Soumis par Revue Internationale le
Depuis sa fondation en 1975, le CCI s’est efforcé de défendre ses positions programmatiques et organisationnelles en restant fermement ancré aux acquis de la lutte historique de la classe ouvrière. Notre Revue internationale contient de nombreuses séries d’articles abordant les principales expériences de l’histoire de notre classe et de ses organisations. Au cours des années 1980 et 1990, le CCI a même publié plusieurs livres et brochures sur l’histoire de la Gauche communiste[1]. Cette approche incarnait l’axe autour duquel s’est constitué le Courant Communiste International : la continuité entre le mouvement révolutionnaire tel qu’il s’est développé à partir de la fin des années 1960 et celui du passé, marquant ainsi l’unité historique de la lutte prolétarienne au-delà de la terrible période de contre-révolution débutée à la fin des années 1920 et de la rupture organique qui en a résulté avec le mouvement révolutionnaire du passé. Alors qu’un grand nombre de courants «modernistes» prétendaient vouloir faire du «neuf» en rejetant cette continuité, le CCI s’en est toujours hautement réclamé ; non pas pour en faire l’apologie ou la sanctuariser mais pour l’examiner avec esprit critique afin d’en tirer les leçons les plus essentielles en vue d’armer théoriquement et politiquement la classe ouvrière pour les luttes futures. Le CCI n’a fait ici que reprendre à son compte la méthode déjà mise en œuvre par la Gauche communiste d’Italie lorsqu’elle entreprit de tirer les leçons de la vague révolutionnaire des années 1920 et de la formation de la IIIe internationale. Comme elle le déclarait explicitement dès le premier numéro de la revue Bilan[2] : «certes notre fraction se réclame d’un long passé politique, d’une tradition profonde dans le mouvement italien et international, d’un ensemble de positions politiques fondamentales. Mais elle n’entend pas se prévaloir de ses antécédents politiques pour demander des adhésions aux solutions qu’elle préconise pour la situation actuelle. Bien au contraire, elle convie tous les révolutionnaires à soumettre à la vérification des évènements les positions politiques qu’elle défend actuellement aussi bien que les positions politiques contenues dans ses documents de bases.»
Mais la Gauche italienne elle-même ne faisait que puiser aux sources de la méthode d’analyse énoncée par Marx au lendemain de l’épisode révolutionnaire de 1848 : «Les révolutions prolétariennes, au contraire, comme celles du XIXe siècle, se critiquent constamment elles-mêmes, s’interrompent sans cesse dans leur propre marche, reviennent sur ce qui semblait acquis, pour le recommencer à nouveau, raillent cruellement les demi-mesures, les faiblesses et les misères de leurs premiers essais, semblent n’abattre leur adversaire que pour mieux lui permettre, une fois à terre, de puiser de nouvelles forces et de se redresser à nouveau face à elles, plus colossal encore, et ne cessent chaque fois de reculer d’effroi face à l’énormité indéterminée de leurs propres fins, jusqu’à ce qu’il se crée une situation où toute marche arrière est devenue impossible et où les conditions elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta ! [3]».
La construction du futur parti de classe ne se mènera pas sans la capacité des révolutionnaires d’aujourd’hui à poursuivre la tâche inlassable de bilan critique de l’expérience des organisations du passé, «sans tabou, ni ostracisme» comme proclamait la Gauche italienne. Il s’agit de la seule voie permettant d’éviter de répéter sans cesse les mêmes erreurs et de transmettre ainsi aux futures générations de révolutionnaires le meilleur de cette expérience. Tel est l’objectif de cet article, exposer les principales leçons tirées par le CCI de l’histoire du mouvement ouvrier au sujet de la construction et la défense de l’organisation des révolutionnaires.
1.Quelle méthode pour la formation de l’organisation ?
A l’été 1847, se tint à Londres le congrès de fondation de la première véritable organisation communiste de l’histoire : La Ligue des communistes. Cet épisode signifiait un changement profond dans l’histoire du mouvement ouvrier. Le passage d’un socialisme utopique à une approche matérialiste de la transformation sociale[4]. Jusqu’à lors, les premières organisations du prolétariat restaient profondément marquées par l’immaturité de la classe ouvrière à la fois sur le plan numérique, politique et organisationnel. L’une d’entre elle, La Ligue des Justes, fondée en 1836 à Paris par des socialistes allemands en exil, rentra en contacts avec Marx et Engels en 1847[5]. Ce rapprochement était le produit de débats et de vives polémiques, animés par Marx et Engels qui, depuis 1844, menaient eux-mêmes un travail intense de regroupement et de coordination des principales forces communistes à l’échelle européenne. Par ce long et patient travail, ils finirent par gagner à leur cause une partie du milieu socialiste de l’époque : «Au printemps 1847, Moll s’en fut trouver Marx à Bruxelles et vint ensuite me voir à Paris, pour nous inviter au nom de ses compagnons, à entrer dans la Ligue. Ils étaient, nous disait-il, convaincu de l’exactitude absolue de notre conception autant que de la nécessité de soustraire la Ligue aux anciennes formes et tradition de conspiration. […] Ce que nous avions jusqu’alors critiqué dans la Ligue, les représentants de la Ligue en reconnaissaient actuellement le côté défectueux et le sacrifiaient. Et l’on nous invitait nous-mêmes à collaborer à la réorganisation. Pouvions-nous refuser ? Évidemment non. Nous entrâmes donc dans la Ligue[6].».
La première tâche à laquelle s’attela la «fraction de Marx» au sein de la Ligue fut d’œuvrer à l’élaboration de principes organisationnels et de statuts en mesure d’établir une claire démarcation entre le camp prolétarien et le camp de la bourgeoisie. D’ailleurs, le premier point des statuts formulait nettement l’idée essentielle du communisme révolutionnaire : «Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise, basé sur l’antagonisme des classes, et la fondation d’une nouvelle société sans classes ni propriété individuelle[7].» Ces mêmes statuts garantissaient le principe de l’unité internationale et dotaient la Ligue d’un cadre de fonctionnement centralisé avec la nomination d’un comité central[8]. Last but not least, ces statuts énonçaient une idée fondamentale : celle de la conviction et de l’engagement profond de chacun des membres de l’organisation à respecter et appliquer ces principes et les décisions prises collectivement et de manière unitaire lors de chaque congrès[9]. C'est dans ce contexte que la Ligue des Justes fut renommée «Ligue des communistes».
Le deuxième congrès, qui se déroula à la fin novembre 1847, allait permettre de faire un nouveau pas en avant. Après de longues discussions et des débats acharnés, Marx parvint à gagner la majorité de l’organisation à la conception matérialiste de l’histoire et donc à la nécessité d’un nouveau programme : «ce dernier fut adopté dans ses traits fondamentaux, et le congrès chargea spécialement Marx d’écrire au nom de la Ligue des Communistes non pas une profession de foi, mais un manifeste comme l’avait proposé Engels.[10]». Le Manifeste communiste fut achevé en février 1848. S’il ne fut pas en mesure d’influencer le cours des journées révolutionnaires du printemps et de l’été 1848 en France et en Allemagne, il proclamait publiquement à la face du monde le programme historique du prolétariat. En cela, la Ligue des communistes se débarrassait de ses tendances sectaires héritées du passé. L’élaboration et la publication du Manifeste posaient les jalons d’une perspective historique à long terme sur laquelle allaient pouvoir s’appuyer les organisations révolutionnaires dans les décennies suivantes.
Quinze ans plus tard, en 1864, la question de l’organisation fut le point de départ de la formation de l’Association internationale des travailleurs (la Ière Internationale). La tâche de l’heure consistait à rassembler, dans une même organisation, des courants politiques du prolétariat très hétéroclites (proudhoniens, lassaliens, blanquistes, trade-unionistes…). Devant cette situation, les éléments véritablement prolétariens, avec Marx à leur tête, plaidèrent pour repousser temporairement la clarification théorique. Après avoir rédigé l’Adresse inaugurale, Marx s’attela donc à la rédaction des Statuts permettant à l’AIT de fonctionner sur la base de principes organisationnels clairs, acceptables par tous. L’unité internationale de cette organisation, garantie par son caractère centralisé au moyen d’un conseil général, permettait à l’AIT de clarifier, pas à pas, les divergences politiques en vue d’atteindre un point de vue unifié. La contribution la plus décisive du marxisme à la fondation de l’AIT réside donc clairement au niveau de la question organisationnelle.
Malgré de nombreux apports et une plus forte homogénéité théorique et politique, la IIe Internationale, fondée en 1889, ne sera pas en mesure de reprendre à son compte cette méthode organisationnelle. Sa structure fédéraliste, composée de partis nationaux, constituait un mode d’organisation antagonique à la centralisation internationale, malgré la mise en place très tardive du Bureau socialiste international en 1900 et l’adoption de statuts des congrès internationaux et du fonctionnement du BSI à partir de 1907.
En s’appuyant sur l’expérience du parti Bolchevik entre 1903 et 1917 ainsi que sur l’examen critique de la formation de l’Internationale Communiste en 1919, la Gauche communiste d'Italie, dès sa constitution au cours des années 1920, s’est notamment distinguée des autres courants politiques du mouvement révolutionnaire de l’époque par ses positions sur la question de l’organisation. Alors que l’Opposition de Gauche amenée par Trotsky tendait à réduire essentiellement la construction du parti à la bonne volonté des militants, la Gauche italienne défendait au contraire que cette construction restait «soumise et déterminée par les conditions de la lutte de classe telles qu’elles se trouvent données contingentement par le développement historique et le rapport de forces des classes existantes». Ces deux approches illustraient deux méthodes politiques résolument différentes. La première, marquée du sceau de l’opportunisme, était animée par la volonté frénétique de rassembler immédiatement le plus grand nombre aux dépens de la précision programmatique et principielle. La seconde, incarnant la conception marxiste, préconisait la discussion la plus large sur les principes et le programme afin d’établir une claire définition des critères d’adhésion sans la moindre concession aux visions bourgeoises et petite-bourgeoises. C’est effectivement cette dernière méthode que les Bolcheviks avaient défendu lors du IIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) en 1903 et durant toute la période qui précéda l’édification du parti qui allait mener la classe ouvrière en Russie à prendre le pouvoir en octobre 1917. En revanche, c’est la première qui s’imposa au sein de l’Internationale Communiste et qui fit le lit de sa dégénérescence opportunisme au cours des années 1920[11]. En 1946, la Gauche communiste de France, dans un article polémique sur la fondation prématurée du Parti communiste internationaliste d’Italie, résumait la question en ces termes : «En somme, la méthode qui servira à l'IC pour "la construction" des Partis Communistes sera partout à l'opposé de la méthode qui a servi et qui a fait ses preuves dans l'édification du Parti bolchevique. Ce n'est plus la lutte idéologique autour du programme, l'élimination progressive des positions opportunistes qui, par le triomphe de la Fraction révolutionnaire conséquente, servira de base à la construction du Parti mais c'est l'addition de différentes tendances, leur amalgame autour d'un programme volontairement laissé inachevé qui serviront de base. La sélection sera abandonnée pour l'addition, les principes sacrifiés pour la masse numérique.[12]»
En résumé, le principe directeur qui doit guider la fondation d’une organisation, réside, évidemment, dans l’élaboration d’un programme que l’organisation et ses militants s’engagent à pleinement assumer et défendre au sein de la classe ouvrière mais également, de façon fondamentale, d'un cadre organisationnel basé sur des principes clairs, incarnés par les Statuts.
2– Le combat pour la défense des principes organisationnels
Les organisations des révolutionnaires, en tant qu’organes incarnant en permanence l’antagonisme historique entre la classe ouvrière et la société bourgeoise, constituent un véritable «corps étranger» dans cette même société. Par conséquent, les militants qui s’engagent dans une organisation communiste doivent assumer leur engagement en rompant radicalement avec les mœurs de la société bourgeoise et de toutes ses couches sociales sans devenir historique (notamment la petite-bourgeoisie et le lumpen). Mais cette «rupture» ne va pas de soi, elle nécessite une vigilance et une lutte continue et répétée contre la pression constante des idéologies bourgeoises et petite-bourgeoises sur l’organisation et ses militants.
La construction de l’organisation nécessite donc un combat implacable et déterminé pour la défense des principes et de la morale prolétarienne. Deux épisodes de l’histoire du mouvement ouvrier ont permis de tirer des leçons particulièrement importantes sur ce plan-là :
- Le combat contre l’Alliance de la démocratie Socialiste au sein de l’AIT.
- Le deuxième congrès du POSDR en 1903.
Malgré le combat mené par le «parti de Marx» en faveur de l’unité et de la centralisation, l’AIT restait soumise au poids de certaines faiblesses résultant de l’immaturité du prolétariat de l’époque qui ne s’était pas encore totalement dégagé des vestiges de la période précédente, notamment des mouvements sectaires et conspiratifs. Cette faiblesse était particulièrement prononcée dans les secteurs les plus arriérés du prolétariat européen, là où il sortait à peine de l’artisanat et de la paysannerie, comme dans les pays latins. En 1868, Bakounine entra dans l’AIT et profita de ses faiblesses pour essayer de la soumettre à ses conceptions «anarchistes» et en prendre le contrôle. L’instrument de cette opération était L’Alliance de la démocratie socialiste, fondée en 1868, utilisée pour pénétrer les rangs de l’organisation[13]. En fait, l’Alliance était une société à la fois publique et secrète. En soi, l’existence au sein de l’AIT de plusieurs courants de pensée n’était pas un problème. En revanche, les agissements de l’Alliance, qui visait à se substituer à la structure officielle de l’Internationale, à former «une internationale dans l’Internationale», constituait un véritable danger de mort pour celle-ci. L'Alliance avait tenté de prendre le contrôle de l'Internationale lors du Congrès de Bâle, en septembre 1869 en essayant de faire adopter, contre la motion proposée par le Conseil général, une motion en faveur de la suppression du droit d'héritage. Mais ayant échoué, l'Alliance a commencé à faire campagne contre la prétendue "dictature" du Conseil général qu'elle voulait réduire au rôle "d'un bureau de correspondance et de statistiques" (suivant les termes des alliancistes), d'une "boîte aux lettres" (comme leur répondait Marx). Ouvertement hostile au principe de centralisation exprimant l'unité internationale de l’AIT, l'Alliance préconisait le "fédéralisme", la complète "autonomie des sections" et le caractère non obligatoire des décisions des congrès. En fait, elle voulait pouvoir faire ce qu'elle voulait dans les sections dont elle avait pris le contrôle. C’est à ce danger que devait parer le congrès de la Haye de 1872. Il fut le théâtre d’un véritable combat pour démasquer et soustraire l’AIT à la mainmise de l’Alliance. À la suite du rapport de la commission d’enquête qui permit de prouver la sinistre politique de l’Alliance, le congrès décida d’exclure Bakounine et J. Guillaume[14]. En revanche aucune mesure ne fut requise à l’encontre des membres de la délégation espagnole ayant appartenu à l’Alliance, mais qui assura ne plus en faire partie. Le congrès de la Haye fut toutefois le chant du cygne de l’AIT. Bien conscients de la démoralisation que provoqua la terrible répression de la Commune dans les rangs du prolétariat, Marx et Engels proposèrent également le transfert du Conseil général de Londres à New York, loin des conflits qui divisaient de plus en plus l’Internationale. Ce moyen permit à l’AIT de mourir de sa belle mort (entérinée par la conférence de Philadelphie en 1876), sans que sa réputation soit récupérée et souillée par les intrigants bakouninistes. La lutte entre la fraction prolétarienne de l’AIT et l’Alliance est le plus souvent présenté comme une querelle personnelle entre Marx et Bakounine, ou encore, d’après les anarchistes, comme une opposition entre les versions «autoritaires» et «libertaires» du socialisme. Ces explications masquent la véritable signification de ce combat. En fait, l’AIT fut la première organisation à être confrontée à la menace du parasitisme politique. C’est-à-dire une mouvance qui, tout en prétendant adhérer et défendre le programme communiste, concentre tous ses efforts dans le dénigrement et les manœuvres en vue d'affaiblir, voire de détruire les organisations du prolétariat[15]. En ayant été en mesure d’identifier et de mener un combat intransigeant contre ce fléau, l’AIT a fourni une contribution très importante sur laquelle le CCI a pu s’appuyer à partir des années 1980, face à la résurgence du danger parasite[16].
En 1903, le deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) allait être l’occasion d’un affrontement similaire entre les tenants d’une conception prolétarienne de l’organisation révolutionnaire et les tenants d’une conception petite-bourgeoise. L’enjeu de ce congrès consistait à unifier les différents comités, groupes et cercles se réclamant de la Social-démocratie qui s’était développée en Russie et en exil. Si plusieurs divergences s’exprimèrent au cours des discussions, en particulier celle sur les différentes définitions du membre du parti, la scission entre Mencheviks et Bolcheviks eut lieu sur une question apparemment bien plus triviale : la composition du comité de rédaction de l’Iskra, le journal du POSDR. Jusqu’en 1903, celui-ci était composé de six militants (Lénine, Martov, Plekhanov, Axelrod, Zassoulitch, Potressov). A la suite d’une proposition de Lénine, le congrès décida de réduire l’équipe à trois membres (Lénine, Martov, Plekhanov)[17]. La réaction hystérique d’une partie du congrès, à commencer par Martov, permit de prendre la mesure du poids de l’esprit de cercle au sein du parti. Un des ressorts de la fronde dirigée par Martov reposait sur l’attachement sentimental de ce dernier à ses amis et camarades de l’ancienne Iskra. Mais aussi de sa méfiance grandissante et infondée envers les véritables motivations de Lénine qui consistaient à se donner des moyens de répondre aux besoins nouveaux de l’organisation. Mais le comportement inacceptable de Martov et ses soutiens se prolongea après le congrès. Bien qu’après le départ des économistes et du Bund, ils se trouvèrent en minorité à la fin du congrès[18], ils refusèrent de se soumettre à la décision de celui-ci. Martov, par solidarité avec ses amis «évincés», refusa de faire partie du nouveau comité et mena par la suite une politique de boycott de tous les organes centraux tant qu’ils restèrent en minorité. Lénine fut soumis à une véritable campagne de calomnie de la part des mencheviks et de tous ceux qui les soutenaient dans le mouvement socialiste international, l’accusant de vouloir substituer un organe central tout puissant à la vie «démocratique» au sein du parti. Ainsi, la «fraction bolchevique» amenée par Lénine, dût assumer la tâche de construction du parti, en menant une lutte inlassable contre l’influence du menchevisme.
Le congrès de la Haye en 1872 et le IIe congrès du PSODR en 1903 soulignent à quel point la défense de l’organisation et de ses principes de fonctionnement a toujours fait l’objet de la plus grande vigilance de la part des marxistes révolutionnaires. Dans les deux cas, c’est précisément sur la question organisationnelle que s’effectua une décantation décisive entre le courant prolétarien et les courants bourgeois et petits-bourgeois.
3– Le combat inlassable contre l’opportunisme
Ces épisodes furent deux expressions d’un problème beaucoup plus large au sein du mouvement ouvrier : l’opportunisme et sa variante, le centrisme[19]. Deux sources sont à la base de l’apparition de ces deux tendances dans la classe ouvrière et ses organisations. D’une part, la pression de l’influence des idéologies bourgeoise et petite bourgeoise, comme nous l’avons exposé plus haut. D’autre part, le difficile procès de la maturation et du développement de la conscience de classe par le prolétariat. L’opportunisme s’exprime essentiellement dans la séparation nette entre le but du mouvement prolétarien, la révolution, et les moyens pour y parvenir, pour finir par les opposer. Si la tendance à l’abandon des positions prolétariennes n’est pas stoppée, elle peut mener une organisation à trahir la classe et passer définitivement dans le camp de la bourgeoisie. L’opportunisme et le centrisme sont donc des dangers permanents auxquels toutes les organisations ont dû faire face. C’est notamment dans la IIe Internationale que ce problème s’est posé dans toute son amplitude avec la théorisation du révisionnisme développée par Edouard Bernstein au sein du Parti Social-démocrate allemand (SPD). Dans sa brochure parue en 1898 et intitulée les Préconditions du socialisme et les tâches de la social-démocratie, Bernstein appelait ouvertement à remettre en cause la nécessité de la révolution prolétarienne comme phase préalable à la construction du socialisme : «pratiquement parlant, écrivait-il en 1896 à Kautsky, nous ne sommes qu'un parti radical ; nous ne faisons que ce que font tous les partis bourgeois radicaux, si ce n'est que nous le dissimulons sous un langage entièrement disproportionné à nos actions et à nos moyens». Les positions théoriques de Bernstein attaquaient les fondements mêmes du marxisme en ce sens qu'elles rejetaient le caractère inévitable du déclin du capitalisme et de son effondrement final. En se fondant sur la prospérité que connaissait le capitalisme au cours des années 1890, couplée avec sa rapide expansion colonialiste à travers la planète, Bernstein faisait valoir que ce système avait surmonté sa tendance vers des crises autodestructives. Dans ces conditions, «le but n'était rien, le mouvement était tout», l'antagonisme entre l'État et la classe ouvrière devait pouvoir être surmonté. Bernstein proclamait ouvertement que le principe fondamental du Manifeste communiste, selon lequel les travailleurs n'ont pas de patrie, était "obsolète". Il appelait les travailleurs allemands à apporter leur soutien à la politique coloniale de l'Empereur en Afrique et en Asie.
En réalité, le révisionnisme de Bernstein n'était en aucun cas une exception ou un cas isolé. En France, le socialiste Millerand rejoignait le gouvernement Waldeck-Rousseau, aux côtés du général Gallifet, le bourreau de la Commune de Paris ; une tendance similaire existait en Belgique. Au Royaume-Uni, le mouvement travailliste britannique était complètement dominé par le réformisme et un syndicalisme nationaliste borné. En fait, la tendance vers l’abandon des positions prolétariennes gagnait de plus en plus les rangs de l’Internationale. Cette expérience «confirme l’impossibilité de maintenir au prolétariat son parti dans une période prolongée d’une situation non révolutionnaire. La participation finale des partis de la Deuxième Internationale à la guerre impérialiste de 1914 n’a fait que révéler la longue corruption de l’organisation. La perméabilité et pénétrabilité, toujours possibles, de l’organisation politique du prolétariat par l’idéologie de la classe capitaliste régnante, prennent dans des périodes prolongées de stagnation et de reflux de la lutte de classe, une ampleur telle que l’idéologie de la bourgeoisie finit par se substituer à celle du prolétariat, qu’inévitablement le parti se vide de son contenu de classe primitif pour devenir l’instrument de classe de l’ennemi.[20]»
C’est dans ce contexte que des minorités de gauche menèrent une lutte acharnée et intransigeante durant la période qui précéda l’éclatement du premier conflit mondial afin de défendre le caractère révolutionnaire de l’organisation et l’internationalisme prolétarien :
- Au sein du SPD, la minorité groupée autour de Rosa Luxembourg s’opposa, durant près de deux décennies, au courant révisionniste ainsi qu’au centrisme incarné par K. Kautsky.
- En Hollande, le courant marxiste du SDAP, groupé autour de la revue De Tribune, engagea le combat à partir de 1907 contre la dérive réformiste représentée par la fraction parlementaire emmenée par Troelstra.
- En Russie, au lendemain du IIe congrès du POSDR de 1903, la fraction bolchevique entreprit la lutte contre l'opportunisme, d'abord sur les questions d'organisation puis sur les questions de tactique.
- En Italie, c’est sur le tard, en décembre 1918, que se constitua la fraction «abstentionniste» au sein du Parti socialiste italien (PSI). Celle-ci devait par la suite former l’ossature sur laquelle fut fondé le Parti communiste d’Italie en 1921.
Quels enseignements pouvons-nous tirer de ce combat ?
- D’abord, ces différents groupes eurent véritablement la volonté de défendre les principes révolutionnaires au sein d’une organisation en dégénérescence. A l’exception des scissions prématurées de la part des gauches allemande et hollandaise[21], ils menèrent le combat jusqu’au bout, c’est-à-dire, tant qu’exista une vie prolétarienne et la possibilité de débattre à l’intérieur du parti. Ce qui témoignait d’une force de conviction et d’un réel esprit de combat.
Mais cette lutte fut également entachée de faiblesses importantes :
- une activité politique dispersée et le plus souvent repliée sur son propre parti au détriment d’un regroupement international des gauches permettant un travail en commun. Ce fut particulièrement le cas de la gauche du SPD qui fut incapable de s’organiser comme un corps collectif au sein du parti, sous-estimant complètement le contact avec les autres groupes.
- Cette première faiblesse explique en grande partie le fait que ces groupes se sont réduits à une poignée de pays (Allemagne, Russie, Hollande, Bulgarie, Italie), tandis que dans d’autres pays (comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis) ils n’existaient pas ou étaient particulièrement faibles. Ce défaut d’unité internationale des minorités de gauche a désarmé complètement le courant marxiste pour faire face à la faillite de la IIe Internationale et la trahison de la social-démocratie lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale.
- Mais la principale faiblesse résida dans l’incapacité de la plupart des groupes à saisir en profondeur le rôle politique qu’ils devaient assumer, c’est-à-dire un travail de fraction. Seuls les bolcheviks furent en mesure de comprendre leur tâche dans le moment présent, c’est-à-dire assumer un travail de pont entre la IIe internationale ayant failli et le nouveau parti qu’il s’agissait de préparer.
4 – La nécessité d’une claire vision du rôle et de la fonction de l’organisation
Comme nous l’avons rappelé dans la partie introductive de cette série, il revient à la fraction de gauche du Parti communiste d’Italie d’avoir démontré :
- que l'existence du parti est déterminée par un rapport de forces entre les deux classes principales de la société en faveur du prolétariat ;
- -qu’entre deux moments de l'existence du Parti, la fraction constitue, un pont organique entre l'ancien et le futur Parti.
Ainsi, l’aptitude d’une organisation à assumer le rôle pour lequel la classe l'a faite surgir dépend notamment de sa capacité à comprendre en profondeur la période historique (en particulier les principales dynamiques de l’évolution de la société capitaliste) afin de saisir les tâches précises qu’il s’agit d’assumer dans une période donnée.
Après l’échec des mouvements révolutionnaires de 1848, Marx et Engels comprirent que la lutte de classe allait connaître un profond recul. Ils en conclurent que les conditions n’étaient plus réunies pour maintenir la Ligue, dans sa forme et sa fonction, telle qu’elle existait dans la période précédente. Ils durent mener un combat déterminé contre la tendance Willich-Schapper qui, très marquée par l’immédiatisme, incapable d’entrevoir la période de recul et de réaction, voulait précipiter l’organisation dans des actions aventuristes. La scission au sein de la Ligue s’effectua précisément sur cette question. «Pendant les premières années, la tendance Willich-Schapper semblait avoir remporté la victoire non seulement du fait qu’elle avait gardé la majorité et maintenu l’organisation de la Ligue, mais aussi par toutes les manifestations bruyantes et tapageuses qu’elle suscitait […] tandis que la fraction de Marx et Engels semblait être réduite au silence ou ne pas exister. Mais treize ans après, […] lors de la fondation de la Première internationale nous retrouvons Marx, Engels et leurs camarades occupant les premières places du mouvement prenant une place prépondérante dans le travail de constitution des nouveaux partis du prolétariat, alors que la tendance Willich-Schapper sera complètement volatilisée, ne laissant derrière elle aucune trace et dont l’apport théorique et pratique à la nouvelle organisation de la classe aura été nul[22]».
Les différents courants qui s’opposèrent à la dégénérescence opportuniste au sein de l’Internationale communiste allaient être confrontées au même défi, comprendre en profondeur les «tâches de l’heure». Il revient à la fraction de gauche du Parti communiste d’Italie (qui se concevait d’abord et avant tout comme une fraction de l’IC) d’avoir su saisir les conséquences sur le rôle des révolutionnaires de la défaite de la vague révolutionnaire. Ayant compris que la contre-révolution, (se manifestant notamment par la prise de pouvoir de Staline en URSS et l’instauration dans l'IC de la thèse frauduleuse du «socialisme dans un seul pays») éloignait momentanément la perspective de formation d’un nouveau parti, la Gauche italienne s’engagea avec détermination dans un véritable travail de fraction. Ceci consistait notamment en la mise en œuvre d’un bilan critique, «sans tabou, ni ostracisme», des raisons de l’échec de la vague révolutionnaire et de la dégénérescence opportuniste de l’IC. Tout comme la tendance animée par Marx et Engels dans la Ligue des communistes, la démarche rigoureuse et intransigeante de la Gauche italienne sur le plan de la défense des principes lui permit d’apporter une contribution solide et durable au mouvement révolutionnaire. Pour autant, cela ne l’empêcha pas de vaciller elle aussi face aux convulsions imposées par la situation historique. L’éclatement de la guerre d’Espagne en 1936, allait provoquer une grave crise au sein de la fraction après qu’une minorité se soit engagée aux côtés du camp républicain au nom de l’antifascisme. Par la suite, c'est la majorité elle-même qui, reprenant à son compte les dérives de son principal théoricien, Vercesi, a analysé la situation comme propice à la révolution (sa revue prenant le nom de "Octobre" au lieu de "Bilan") et a totalement ignoré la perspective de la guerre mondiale. De ce fait, elle s'est trouvée dispersée et incapable de développer une véritable vie politique organisée lorsque la Deuxième Guerre mondiale a éclaté. Seule une petite minorité de militants dans le Sud de la France a maintenu les positions classiques de la Fraction et a poursuivi son travail politique dans des conditions particulièrement difficiles. Mais cette fraction reconstituée a fini par se dissoudre en 1945 lorsque la presque totalité de ses membres, apprenant la constitution en Italie du Partito Comunista Internazionalista animé par Onorato Damen, a décidé, sans même examiner ses bases politiques, de rejoindre individuellement cette organisation[23]. Seul Marc Chirik s'est opposé à cette décision considérant que c'était là une remise en cause de toute la démarche de la Fraction italienne depuis la fin des années 1920, comme l'avait été, auparavant, la position de la minorité de la Fraction qui avait rejoint les milices antifascistes en Espagne et la dérive politique de Vercesi après 1937. Seul le petit noyau animé par Marc Chirik, qui devait par la suite prendre le nom de "Gauche Communiste de France" (1944-1952), est resté dans la continuité de la Fraction italienne, continuité qui, de façon ouverte ou honteuse, a été rejetée par les différents groupes qui se réclament de celle-ci. Pour sa part, la GCF, s’appuyant solidement sur les acquis théoriques et politiques de la Fraction italienne, sera en mesure d’aller plus loin et approfondira le travail de la Fraction sur toute une série de questions.
On ne peut en dire autant de la gauche du parti communiste d’Allemagne qui, après son exclusion en 1920, forma le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands, KAPD). La fondation de cette organisation s’effectua sans une véritable réflexion sur le rôle spécifique qu’il s’agissait d’assumer au regard des conditions historiques et de la dynamique opportuniste de l’IC. Cette absence de clarté provoqua une forte hétérogénéité en son sein et des conceptions organisationnelles totalement erronées telles que le putschisme et l’activisme. En juillet 1921, après l'ultimatum adressé par l’IC au KAPD de fusionner avec le VKPD, la direction du parti, avec le soutien de Gorter, adopta une résolution visant à couper les ponts avec l'IC et appelant à la constitution d'une "Internationale communiste ouvrière" (KAI)[24] : «Les groupes participants sont en petit nombre et représentent des forces très limitées : outre la tendance d'Essen, il y a le KAPN, les communistes de Gauche bulgares, le Communist Workers Party (CWP) de Sylvia Pankhurst, le KAP d'Autriche, qualifié de "village Potemkine" par le KAPD de Berlin. Finalement, cette "Internationale" croupion va disparaître avec la disparition ou le retrait progressif de ses constituants. C'est ainsi que la tendance d'Essen connaît de multiples scissions et que le KAPN se désagrège, d'abord par l'apparition en son sein d'un courant qui se rattache à la tendance de Berlin, hostile à la formation de la KAI, puis par des luttes intestines d'ordre clanique plus que principielles.[25]» Alors que le reflux de la vague révolutionnaire était d’ores et déjà engagée, et que subsistaient dans l'IC des fractions de gauche qui auraient pu être regroupées au sein d'un même courant communiste de gauche international, la formation artificielle de cette «nouvelle internationale», eut des répercutions désastreuses pour le mouvement révolutionnaire. La désagrégation de la KAI, et de ses principales composantes le KAPD et le KAPN, plongea des milliers de militants dans la passivité et la désorientation politique la plus totale. Cette déconfiture illustre de façon saisissante que les organisations qui ne sont pas capables d’établir une compréhension profonde de la période et de ses enjeux restent démunies, sans boussole, incapables d’apporter une contribution politique durable et cohérente au développement de la conscience de classe ainsi qu’à la compréhension de la construction de l’organisation des révolutionnaires.
5 – Le combat de Lénine pour la construction du parti bolchevique
A - Une démarche consciente et à long terme
Le retard avec lequel se forma l’Internationale communiste, en mars 1919, plus d’un an après l’éclatement de la révolution en octobre 1917, près de deux mois après l’échec de l’insurrection en Allemagne en janvier 1919, constitua une faiblesse majeure de la dernière vague révolutionnaire. Cette situation d’urgence ne permit pas à l’IC de clarifier en amont toutes les implications programmatiques et tactiques de l’entrée du capitalisme dans «l’ère des guerres et des révolutions». De plus, la formation des nouveaux partis communistes dans le feu des combats révolutionnaires empêcha leur construction sur la base d’une lutte politique franche et intransigeante permettant d’éliminer les courants opportunistes et les résidus de l’idéologie bourgeoise. La leçon qu'il faut en tirer c'est que la constitution du futur parti ne pourra s’effectuer de façon spontanée et empirique mais devra être préparée patiemment, de façon à ce qu’il surgisse avant les premiers assauts révolutionnaires. Plus globalement, comme le CCI l’affirmait dès avril 1975, dans le premier numéro de notre Revue Internationale : «l’idée qu’une organisation révolutionnaire se construit volontairement, consciemment, avec préméditation, loin d’être une idée volontariste est au contraire un des aboutissements concrets de toute praxis marxiste.».
Notre organisation reprenait ici à son compte la conception défendue par Lénine dans la brochure Que faire ? publié en 1902. A ce moment-là, le mouvement ouvrier en Russie était marqué par une forme particulière d’opportunisme connue sous le nom «d’économisme» : «De même que les adeptes de Bernstein pour qui "Le mouvement est tout, le but n'est rien", les économistes tels que ceux qui étaient regroupés autour du journal Rabotchaïa Mysl vénéraient aussi le mouvement immédiat de la classe ; mais comme il n'y avait pas en Russie de tribune parlementaire à défendre, cet immédiatisme se restreignait essentiellement à la lutte quotidienne dans les usines. Pour les économistes, les ouvriers étaient principalement intéressés par les besoins matériels, avoir du pain. Pour ce courant, l'orientation politique se réduisait essentiellement à réaliser un régime parlementaire bourgeois et était principalement considérée comme une tâche d'opposition libérale. […] Dans cette vision extrêmement étroite et mécanique du mouvement prolétarien, la conscience de classe, si elle devait se développer à l'échelle mondiale, surgirait de toutes façons d'un accroissement des luttes économiques. Et puisque c'était l'usine, ou la localité, qui constituait le terrain principal de ces escarmouches immédiates, la meilleure forme pour y intervenir était celle du cercle local. C'était aussi une façon de s'incliner devant les faits immédiats puisque le mouvement socialiste russe avait, pendant les premières décennies de son existence, été dispersé dans une pléthore de cercles locaux, amateurs, souvent éphémères avec des relations très lâches et n'ayant entre eux que des liens très vagues. [26]». Le but principal du Que faire ? consistait précisément à démontrer l’impasse que constituait l’économisme pour le mouvement ouvrier et la construction d’une organisation de combat révolutionnaire en Russie. Si Lénine énonça dans cette brochure plusieurs erreurs théoriques[27], qu’il rectifia d’ailleurs après l’expérience de la grève de masse en 1905, le sens de sa polémique fut profondément juste : «Ces dernières années, la question : «Que faire ?» se pose avec force aux social-démocrates russes. Il ne s’agit plus de choisir une route (comme c’était le cas à la fin des années 1880 et début des années 1890), mais de déterminer ce que nous devons faire pratiquement sur une route connue, et de quelle façon. Il s’agit du système et du plan d’activité pratique. Il faut avouer que cette question, essentielle pour un parti d’action, […] est toujours sans solution et suscite encore parmi nous de sérieuses divergences[28]».
A rebours de la vision localiste, immédiatiste et spontanée véhiculée par l’économisme ou encore l’éclectisme du Rabotchéié Diélo (ainsi que la tendance menchevique à partir du IIe congrès de 1903), Lénine s’attela à mener un combat de longue haleine visant à faire prévaloir l’approche consciente et à long-terme de la construction de l’organisation. Ce lien indissoluble entre la conscience et le futur touche au plus profond de ce que constitue le prolétariat en tant qu’être historique qui, «démuni de tout pouvoir économique au sein de la société, classe exploitée au sein de la production, ne doit compter que sur lui-même pour se libérer, ne possède que sa solidarité et sa conscience à opposer au capitalisme : deux armes clés qui rejoignent précisément les caractéristiques de la société future. [29]». Il en va de même pour l’avant-garde révolutionnaire. Seul le futur comme boussole peut véritablement lui permettre d’assumer sa fonction et ses tâches sans être en permanence ballotée par les évènements : «moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les “tournants historiques”«affirmait Lénine. Ce travail patient, méthodique, planifié, permit justement à la fraction bolchevique de forger le parti capable de contribuer à la prise du pouvoir de la classe ouvrière en octobre 1917.
B- Pas de construction sans l’assimilation profonde de l’esprit de parti
Mais le combat organisationnel qu’entreprit Lénine à partir de 1902-1903 contenait une autre dimension indissociablement liée à celle développée juste avant. Alors que le POSDR était encore une somme de cercles et de groupes, Lénine déplorait la dispersion et le manque profond de préoccupation d’une large partie de ses rangs à l’égard des besoins généraux de l’organisation dans son ensemble. Sa détermination visant à faire primer l’esprit de parti contre les visions héritées de l’esprit de cercle s’exprima tout particulièrement dans la conception du militant qu’il défendit lors du IIe congrès du parti. A la différence de la formulation proposée par Martov, celle de Lénine se distinguait par le fait que le militant se devait de respecter les décisions du congrès et du parti et de jouer une part active à leur mise en œuvre. Autrement dit, aux yeux de Lénine, un militant est un individu appartenant à un corps collectif, dont la responsabilité est de défendre le tout, de participer aux débats, aux orientations, aux prises de décisions du tout et à l’application de ces décisions. D’ailleurs, après le congrès de 1903, Lénine ne va pas cesser de fustiger ses camarades bolchevicks pour leurs accords platoniques, en répétant dans des lettres, textes, résolutions, encore et encore, que chaque militant doit s’engager pleinement dans la totalité du combat. Cette attitude active à laquelle Lénine exhortait chaque militant devait se manifester dans tous les domaines de la vie de l’organisation comme il le rappelait encore en 1905, quelques mois avant le IVe congrès du parti qui fut celui de l’unification entre bolcheviks et mencheviks : «Il y aurait eu danger au cas où des gens qui ne sont pas social-démocrates adhéreraient en masse au parti. Alors le parti se résorberait dans la masse, cesserait d'être le détachement avancé et conscient de la classe, se traînerait à la remorque. Ce serait sans nul doute une triste période. Et il est incontestable que ce danger aurait pu devenir extrêmement sérieux si nous étions enclins à la démagogie, si les fondements de l'esprit de parti (Programme, règles tactiques, expérience en matière d'organisation) n'existaient pas du tout, ou bien s'ils étaient faibles et incertains. Mais justement il n'y a pas de «si». Tout est là. Parmi nous, les bolcheviks, il n'y a pas eu de penchant à la démagogie ; bien au contraire, nous avons toujours lutté ouvertement, avec fermeté et sans détours contre les moindres velléités de démagogie, exigé des adhérents une attitude consciente, insisté sur la portée considérable de la filiation dans le développement du parti, préconisé la discipline et l'éducation de tous les membres du parti dans une de ses organisations. Nous avons notre programme, fermement établi, reconnu officiellement par tous les social-démocrates, et qui n'a soulevé aucune critique quant au fond, en ce qui concerne ses principes majeurs (la critique de certains points et formulations est parfaitement légitime et nécessaire dans tout parti vivant). Nous avons des résolutions tactiques, élaborées méthodiquement et avec esprit de suite au IIe aussi bien qu'au IIIe congrès et grâce à la presse social-démocrate qui existe depuis de longues années. Nous avons aussi une certaine expérience en matière d'organisation et une organisation effective qui a joué un rôle éducatif et qui a porté certainement des fruits qu'on n'aperçoit pas aussitôt mais qui ne pouvaient être niés que par des aveugles ou des gens aveuglés.[30]». Loin de la vision autoritaire et dictatoriale que la plupart des universitaires et penseurs de la bourgeoisie n’ont de cesse de lui accoler, toute la conception organisationnelle de Lénine repose sur la volonté d’action organisée, basée sur la conscience et la conviction révolutionnaire de chaque militant.
Conclusion
Au terme de cette première partie, les principales leçons que le CCI tire de l’expérience du mouvement révolutionnaires du passé sont donc les suivantes :
- La construction de l’organisation révolutionnaire procède d’une démarche consciente permettant à celle-ci d’assumer son rôle sur le long terme.
- Sa formation repose sur un programme, ainsi que sur des principes et un cadre de fonctionnement centralisé à l’échelle internationale, clairement définis.
- La défense de l’organisation, face à toutes les formes d’intrusion des idéologies bourgeoises et petites-bourgeoises, constitue un combat implacable et permanent.
- La capacité d’une organisation à assumer le rôle pour lequel la classe la faite surgir ne peut reposer sur une minorité de militants. Au contraire, cela nécessite l’implication résolue et convaincue de tous les militants dans l’ensemble des tâches politiques.
- Afin d’éviter de reproduire sans cesse les mêmes erreurs et pouvoir transmettre le meilleur de son expérience, l’organisation doit développer un effort constant pour établir des bilans critiques sur sa propre vie politique et en tirer les leçons essentielles. Il en va de même de l’examen de l’expérience du mouvement ouvrier et de ses organisations unitaires.
La deuxième partie de cette série sera justement consacrée au bilan tiré par le CCI de cinq décennies de vie politique.
[1] Il s'agit notamment des deux livres sur la Gauche communiste d'Italie et sur la Gauche germano-hollandaise et aussi sur le Gauche communiste russe, anglaise et française.
[2] Il s’agit de la revue théorique de la fraction de gauche du Parti communiste d’Italie qui parut entre 1933 et 1938.
[3] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, 1852.
[4] Il n’est pas possible dans cet article d’expliquer en détails la différence entre le socialisme utopique et la vision matérialiste de l’histoire développée par Marx et Engels. Pour cela, voir : «Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle [1° partie]», Revue internationale n°68, 1er trimestre 1992 ainsi que l'ouvrage d'Engels "Socialisme Utopique et Socialisme Scientifique".
[5] Ces derniers s’étaient déjà engagés dans une entreprise d’organisation politique sous la forme de comités de correspondances en vue de coordonner les forces militantes communistes en Europe.
[6] F. Engels, «Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des communistes», 1885.
[7] Ibidem
[8] Ainsi, dès ses premiers pas, le mouvement ouvrier a fait sien le principe de la centralisation qui exprime l'unité fondamentale et indispensable du prolétariat à l'échelle internationale. Les critiques de ce principe par les courants anarchistes, qui lui opposent le fédéralisme, sont un indice significatif de la nature petite-bourgeoise de ces courants. Le centralisme prolétarien n'a évidemment rien à voir avec le centralisme tel qu'il est pratiqué par la bourgeoisie, notamment par ses variantes staliniennes, qui relève du contrôle totalitaire de l'État sur la société, un phénomène qui s'est déployé à grande échelle dans la décadence du capitalisme.
[9] Pour plus de détails voir : «Les statuts des organisations internationales du prolétariat», Revue internationale n°5, 2e trimestre 1976.
[10] David Riazanov, Marx et Engels. Conférences faites au cours de marxisme près l’Académie Socialiste en 1922, Les Bons caractères, 2004.
[11] Voir notamment : «Centenaire de la fondation de l’Internationale Communiste - Quelles leçons tirer pour les combats du futur ?», Revue internationale n°162
[12] «À propos du 1er congrès du Parti communiste internationaliste d'Italie», Internationalisme n°7, 1946, in Revue internationale n°162.
[13] Pour de plus amples développements sur la lutte contre l’Alliance au sein de l’AIT voir :
- «La Première Internationale et la lutte contre le sectarisme», Revue internationale n°84, 1er trimestre 1996.
- «La lutte de la première internationale contre «l’Alliance» de Bakounine, Revue internationale n°85, 2e trimestre 1996.
[14] Principal responsable de la fédération jurassienne de l’AIT qui se trouvait sous le contrôle de l’Alliance.
[15] "Il est grand temps, une fois pour toutes, de mettre fin aux luttes internes quotidiennement provoquées dans notre Association par la présence de ce corps parasite. Ces querelles ne servent qu'à gaspiller l'énergie qui devrait être utilisée à combattre le régime de la bourgeoisie. En paralysant l'activité de l'Internationale contre les ennemis de la classe ouvrière, l'Alliance sert admirablement la bourgeoisie et les gouvernements." (Engels, "Le Conseil général à tous les membres de l'Internationale", avertissement contre l'Alliance de Bakounine).
[16] Voir : «Construction de l'organisation des révolutionnaires : thèses sur le parasitisme», Revue internationale n°94, 3e trimestre 1998.
[17] Cette proposition de Lénine résultait du fait que les trois militants qui n'ont pas été reconduits à la rédaction de l'Iskra n'avaient pas assumé un travail de rédacteur dans la période précédente. Mais la façon dont Lénine a présenté sa proposition visait à ménager leur amour-propre. En particulier, elle ouvrait la possibilité de réintégrer par cooptation ces militants dans la rédaction.
[18] D’où le nom de «mencheviks,» signifiant «minoritaires».
[19] Le CCI a publié, notamment au cours des années 1980, plusieurs articles traitant de l'opportunisme et du centrisme. On peut se référer en particulier à la seconde partie du texte "Discussion : opportunisme et centrisme dans la classe ouvrière et ses organisations" dans notre Revue Internationale n° 43 de même qu'à la résolution adoptée à notre 6e congrès intitulée "L'opportunisme et le centrisme dans la période de décadence" dans la Revue Internationale n° 44.
[20] «Sur la nature et la fonction du parti politique du prolétariat», Internationalisme n°37, septembre 1948.
[21] Après l’exclusion des «tribunistes» lors du congrès extraordinaire du SDAP en 1909, la majorité du groupe décide de fonder, dans la précipitation, un nouveau parti (le Parti social-démocrate). En Allemagne, après l’exclusion de la gauche du SPD en 1917, la «gauche radicale» resta autonome et refusa, contrairement au groupe Spartacus, d’intégrer l’USPD afin de poursuivre un travail de fraction en son sein.
[22] «Les conditions historiques de la formation du parti», Internationalisme, n°19, février 1947.
[23] Voir la critique de la Gauche communiste de France : «À propos du 1er congrès du Parti communiste internationaliste d'Italie», Internationalisme n°7, 1946, in Revue internationale n°162.
[24] La "tendance de Berlin", majoritaire au sein du KAPD resta hostile à la formation de cette nouvelle internationale.
[26] «Histoire du mouvement ouvrier. 1903-1904 : la naissance du bolchevisme (1e partie)», Revue internationale n°116, 1er trimestre 2004.
[27] Notamment, celle de la conscience importée du dehors de la classe ouvrière.
[28] «Par où commencer», Iskra n°4, mai 1901, in Que faire ?, Éditions Science marxiste, 2004.






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