour contrer les premiers effets de la décomposition sur l’appareil politique de la bourgeoisie (cf. Blair, Schröder, Zapatero, Hollande).
En conséquence, ils subissent non seulement l’érosion des grands partis de la démocratie des "30 glorieuses", comme la démocratie chrétienne (en Italie, Hollande, Belgique et même en Allemagne) mais ils sont en outre particulièrement identifiés au système politique en faillite. Dès lors, la tendance vers leur déclin semble irréversible : le parti socialiste a disparu en Italie, est menacé de disparition en France, en Hollande ou en Grèce, est en crise profonde en Allemagne, en Espagne ou en Belgique. Seul le Labour Party en Grande-Bretagne semble échapper pour le moment à la tendance, même si cela ne semble pas lié pour le moment à la revitalisation par la bourgeoisie de l’opposition droite/ gauche. Il est possible que le parti profite du fait que, face au laminage du parti conservateur par la lame de fond populiste autour du Brexit, la bourgeoisie mise sur lui en cas d’implosion des Tories.
De nouvelles formations de gauche populaires radicales de divers types sont apparues dans certains pays : Syriza, Podemos, "La France insoumise", le courant des démocrates socialistes au sein du Parti Démocrate aux États-Unis, regroupant dans le sillage de la candidature de Sanders aux primaires un nombre importants de jeunes, etc. Les diverses alternatives à la faillite de la social-démocratie, que la bourgeoisie met en place, fournissent des indices concernant l’impact de la décomposition et du populisme sur la classe ouvrière, concernant le poids des défaites subies et le niveau de conscience dans les divers pays industrialisés aujourd’hui. En Italie, un des pays où la classe ouvrière était à l’avant-garde lors des luttes de 1968 aux années ’80, "l’alternative de gauche" proposée est le M5S, un mouvement populiste qui se déclare par ailleurs, ni de droite ni de gauche, et cela souligne l’importance des difficultés politiques rencontrées par le prolétariat italien. En Allemagne, l’alternative n’est pas vraiment les ex-staliniens de "Die Linke" mais plutôt les verts, ce qui reflète aussi l’état d’esprit de la classe ouvrière et l’affaiblissement du sentiment d’identité de classe. En France et en Espagne d’autre part, les alternatives convoquées se situent explicitement à gauche, développent plutôt un discours "ouvrier" et prétendent se situer sur un terrain prolétarien, même si elles se présentent si nécessaire comme concernées par le bon fonctionnement de l’appareil politique bourgeois (Syriza pour implémenter en Grèce l’austérité féroce imposée par l’UE ; Podemos en Espagne pour fournir l’appoint afin d’assurer une stabilité bancale au gouvernement central). Dans ce sens, on ne peut les considérer comme des partis populistes de gauche.
La vague populiste ne se limite pas aux pays industrialisés de l’Ouest mais touche aussi une série de pays d’Europe de l’Est et de pays "émergents", où elle se manifeste à travers certains phénomènes spécifiques, tels l’avènement de "leaders forts". La déstabilisation économique sous la pression de la crise de 2008 d’une part et les énormes scandales de corruption touchant les formations politiques d’autre part, provoquent, dans toute une série de ces pays, tels la Pologne, la Hongrie, la Turquie, … un ressentiment et une exaspération dans la population. Ceux-ci sont récupérés par des forces populistes à travers des mouvements réactionnaires menant à l’avènement d'"hommes forts", de leaders charismatiques comme Orban, Kaczyński, Erdogan ou Bolsonaro et, depuis tout un temps déjà, Poutine.
Alors que les années 1990 et même le début du 21e siècle avaient été caractérisés par une "ouverture démocratique" dans bon nombre de ces pays (tout comme d’ailleurs en Russie ou en Chine), ces dirigeants "forts" affichent leur mépris des élites "libérales", du jeu politique "démocratique" traditionnel et d’une presse "indépendante" en faveur d’un régime autoritaire nationaliste et souverainiste, rejetant les immigrés ou minorités qui pourraient altérer la cohésion nationale. "Le 26 juillet 2014, en Roumanie, M. Orban affiche clairement la couleur dans un discours retentissant : "(…) Nous avons estimé, dit-il, qu’une démocratie ne doit pas nécessairement être libérale et que ce n’est pas parce qu’un État cesse d’être libéral qu’il cesse d’être une démocratie (…). Les sociétés qui ont une démocratie libérale pour assise seront probablement incapables de maintenir leur compétitivité dans les décennies à venir. (…)". Il annonce aussi un projet économique, celui de "construire une nation concurrentielle dans la grande compétition mondiale des décennies à venir"" (Le Monde Diplomatique, septembre 2018 : 23). C’est l’idée qu’il existe différents modèles de démocratie, idée qu’on retrouve d’une certaine manière aussi dans le modèle russe de Poutine ou dans l’application du modèle Singapourien par la Chine.
La chasse aux élites corrompues (des juges polonais aux oligarques russes, en passant par les bureaucrates européens, les partisans du mouvement Gülen turc ou ceux du PT brésilien) va de pair avec un nationalisme xénophobe qui se focalise sur le rejet de l’étranger (les réfugiés du Moyen-Orient ou d’Afrique, les Vénézuéliens) ou des minorités (Erdogan accentuant son discours antikurde, Orban visant les Roms ou Poutine les Tchéchènes).
En surface, la Chine présente une apparente sérénité, mais les tensions politiques ne l’épargnent pas, malgré le fulgurant développement économique et militaire. Depuis la fin des années 1970, celle-ci a abandonné son économie essentiellement autarcique pour développer, sur les modèles japonais et singapourien, une économie graduellement intégrée aux marchés régionaux, puis globaux. Cette ligne politique, prônée par Deng Xiaoping, ne s’est pas maintenue sans secousses et luttes politiques, comme cela a été illustré par les événements de Tienanmen et encore vers 2003, mais elle a été accentuée entre 2003 et 2013 par le président Hu Jintao. Cette orientation exigeait l’établissement de relations pacifiques avec les États-Unis : en 1992 un protocole d’accord était signé, qui accédait aux demandes américaines concernant les tarifs douaniers et les droits de propriété intellectuelle. Elle s’accompagnait aussi d’une vague de démocratisation dans les années 1980 et 90, avec cependant des limites après Tienanmen.
L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping manifeste une certaine réorientation de la politique Chinoise qui s’exprime sur un plan politique, comme dans d’autres pays, par un glissement vers le pouvoir aux mains d’un leader fort. Xi est présenté comme l’égal de Mao. Cette réorientation est le produit d’un certain nombre de facteurs :
Dans ce contexte, il existerait au sein du parti aujourd’hui, deux tendances : une tendance économiste et une tendance nationaliste. Avec Xi cette dernière semble prédominante ("Personne ne doit s’attendre à ce que la Chine avale des couleuvres au détriment de ses intérêts" (XIXe congrès du PCC, 18.10.17) mais il semble y avoir des discussions au sein du parti entre une fraction qui tend à vouloir faire des concessions aux États-Unis (selon la conception de Deng Xiaoping "cacher ses talents et attendre son heure") et une fraction à la ligne dure de confrontation avec les États-Unis. Xi semble plutôt être partisan de cette dernière "s’affirmer sur la scène internationale comme numéro un d’un "grand pays" - pour reprendre son expression – traitant d’égal à égal avec l’Amérique" (Le Monde Diplomatique, octobre 2018 :4)
Comme le rappelait le "Rapport sur la décomposition" du 22" congrès du CCI, la décomposition, dont le populisme est une des expressions les plus marquantes, est un facteur décisif de l’évolution de la société et il s’agit d’un processus irréversible. Alors que le populisme n’est pas le résultat d'une volonté politique délibérée des secteurs dominants de la bourgeoise, ceux-ci n’ont pu éviter que son impact sur leur appareil politique prenne une telle ampleur au point d’être confrontés à une tendance à la perte de la perte de contrôle croissante sur celui-ci et à des soubresauts imprédictibles qui caractériseront plus que jamais la vie politique de la bourgeoisie dans la période à venir.
1. Ces pertes de contrôle par la bourgeoisie de son appareil politique sont clairement distinctes des diverses crises politiques que la bourgeoisie a pu connaître dans les années 1960 à 80. Leur contexte est radicalement différent : avant les années 1990, les crises politiques de la bourgeoisie étaient liées, soit à l’incapacité à faire face à la classe ouvrière ou soit aux conséquences des confrontations impérialistes (la crise de Suez en Grande-Bretagne et en France, la crise algérienne en France, le traité de Maastricht en France et en Hollande, etc.) et étaient gérées au sein de l’appareil politique. La crise actuelle concerne la perte de contrôle par la bourgeoisie de son propre appareil politique. Cela était déjà mis en évidence dans le dernier rapport sur la vie de la bourgeoisie (17e CICCI, 2007) : "La bourgeoisie des pays les plus développés d’Europe, du Japon et des États-Unis, jadis maîtresse dans l’art subtil de la manipulation électorale, rencontre aujourd’hui des difficultés croissantes pour obtenir le moindre résultat souhaité" (L’impact de la décomposition sur la vie de la bourgeoisie). Les soubresauts politiques invraisemblables qui affectent les bourgeoisies anglaise, américaine et allemande, les trois bourgeoisies les plus expertes dans le passé à maîtriser avec brio le jeu politique, illustrent parfaitement la gravité du problème.
Les mouvements populistes se forment autour de thèmes récurrents comme ceux des réfugiés, de la sécurité, du ressentiment des laissés pour compte de la crise mais se nourrissent aussi des tensions spécifiques au sein des bourgeoisies nationales : désarroi de la bourgeoisie américaine face au recul de son leadership mondial, ambiguïté de la bourgeoisie britannique face à l’Europe, divisions entre fractions régionalistes et nationalistes au sein de la bourgeoisie espagnole ou belge, etc.
2. Tandis que l’accentuation de la pression du populisme plonge l’appareil politique traditionnel de la bourgeoisie dans le chaos, ces mouvements tendent à bénéficier aujourd’hui dans divers pays – et pas seulement les pays d’Europe de l’Est mais aussi aux États-Unis et en Grande-Bretagne par exemple - du soutien de fractions de la grande bourgeoisie. Ainsi, aux États-Unis, non seulement les secteurs de la sidérurgie ou de l’automobile peuvent soutenir la politique protectionniste de Trump, mais même le secteur High Tech contre la montée en puissance de compagnies chinoises, telles Huawei ou Alibaba, qui menacent leur domination mondiale. Et d’autres secteurs de Silicon Valley peuvent être favorables à un rapprochement avec la Russie.
3. Le populisme, c’est la politique de la rue. De fait, si les partis et mouvements populistes engendrent une énergie militante manifeste, à la différence des partis traditionnels, c’est que ces formations ne respectent plus les tabous et permettent donc l’expression de tous les préjugés.
En conséquence, les campagnes populistes, marquées par la colère et le ressentiment, dénigrent le monde politique traditionnel et les élites, et désignent des coupables pour ce qui ne marche pas. Elles poussent naturellement à stigmatiser des groupes et individus, à engager une tendance vers leur diabolisation, ce qui se manifeste déjà et se manifestera de plus en plus fréquemment et explicitement sous diverses formes dans l’actualité politique : attaques contre des centres d’accueil pour réfugiés en Allemagne ; lettres avec une poudre suspecte adressées à Trump et à d’autres membres de son administration, lors de la campagne pour les élections de mi-mandat aux États-Unis, tandis que des paquets piégés étaient envoyés à des parlementaires démocrates, aux médias (CNN) ou encore à des personnalités de l’élite (Söros) ; attentat anti-juif perpétré par un suprématiste blanc à Pittsburgh ; tentative d’assassinat contre le candidat à la présidence Bolsonaro au Brésil et, au retour, les menaces de ce même Bolsonaro et de ses partisans contre le PT et d’autres mouvements de gauche ; polarisation des "gilets jaunes" sur la figure de Macron, etc.
4. Contrairement aux premières expressions du populisme (Haider, Berlusconi,…) qui défendaient une politique économique ultralibérale, les partis populistes actuels prônent plutôt une politique visant à protéger la population autochtone ("Les Italiens d’abord", les "vrais Finlandais", "Eigen volk eerst" -"son propre peuple d’abord" - des populistes flamands, …) en discriminant ouvertement les autres. Celle-ci peut impliquer un protectionnisme économique ou la promotion d’une forme de politique néo-keynésienne chauvine : Trump prétend protéger les travailleurs américains et leur boulot contre "l’invasion" d’immigrés mexicains et centraméricains mais aussi de produits étrangers ; les gouvernements polonais ou hongrois prennent des mesures de protection pour leurs salariés et retraités tout en s’opposant à tout quota de réfugiés au nom de la défense de l’intégrité culturelle de la nation ; le gouvernement Lega - M5S en Italie déploie une politique intransigeante et dure contre l’accueil de réfugiés tout en planifiant un "revenu de citoyenneté" pour tout citoyen italien et l’avancement de l’âge de la retraite de 67 à 62 ans. Ce genre de politique apparaît comme plus "réaliste" que celle de la gauche, dans la mesure où la sauvegarde des avantages des opprimés autochtones se fait au détriment de ceux d’autres opprimés.
Des événements récents en Russie et en Hongrie mettent en évidence qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une telle politique "sociale" chauvine pour la crédibilité des mouvements populistes et des "leaders forts". Ainsi, en Russie, la réforme draconienne des retraites, que Poutine et son gouvernement ont fait passer en profitant du battage médiatique autour de la Coupe du Monde de foot (l’âge de la retraite passant de 55 à 63 ans pour les femmes, de 60 à 65 ans pour les hommes), a provoqué de fortes protestations et un recul du taux de popularité de Poutine de 80 à 63%. Celui-ci a immédiatement dû assouplir les mesures et annoncer une forte revalorisation des pensions, sans pourtant totalement convaincre, dans la mesure où sa popularité est précisément basée sur le fait, qu’en réinstaurant le contrôle de l’État sur les oligarques, il avait réussi à garantir un paiement régulier des salaires et des retraites. En Hongrie, des manifestations importantes ont eu lieu pour protester contre la loi "esclavagiste" du gouvernement Orban, qui supprime quasi totalement toute compensation salariale pour les heures supplémentaires.
5. En réponse à la montée du populisme, la bourgeoisie a mis en place des campagnes antipopulistes, comme plus particulièrement en France lors de la campagne électorale en 2017 ou aux États-Unis où l’opposition populisme / anti-populisme (anti-Trump) est au centre de la vie politique depuis l’élection de Trump, comme les élections de mi-mandat l’ont encore démontré. Souvent, tout en s’opposant au populisme, elles s’inspirent largement et reprennent à leur compte des approches ou idées populistes :
Janvier 2019
Le CCI a adopté les Thèses sur la décomposition [2][1] il y a plus de 25 ans. Depuis ce moment-là, cette analyse de la phase actuelle de la vie de la société est devenue un élément de tout premier plan dans la compréhension par notre organisation de l'évolution du monde. Le document qui suit constitue une actualisation des Thèses sur la décomposition au regard de l'évolution de la situation mondiale au cours du quart de siècle écoulé, et particulièrement au cours de la dernière période.
Concrètement, il nous faut confronter les points essentiels des thèses avec la situation présente : dans quelle mesure les aspects mis en avant se sont vérifiés, voire amplifiés, ou bien ont été démentis ou bien doivent être complétés. Une telle approche systématique est d'autant plus nécessaire que, parmi les effets de la période de décomposition, du fait de la nature même de celle-ci, les révolutionnaires sont confrontés en permanence à une phénomène qui pèse sur toute la société, "le rejet d'une pensée rationnelle, cohérente, construite, y inclus de la part de certains milieux "scientifiques" (Thèse 8), ce qui explique en partie que cette question ne soit pas comprise dans la plupart des groupes se réclamant de la Gauche communiste. En particulier, la situation mondiale actuelle nous impose de revenir sur trois questions de première importance :
"… il est indispensable de mettre en évidence la différence fondamentale qui oppose les éléments de décomposition qui ont affecté le capitalisme depuis le début du siècle [le 20e siècle] et la décomposition généralisée dans laquelle s'enfonce à l'heure actuelle ce système et qui ne pourra aller qu'en s'aggravant. Là aussi, au-delà de l'aspect strictement quantitatif, le phénomène de décomposition sociale atteint aujourd'hui une telle profondeur et une telle extension qu'il acquiert une qualité nouvelle et singulière manifestant l'entrée du capitalisme décadent dans une phase spécifique – la phase ultime – de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l'évolution de la société." (Point 2)
"Concrètement, non seulement la nature impérialiste de tous les États, la menace de guerre mondiale, l'absorption de la société civile par le Moloch étatique, la crise permanente de l'économie capitaliste, se maintiennent dans la phase de décomposition, mais cette dernière se présente encore comme la conséquence ultime, la synthèse achevée de tous ces éléments." (Point 3)
"Dans une telle situation où les deux classes fondamentales et antagoniques de la société s'affrontent sans parvenir à imposer leur propre réponse décisive, l'histoire ne saurait pourtant s'arrêter. Encore moins que pour les autres modes de production qui l'ont précédé, il ne peut exister pour le capitalisme de "gel", de "stagnation" de la vie sociale. Alors que les contradictions du capitalisme en crise ne font que s'aggraver, l'incapacité de la bourgeoisie à offrir la moindre perspective pour l'ensemble de la société et l'incapacité du prolétariat à affirmer ouvertement la sienne dans l'immédiat ne peuvent que déboucher sur un phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société." (Point 4)
"En effet, aucun mode de production ne peut vivre, se développer, se maintenir sur des bases viables, assurer la cohésion sociale, s'il n'est pas capable de présenter une perspective à l'ensemble de la société qu'il domine. Et c'est particulièrement vrai pour le capitalisme en tant que mode de production le plus dynamique de l'histoire." (Point 5)
"… dans une situation historique où la classe ouvrière n'est pas encore en mesure d'engager immédiatement le combat pour sa propre perspective, la seule vraiment réaliste, la révolution communiste, mais où la bourgeoisie, elle non plus, ne peut proposer aucune perspective quelle qu'elle soit, même à court terme, la capacité que cette dernière a témoignée dans le passé, au cours même de la période de décadence, de limiter et contrôler le phénomène de décomposition ne peut que s'effondrer sous les coups de boutoir de la crise." (Point 5)
Pour commencer, il faut insister sur un aspect essentiel de notre analyse : le terme de "décomposition" est utilisé de deux façons différentes. D'une part, il s'applique à un phénomène qui affecte la société, particulièrement dans la période de décadence du capitalisme et, d'autre part, il désigne une phase historique particulière de cette dernière, sa phase ultime :
"(…) le phénomène de décomposition sociale atteint aujourd'hui une telle profondeur et une telle extension qu'il acquiert une qualité nouvelle et singulière manifestant l'entrée du capitalisme décadent dans une phase spécifique –la phase ultime– de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l'évolution de la société."
À la base de notre analyse sur la décomposition, il y a le constat de cette situation inédite où aucune de deux principales classes de la société, la bourgeoisie et le prolétariat, n'est en mesure de mettre en œuvre sa propre réponse à la crise de l'économie capitaliste, la guerre mondiale ou la révolution communiste. Même s'il y avait eu un basculement du rapport de forces entre les classes, si par exemple la bourgeoisie s'acheminait vers une nouvelle guerre généralisée ou si le prolétariat avait engagé des combats ouvrant une perspective révolutionnaire, cela ne voudrait pas dire que cette période de décomposition de la société aurait été dépassée (comme l'affirme stupidement le GIGC par exemple). Le processus de décomposition de la société est irréversible car il correspond à la phase d'agonie de la société capitaliste. La seule chose qui aurait pu éventuellement se produire, dans le cas d'un tel basculement, c'est un ralentissement de ce processus, certainement pas un "retour en arrière". Mais, de toute façon, un tel basculement ne s'est pas produit. Au cours du dernier quart de siècle, le prolétariat mondial a été absolument incapable dans sa masse de se donner même une ébauche de perspective de renversement de l'ordre existant. Bien au contraire, on a plutôt assisté à une régression de sa combativité de même que de sa capacité à déployer cette arme fondamentale de son combat, la solidarité.
De même, la bourgeoisie n'a pas réussi à se donner de véritable perspective "exceptée celle de 'sauver les meubles' de son économie au jour le jour" (Thèses, point 9). Suite à l'effondrement du bloc de l'Est, l'économie mondiale a paru connaître, après une période d'instabilité dans cette zone, une rémission significative de sa crise. En particulier, on a assisté à l'émergence des BRICs connaissant des taux de croissance impressionnants. Cependant, la belle euphorie qui s'était emparée de la bourgeoisie mondiale, faisant croire que son économie pouvait repartir comme lors des "30 glorieuses", a été cruellement douchée avec les soubresauts de 2007-2008 qui ont mis en évidence la fragilité du secteur financier et fait planer la menace d'une dépression semblable à celle des années 1930. La bourgeoisie mondiale a réussi à limiter les dégâts, notamment par l'injection massive de fonds publics dans l'économie ce qui a abouti à une explosion des dettes souveraines et provoqué notamment la crise de l'Euro en 2010-2013. Parallèlement, le taux de croissance de la première économie mondiale s'est maintenu à un niveau inférieur à celui antérieur à 2007 malgré des taux d'intérêt pratiquement égaux à zéro. Quant aux BRICs tant encensés, ils se sont réduits aujourd'hui aux ICs puisque le Brésil et la Russie sont confrontés à un ralentissement spectaculaire de leur croissance, voire à la récession. Ce qui domine dans la classe dominante aujourd'hui ce n'est pas l'euphorie, la croyance en des "lendemains qui chantent", mais la morosité et l'inquiétude ce qui n'est certainement pas fait pour donner à l'ensemble de la société le sentiment qu'un "meilleur avenir est possible", notamment auprès des exploités dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader.
Ainsi, les conditions historiques qui ont été à l'origine de cette phase de décomposition se sont non seulement maintenues, mais elles se sont aggravées ce qui a eu comme conséquence une aggravation de la plupart des manifestations de la décomposition.
Pour bien comprendre une telle aggravation il est important de rappeler que - comme le souligne le point 2 des Thèses - nous parlons de l’époque ou phase de la décomposition et non pas simplement de "manifestations de décomposition".
Le point 1 des Thèses insiste sur le fait qu'il existe une différence cruciale entre la décadence du capitalisme et la décadence des autres modes de production l’ayant précédé. Souligner cette différence est important par rapport à la question qui constitue la clé de la décomposition : la perspective. Pour se borner à la décadence du féodalisme celle-ci était limitée par l'émergence "en parallèle" des rapports capitalistes et l’ascension de façon graduelle et partielle de la classe bourgeoise. La décomposition d’une série de formes économiques, sociales, idéologiques, politiques, de la société féodale était en quelque sorte atténuée par l’instrumentalisation de celle-ci (pas nécessairement avec une réelle conscience) par le nouveau mode de production émergeant. On peut en donner deux illustrations : la monarchie absolue servait dans certains pays au développement économique du capital contribuant à former un marché national ; la vision religieuse de la "purification du corps" - censé être le foyer du diable - avait une utilité dans l’accumulation primitive de capital pour la croissance de la natalité et pour imposer la discipline aux futurs prolétaires.
C’est pour cela que, dans la décadence du féodalisme, il pouvait exister des manifestations de décomposition sociale plus ou moins poussées, mais il ne pouvait pas exister une époque spécifique de décomposition. Dans l’histoire humaine certaines civilisations très isolées ont pu finir dans une complète décomposition conduisant à leur disparition. Cependant, seul le capitalisme peut avoir dans sa décadence une époque globale de décomposition, comme phénomène historique et mondial.
Les thèses de 1990 indiquaient les principales manifestations sociales de la décomposition :
Les chiffres officiels de la FAO affichent un recul de la sous-alimentation depuis les années 1990. Cependant, il y a encore aujourd'hui près d'un milliard d'êtres humains qui sont victimes de sous-alimentation. Cette tragédie affecte principalement l'Asie du Sud et surtout l'Afrique subsaharienne où, dans certaines régions, c'est près de la moitié de la population qui souffre de la faim, notamment les enfants, avec des conséquences dramatiques pour leur croissance et leur développement. Alors que la technologie a permis des accroissements phénoménaux de la productivité, y compris dans le secteur agricole, alors que les paysans de nombreux pays n'arrivent pas à vendre leur production, la faim continue pour des centaines de millions de personnes d'être ce fléau venu des pires périodes de l'histoire humaine. Et s'il ne frappe pas les pays riches, c'est dû au fait que l'État y est encore capable de nourrir ses pauvres. Ainsi, 50 millions d'habitants des États-Unis reçoivent des bons d'aide alimentaire.
Aujourd'hui, plus d'un milliard d'humains vivent dans des bidonvilles et le chiffre n'a fait que s'accroître depuis 1990. Ainsi, la "transformation du 'Tiers-Monde' en un immense bidonville" s'est pleinement vérifiée, à tel point que le rapport Global Risks présenté au Forum de Davos en 2015 place pour la première fois "l'urbanisation rapide et incontrôlée" parmi les risques majeurs menaçant la planète en constatant notamment que, à l'échelle du monde, "40 % de la croissance urbaine se fait dans les bidonvilles", ce qui signifie que cette proportion est bien plus élevée dans les pays sous-développés.
Et ce phénomène de développement des bidonvilles tend à s'étendre dans les pays les plus riches, sous des formes diverses : des millions d'américains perdant leur maison lors de la crise des "subprimes" et venant gonfler les cohortes de sans-abris existant au préalable, les campements de Roms ou de réfugiés dans les périphéries de nombreuses villes d'Europe, et même en leur centre… Et même pour ceux qui ont un logement en dur, des dizaines de millions d'entre eux vivent dans de véritables taudis. Ainsi, en 2015, 17,4% des habitants de l'Union Européenne occupaient des logements surpeuplés, 15,7% des logements ayant des fuites ou comportant de la pourriture et 10,8% avaient froid dans leur logis. Et ce n'était pas seulement le lot des pays pauvres d'Europe puisque, en Allemagne, ces chiffres étaient respectivement de 6,7%, 13,1% et 5,3% et, au Royaume-Uni, de 8%, 15,9% et 10,6%.
Concernant les catastrophes "accidentelles", l'on pourrait citer de multiples exemples ces 25 dernières années. Il suffit d'en citer deux parmi les plus spectaculaires et dramatiques affectant, non des pays du Tiers-monde, mais les deux puissances économiques les plus développées : les inondations de la Nouvelle-Orléans en août 2005 (près de 2000 morts, une ville vidée de ses habitants) et la catastrophe de Fukushima en mars 2011 qui se situe au même niveau que celle de Tchernobyl en 1986).
Quant à "la dégradation de l'environnement qui atteint des proportions ahurissantes", nous étions encore loin, lorsque cette phrase a été écrite, des constats et des prévisions qui font aujourd'hui l'unanimité dans les milieux scientifiques et que la majorité des secteurs bourgeois de tous les pays a repris à son compte (même si la classe dominante est incapable de mettre en œuvre les mesures nécessaires du fait des lois-mêmes du capitalisme). La liste est longue non seulement des catastrophes qui attendent l'humanité du fait du saccage de l'environnement, mais aussi de celles qui nous frappent dès à présent : pollution de l'air des villes et de l'eau des océans, dérèglement climatique avec des phénomènes météorologiques de plus en plus violents, avancée de la désertification, accélération de la disparition des espèces végétales et animales qui menacent de plus en plus l'équilibre biologique de notre planète (ainsi, la disparition des abeilles est une menace pour nos ressources alimentaires).
Le tableau que nous en donnions en 1990 était le suivant :
Tous ces aspects se sont confirmés et même aggravés. En laissant momentanément de côté les aspects en lien avec les points qui feront plus loin l'objet d'une insistance particulière (le terrorisme, la question des réfugiés et la montée du populisme), on peut relever le fait, par exemple, que la violence et la criminalité urbaine ont connu une explosion dans beaucoup de pays d'Amérique latine et également dans les banlieues de certaines villes européennes-en partie en lien avec le trafic de drogue, mais pas uniquement. Concernant, ce trafic, et le poids énorme qu'il a pris dans la société, y compris sur le plan économique, on peut dire qu'il correspond à l'existence d'un "marché" en continuelle expansion du fait du malaise croissant et du désespoir qui affecte toutes les couches de la population. Concernant la corruption, et toutes les manipulations qui constituent la "délinquance en col blanc", ces dernières années n'ont pas été avares en découvertes (comme celles des "Panama papers" qui ne sont qu'un tout petit sommet de l'iceberg du gangstérisme dans lequel patauge de plus en plus la finance). Pour ce qui est de la vénalité des créations artistiques, de leur récupération, on peut citer l'attribution récente du Prix Nobel de littérature à Bob Dylan, symbole artistique de la révolte des années 1960, mais on pourrait en trouver de nombreuses autres. Enfin, la destruction des rapports humains, des liens familiaux, de l'affectivité n'a fait que s'aggraver comme le montrent la consommation des antidépresseurs, l'explosion de la souffrance psychique au travail, l'apparition de nouveaux métiers destinés à "coacher" les personnes, de même que de véritables hécatombes comme celle de l'été 2003 en France où 15 000 personnes âgées sont mortes au cours de la canicule.
Évidemment, ce n'est pas une question nouvelle ni dans l'histoire ni dans les analyses du CCI (voir par exemple les textes "Terreur, terrorisme et violence de classe" publiés dans les numéros 14 et 15 de la Revue Internationale.
Cela-dit, il est important de rappeler que c'est à partir des attentats de Paris en 1985 que notre camarade MC a engagé la réflexion sur la décomposition. Les thèses analysent comme particulièrement significatif de l'entrée du capitalisme dans la phase de décomposition : "le développement du terrorisme, des prises d'otages, comme moyens de la guerre entre États, au détriment des "lois" que le capitalisme s'était données par le passé pour "réglementer" les conflits entre fractions de la classe dominante".
Il est à peine besoin de relever à quel point cette question a acquis une place de premier plan dans la vie du capitalisme. Aujourd'hui, le terrorisme comme instrument de guerre entre États a acquis une place centrale dans la vie de la société. On a même vu la constitution d'un nouvel État, Daesh, avec son armée, sa police, son administration, ses écoles, dont le terrorisme est l'arme de prédilection.
La croissance quantitative et qualitative de la place du terrorisme a franchi un pas décisif il y a 15 ans déjà avec l'attaque contre les Twin Towers, et c'est la première puissance mondiale qui lui a ouvert délibérément la porte afin de justifier son intervention en Afghanistan et en Irak. Elle s'est confirmée par la suite avec les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. La constitution de Daesh en 2013-14 et les attentats en France en 2015-16, en Belgique et en Allemagne en 2016 représentent une autre étape de premier plan de ce processus.
Par ailleurs, les thèses nous donnent des éléments d'explication de la fascination croissante du djihadisme et des actes suicidaires sur une partie de la jeunesse des pays développés :
Tous ces aspects n'ont fait que se renforcer au cours des dernières décennies. Ils affectent tous les secteurs de la société. Ainsi, on a pu voir, dans le pays le plus avancé du monde, la montée d'une "droite religieuse" (le "Tea Party") au sein d'un des deux partis politiques en charge de la gestion des intérêts du capital national, un mouvement concernant les secteurs les plus favorisés de la société. De même, dans un pays comme la France, l'adoption du mariage homosexuel (qui en soi n'était qu'une manœuvre de la Gauche pour faire diversion face à la trahison de ses promesses électorales et aux attaques qu'elle portait contre les exploités) a vu se mobiliser des millions de personnes, de toutes origines sociales, mais surtout des bourgeois et des petits bourgeois, qui considéraient qu'une telle mesure était une insulte faite à Dieu. Parallèlement, l'obscurantisme et le fanatisme religieux ne cessent de progresser parmi les couches les plus défavorisées de la population, particulièrement les jeunes prolétaires issus de l'immigration musulmane entraînant avec eux un nombre significatif de jeunes "nationaux de souche". Jamais, dans les villes européennes, on n'avait vu autant de voiles, ou même de "burqas" sur la tête des femmes musulmanes. Et que dire de l'attitude de ces dizaines de milliers de jeunes qui, après l'assassinat des dessinateurs du journal Charlie Hebdo, considéraient qu'ils l'avaient cherché en dessinant le "Prophète" ?
Cette question n'est pas abordée dans les thèses de 1990. Il s'agit d'apporter à celles-ci un complément abordant ce problème.
La question des réfugiés a acquis, au cours des dernières années, une place centrale dans la vie de la société. Au cours de l'année 2015, ce sont plus de 6 millions de personnes qui ont été contraintes de quitter leur pays portant à plus de 65 millions le nombre de réfugiés dans le monde (plus que la population de la Grande-Bretagne). À ce nombre, il faut ajouter les 40 millions de personnes qui sont déplacées au sein de leur propre pays. Il s'agit là d'un phénomène sans précédent depuis la seconde guerre mondiale.
Les déplacements de population font partie de l'histoire de l'espèce humaine, une espèce apparue dans une petite région de l'Afrique de l'Est il y a 200.000 ans et qui a essaimé dans le monde entier, partout où il y avait des ressources exploitables pour s'alimenter et faire face aux autres besoins élémentaires de la vie. Un des grands moments de ces déplacements de population est celui de la colonisation de la plus grande partie de la planète par les puissances européennes, un phénomène apparu il y a 500 ans et qui coïncide avec l'essor du capitalisme (voir les pages du Manifeste communiste à ce sujet). En général, les flux migratoires (s'ils peuvent comprendre des marchands, des aventuriers ou des militaires animés par la conquête) se composent principalement de populations qui fuient leur pays à cause des persécutions (protestants anglais du "Mayflower", juifs d'Europe de l'Est) ou de la misère (Irlandais, Siciliens). Ce n'est qu'avec l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence que les flux migratoires dominants s'inversent. De façon croissante, ce sont les habitants des colonies qui, chassés par la misère, viennent chercher du travail (en général peu qualifié et très mal payé) dans les métropoles. Un phénomène qui s'est poursuivi après les vagues de décolonisation qui se sont succédées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'aux années 1960. C'est à la fin de ces années 1960 que la crise ouverte de l'économie capitaliste, qui voit une montée du chômage dans les pays développés en même temps que l'accentuation de la misère dans les anciennes colonies, provoque une croissance significative de l'immigration illégale. Depuis, la situation n'a fait qu'empirer malgré les discours hypocrites de la classe dominante qui trouve dans ces "sans-papiers" une main d'œuvre encore moins chère que celle qui dispose de papiers.
Ainsi, durant plusieurs décennies, les flux migratoires concernaient essentiellement l'émigration économique. Mais ce qui est nouveau, depuis quelques années, c'est que la proportion des immigrés qui ont fui leur pays pour des raisons de guerre ou de répression a explosé, créant une situation comme celle qu'on avait connue à la fin de la guerre d'Espagne ou à la fin de la seconde guerre mondiale. D'année en année, le nombre de réfugiés qui, par toutes sortes de moyens, y compris les plus dangereux, frappent à la porte de l'Europe s'accroit, ce qui met à l'épreuve les capacités d'accueil des pays européens et faisant de la question des réfugiés un enjeu politique de premier plan dans ces pays (voir plus loin la question du populisme).
Les déplacements massifs de populations ne sont pas des phénomènes propres à la phase de décomposition. Mais ils acquièrent aujourd'hui une dimension qui en fait un élément singulier de cette décomposition et on peut appliquer à ce phénomène ce que nous disions en 1990 à propos du chômage :
"En fait le chômage, qui résulte directement de la crise économique, s'il n'est pas en soi une manifestation de la décomposition, débouche, dans cette phase particulière de la décadence, sur des conséquences qui font de lui un élément singulier de cette décomposition." (Point 14)
L'année 2016, avec notamment le "Brexit" en juin et l'élection de Donald Trump à la tête de la première puissance mondiale en novembre, mais aussi la poussée du parti d'extrême droite AfD aux élections régionales en Allemagne en septembre, marque une étape de grande importance dans le développement d'un phénomène qui n'avait été significatif jusqu'ici quand dans des pays comme la France, l'Autriche ou, dans une moindre mesure, l'Italie : la montée de l'extrême droite populiste aux élections. Un phénomène qui, de toute évidence, n'est pas le résultat d'une volonté politique délibérée des secteurs dominants de la bourgeoise même si, évidemment, ces secteurs savent le retourner contre la conscience du prolétariat.
Les thèses de 1990 disaient :
"Parmi les caractéristiques majeures de la décomposition de la société capitaliste, il faut souligner la difficulté croissante de la bourgeoisie à contrôler l'évolution de la situation sur le plan politique." (Point 9)
"Cette tendance générale à la perte de contrôle par la bourgeoisie de la conduite de sa politique, si elle constitue un des facteurs de premier plan de l'effondrement du bloc de l'Est, ne pourra que se trouver encore accentuée avec cet effondrement, du fait :
La première conséquence, l'aggravation de la crise économique résultant de l'effondrement du bloc de l'Est, si elle a eu lieu dans un premier temps, ne s'est pas maintenue. Cependant, les autres aspects sont restés valables. Ce qu'il faut souligner dans la situation actuelle, c'est la pleine confirmation de cet aspect que nous avions identifié il y 25 ans : la tendance à une perte de contrôle croissante par la classe dominante de son appareil politique.
Évidemment, ces événements sont utilisés par différents secteurs de la bourgeoisie (et particulièrement ceux de gauche) pour ranimer la flamme de l'antifascisme (c'est particulièrement le cas en Allemagne) pour des raisons historiques évidentes. En France, de même, on a assisté, lors des dernières élections régionales en décembre 2015, à un "Front républicain" qui a vu le parti socialiste retirer ses candidats et appeler à voter pour la droite afin de barrer la route au Front national. Cela-dit, il est clair que la principale cible des campagnes antifascistes, comme l'histoire nous l'a enseigné, la classe ouvrière, ne constitue pas une menace, ni même une préoccupation majeure pour la bourgeoisie à l'heure actuelle.
En réalité, la presque unanimité qu'on a vue dans les secteurs les plus responsables de la bourgeoisie et leurs médias contre le Brexit, contre l'élection de Trump, contre l'extrême droite en Allemagne ou contre le Front national en France ne peut pas être considéré comme une manœuvre : les options économiques et politiques portées par le populisme ne constituent nullement une option réaliste de gestion du capital national (contrairement aux options de la gauche du capital qui proposent un retour à des solutions de type keynésien face aux "excès" de la mondialisation ordo-libérale). Si on se borne au cas de l'Europe, des gouvernements dirigés par des populistes, s'ils appliquaient leur programme, ne pourraient conduire qu'à une sorte de vandalisme qui ne ferait qu'aggraver encore l'instabilité qui menace les institutions de ce continent. Et cela d'autant plus que le personnel politique des mouvements populistes, s'il a acquis une expérience sérieuse dans le domaine de la démagogie, n'est nullement préparé à prendre en charge les affaires de l'État.
Lorsque nous avons développé notre analyse de la décomposition, nous avions considéré que ce phénomène affectait la forme des conflits impérialistes (voir "Militarisme et décomposition [27]", Revue internationale n° 64) et aussi la prise de conscience du prolétariat. En revanche, nous avions considéré qu'il n'avait pas d'impact réel sur l'évolution de la crise du capitalisme. Si la montée actuelle du populisme devait aboutir à l'arrivée au pouvoir de ce courant dans certains des principaux pays d'Europe, on pourrait voir se développer un tel impact de la décomposition.
En fait, la montée du populisme, s'il peut avoir des causes spécifiques dans tel ou tel pays (contrecoup de la chute du stalinisme pour certains pays d'Europe centrale, effets de la crise financière de 2007-2008 qui a ruiné et privé de leur maison des millions d'américains, etc. comporte un élément commun qui est présent dans la plupart des pays avancés : la perte profonde de confiance envers les "élites", c’est-à-dire les partis dirigeant classiques (conservateurs ou progressistes du type social-démocrate) du fait de leur incapacité à rétablir la santé de l'économie, d'enrayer une montée continue du chômage ou de la misère. En ce sens, la montée du populisme constitue une sorte de révolte contre les dirigeants politiques actuels mais une révolte qui ne peut déboucher sur une perspective alternative au capitalisme. La seule classe qui puisse donner une telle alternative, c'est le prolétariat lorsqu'il se mobilise sur son terrain de classe et accède à une prise de conscience de la nécessité et de la possibilité de la révolution communiste. Il en est ainsi du populisme comme du phénomène général de décomposition de la société qui marque la phase actuelle de la vie du capitalisme : leur cause déterminante est l'incapacité du prolétariat à mettre en avant sa propre réponse, sa propre alternative à la crise du capitalisme. Dans cette situation de vide, en quelque sorte, de perte de confiance envers les institutions officielles de la société qui ne sont plus capables de la protéger, de perte de confiance en l'avenir, la tendance à se tourner vers le passé, à chercher des boucs émissaires responsables de la catastrophe devient de plus en plus forte. En ce sens, la montée du populisme est un phénomène totalement typique de la période de décomposition. Et cela, d'autant plus qu'il trouve des alliés précieux dans la montée du terrorisme qui crée un sentiment croissant de peur et d'impuissance et dans l'arrivée massive de réfugiés dont on craint qu'ils ne viennent prendre le travail des autochtones ou qu'ils cachent parmi eux de nouveaux terroristes.
Lorsque nous avions identifié l'entrée du capitalisme mondial dans la phase aiguë de sa crise économique nous avions relevé que ce système avait réussi dans un premier temps à rejeter vers la périphérie ses effets les plus catastrophiques mais que ces effets ne manqueraient pas de revenir vers le centre comme un boomerang. Le même schéma s'applique aux trois questions qu'on vient d'examiner plus en détail puisque :
Le fait qu'aujourd'hui on assiste, dans les pays centraux à un tel retour du boomerang est le signe que la société humaine est en train de franchir un pas supplémentaire dans son enfoncement dans la décomposition.
Une des raisons de la difficulté que rencontrent le prolétariat et, en premier lieu sa propre avant-garde, pour cerner et comprendre cette époque de la décomposition et s’armer à son encontre, est la nature même de la décomposition comme phase historique.
Le processus de décomposition qui imprime sa marque à la période historique présente constitue un phénomène qui avance d’une manière très sournoise. Dans la mesure où il affecte les fondements les plus profonds de la vie sociale et se manifeste par un pourrissement sur pied des rapports sociaux les plus ancrés, il n’a pas nécessairement une expression unique et indiscutable comme l'étaient, par exemple, l’éclatement de la guerre mondiale ou les tentatives révolutionnaires. Elle s’exprime plutôt par une prolifération de phénomènes sans rapport apparent entre eux.
En soi, chacun des phénomènes pouvant identifier la décomposition n’est pas nouveau, chacun se rattache à des étapes précédentes de la décadence capitaliste. Par exemple, on assiste à une poursuite des guerres impérialistes. Cependant au sein de cette continuité on trouve le chacun pour soi et notamment "le développement du terrorisme, des prises d'otages, comme moyens de la guerre entre États, au détriment des "lois" que le capitalisme s'était données par le passé pour "réglementer" les conflits entre fractions de la classe dominante" (thèse 8). Ces éléments apparaissent "confondus" au milieu des traits classiques et généraux de la guerre impérialiste, ce qui les rend difficiles à identifier. Un regard superficiel ne les perçoit pas. Il en est de même au niveau de l’appareil politique de la bourgeoisie (ainsi, l’émergence du populisme peut être rattachée, de façon erronée, au phénomène du fascisme de l'entre-deux guerres).
Le fait que les deux classes fondamentales de la société (le prolétariat et la bourgeoisie) soient incapables de donner une perspective favorise le manque de vision globale, l’accommodation passive à ce qu’existe. Cela favorise les visions petites bourgeoises étriquées, aveugles, sans orientation ni avenir. On peut dire que la décomposition constitue en elle-même un puissant facteur d’anéantissement de la conscience de sa réalité. Cela est très dangereux pour le prolétariat. Mais elle produit aussi un aveuglement de la bourgeoisie, de telle sorte que la décomposition, du fait de la difficulté à être reconnue produit un phénomène cumulatif, en spirale au niveau de ses effets.
Enfin, deux tendances propres au capitalisme aggravent encore cette difficulté pour reconnaitre la décomposition et ses conséquences :
Dans leur point 13, les Thèses abordent cette question dans les termes suivants :
"Les différents éléments qui constituent la force du prolétariat se heurtent directement aux diverses facettes de cette décomposition idéologique :
Les expériences de lutte des 25 dernières années ont confirmé largement ces analyses. Notamment, lorsqu’on examine les deux mouvements les plus avancés de toute cette période : le mouvement anti-CPE en 2006 en France et le mouvement des Indignés en Espagne en 2011. C’est vrai que la solidarité a été au cœur de ces deux mouvements, comme elle avait été au cœur d’expériences plus limitées – par exemple, la mobilisation contre la réforme des retraites en France 2003 ou la grève du Métro à New York en 2005. Cependant, ces manifestations sont restées isolées et, au-delà d’une sympathie plutôt passive, n’ont pas suscité une mobilisation générale de la classe.
L’action collective et solidaire, un des traits fondamentaux de la lutte prolétarienne a eu beaucoup plus de mal que dans le passé à s’exprimer, malgré la gravité des attaques assenées contre la classe ouvrière - par exemple, au niveau des licenciements. C’est vrai que l’intimidation qu’exerce la crise provoque un retrait temporaire dans la combativité ; cependant le fait qu’un tel retrait a été presque permanent nous oblige à comprendre que ce facteur, tout en jouant un rôle, n’est pas le seul, et à considérer l’importance de ce que dit la thèse 13, le "chacun pour soi", l’atomisation, la débrouille individuelle.
La question de l’organisation est au cœur de la lutte du prolétariat. En laissant de côté les énormes difficultés qu’ont les minorités révolutionnaires pour assumer avec sérieux la question organisationnelle (ce que mériterait un autre texte), les difficultés de la classe pour s’organiser se sont aggravées, malgré l’irruption spectaculaire des Assemblées Générales dans le mouvement des Indignés ou dans le mouvement anti-CPE. Au-delà de ces exemples les plus avancés, qui restent un jalon vers l’avenir, beaucoup d’autres luttes semblables ont eu beaucoup de difficulté pour s’organiser. C'est le cas, notamment, du mouvement "Occupy" en 2011 ou des mouvements au Brésil et en Turquie en 2013.
La confiance dans sa propre force comme classe, un élément clé de la lutte du prolétariat, a fait cruellement défaut. Dans les deux mouvements importants qu'on vient de citer, l’énorme majorité de participants ne se reconnaissait pas comme classe ouvrière. Elle se voyait plutôt comme "les citoyens d’en bas", ce qui est très dangereux de point de vue de l’impact des illusions démocratique mais aussi face à la vague populiste actuelle.
La confiance dans l’avenir, et notamment sur la possibilité d’une nouvelle société, a été également absente au-delà de quelques intuitions trop générales ou de la capacité à se poser de façon très embryonnaire des questions comme celles de l’État, la morale, la culture etc. Ces tentatives sont certes très intéressantes du point de vue de l’avenir, cependant, elles sont restées très limitées, et d’un point de vue général très en-dessous du niveau de réflexion ayant existé dans les mouvements les plus avancés en 1968.
La conscience et la pensée structurée constituent un des éléments, comme note le point 13 des Thèses, qui trouvent un mur énorme devant elles pour se développer. Tandis que 68 a été préparé par une importante effervescence sociale au niveau de minorités et a donné lieu, par la suite et pendant tout un temps, à une prolifération d’éléments en recherche ; il faut relever le très peu de maturation sociale qui a préparé et qui a suivi les mouvements de 2006 et 2011. Malgré la gravité de la situation historique - incomparablement plus sérieuse qu’à 68 - il n’y a pas eu une nouvelle génération de minorités révolutionnaires. Cela montre que le décalage traditionnel dans le prolétariat - comme le soulignait Rosa Luxemburg - entre l’évolution objective et la compréhension subjective s’est aiguisé d’une façon très importante avec la décomposition, un phénomène qu’on ne devrait pas sous-estimer.
[1] THESES : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste ; Revue internationale n° 107, 2001.
Le CCI analyse la crise sociale qui résulte de la pandémie de Covid-19 comme étant la plus importante de l'histoire mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est la raison pour laquelle il incombait à notre organisation de se mobiliser afin d'en appréhender au mieux les aspects essentiels et, notamment, prendre en compte la formidable accélération de la décomposition de la société qui est en train de se produire. Ce fut fait à travers la réalisation, au mois de juillet 2020, de trois rapports mis en discussion dans tout le CCI et traitant respectivement de la pandémie en tant que phénomène de la décomposition du capitalisme, et des implication de celle-ci sur le cours de la crise économique et sur la lutte de classe[1].
Par décomposition de la société capitaliste, nous n'entendons pas seulement le fait que la période actuelle concentre des éléments de décomposition qui affectent profondément la société : dislocation du corps social, pourrissement de ses structures économiques, politiques et idéologiques, etc. Au-delà de l'aspect strictement quantitatif, le phénomène de décomposition sociale a atteint depuis longtemps déjà une telle profondeur et une telle extension qu'il a signé l'entrée du capitalisme décadent dans la phase ultime de son histoire, celle où la décomposition devient un facteur, sinon le facteur, décisif de l'évolution de la société, comme le mettent en évidence et l'expliquent nos Thèses sur la décomposition du capitalisme [2]. L'effondrement du bloc de l'Est en 1989, lui-même produit de cette décomposition, en avait constitué un facteur considérable d'aggravation.
Aujourd'hui, l'onde choc mondiale de la crise Corona virus constitue à son tour une nouvelle étape de l'enfoncement du capitalisme dans sa phase de décomposition. C'est ce que met en évidence le rapport "La pandémie et la période de décomposition du capitalisme", dont nous voulons souligner les aspects suivants :
En complément de ce rapport nous publions un article mettant en évidence que, comme l'indique son titre, "Toutes les pandémies du passé étaient le produit de sociétés décadentes, celle de Covid-19 ne fait pas exception". La pandémie de COVID-19 est le résultat d’une incapacité croissante de la bourgeoisie à prendre en charge une question qu’elle avait elle-même érigée en principe lors de la création de l’OMS en 1947 : hisser toutes les populations au niveau de santé le plus élevé possible. La cause en est que, dans la phase ultime de sa décadence, celle de sa décomposition, le capitalisme est de plus en plus prisonnier d’une vision à court terme qui le conduit à perdre progressivement la maîtrise des outils de régulation qui, jusque-là, avaient permis de limiter les dégâts causés par la concurrence effrénée que tous les acteurs du monde capitaliste se mènent les uns envers les autres. Dans ce contexte, il est tout à fait envisageable qu'une série de pandémies ou d’autres catastrophes précipitent la chute du capitalisme. Mais si cela devait advenir sans que le prolétariat soit en mesure de réagir et d’imposer sa propre force, alors c’est l’humanité tout entière qui sera entraînée dans cette chute dans l'abîme.
L’irruption de la pandémie et l’étape qu’elle représente dans l’enfoncement de la décomposition renforcent l'âpreté de la course de vitesse engagée entre, d'une part, le développement de la lutte de classe et la capacité de celle-ci de dégager la perspective révolutionnaire du prolétariat et, d'autre part, cette nouvelle avancée de la décomposition qui sape toujours d'avantage les conditions historiques pour l'édification d'une société communiste.
La pandémie est intervenue dans un contexte où la lutte de classe en France et internationalement avait témoigné d'un changement d’état d’esprit au sein de la classe ouvrière marqué par la colère, le mécontentement, mais aussi une volonté de riposter aux attaques de la bourgeoisie et un début de réflexion au sein de prolétariat sur l’absence de perspective dans le capitalisme. Mais la pandémie est venue porter un coup d'arrêt à ce processus que venait d'amorcer la classe ouvrière. La violence des attaques (baisse drastique des salaires, hausse du chômage de masse, avec la décimation des secteurs industriels entiers et le chantage à l’emploi) va avoir pour conséquence probable de différer, dans un premier temps, la riposte de la classe ouvrière à cette situation. Néanmoins, lorsqu'elle se produira, celle-ci pourra alors bénéficier - au niveau de la conscience - de certaines conséquences de la crise sociale, vu que la bourgeoisie n'a pas pu empêcher que le capitalisme apparaisse, dans certaines parties de la classe ouvrière, comme étant responsable des effets de la pandémie :
Par contre, le développement de la lutte de classe trouve déjà et va trouver de plus en plus sur son chemin bon nombre d'obstacles résultant directement de la décomposition accélérée du système capitaliste, comme les révoltes populaires interclassistes sans perspectives, le développement de mouvements qui se situent directement sur le terrain de la défense de la démocratie en réaction aux expressions du racisme ou aux violences policières. En fait, toute dynamique sociale qui ne se situe pas sur un terrain de classe, aura nécessairement un impact négatif sur le développement de la lutte de classe.
C'est un véritable défi auquel les organisations révolutionnaires doivent faire face aujourd'hui, alors que la société est entrainée dans une dynamique de dislocation de tout le corps social. Cela signifie pour la classe ouvrière, très affaiblie au plan de sa conscience mais n'ayant pas subi de défaite décisive, qu'elle va devoir livrer le combat pour le renversement du capitalisme dans des conditions très difficiles et inédites. Dans celui-ci elle doit pouvoir compter sur la capacité des minorités révolutionnaires en son sein pour éclairer les conditions et les moyens de ce combat. Ce qui suppose que les révolutionnaires soient à même de prendre en charge l'indispensable effort théorique afin d'actualiser leurs analyses politiques et de les confronter à la réalité.
Le 24 12 2020
[1] Depuis que ces rapports ont été rédigés, la possibilité d'une seconde vague de la pandémie que certains envisageaient est devenue une réalité, en particulier dans les pays centraux du capitalisme.
Ce rapport analyse la crise sociale qui résulte la pandémie de Covid 19 comme comme étant la plus importante de l'histoire mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle un produit de la décomposition du capitalisme et constitue une nouvelle étape de l'enfoncement de la société dans cette phase finale de sa décadence.
La catastrophe continue et s'aggrave : officiellement, on compte à ce jour 36 millions de personnes infectées et plus d'un demi-million de décès dans le monde[1]. Après avoir imprudemment reporté les mesures préventives contre la propagation du virus, puis imposé un arrêt brutal de vastes secteurs de l'économie, les différentes factions de la bourgeoisie mondiale ont ensuite parié sur une reprise économique, aux dépens d'un nombre encore plus important de victimes, en "libérant" la société des mesures de confinement alors que la pandémie ne s'était que temporairement atténuée dans certains pays. À l'approche de l'hiver, il est clair que le pari n'a pas porté ses fruits, ce qui laisse présager une détérioration, du moins à moyen terme, tant sur le plan économique que médical. Le fardeau de cette catastrophe est tombé sur les épaules de la classe ouvrière internationale.
Jusqu'à présent, une des difficultés pour reconnaitre que le capitalisme est entré dans la phase finale de son déclin historique - celle de la décomposition sociale - est que l'époque actuelle, ouverte définitivement par l'effondrement du bloc de l'Est en 1989, est apparue de façon superficielle comme une prolifération de symptômes sans interconnexion apparente, contrairement aux périodes précédentes de la décadence du capitalisme qui étaient définies et dominées par des repères aussi évidents que la guerre mondiale ou la révolution prolétarienne.[2] Mais maintenant en 2020, la pandémie de Covid, la crise la plus importante de l'histoire mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale, est devenue un emblème incontestable de toute cette période de décomposition en rassemblant une série de facteurs de chaos qui expriment la putréfaction généralisée du système capitaliste. Il s'agit notamment de :
Covid-19 a ainsi rassemblé de manière plus claire qu'auparavant les principaux domaines de la vie de la société capitaliste tous impactés par la décomposition : économique, impérialiste, politique, idéologique et social.
La situation actuelle a également dissipé l'importance d'un certain nombre de phénomènes qui étaient censés contredire l'analyse selon laquelle le capitalisme était entré dans une phase terminale de chaos et d'effondrement social. Ces phénomènes, selon nos critiques, auraient prouvé que notre analyse devait être "remise en question" ou simplement ignorée. En particulier, il y a quelques années, les taux de croissance stupéfiants de l'économie chinoise ont semblé, aux yeux de nos commentateurs critiques, réfuter l'idée qu'il y avait une période de décomposition et même de décadence. Ces observateurs avaient en réalité été piégés par le "parfum de modernité" émis par la croissance industrielle chinoise. Aujourd'hui, à la suite de la pandémie de Covid, non seulement l'économie chinoise a stagné, mais elle a révélé un retard chronique qui dégage l'odeur moins agréable du sous-développement et de la décadence.
La perspective dégagée par le CCI en 1989, selon laquelle le capitalisme mondial était entré dans une phase finale de désagrégation de l’intérieur, basée sur la méthode marxiste d'analyse des tendances mondiales et à long terme sous-jacentes, au lieu de courir après des nouveautés temporaires ou de s'en tenir à des formules dépassées, a été confirmée de façon frappante.
La catastrophe sanitaire actuelle révèle avant tout une perte de contrôle croissante de la classe capitaliste sur son système et sa perte de perspective croissante pour la société humaine dans son ensemble. La perte croissante de maîtrise des moyens que la bourgeoisie a jusqu'ici développés pour contraindre et canaliser les effets du déclin historique de son mode de production est devenue plus tangible.
De plus, la situation actuelle révèle à quel point la classe capitaliste est non seulement moins capable d'empêcher le développement d’un chaos social croissant, mais elle aggrave aussi de plus en plus la décomposition même, alors qu'auparavant elle la contrôlait.
Afin de mieux comprendre pourquoi la pandémie de Covid est symbolique de la période de décomposition du capitalisme, nous devons examiner pourquoi elle n'a pas pu se produire dans les époques précédentes comme c'est le cas aujourd'hui.
Les pandémies ont bien sûr été connues dans des formations sociales antérieures et ont eu un effet dévastateur et accélérateur sur le déclin des sociétés de classe précédentes, comme la peste de Justinien à la fin de l'ancienne société esclavagiste ou la peste noire à la fin du servage féodal. Mais la décadence féodale n'a pas connu de période de décomposition car un nouveau mode de production (le capitalisme) prenait déjà forme au sein et aux côtés de l'ancien. Les ravages de la peste ont même accéléré le développement de la classe bourgeoise.
La décadence du capitalisme, le système d'exploitation du travail le plus dynamique de l'histoire, enveloppe nécessairement l'ensemble de la société et empêche toute nouvelle forme de production d'émerger en son sein. C'est pourquoi, en l'absence d'un chemin vers la guerre mondiale et de la réémergence de l'alternative prolétarienne, le capitalisme est entré dans une période "d'ultra-décadence", comme le disent les Thèses du CCI sur la décomposition [2][4]. Ainsi, la pandémie actuelle ne cédera pas la place à une quelconque régénération des forces productives de l'humanité au sein de la société existante, mais nous oblige au contraire à entrevoir l’inéluctabilité de l'effondrement de la société humaine dans son ensemble si le capitalisme mondial n'est pas renversé dans sa totalité. Le recours aux méthodes médiévales de quarantaine en réponse à Covid, alors que le capitalisme a développé les moyens scientifiques, technologiques et sociaux pour comprendre, prévenir et contenir l'éruption des fléaux (mais est incapable de les déployer), témoigne de l'impasse dans laquelle se trouve une société qui "pourrit sur pied" et qui est de plus en plus incapable d'utiliser les forces productives qu'elle a mises en mouvement.
L'histoire de l'impact social des maladies infectieuses dans la vie du capitalisme nous donne un autre aperçu de la distinction à faire entre la décadence d'un système, ouverte en 1914, et la phase spécifique de décomposition au sein de cette période de déclin. L'ascension du capitalisme et même l'histoire de la plus grande partie de sa décadence montrent en fait une maîtrise croissante de la science médicale et de la santé publique sur les maladies infectieuses, en particulier dans les pays avancés. La promotion de l'hygiène publique et de l'assainissement, la conquête de vaccins contre la variole et la polio et le recul du paludisme par exemple, témoignent de ces progrès. Finalement, après la Seconde Guerre mondiale, les maladies non transmissibles sont devenues les principales causes de décès prématurés dans les pays du centre du capitalisme. Il ne faut pas imaginer que cette amélioration du pouvoir de l'épidémiologie ait été une conséquence des préoccupations humanitaires que la bourgeoisie revendiquait alors. L'objectif primordial était de créer un environnement stable pour l'intensification de l'exploitation exigée par la crise permanente du capitalisme et surtout pour la préparation et la mobilisation ultime des populations pour les intérêts militaires des blocs impérialistes.
À partir des années 1980, la tendance positive de la lutte contre les maladies infectieuses a commencé à s'inverser. De nouveaux agents pathogènes ou des agents en évolution ont commencé à apparaître, tels que le VIH, Zika, Ebola, SRAS, MERS, Nipah, la grippe aviaire (H5N1), la dengue, etc. Les maladies vaincues sont devenues plus résistantes aux médicaments. Ce développement, en particulier des virus zoonotiques, est lié à la croissance et à la concentration urbaines incontrôlées dans les régions périphériques du capitalisme - en particulier à travers la prolifération de bidonvilles surpeuplés qui représentent 40 % de cette croissance -, à la déforestation et au changement climatique naissant. Si l'épidémiologie a pu comprendre et suivre ces virus, la mise en œuvre de mesures adaptées par l'État n'a pas permis de suivre le rythme de la menace. La réponse insuffisante et chaotique des bourgeoisies à Covid-19 est une confirmation frappante de la négligence croissante de l'État capitaliste face à la résurgence des maladies infectieuses et de la santé publique, et donc du mépris de l'importance de la protection sociale au niveau le plus élémentaire. Ce développement de l'incompétence sociale croissante de l'État bourgeois est lié à des décennies de réduction du "salaire social", en particulier des services de santé. Mais le mépris croissant pour la santé publique ne peut s'expliquer pleinement que dans le cadre de la phase de décomposition qui favorise les réactions irresponsables et à court terme d'une grande partie de la classe dirigeante.
Les conclusions à tirer de ce retournement dans la progression de la lutte contre les maladies infectieuses au cours des dernières décennies sont incontournables : il s'agit d'une illustration du passage du capitalisme décadent à une dernière phase de son agonie : la décomposition de celui-ci.
Bien entendu, l'aggravation de la crise économique permanente du capitalisme est la cause profonde de cette transition, crise commune à toutes les périodes de sa décadence. Mais c'est la gestion - ou plutôt la mauvaise gestion croissante - des effets de cette crise qui a changé et qui est un élément clé des catastrophes présentes et futures qui caractérisent la période spécifique de décomposition.
Les explications qui ne tiennent pas compte de cette transformation, comme celles de la Tendance communiste internationale (TCI) par exemple, se retrouvent avec le truisme selon lequel le profit est responsable de la pandémie. Pour eux, les circonstances spécifiques, le moment et l'ampleur de la calamité restent un mystère.
La réaction de la bourgeoisie à la pandémie ne peut pas non plus s'expliquer par un retour au schéma de la période de la guerre froide, comme si les puissances impérialistes avaient "militarisé" le virus Covid à des fins militaires impérialistes et que les quarantaines de masse constituaient une mobilisation de la population à cet égard. Cette explication oublie que les principales puissances impérialistes ne sont plus organisées en blocs impérialistes rivaux et qu'elles n'ont pas les mains libres pour mobiliser la population derrière leurs objectifs de guerre. Ce point est au cœur de l'impasse entre les deux classes déterminantes de la perspective historique de la société qui est la cause fondamentale de l’entrée dans cette phase de décomposition.
D'une manière générale, ce ne sont pas les virus mais les vaccins qui profitent aux ambitions militaires des blocs impérialistes[5]. La bourgeoisie a tiré les leçons de la grippe espagnole de 1918 à cet égard. Les infections incontrôlées constituent un handicap massif pour l'armée, comme l'a montré la démobilisation de plusieurs porte-avions américains et d'un porte-avions français par Covid-19. En revanche, le maintien d'un contrôle strict des agents pathogènes mortels a toujours été une condition de la capacité de guerre biologique de toute puissance impérialiste.
Cela ne veut pas dire que les puissances impérialistes n'ont pas utilisé la crise sanitaire pour faire avancer leurs intérêts aux dépens de leurs rivaux. Mais ces efforts ont dans l'ensemble révélé que le vide laissé par les États-Unis en matière de leadership impérialiste mondial s'accroît, sans qu'aucune autre puissance, y compris la Chine, ne puisse assumer ce rôle ou ne soit capable de créer un pôle d'attraction alternatif. Le chaos au niveau des conflits impérialistes a été confirmé par la catastrophe de Covid.
Le confinement de masse décrété par les États impérialistes s'accompagne certes aujourd'hui de la présence accrue de la militarisation dans la vie quotidienne et de son utilisation pour lancer des exhortations guerrières. Mais l’immobilisation forcée de la population est motivée dans une large mesure par la crainte ressentie par l'État face à la menace de désordre social à une époque où la classe ouvrière, bien que tranquille, reste invaincue
La tendance fondamentale à l'autodestruction qui est la caractéristique commune à toutes les périodes de décadence capitaliste a changé de forme dominante dans la période de décomposition, passant de la guerre mondiale à un chaos mondial qui ne fait qu'accroître la menace du capitalisme pour la société et l'humanité dans son ensemble.
La perte de contrôle de la bourgeoisie qui a caractérisé la pandémie est amortie par l'instrument de l'État. Que révèle cette calamité sur le capitalisme d'État dans la période de décomposition ?
Pour aider à comprendre cette question, nous rappellerons cette observation de la brochure du CCI La décadence du capitalisme [49] sur le "renversement des superstructures" selon laquelle la croissance du rôle de l'État dans la société est une caractéristique de la décadence de tous les modes de production. Le développement du capitalisme d'État est l'expression extrême de ce phénomène historique général.
Comme l'a souligné la GCF dans son organe de presse Internationalisme [6] en 1952, le capitalisme d'État n'est pas une solution aux contradictions du capitalisme, même s'il peut en retarder les effets, mais en est l'expression. La capacité de l'État à maintenir la cohésion d'une société en déclin, aussi envahissante soit-elle, est donc destinée à s'affaiblir avec le temps et à devenir finalement un facteur aggravant des contradictions mêmes qu'il tente de contenir. La décomposition du capitalisme est la période au cours de laquelle une perte de contrôle croissante de la classe dominante et de son État devient la tendance dominante de l'évolution sociale, que Covid révèle de façon si dramatique.
Cependant, il serait erroné d'imaginer que cette perte de contrôle se développe de manière uniforme à tous les niveaux de l'action de l'État, ou qu'elle touche toutes les nations de la même manière ou qu'il s'agit simplement d'un phénomène à court terme.
Avec l'effondrement du bloc de l'Est et l’inanité des structures du bloc de l'Ouest qui en résulte, les structures miliaires comme l'OTAN ont eu tendance à perdre leur cohésion comme l'a montré l'expérience des guerres des Balkans et du Golfe. La dislocation au niveau militaire et stratégique a inévitablement été accompagnée par la perte de pouvoir - à des rythmes différents - de toutes les agences interétatiques qui ont été créées sous l'égide de l'impérialisme américain après la Seconde Guerre mondiale, telles que l'Organisation mondiale de la santé et l'UNESCO au niveau social, l'UE (en continuité avec sa forme antérieure, la CEE), la Banque mondiale, le FMI, l'Organisation mondiale du commerce au niveau économique. Ces organismes ont été conçus pour maintenir la stabilité et la "puissance douce mais ferme " du bloc occidental sous la houlette des États-Unis.
Le processus de dislocation et d'affaiblissement de ces organisations interétatiques s'est particulièrement intensifié avec l'élection du président américain Trump en 2016.
L'impuissance relative de l'OMS pendant la pandémie est éloquente à cet égard et elle est liée au fait que chaque État joue sa propre carte de manière chaotique avec les résultats mortifères que nous connaissons. La "guerre des masques" et maintenant la guerre des vaccins, la volonté affichée des États-Unis de se retirer de l’OMS, la tentative de la Chine de manipuler cette institution à son profit, n'ont guère besoin d'être commentées.
L'impuissance des organes interétatiques et le chacun pour soi qui en résulte parmi les États nations concurrents a contribué à transformer la menace pathogène en une catastrophe mondiale.
Cependant, au niveau de l'économie mondiale - malgré l'accélération de la guerre commerciale et les tendances à la régionalisation - les bourgeoisies ont encore réussi à coordonner des mesures essentielles, comme l'action de la Banque fédérale de réserve pour préserver la liquidité en dollars dans le monde entier en mars, au début de la contraction économique. L'Allemagne, après un premier temps de réticence, a décidé d'essayer de coordonner avec la France un plan de sauvetage économique pour l'ensemble de l'Union européenne.
Néanmoins, si la bourgeoisie internationale est encore capable d'empêcher un effondrement complet de parties importantes de l'économie mondiale, elle n'a pas pu éviter les énormes dégâts à long terme causés à la croissance économique et au commerce mondial par l'arrêt de l'activité économique rendu nécessaire par la réponse tardive, hétérogène et parfois contradictoire à Covid-19. En comparaison avec la réponse du G7 au crash financier de 2008, la situation actuelle montre l'usure à long terme de la capacité de la bourgeoisie à coordonner les actions pour ralentir la crise économique.
Bien sûr, la tendance au "chacun pour soi" a toujours été une caractéristique de la nature compétitive du capitalisme et de sa division en États-nations. C'est plutôt l'absence de discipline de bloc impérialiste et de perspective qui a stimulé la résurgence de cette tendance dans une période d'impasse et de déclin économique. Alors qu'auparavant, un certain degré de coopération internationale était maintenu, Covid-19 révèle son absence croissante.
Dans les Thèses sur la décomposition, dans le point 10, nous avions noté que la disparition de la perspective d'une guerre mondiale exacerbe les rivalités entre les cliques au sein de chaque État-nation ainsi qu'entre les États eux-mêmes. La dislocation et l'impréparation face à Covid-19 au niveau international se sont répercutées, à un degré plus ou moins important, dans chaque État-nation, en particulier au niveau exécutif :
"Une caractéristique majeure de la décomposition de la société capitaliste que nous devons souligner est la difficulté croissante de contrôler l'évolution de la situation politique."[7]
C'est un facteur essentiel de l'effondrement du bloc de l'Est, aggravé par la nature aberrante du régime stalinien (un État à parti unique qui définit lui-même la classe dirigeante). Mais les causes profondes des conflits au sein des pouvoirs exécutifs de toute la bourgeoisie - crise économique chronique, perte de perspective stratégique et fiascos de politique étrangère, désaffection de la population - frappent maintenant les États capitalistes avancés, ce qui n'apparaît nulle part plus clairement dans la crise actuelle que dans les grands pays où des gouvernements populistes ou influencés par le populisme, en particulier ceux dirigés par Donald Trump et Boris Johnson, sont arrivés au pouvoir. Les conflits dans ces grands États se répercutent inévitablement sur les autres États qui ont, pour l'instant, suivi une politique plus rationnelle.
Précédemment, ces deux pays étaient des symboles de la stabilité relative et de la force du capitalisme mondial ; aujourd'hui, la triste performance de leurs bourgeoisies montre qu'ils sont plutôt devenus des phares de l'irrationalité et du désordre.
L'administration américaine et le gouvernement britannique, guidés par des fanfaronnades nationalistes, ont volontairement ignoré et retardé leurs réactions à la calamité de Covid et ont même encouragé le manque de respect de la population envers ce danger ; ils ont sapé les conseils des autorités scientifiques et ouvrent maintenant l'économie alors que le virus fait toujours rage. Les deux gouvernements ont mis au rebut les groupes de travail sur la pandémie à la veille de la crise de Covid.
Ces deux gouvernements, de différentes manières, vandalisent délibérément les procédures établies de l'État démocratique et créent la discorde entre les différents départements de l'État, comme l'abrogation du protocole militaire par Trump dans sa réponse aux protestations de Black Lives Matter et les manipulations frauduleuses du système judiciaire, ou la remise en cause actuelle de toute la structure de la Fonction publique par Johnson.
Il est vrai que, dans une période de chacun pour soi, chaque État-nation a inévitablement suivi sa propre voie. Cependant, les États qui ont fait preuve de plus d'intelligence que les autres sont également confrontés à des divisions croissantes et à une perte de contrôle.
Le populisme prouve l'idée des Thèses sur la décomposition selon laquelle le capitalisme sénile revient à une "seconde enfance". L'idéologie du populisme prétend que le système peut revenir à une période de jeunesse du dynamisme capitaliste et à moins de bureaucratie, simplement par des phrases démagogiques et des initiatives perturbatrices. Mais en réalité, le capitalisme décadent dans sa phase de décomposition épuise tous les palliatifs.
Alors que le populisme fait appel aux illusions xénophobes et petites-bourgeoises d'une population mécontente qui est temporairement désorientée par l'absence de résurgence prolétarienne, il ressort clairement de la crise sanitaire actuelle que le programme - ou l'anti-programme - du populisme s'est développé au sein de la bourgeoisie et de l'État lui-même, et n'est pas le résultat du prétendu dérèglement psychologique des populations en général.
Ce n'est pas par hasard que les États-Unis et le Royaume-Uni, parmi les pays les plus développés, ont connu les taux de mortalité les plus élevés au cours de la pandémie.
Cependant, il convient de rappeler que les instances économiques de l'État dans la majorité des pays développés sont en revanche restées stables et ont pris des mesures d'urgence rapides pour éviter que leurs économies ne tombent en chute libre et pour retarder l'effet du chômage de masse sur la population.
En effet, grâce aux actions des banques centrales, nous voyons l'État accroître fortement son rôle dans l'économie. Par exemple : "Morgan Stanley [la banque d'investissement] note que les banques centrales des pays du G4 - États-Unis, Japon, Europe et Royaume-Uni - augmenteront collectivement leurs bilans de 28 % de la production intérieure brute au cours de ce cycle. Le chiffre équivalent lors de la crise financière de 2008 était de 7 %". (Financial Times du 27 juin 2020.)
Cependant, la perspective de développement du capitalisme d'État, à la base, est un signe que s'affaiblit la capacité de l'État à contenir la crise et à atténuer les effets de la décomposition du capitalisme.
Le poids croissant de l'intervention de l'État dans tous les aspects de la vie sociale dans son ensemble n'est pas une solution à la décomposition croissante de celle-ci.
Il ne faut pas oublier qu'il existe une forte résistance, au sein de ces États et de la part des libéraux ou socio-démocrates ou de fractions importantes de ceux-ci, au vandalisme du populisme. Dans ces pays, ce secteur de la bourgeoisie d'État constitue une vive opposition, notamment par le biais des médias, qui, outre le fait de ridiculiser les bouffonneries populistes, peut faire espérer à la population un retour à l'ordre démocratique et à la rationalité, même s'il n'existe pas aujourd'hui de réelle capacité à fermer la boîte de Pandore populiste.
Et nous pouvons être sûrs que la bourgeoisie de ces pays n'a nullement oublié le prolétariat et que, le moment venu, elle pourra déployer contre lui toutes ses agences spécialisées.
Le rapport sur la décomposition de 2017 souligne le fait que dans les premières décennies suivant l'émergence de la crise économique à la fin des années 60, les pays les plus riches ont repoussé les effets de la crise vers les pays à la périphérie du système, tandis que dans la période de décomposition, la tendance tend à se renverser ou à revenir au cœur du capitalisme, vers ses centres vitaux - comme la propagation du terrorisme, l'afflux massif de réfugiés et de migrants, le chômage de masse, la destruction de l'environnement et maintenant les épidémies mortelles en Europe et en Amérique. La situation actuelle, où le pays capitaliste le plus fort du monde a le plus souffert de la pandémie, confirme cette tendance.
Le rapport a également fait remarquer de manière perspicace que : "...nous avons considéré que [la décomposition] n'avait pas d'impact réel sur l'évolution de la crise du capitalisme. Si la montée actuelle du populisme devait conduire à la montée en puissance de ce courant dans certains des principaux pays européens, un tel impact de la décomposition se développerait".
L'un des aspects les plus significatifs de la calamité actuelle est que la décomposition a en effet rejailli sur l'économie de manière dévastatrice. Et cette expérience n'a pas atténué le goût du populisme pour un nouveau désastre économique, comme le montre la guerre économique continue des États-Unis contre la Chine, ou la détermination du gouvernement britannique à poursuivre la voie suicidaire et destructrice de Brexit.
La décomposition de la superstructure prend sa "revanche" sur les fondements économiques du capitalisme qui l'a engendrée.
CCI, 16.7.20
[1] À la date du 9 octobre 2020
[2] Ce problème de perception a été noté par le Rapport sur la décomposition du 22e Congrès du CCI [13] en 2017, Revue internationale no163.
[3] Cette crise économique de longue durée, qui s'est étendue sur plus de cinq décennies, est apparue à la fin des années 1960, après deux décennies de prospérité d'après-guerre dans les pays avancés.
[4] Revue internationale n° 107, 4e trimestre 2001.
[5] Les propriétés antibiotiques de la pénicilline ont été découvertes en 1928. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le médicament a été produit en masse par les États-Unis et 2,3 millions de doses ont été préparées pour le débarquement du jour J en juin 1944.
[6] Gauche communiste de France, précurseur du CCI .
[7] Thèses sur la décomposition, Point 9,
En 2017, dans son ouvrage "La Grande Tueuse" (titre original "Pale Rider"), la journaliste scientifique, Laura Spinney, démontrait comment le contexte international et le fonctionnement de la société en 1918 ont contribué de façon décisive au bilan de la pandémie de la grippe dite "espagnole" : "Sur le fond, ce que la grippe espagnole nous a appris, c’est qu’une autre grippe pandémique est inévitable, mais que son bilan total – qu’il soit de 10 ou de 100 millions de victimes – ne dépendra que du monde dans lequel elle se produira". Alors que la planète se confronte depuis plusieurs mois au Covid-19, cette leçon nous conduit à nous interroger sur ce que cette pandémie nous apprend du monde dans lequel nous vivons.
Le lien entre le développement d’une infection, d’une part, l’organisation et l’état de la société, d’autre part, n’est en effet pas propre à la grippe espagnole de 1918-1920. Le marxisme a effectivement découvert que, de façon générale, le mode de production d’une époque conditionne l’organisation sociale et, par extension, tout ce qui concerne les individus composant cette société
Dans la période de décadence de l’Empire romain d’Occident, les conditions d’existence et la politique expansionniste de l’Empire ont permis au bacille de la peste de se répandre de façon spectaculaire et de réaliser une véritable hécatombe parmi la population : "les bains publics étaient des bouillons de culture ; les égouts stagnaient sous les villes ; les greniers à blé étaient une bénédiction pour les rats ; les routes commerciales qui reliaient tout l’Empire ont permis la propagation des épidémies de la mer Caspienne au mur d’Hadrien avec une efficacité jusque-là inconnue". [1]
La peste noire qui sévissant au XIVe siècle en Europe, trouve les conditions de son expansion à la fois dans le développement du commerce avec l’Asie, la Russie, le Moyen-Orient et dans le développement de la guerre, en particulier liée à l’islamisation des régions asiatiques.
Ces deux épisodes pandémiques ont largement participé au déclin des sociétés esclavagistes et médiévales en anéantissant des parties importantes de la société et en désorganisant celle-ci. Ce n’est pas la maladie qui a engendré la chute de ces systèmes de production mais ce sont avant tout la décadence de ces systèmes qui ont favorisé l’expansion des agents infectieux. La peste de Justinien comme la peste noire ont contribué, et sans doute fortement accéléré, une destruction déjà largement engagée.
Depuis l’avènement du capitalisme, la maladie n’a cessé d’être une entrave au bon fonctionnement de la production, en rendant inaptes les forces de travail indispensables à la création de valeur. Elle a aussi été une entrave aux menées impérialistes en affaiblissant les hommes mobilisés sur les champs de bataille.
Quand le virus de la grippe espagnole commençait à infecter l’espèce humaine, le monde capitaliste avait plus que jamais besoin d’une force humaine à son plus haut niveau de rendement. Ce besoin était cependant lié à des conditions qui allaient elles-mêmes être le terreau d’une pandémie qui décimera entre 50 et 100 millions d’êtres humains, soit entre 2,5 % et 5 % de la population mondiale. Le monde de la grippe espagnole était un monde en guerre. Commencée quatre ans plus tôt et sur le point de se terminer, la Première Guerre mondiale avait déjà façonné le nouveau monde, celui de la décadence capitaliste, des crises économiques sans issue, des tensions impérialistes sans cesse croissantes.
Mais la guerre n’était pas encore finie. Les troupes restaient massées sur le front comme à l’arrière, créant des milieux propices à la contagion. Le transport des soldats de l’Amérique vers l’Europe en particulier, se faisait par bateau dans des conditions déplorables : le virus s’y répandait largement et les hommes débarquaient, bien sûr, avec le virus en eux prêt à contaminer les populations locales. La guerre terminée, la démobilisation et le retour des soldats chez eux constituaient un puissant vecteur de développement de l’épidémie, d’autant plus que les soldats étaient affaiblis par quatre années de guerre, dénutris, sans le moindre soin.
Quand on parle de la grippe espagnole on pense nécessairement à la guerre, mais celle-ci n’est pas, loin s’en faut, l’unique facteur expliquant l’expansion de la maladie. Le monde de 1918 était un monde où le capitalisme avait déjà imposé son mode de production partout où ses intérêts le poussaient à le faire et où il avait mis en place des conditions effroyables d’exploitation. C’était un monde où les ouvriers étaient regroupés, entassés près des usines dans des quartiers où régnaient l’insalubrité, la malnutrition et des services sanitaires globalement inexistants. C’est un monde où l’ouvrier malade était renvoyé sans soins chez lui, dans son village, où il finissait par contaminer la plupart des habitants. C’était un monde de mineurs confinés toute la journée dans des boyaux sous terrains, à tailler la roche pour en extraire du charbon ou de l’or, à grand renfort de produits chimiques détruisant leur organisme et affaiblissant leur système immunitaire, et parqués le soir dans des cabanes minuscules. C’était aussi le monde de l’effort de guerre, où la fièvre ne devait surtout pas empêcher l’ouvrier de se rendre à l’usine, quitte à contaminer l’ensemble des ouvriers sur place.
Plus généralement, le monde de la grippe espagnole était aussi un monde où les connaissances sur l’origine des maladies et les vecteurs de la contagion étaient globalement inconnus. La théorie des germes, qui mettait en avant le rôle d’agents infectieux externes à l’organisme dans la maladie, était à peine naissante. Si des microbes ont pu commencer à être observés, l’existence des virus était seulement posée comme hypothèse par de rares scientifiques : vingt fois plus petit qu’une bactérie, un virus n’était pas observable par les microscopes optiques de l’époque. La médecine était encore peu développée et inaccessible à la très grande majorité de la population. Les remèdes traditionnels et les croyances en tous genres prédominaient très largement dans la lutte contre cette maladie inconnue, terrifiante et souvent foudroyante.
L’ampleur du désastre humain provoquée par la pandémie de la grippe espagnole aurait dû en faire la dernière grande catastrophe sanitaire de l’humanité. Les leçons qu’on pouvait en tirer, les efforts qu’on pouvait diriger vers la recherche sur les infections, le développement inédit de la technique depuis l’avènement du capitalisme pouvaient laisser penser que l’humanité gagnerait la bataille contre la maladie.
La bourgeoisie a pris conscience du danger que représentent les questions de santé pour son système. Il ne faut voir dans cette prise de conscience aucune dimension humaine ou progressiste mais seulement une volonté de faire en sorte que la force de travail soit le moins possible affaiblie, la plus productive et rentable possible. Cette volonté avait déjà germé dans la période d’ascendance du capitalisme après la pandémie de choléra en Europe dans les années 1803 et 1840. Le développement du capitalisme s’est accompagné d’une intensification des échanges internationaux et dans le même temps, de la prise de conscience que les frontières n’arrêtent pas les agents pathogènes. [2] La bourgeoisie a donc commencé à mettre en place une politique sanitaire multilatérale avec des premières conventions internationales dès 1850 et surtout la création en 1907 de l’Office international d’hygiène publique (OIHP). À l’époque le dessein de la bourgeoisie était pleinement visible, ces mesures étant essentiellement centrées sur la protection des pays industrialisés et la protection de leurs échanges indispensable à la croissance économique. l’OIHP comprenait seulement treize pays membres. Après la guerre, la Société des Nations (SDN) créait en son sein un comité d’hygiène dont la vocation était déjà plus internationale (son action concernera environs 70 % de la planète) mais avec un programme affiché visant encore à assurer à tous les rouages de la machine capitaliste un fonctionnement optimal avec la promotion de politiques hygiénistes. Après la Seconde Guerre mondiale apparaissait une approche de la santé plus systématique avec la création de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et, surtout, avec un programme d’amélioration de la santé visant non pas seulement les États membres mais l’ensemble de la population mondiale. Dotée de moyens conséquents, l’OMS organise et finance des opérations sur beaucoup de maladies avec un fort accent mis sur la prévention et la recherche.
Là non plus, il ne faut bien sûr pas voir une soudaine vocation humanitaire de la classe dominante. Mais dans un monde en pleine guerre froide, la santé était vue comme un moyen de s’assurer, dès la fin de la guerre, la possibilité de recourir à la main d’œuvre la plus nombreuse et productive possible, particulièrement pendant la période de la reconstruction, de même que plus tard, de conserver une présence et une domination sur les pays en développement et leur population ; la prévention est vue comme une solution moins coûteuse que la prise en charge de malades dans les hôpitaux.
Dans le même temps la recherche et la médecine se sont développées, permettant d’acquérir une meilleure connaissance des agents infectieux, de leur fonctionnement et des moyens de les combattre, en particulier avec les antibiotiques qui permettent de guérir un nombre croissant de maladies d’origine bactérienne et avec le développement des vaccins. À tel point que dès les années 1970, la bourgeoisie a commencé à penser que la bataille était gagnée et que de nombreuses maladies infectieuses appartenaient désormais à un passé révolu : le développement de la vaccination et notamment des enfants, l’accès à une meilleure hygiène, ont conduit à ce que des maladies infantiles comme la rougeole ou les oreillons deviennent rares, que la variole soit même éradiquée, tout comme la poliomyélite a été éliminée de la quasi-totalité du globe. [3] Le capital allait maintenant pouvoir compter sur une force de travail invulnérable, toujours disponible et exploitable.
Le développement anarchique du capitalisme dans sa phase de décadence commencée au début du XXe siècle a généré une transition démographique forte, une destruction accrue de l’environnement (la déforestation, notamment), une intensification des déplacements de personnes, une urbanisation incontrôlée, une instabilité politique et des changements climatiques qui sont autant de facteurs favorisant l’émergence et la diffusion de maladies infectieuses. [4] Ainsi à la fin des années 1970 apparaissait chez l’espèce humaine un nouveau virus à l’origine d’une pandémie toujours présente aujourd’hui, celle du SIDA. Les espoirs de la bourgeoisie s’éteignaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Car au même moment, le système capitaliste entrait dans la phase ultime de son existence, celle de sa décomposition. Développer les origines et les conséquences de la décomposition du capitalisme n’est pas l’objet de cet article. Cependant, nous pouvons noter que les manifestations les plus criantes de cette décomposition vont très rapidement affecter les questions sanitaires : le chacun pour soi, la vision à court terme et la perte de contrôle progressive de la bourgeoisie sur son système, tout cela dans un contexte de crise économique toujours plus profonde et de plus en plus difficile à combattre.
Aujourd’hui la pandémie de COVID-19 s’impose comme une manifestation exemplaire de la décomposition capitaliste. Elle est le résultat d’une incapacité croissante de la bourgeoisie à prendre en charge une question qu’elle avait elle-même érigée en principe lors de la création de l’OMS en 1947 : amener toutes les populations au niveau de santé le plus élevé possible. Un siècle après la grippe espagnole, la connaissance scientifique sur les maladies, leurs origines, les agents infectieux, les virus, s'est développée à un niveau absolument incomparable. Aujourd’hui, le génie génétique permet d’identifier les virus, de suivre leurs mutations, de fabriquer des vaccins plus efficaces. La médecine a fait des progrès immenses et s’est de plus en plus imposée face aux traditions et religions. Elle a également pris une dimension préventive très importante.
Pourtant, l’impuissance des États, la panique devant l’inconnu dominent face à la pandémie de COVID-19. Alors que depuis cent ans, l’humanité parvenait progressivement à maîtriser la nature, nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où c’est de moins en moins le cas.
Le Covid-19 est, en effet, loin d’avoir été un éclair dans un ciel d’azur : il y a eu le VIH, bien sûr, qui a rappelé que de nouvelles pandémies restaient encore à venir. Mais depuis, il y a eu aussi le SRAS, le MERS, la grippe porcine, le Zyka, Ebola, le Chikungunya, les prions, etc. Des maladies disparues ou presque comme la tuberculose, la rougeole, la rubéole, le scorbut, la syphilis ou la gale et même la poliomyélite ont même resurgi.
Toutes ces alertes auraient dû conduire à un renforcement de la recherche et des actions préventives ; il n’en a rien été. Non par négligence ou mauvaise évaluation des risques, mais parce qu’avec la décomposition, le capitalisme est nécessairement de plus en plus prisonnier d’une vision à court terme qui le conduit également à perdre progressivement la maîtrise des outils de régulation qui, jusque-là, avaient permis de limiter les dégâts causés par la concurrence effrénée que tous les acteurs du monde capitaliste se mènent les uns envers les autres.
Dans les années 1980, les premières critiques apparaissent parmi les États membres de l’OMS qui jugeaient que la politique de prévention était devenue trop coûteuse, en particulier lorsque celle-ci ne bénéficiait pas directement à leur propre capital national. La vaccination commença à reculer. La médecine devint plus difficilement accessible du fait des coupes claires opérées dans les systèmes de santé publique. Mais en reculant, elle laissa aussi la place aux "médecines" parallèles qui se nourrissent du climat irrationnel favorisé par la décomposition. Ainsi cent ans plus tard, les "remèdes" recommandés contre le virus (SARS Cov2) sont les mêmes que ceux qui l’étaient face à la grippe espagnole (repos, alimentation, hydratation), à une époque où on ignorait alors que la cause de la maladie était un virus.
La science, globalement, perd son crédit et, partant, ses crédits et ses subventions. La recherche sur les virus, les infections et les moyens de les combattre a presque été stoppée partout, faute de moyens. Non pas qu’elle soit si chère, mais sans rentabilité immédiate, elle est forcément jugée trop coûteuse. L’OMS abandonne les opérations relatives à la tuberculose et est sommée par les États-Unis, sous peine de perdre sa contribution financière (la plus importante, 25 % des recettes), de se centrer sur les maladies qu’ils jugent prioritaires.
Les besoins de la science, qui tente encore de se placer sur le long terme, ne sont pas compatibles avec les contraintes d’un système en crise qui pose l’urgence d’une rentabilité directe pour tout investissement. Par exemple, au moment où le virus Zika est reconnu mondialement comme un agent pathogène pouvant causer un déficit de naissances, il n’y a presque aucune recherche ni aucun vaccin en phase avancée de développement. Deux ans et demi plus tard, les essais cliniques sont reportés. L’absence d’un marché profitable entre deux épidémies n’incite ni les États, ni les entreprises pharmaceutiques à investir dans ce type de recherche. [5]
Aujourd’hui l’OMS est quasiment réduite au silence et la recherche sur les maladies est entre les mains de la Banque mondiale qui lui impose une approche de rentabilité (avec la mise en œuvre de son indicateur DALY basé sur le ratio coût / bénéfice en nombres d’années de vie perdue).
Ainsi quand un spécialiste des coronavirus, Bruno Canard, évoque "un travail de longue haleine, qui aurait dû être entamé dès 2003 et l’arrivée du premier SRAS", et qu’un collègue virologue, Johan Neyts, constate à regret que "pour 150 millions d’euros, on aurait eu, en dix ans, un antiviral à large spectre contre les coronavirus, que l’on aurait pu donner dès janvier aux Chinois. On n’en serait pas là aujourd’hui", [6] ils se posent à contre-courant de la dynamique actuelle du capitalisme.
C’est ce que Marx écrivait déjà en 1859 dans la Contribution à la critique de l’économie politique : "À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […]. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves". Alors que l’humanité possède les moyens scientifiques et technologiques de combattre la maladie comme jamais auparavant, le maintien de l’organisation capitaliste constitue une entrave à la réalisation de ces moyens.
C’est ainsi qu’en 2020 l’humanité, qui est capable de connaître les organismes vivants sous toutes leurs formes et sait en décrire le fonctionnement, se retrouve contrainte à reprendre les remèdes d’un passé où l’obscurantisme régnait encore en maître. Les bourgeoisies ferment leurs frontières pour se protéger du virus, comme au XVIIIe siècle on construisait un mur pour isoler la Provence en proie à la peste. On isole en quarantaine les personnes malades ou suspectées de l’être, comme on fermait les ports aux bateaux étrangers aux temps de la peste noire. On confine la population, on ferme les lieux publics, on interdit les loisirs et les regroupements, on décrète des couvre-feux comme on le faisait notamment dans les grandes villes des États-Unis aux temps de la grippe espagnole.
Rien n’a donc été inventé depuis et le retour de ces méthodes violentes, archaïques et surannées signent l’impuissance de la classe dominante face à la pandémie.
La concurrence, ce fondement du capitalisme, ne disparaît pas face à la gravité de la situation : chaque capital doit vaincre les autres ou mourir. Ainsi, au moment où les morts s’accumulaient et les hôpitaux ne pouvaient plus accueillir un seul malade de plus, les États cherchaient encore tous à confiner les uns plus tard que les autres. Quelques semaines plus tard, c’était à celui qui déconfinerait le plus tôt possible, en remettant sa machine économique en marche, pour la conquête des marchés du concurrent. Tout cela au mépris de la santé humaine et malgré les alertes de la communauté scientifique sur la présence toujours vive du virus SARS-Cov2. Les bourgeoisies sont incapables de dépasser le chacun-pour-soi qui règne sur tous les plans de la société et ne parviennent pas, comme dans la lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, à élaborer des stratégies communes de lutte contre la maladie.
La peste de Justinien a précipité la chute de l’Empire romain et son système esclavagiste ; la peste noire a précipité la chute du système féodal. Ces pandémies étaient le produit de ces systèmes décadents, dans lesquels "les forces productives matérielles de la société [entraient] en contradiction avec les rapports de production existants" et elles ont été en même temps un accélérateur de leur chute. La pandémie de COVID-19 est aussi le fruit d’un monde décadent (et même en décomposition) ; lui aussi sera un accélérateur des contradictions d’un système dépassé et moribond.
Faut-il pour autant se réjouir d’entrevoir la chute du capitalisme accélérée par la pandémie ? Le communisme pourra-t-il advenir comme le capitalisme a pu naître sur les décombres de la féodalité ? La comparaison avec les pandémies du passé s’arrête là. Dans le monde esclavagiste et le monde féodal, les fondements d’une organisation adaptée au niveau de développement atteint par les forces productives étaient déjà présents en leur sein. Les modes de production en place, ayant atteint leurs limites, laissaient de l’espace pour que s’impose une nouvelle classe dominante déjà porteuse de rapports de production plus adéquat. À la fin du Moyen Âge, le capitalisme avait ainsi déjà pris une part importante dans la production sociale.
Le capitalisme est la dernière société de classe de l’histoire. Ayant mis sous sa coupe la quasi-totalité de la production humaine, il ne laisse aucune place à une autre organisation avant sa disparition et aucune société de classe ne pourrait le remplacer. La classe révolutionnaire, le prolétariat, doit d’abord détruire le système actuel avant de poser les bases d’une nouvelle ère. Si une série de pandémies ou d’autres catastrophes précipitent la chute du capitalisme sans que le prolétariat soit en mesure de réagir et d’imposer sa propre force, alors c’est l’humanité tout entière qui sera entraînée dans sa chute.
L’enjeu de la période réside bien dans la capacité de la classe ouvrière à résister à l’incurie capitaliste, à en comprendre progressivement les raisons et à prendre sa responsabilité historique. C’est ainsi que se termine la citation de Marx précitée :
GD (Octobre 2020)
[1] Comment l’Empire romain s’est effondré, Kyle Harper (2019).
[2] cf. A new Twenty-first century science for effective epidemics response, Nature, Anniversary Collection n°150 vol.575, novembre 2019, p. 131.
Ibid. p. 130.
Ibid.
[5] Ibid. p. 134
[6] “Covid- 19 : sur la piste des futurs traitements”, Le Monde (6 octobre 2020).
La pandémie de Covid-19 aggrave sérieusement la crise économique mondiale qui refaisait déjà surface après la "reprise" anémique d'après 2008. La classe ouvrière du monde entier va en ressentir les effets : chômage, augmentation des taux d'exploitation, pauvreté et insécurité... Ce rapport analyse la manière dont un produit de la décomposition sociale rebondit sur la sphère économique.
Avec ce nouveau pas, le capitalisme est en train de s’enfoncer encore un peu plus dans sa période de sa décadence, imposant aux organisations révolutionnaires de clarifier les questions suivantes :
En même temps, nous devons nous garder d'une vision immédiatiste et économiciste de la crise, comme y invite le rapport présenté : éviter tout pronostic hasardeux, avoir en tête les surestimations que nous avions faites dans le passé concernant le rythme de la crise de même qu’une vision catastrophiste avec l’idée que la bourgeoisie était dans l’impasse. Outre un manque de maîtrise de la théorie de Rosa Luxemburg sur la tendance à la saturation des marchés extra-capitalistes comme explication de la décadence du capitalisme, nous avions sous-estimé la capacité du capitalisme d’État à faire face aux manifestations de la crise ouverte en accompagnant l’enfoncement de ce système dans sa crise historique, lui permettant ainsi de survivre. Ses moyens : l’intervention permanente de État dans la sphère économique, les manipulations et les tricheries avec la loi de la valeur. Ce faisant, la bourgeoisie entretenait l’illusion au sein du prolétariat que le capitalisme n’est pas un système en faillite, ses .
Aux 18è et 19è siècles, les grandes nations capitalistes se livraient une course effrénée à la conquête de nouveaux marchés et territoires. Mais vers 1900, elles ont rencontré un petit problème : la terre était ronde et pas aussi grande que l’imaginait la classe dominante. Ainsi, avant même qu’une crise économique mondiale n’éclate, les tensions impérialistes ont atteint leur paroxysme, la guerre mondiale a éclaté et le capitalisme est entré dans sa période de décadence. La Guerre de 1914-18 est la manifestation de barbarie la plus extrême du fait que à "un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de 1a société entrent en collision avec les rapports de production existants (…). Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves." (Marx, Avant-propos à la Critique de l'Economie politique, 1859).
Ce n’est qu’à la fin des années 1920 que les différentes bourgeoisies nationales vont être confrontées pour la première fois à la manifestation directement "économique" de cette entrée dans la décadence : la crise de surproduction généralisée et historique. Citons encore Marx : "Plus la production capitaliste se développe, et plus elle est obligée de produire à une échelle qui n'a rien à voir avec la demande immédiate, mais dépend d'une extension constante du marché mondial (...). [Car], la marchandise doit être nécessairement transformée en argent. La demande des ouvriers ne saurait suffire, puisque le profit provient justement du fait que la demande des ouvriers est inférieure à la valeur de leur produit (…). La demande des capitalistes entre eux ne saurait pas suffire davantage (...)" ( Le Capital, Ed. Sociales, 1975, livre IV, tome 2, p.560) ; "Dire enfin que les capitalistes n'ont en somme qu'à échanger et consommer les marchandises entre eux, c'est oublier tout le caractère de la production capitaliste et oublier qu'il s'agit de mettre le capital en valeur." (Le Capital, livre III, section III: "La loi tendancielle de la baisse du taux de profit", Chapitre X: "Le développement des contradictions immanentes de la loi, Pléthore de capital et surpopulation".)
Autrement dit, la crise de surproduction généralisée qui a éclaté au grand jour en 1929 n’est pas liée à une sorte de dysfonctionnement que la bourgeoisie pourrait régler ou dépasser. Non, elle est la conséquence d’une contradiction fondamentale et insurmontable inscrite dans la nature même du capitalisme.
Les bourgeoisies nationales ont tiré des leçons de la crise catastrophique de 1929 : la nécessité de développer le capitalisme d’État et la mise en place d’organismes internationaux afin d’accompagner la crise pour ne pas reproduire l’erreur des politiques protectionnistes.
À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la bourgeoisie allait mettre en pratique les leçons de 1929. Le boom d’après-guerre a semé l’illusion que le capitalisme retrouvait une prospérité, effaçant momentanément le cauchemar de la Grande Dépression des années 1930 et les horreurs de la guerre. Mais, inévitablement, les contradictions inhérentes à la nature même du capitalisme demeurent, comme sa crise historique. C’est ce que révèle le retour de la crise ouverte de 1967-1968.
Depuis cette date, de plans de relance en récessions plus profondes, la bourgeoisie est prise dans une fuite en avant dans l'endettement, pour tenter de repousser sans cesse au lendemain les effets de la faillite historique de son système. L’endettement mondial devient de plus en plus massif, de manière absolue mais aussi comparé à l'évolution du PIB mondial. Parallèlement à cette fuite en avant, les pays centraux ont fait évoluer l’organisation de l’économie mondiale :
1) Durant les années 1970, la hausse des dépenses publiques, la fin des accords de Bretton Woods et la politique des Droits de Tirage Spéciaux, l’ouverture de crédits à des pays plus faibles, ont permis que soit maintenu un niveau de croissance qui donnait l’illusion que, malgré la "crise du pétrole", le capitalisme poursuivait sa dynamique de croissance ;
2) Dans les années 1980, suite à la grave récession du début de la décennie, des pans entiers de la production sont déplacés vers des zones où la force de travail est à moindre coût, comme en Chine. Pour cela, il aura fallu des investissements colossaux permis par une "libéralisation" financière étendue à l’échelle mondiale. C’est le début de la "mondialisation".
3) Dans les années 1990, après la chute du bloc de l’Est, les organismes internationaux sont renforcés, donnant lieu à une structure de "coopération internationale" au niveau monétaire et financier, à une coordination de politiques économiques avec la mise en place de chaînes de production internationales, à une stimulation du commerce mondial par l’élimination de barrières douanières, etc. Ce cadre est évidemment établi par et pour les pays les plus forts : ils peuvent conquérir de nouveaux marchés, délocaliser leurs productions, s’approprier des entreprises plus rentables de pays plus faibles…
Si cette "coopération internationale" a pu, dans une certaine mesure et pendant un certain temps, freiner et atténuer sur les États les effets du "chacun pour soi" au niveau économique, elle a été incapable d’endiguer la tendance de fond inhérente à l'entrée de plain-pied dans la phase de décomposition du capitalisme.
4) Le recours systématique de tous les États à un endettement massif pour répondre au manque de débouchés était également une politique risquée, il a provoqué la crise financière de 2008 qui s’est traduite par encore plus d’endettement. L'"organisation mondiale de la production" a commencé à être ébranlée dans la décennie 2010 : la Chine, après avoir profité largement des mécanismes mondiaux de commerce (OMC), a commencé à développer un "circuit" économique, commercial et impérialiste parallèle (la nouvelle Route de la Soie). En juillet 2017, l’Allemagne a voté un décret permettant de bloquer la vente d’entreprises stratégiques nationales à des investisseurs étrangers. La guerre commerciale s’est encore accentuée avec l’arrivée au pouvoir de Trump aux États-Unis. Ces phénomènes concrétisent sans conteste que le capitalisme rencontre de manière croissante des difficultés majeures à repousser toujours plus les limites de son mode de production comme ce fut le cas avec la mondialisation
Aujourd’hui, la bourgeoisie a accumulé une immense expérience pour ralentir les effets de sa crise historique, pour prolonger toujours plus son agonie. Nous devons donc être extrêmement prudents quant à nos prévisions et nous garder de tout catastrophisme. À travers l’aggravation actuelle de la crise économique mondiale, ce sont avant tout les grandes tendances historiques sous-jacentes que nous devons mettre en lumière : À partir de 1929, la bourgeoisie a appris à maintenir en vie son économie en décadence, notamment par la "coopération internationale". Même en 2008, les fameux G20 montraient cette capacité des grandes bourgeoisies à maintenir une certaine cohésion afin de gérer la crise avec le moins de dégâts possible. L'année 2020 signe la difficulté croissante à maintenir cette organisation mondiale, l’irrationalité liée à la décomposition du capitalisme frappant jusqu’aux plus hauts sommets étatiques. Le "chacun pour soi", qui a éclaté au grand jour avec la gestion calamiteuse de la pandémie, en est la concrétisation la plus spectaculaire. Cette force centrifuge a deux racines :
1. L’aggravation inexorable de la crise économique mondiale exacerbe la lutte à mort entre toutes les nations rivales. Notons que, contrairement à 2008, les plus touchés sont les pays centraux (Allemagne, Chine et surtout les États-Unis car si la faillite des banques avait été à l’époque surtout causée par la spéculation immobilière, aujourd’hui ce sont les entreprises directement productives qui sont en danger).
2. La décomposition, qui touchait avant tout les nations dans leurs relations impérialistes, commence à frapper aussi leurs capacités de gestion de l’économie. Cela ne fait que confirmer la perspective dégagée par la résolution sur la situation internationale [12] de notre dernier congrès international : "Le développement actuel de la crise par les perturbations croissantes qu’elle provoque dans l’organisation de la production en une vaste construction multilatérale à l’échelle internationale unifiée par des règles communes montre les limites de la "mondialisation" : le besoin toujours plus grand d’unité (qui n’a jamais signifié autre chose que l’imposition de la loi du plus fort sur les plus faibles) en raison de l’intrication "transnationale” de la production très segmentée pays par pays (c’est en unités fondamentalement divisées par la concurrence où tout produit est conçu ici, assemblé là à l’aide d’éléments produits ailleurs encore) se heurte à la nature nationale de chaque capital, aux limites mêmes du capitalisme, irrémédiablement divisé en nations concurrentes et rivales, le degré d’unité maximal qu’il est impossible au monde bourgeois de dépasser. L’aggravation de la crise (ainsi que les exigences de la rivalité impérialiste) met à rude épreuve les institutions et les mécanismes multilatéraux" (point 20 de la résolution).
Ce que nous voyons c'est que, en réponse à la pandémie, a commencé à se développer une avancée très significative des mesures de "relocalisation nationale" de la production, de préservation de secteurs clés dans chaque capital national, de développement d’entraves à la circulation internationale des marchandises et des personnes etc. Cela ne peut qu’avoir des conséquences très sévères sur l’évolution de l’économie mondiale et sur la capacité globale de la bourgeoisie à répondre à la crise. Le repli national ne peut qu’aggraver la crise conduisant à une fragmentation des chaînes de production qui avaient précédemment une dimension mondiale, ce qui en retour ne pourra que semer la pagaille dans les politiques monétaires, financières, commerciales… Cela peut aller jusqu'au blocage et même à l'effondrement partiel de certaines économies nationales.
Il est trop tôt pour mesurer les conséquences de cette paralysie relative de l’appareil économique. Cependant le plus grave et le plus significatif est que cette paralysie a lieu à l’échelle internationale.
L’accélération actuelle de la crise économique mondiale s'inscrit dans l’évolution générale de la décadence du capitalisme. Au-delà des phénomènes visibles liés à la "crise ouverte" actuelle, ce qui nous importe c’est de mieux comprendre le renforcement des contradictions profondes du capitalisme et donc l’aggravation de sa crise historique.
Au niveau de la crise économique, nous pouvons soutenir clairement les deux perspectives suivantes :
Cependant, au-delà de la validité de ces prévisions générales, la situation inédite qui s’est ouverte, va être plus que jamais dominée par une forte incertitude. Plus précisément, au stade actuel atteint par la crise historique de surproduction, l’irruption de la décomposition sur le terrain économique bouleverse profondément les mécanismes du capitalisme d’État, destinés à accompagner et limiter l’impact de la crise. Il serait pourtant faux et dangereux d’en tirer comme conséquences que la bourgeoisie ne va pas utiliser au maximum ses capacités politiques pour répondre, au mieux de ses intérêts, à la crise économique mondiale qui commence à se déployer. L’irruption du poids de la décomposition signifie de plus un facteur d’instabilité et de fragilité dans le fonctionnement économique qui rend particulièrement difficile l’analyse de l’évolution de la situation.
Dans le passé, nous avons trop souvent braqué nos yeux seulement sur les aspects de la situation qui poussaient la crise économique du capital vers son aggravation inexorable en ne prenant pas suffisamment en compte tous les facteurs qui tendaient à freiner son développement. Or, afin d’être fidèles à la méthode marxiste d’analyse consistant à dégager les tendances, certes lourdes historiquement, nous devons tracer des perspectives, mais aussi les contre-tendances que la bourgeoisie ne tardera pas à mettre en œuvre. Nous devons donc dégager, le plus clairement possible, les lignes générales de l’évolution à venir, sans tomber pour cela dans des prévisions hasardeuses et incertaines. Nous devons nous armer pour faire face à la situation, en faisant en sorte de développer et de mettre en œuvre notre capacité de réflexion et de réponse rapide aux événements de très grande importance qui ne vont pas manquer de surgir. Notre méthode doit être inspirée par cette démarche suivante : "Le marxisme ne peut tracer avec certitude que les grandes lignes et tendances historiques générales. La tâche des organisations révolutionnaires doit être évidement de dégager des perspectives pour leur intervention dans la classe, mais ces perspectives ne peuvent pas être des "prédictions" basées sur des modèles mathématiques déterministes (et encore moins en prenant pour argent comptant les prédictions des "experts" de la bourgeoisie, que ce soit dans le sens d’un "optimisme" mensonger ou d’un "alarmisme" tout aussi mystificateur)" (extrait d'une contribution interne).
La crise de 2008 avait constitué un moment très important pour le capitalisme. La reprise (2013-2018) avait été très faible, la plus faible depuis 1967. Elle fut qualifiée par la bourgeoisie de reprise "molle". Pour la décennie 2010-2020, avant la crise du Covid19, le site Cycle Business Bourse évaluait, de façon semble-t-il réaliste, la croissance mondiale comme étant légèrement inférieure à 3% en moyenne annuelle. La crise économique qui a éclaté au grand jour avec la pandémie avait déjà connu ses premières expressions claires, notamment à partir de 2018. Nous l’avions mis en évidence dans le Rapport et la Résolution sur la situation internationale du 23e Congrès du CCI (2019) : "La situation du capitalisme est, depuis début 2018, marquée par un net ralentissement de la croissance mondiale (passée de 4 % en 2017 à 3,3 % en 2019), que la bourgeoisie prévoit comme durable et devant s’aggraver en 2019-20. Ce ralentissement s’est avéré plus rapide que prévu en 2018, le FMI ayant dû revoir à la baisse ses prévisions sur les deux prochaines années, et touche pratiquement simultanément les différentes parties du capitalisme : Chine, États-Unis, zone euro. En 2019, 70 % de l’économie mondiale ralentissent et particulièrement les pays "avancés", (Allemagne, Royaume-Uni). Certains des pays émergents sont déjà en récession (Brésil, Argentine, Turquie) tandis que la Chine, en ralentissement depuis 2017 et avec une croissance évaluée à 6,2 % pour 2019 encaisse ses plus bas chiffres de croissance des trente dernières années" (Point 16 de la Résolution).
C’est dans ce contexte de ralentissement de la croissance que la pandémie de Covid 19 est devenue un puissant accélérateur de la crise économique mettant au premier plan trois facteurs :
La manifestation la plus importante de la gravité de la crise tient au fait que, à la différence de 2008, les pays les plus centraux (Allemagne, Chine et surtout les États-Unis) sont les plus affectés ; même s’ils ont tous les moyens pour amortir la crise, l’onde de choc va déstabiliser fortement l’économie mondiale.
La chute brutale des prix du pétrole a frappé de plein fouet les États-Unis : Avant l’éclatement de la crise sanitaire, il y a eu une "guerre de prix" sur le pétrole . Comme résultat, les prix du pétrole deviennent négatifs, peut-être pour la première fois dans l’histoire. Même les analystes les plus optimistes en matière d'énergie prédisent la faillite d'une centaine de compagnies pétrolières aux États-Unis. Certaines ont accumulé des milliards de dollars de dettes, dont une grande partie est à haut risque : "Le premier foyer de risque dans la dette des entreprises est l'énergie", déclare Capital Economics, bien que Macadam estime qu'il ne s'agit pas d'un risque systémique. Mais une chaîne de défaillances dans le secteur pétrolier augmenterait le risque d'une crise financière. Et si l'un des géants pétroliers les plus endettés du monde - Shell, par exemple, a une dette de 77 milliards de dollars US, l'une des plus élevées au monde - se mettait en difficulté, les répercussions seraient dévastatrices"[1]
Ces prix négatifs illustrent parfaitement le niveau d’irrationalité du capital. La surproduction pétrolière et la spéculation effrénée dans ce secteur ont pour conséquence que les propriétaires de pétrole payent pour qu’on les débarrasse du pétrole excédentaire qui ne peut être stocké faute de place.
Tandis qu'en 2008, la faillite des banques était surtout propulsée par la spéculation immobilière, aujourd’hui ce sont les entreprises directement productives qui mettent en danger le secteur bancaire : "Les quatre plus grandes sociétés américaines, JP Morgan, Bank of America, Citigroup et Wells Fargo, ont chacune investi plus de 10 milliards de dollars dans le secteur de la fracturation du pétrole rien qu'en 2019, selon Statista. Et maintenant, ces compagnies pétrolières risquent sérieusement de devenir insolvables, laissant les banques avec de la paperasse sur leurs bilans (…) Selon Moody's, 91% des faillites d'entreprises américaines au cours du dernier trimestre de l'année dernière se sont produites dans le secteur du pétrole et du gaz. Les données fournies par l'Energy Economics and Financial Analysis indiquent que les entreprises de fracturation ont, l'année dernière, été incapables de payer 26 milliards de dollars de dettes"[2]. Avec la pandémie, la situation empire sérieusement : "La Consulting Rystad Energy estime que même si le baril devait récupérer les 20 dollars, 533 entreprises pétrolières américaines pourraient devenir insolvables d'ici 2021. Mais si les prix restent à 10 dollars, il pourrait y avoir plus de 1 100 faillites, avec pratiquement toutes les entreprises."[3]
Le capitalisme - par le biais du capitalisme d’Etat - fait un effort énorme pour protéger les centres vitaux du système et éviter une chute brutale, comme le dit le rapport sur la crise du 23e Congrès du CCI : "En s’appuyant sur les leviers du capitalisme d’État et en tirant les leçons de 1929, le capitalisme est capable de préserver ses centres vitaux (notamment les États-Unis et Allemagne), d’accompagner la crise, d’amoindrir ses effets en les repoussant vers les pays les plus faibles, de ralentir son rythme en les prolongeant dans le temps.".
Le capitalisme d’État a suivi différentes phases que nous avons commencé à traiter, notamment à l'occasion d'une de nos Journée d'Étude en 2019. Depuis 1945, les besoins des blocs impérialistes ont imposé une certaine coordination de la gestion étatique de l’économie au niveau international, notamment dans le bloc américain, avec la création d’organismes internationaux de "coopération" (OCDE, FMI, début de l’UE) et d’organisation du commerce (GATT).
Dans les années 1980, le capital des pays centraux, accablé par la montée de la crise et souffrant d'une chute brutale des profits, essaie de déplacer des pans entiers de la production vers des pays où la force de travail est beaucoup moins chère, comme la Chine. À cette fin, il a fallu une "libéralisation" financière très forte étendue à échelle mondiale et permettant de mobiliser les capitaux pour effectuer les investissements nécessaires. Dans les années 1990, après l’effondrement du bloc de l’Est, les organismes internationaux ont été renforcés, donnant naissance à une structure de "coopération internationale" aux niveaux monétaire, financier, pour la coordination de politiques économiques, la mise en place de chaînes de production internationale, la stimulation du commerce mondial et par l’élimination de barrières douanières etc. Ce cadre était mis en place pour avantager les pays les plus forts : ils pouvaient conquérir des nouveaux marchés, délocaliser leur production, s’approprier des entreprises parmi les plus rentables des pays plus faibles. Ces derniers étaient contraints de modifier leur propre politique étatique. Désormais, la défense de l’intérêt national ne passait plus par la protection douanière des industries clé mais par le développement d’infrastructures, la formation de la main d’œuvre, l’expansion internationale de ses entreprises clé, la captation d’investissements internationaux, etc.
Il y a eu "une vaste réorganisation de la production capitaliste à l’échelle planétaire entre 1990 et 2008. Sur le modèle de référence de l’UE, éliminant les barrières douanières entre États-membres, l’intégration de nombreuses branches de la production mondiale s’est renforcée en développant de véritables chaînes de production à l’échelle planétaire. En combinant logistique, informatique et télécommunications, permettant des économies d’échelle, l’exploitation accrue de la force de travail du prolétariat (par la hausse de la productivité, la mise en concurrence internationale, la libre circulation de la main d’œuvre pour imposer la baisse les salaires), la soumission de la production à la logique financière de la rentabilité maximale, le commerce mondial a continué à s’accroitre, même si plus faiblement, stimulant l’économie mondiale, d’un "second" souffle prolongeant l’existence du système capitaliste" (point 18 de la Résolution sur la situation internationale adoptée au 23e Congrès du CCI).
Cette "coopération internationale" constituait une politique très risquée et audacieuse permettant de soulager la crise et d'atténuer certains des effets de la décomposition sur l’économie en essayant de limiter l’impact de la contradiction du capitalisme entre la nature sociale et mondiale de la production et la nature privée de l'appropriation de la plus-value par des nations capitalistes concurrentes. Une telle évolution du capitalisme décadent est expliquée dans notre brochure sur la décadence lorsque, critiquant la vision selon laquelle la décadence serait synonyme d'un blocage définitif et permanent du développement des forces productives, elle met en avant : "Si nous nous situons dans l'hypothèse [qui n'est pas la nôtre] d'un blocage définitif et permanent de ce développement, seul un rétrécissement "absolu" de l'enveloppe que constituent les rapports de production existants pourrait expliquer un mouvement net d'approfondissement de cette contradiction. Or, on peut constater que le mouvement qui se produit généralement au cours des différentes décadences de l'histoire (capitalisme y compris) tend plutôt vers un élargissement de l'enveloppe jusqu'à ses dernières limites que vers un rétrécissement. Sous l'égide de 1'État et sous la pression des nécessités économiques, sociales, la carapace se tend en se dépouillant de tout ce qui peut s'avérer superflu aux rapports de production en n'étant pas strictement nécessaire à la survie du système". Cela est encore plus vrai pour le capitalisme, le mode de production le plus élastique et le plus dynamique de l’histoire jusqu’ici.
Comme le montrent le Rapport sur la crise économique et la Résolution sur la situation internationale du 23e Congrès du CCI, cette "organisation mondiale de la production" a commencé à être ébranlée au cours de la décennie 2010 : la Chine, après avoir profité largement des mécanismes mondiaux de commerce (l’OMC), a commencé à développer un mécanisme économique, commercial et impérialiste parallèle (la nouvelle Route de la Soie). La guerre commerciale s’est accélérée avec l’arrivée au pouvoir de Trump… Ces phénomènes expriment sans conteste que le capitalisme rencontrait de manière croissante des difficultés majeures dans sa tendance à élargir cette fameuse enveloppe citée dans notre brochure sur la décadence du capitalisme.
"Depuis les années 1960, cet indicateur [qui mesure la proportion d’exportations et d’importations dans chaque économie nationale] a suivi une tendance à la hausse qui s'est ralentie au cours des 18 derniers mois. Au cours de cette période, il est passé d'environ 23 % à une stabilisation à environ 60 %, et depuis 2010, il n'a cessé de baisser"[4].
Trois facteurs à l'origine de la crise de la pandémie montrent l’irruption des effets de la décomposition sur le terrain économique : "chacun pour soi", incurie et irresponsabilité des Etats. Deux d'entre eux trouvent directement leur origine dans la décomposition capitaliste : chacun pour soi et irresponsabilité . Il s’agit de facteurs très sensibles que la bourgeoisie - au moins dans les pays centraux - avait réussi à contrôler le plus possible, même si de plus en plus difficilement. Au stade actuel atteint par le développement des contradictions internes du capitalisme, et vu la manière dont celles-ci se manifestent dans l’évolution de la crise, l’explosion des effets de la décomposition devient désormais un facteur d’aggravation de la crise économique mondiale dont nous n’avons vu que les toutes premières conséquences. Ce facteur va peser sur l’évolution de la crise en constituant une entrave à l'efficacité effective des politiques actuelles de capitalisme d’Etat. "En comparaison avec les réponses apportées face aux crises de 1975, 1992, 1998 et 2008, nous voyons comme perspective une réduction considérable de la capacité de la bourgeoisie à limiter les effets de la décomposition sur le terrain économique. Jusqu’à maintenant par une "coopération internationale" des mécanismes de capitalisme d’État - ce qu’a été appelé la "mondialisation", la bourgeoisie avait réussi à préserver le terrain vital de l’économie et le commerce mondial des effets centrifuges hautement dangereux de la décomposition. Au plus grave de la convulsion économique de 2007-2008 et en 2009-2011, avec la crise de la "dette souveraine", la bourgeoisie avait pu concerter ses réponses ce qui a permis d’atténuer un peu les coups de la crise et garantir une "relance" anémique pendant la phase 2013-2018" (contribution sur la crise économique au sein du CCI).
Avec la pandémie, on a vu comment la bourgeoisie tente de rassembler la population derrière l'État en relançant l'unité nationale. Contrairement à 2008, où la tonalité nationaliste n'était pas aussi forte, maintenant les bourgeoisies du monde entier ont fermé leurs frontières, répandant ainsi le message : "derrière les frontières nationales, vous trouvez une protection, les frontières aident à retenir le virus". C'est une façon pour les différents États d'essayer de rallier la population derrière eux ; ils parlent partout en termes martiaux : "nous sommes en guerre, et la guerre a besoin d'unité nationale", avec les messages "l'État vous aidera", "nous vous renflouerons" ; "en fermant la frontière, nous éloignerons le virus". En imposant des plans d'urgence, en organisant des fermetures, les États veulent faire passer le message : "un État fort est votre meilleur allié".
L’OMS a été complètement inopérante alors que son action était vitale pour développer une action médicale efficace. Chaque État redoutant une perte de position concurrentielle par rapport aux autres a retardé de façon suicidaire les mesures pour faire face à la pandémie. L’obtention de matériel sanitaire a vu le spectacle sidérant de vols en tout genre, de mauvais coups entre États (et même à l’intérieur de chaque État). Dans l’UE où la "coopération entre Etats" était allée le plus loin possible, on a vu se développer de façon incontrôlée une poussée brutale du protectionnisme et du "chacun pour soi"» économique. Non seulement l'UE n'a aucune possibilité juridique pour imposer ses règles dans le secteur de la santé, mais surtout chaque pays a pris des mesures pour défendre ses frontières, ses chaînes d'approvisionnement et nous avons assisté, pour la première fois, à un véritable blocage des marchandises, à la confiscation d'équipements sanitaires - et à l'interdiction de les livrer à d'autres pays européens.
Nous avons là une illustration, encore plus grave, de la perspective dégagée par la Résolution sur la situation internationale du dernier Congrès du CCI : "Le développement actuel de la crise par les perturbations croissantes qu’elle provoque dans l’organisation de la production au sein d'une vaste construction multilatérale à l’échelle internationale unifiée par des règles communes montre les limites de la "mondialisation" : le besoin toujours plus grand d’unité (qui n’a jamais signifié autre chose que l’imposition de la loi du plus fort sur les plus faibles) en raison de l’intrication "transnationale” de la production très segmentée pays par pays. C’est en unités fondamentalement divisées par la concurrence où tout produit est conçu dans un endroit, assemblé ailleurs à l’aide d’éléments produits dans d’autres régions ou pays qui se heurte à la nature nationale de chaque capital, aux limites mêmes du capitalisme, irrémédiablement divisé en nations concurrentes et rivales. Le degré d’unité maximal qu’il est impossible au monde bourgeois de dépasser. L’aggravation de la crise (ainsi que les exigences des rivalités impérialistes) soumet à rude épreuve les institutions et les mécanismes multilatéraux" (point 20).
Ce que nous voyons, c'est qu’en réponse à la pandémie s’est développé un retour très significatif des mesures de "relocalisation nationale" de la production, de préservation de secteurs clé dans chaque capital national, du développement d’entraves à la circulation internationale des marchandises et des personnes etc., ce qui ne peut qu’avoir de graves conséquences sur l’évolution de l’économie mondiale et sur la capacité globale de la bourgeoisie pour répondre à la crise. Le repli national ne peut qu’aggraver la crise conduisant à une fragmentation des chaînes de production qui avaient précédemment une dimension mondiale, ce qui ne pourra que semer la pagaille dans les politiques monétaires, financières, commerciales… Cela peut mener au blocage et même à l’effondrement partiel de certaines économies nationales. Il est trop tôt pour prendre la mesure des conséquences de cette paralysie relative de l’appareil économique. Cependant, le plus grave et le plus significatif est que cette paralysie a lieu à l’échelle internationale.
La réponse généralisée des États à la pandémie a illustré la validité d'une analyse du Rapport sur la crise économique du 23e Congrès du CCI : "Une des contradictions majeures du capitalisme est celle découlant du conflit entre la nature de plus en plus mondiale de la production et la structure nécessairement nationale du capital. En poussant vers ses dernières limites les possibilités des "associations" de nations sur les plan économique, financier et productif le capitalisme a obtenu une "bouffée d’oxygène" significative dans son combat contre la crise qui le gangrène, mais en même temps il s’est mis dans une situation risquée. Cette fuite en avant dans le multilatéralisme se développe dans un contexte de décomposition, c’est-à-dire, une situation où l’indiscipline, les tendances centrifuges, le retranchement sur la structure nationale, sont de plus en plus puissantes et affectent non seulement des fractions de chaque bourgeoisie nationale mais aussi entraînent de larges secteurs de la petite bourgeoisie et même des franges de prolétaires croyant à tort que leur intérêt est attaché à la nation. Tout cela se cristallise dans une sorte de "révolte nationaliste nihiliste" contre la "globalisation" ".
Nous allons examiner la réponse entamée par la bourgeoisie et qui va s'articuler selon 3 volets : 1) poursuite d’endettement pharamineux ; 2) Repli national ; 3) Attaque brutale contre les conditions de vie de la classe ouvrière.
La dette mondiale s’élevait en 2020 à 255 000 milliards de dollars, soit 322% du PIB mondial, alors qu’avant la crise de 2008 celle-ci s’élevait à 60 000 milliards de dollars, le PIB mondial n’ayant depuis lors progressé que relativement "mollement". Nous avons ici une image du développement de l’endettement privé et public au cours des treize dernières années et qui a permis de soutenir ce que la bourgeoisie a qualifié de croissance "molle". Face à la violente accélération de la crise économique provoquée par la pandémie, la bourgeoisie a réagi partout dans le monde par la création monétaire par les banques centrales de tous les pays développés et émergents. Contrairement à la crise de 2008, aucune coordination entre les principales banques centrales mondiales n’a été mise en œuvre. Cette création massive de monnaie centrale et de dettes a été à la hauteur de l’inquiétude qui a gagné immédiatement la classe bourgeoise face à l’ampleur de la récession qui semble s’ouvrir devant elle. En prenant une moyenne des chiffres donnés par la bourgeoisie à la fin du mois de mai, nous avons les prévisions suivantes des reculs de la croissance :
Si nous prenons l’hypothèse la plus basse émise par la bourgeoisie et en l’absence d’une deuxième vague de la pandémie, la croissance mondiale en 2020 devrait connaître une forte contraction de 3% minimum, soit un recul bien plus marqué que lors de la crise de 2008-2009.
Voici en résumé les perspectives incertaines exprimées par le FMI (qui se situent dans la moyenne des prévisions effectués par les organismes officiels au niveau international) :
Pays |
2019 |
2020 |
Pays avancés |
2,9 |
- 3 |
Zone euro |
1,7 |
-6,1 |
Allemagne |
0,6 |
-7 |
France |
1,3 |
-7,2 |
Italie |
0,3 |
-9,1 |
Espagne |
2 |
-8 |
Japon |
0,7 |
-5,2 |
Royaume uni |
1,4 |
-6,5 |
Chine |
6,1 |
1,2 |
Inde |
4,2 |
1,9 |
Brésil |
1,1 |
-5,3 |
Russie |
1,3 |
-5,5 |
Croissance mondiale |
2,4 |
-4,2 |
Volume du commerce mondial
|
2019 |
2020 |
Importations par pays avances |
1,5 |
-11,5 |
Importations par pays émergents et en développement |
0,8 |
-8,2 |
Exportations par pays émergents et en développement |
0,8 |
-9,6 |
Ces tableaux donnent un aperçu non seulement du processus de récession envisagé, mais également de la contraction prévue du commerce mondial.
Une synthèse de discussion au sein du CCI donne les chiffres suivants très évocateurs : "La situation n’est tenable que parce que les dettes des États et leur remboursement sont pris en charge par les banques centrales ; ainsi la FED injecte dans l’économie américaine 625 milliards de dollars par semaine alors que le Plan Paulson lancé en 2009 pour arrêter la faillite des banques a été globalement de 750 milliards de dollars (même s’il est vrai que d’autres plans de rachat des dettes par la FED seront lancés dans les années suivantes)", "La réponse la plus frappante de toutes est venue d'Allemagne, bien qu'elle ne soit qu'une partie d'une réaction européenne plus large à l'accélération de la crise économique. La raison pour laquelle les mesures prévues par le gouvernement allemand revêtent une importance particulière est expliquée dans un article du Financial Times du lundi 23 mars : les mesures proposées par Olaf Scholtz, ministre des Finances, représentent une rupture décisive avec la stricte adhésion du gouvernement à la politique du "schwarze Null" ou "black zero", qui consiste à équilibrer les budgets et à ne pas contracter de nouveaux emprunts."[5] (...) "Depuis février, 14 000 milliards de dollars ont été débloqués pour éviter l'effondrement. Tout cela dans un contexte complètement différent du passé. Comment ces politiques "expansionnistes", - qui ont surmonté les différences entre les banques centrales et les États, la reprise, les plans de sauvetage - comment peuvent-elles être efficaces ?"[6] .
Un exemple moins connu concerne la Chine qui est un des pays les plus endettés du monde, même si par ailleurs elle a des atouts non négligeables et à ne pas sous-estimer. L’endettement global de la Chine en 2019 est égal à 300% de son PIB, soit 43 000 milliards de dollars. De plus, 30% des entreprises en Chine sont cataloguées dans la catégorie "d’entreprises zombies". Ce qui est le pourcentage le plus élevé du monde. C’est aussi dans ce pays que le taux d’utilisation des capacités de production est le moins élevé, même si tous les pays développés connaissent ce phénomène de surcapacités de production. Officiellement, les taux d’utilisation des capacités industrielles des deux premières puissances du monde -et ceci avant la Covid-19- s’élevait en Chine à 76,4% et aux États-Unis à 78,2%. Le plan de relance mis en place en Chine s’élèverait à 64 000 milliards de dollars ce qui est une somme pharaonique et surement destiné en grande partie à la propagande idéologique. Le plan de relance est prévu de s'étendre sur une période de cinq à vingt ans, et bien que l’on ne sache quelle en sera la réalité, il ne peut qu’être en lié aux visées hégémoniques économiques et impérialistes de la Chine. Le plan de relance des États-Unis atteint 10 000 milliards de dollars. En comparaison, le plan de relance de l’UE apparaît comme presque ridicule, puisqu’il s’élèverait selon les dernières informations à 1290 milliards de dollars sous forme d’emprunts, financés, en partie par les marchés financiers, et en partie directement par la BCE. En réalité, l’argent injecté par la BCE dans l’ensemble de l’économie, banques privées, financements occultes, et entreprises s’élève à plusieurs milliards d’euros. Les États, surtout l’Allemagne, garantissent par mutualisation une partie de ce plan qui se fera sous forme de subventions et de prêts remboursables entre 2028 et 2058 ! En réalité, la classe bourgeoise est en train d’admettre qu’une grande partie de la dette mondiale ne sera jamais remboursée. Ce qui renvoie aux aspects que nous allons abordés maintenant.
Nous ne pouvons pas rendre compte dans le cadre de ce rapport des créations monétaires en cours dans toute leur ampleur, ni détailler tous les plans de relance. Encore une donnée statistique au moment où nous écrivons ce rapport, la dette des États-Unis atteint 10 000 milliards de dollars. Si tout cela semble dépasser l’imagination, il n’en demeure pas moins que le capitalisme utilise cette création monétaire astronomique pour investir et écouler ses marchandises. De ce point de vue, la création monétaire centrale et privée doit croître de façon exponentielle (sous différentes formes) pour permettre autant que possible à l’accumulation du capital de se maintenir et, dans la situation présente, de freiner la plongée dans la dépression. Cette dépression porte en elle le danger de la déflation mais surtout celui de la stagflation. La dévalorisation des devises, au-delà même de la guerre monétaire en cours qui la favorise, est inscrite dans la perspective de la crise du capitalisme. L’accélération de la crise actuelle est un pas très significatif dans ce sens. Le fond de la question est le suivant : dans chaque pays et de plus en plus, le capital global hypothèque la valeur future à produire et à réaliser la plus-value pour permettre la croissance actuelle et poursuivre l'accumulation du capital. C'est donc en grande partie grâce à cette anticipation que le capitalisme parvient à capitaliser et à investir. Ce processus concrétise le fait que, de plus en plus, la dette colossale émise est de moins en moins couverte par de la plus-value déjà produite et réalisée. Ce qui ouvre la perspective de krachs financiers et de destruction toujours plus importantes du capital financier. En toute logique, ce processus implique que le marché interne au capital ne peut croître de manière infinie, même s’il n’existe pas de limite fixe en la matière. C’est dans ce cadre que la crise de surproduction au stade actuel de son développement pose un problème de rentabilité et de profit au capitalisme. La bourgeoisie estime que près de 20% des forces productives mondiales ne sont pas utilisées. La surproduction de moyens de production est particulièrement visible et touche l’Europe, les États-Unis, l’Inde, le Japon, etc.
Ceci est important si nous voulons fonder en quoi le capitalisme d’État doit absolument se renforcer face à la crise qui s’annonce mais en quoi les plans de relance contiennent de très fortes limites et des effets pervers croissants. Et comment le chacun pour soi, dans ce contexte, est non seulement le produit de la décomposition, mais également de l'impasse croissante au plan économique, une tendance à laquelle le capitalisme ne peut pas échapper, qui est aussi historiquement une dynamique mortifère. Il sera important dans ce sens, dans la période à venir, d’étudier et de comparer l’histoire des crises ouvertes du capitalisme. En particulier celles de 1929, 1945, 1975, 1998, 2008.
La situation qui s’ouvre avec l’accélération très profonde de la crise actuelle remet au premier plan le rôle des États (et donc de leur banque centrale car le mythe de l’indépendance de celle-ci est révolu). Il sera intéressant de montrer ce qu’ont été concrètement les politiques économiques, le rôle des États et le keynésianisme dans les périodes 1930 et 1945. Puis de montrer la différence avec la façon dont la bourgeoisie a fait face en 2008. Il y a pendant toute cette période des différences d’une très grande importance, par exemple l’existence des marchés et zones extra capitalistes, mais aussi l’étendue de l’économie mondiale et des grandes puissances impérialistes et économiques, de même que la question des blocs impérialistes, etc. Mais dans cette crise, les plans de relance se font sous forme de déficit public et d’endettement des États et non pas, comme dans les années 1930 et 1940, en ponctionnant essentiellement de la plus-value déjà réalisée et thésaurisée à laquelle venait s’ajouter une part d’endettement n’ayant rien en commun avec celle d’aujourd’hui. Les plans de relance actuels s’avèreront de plus en plus difficiles à soutenir dans leur financement, tant les niveaux d’endettement qu’ils requièrent, s’écarteront de la croissance qu’ils engendreront. Cependant, un certain nombre de questions se posent.
Les leçons de la crise de 1929 conduisaient la bourgeoisie, malgré et contre sa propre "nature", à aller vers une coopération plus grande pour freiner autant que possible le développement de sa crise économique, soit par des politiques keynésiennes, soit par l’orchestration par les États de la mondialisation. Même si, dans la situation actuelle, il se produira un retour à des politiques de type keynésiennes dans le contexte d'une tendance croissante au chacun pour soi, l'efficacité de ces politiques, au regard des moyens mis en œuvre, ne sera pas comparable avec les périodes passées.
Il faut voir sur ce plan la tendance à un poids plus important - par rapport à la période précédente - des réponses isolées données par la bourgeoisie à l'échelle nationale. Par exemple, cette nouvelle tendance consistant à fermer les frontières pour arrêter le transport de passagers d'un continent à l'autre –ou à fermer les frontières nationales, comme si le virus respectait l'isolement national ". Tout cela est beaucoup plus le reflet d'une impuissance et d'un état d'esprit qu'une décision scientifiquement fondée de mise en quarantaine et destinée à éloigner le virus. En effet, en quoi risque-t-on d'avantage d'attraper le virus dans un train international entre Stuttgart et Paris plutôt qu'entre Stuttgart et Hambourg dans un train national ? La fermeture des frontières nationales n'est d'aucune utilité, elle exprime les "limites" des moyens de la bourgeoisie.
Le rapatriement de la production vers les pays centraux s’accroit avec la pandémie. Ainsi, 208 entreprises européennes ont décidé de faire revenir la production de la Chine. "Selon une enquête récente portant sur 12 industries mondiales, 10 d'entre elles - dont les industries automobiles, des semi-conducteurs et des équipements médicaux - déplacent déjà leurs chaînes d'approvisionnement, principalement hors de Chine. Le Japon offre 2 milliards de dollars aux entreprises pour qu'elles déplacent leurs usines hors de Chine et les ramènent dans l'archipel japonais" [7] .Un président comme Macron qui semble être partisan du multilatéralisme a déclaré que ""déléguer" de la nourriture et des fournitures médicales est "fou". Son ministre des finances, Bruno Le Maire, appelle au "patriotisme économique" pour que les Français consomment des produits nationaux" (ídem.). Dans tous les pays ils ont favorisé les plans d’économie de proximité, pour consommer de préférence des produits locaux ou nationaux. C’est un repli sur soi qui tend à briser les chaines de production industrielles, alimentaires etc., conçues à l’échelle mondiale et qui ont réduit fortement les coûts.
Les tendances centrifuges du "chacun pour soi" ont atteint un niveau plus élevé, alors que dans le même temps, dans chaque pays, l'État et chaque banque nationale, ont pompé ou promis des sommes gigantesques (illimitées dans le cas de l'Allemagne) à l'industrie. Aucune de ces mesures n'a été adoptée ni harmonisée par la BCE ou le FMI ; il faut ajouter que ce n'est pas seulement le populiste Trump qui a agi comme un champion du "chacun pour soi". L'Allemagne - avec l'accord des principaux partis politiques - a agi dans le même sens, tout comme Macron. Ainsi, qu'ils soient populistes ou non, tous les gouvernements ont agi dans la même direction -se retranchant derrière les frontières nationales, "chacun pour soi"- avec seulement un minimum de coordination internationale ou européenne.
Les conséquences de ces politiques semblent contreproductives pour chaque capital national et encore pire pour l’économie mondiale. "Entre 2007 et 2008, en raison d'une convergence fatidique de facteurs défavorables - mauvaises récoltes, hausse des prix du pétrole et des engrais, boom des biocarburants... - 33 pays ont limité leurs exportations pour protéger leur "souveraineté alimentaire". Mais le remède fut pire que la maladie. Les restrictions ont fait augmenter les prix du riz (116%), du blé (40%) et du maïs (25%), selon les estimations de la Banque mondiale (…) L'exemple de la Chine, premier pays touché par l'épidémie, n'est pas de bon augure : les menaces qui pèsent sur les chaînes d'approvisionnement mondiales ont déjà provoqué une augmentation de 15 et 22 % des denrées alimentaires dans ce pays asiatique depuis le début de l'année"[8]
Il est certain que la bourgeoisie va réagir. Au niveau de l’UE, l’Allemagne a accepté finalement la "mutualisation des dettes", ce qui montre que les contre-tendances sont à l’œuvre face à l’ accélération de la décomposition sociale. Peut-être la bourgeoisie américaine va-t-elle limoger Trump aux prochaines élections présidentielles au bénéfice des démocrates partisans traditionnels du "multilatéralisme"[9]. Par ailleurs, "Le 22 avril dernier, les 164 pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui représentent 63 % des exportations agroalimentaires mondiales, se sont engagés à ne pas intervenir sur leurs marchés. En parallèle, les ministres de l'agriculture de 25 pays d'Amérique latine et des Caraïbes ont signé un accord contraignant pour garantir l'approvisionnement de 620 millions de personnes." [10]
Avec le plan de "transition écologique" et la promotion d’une "économie verte", des efforts pour une réorganisation de l’économie - au moins à l’échelle de l’UE - vont être faits : avec le développement massif des télécommunications, l’application de la robotique et l’informatique, les nouveaux matériaux beaucoup plus légers, la biotechnologie, les drones, la voiture électrique etc., l’industrie lourde traditionnelle basée sur les combustibles fossiles tend à se périmer, y compris dans le domaine militaire. Imposer les "nouveaux standards" d’organisation économique devient un atout pour les pays centraux, notamment l’Allemagne, les États-Unis et la Chine.
La bourgeoisie va lutter pied à pied contre cette marée de fragmentation nationale de l’économie. Mais elle se heurte à la force accrue de sa contradiction historique entre la nature nationale du capital et la nature mondiale de la production. Cette tendance de chaque bourgeoisie à vouloir sauver son économie au détriment des autres est une tendance irrationnelle désastreuse pour tous les pays et pour l'ensemble de l'économie mondiale (même s'il y aura des différences entre les pays). La tendance au "chacun pour soi", peut même être irréversible et l'irrationalité qui l'accompagne remet en question les leçons que la bourgeoisie avait tirées de la crise de 1929.
Comme le disait la Plateforme de l’Internationale Communiste, "Le résultat final du mode de production capitaliste est le chaos" ; le capitalisme a résisté à ce chaos de plusieurs façons pendant la période de décadence et a continué à résister pendant sa phase de décomposition. Des contre-tendances se manifesteront encore. Cependant la situation qui s’ouvre aujourd’hui est celle d’une aggravation importante du chaos, notamment sur le plan économique, ce qui est historiquement très dangereux.
La Résolution sur la situation internationale du 23e Congrès du CCI donnait le cadre suivant :
Ce cadre a clairement été confirmé, et la situation s'est sérieusement aggravée avec l'irruption de la pandémie. Le cœur de la situation économique est l’attaque contre les conditions de vie du prolétariat du monde entier.
En 2019, selon l’ONU, 135 millions de personnes souffraient de la faim. En avril 2020, avec l’éclatement de la pandémie, l’ONU prévoit que 265 millions de personnes seront dans cette situation[11]. La banque mondiale affirmait au mois de Mars que la population pauvre atteindrait 3,5 milliards de personnes avec une brusque accélération de plus de 500 000 par mois. Depuis lors, ce rythme semble s’être effectivement poursuivi, tout particulièrement en Amérique centrale et du Sud, ainsi qu’en Asie y compris aux Philippines, Inde et Chine. La paupérisation des travailleurs va s’accélérer, selon le Rapport de l’OIT "la pression sur les revenus résultant du déclin de l'activité économique aura un effet dévastateur sur les travailleurs qui se trouvent près ou en dessous du seuil de pauvreté". Entre 8,8 et 35 millions de travailleurs supplémentaires seront en situation de pauvreté dans le monde, par rapport à l'estimation initiale pour 2020 (qui prévoyait une baisse de 14 millions dans le monde).
En Inde et en Chine, le nombre de prolétaires mis au chômage se compte selon le FMI par centaines de milliers. Certains sites comme celui de Business bourse parlent de plusieurs millions d’ouvriers ayant perdu tout emploi en Chine. Tous ces chiffres sont vraiment à prendre avec beaucoup de prudence car ils varient souvent d’un site d’information à un autre. Ce qu'il faut retenir du phénomène, c'est sa massivité et sa rapidité d’extension qui sont dues au confinement et à l’arrêt d’une grande partie de l’activité économique mondiale. Pendant la même période, le chômage de masse a atteint 35 millions de personnes aux États-Unis et, malgré les aides exceptionnelles de l’État, les files d'attente devant les points de distribution de nourriture s’allongent de plus en plus, renvoyant aux images des années 1930 aux États-Unis. Le même phénomène se déroule aux Brésil où les chômeurs ne sont même plus réellement recensés officiellement. En France, le chômage devrait concerner d'ici quelques mois près de 7 millions de personnes. L’explosion du chômage de masse prend le même rythme en Italie et en Espagne. Actuellement, les plans de licenciements massifs commencent à affluer comme dans le transport aérien et la construction aéronautique. Mais également dans l’automobile, la production pétrolière etc. La liste va s’allonger encore dans la période à venir.
Dans une première évaluation des conséquences de la pandémie, l’OIT (Organisation Internationale du Travail) estimait que la pandémie provoquerait la perte définitive de 25 millions d’emplois dans le monde, tandis que la précarité augmenterait brutalement : "Le sous-emploi devrait également augmenter de manière exponentielle, car les conséquences économiques de l'épidémie de virus se traduisent par des réductions des heures de travail et des salaires. Dans les pays en développement, les restrictions à la circulation des personnes (par exemple, des prestataires de services) et des biens peuvent cette fois-ci annuler l'effet tampon que le travail indépendant a habituellement dans ces pays"[12]. De plus, dans l’économie informelle, des dizaines de milliers de travailleurs - qui ne rentrent dans aucune statistique et autre soutien financier de l’État – se retrouvent sans activité. Pour le moment, il est trop tôt pour avoir une idée du niveau de détérioration global du niveau de vie.
À travers la baisse de salaires, l'augmentation des horaires de travail, des impôts, la baisse des retraites et des allocations sociales, … Il apparaît également que la bourgeoisie cherche à allonger le temps de travail réel (comme en France). Mais il s’agit également de faire baisser le salaire direct notamment par de nouveaux impôts "justifiés" par la pandémie. L’Union européenne par exemple étudie très sérieusement un impôt Covid, tout un programme !
L’endettement est toujours plus colossal, entraînant nécessairement une contrepartie : l’aggravation des mesures d’austérité contre les travailleurs. C’est dans ce cadre qu’il nous faut examiner la signification du revenu universel, un moyen de contenir les tensions sociales et de porter un coup important aux conditions de vie de la classe ouvrière. C’est un pas supplémentaire organisé par l’État vers la paupérisation universelle.
Dans les pays centraux et notamment en Europe de l’Ouest, la bourgeoisie essaiera de porter le plus judicieusement ses attaques et de faire en sorte que celles-ci soient menées d’une façon "politique", en provoquant les plus grandes divisions au sein du prolétariat. Bien que la marge de manœuvre de la bourgeoisie sur ce terrain tendra de plus en plus à s’amenuiser, il ne faut pas perdre de vue que : "les pays les plus développés de l’Europe du Nord, les États-Unis ou le Japon sont encore très loin d’une telle situation et il est plus qu’improbable qu’ils y parviennent un jour, d’une part, du fait de la plus grande résistance de leur économie nationale face à la crise, d’autre part, et surtout, du fait qu’aujourd’hui le prolétariat de ces pays, et particulièrement ceux d’Europe, n’est pas prêt à accepter un tel niveau d’attaques contre ses conditions d’existence. Ainsi, une des composantes majeures de l’évolution de la crise échappe au strict déterminisme économique et débouche sur le plan social, sur le rapport de forces entre les deux principales classes de la société" (Résolution sur la situation internationale du 20e Congrès du CCI).[1] Extrait de La Vanguardia du 25 avril 2020 "Las zonas de riesgo del sistema financiero [54] "
[2] Extrait de La Vanguardia du 22 avril 2020 "La quiebra de las petroleras golpeará a los mayores bancos de EE.UU [55]"
[3] Idem.
[4] La Vanguardia du 23 avril 2020 "Cómo el coronavirus está acelerando el proceso de desglobalización [56]"
[5] BBC World Service, 6-4-20
[6] Présentation dans une réunion de l'organisation.
[7] Lire plus dans Política exterior [57].
[8] Lire plus dans Politica exterior [58].
[9] Cependant, au sein du parti démocrate les positions protectionnistes, similaires à celles de Trump, se développent. Deux congressistes démocrates ont présenté en mars 2020 une proposition de retrait des États-Unis de l’OMC.
[10] Política exterior.
10 Política exterior.
[12] Rapport de l’OIT de mars 2020.
Événement majeur survenu pendant la phase de décomposition, le Covid 19 est l’événement le plus important pour la classe ouvrière mondiale depuis 1989. Cette pandémie est à la fois le produit de la décomposition du capitalisme et un facteur essentiel de son aggravation, en particulier du fait de son impact sur les conditions de vie des prolétaires. Les répercussions de cette pandémie, qui sont d'ores et déjà d'une importance historique considérable, ouvrent une ère complètement inédite pour la classe exploitée.
La pandémie n'est pas encore parvenue à son pic dans plusieurs parties du monde et personne, pas même les spécialistes en médecine, ne peut prédire si la situation actuelle sera suivie d'une seconde vague partout sur la planète ni quel sera le comportement ultérieur du virus. Pour l'économie capitaliste et la classe dominante, c'est aussi le saut dans l'inconnu : les conséquences économiques vont être dévastatrices mais, là aussi, personne ne peut encore à ce stade en cerner l'ampleur et la profondeur. L'ensemble du système et de la société capitalistes basculent dans une situation entièrement nouvelle, particulièrement mouvante, instable, où "rien ne sera plus comme avant".
Dans ces circonstances appelées à durer, concernant l'évolution de la situation sur ses différents plans, l'organisation des révolutionnaires doit se garder de jugements précipités et avoir en tête l'impossibilité de faire des pronostics définitifs, particulièrement sur le plan de la lutte des classes.
Toutefois, elle n'aborde pas cette situation démunie et sans arme. Son cadre politique ainsi que la méthode marxiste sont les points d'appui qui lui permettent de comprendre :
"Du fait de la grande difficulté actuelle de la classe ouvrière à développer ses luttes, de son incapacité pour le moment à retrouver son identité de classe et à ouvrir une perspective pour l’ensemble de la société, le terrain social tend à être occupé par des luttes interclassistes particulièrement marquées par la petite bourgeoisie. Cette couche sociale sans devenir historique ne peut que véhiculer l’illusion d’une possibilité de réformer le capitalisme en revendiquant un capitalisme "à visage humain", plus démocratique, plus juste, plus propre, plus soucieux des pauvres et de la préservation de la planète. (…)
Face à l’accélération des attaques économiques contre la classe exploitée, et au danger du resurgissement des luttes ouvrières, la bourgeoisie cherche aujourd’hui à gommer les antagonismes de classe. En tentant de noyer et diluer le prolétariat dans "la population des citoyens", la classe dominante vise à l’empêcher de retrouver son identité de classe. La médiatisation internationale du mouvement des Gilets Jaunes révèle que c’est une préoccupation de la bourgeoisie de tous les pays. (…)
Seul le prolétariat porte en lui une perspective pour l’humanité et, en ce sens, c’est dans ses rangs qu’il existe les plus grandes capacités de résistance à cette décomposition. Cependant, lui-même n’est pas épargné, notamment du fait que la petite-bourgeoisie qu’il côtoie en est justement le principal véhicule. Durant cette période, son objectif sera de résister aux effets nocifs de la décomposition en son propre sein en ne comptant que sur ses propres forces, sur sa capacité à se battre de façon collective et solidaire en défense de ses intérêts en tant que classe exploitée" (La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste : Revue internationale n° 107) .
"Le combat pour l’autonomie de classe du prolétariat est crucial dans cette situation imposée par l’aggravation de la décomposition du capitalisme :
(…) Malgré ses difficultés internes et la tendance croissante à la perte de contrôle de son appareil politique, la bourgeoisie a été capable de retourner les manifestations de la décomposition de son système contre la conscience et l’identité de classe du prolétariat. La classe ouvrière n’a donc pas encore surmonté le profond recul qu’elle a subi depuis l’effondrement du bloc de l’Est et des régimes staliniens. Et ce d’autant plus que les campagnes démocratiques et anti-communistes, entretenues sur le long terme, ont été régulièrement remises au goût du jour (par exemple à l’occasion du centenaire de la Révolution d’Octobre 1917).
12) Néanmoins, malgré trois décennies de recul de la lutte de classe, la bourgeoisie n’est pas parvenue à infliger jusqu’à présent une défaite décisive à la classe ouvrière, comme ce fut le cas dans les années 1920-30. Malgré la gravité des enjeux de la période historique actuelle, la situation n’est pas identique à celle de la période de contre-révolution. Le prolétariat des pays centraux n’a pas subi de défaite physique (comme ce fut le cas lors de l’écrasement sanglant de la révolution en Allemagne au cours de la première vague révolutionnaire de 1917-23). Il n’a pas été massivement embrigadé derrière les drapeaux nationaux. La grande majorité des prolétaires ne sont pas prêts à sacrifier leur vie sur l’autel de la défense du capital national. Dans les grands pays industrialisés, aux États-Unis comme en Europe, les masses prolétariennes n’ont pas adhéré aux croisades impérialistes (et soi-disant "humanitaires") de "leur" bourgeoisie nationale." (…)
L’aggravation inexorable de la misère, de la précarité, du chômage, les atteintes à la dignité des exploités dans les années à venir constituent la base matérielle qui pourra pousser les nouvelles générations de prolétaires à retrouver le chemin des combats menés par les générations précédentes pour la défense de toutes leurs conditions d’existence. Malgré tous les dangers qui menacent le prolétariat, la période de décomposition du capitalisme n’a pas mis fin aux "circonstances" objectives qui ont constitué l’aiguillon des combats révolutionnaires du prolétariat depuis le début du mouvement ouvrier.
13) L’aggravation de la crise économique a d’ores et déjà fait apparaître une nouvelle génération sur la scène sociale, même si c’est encore de façon très limitée et embryonnaire : en 2006, le mouvement des étudiants en France contre le CPE, suivi cinq ans plus tard par le mouvement des "Indignés" en Espagne." (Résolution sur le rapport de forces entre les classes, 23e congrès du CCI [16]. Revue internationale n° 164).
Ce cadre a dû être actualisé avec le surgissement de manifestations de luttes ouvrières, en France de même qu’au plan international, montrant :
Notre méthode, nos critères d’analyse utilisés en 2003 pour identifier le tournant dans la lutte des classes permettent ainsi d’évaluer :
En premier lieu, dans le rapport sur L’évolution de la lutte de classe dans le contexte des attaques généralisées et de la décomposition avancée du capitalisme (réunion du Bureau International d’octobre 2003), le CCI fait de "la simultanéité des mouvements en France et en Autriche", pourtant ténue et réduite à la situation dans deux pays, un critère important de l’analyse de la situation. La situation de fin 2019 / début 2020 a été marqué par des manifestations de combativité ouvrière en particulier en Europe et en Amérique du Nord :
Dans son rapport de 2003, le CCI mettait en perspective "l’impossibilité croissante pour la classe – en dépit de son manque persistant de confiance en elle – d’éviter la nécessité de lutter face à l’aggravation dramatique de la crise et au caractère de plus en plus massif et généralisé des attaques."
En 2003, l’insistance est portée non pas sur le rythme de développement de la combativité mais sur la question de la conscience :
Le combat de la classe ouvrière en France de 2019-20 a exprimé de façon très claire la recherche de la solidarité et de l’extension des luttes ; c’était aussi le cas en Finlande : en solidarité avec les salariés d’une filiale de la Poste à qui on a infligé baisse de 30% des salaires, "les travailleurs se mirent en grève le 11 novembre. Pendant près de 2 semaines ce furent 10 000 postiers qui suivirent le mouvement, en solidarité avec les travailleurs menacés et pour revendiquer des hausses de salaire. Mais le conflit s’étendit au-delà de la Poste : des grèves de solidarité se déclenchèrent le 25/11 dans les transports terrestres et aériens, les ferrys, etc. Quand se profila la menace d’un blocage des ports, voire d’une grève générale, la direction de la Poste retira son projet" (article du PCint.)
Face aux attaques violentes impulsées par la crise et la classe dominante, le prolétariat et en dépit des défaites (France, États-Unis) qu’il a subies, le prolétariat manifeste un refus de se résigner aux conditions qui lui sont faites et est traversé par un effort de prise de conscience sur comment lutter et renforcer la lutte.
Tout montre dans la réaction de la bourgeoisie qu'elle ne s'attend pas alors à ce que ce soit temporaire. Cela ne débouche pas sur la nécessité d’une adaptation complète de son appareil politique comme nous l'avons vu dans les années 1980, mais néanmoins les syndicats adoptent une posture plus "lutte de classe" et même certaines forces parlementaires se positionnent de cette façon.
Donc le changement d’état d'esprit dans la classe ouvrière est une réalité qui a franchi des étapes depuis 2003, et la bourgeoisie l’a bien compris, constatant la recherche de solidarité et la volonté existante de développer la lutte.
Le changement actuel pose les problèmes d'une manière plus large qu'en 2003. Le processus de maturation souterraine n'est pas du tout homogène et est plus évident dans certaines régions du monde que dans d'autres. Par exemple, aux États-Unis, où l'on peut observer le développement, petit mais significatif, d'un milieu de jeunes qui cherchent à s'engager sur les positions de la gauche communiste.
La pandémie intervient dans ce contexte où la lutte de classe en France et internationalement avait montré un changement d’état d’esprit dans la classe ouvrière marqué par la colère, le mécontentement, mais aussi une volonté de riposter aux attaques de la bourgeoisie, se traduisant par un développement de la combativité (et même de début de prises d’initiative) et aussi un début de réflexion au sein de prolétariat sur l’absence de perspective dans le capitalisme. Mais ce processus n’en est qu’à son tout début, tout juste amorcé par la classe.
Même si l’exposition aux épidémies fait partie des conditions de vie du prolétariat, elle fait face à une situation inédite : une pandémie mondiale nécessitant le confinement général (une majeure partie de l’humanité) et la mise à l’arrêt quasi-total de l’économie capitaliste.
Cette pandémie a une importance internationale pour toute la classe ouvrière. La spécificité de cette pandémie est qu'elle constitue un défi direct pour la santé et la vie des travailleurs. À un niveau immédiat, pour les travailleurs de la santé, contraints d’y faire face sans le matériel nécessaire, et pour le reste du prolétariat également. Dans une situation qui possède des analogies avec une situation de guerre, la population est confrontée à la mise en danger de sa vie et à la peur pour sa vie.
Quel impact sur la conscience, la combativité de la classe ouvrière ? Quel impact sur la crédibilité de la bourgeoisie et l’efficacité de ses campagnes idéologiques, la façon dont la bourgeoisie présente et utilise les différentes crises ? 2020 doit-il voir se répéter un scénario identique à 1989 de régression de la conscience et de recul de la combativité ouvrière à une échelle historique ?
Le contexte pour le prolétariat est très différent tant au plan de la situation objective de l’état de la société capitaliste, que de la situation politique de la classe ouvrière : 1989 et 2020 représentaient deux événements historiques, de portée mondiale : l’un,1989, comme inauguration d’une nouvelle phase dans l’histoire de la décadence du capitalisme ; l’autre, 2020, comme événement historique le plus important au sein de la phase de décomposition, marquant une étape de son évolution.
a) "L’effondrement spectaculaire du bloc de l’Est et des régimes staliniens en 1989, a porté un coup brutal à la dynamique de la lutte de classe, modifiant ainsi de façon majeure le rapport de forces entre prolétariat et bourgeoisie au bénéfice de cette dernière. (…) Il a permis à la classe dominante de mettre un terme à la dynamique de la lutte de classe qui, avec des avancées et des reculs, s’était développée pendant deux décennies." (Résolution sur le rapport de forces entre les classes, 23e congrès du CCI [16]. Revue internationale n° 164).
Cela n’a été possible que parce cet effondrement d’une partie du monde capitaliste qui n’a eu lieu ni sous les coups de la lutte des classes ni de la guerre impérialiste, pouvait apparaitre comme une sorte d’événement "extérieur" aux rapports capitalistes. En lui-même cet événement ne pouvait qu’avoir un impact négatif sur la classe ouvrière.
En 2020, l’origine capitaliste de la pandémie est beaucoup plus difficile à masquer. Il est certain que la source de la pandémie est sujet de tensions impérialistes entre la Chine et les États-Unis et la proie des théories complotistes qui, de marginales qu'elles étaient, sont devenues dominantes, de plus en plus encouragées par des chefs d'État comme Trump. Néanmoins l’ampleur de la catastrophe fait apparaitre la responsabilité des politiques d’austérité et l’incurie de tous les États capitalistes.
b) À la prétendue "faillite du communisme" la bourgeoisie pouvait opposer la victoire du capitalisme occidental qui semblait être renforcé en proclamant l’ouverture d’une ère de paix, de démocratie, de prospérité. Cet événement n’a non seulement pas été considéré comme un échec du capitalisme, (car économiquement la situation n'a pas conduit à une crise économique dans les années qui ont suivi l'implosion du bloc de l’Est), mais a donné lieu et a été utilisé comme une attaque idéologique contre la classe ouvrière. Cet événement a été en effet présenté comme une preuve de la supériorité du capitalisme.
Aujourd’hui rien de tel. Les trois décennies de crise économique et d’austérité, de dégradation des conditions de vie du prolétariat, ont conduit à une perte d’illusions suivant laquelle le capitalisme offrirait une place au prolétariat. Cette perte d’illusions a conduit à une prise de conscience embryonnaire de l’impasse et de l’absence de perspective qu’offre le capitalisme. Au contraire, on assiste de plus en plus à un affaiblissement du capitalisme dans la capacité idéologique à masquer sa faillite.
En 1989, "la bourgeoisie a pu exploiter cet évènement pour déchainer une gigantesque campagne idéologique visant à perpétuer le plus grand mensonge de l’Histoire : l’identification du communisme au stalinisme. Ce faisant, la classe dominante a porté un coup extrêmement violent à la conscience du prolétariat. Les campagnes assourdissantes de la bourgeoisie sur la prétendue "faillite du communisme" ont provoqué une régression du prolétariat dans sa marche en avant vers sa perspective historique de renversement du capitalisme. Elles ont porté un coup à son identité de classe. Ce profond recul de la conscience et de la lutte de classe s’est manifesté par une baisse de la combativité ouvrière dans tous les pays, un renforcement des illusions démocratiques, un très fort regain de l’emprise des syndicats et une très grande difficulté du prolétariat à reprendre le chemin de ses luttes massives malgré l’aggravation de la crise économique, la montée du chômage, de la précarité, et la dégradation générale de toutes ses conditions de vie dans tous les secteurs et tous les pays." (Résolution sur le rapport de forces entre les classes, 23e congrès du CCI [16]. Revue internationale n° 164).
Aujourd’hui, la bourgeoisie ne dispose plus des mêmes marges de manœuvres pour masquer sa faillite et en retourner certains effets ou aspects idéologiques contre le prolétariat :
L’ensemble des mesures économiques "d’accompagnement" prises par les principaux États centraux pour atténuer l’impact immédiat des brusques pertes d’emplois ou de revenus par de vastes secteurs de la classe ouvrière (notamment les garantie de revenus minimums pour les chômeurs, les indemnités d’État pour permettre le chômage technique ou partiel, la création d’aides, etc.) même plus symboliques (comme aux États-Unis où il n’existe pas la même protection sociale qu’en Europe), confirme les analyses du CCI. Cette politique extrêmement prudente de la part de la classe dominante est en partie motivée par le besoin d'éviter l'effondrement des secteurs clé de l'économie, mais elle montre que :
La violence des attaques contre la classe ouvrière et les mesures prises par la bourgeoisie de tous les pays, sa tentative de créer une certaine union nationale, le renforcement du contrôle de l’État policier, l’intimidation et la stigmatisation qu’ont voulu mettre en œuvre les États capitalistes n’ont pas réussi à :
Alors qu’en 2015 la crise migratoire et les attentats terroristes avaient conduit à un réflexe dans la classe ouvrière à rechercher la protection de l’État capitaliste, le rôle de l’État comme défenseur des seuls intérêts de la classe dominante a largement fissuré le mythe de l’État protecteur.
Donc, il apparait assez clairement que la classe ouvrière n’est pas prête à accepter les sacrifices que va lui demander la bourgeoisie. Malgré le fait que la classe bourgeoise rende le virus responsable des terribles effets de la crise, elle ne pourra pas cacher sa responsabilité dans toute cette catastrophe.
C. Quelles perspectives pour la classe ouvrière ?
Le prolétariat se trouve dans une situation complexe face aux effets combinés et simultanés de :
L’explosion de mouvements sociaux produits par l’aggravation significative de la décomposition et la tendance de plus en plus manifeste de la bourgeoisie à perdre le contrôle sur son système, à parvenir à maintenir une cohésion sociale, s’exprime désormais dans les pays centraux eux-mêmes.
En 1989, les conséquences pour la classe ouvrière à l'échelle mondiale ont été très différentes à l'Ouest et à l'Est : le développement de la Chine a été permis par l’irruption de la phase de décomposition du capitalisme, charriant l’illusion d’un capitalisme juvénile, capable de se développer contrairement à 2020 : le prolétariat sera partout frappé par une tendance mondiale et générale à des attaques drastiques dignes des années 1930 et en tout cas inédites depuis la Seconde guerre mondiale.
Alors que, dans l'analyse de la situation du prolétariat, nous avons constamment mis en avant :
Aujourd'hui, nous devons analyser et comprendre ce qui change ou non, et dans quelle mesure, dans la situation actuelle. Notamment le fait qu'à la différence des situations passées, toutes les parties du monde sont affectées par l'enfoncement brutal dans la crise (la Chine, les USA, l'Europe de l'ouest, les pays émergents) et que la bourgeoisie doit, tôt ou tard, attaquer massivement et simultanément le prolétariat de façon accélérée ;
Si la classe ouvrière ne va pas développer immédiatement une riposte face aux attaques économiques, il faut tenir compte des éléments suivants :
Les employés du secteur médical ont conscience d'agir sur le "champ de bataille" de leur propre santé, mais aussi de celle des patients. La question éthique surgissant de la contradiction entre ce que les sciences peuvent ou pourraient offrir, et les misérables "conditions de mort" et de pénurie qu’offre le capitalisme (obligeant par exemple au tri entre les patients admis en soins et ceux qui sont condamnés à mort) font que la lutte de classe peut prendre une dimension éthique/morale. La question éthique (qui est une question de vie ou mort dans le secteur médical) peut être un facteur de prise de conscience non seulement parmi le personnel soignant mais plus amplement dans la classe ouvrière.
Face au problème universel de la crise sanitaire, les différentes fractions de la classe ouvrière sont confrontées à différentes conditions ; de ce fait, l’impact de la pandémie est différent dans les différents pays :
Ces éléments vont tendre à affaiblir la possibilité d'une réponse générale de la classe ouvrière.
L’hétérogénéité des situations tant au niveau de la classe ouvrière qu’au niveau de la situation dans chaque pays, va avoir un impact sur la riposte de la classe ouvrière.
En Europe, le chômage dure depuis longtemps mais l'État providence a servi de tampon et a prolongé la décomposition par une détérioration aiguë des conditions de la classe ouvrière.
En Chine, ce sera la première fois que la classe ouvrière sera confrontée au chômage de masse puisque, suite à une poussée massive de croissance économique, il y a eu une pénurie de main-d'œuvre. Le prolétariat en Chine a beaucoup moins d'expérience du chômage, bien que nous ayons assisté à des manifestations contre le coût élevé de la vie. Bien que le capital chinois semble avoir mieux fait face à la pandémie que ses principaux rivaux, il sera encore obligé d'exiger de plus en plus de sacrifices de la classe ouvrière face à une récession mondiale croissante.
Aux États-Unis, il n'y a pas d'État-providence : l’explosion du chômage, les expulsions, les sans-abris, etc. sont un défi de taille. Le début de réaction de la classe ouvrière a été immédiatement confronté à l’explosion des contradictions sociales dues à la décomposition du capitalisme.
La situation en Amérique latine et ailleurs, est différente. Il n’y a pas encore eu de confrontation directe face aux effets de la crise économique.
L’irruption de la pandémie et l’étape qu’elle représente dans l’enfoncement de la décomposition renforcent l'âpreté de la course de vitesse engagée entre, d'une part, le développement de la lutte de classe et la capacité de celle-ci à dégager la perspective révolutionnaire du prolétariat et, d'autre part, cette nouvelle avancée de la décomposition qui sape toujours d'avantage les conditions historiques pour l'édification d'une société communiste. Cela souligne la responsabilité historique du prolétariat et l’urgence du développement de sa perspective révolutionnaire. "Nous reconnaissons tout-à-fait que plus le capitalisme met de temps à sombrer dans la décomposition, plus il sape les bases d’une société plus humaine. Ceci est à nouveau illustré le plus clairement par la destruction de l’environnement, lequel atteint le point où il peut accélérer la tendance vers un complet effondrement de la société, une condition qui ne favorise aucunement l’auto-organisation et la confiance dans le futur requis pour mener une révolution ; et même si le prolétariat arrivait au pouvoir à une échelle mondiale, il devrait affronter un travail gigantesque, non seulement pour nettoyer le bazar légué par l’accumulation capitaliste, mais aussi pour renverser la spirale de destruction qu’il a déjà mise en route." (Rapport sur la lutte de classe pour le 23e Congrès international du CCI (2019) [59]).
La crise économique frappe durement non seulement le prolétariat mais aussi d'autres couches de la population, dont une grande partie va se paupériser de façon drastique. Cette perspective d’une paupérisation générale fait de l'interclassisme un piège dangereux pour les luttes ouvrières. Face à la dégradation de ses conditions de vie, le prolétariat va devoir nécessairement développer sa riposte, sa combativité. Ce développement de la lutte de classe va se heurter au danger de luttes interclassistes dans la période à venir. Les périls que représente la période historique actuelle ont donc été multipliés par l'aggravation de la décomposition et mettent ainsi en évidence les enjeux de la lutte des classes :
"Le combat pour l’autonomie de classe du prolétariat est crucial dans cette situation imposée par l’aggravation de la décomposition du capitalisme :
Contre les mobilisations sur le terrain pourri du nationalisme, du pacifisme, de la réforme "écologique", etc." (Résolution sur le rapport de forces entre les classes, 23e congrès du CCI [16]. Revue internationale n° 164).
Les mouvements aux États-Unis autour de la question de la race et de la violence policière, qui se posent soit sur le terrain d'émeutes sans perspective, soit directement sur un terrain politique bourgeois illustrent les graves dangers que confronte la classe ouvrière aujourd’hui. C’est une perspective à laquelle l’organisation des révolutionnaires doit s’attendre et qui va de plus en plus se concrétiser dans les pays centraux (ou dans des pays, comme le Liban, au bord du gouffre).
Le mouvement "Black Live Matters", a rapidement eu un écho et une extension internationale, dans les autres pays centraux, eux-mêmes fondamentalement affectés par les mêmes contradictions sociales accumulées depuis des décennies. L’État bourgeois est contraint de plus en plus de tenter de les contenir à l’aide du renforcement de son contrôle sur la société et de la répression. Ces mouvements en réponse au racisme ont été rapidement rejoints et encadrés par les organes de la gauche de la bourgeoisie, permettent à la classe dominante de polariser toute l’attention sur la question raciale et la revendication d’un système vraiment démocratique. La bourgeoisie a ainsi été capable de tirer avantage contre la lutte de classes alors que le système capitaliste, dans son ensemble, révèle sa faillite totale.
Aux États-Unis, les premières réactions aux meurtres de la police ont pris la forme d'émeutes. Normalement, ces réactions ont une durée de vie limitée, même si, comme leurs causes sous-jacentes demeurent, elles peuvent facilement reprendre. Mais en général, elles ont été remplacées par des manifestations plus pacifiques exigeant la fin des violences policières, et ces mobilisations seront prolongées par la campagne autour des prochaines élections présidentielles, qui aura également un effet négatif.
Ce rapport a été rédigé en juillet 2020. Depuis lors, la possibilité d'une seconde vague de la pandémie est devenue une réalité, en particulier dans les pays centraux du capitalisme. Cela ne fait que souligner un point soulevé au début du rapport, à savoir qu'avec la pandémie, nous entrons dans des eaux inconnues, et dans cette situation, il serait insensé de spéculer sur les perspectives, même à court terme, de la lutte des classes. Il est probable que la poursuite du confinement fera obstacle à la reprise des luttes ouvertes, et même si nous pouvons être plus sûrs de la nécessité pour la bourgeoisie de lancer des attaques massives contre les conditions de vie de la classe ouvrière, l'ampleur de ces attaques, surtout si l'on considère qu'elles se traduiront par des licenciements et des fermetures d'entreprises à grande échelle, pourrait, dans un premier temps, constituer un facteur supplémentaire d'inhibition et d'intimidation du prolétariat. Mais ce rapport a également montré que la capacité de la classe ouvrière à répondre à la crise du système n'a nullement disparu ; et cela implique que tôt ou tard nous verrons des réactions significatives à l'offensive du capital. En attendant, les révolutionnaires ont beaucoup de travail à faire pour fertiliser les fragiles pousses de la conscience déjà visibles chez les petites minorités à travers le monde et qui sont le produit d'un mouvement sous-jacent plus profond de prise de conscience que le système de production actuel est profondément et irréversiblement en faillite.
Juillet 2020.
[1]. Grève chez General Motors: les syndicats divisent les travailleurs et les montent les uns contre les autres (Revolución Mundial, Section du CCI au Mexique , 21 novembre 2019)
[2]. Rapport sur L’évolution de la lutte de classe dans le contexte des attaques généralisées et de la décomposition avancée du capitalisme (BI plénier d’octobre 2003, BII n°300)
[3]. "Seule la lutte massive et unie peut faire reculer le gouvernement !" (13 January 2020) Révolution Internationale n°480
[4]. “Finlande: Vague de grèves au "pays le plus heureux du monde"
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/fr_164_b.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/french/rint/107_decomposition.htm
[3] https://fr.internationalism.org/content/9938/rapport-limpact-decomposition-vie-politique-bourgeoisie-2019
[4] https://fr.internationalism.org/french/rinte33/structure_et_fonctionnement_organisation_revolutionnaire.htm
[5] https://fr.internationalism.org/rinte64/bc.htm
[6] https://fr.internationalism.org/rinte65/bc.htm
[7] https://fr.internationalism.org/rinte44/debat.htm
[8] https://fr.internationalism.org/french/rinte50/decadence.htm
[9] https://www.leftcom.org/en/articles/2018-12-22/the-fraction-party-question-in-the-italian-left
[10] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201601/9305/rapport-role-du-cci-tant-fraction
[11] https://fr.internationalism.org/rinte60/edito.htm
[12] https://fr.internationalism.org/content/9922/resolution-situation-internationale-2019-conflits-imperialistes-vie-bourgeoisie-crise
[13] https://fr.internationalism.org/content/9937/rapport-decomposition-aujourdhui-mai-2017
[14] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#sect1
[15] https://fr.internationalism.org/rinte60/prolet.htm
[16] https://fr.internationalism.org/content/9921/resolution-rapport-forces-entre-classes-2019
[17] https://fr.internationalism.org/rint125/france-etudiants
[18] https://fr.internationalism.org/content/4833/mouvement-des-indignes-espagne-grece-et-israel-lindignation-a-preparation-des-combats
[19] https://fr.internationalism.org/content/10064/rapport-question-du-cours-historique
[20] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201409/9119/conference-internationale-extraordinaire-du-cci-nouvelle-notre-disp
[21] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1872/03/scissions.htm
[22] https://fr.internationalism.org/rinte87/parasitisme.htm
[23] https://fr.internationalism.org/content/9961/nuevo-curso-et-gauche-communiste-espagnole-quelles-sont-origines-gauche-communiste
[24] https://fr.internationalism.org/content/10055/qui-qui-nuevo-curso
[25] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/parti-et-fraction
[26] https://fr.internationalism.org/rinte61/est.htm
[27] https://fr.internationalism.org/rinte64/decompo.htm
[28] https://fr.internationalism.org/content/9789/revue-internationale-ndeg161
[29] https://fr.internationalism.org/content/9736/analyse-levolution-recente-des-tensions-imperialistes-juin-2018
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[32] https://en.internationalism.org/forum/16708/2019-resolution-international-situation-some-observations-and-questions
[33] https://fr.internationalism.org/manifeste9
[34] https://fr.internationalism.org/content/9815/mouvement-des-gilets-jaunes-revolte-populaire-sans-perspective
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[40] https://www.leftcom.org/en/articles/2016-02-21/post-capitalism-via-the-internet-according-to-paul-mason-%E2%80%93-dream-or-reality
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[42] https://www.bbc.com/news/business-45734662
[43] https://en.internationalism.org/forum/15171/class-struggle-jordans-war-economy
[44] https://en.internationalism.org/icconline/201808/16494/iraq-marching-against-war-machine
[45] https://en.internationalism.org/content/16599/internationalist-voice-and-protests-middle-east
[46] https://en.internationalism.org/content/16684/response-internationalist-voice-strikes-iran
[47] https://fr.internationalism.org/revue-internationale/201609/9440/contribution-probleme-du-populisme-juin-2016
[48] https://fr.internationalism.org/files/fr/revue_internationale_165_0.pdf
[49] https://fr.internationalism.org/brochures/decadence
[50] https://fr.internationalism.org/tag/vie-du-cci/rapports-congres
[51] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/decomposition
[52] https://fr.internationalism.org/tag/evenements-historiques/pandemie-mondiale-2020
[53] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/leconomie
[54] https://www.lavanguardia.com/economia/20200425/48717553726/las-zonas-de-riesgo-del-sistema-financiero.html?utm_source=newsletters&utm_medium=email&utm_campaign=economia&utm_term=20200426&utm_content=listado-de-noticias-de-la-seccion-de-economia
[55] https://www.lavanguardia.com/economia/20200422/48675143364/la-quiebra-de-las-petroleras-golpeara-a-los-mayores-bancos-de-eeuu.html?utm_source=newsletters&utm_medium=email&utm_campaign=economia&utm_term=20200422&utm_content=listado-de-noticias-de-la-seccion-de-economia
[56] https://www.lavanguardia.com/economia/20200423/48678195571/coronavirus-acelerando-proceso-desglobalizacion-brl.html?utm_source=newsletters&utm_medium=email&utm_campaign=economia&utm_term=20200423&utm_content=listado-de-noticias-de-la-seccion-de-economia
[57] https://www.politicaexterior.com/proteccionismo-la-proxima-pandemia/
[58] https://www.politicaexterior.com/
[59] https://fr.internationalism.org/content/9932/rapport-lutte-classe-23e-congres-international-du-cci-2019-formation-perte-et