En 2017 ont eu lieu la première greffe d’un visage, la découverte d’un squelette d’homo sapiens au Maroc vieux d’environ 315 000 ans, l’observation d’une exo-planète (Ross 128 b) susceptible d’abriter la vie et bien d’autres prouesses scientifiques et techniques. Ces nouvelles connaissances témoignent des extraordinaires capacités de notre espèce. Chacun de ces progrès est le fruit de la curiosité et de la recherche de la vérité mais surtout de l’association toujours plus grande du travail manuel et intellectuel de toute l’humanité. Si un chirurgien, un paléontologue ou un astronome peuvent aboutir à de telles trouvailles merveilleuses, c’est qu’ils s’appuient sur des siècles de connaissances accumulées. Plus encore, ils se nourrissent des débats qui ont lieu aux quatre coins du monde et ils usent d’outils résultant de la collaboration de centaines de disciplines et de millions de personnes. Matières premières, usines, laboratoires, robots, routes, avions... la liste des moyens mobilisés sur terre pour construire un seul télescope est infinie. Voilà quelle humanité révèle une nouvelle fois toutes les découvertes de 2017 : une humanité reliée mondialement, un intérêt commun et international, un seul tissu socio-économique aux liens chaque année plus complexes et resserrés.
Mais 2017 c’est aussi, dès le 1er janvier, 39 personnes qui meurent dans une discothèque à Istanbul en Turquie, victimes d’un attentat. 57 à Bagdad en Irak le lendemain, 48 à Azaz en Syrie le 7 janvier. Puis : Gao, Parachinar, Québec, Kaboul, Londres, Saint-Pétersbourg, Barcelone... Le terrorisme a frappé presque chaque jour. La guerre a continué elle-aussi à ravager des pans entiers de la planète. Le Moyen-Orient, tout particulièrement, est devenu une zone de désastres et de souffrances. La population y subit l’impact sanglant de toutes les tensions impérialistes mondiales : seigneurs locaux, puissances régionales, grandes puissances, tous y défendent leurs sordides intérêts à coups de balles et de bombes. Peut-être, le plus frappant dans cette dynamique morbide est le comportement de plus en plus irrationnel de ses protagonistes. L’obscurantisme de l’État islamique et la dimension suicidaire de son projet n’est qu’une caricature extrême de ce qui, au fond, alimente depuis plusieurs décennies la guerre, comme l’est le terrifiant gonflage de torse de Trump et Kim jong-un qui, s’ils ne se menaçaient pas d’apocalypse nucléaire réciproque, serait purement grotesque.
Cette folle barbarie pousse des millions d’êtres sur les routes et les mers. Et si l’Union européenne a vu les arrivées de migrants divisée par deux en 2017, c’est le seul résultat d’une politique anti-immigrés de plus en plus féroce et meurtrière. Barbelés aux frontières, camps de réfugiés, bateaux traquant les migrants d’un côté, militaires armés dans les rues, vidéosurveillance omniprésente, extension continuelle du pouvoir des flics de l’autre, partout l’État policier se renforce, puisant sa légitimité dans la peur.
Peur, repli sur soi, irrationalité... le terreau est fertile pour des mouvements politiques nauséabonds. Le populisme et les indépendantismes sont de ceux-là. Alors qu’en 2011, le mouvement des Indignados en Espagne était porté par un certain sentiment internationaliste (“De la place Tahrir du Caire à la Puerta del Sol de Madrid” était l’un des premiers slogans des Indignés faisant du “Printemps arabe” une source d’inspiration ; et aucun drapeau ni nationaux ni régionaux n’étaient brandis dans les manifestations), 2017 a été marquée par une flambée de l’indépendantisme catalan, révélateur d’une dynamique de repli régionaliste et nationaliste qui s’exprime à travers le monde. Quant au populisme, il engrange les plus bas instincts humains en dirigeant la colère et les frustrations non pas contre un système, le capitalisme, mais contre une poignée d’hommes, “les élites” ou “l’esablishment” (pour reprendre le mot préféré du président américain actuel). D’ailleurs, qu’un tel individu, Trump, soit parvenu à la tête de la première puissance mondiale en dit long sur l’état de déliquescence de ce monde. Même du point de vue de l’intérêt de la bourgeoisie américaine, ses bouffonneries, son inconséquence et sa nature incontrôlable sont un véritable handicap.
Fondamentalement, ce qui explique cette décomposition du tissu social, cette atomisation des individus comme la progression continuelle de l’irrationalité, est l’absence de perspectives. Le capitalisme décadent ne peut offrir à l’humanité que toujours plus de misère et de guerre. Mais même sur ce terrain impérialiste, il ne parvient plus à structurer la société en nations fortes et regroupées en blocs, disciplinées, qui marchent ensemble vers un projet commun : la Guerre mondiale, comme ce fut le cas de 1914 à 1968. De l’autre côté, depuis la fin des années 1980, le rêve qu’un autre monde est possible... la classe ouvrière n’y croit plus. Elle n’a pas vraiment conscience qu’elle existe et semble même avoir oublié son histoire et n’a pas conscience de sa force. Elle ne parvient pas à être la conscience qui guide l’ensemble de l’humanité vers un monde fait de solidarité, de réflexion, de débats comme expressions du combat de classe. Un monde qui tourne non pour le profit mais pour la satisfaction des besoins humains. Sans cette perspective, le no future ne peut que s’imposer et avec lui tous les replis et toutes les haines.
Pourtant, salariés, chômeurs, étudiants précaires, retraités, du public ou du privé, sur un robot d’une usine ou derrière un écran d’ordinateur, toutes ces composantes de la classe ouvrière existent bel et bien encore. Elle n’a même jamais été aussi nombreuse, reliée internationalement et éduquée. C’est elle qui détient les clefs de l’avenir. La classe dominante le sait, elle qui a passé l’année 2017 à dénaturer la signification de la révolution prolétarienne en Russie à l’occasion de son centenaire avec un tombereau de mensonges et falsifications afin de dissimuler que se cache là une source d’expériences précieuses, d’inspiration, de courage et de confiance pour le prolétariat mondial. Qui a, par exemple, arrêté la boucherie de la Première Guerre mondiale ? La vague révolutionnaire internationale !
Non, la classe ouvrière n’a pas disparu ! L’avenir appartient à ses luttes et à son combat historique. D’ailleurs, tel un symbole, la fin de l’année 2017 a été marquée par des manifestations massives en Iran (comme d’ailleurs en Tunisie en ce début d’année 2018) contre la hausse de prix des denrées de première nécessité, dans un pays en guerre et habitué à des répressions sanglantes, rappelant ainsi le courage des opprimés. Cela met aussi face à ses responsabilités le prolétariat des pays centraux, particulièrement en Europe, qui est constitué de travailleurs venant du monde entier, continuellement depuis deux siècles. Ce prolétariat, hautement éduqué et très dense, porte surtout en lui une très longue expérience politique des pièges les plus sophistiqués tendus par la bourgeoisie, ses syndicats, ses organisations de gauche, sa démocratie, etc... C’est lui qui peut et donc qui doit développer le plus largement et profondément sa conscience et son auto-organisation. Pour cela, il doit renouer avec son histoire, retrouver son identité de classe, reprendre conscience de son existence et prendre confiance en sa force collective.
L’humanité est devant cette seule alternative : haine de l’autre ou solidarité, nation ou classe, militarisme ou révolution, barbarie ou socialisme. “Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”
Horam, janvier 2018
Le 28 décembre dernier, les premières étincelles d’un mouvement rappelant ceux du “Printemps Arabe”, commençait à secouer le territoire iranien. A ce mouvement qui s’essouffle, au moment où nous écrivons ces lignes, font aussi écho d’autres expressions de colère contre la détérioration des conditions de vie, comme au Maroc et surtout en Tunisie.
L’Iran est un pays aux fortes ambitions impérialistes, dont les dépenses militaires dans toute la région du Moyen-Orient se sont nettement accrues.(1) Dans le contexte d’attentes déçues suite à l’accord sur le nucléaire, la crise économique et l’austérité aggravée par la corruption et les sanctions internationales ont plongé la majeure partie de la population dans la précarité et la misère. Depuis des mois, des retraités, chômeurs (28 % des jeunes), enseignants, ouvriers qui n’avaient pas été payé, manifestaient déjà leur grogne. Finalement, la hausse de 50 % de l’essence et des produits alimentaires de première nécessité, comme, par exemple, le doublement du prix des œufs,(2) allait mettre le feu aux poudres. Le mouvement, dans un pays en guerre à la population prétendument “soumise”, a fait irruption depuis Machhad (seconde ville du pays au nord-est) et s’est propagé, touchant la capitale Téhéran, faisant immédiatement tache d’huile sur l’ensemble des principaux pôles urbains : au nord vers Racht et au sud du pays en direction de Chabahar. Dans toutes les foules mobilisées refusant la politique de l’État, la classe ouvrière était présente, même si plutôt diluée dans le reste des manifestants : des ouvriers d’usine, enseignants, bon nombre de chômeurs, énormément de jeunes sans emploi, étaient bien présents, ainsi que de nombreux étudiants. Fait significatif, beaucoup de femmes se sont également mobilisées. Pour autant, malgré une présence combative et un grand courage, la classe ouvrière n’a pas été en mesure de donner une réelle orientation à cette lutte, n’a pu s’affirmer de manière totalement autonome comme réelle force politique.(3) Certes, malgré le poids d’illusions démocratiques et les faiblesses politiques, la bourgeoisie s’inquiétait du fait même de cette explosion de colère “sans leader”. Le grand “guide suprême” Ali Khamenei se murait ainsi au début dans un silence assourdissant et le président Rohani apparaissait bien plus prudent que ferme, le gouvernement annonçant même que la hausse des carburants serait finalement annulée ! Il est vrai que les symboles du pouvoir politique et religieux étaient rapidement pris pour cibles et incendiés : banques, bâtiments publiques, centre religieux et notamment des sièges de Bassidj (milices islamiques du régime). Des heurts violents avec la police conduisaient à de nombreuses arrestations, souvent de jeunes, des dizaines de morts côté manifestants étaient à déplorer. Peu à peu, le ton des autorités s’est affermi tout comme sa riposte. Les “violences” et “actes illégaux” des “meneurs” et “fauteurs de troubles” allaient être “sévèrement punis” annonçait Rohani et Khamenei accusait directement les manifestants d’être des “ennemis de l’Iran”.(4) Comptant laisser pourrir la situation et préparer le terrain de la répression, avec la bénédiction de tous les grands États démocratiques qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, le gouvernement pouvait profiter du manque de perspective pour appuyer des contre-manifestations en soutien au régime et son ayatollah. Ces contre-manifestants scandaient “mort à l’Amérique”, “mort à Israël” à la face des “séditieux”. Un tel sursaut patriotique permettait au chef de l’État de jouer sur les divisions et sur le chantage : “Nous ou le chaos.”(5)
Le mouvement populaire spontané auquel nous avons pu assister est le plus important depuis l’année 2009 où une crise sociale, “le mouvement vert”, menaçait d’entraîner les prolétaires derrière l’une ou l’autre des cliques bourgeoises en concurrence. A l’époque, nous écrivions : “Face au camp corrompu et sanguinaire Ahmadinedjad, nous trouvons des gens qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau ! Eux aussi sont clairement pour une République islamiste et pour la poursuite de la fabrication de l’arme atomique iranienne. Tous ces gens se ressemblent car ils défendent tous leurs propres intérêts nationalistes et personnels”. Aujourd’hui, bien plus qu’en 2009, le mouvement a été une réelle expression des exploités et des déshérités eux-mêmes, sans que la classe ouvrière n’ait été capable de jouer pour autant un véritable rôle d’orientation en dehors de quelques minorités très isolées. Bien que des luttes ouvrières en Iran se soient développées et intégrées au combat du prolétariat mondial depuis la fin des années 1960, notamment dans les secteurs clé de l’industrie du pétrole, des transports, de l’enseignement etc., ces luttes ont toujours été trop faibles pour aller au-delà du peu d’impact qu’elles avaient eu à leur sommet en 1978-79, ces dernières ne réussissant qu’à provoquer la chute du Shah. Les faiblesses politiques du prolétariat étaient alors mises à profit par toute une horde de fanatiques religieux et l’ayatollah Khomeiny, appuyés à l’occasion par des staliniens au nationalisme viscéral. Les combats de classes se firent ensuite de plus en plus rares, fortement réprimés après cette “révolution islamique”. Bon nombre d’ouvriers combatifs étaient exécutés sous ce régime des mollahs lors des grèves qui allaient suivre. Les prolétaires allaient même souffrir en plus d’une terrible guerre opposant l’Iran à l’Irak de 1980 à 1988 et qui fit plus d’un million de morts.
Depuis lors, si quelques luttes ont tout de même pu se développer malgré tout, comme durant l’année 2007 où aux 100 000 enseignants se sont joints des milliers d’ouvriers d’usines en signe de solidarité, la faiblesse de la classe ouvrière sur l’ensemble du champ social est restée une donnée essentielle de la situation. Une telle difficulté ne pouvait qu’être exploitée par la classe dominante maintenant une chape de plomb, celle d’un régime où l’État avait fusionné avec les groupes religieux et le pouvoir des mollahs. Cette absence relative d’un prolétariat conscient, marqué par des préjugés nationalistes et des illusions démocratiques, ouvrait la porte aux pires effets de la décomposition sociale et du militarisme.
Malgré la très forte combativité et le fait que les revendications en Iran se soient portées sur le terrain de revendications économiques propices à la lutte prolétarienne, le combat mené s’est essoufflé faute d’unité politique, d’affirmation d’une réelle identité et perspective de classe. De plus, les ouvriers sont confrontés en permanence aux luttes entre fractions bourgeoises rivales dont les manœuvres constituent un très grand danger pour le prolétariat qui risque de se laisser happer ou prendre en otage par l’une ou l’autre de ces cliques. Non seulement ces difficultés faisaient déjà obstacle, mais les conditions objectives liée à l’isolement de l’Iran s’ajoutaient à cela en favorisant la répression. Entouré de pays en guerre, sans possibilité pour les ouvriers de pouvoir espérer la solidarité des prolétaires des pays qui l’entourent, où le nationalisme pèse aussi de manière importante, ces luttes en Iran étaient fortement soumises à des entraves. C’est en cela que les faiblesses du prolétariat en Iran sont avant tout celles du prolétariat mondial.
Ainsi, le principal handicap de ces dernières luttes reste avant tout l’incapacité du prolétariat international, y compris là où il est le plus concentré et expérimenté, c’est-à-dire en Europe occidentale, à se concevoir comme une classe capable d’offrir une perspective à tous les combats. Celui qui s’est mené en Iran doit être un encouragement, une leçon permettant de voir le potentiel que peuvent receler les revendications ouvrières sur le terrain économique. Lutter contre l’austérité, se battre pour la défense de nos conditions de vie est une nécessité. Telle est la première leçon essentielle ! La seconde est que la véritable solidarité, la seule qui puisse être apportée par le prolétariat mondial à ses frères de classe en Iran reste celle de la prise en charge consciente d’une résistance et d’un combat contre l’austérité et contre le système capitaliste.
WH, 5 janvier 2018
1) Alors que l’Iran a souffert de sanctions imposées par les États-Unis, elle a versé d’énormes sommes d’argent dans la guerre au Yémen, en soutenant le Hezbollah, le régime d’Assad et ses bandes armées opérant au niveau international, et, bien sûr, l’armement contre l’Arabie Saoudite. Tout cela alimentant l’austérité aux dépens de la population.
2) Au point qu’on a parlé d’une “révolution des œufs”.
3) Cela, bien que des minorités parmi les étudiants se soient distinguées, notamment à Téhéran et dans d’autres villes, s’opposant nettement à des slogans réactionnaires du type “ni Gaza, ni Liban, je mourrai seulement pour l’Iran”, prônant un authentique internationalisme prolétarien : “De Gaza à l’Iran, à bas les exploiteurs”. De même, ces éléments défendaient le principe des “conseils ouvriers”, refusant également de se laisser entraîner derrière une clique bourgeoise, qu’elle soit “réformiste” ou “fondamentaliste”. Face à ce danger ressenti, les autorités ont arrêté bon nombre d’entre eux, ciblant plus particulièrement les étudiants (voir le forum libcom en anglais).
4) Derrière ces manifestants “ennemis”, les États-Unis et les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite, étaient visés. Sur les réseaux sociaux comme Twitter, la plupart des hashtags qui appelaient à manifester venaient en effet d’Arabie Saoudite. De même, l’Organisation des moudjahidine, opposée au régime iranien (basée à Paris et proche des Saoudiens) soutenait les manifestants. Mais le mouvement est bien parti de l’intérieur de l’Iran. Bien entendu, tant Trump par ses provocations que les autres puissances étrangères rivales ne pouvaient que souhaiter l’affaiblissement de l’Iran. Pour le régime iranien, ce mouvement constitue bel et bien un caillou dans sa chaussure.
5) En évoquant la tragédie qui a suivi les mouvements d’opposition en Syrie et la situation de guerre en Irak, le chef de l’État n’avait pas d’autre but que de menacer les manifestants en insinuant l’idée que leur mouvement pourrait provoquer un chaos similaire.
Il y a un peu plus d’un an, la classe bourgeoise lançait une campagne idéologique à l’encontre des Panama papers. Elle constituait, à grand renfort de publicité, des listes noires et grises de paradis fiscaux. A l’entendre, elle venait de redécouvrir des circuits opaques et des lieux géographiques échappant à toute légalité par lesquels circulaient des masses énormes de capitaux. De fait, c’est un air que le prolétariat avait déjà entendu après la phase de crise aiguë en 2008-2009.
Mais voilà que tout semble recommencer ! Une nouvelle campagne idéologique est lancée. Tous les médias bourgeois sont sollicités. Cette fois-ci, il s’agit de dénoncer les Paradise papers. Des personnalités de tous bords sont épinglées : hommes politiques et d’affaires, stars du spectacle ou du sport. La reine Élisabeth II, elle-même, n’échappe pas au scandale. La bourgeoisie, ses médias, bon nombre de ses États semblent infectés à nouveau d’un virus particulièrement actif : celui de la “recherche de la vérité”, de la “moralité” et de “l’équité”.
Les États et leurs médias crient à l’injustice : certains riches ne veulent pas payer les impôts qu’ils doivent à la collectivité nationale et à l’État ! Même les plus grandes sociétés mondiales tenteraient de s’y soustraire ! Cela serait du vol pur et simple ! Le peuple serait lésé, lui qui paye intégralement ses impôts, alors qu’il a le plus souvent des salaires lui permettant juste de vivre !...
Dans ce domaine, la gauche du capitalisme a son rôle à jouer. En France, c’est le parti de Mélenchon, La France Insoumise (LFI), qui crie le plus fort et se déclare scandalisée. Leur mot d’ordre est simple : “il faut faire payer les riches et non pas les pauvres !”. Tous les partis gauchistes sont sur le même créneau : le NPA et Lutte Ouvrière y vont aussi de leur couplet. Si l’État “faisait son travail”, tout cela “n’existerait pas”. Il y aurait plus d’argent pour les hôpitaux, les écoles, les collectivités et tous les autres services publics. De fait, ces déclarations ne sont pas très éloignées de celles tenues par le gouvernement lui-même. Tout cela ressemble fort à ce qui se passe dans tous les pays capitalistes développés de la planète. Cela, même si pour certains l’accent porte sur le fait que cela voudrait dire une baisse des impôts pour les petits salaires, ou pour les entreprises qui pourraient ainsi investir et embaucher.
Il est un fait vérifié mille fois dans l’histoire du capitalisme, c’est qu’il ne faut jamais croire la bourgeoisie et ses médias. Que se cache-t-il derrière ce concert assourdissant, clamant à tue-tête que les tricheurs et les voleurs seront pourchassés et punis ? Que les riches paieront ce qu’ils doivent et que personne n’échappera à “l’égalité devant l’impôt” ? Quelle est la réalité derrière toutes ces déclarations tapageuses ? Finalement, que représentent réellement les paradis fiscaux ?
Un paradis fiscal est un pays, une partie de celui-ci, ou un organisme où l’argent vient en toute impunité, et le plus souvent en toute légalité, se mettre à l’abri. On n’y paye pas ou peu d’impôts et on n’y est pas regardant sur la provenance de ces capitaux investis. Il existe ainsi des milliers de paradis fiscaux dans le monde. Et ceux-ci ne se trouvent pas qu’au sein d’îles plus ou moins exotiques, telles que les îles Anglo-normandes, les îles Vierges ou les Bermudes. Ils ne se résument pas non plus aux petits États que l’on entend cités régulièrement à la télévision ou dans les journaux, comme par exemple le Luxembourg, Malte ou l’Irlande. En réalité, le premier paradis fiscal au monde est la City, la place financière située au cœur de Londres et de la Grande-Bretagne. Elle est la première place financière européenne qui est au centre d’une toile d’araignée où rayonnent des paradis fiscaux offshore. Autrement dit, des capitaux circulant dans des circuits parallèles de paradis fiscaux viennent en dernière instance s’y investir. Les plus grandes banques mondiales (par exemple la banque HSBC) et leurs succursales de l’ombre (les Back banques), les fonds d’investissements, les plus grandes entreprises mondiales y font circuler une grande part de leurs capitaux. L’argent de la drogue, de la prostitution, des ventes d’armes, tout cet argent coule à flots. Nous sommes bien loin de ce que les médias prennent comme bouc-émissaires pour cacher la réalité, comme tel ou tel artiste connu allant cacher ses fonds en Suisse ! Il s’agit d’un système géré par les États eux-mêmes. Une des caractéristiques essentielles du capitalisme décadent réside en effet dans la concentration nationale du capital entre les mains de l’État qui devient l’entité autour de laquelle chaque capital national organise son combat, tant contre le prolétariat que contre les autres capitaux nationaux. Les États ne sont pas les simples “instruments dupés par les multinationales” échappant aux décisions et à la réalité des marchés financiers tels qu’on nous les présente. Au contraire, ils sont les principaux protagonistes sur ces marchés avec les banques et les entreprises qu’ils contrôlent eux-mêmes, en dernière instance. En effet, au-dessus des banques ou multinationales pourtant très puissantes, l’autorité publique nationale des États, malgré les apparences souvent trompeuses, prime toujours. Les multinationales ou entreprises comme Exxon, General Motors ou Apple, indépendamment des prises de participation à leur capital, sont toujours étroitement liées par de multiples réseaux à l’État : avec des achats publics, des financements ou investissements, des nominations de directeurs, etc. En effet, “contrairement à une opinion souvent avancée, en impulsant des projets véritablement innovants, les organismes publics (banques publiques d’investissement et autres) n’évincent pas des banques ou des entreprises privées. Elles font ce que ces dernières ne font pas, ne peuvent pas faire. Loin d’être victimes d’un quelconque effet d’éviction, les entreprises privées ne peuvent pas se développer si l’État ne leur prépare pas le terrain en amont, en procédant aux investissements, notamment en recherche fondamentale, qu’elles ne peuvent pas faire ni financièrement, ni “stratégiquement””.(1) Pour un État, les grandes multinationales qui lui sont liées représentent bien souvent un secteur stratégique de l’économie nationale. Cela ne signifie en rien que les intérêts privés de ces entreprises ou de banques coïncident toujours exactement avec ceux de l’État. La recherche “d’optimisation fiscale” et/ou “la fraude aux impôts” en sont des illustrations très courantes. Sur les marchés financiers et boursiers des titres, l’autorité des États reste prépondérante. Par exemple, la fusion Euronext des Bourses de Paris, Bruxelles et Amsterdam dépend ouvertement des autorités publiques financières, comme celles de l’Autorité des marchés financiers en France ou l’Autorité Européenne des valeurs mobilières. Ces organismes d’État surveillent, contrôlent et peuvent même sanctionner. Là aussi, les intérêts des opérateurs peuvent très bien se heurter aux intérêts de l’État, mais sans échapper pour autant complètement à son contrôle.1
En dépit des efforts de réglementation, les États ont permis le développement exponentiel de ce qu’on appelle le marché de “gré à gré”,(2) rendant paradoxalement les activités et les opérateurs de plus en plus opaques. Ce marché parallèle est surtout réservé aux très gros investisseurs (justement ceux qui sont étroitement liés à des États) dont les échanges peuvent se chiffrer en milliards d’euros. Plus de 50 % de ces transactions, en grande partie douteuses, se font sur les places financières de la City ou de Wall Street. Et les acteurs, au départ, ne sont pas d’illustres inconnus : JP Morgan Chase, Goldman Sachs, Barclays Capital, etc. Il faut ajouter que les acteurs les plus importants sont aussi les banques centrales elles-mêmes, telles la BCE ou la FED.
Si les paradis fiscaux exotiques sont montrés du doigt, la Banque Mondiale souligne cependant que “les systèmes financiers des pays en développement ont moins de profondeur et sont d’un accès plus limité que ceux des pays développés”. Bref, l’essentiel de la fraude fiscale ou “optimisation fiscale” des grands conglomérats, derrière une myriade de sociétés-écran, se fait en réalité “à domicile”. Tous les États encouragent eux-mêmes le offshore en leur sein ! De fait, tous les grands États, tous les grands pays ont de facto sous leur dépendance des paradis fiscaux qui leur permettent d’attirer des devises et des investissements étrangers, ainsi que d’éviter une trop grande fuite de capitaux nationaux vers des paradis fiscaux que d’autres États contrôlent davantage, où qui restent pour le moment plus ou moins en marge de leur propre contrôle. Ainsi, la France a son propre paradis fiscal de prédilection avec la Principauté de Monaco. On peut citer les îles Anglo-normandes pour la Grande-Bretagne, les Bahamas ou l’État du Delaware pour les États-Unis, le Liechtenstein pour l’Autriche ou l’Allemagne. Sur ce plan, la liste est sans fin ! Mais plus que cela encore, les États ont leurs propres fonds d’investissements destinés directement à ces circuits parallèles. Le 11 novembre dernier, le Ministre des finances belge Johan Owerdeveldt déclarait qu’il s’engageait à éviter qu’à l’avenir l’État ne soutienne les investissements dans les paradis fiscaux par l’entremise de la société belge d’investissement tenue à 64 % par l’État. Évidemment, tout ceci est pure hypocrisie et mensonge de circonstance ou manœuvre de façade. Ces discours de théâtre foisonnent depuis des décennies sans que rien ne change. Et pour cause ! Depuis les années 1980, la prolifération des paradis fiscaux est devenue un phénomène de très grande ampleur. Ceux-ci n’auraient jamais pu se développer ainsi et prendre une importance majeure dans l’économie mondiale si, sous la houlette directe des grands États, il n’y avait pas eu une déréglementation de la finance orchestrée et décidée par eux-mêmes. Le capital financier allait prendre dès cette époque des proportions gigantesques et se répandre à l’échelle de la planète, ce type de capital étant devenu nécessaire à la poursuite de l’accumulation capitaliste pour les États eux-mêmes. La recherche de profits toujours plus importants et d’investissements croissants exigeaient cette évolution de la politique du capitalisme d’État à l’échelle de la planète. Ce processus allait être à la racine de la possibilité et de la nécessité de développer de par le monde cet ensemble de paradis fiscaux drainant une grande part des liquidités. C’est ainsi que le site de Business Bourse du 18 novembre pouvait écrire : “les mal nommés paradis fiscaux fonctionnent comme des bordels du capitalisme. On y fait des affaires sales, qui ne peuvent être reconnues publiquement, mais qui sont indispensables au fonctionnement du système. Comme les maisons closes dans la société traditionnelle”. Les Paradise papers comme les Panama papers auraient été dépistés et rendus publics par un consortium de journalistes d’investigations, appartenant à 96 des plus grands journaux de la planète. Les plus importants titres de la presse bourgeoise occidentale en font partie. Pour ce qui concerne le France, c’est au journal Le Monde que ce travail échoit. La presse bourgeoise semble en chasse. Mais là-aussi les chefs d’orchestre ne sont personne d’autre que les États capitalistes. Toutes cette presse d’investigation est en réalité le relais et l’exécutant consentant des politiques orientées dans le seul intérêt des économies nationales et de leurs États en présentant ces États comme des garants de la justice sociale et des “victimes” des “gangsters financiers”, des “banques véreuses”...
Les paradis fiscaux ont pris un poids économique majeur dans la réalité du commerce mondial. Les deux tiers des hedge funds (fonds d’investissement spéculatifs) seraient domiciliés dans les paradis fiscaux jouant un rôle de premier plan au niveau des investissements dans la production et dans le secteur financier. Plus de 40 % des profits des grandes sociétés et entreprises mondiales atterrissent dans les paradis fiscaux. Déjà, en 2008, juste après la crise ouverte, 35 % des flux financiers transitaient par ces canaux offshore. Mais, plus parlant encore, 55 % du commerce international dépendait directement de ces flux de capitaux. Ceci alors que, depuis cette époque, cette masse de liquidité n’a fait qu’augmenter de manière exponentielle.
Se pose alors une question : pourquoi les États capitalistes orchestrent-ils maintenant ce grand déballage médiatique ? Il est un fait aujourd’hui publiquement connu, celui de l’endettement global des nations capitalistes et de leurs États. Certes, tous ne sont pas logés à la même enseigne. L’Allemagne, par exemple, est un pays qui fait relativement exception. Mais les États-Unis, le Japon, les pays d’Europe, tous connaissent un déficit public vertigineux. En la matière, la Chine est devenue un modèle du genre. Si l’économie capitaliste a aujourd’hui un besoin impérieux des paradis fiscaux, les États capitalistes ont, pour ce qui les concerne, un besoin vital d’argent. Le financement des banques centrales dans ce domaine ne pouvant pour le moment à lui-seul soutenir la dette des États, ceux-ci ont donc besoin de faire entrer dans leurs caisses un maximum d’impôts, au moment même où une grande partie de ceux-ci leur échappent par l’entremise des paradis fiscaux. En juillet 2012, la fondation “indépendante” Réseau pour la justice fiscale, publiait une étude sur les paradis fiscaux et sur l’évasion fiscale chiffrée autour de 25 500 milliards d’euros, soit plus que la somme du PIB des États-Unis et du Japon réunis. Ceci au moment même où chaque grand État doit augmenter ses dépenses militaires et d’armement, tant les guerres impérialistes s’étendent à la surface du globe. Tout en devant également gérer un chômage de masse et une explosion de la pauvreté. Si chaque État tente par tous les moyens de réduire autant qu’il le peut ce qui est versé à cette partie du prolétariat rejeté de manière croissante du monde du travail, cela s’accompagne également d’un flicage renforcé de celui-ci et de toute la population qui coûte de plus en plus cher à la bourgeoisie. De fait, derrière la campagne idéologique internationale menée par la bourgeoisie sur ces fameux Paradise papers, se cache surtout une concurrence fiscale et financière féroce. Il s’agit d’empêcher autant que possible que d’autres États attirent dans des paradis fiscaux qui relèvent de leur sphère d’influence, des sièges sociaux de grandes entreprises qui échapperaient ainsi à tout paiement d’impôt dans les pays où ils réalisent réellement leurs profits. C’est donc dans chaque pays que le capitalisme d’État doit toujours plus se renforcer dans une véritable guerre financière. Derrière ces fameuses “découvertes” dans des enquêtes prétendument “indépendantes” de tous les grands journaux bourgeois, ce sont les exigences du capitalisme en crise qui s’expriment et s’imposent ainsi à lui. Outre le besoin de trouver des liquidités et faire face à la fraude fiscale, les États capitalistes cherchent surtout à mieux contrôler les différents acteurs sous leur coupe, notamment via la réglementation du monde opaque de la sphère financière. C’est déjà ce qui avait été tenté depuis longtemps par de grands organismes internationaux, notamment au milieu ces années 1990 : “À la suite du sommet du Groupe des Sept qui s’est tenu à Halifax en 1995, une série d’initiatives visant un meilleur fonctionnement des marchés financiers ont été lancées, en grande partie sous les auspices du Fonds Monétaire International et de la Banque des Règlements Internationaux. Celles-ci ont pour but d’améliorer la transparence et le mode de divulgation des données financières et économiques, de renforcer la surveillance des systèmes financiers nationaux et internationaux, de mettre en place des mécanismes de soutien pour les périodes de crise et de fournir de la formation dans le domaine de la supervision du secteur financier”(3). Malgré les mesures prises, la réalité de la crise économique, les visions à court terme et les politiques irresponsables de certains opérateurs privés ou même publics, la tendance au chacun pour soi ont accru les dangers de fragmentation du commerce et de l’économie mondiale. Les scandales à répétitions, des Panama papers aux Paradise papers, fortement médiatisés, servent à souligner la nécessité de ce besoin d’emprise plus complète de la part des États, cette volonté de “mettre au pas” les plus indisciplinés qui agissent dans l’ombre au détriment des conditions permettant l’accumulation capitaliste selon les besoins des grands parrains que sont les États. Comme le montre toute l’histoire des efforts fragiles et complexes effectués pour tenter d’encadrer la finance, les paradis fiscaux gardent leur utilité et ne sont pas prêts de disparaître. Mais l’État se doit de rester le grand maître des voyous, garder le monopole de toute une masse croissante de capitaux qui risquent de lui échapper davantage s’il n’agit pas en conséquence. Cela, d’autant plus que la corruption, les “affaires” et ce que la bourgeoise appelle pudiquement les “conflits d’intérêts” tendent à se généraliser davantage et à miner les intérêts supérieurs de l’État. Le comble de l’hypocrisie reste bien entendu celle des leaders politiques, à la tête des États ou des gouvernements, qui, en même temps, sont souvent les premiers fraudeurs fiscaux, du moins de grands spécialistes de “l’optimisation fiscale” ! Parmi les révélations des Paradise papers, n’oublions pas tous ces sinistres faux-jetons de politiciens épinglés qui s’avèrent souvent les défenseurs les plus zélés de l’austérité et les plus ardents promoteurs des réformes anti-ouvrières.(4)
Le capitalisme en crise sème les paradis fiscaux et les tentatives pour les réglementer. Comme il sème de plus en plus le chômage, la précarité et la pauvreté. Toute cette dégradation de la vie du prolétariat n’a rien à voir avec l’existence ou non de paradis fiscaux ou de l’exode de la fiscalité. C’est de l’intérêt du capitalisme à exploiter avec profit la classe ouvrière dont il est question. Un ouvrier qui ne rapporte plus au capital est une marchandise inutile, qu’il faut entretenir au plus bas prix, pour acheter la paix sociale. C’est une bouche inutile pour le capitalisme et la masse des sans-travail augmente inexorablement. Au niveau atteint par l’endettement des États aujourd’hui, une entrée d’argent supplémentaire par l’impôt ne pourrait en aucun cas permettre d’enrayer les difficultés croissantes en matière budgétaire. Seule une baisse des dépenses de ce que la bourgeoisie appelle cyniquement les “dépenses sociales” est à l’ordre du jour. Derrière toute idée d’une prétendue moralisation du capitalisme, d’une lutte contre les paradis fiscaux et la fraude fiscale, se cache un avenir non avouable que réserve ce système en crise : la poursuite de la détérioration de l’ensemble des conditions de vie de tous les prolétaires.
Stephan, 28 décembre 2017
1) L’État conserve un rôle majeur dans l’innovation, Le Monde.fr du 27 janvier 2014.
2) Sur un marché de gré à gré, les transactions sont conclues directement entre le vendeur et l’acheteur, sans verser de commission à la Bourse dans laquelle s’effectue la transaction.
3) La mondialisation des marchés financiers et la politique monétaire, discours de Gordon Thiessen, ancien gouverneur de la Banque du Canada.
4) Quelques noms révélés liés aux Panama et Paradise papers :
- Le secrétaire américain au Commerce, proche de Donald Trump ;
- L’ex-trésorier des Tories, Michael Ashcroft ;
- Le Premier ministre islandais Gunlausson ;
- Au Brésil, les ministres de l’Économie et de l’Agriculture, Henrique Meirelles et Blairo Maggi ;
- Le président argentin, Mauricio Macri ;
- Un proche du Premier ministre canadien, Justin Trudeau ;
- Ian Cameron (le père de David Cameron) ;
- De nombreux oligarques russes et proches du Kremlin ;
- L’avocat d’affaires Arnaud Claude, associé de l’ex-président de la République au sein du cabinet Claude & Sarkozy...
La presse a publié récemment l’histoire de propriétaires d’une papeterie vosgienne (fermée depuis trois ans après cinq siècles d’activité) ayant saboté les machines susceptibles d’être rachetées par des concurrents lors de ventes aux enchères. Le matériel principal, les rouleaux de la machine à papier, ont été percés afin qu’aucun concurrent ne puisse les utiliser.
Après la fermeture de l’usine, qui avait laissé 162 personnes sur le carreau en janvier 2014, d’anciens salariés s’étaient battus en justice, mais en vain, pour reprendre l’usine : le propriétaire du site, le groupe finlandais UPM, avait refusé de la leur céder pour trois millions d’euro, en exigeant dix après être revenu sur la promesse de laisser l’usine aux salariés licenciés pour un euro symbolique. L’ancienne direction osa déclarer : “Si nous fermons l’usine, c’est pour réduire les surcapacités. Pas pour la retrouver ailleurs, et que sa production revienne en France inonder le marché !” L’ignominie est flagrante et spectaculaire de la part de “patrons-voyous” prêts à pratiquer la politique de la terre brûlée pour ne pas avoir de concurrence et préserver leurs profits. Hélas, elle n’est absolument pas exceptionnelle. C’est l’expression même du fonctionnement capitaliste : la rentabilité et le profit commandent. Pour cela, tous les coups sont permis !
Après avoir mis sur la paille des centaines d’ouvriers pour préserver les profits de l’entreprise, le matériel lui-même est détruit pour ne plus pouvoir servir à quiconque, sans états d’âme sur le gaspillage technologique et humain que cette destruction reflète, et encore moins sur l’impact moral, émotionnel, social engendré par la destruction de ces machines sur les salariés actuels ou retraités. Ignorés et même méprisés le travail humain, les efforts, les histoires, les savoir-faire symbolisés par ces machines. Pur gaspillage parce que cet acte n’a rien à voir avec un besoin de remplacement naturel de machines usées. Non, il faut les détruire, de manière violente et brutale pour la seule loi du profit, au nom de la lutte contre la concurrence étrangère. Une expression aboutie de ce qu’on appelle le “patriotisme économique” ! Outre ces opérations de sabotage indissolublement liées à cette nature concurrentielle du capitalisme, le fonctionnement et la logique capitalistes sont toujours au prix d’un gaspillage que l’on retrouve partout et pour d’autres motifs, notamment commerciaux. Mille exemples viennent à l’esprit : l’obsolescence programmée pour nombre de produits de consommation courante (ordinateurs, frigidaires, machines à laver le linge ou la vaisselle, téléphones, imprimantes, etc.) est devenue systématique dans d’innombrables secteurs économiques qui se livrent une véritable guerre commerciale face à un marché de plus en plus saturé. Et que penser de la destruction de 1,3 milliards de tonnes de produits alimentaires chaque année(1) (lait, céréales…), soit 1/3 de la production mondiale ( !), pour maintenir les cours boursiers alors que des centaines de millions de personnes crèvent la faim, ou du gaspillage de travaux de recherche, technologiques et médicales, mis en concurrence au lieu d’être pleinement associés ? Les exemples de gaspillage sont infinis. Cette logique ne traduit en rien une perspective de développement de l’humanité, de l’activité pour répondre aux besoins humains, mais exactement l’inverse. Elle traduit l’irrationalité et l’immoralité du monde capitaliste.
Les ouvriers se sont particulièrement indignés de ce sabotage, pas tant parce qu’ils avaient encore l’illusion de pouvoir reprendre une activité avec ces machines, mais parce que ce sabotage va bien au-delà des machines elles-mêmes : c’est un manque de respect, une offense à la dignité pour tous ceux qui ont travaillé là, depuis cinq siècles. Le respect de ce que représentent ces machines pour l’activité prolétarienne, fait toute la différence entre le point de vue du travail et celui du capital. Les valeurs du capital, sa conception du travail salarié, du processus productif pour réaliser un profit, et de l’être humain tout simplement n’ont rien à voir avec les valeurs que peut exprimer la classe ouvrière. Certains argueront qu’il est arrivé que des ouvriers menacent de détruire ou même détruisent leur usine. C’est vrai. Mais la bourgeoisie, tout au long de son histoire, a détruit sciemment et sans vergogne d’innombrables machines de production, en particulier pendant les guerres, alors que le sabotage par les ouvriers eux-mêmes n’a jamais exprimé autre chose que le désespoir ponctuel de prolétaires atomisés et l’absence de perspective dans des circonstances bien particulières : “De tels actes sont fondamentalement des expressions du mécontentement et du désespoir, surtout fréquents dans les périodes de reflux pendant lesquelles ils ne peuvent en aucune façon servir de détonateur et qui tendent, dans un moment de reprise, à s’intégrer et à être dépassés dans un mouvement collectif et plus conscient”(2). De fait, le sabotage et la destruction aveugle sont surtout l’émanation stérile des classes sans avenir.
Depuis les origines de l’humanité, le travail exprime la réponse au besoin de se nourrir, de s’habiller, de se loger mais aussi de se faire plaisir, de stimuler l’esprit, le goût de la découverte et du savoir. Il représente de manière fondamentale la possibilité et la réalité de créer quelque chose avec ses mains, avec sa tête, en transformant la matière, en y prenant plaisir. Il y a chez l’homme, une tendance naturelle au travail bien fait, à accomplir et réaliser au mieux un ouvrage et nul ne prend plaisir à mal faire son travail.
Il a fallu des siècles à l’humanité pour acquérir des compétences, des techniques sans lesquelles les plus beaux produits, les plus pointus et les plus efficaces, les plus géniaux, tous les chefs-d’œuvre artistiques, n’existeraient pas. Ces techniques et ces compétences sont au cœur de tous les métiers de l’art, de la culture, de l’industrie, de l’agriculture. Apprendre, transmettre ces secrets de fabrication demandent intelligence, patience, persévérance et sont sources de plaisir, de fierté souvent.
Si l’homme aime faire du bon travail, comment donc peut-il mal travailler ? Si bâcler son travail le fait souffrir, pourquoi le fait-il ? Tout simplement parce qu’une société d’exploitation, le capitalisme en l’occurrence, est aux commandes. Ses lois de fonctionnement pour obtenir un profit au détriment des besoins humains, impliquent la concurrence mortelle, la rentabilité exigée, les cadences imposées qui en découlent, la séparation du travail manuel et intellectuel, l’aliénation du travail vivant à la machine et souvent la destruction du corps, de la vitalité et plus encore de la créativité des exploités. Les ouvriers ont alors le sentiment d’être eux-mêmes un instrument, une chose, un rouage programmé au service de l’ogre capitaliste. L’image de Charlie Chaplin coincé dans la machine du film : Les Temps modernes, en est tout un symbole.
L’outil, la machine, fruit de toute l’évolution technologique, de l’expérience et de la richesse du travail humain, conçue par l’homme, permet aujourd’hui de produire de manière beaucoup plus rapide, efficace et systématique. Ce travail, bien qu’aliénant et destructeur, s’est aussi construit au fil des générations dans le cadre d’une activité humaine faite d’efforts collectifs et d’expériences partagées. Alors, quand un patron sabote, détruit un outil de production, une machine, c’est comme s’il détruisait également cette somme d’expériences, de travail associé et d’efforts communs. Après le licenciement, cette destruction ressemble à une double peine pour les ouvriers de cette papeterie.
Le savoir-faire, le respect pour la matière transformée, dans la maîtrise du geste et de l’outil, se sont transmis de générations en générations. De l’artisanat à la manufacture, de la manufacture à l’usine. Cette production est devenue une collaboration en équipes de plus en plus ample, un travail associé qui nécessite certes que chaque ouvrier fasse du bon travail, mais surtout que ces ouvriers travaillent ensemble et dans le même sens, celui de l’intérêt commun. Même dans le cadre du capitalisme, de la division du travail à outrance, des cadences infernales, chaque ouvrier a pourtant plus de plaisir à contribuer à la réalisation collective qu’à garder “jalousement” sa compétence personnelle, son succès personnel. Bien usiner un boulon, avoir un plan aux bonnes côtes, élaborer un logiciel, avoir un diagnostic sûr à l’accueil des urgences de l’hôpital,… tout cela n’a de sens que si cela participe d’une construction plus globale. Et c’est généralement une réelle fierté que d’y avoir participé.
C’est effectivement cette caractéristique de la classe ouvrière, comme classe associée dans une activité commune, intégrant les compétences de chacun, qui en fait la classe permettant d’entrevoir un futur à l’humanité libérée de l’exploitation, du salariat, du profit, pour en arriver enfin à la seule satisfaction des besoins humains. Face à la décadence du capitalisme, à la dégradation des condition de travail, nombre de philosophes, sociologues ou même managers peuvent se gargariser à bon compte sur la nécessité, en soi, d’en revenir à un travail bien fait, apprendre le bon geste et le maîtriser. Ils peuvent développer leurs incantations sur la bonne utilisation et la bonne maintenance de la machine, pour “diminuer les accidents du travail et les risques psychosociaux”, la nécessité d’une “meilleure réorganisation du travail”, la réalité du capitalisme est faite de souffrances au travail dans un monde totalitaire où règne la loi de la marchandise. Tout cela révèle une immense hypocrisie, ravivée au quotidien par les impératifs de fonctionnement du capital.
Le concept de “patrons-voyous”, aussi juste soit-il par rapport à des comportements réels, fait référence à tout un tas de méfaits. Cela va de la fraude fiscale, du délit d’initié, de la discrimination à l’embauche, aux manquements à la sécurité, aux licenciements abusifs, au harcèlement, aux paiements tardifs des salaires, etc. Cette “hiérarchisation” des fautes permet de s’indigner des méfaits les plus spectaculaires de la voyoucratie capitaliste et de banaliser des procédures infectes, permanentes, qui touchent globalement à l’exploitation elle-même, à la confrontation avec la classe ouvrière, collectivement ou individuellement.
Et surtout, en suivant cette logique de dénonciation, en les pointant du doigt, de tels ou tels “patrons-voyous”, on devrait en déduire qu’il existerait des “patrons-honnêtes”, propres sur eux et “réglos” avec les employés. En somme, il existerait une exploitation “humaine et équitable”, un capitalisme “éthique” en quelque sorte. Rien n’est plus faux ! Quotidiennement, dans les entreprises, des plus grandes au plus petites, dans les administrations, le secteur public, la classe ouvrière vit tous les jours la réalité de l’exploitation, la course à la rentabilité, la précarisation croissante. Que le patron soit “voyou” ou “honnête” n’est pas la question. Tous les patrons sont des exploiteurs. Il ne peut en être autrement. Ce sont les lois du capital. Le chômage de masse lui-même exprime cette inhumanité du capital au même titre qu’un capitaliste saboteur vosgien. Le capitalisme exhale la destruction et la “voyoucratie” par tous ses pores. C’est le plus grand voyou d’aujourd’hui : immoral, cynique et hypocrite. Il faut le renverser et le remplacer par une société sans classe, sans salariat, une société ou le travail, l’activité humaine ne sera plus synonyme d’exploitation mais de plaisir et créativité.
Stopio, 11 décembre 2017
1) Le Monde.fr, le 16 octobre 2014.
2) Terreur, terrorisme et violence de classe, Revue Internationale n° 14 et 15.
Le vandalisme dont ont fait preuve les “patrons-voyous” des Vosges n’est pas un fait isolé mais appartient à une longue tradition capitaliste.(1) L’année 1917 en est un exemple concret particulièrement significatif.
Cette année-là, outre la rage et la vengeance contre l’audace politique des exploités, la classe dominante s’est livrée à ce qui relevait d’actes de guerre contre son ennemi prolétarien, visant à générer désordres, chômage et même famines, dans le but de discréditer la révolution. Les révolutionnaires ont dénoncé avec indignation la brutalité de ces pratiques de sabotage et de destructions, en particulier venant des plus hypocrites : les démocrates, notamment les politiciens “socialistes” usurpateurs du gouvernement provisoire, encensés aujourd’hui par la propagande officielle.(2) Victor Serge s’indignait ainsi très justement : ““Tous les moyens sont bons !” Ce n’était pas des mots. La démocratie contre-révolutionnaire recourait, en grand, à une arme impitoyable, du reste contraire aux usages de la guerre : au sabotage systématique de toutes les entreprises d’intérêt général (ravitaillement, services publics, etc.) La guerre des classes, dès son début, brisait le moule conventionnel du droit de la guerre”.(3)
Sous la plume de Léon Trotski, qui s’appuie lui-même sur le témoignage de John Reed, nous voyons que les sabotages obéissaient à une vaste entreprise contre-révolutionnaire, quasiment planifiée. Au-delà de cette dimension politique essentielle, nous voulons souligner l’indignation morale partagée à propos de la réalité d’odieux scandales révélés. L’ironie mordante de Trotski, lorsqu’il évoque le “courage” des industriels, donne une vigueur supplémentaire à ce qui constitue, selon nous, un véritable réquisitoire :
“L’affaiblissement, en juillet, des positions du prolétariat rendit courage aux industriels. Un congrès des treize plus importantes organisations d’entreprises, et dans ce nombre des établissements bancaires, créa un comité de défense de l’industrie qui se chargea de la direction des lock-out et en général de toute la politique d’offensive contre la révolution. (...) Le défaitisme économique constituait le principal instrument des entrepreneurs contre la dualité de pouvoir dans les usines. A la conférence des comités de fabriques et d’usines, dans la première quinzaine d’août, l’on dénonça en détail la politique nocive des industriels, tendant à désorganiser et à arrêter la production. Outre des manigances financières, on appliquait largement le recel des matériaux, la fermeture des ateliers de fabrication d’instruments ou de réparation, etc. Sur le sabotage mené par les entrepreneurs, d’éclatants témoignages sont donnés par John Reed qui, en qualité de correspondant américain, avait accès dans les cercles les plus divers, obtenait des informations confidentielles des agents diplomatiques de l’Entente et pouvait écouter les francs aveux des politiciens russes bourgeois. Le secrétaire de la section pétersbourgeoise du parti cadet (écrit Reed) me disait que la décomposition de l’économie faisait partie de la campagne menée pour discréditer la révolution. Un diplomate allié dont j’ai promis sur parole de ne pas révéler le nom, confirmait le fait sur la base de ses informations personnelles. Je connais des charbonnages près de Kharkov qui furent incendiés ou noyés par les propriétaires. Je connais des manufactures textiles de la région moscovite où les ingénieurs, en abandonnant le travail, mettaient les machines hors d’état. Je connais des employés de la voie ferrée que les ouvriers surprirent à détériorer les locomotives. Telle était l’atroce réalité économique. Elle répondait non point aux illusions des conciliateurs, non point à la politique de coalition, mais à la préparation du soulèvement kornilovien”.(4)
1) Dans la toute première enfance du mouvement ouvrier, des révoltes d’ouvriers ont conduit parfois à des destructions de machines, notamment en Angleterre (les Luddistes). Mais ces actes avaient une toute autre nature. Ponctuels et limités, ils exprimaient un cri de révolte contre le bagne industriel ; surtout ils étaient la marque de l’immaturité du mouvement ouvrier naissant.
2) Lire notre article à propos de l’émission diffusée par Arte sur la révolution russe : la bourgeoisie récupère la révolution démocratique de Février 1917 pour falsifier la Révolution d’Octobre.
3) Victor Serge, L’an I de la révolution russe.
4) Léon Trotski, Histoire de la Révolution russe, Tome II. Sur la tentative de putsch réactionnaire du général Kornilov, lire notre brochure : Octobre 1917 début de la révolution mondiale.
p { margin-bottom: 0.21cm; }a.sdfootnoteanc { font-size: 57%; } A peine le Parti socialiste était-il péniblement unifié en France que le mouvement ouvrier était traversé par une nouvelle crise provoquant une profonde fracture en son sein : le divorce entre le parti et les syndicats.
La Charte syndicale issue du Congrès d’Amiens en 1906 officialisa la séparation complète entre le PS et les syndicats, entre l’action politique et l’action revendicative. Elle proclamait solennellement : “En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérales n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale”. Cette “indépendance” traduisait une méfiance qui visait à prendre des distances par rapport au gouvernement “socialiste-bourgeois” de Millerand et Waldeck-Rousseau. mais elle exprimait également une méfiance profonde envers les partis politiques, particulièrement envers les guesdistes.
Cette orientation était le résultat de plusieurs facteurs importants :
– Le poids de l’anarchisme dans la société française hérité de la faiblesse du prolétariat industriel, du poids de l’artisanat et de la petite industrie marqué, comme lors de la Commune, par l’idéologie petite-bourgeoise proudhonienne ou bakouniniste. Le syndicalisme, avec sa structure fédéraliste et corporatiste, servait précisément de refuge de prédilection aux anarchistes, exclus de l’Internationale et fragilisés par les “lois scélérates” de 1896 prises à leur encontre après une série d’attentats. Le syndicat était par ailleurs un terreau fertile pour développer l’activisme et l’immédiatisme profondément ancrés dans leurs conceptions ;
– Le développement du syndicalisme, et le syndicalisme révolutionnaire en particulier, était aussi une réponse face à la collaboration de classe défendue par la droite du PS et sa politique de plus en plus opportuniste de votes de confiance aux ministères bourgeois. A cet égard, même si l’aile réformiste du parti, à l’image de Jaurès, adopta une attitude nettement plus conciliante et conciliatrice que celle des guesdistes envers l’action syndicale, elle suscita une même attitude de méfiance et de rejet de la part des syndicalistes révolutionnaires ;
– Les guesdistes portent également une lourde responsabilité dans le développement du rejet du combat politique par les syndicats. Trente ans de relations conflictuelles et de tensions ont poussé beaucoup de syndicalistes combatifs à se détourner de la lutte politique et à se réfugier sur le terrain du syndicalisme révolutionnaire.
Si le POF, lors de son Congrès de fondation en 1879 à Marseille, considérait encore que “l’appropriation collective de tous les instruments de travail et force de production doit être poursuivie par tous les moyens possibles”, il allait rapidement affirmer que le syndicat ne pouvait être qu’un appendice du parti. La base théorique des maladresses guesdistes sur le terrain syndical apparaissait avec clarté au Congrès de Lille en 1890 : il fallait adhérer aux syndicats, disaient-ils, “pour y répandre l’idée socialiste et y recruter des adhérents au programme et à la politique du Parti”. Fréquemment, dans les départements, les fonctions de direction politique et syndicale étaient assurées par les mêmes personnes et leurs Congrès étaient confondus. De même, la Fédération des Syndicats créée en 1886 par les guesdistes ne faisait que vivoter lorsque ces derniers se retirèrent en 1894 après une tentative manquée pour imposer leurs vues.
Surtout, même si de nombreux guesdistes surent apparaître dans les années 1880-90 comme de vrais animateurs des grèves, leur tendance de plus en plus prononcée à abandonner le terrain des grèves et des luttes revendicatives au profit du terrain électoral suscita un sentiment de méfiance, d’opposition, voire d’hostilité à leur égard qui fut le terreau du syndicalisme révolutionnaire pour la lutte de classe. Il est difficile de dissocier les erreurs politiques de Guesde et ses nombreuses confusions théoriques dans l’assimilation des principes et la défense du marxisme de son attitude dogmatique, sectaire et cassante envers l’action syndicale, ainsi que de ses dérives opportunistes de plus en plus marquées. Ces attitudes toujours plus ambiguës par rapport aux grèves(1) sont à mettre en parallèle avec un enfermement chaque fois plus prononcé dans la sphère électoraliste et parlementaire. Ainsi, en 1896, Guesde s’opposa totalement au Congrès de Londres qui, sous l’influence de l’Internationale, chercha à créer un regroupement syndical à l’échelle internationale, déclarant qu’il ne pouvait s’agir d’un Congrès syndical mais d’un Congrès socialiste : “L’action corporatiste se cantonne sur le terrain bourgeois, elle n’est pas forcément socialiste. (…) Ce n’est pas de l’action corporatiste qu’il faut attendre la prise de possession des moyens de production. Il faut d’abord prendre le gouvernement qui monte la garde autour de la classe capitaliste. Ailleurs, il y a mystification ; plus : il y a trahison”. Au départ, cette réaction semble justifiée dans le cadre de la critique des limites du corporatisme et du syndicalisme mais ses positions l’amènent à se centrer sur le terrain électoral, et surtout à alimenter ses confusions sur la prise du pouvoir où il est incapable de tirer les mêmes enseignements que Marx de l’écrasement de la Commune : il ne s’agit en effet pas de s’emparer de l’État bourgeois mais de le détruire. Ceci, combiné avec la vision jacobine et patriotarde (évoquée dans un précédent article), allait l’entraîner inexorablement vers la participation comme ministre d’un gouvernement bourgeois et aux trahisons qu’il pensait dénoncer et traquer.
Les guesdistes prenaient également résolument position contre le principe de la grève générale qui, sous l’influence des anarchistes, fut adoptée à une large majorité au Congrès de Nantes en 1894,(2) ce qui provoqua une scission des guesdistes et l’abandon définitif du terrain syndical sur lequel ils avaient perdu tout contrôle. Guesde et ses partisans partaient d’un point de vue juste : la notion de grève générale conçue à la fois comme une “recette anarchiste” et comme un but en soi, un moyen d’“exproprier les capitalistes”, revenait à faire, dans la tradition anarchiste, l’impasse sur l’État bourgeois. Le guesdisme mettait au contraire en avant la notion de “conquête politique du pouvoir” nécessaire pour le prolétariat. Mais à leurs préoccupations et arguments justifiés se mêlait une vision sectaire et confuse conjuguée à de lourdes erreurs de méthode, finissant par négliger puis nier le rôle de la lutte revendicative comme facteur essentiel de l’action prolétarienne. Guesdistes et anarchistes se rejoignaient d’ailleurs dans l’adhésion, plus ou moins explicite et consciente à la “loi d’airain des salaires” de Lassalle. Cela permet de comprendre comment les guesdistes sont passés d’interventions brutales et de revendications maximalistes dans les mouvements revendicatifs à une politique d’abandon de l’intervention.
On est bien loin de l’attitude de Rosa Luxemburg qui, tout en rappelant la lutte des marxistes depuis Engels contre la vision abstraite de la grève générale, ne se contenta pas de défendre dogmatiquement cette position classique et comprit que les conditions pour poser le problème avaient évolué en 25 ans. Elle su ainsi discerner dans la révolution russe de 1905 un phénomène nouveau qui démontrait concrètement comment, dans la pratique du mouvement révolutionnaire pouvait être dépassée la fausse opposition entre luttes revendicatives et luttes politiques : la grève de masse(3). L’attitude des guesdistes n’a au contraire fait que pousser les syndicats à se jeter dans les bras soit de l’anarchisme, soit du réformisme et de la collaboration de classe.
Tous ces éléments n’ont fait qu’alimenter un climat de méfiance et d’incompréhension réciproque et cela n’a abouti qu’à affaiblir, diviser et désunir profondément le mouvement ouvrier. A ce niveau, le syndicalisme a pu s’orienter vers le syndicalisme révolutionnaire qui fut alors une réponse prolétarienne face à l’opportunisme du parti : “Le syndicalisme révolutionnaire a été le résultat direct et inévitable de l’opportunisme, du réformisme et du crétinisme parlementaire”(4). Mais ce fut aussi une réponse partielle et schématique, incapable de saisir dans toute sa complexité la période charnière du début du XXème siècle et ce fut une réaction elle aussi fortement entachée d’opportunisme(5). Il fut ainsi à la fois l’expression et un facteur actif de l’influence de l’idéologie anarchisante prônant la méfiance systématique envers toute organisation politique du prolétariat, voire même une théorisation de “l’anti-partidisme”. Comme le disait Trotsky : “Le syndicalisme révolutionnaire s’efforçait de donner une expansion aux besoins de l’époque révolutionnaire qui approchait. Mais des erreurs politiques fondamentales (celles même de l’anarchisme) rendaient impossible la création d’un solide noyau révolutionnaire, bien soudé idéologiquement et capable de résister effectivement aux tendances patriotiques et réformistes”(6).
Cela a poussé parti et syndicats à persévérer et s’enfoncer dans leurs dérives, dans une même pratique opportuniste alimentée par leurs confusions politiques et déformations idéologiques. Leurs incompréhensions et leurs erreurs ont développé les travers, les faiblesses vers lesquels ils tendaient “naturellement” pour parvenir, finalement, dans leur immense majorité, aux mêmes trahisons.
On ne peut pas passer sous silence dans cette dérive tragique, le rôle négatif de la direction prise par la IIème Internationale sous l’emprise de ses dérives opportunistes, notamment au sein de la social-démocratie allemande. Il faut noter l’influence très importante des thèses révisionnistes de Bernstein sur le comportement pratique de Millerand et sa décision d’entrer dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau. Mais l’attitude affinitaire de Kautsky pour protéger son “ami” Bernstein des attaques de la gauche révolutionnaire du parti et les critiques envers le routinisme du parti, la censure qui a prévalu dans le parti contre la brochure de Rosa Luxemburg, l’odieuse campagne diffamatoire et le tombereau de calomnies qui ont été déversées sur elle et la gauche, traduisaient, au nom de la défense de l’orthodoxie et de l’unité du parti, avant tout la perte, l’abandon de l’esprit de combat et des valeurs morales qui ont joué un rôle central déterminant dans son évolution et sa trahison ultérieure.
Il faut brièvement évoquer ici comment le syndicalisme naissant en France a évolué vers le syndicalisme révolutionnaire, ainsi que ses forces et ses faiblesses. Alors qu’une loi de mars 1872 frappait encore de prison l’affiliation à toute association ayant pour but “de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la religion ou du libre exercice des culte”, en 1876 fut organisé à Paris un Congrès rassemblant 151 organisations représentant des métiers ou des professions : l’accent fut mis sur l’association coopérative, sur l’apprentissage et l’enseignement professionnel. Mais le Congrès était encore réticent sur le recours à la grève. Les premiers regroupements syndicaux avant la création des Bourses de Travail et de la CGT n’avaient souvent qu’une vie éphémère. Les Bourses du travail n’avaient d’ailleurs rien de révolutionnaires car leur projet était conçu à l’origine comme un simple bureau de placement des ouvriers, assuré par les syndicats. Mais les années 1878 à 1882 furent marquées par une poussée importante des grèves dures, notamment dans les régions les plus industrialisées. Sous cette pression, à l’attachement aux conceptions anciennes s’opposa un nouveau mouvement syndical témoignant d’un renouvellement par la base des organisations ouvrières. Sous l’impulsion de l’anarchiste Pelloutier, les Bourses se regroupèrent en Fédération dont il devint, en 1892, le premier secrétaire. Ces Bourses étaient devenues des lieux de réunion mais elle furent aussi, au moyen des conférences et des cours du soir, un des premiers supports de l’éducation ouvrière.
De 1892 à 1902, les Bourses du travail se développèrent rapidement. Leur succès, aussi lié au progrès de la syndicalisation parallèle au sein de la CGT créé en 1894, était dû au fait qu’elles étaient considérées comme des expressions et des organisations unitaires de la classe ouvrière. Au Congrès de Montpellier, en 1902, après la mort de Pelloutier, la fédération des Bourses du travail s’effaça et ses organisations s’intégrèrent à la CGT.
Le courant syndicaliste-révolutionnaire était déjà majoritaire dans les Bourses du travail qui se sont développées non dans le cadre de l’usine ou de la corporation mais sur une base géographique et en concentrant toutes les énergies d’une région. Une organisation locale comme la Bourse permettait d’animer une vie prolétarienne d’autant plus féconde qu’elle facilitait le dépassement des limites corporatistes, catégorielles ou sectorielles. Même, si sa structuration était fédérative, cela n’excluait pas une certaine volonté de centralisation.
Cela dit, l’influence très forte de l’anarchisme dans la CGT s’exerçait également à travers deux autres principes idéologiques adoptés par le syndicat : d’une part, comme on l’a vu plus haut, par le recours à la “grève générale”. D’autre part, la théorisation du recours à l’action directe était sous-tendue par un rejet de toute forme d’orientation politique : “L’action directe signifie que la classe ouvrière, en réaction contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances et des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi les moyens d’action”. Elle était censée s’opposer à la fois au patronat et à l’État. En même temps, l’action directe avait un aspect positif en ce qu’elle se caractérisait par une double opposition : opposition à l’action parlementaire, opposition à l’État et aux gouvernements opportunistes et radicaux qui tentaient d’assujettir par la législation le mouvement ouvrier. Dans le syndicalisme révolutionnaire, se manifestait une combativité forte et réelle, une volonté de lutte sur un terrain de classe, qui se traduisit par un nombre important de grèves et une influence prépondérante sur le mouvement ouvrier en France. Ce qui poussait les ouvriers vers les syndicats, c’était le cantonnement de l’activité du Parti socialiste sur le terrain électoraliste alors que pour beaucoup d’ouvriers, l’action syndicale représentait la manifestation la plus tangible de l’unité de la classe ouvrière et la vitalité de la lutte de classe.
Il faut aussi souligner les premières tentatives du gouvernement bourgeois de contrôler les syndicats. Dès 1884, les syndicats sont devenus des associations légales. D’emblée, le gouvernement développa une alternance continuelle d’utilisation de la carotte et du bâton à leur égard. Il multiplia les tentatives de division avec une main tendue aux éléments réformistes dans les syndicats et organisa en même temps une répression féroce des grèves et des syndicalistes révolutionnaires. Mais la CGT fut alors capable de déjouer certaines manœuvres gouvernementales. Ainsi, le Congrès de la CGT de 1901 refusa de donner son aval aux organismes de collaboration de classe comme les Conseils du Travail : “L’antagonisme des intérêts étant la base de toute société capitaliste, les ouvriers doivent rester unis, et s’éduquer sur leur propre terrain de classe exploitée”. Et ce fut un véritable complot du gouvernement dirigé contre la CGT en octobre 1908 après les tragédies de Draveil et Villeneuve Saint-Georges (plusieurs morts) qui incita le syndicat à déclencher cette fameuse grève générale à contre-courant et sans préparation, lui infligeant un cuisant échec : plusieurs des principaux dirigeants de la CGT furent arrêtés dont le secrétaire Griffuelhes. Ce dernier, fut injustement accusé de mauvaise gestion des caisses du syndicat et fut contraint de démissionner de son poste en 1909. Après cela, la direction de la CGT s’enfoncera dans un opportunisme de plus en plus caractérisé. Avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence, les syndicat intégrèrent définitivement l’appareil d’État, faisant de ces organes originairement prolétarien, parmi les pires chiens de garde de la classe dominante.
L’idéologie bourgeoise et le réformisme exercèrent donc une pression à la fois au sein du PS et dans le mouvement syndical en s’appuyant sur leurs faiblesses pour diffuser le poison de l’opportunisme. Cela se concrétisa de manière dramatique par rapport à la question de la guerre, enjeu crucial qui constituera le quatrième et dernier volet de cette série d’article.
Wim, 3 décembre 2017
1) “Le socialisme ne pousse pas aux grèves, il ne les provoque pas, parce que, même là où elles peuvent aboutir, elles laissent subsister pour les travailleurs, leurs conditions de prolétaires ou de salariés”.
2) Les anarchistes firent adopter (contre les guesdistes) la grève générale comme principe d’action syndicale au sein de la CGT dès 1894 auquel se rallient des syndicalistes purement réformistes ou des opportunistes comme Aristide Briand.
3) Cf. Grève de masse, parti et syndicat, de Rosa Luxemburg. (1906)
4) Lénine dans une préface à la brochure de Voinov (Lunacharsky) sur l’attitude du parti envers les syndicats. (1907)
5) Voir notre article : Ce qui distingue le mouvement syndicaliste révolutionnaire, publié dans la Revue Internationale n° 118, 3ème trimestre 2004.
6) Pour le 2ème Congrès Mondial, in Le Mouvement communiste en France.
Dans le n° 523 de son journal Le Prolétaire daté de février/mars/avril 2017, le Parti communiste international (PCI) a publié un article : Populisme, vous avez dit populisme ?, dans lequel il aborde ce phénomène et sa montée en puissance actuelle et, sur la base de cette analyse, dans un second temps, entreprend une critique des analyses et des positions du CCI sur cette question. La première partie de notre réponse à cette polémique va se centrer sur les éléments d’analyse apportés par le PCI lui-même pour évaluer sa capacité d’expliquer le phénomène du populisme.
Le PCI se situe, il faut d’abord le reconnaître, par ses positions, dans la défense d’un point de vue de classe. Il démontre ainsi qu’il se situe toujours dans le camp du prolétariat et qu’il défend globalement les positions de la Gauche communiste.
Les camarades du PCI font justement remarquer :
– que les autres partis de la bourgeoisie instrumentalisent idéologiquement le populisme afin de rabattre les prolétaires sur le terrain électoral autour de la mystification de la “défense de la démocratie”. Nous sommes donc d’accord avec le PCI sur le fait que la fausse opposition entre populisme et anti-populisme est un piège idéologique dont se sert la bourgeoisie.
– que le plus grand danger pour la classe ouvrière n’est pas l’extrême-droite mais la gauche de l’appareil politique de la bourgeoisie : “(Le populisme) ne peut cependant pas remplacer le rôle contre-révolutionnaire infiniment plus puissant qu’a joué le réformisme classique (qualificatif donné par le PCI aux partis de gauche), solidement implanté dans la classe ouvrière, et de ce fait en mesure de la paralyser” et ces camarades sont assez clairs sur l’antifascisme, ce qui les démarque complètement des positions de l’extrême-gauche du capital. Ils ont ainsi dénoncé sans ambiguïté l’appel à voter Chirac en 2002 et lors des dernières élections, ils ont une nouvelle fois dénoncé la mystification électorale et démocratique.(1)
Le Prolétaire souligne aussi justement que la démagogie n’est nullement le propre du populisme, de même que les promesses électorales. Nous partageons indiscutablement le même terrain prolétarien.
Mais quelle est l’analyse du populisme avancée par le PCI ? Avant tout, il nous assure qu’il est de nature petite-bourgeoise. Pour cela, il s’appuie sur une citation de Marx tirée du 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte : “il ne faudrait pas s’imaginer platement que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales en dehors desquelles la société moderne ne peut être sauvée ni la lutte des classes évitée”. Cette caractérisation générale de la petite bourgeoisie reste parfaitement juste mais quel rapport, quel lien cela a-t-il avec le milliardaire Trump ? Avec les tenants du Brexit ? On n’en a aucune idée… Cela n’explique rien quant à la situation actuelle.
Le seul élément historique qu’il donne est sa référence au populisme russe du XIXème siècle. Là-encore, on ne voit pas du tout le rapport du populisme russe au XIXème siècle (les rapports entre la petite bourgeoisie intellectuelle et la paysannerie, les méthodes de cette petite bourgeoisie de l’époque orientées sur l’action individuelle et le terrorisme) avec le populisme actuel, sauf qu’au lieu de se référer à Trump, au Tea Party et aux courants d’extrême-droite actuels (le FN et d’autres fractions populistes d’extrême-droite en Europe), le PCI nous parle de populisme “en général”. Cela, en rejetant indistinctement et pêle-mêle dans la même poubelle “petit-bourgeoise” le populisme d’extrême-droite (Trump, Le Pen et les partisans du Brexit) ou encore les propagandistes zélés de la mystification démocratique bourgeoise (DRY ou les altermondialistes) avec d’authentiques réactions de classe aux questionnements prolétariens, certes encore influencées par des illusions sur la démocratie telles qu’elles se sont manifestées dans les mouvements d’Occupy ou des Indignados…
Que peut-on tirer d’une telle confusion qui affirme que le populisme équivaut seulement à la petite bourgeoisie et se contente de plaquer schématiquement cette grille d’analyse sur la réalité en cherchant à traquer tout ce qu’ils pensent relever de l’idéologie petite-bourgeoise ? Rien ! Sinon qu’il traduit une absence totale d’analyse du phénomène du populisme et de son évolution historique pour comprendre à quoi il correspond dans la situation actuelle.
En lui substituant à l’analyse du phénomène populiste un placage de schémas tout faits, Le Prolétaire en arrive à des aberrations et des affirmations stupides, complètement déconnectées de la réalité : notamment quand il évoque l’existence d’une “aristocratie ouvrière” pour expliquer l’influence des thèmes populistes dans les rangs ouvriers. Cette “théorisation” faite par Engels, suivi par Lénine, était déjà une erreur en leur temps car elle visait à expliquer la propagation de l’idéologie bourgeoise (et non pas spécifiquement petite-bourgeoise) dans les rangs ouvriers. Par ailleurs, les ouvriers plus formés qui travaillent avec des meilleures conditions de vie et de salaire ne sont pas du tout ceux qui peuvent être les plus sensibles à l’idéologie populiste actuelle. Dans la réalité, ce sont au contraire ceux qui sont touchés de plein fouet par la crise et le chômage, comme dans les régions les plus sinistrées et ravagées (l’ex- bassin minier du Nord ou l’ancien bastion de la sidérurgie en Lorraine, là où le FN a fait une percée électorale), qui sont les plus perméables à l’idéologie et aux thèmes du populisme. La réalité contredit directement la thèse absurde du PCI sur le poids d’une “aristocratie ouvrière” dans la question du populisme aujourd’hui.(2)
Le Prolétaire voit ainsi le populisme comme une sorte de réaction rationnelle et mécanique de défense des couches petites-bourgeoises, de ses intérêts économiques particuliers, globalement compatible ou assimilable avec les intérêts du capital national. Cela l’amène à escamoter le problème, à le traiter complètement par-dessus la jambe. Le texte s’évertue même à montrer que le populisme ne pose pas le moindre problème à la bourgeoisie en utilisant comme critère un constat empirique, photographique à titre de “preuve” : ainsi, ils se réfèrent au fait que, juste après l’élection de Trump a été enregistrée une hausse record de la bourse de Wall Street (sur le même modèle, il avance comme argument-massue la réaction de la bourse de Londres après le référendum sur le Brexit pour affirmer que “les dirigeants de la bourgeoisie britannique ne pensent pas du tout que cette rupture est pour eux un grave problème”), en reprenant de façon schématique une vision erronée et dépassée du XIXème siècle, comme si les grandes orientations de la bourgeoisie se jouaient à la bourse alors que la bourse est le domaine par excellence d’une vision au jour le jour, à court terme, guidée par des intérêts de profits immédiats des capitalistes. C’est d’ailleurs pour cela que la classe dominante ne s’en remet pas à ce type d’institution mais fait dépendre son orientation des intérêts généraux de son État, de son administration, de ses “planifications”. En réalité, si l’élection de Trump a été immédiatement suivie d’une hausse boursière à Wall Street, c’est parce que ce dernier avait simplement annoncé qu’il allait réduire les impôts sur les sociétés, ce qui ne pouvait que recevoir un accueil favorable des actionnaires.
Un autre raisonnement développé par l’article ne tient pas davantage la route : Trump servirait en définitive les intérêts de toute la bourgeoisie, avec l’argument qu’il n’y a jamais eu autant de milliardaires dans un même gouvernement. Que le gouvernement Trump soit bourré de capitalistes les plus riches, et qu’il soit de nature capitaliste, cela ne fait aucun doute. Cela ne signifie pas pour autant qu’il garantit de servir au mieux les intérêts généraux du système capitaliste. On peut supposer que le PCI pense également que le Brexit servirait, en définitive, les intérêts du capital britannique. Mais on ne voit vraiment pas en quoi il le renforce et le PCI ne nous dit pas ce qui peut bien étayer cette affirmation.
Il est important de déceler ce que le PCI ne dit pas et les questions qu’il ne pose pas. Quelle est la stratégie poursuivie par la bourgeoisie américaine avec l’élection de Trump ? Quel est l’intérêt pour la bourgeoisie britannique d’avoir réalisé le Brexit ? Cela lui permet-elle d’avoir une force plus grande pour défendre ses intérêts économiques et impérialistes dans l’arène de la concurrence mondiale ? Le PCI ne dit rien de cela et n’apporte pas la moindre argumentation sérieuse là-dessus. Le PCI a certes raison d’affirmer que le nationalisme est, vu la concurrence entre États, un moyen privilégié pour chercher à resserrer les rangs derrière la défense du capital national, mais cela n’apporte aucune explication ni aucun cadre pour comprendre le phénomène du populisme et encore moins son développement actuel. Cela le rend inapte à rendre compte de nombreux phénomènes de la société actuelle et d’analyser leur évolution.
L’article du PCI est obligé de reconnaître du bout des lèvres que le populisme gêne ou inquiète une partie de la bourgeoisie mais il n’explique pas pourquoi quand il dit que “Sans doute quelques-unes de ses déclarations à l’emporte-pièce ont pu faire lever les sourcils parmi certains secteurs capitalistes : la menace de frapper les importations de taxes élevées serait un coup sévère pour nombre d’industries qui ont délocalisé une partie de leur production ou pour le secteur de la grande distribution. Mais on peut parier que les capitalistes à la tête de puissants groupes d’intérêts sauront le faire comprendre à leur collègue Trump.” De même que le PCI est obligé de reconnaître que les programmes des populistes “entrent sur certains points en contradiction avec les intérêts des grands groupes capitalistes les plus internationalisés”. Mais il voit cela comme un épiphénomène sans conséquences et il part du présupposé explicite que la bourgeoisie saura toujours utiliser ces contradictions pour en tirer profit et les surmonter. Il est clair que l’élection et la politique de Trump un an plus tard vont dans un sens totalement opposé aux prévisions du PCI selon laquelle la bourgeoisie saura faire entendre raison et mettre au pas les prétentions de Trump. A l’heure actuelle, une grande partie de la bourgeoisie américaine est plongée dans le désarroi et plusieurs secteurs, y compris dans son propre camp, essaie de trouver le moyen de le destituer ou tout autre recours pour le démettre de ses fonctions présidentielles. On assiste depuis un an à un discrédit croissant, à une dénonciation du manque de sérieux, de la politique erratique, incohérente et désordonnée menée par la première puissance mondiale au niveau international. Par exemple, la reconnaissance par Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël constitue, parmi d’autres, une illustration flagrante d’une politique internationale à l’emporte-pièce qui ne fait que jeter de l’huile sur le feu et qu’attiser la recrudescence d’une violence incontrôlée au Moyen-Orient. On assiste de même à un blocage des programmes et à une accumulation de contradictions sur les dossiers traités par l’administration Trump (y compris la remise en cause de “l’Obamacare”, le grand cheval de bataille de Trump), la valse incessante de destitutions et de changements de hauts fonctionnaires pour ne prendre que quelques exemples. En Grande-Bretagne, le Brexit pose depuis un an de graves problèmes à la santé du capital national, en particulier en affaiblissant et sapant considérablement sa puissance du fait de la fuite des capitaux internationaux qu’il provoque. Cela, alors que ce qui a toujours constitué le point fort de l’économie britannique était le secteur financier. Face à une succession d’échecs et d’initiatives contradictoires pour parvenir à un accord avec l’UE, Theresa May est de plus en plus fragilisée, ouvertement accusée par ses pairs d’incompétence, de manque de préparation et de confusion.
Cela ne signifie pas pour autant que la venue de Trump au pouvoir, pas plus que le triomphe du Brexit, vont porter des coups fatals au capitalisme, pas plus que cela n’empêchera les États-Unis ou la Grande-Bretagne de rester des États et des puissances impérialistes dominantes. Cela n’empêchera pas non plus la bourgeoisie d’essayer de canaliser les problèmes liés aux décisions populistes, et même d’utiliser et d’exploiter les manifestations ou les conséquences du poids du populisme pour pousser à un pourrissement idéologique dans les consciences et pour les diffuser au maximum dans les crânes des prolétaires, comme le poison du nationalisme ou celui de la défense de la démocratie. Mais le PCI, en se focalisant sur l’utilisation idéologique du populisme par la bourgeoisie (il est vrai que celle-ci ne se prive pas de retourner ces éléments contre le prolétariat) passe totalement à côté des problèmes posés par la dynamique générale que porte le capitalisme, du sens de cette évolution historique, celle de l’accumulation et de l’exacerbation des contradictions (y compris au sein de la bourgeoisie elle-même) et de l’enlisement de la société dans la barbarie, dont le populisme dans sa forme actuelle est l’une des manifestations les plus significatives. Par là-même, il sous-estime complètement les menaces, les dangers et les pièges (nationalisme, canalisation sur la fausse opposition populisme / antipopulisme, populisme ou démocratie), la désorientation et le déboussolement accrus, qui pèse sur l’identité de classe du prolétariat.
Les conséquences de la mise en œuvre de programmes et de politiques populistes au gouvernement sont totalement niées et ignorées suite à l’élection de Trump et au référendum sur le Brexit, comme si la bourgeoisie de ces deux puissances, bien que parmi les plus puissantes et expérimentées du monde, était immunisée et que les politiques menées et les orientations économiques prises depuis ces événements ne faisait courir aucun risque de conséquences désastreuses pour le capital national et mondial. L’exemple récent de la situation en Allemagne au lendemain des élections législatives et l’entrée pour la première fois au parlement du parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) avec 87 sièges et 13,5 % des votes confirme encore une fois la tendance historique du développement du populisme. Ce phénomène en Allemagne est particulièrement fort dans les anciens bastions industriels, en particulier de l’ex-RDA, ce qui ne correspond pas à la vision très réductrice et fausse avancée jusqu’ici par le PCI.
Au lieu d’analyser et d’expliquer la montée, le développement et la dynamique du phénomène populiste, le PCI s’obstine à dire qu’il n’y a dans le phénomène actuel du populisme “rien de nouveau sous le soleil”. Il n’a ainsi aucun cadre d’analyse. Pour lui, la question et la montée du populisme est quasiment une invention des médias, un simple instrument de propagande. Le populisme ne serait rien d’autre, comme il le dit au début de son article, qu’ “une orientation politique qui nie la division de la société en classes sociales” uniquement destiné “à faire perdre au prolétariat ses orientations de classe”. Ce qui est extrêmement réducteur et revient à dire que la montée en puissance du populisme correspondrait seulement à une manœuvre, montée et orchestrée de toutes pièces par la bourgeoisie contre la classe ouvrière.
Le PCI plutôt que d’expliquer un phénomène qu’il ne comprend pas, nie sa réalité et donne vraiment l’impression qu’il n’y a pas de réelles contradictions au sein de la bourgeoisie, comme si la bourgeoisie était une simple somme, un agrégat d’intérêts différents : des patrons, des actionnaires, des États, différents partis et candidats… Il y a chez lui la vision d’une bourgeoisie toute puissante, omnisciente et sans contradictions internes qui mettrait en avant telle ou telle carte en fonction de ses besoins et exclusivement dirigée contre la classe ouvrière, ce qui permettrait ainsi de détourner son mécontentement. Ce qui est paradoxal car en même temps qu’il met en avant ce besoin de mystification, le PCI reconnaît que la menace que fait peser la classe ouvrière sur la bourgeoisie est actuellement à un niveau très faible. Le problème, c’est que le PCI cherche à faire rentrer au chausse-pied non seulement le populisme mais aussi les situations nationales, comme leur évolution, dans un moule préétabli, dans des schémas tout faits, figés et “invariants” (comme il le revendique) sans parvenir à intégrer le moindre cadre d’analyse ni à saisir la réalité d’un mouvement. Il y a une incapacité du PCI à se livrer à une analyse lucide de la réalité.
Pourquoi attachons-nous une telle importance à la nécessité de comprendre au mieux le phénomène du populisme ? Parce que, dans ce débat où les divergences pourraient être prises pour la manifestation d’une simple querelle un peu byzantine ou une bataille inspirée par un esprit de défense de sa chapelle, chacun prêchant pour sa paroisse, une discussion de Café du Commerce ou un débat académique entre “cénacles intellectuels”, il s’agit en fait pour les organisations révolutionnaires de dégager avec quelle méthode on peut parvenir à la vision la plus claire et au plus haut degré de conscience des enjeux, de la dynamique et de l’évolution du capitalisme pour armer au mieux le prolétariat dans son combat de classe.
(A suivre…)
CB, 28 décembre 2017
1) Nous renvoyons le lecteur à leur article : Bilan des élections présidentielles : recomposition du théâtre politique bourgeois pour mieux défendre le capitalisme, Le Prolétaire, n° 524, mai-juin 2017.
2) Voir notre article : L’aristocratie ouvrière : une théorie sociologique pour diviser la classe ouvrière, dans la Revue internationale, n° 25 (1981).
D’un côté, des guerres incessantes et meurtrières, des bombardements qui ravagent des régions entières et donnent lieu à des massacres effroyables de populations. De l’autre, des barbelés, des murs, des bateaux chasseurs de migrants et des camps qui attendent les dizaines de milliers de personnes et leurs familles qui tentent de fuir les tueries, la destruction de leurs foyers, la misère et la famine.
La Ghouta orientale en Syrie, à l’Est de Damas, est à nouveau un épicentre des conflits meurtriers sévissant sur la planète. Comme d’autres, notamment au Moyen-Orient, ce conflit porte la marque d’intérêts et d’antagonismes impérialistes où domine le “chacun pour soi”. Une guerre faite de massacre, une guerre de tous contre tous impliquant à des degrés divers les grandes puissances et des États régionaux aux ambitions agressives.(1) Ce conflit porte donc les stigmates de l’enfoncement dans la barbarie guerrière, celles des contradictions insolubles et de l’impasse du système capitaliste tout entier.
Plus au nord, apportant sa sinistre contribution à cette situation de chaos guerrier, à la multiplication de massacres de civils et d’exodes massifs de populations, l’opération “Rameau d’olivier” lancée le 20 janvier par l’armée turque et ses bombardiers contre l’enclave d’Afrin, dans la province d’Alep, où sont retranchés des combattants kurdes de l’YPG (qui ont reçu, eux, le renfort de miliciens pro-Assad), se traduit par une nouvelle extension des zones de combat dans le pays. En plus des rivalités entre fractions et gangs locaux, les puissances impérialistes viennent, comme dans un panier de crabes, s’agglutiner et se piétiner davantage. Le pourrissement sur pied du capitalisme ne sème ainsi que toujours plus la mort et la désolation, ce qu’exprime le comportement sanguinaire des différents protagonistes, qu’il s’agisse des troupes d’Assad et ses alliés de circonstance, de ses adversaires “oppositionnels”, de Daech ou des grandes puissances démocratiques.
Quant à la nouvelle offensive de l’armée syrienne, appuyée par les milices chiites soutenues par l’Iran et l’aviation russe, contre une région occupée par Daech et diverses factions djihadistes en rébellion contre le régime d’Assad, elle a donné lieu à un concert de protestations toutes plus hypocrites les unes que les autres. Cette fausse indignation des médias occidentaux, des prétendues ONG et de la soi-disant “communauté internationale” face à ces attaques perpétrées avec le recours systématique à l’arme chimique (que la coalition internationale utilise d’ailleurs également sans vergogne) (2) n’a d’égale que l’inefficacité des résolutions votées par l’ONU, tant contre l’usage de ces gaz que pour la protection des populations civiles ou le respect des trêves. Cela démontre une fois de plus le total manque de crédibilité et la défiance à éprouver à l’égard de ce “repaire de brigands”, comme le disait déjà Lénine, que constituent les institutions de la fameuse “communauté internationale”. Ce n’est pas une première en Syrie : depuis au moins 2012, les armes chimiques ont été régulièrement utilisées lors des bombardements aériens, notamment au cours des batailles dans la région d’Alep et de Homs puis à Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017. Elles sont aussi massivement utilisées dans la Ghouta orientale depuis mars 2013, en particulier lors du raid du 21 août de la même année qui fit près de 2 000 morts. Le bilan des pertes de vies humaines n’a cessé de croître avec les bombardements à répétition des hôpitaux supposés servir de refuges aux forces rebelles ou les destructions systématiques des habitations. Déjà entre 2013 et octobre 2017, on recensait 18 000 morts (dont au moins 13 000 civils parmi lesquels 5 000 enfants environ !), auxquels il faut ajouter 50 000 blessés. Entre le 18 et le 28 février 2018, la dernière offensive aérienne s’est soldée (officiellement) par plus de 780 morts supplémentaires dont au moins 170 enfants. Tout cela, sans compter les victimes innombrables, aujourd’hui passées sous silence, de la pénurie de vivres qui sévit dans cette région sinistrée depuis 2017. Le régime d’Assad vient de lancer une offensive terrestre dans la Ghouta qui promet d’être tout aussi barbare et meurtrière.
Cette situation ne peut qu’accentuer un autre phénomène amplifié par la phase de décomposition du capitalisme : la déportation ou l’exode massif de populations fuyant les massacres et la misère au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine. Des masses de pauvres gens affluent vers les États les plus riches, à la recherche désespérée d’une terre d’asile, notamment en Europe ou aux États-Unis. Or, aucun de ces États n’a de véritable solution devant l’afflux de migrants sinon chercher coûte que coûte à les bloquer, les parquer, à les rejeter sans ménagement en les renvoyant à la mort, à édifier des murs et des barbelés. Les gouvernements occidentaux n’ont d’ailleurs de cesse de distiller la peur de l’étranger, réprimant même sévèrement ceux qui tendent la main aux migrants et essaient de les aider.
Le cynisme des États concernés, notamment européens, n’a pas de limites. La Turquie, moyennant des aides économiques et financières, est chargée de bloquer le passage des migrants vers la Grèce en les parquant dans des camps de réfugiés aux conditions inhumaines. Derrière cet accord se joue un vrai marchandage d’êtres humains avec un tri au compte-gouttes entre ceux qui pourront rejoindre un pays européen et ceux, l’immense majorité, qui restent dans les camps. Cela non plus n’est pas nouveau. Il faut se souvenir, par exemple, du cynisme et de l’hypocrisie du gouvernement “socialiste” de Zapatero en Espagne. En 2005 dans les enclaves de Ceuta et Melilla, en plus d’avoir dressé à sa frontière une triple rangée de barbelés où beaucoup de migrants sont venus s’empaler tandis que d’autres étaient impitoyablement mitraillés (selon toutes probabilités, par ses forces démocratiques), ce gouvernement avait sous-traité à l’État marocain, jouant une nouvelle fois le rôle du “méchant” de service, la livraison de migrants dans des autobus de la mort, abandonnés en plein désert saharien. Toutes les bourgeoisies occidentales (gouvernement espagnol compris !), pourtant commanditaires au nom des accords de Schengen, avaient alors hypocritement orchestré une intense campagne médiatique contre cette “intolérable violation flagrante des Droits de l’Homme”. Les derniers “contrats” de ce style, passés aujourd’hui avec la Turquie, et hier, plus discrètement conclus avec la Libye, ont eu des conséquences immédiates sur les trajets des migrants vers les pays européens.
Tous les médias ont répercuté, en affichant bien sûr leur immense satisfaction, la diminution de près d’un tiers du nombre de migrants illégaux ayant débarqué sur les côtes italiennes en 2017. En fait, “l’UE a choisi d’arrêter le flux des migrants à la source au lieu de continuer à ouvrir des centres d’accueil en Italie et en Grèce, le choix de cette stratégie semble très discutable moralement”, avouait le Courrier international dans son n° 1414. En dépit du “bon” chiffre italien, l’Espagne a connu un accroissement significatif des arrivées par mer en 2017, si bien qu’une nouvelle prison construite à Malaga est désormais utilisée comme centre de rétention.
Un reportage de CNN montrant des migrants vendus aux enchères comme esclaves en Libye a provoqué des réactions d’indignation à l’échelle internationale, nous dit aussi la presse. Mais celle-ci, généralement, ne s’appesantit guère sur les accords et les mesures adoptées par l’UE et la Libye qui ont contribué à créer cette situation. Le même article du Courrier International précise ainsi : “Le 3 février 2017, les 28 se sont accordés sur une “déclaration” appuyant l’accord conclu la veille par l’Italie avec le gouvernement libyen de Faiez Sarraj. Le principe est le même que celui du pacte UE-Turquie conclu 2 ans plus tôt : l’Europe fournit notamment des fonds, de l’entraînement et du matériel aux garde-côtes libyens, qui, en échange, interceptent les bateaux de migrants et conduisent ces derniers dans des centres de rétention en Libye (…) Les organisations de défense des droits de l’homme et la presse ont dénoncé très tôt les limites de ce plan en s’interrogeant sur la capacité du gouvernement Sarraj (qui n’est que l’une des forces rivales en présence en Libye) à le mettre en œuvre et sur les conséquences qu’aurait ce plan pour les migrants, dont on savait déjà qu’ils subissaient des traitements inhumains sur le sol libyen”. Les préoccupations des “organisations de défense des droits de l’Homme” ne sont que de la poudre aux yeux, exactement du même tonneau que la couverture prétendument humanitaire hypocritement affichée par le gouvernement espagnol en 2005. Ces gesticulations ne servent qu’à masquer les accords cyniques et répressifs qui ont permis que s’entassent d’ores et déjà 700 000 migrants africains dans des camps de fortune en Libye.
Au-delà des accords et des dispositifs visant à barrer plus efficacement la route des migrants, il est clair que l’accumulation des guerres régionales, des massacres, des famines, de la misère, du délitement du tissu social aux quatre coins du monde, ne peut que faire croître dramatiquement le phénomène des réfugiés.(3)
La crise du système capitaliste est indiscutablement au cœur de la vague historique de migrations à laquelle nous assistons. Face à la barbarie de son système, la bourgeoisie n’a rien d’autre à proposer que toujours plus de chaos, d’exclusion et de divisions... et cela, au nom de la défense des “intérêts nationaux”, vocable idéologique destiné à dissimuler les froids calculs, concurrentiels et sanguinaires du capital.
Pourtant, les frontières n’existent pas entre les exploités et les prolétaires n’ont pas de patrie. La classe ouvrière a toujours été une classe d’immigrés, partout contrainte de vendre sa force de travail, d’un pays à l’autre, de la campagne à la ville, d’un territoire à l’autre. Classe d’immigrés, elle est aussi une classe d’exploités. Elle ne peut résister à la barbarie capitaliste qu’en s’appuyant sur la seule force dont elle dispose : son unité internationale, dont la conscience et la solidarité sont le ciment. Face aux campagnes xénophobes et anxiogènes de la bourgeoisie, les prolétaires en Europe comme dans tous les pays développés doivent prendre conscience que les migrants sont des victimes du capitalisme et des politiques cyniques des États. Ce sont leurs frères de classe qui sont bombardés, meurent dans des massacres guerriers ou sont enfermés dans des camps de concentration à ciel ouvert.
L’affirmation nécessaire et possible de leur solidarité passe ainsi d’abord et surtout par le développement de la lutte de classe, la résistance face aux attaques et à la barbarie du capitalisme. Derrière la question des migrants se pose la perspective de l’unité internationale du combat révolutionnaire contre le système capitaliste. Aujourd’hui encore, le prolétariat demeure la seule classe révolutionnaire, la seule force sociale capable de mettre fin aux contradictions historiques d’un système à bout de souffle, d’abattre les frontières nationales et l’exploitation de l’homme par l’homme, d’édifier un monde sans classe, sans misère et sans guerres : le communisme !
PA, 3 mars 2018
1 Nous ne faisons que l’évoquer ici mais nous reviendrons dans un article ultérieur sur cet aspect éclaté de la situation impérialiste en Syrie qui est une autre manifestation de la décomposition sociale actuelle.
2 En Irak et en Syrie, les obus au phosphore de la coalition internationale dans le viseur, LCI (15 juin 2017).
3 Voir notre série : Migrants et réfugiés : victimes du capitalisme, parties I à IV, Révolution internationale (2015 et 2016.)
En ce qui concerne la Turquie, nous pouvons voir quelques changements importants (...). Erdogan a fait des efforts pour réduire le conflit avec les Kurdes en faisant des concessions minimales en 2004-2005, suite à un accord avec le PKK. Cela l’a aidé à “préserver” la Turquie de toute confrontation militaire avec les Kurdes pendant plusieurs années. Cette démarche tactique d’Erdogan contrastait fortement avec des décennies de politique très déterminée des régimes kémalistes qui avaient pratiqué une tolérance zéro vis-à-vis du nationalisme kurde. Malgré des intermèdes réguliers de concessions aux Kurdes, tous les partis turcs se sont toujours distingués par leur ferme position anti-kurde, par leur accord sur la nécessité d’une répression féroce contre les aspirations kurdes. Le calcul d’Erdogan avec ces concessions limitées a bien fonctionné un certain temps. En 2012, à la suite de négociations avec le PKK, ce dernier a abandonné sa revendication d’un Kurdistan autonome. Mais la guerre en Syrie et les ambitions d’Erdogan pour une “Grande Turquie” avec un nouvel empereur à sa tête, ont contrecarré ses plans. Le fait que le parti kurde HDP obtienne 13 % aux élections et entre au Parlement a renforcé la crédibilité et la légitimité du parlementarisme en Turquie. Dans le même temps, le projet d’Erdogan d’attribuer plus de pouvoir au président a été empêché par le HDP après les élections de juin 2015. La soif de vengeance d’Erdogan et sa détermination à réduire la résistance kurde tant en Turquie qu’en Syrie et en Irak ont fait qu’il a commencé à déclarer que beaucoup de députés du HDP et de dirigeants du parti kurde étaient des terroristes. Une nouvelle offensive militaire contre le PKK a commencé dans le sud-est de la Turquie avec l’occupation, le bombardement et la déportation de populations kurdes de la région. Ainsi, la guerre en Syrie et en Irak a débouché sur une guerre avec deux fronts en Turquie : les attaques terroristes de l’EI et l’intensification des combats entre l’armée turque et le PKK.
L’histoire du siècle dernier montre que, dans leur obsession de vouloir contenir les revendications kurdes pour l’indépendance, tous les régimes turcs, indépendamment de leurs différences, qu’ils soient laïcs ou islamistes, qu’ils soient dirigés par un gouvernement militaire ou civil, ont attaqué et déplacé les Kurdes, tant en Turquie qu’en Syrie ou en Irak. Et tous les régimes turcs sont prêts à entrer en conflit avec n’importe quel autre pays, peu importe à quel point ils ont été proches de lui par le passé.
Lorsqu’il est devenu évident que l’EI serait défait et expulsé du nord et de l’ouest de l’Irak, les nationalistes kurdes ont annoncé un referendum sur l’indépendance pour 2017, ce qui a provoqué une levée de boucliers de tous les États contre ce projet.(1)
La réaction de Bagdad a été immédiate : envoi de troupes pour boucler la zone, destruction des champs pétroliers détenus par les Kurdes et reconquête de Kirkouk.
La réponse de Téhéran a été d’offrir un soutien politique, économique et militaire à Bagdad. Vu que le territoire kurde en Irak et en Syrie constitue une “ligne de vie” pour la logistique iranienne, par laquelle elle fournit des armes, des troupes et beaucoup d’autres choses au Hezbollah libanais, c’est pour l’Iran un “lien terrestre” crucial qui conditionne sa capacité à défendre les positions stratégiques vitales de ses alliés sur les côtes méditerranéennes. Plus l’Iran étend son influence vers l’ouest, plus le territoire kurde acquiert d’importance pour lui. Compte tenu de l’intensification des tensions autour du Liban entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la route de transit kurde est d’autant plus stratégique pour Téhéran. Étant menacé par l’administration Trump au sujet de l’accord sur le nucléaire, Téhéran est d’autant plus désireux de tirer des avantages de la position affaiblie de Bagdad.
En réaction, les États-Unis ont déclaré leur opposition à un État kurde séparé, sachant qu’un tel État accélérerait la fragmentation de l’Irak, le pays qu’ils ont “libéré” en 2003, et qu’ils ont toujours besoin des combattants peshmergas comme chair à canon (même si c’est dans une moindre mesure). Mais la contre-offensive irakienne contre les Kurdes a également renforcé la position de l’Iran, principal ennemi des États-Unis, vis-à-vis de Bagdad. Les peshmergas ont été très utiles à la coalition dirigée par les États-Unis dans leur empressement à repousser l’EI, mais ils contrarient les intérêts des États-Unis en réclamant leur propre État.(2) Les factions kurdes au pouvoir dans le nord de l’Irak ne peuvent survivre sans l’aide américaine, mais si les États-Unis diminuaient ou retiraient leur soutien, cela les rendrait encore moins fiables et plus imprévisibles pour leurs alliés kurdes.
Pour les États-Unis et les autres pays occidentaux, les Kurdes irakiens et syriens sont devenus plus ou moins “superflus” après leurs efforts sanglants mais décisifs pour aider à affaiblir l’EI. Cependant, depuis le renforcement des liens entre la Russie et la Turquie, les États-Unis et d’autres puissances occidentales voudront peut-être garder la carte kurde dans leur manche pour pouvoir faire pression sur l’imprévisible régime d’Erdogan.(3)
La Turquie a déjà menacé d’occuper complètement le nord de l’Irak si les Kurdes persistent dans leur proclamation d’indépendance. Elle a menacé de bloquer les pipelines et le transport routier du pétrole dans le nord de l’Irak via la Turquie, coupant toutes les ressources financières des zones kurdes. Moscou, qui a pris beaucoup de poids à Bagdad au détriment des États-Unis, a également exprimé son opposition. A la suite des vives réactions de Bagdad et d’autres pays, les nationalistes kurdes semblent pour le moment avoir fait marche arrière et les divisions en leur sein se sont plus que jamais aggravées.
Comme l’a montré l’expérience historique, le front commun actuel de tous les pays de la région avec les “gros calibres” (États-Unis, Russie) ne durera pas longtemps. A peine les forces kurdes seront-elles affaiblies (ou même massacrées, comme par le passé) que les divisions au sein du front anti-kurde vont s’aggraver. L’unité des régimes au pouvoir dans les pays limitrophes ne trouve pas son origine dans quelque haine viscérale des Kurdes comme peuple, mais exprime l’incapacité du système à permettre l’existence de davantage d’États. Elle exprime l’impasse de tout un système et cela ne peut conduire qu’à plus de conflits.
L’histoire des Kurdes au cours du siècle dernier montre qu’ils ont été utilisés comme des pions sur l’échiquier impérialiste, manipulés par tous les régimes régionaux et occidentaux contre leurs rivaux respectifs. Plus de cent ans d’ambitions nationalistes kurdes montrent que toutes les factions kurdes nationalistes étaient prêtes à servir d’outil dans l’intérêt de ces régimes. Sans les conséquences de l’échec de la politique américaine visant à contenir le chaos au Proche-Orient, les Kurdes n’auraient pas été en mesure de revendiquer leur indépendance avec tant de détermination au cours de la période récente.
Le démantèlement de l’ancien Empire ottoman en différentes entités et l’empêchement d’un État kurde séparé a atteint un nouveau stade, dans lequel deux pays (l’Irak et la Syrie) sont confrontés à des tendances séparatistes et même à un éclatement. L’Irak est déchiré par la guerre depuis 1980, c’est-à-dire depuis près de quarante ans. L’Iran est engagé depuis 1980 dans des affrontements militaires avec tous ses voisins, en particulier l’Irak et l’Arabie saoudite et plus loin, Israël. Devenu un requin régional, l’Iran a étendu son influence vers une coopération plus étroite avec la Russie dans leur défense commune du régime d’Assad en Syrie. Bien sûr, l’Afghanistan est pris dans l’engrenage de la guerre depuis 1979.
Pendant ce temps-là, on voit les nationalistes kurdes réclamer une fois de plus un morceau de territoire, au milieu de tous ces champs de bataille et de ces cimetières.
Nous ne sommes cependant pas juste face à une répétition des conflits précédents. Le nombre de requins (de plus en plus petits et de plus en plus grands) a considérablement augmenté. Les États-Unis affaiblis font face à une présence plus directe des troupes russes dans la région ; les troupes américaines sont actives en Syrie, Irak et Afghanistan ; même si les États-Unis ont dû admettre que leur intervention dans ces pays s’est soldée par un fiasco, et que chaque candidat à la présidentielle a promis un retrait des troupes, en réalité, ils cachent la portée de leur engagement réel et ont dû accroître leur présence. Particulièrement significative est la présence de la Turquie sur différents fronts, sa présence directe en Syrie, en Irak, au Qatar, avec des conflits d’intérêts vis-à-vis des Russes et des Américains sur le sol syrien.
Maintenant qu’il devient clair que l’EI n’est plus une force qui mobilise une sorte de front uni temporaire, comme dans toutes les spirales de guerre précédentes, une fois que l’ennemi commun est affaibli ou décimé, la tendance au chacun-pour-soi, la guerre de chacun contre tous, vont reprendre de plus belle.
De la même manière que la formation de nouveaux États comme Israël n’a été possible que par le déplacement de la population locale palestinienne, conduisant à la formation de gigantesques camps de réfugiés et à des accrochages militaires répétés, la formation d’un État séparé kurde ne pourrait pas avoir un autre destin. Pour la population kurde déplacée, massacrée, réprimée, il ne peut y avoir d’autre issue que l’abolition de toutes les frontières et de tous les États.
Le Proche-Orient a été le berceau de la civilisation humaine. Aujourd’hui, il met en évidence la tendance à son effondrement. Ce n’est pas en luttant pour de nouvelles nations que l’humanité sera libérée de cette menace, mais en luttant pour que l’État-nation devienne une chose du passé.
Aucune faction du nationalisme kurde n’a jamais été progressiste ; aucune n’a jamais mérité le soutien des ouvriers, des paysans pauvres ou des vrais communistes. Et pourtant, la lutte nationaliste kurde continue à être présentée comme quelque chose de compatible avec la révolution prolétarienne. La représentation des Kurdes audacieux et égalitaires décrite dans certains médias a attiré un nombre significatif d’anarchistes à soutenir directement la guerre impérialiste. La lutte de libération nationale kurde était réactionnaire dans les années 1920, tout comme celle de la Turquie et toutes les autres. L’époque de la bourgeoisie progressiste est révolue depuis longtemps et l’impérialisme, particulièrement les principaux impérialismes, domine le globe, et nulle part davantage qu’au Proche-Orient. Ce fut l’une des grandes erreurs et régression qui ont conduit les bolcheviks à soutenir les luttes de libération nationale, lesquelles étaient à l’époque comme maintenant hostiles aux intérêts de la classe ouvrière.
Cela signifie que les exploités au sein de la population kurde, ouvriers et paysans pauvres, n’ont rien à gagner à se mobiliser derrière les nationalistes. Pour eux plus que jamais, les ouvriers n’ont pas de patrie.
Enver, novembre 2017
1 Seul Israël a annoncé publiquement son soutien à l’indépendance kurde, sachant qu’une telle déclaration affaiblira ses ennemis, en particulier l’Iran et son influence en Irak...
2 Dans les années 1960, l’armée américaine a secrètement soutenu le Shah d’Iran pour réprimer une rébellion kurde, selon l’histoire officielle de l’US Air Force.
3 La décision d’arrêter les livraisons d’armes aux YPG kurdes pourrait exprimer une concession americaine à Erdogan aujourd’hui... afin de le faire chanter demain.
Le scandale Lactalis a éclaté lorsque plusieurs cas de salmonellose (1) ont été détectés chez des nourrissons suite à la consommation de produits fabriqués par ce groupe, un des leaders mondiaux des produits laitiers. Le 11 janvier, on annonçait pas moins de 37 cas de contaminations en France, d’autres ayant été recensés en Espagne, en Grèce , etc., et bon nombre d’enfants risquant des complications sévères devaient être hospitalisés. Les enquêtes diligentées en décembre par le ministère de la Santé et celles des services vétérinaires départementaux (DDCSPP) et de la répression des fraudes (DGCCRF) confirmaient cette contamination industrielle, notamment celle de l’usine Lactalis à Craon (Mayenne).
Bon nombre de témoignages de parents et de consommateurs en colère ont révélé que tous les acteurs étaient mouillés dans l’affaire : le groupe Lactalis qui a tardé et traîné les pieds pour retirer les lots incriminés afin de ne pas fragiliser sa compétitivité, la grande distribution qui a continué à commercialiser dans ses rayons les produits potentiellement contaminés à la salmonelle, malgré les rappels successifs, pour ne pas subir de pertes financières, l’État qui s’est présenté comme le grand “justicier” après une période d’inertie jugée coupable. Avant que l’affaire n’éclate au grand jour, le ministère de l’Agriculture niait en effet avoir été mis au courant de tests positifs alors que l’entreprise soulignait au contraire que “toutes ces analyses ont été transmises aux autorités compétentes dès le début”. Les services sanitaires de l’État jugeaient pourtant en septembre que le niveau d’hygiène était “très satisfaisant” alors que l’entreprise avait elle-même décelé des traces de salmonelle lors d’un contrôle interne, peu de temps auparavant, au mois d’août.
Dans une émission sur la chaîne de télévision France 2, le 13 janvier dernier, un ancien salarié témoignait aussi : “On est nombreux dans le service à n’être absolument pas surpris de ce qui se passe aujourd’hui. Quand vous voyez des tamis au sol, quand vous voyez des brosses qui finissent au sol ou qui côtoient toutes les poussières d’une semaine de production et dont on se sert pour nettoyer l’intérieur des tuyaux... Effectivement, il ne faut pas être surpris qu’on puisse contaminer un circuit de poudre”. Il ajoute surtout ceci : “la priorité était clairement la production”.
Comme le souligne un avocat, Me. Bouzrou, cité par Le monde.fr : “Force est de constater que les fonctionnaires de la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations de la Mayenne n’ont volontairement pas effectué de contrôles sur la production de lait infantile”. Priorité à la production, au marché, au profit ! Pour l’ensemble des principaux acteurs, les nourrissons ne représentent qu’une cible commerciale chiffrée, les jeunes enfants contaminés devenant même des obstacles gênants pour l’image de l’entreprise. Dans “les eaux glacées du calcul égoïste” (2) leur santé, les industriels, politiciens et autres marchands s’en fichent comme d’une guigne ! Cette cynique indifférence est tellement visible qu’un conseiller en communication, Guillaume Foucault, s’en est même offusqué : “Vous noterez aussi qu’à la première question qui lui est posée, le président de Lactalis, ce fameux milliardaire, oublie juste une chose : c’est d’avoir un peu de sentiment, d’être un peu dans le pathos”. Bref, les vrais professionnels de la com’, eux au moins, savent qu’il faut faire semblant !
Bien entendu, au-delà des froids calculs des uns et des autres, comme lors de tous les scandales sanitaires auxquels nous sommes de plus en plus confrontés, tout est orchestré pour désigner “le” ou “les” coupables, bien souvent des lampistes et/ou des acteurs subalternes, certes sans scrupules, mais qui servent d’autant plus aisément de boucs émissaires ! Outre les médias et les institutions qui engagent les victimes dans cette logique de recherche de “coupables” pour les “faire payer”, le grand artisan de cette manœuvre est l’État lui-même, cherchant toujours à éviter la question centrale, celle de la répétition du phénomène et de ce qui en est la source : le système capitaliste et sa logique de profit.
A chaque fois, la logique barbare purement marchande et les pratiques de l’État bourgeois qui l’incarnent sont très soigneusement épargnées. Systématiquement, la loi du profit est préservée et l’attention détournée vers des symboles : tel “industriel sans foi ni loi”, tel “banquier véreux”, tel “politicien corrompu” ou tel “haut fonctionnaire magouilleur”, c’est-à-dire sur les symptômes et non la véritable cause.
Concernant Lactalis, le coupable idéal est très rapidement identifié : son “PDG milliardaire” avec sa “culture du secret” a servi de catalyseur idéal permettant de détourner l’attention de tout l’engrenage capitaliste qui a permis un tel scandale. De même, les enseignes de la grande distribution servaient aussi de coupables tout désignés. Cette fois encore, ce ne pouvait évidemment pas être la faute du capitalisme, la véritable maladie qu’il ne faut surtout pas mettre sous les yeux des prolétaires, mais quelques “brebis galeuses” faciles à identifier et à désigner à la vindicte. Tous les médias et l’État lui-même se sont montrés de zélés accusateurs, comme si ce dernier était “extérieur” à l’affaire. C’est ainsi que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, parlait avec sévérité d’un “manquement” et annonçait que “la Justice n’épargnera personne”.
Pourtant, si le lien n’est pas toujours direct ou apparent aux premiers abords, l’État et le gouvernement sont toujours au cœur des décisions qui poussent vers la logique du profit et la concurrence maximale avec pour conséquences des scandales à répétition. La réalité est que “le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière”.(3) C’est donc hypocritement que l’État et ses politiciens interviennent de nouveau comme “justiciers”, eux qui, de manière chronique , s’autorisent les pires exactions qu’ils attribuent généralement aux autres.
D’ailleurs, rappelons-nous le scandale du sang contaminé dans les années 1980 où les laboratoires, de manière consciente et avec la bénédiction du gouvernement de l’époque, faisaient inoculer du sang non chauffé et donc empoisonné dans les veines de centaines de personnes par pur souci d’économie. De même, si on se penche sur le scandale du Mediator, on retrouve toutes les accointances qui unissaient les laboratoires pharmaceutiques et des partis politiques impliquant des personnalités au sein de l’appareil d’État. A l’époque, la polarisation s’opérait exclusivement sur les dirigeants du laboratoire Servier dont des organisations gauchistes comme LO martelaient qu’ils avaient “un porte-monnaie à la place du cœur”. Mais aussi cupides qu’aient été ces industriels, ils n’étaient en réalité que de cyniques créatures produites et intégrées aux rouages de la logique marchande, celle d’un système barbare qu’il faut absolument détruire. Telle est le principal enseignement politique de cette sinistre affaire pour le prolétariat.
WH, 30 janvier 2018
1 La bactérie salmonelle peut provoquer des gastro-entérites et des complications très graves chez le nourrisson.
2 Expression employée dans le Manifeste du Parti communiste (1848).
3 Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels (1848).
Depuis sa nomination au poste de président le 15 février dernier, le nouveau leader de l’Afrique du Sud est largement plébiscité par les médias. Il faut dire que son prédécesseur, Jacob Zuma, se traîne une impressionnante série de casseroles qui devenait difficilement supportable pour l’image de la bourgeoisie elle-même et entravait la gestion de l’État.
Ex-syndicaliste et figure de la lutte anti-apartheid, Cyril Ramaphosa est un baron de l’ANC, le Parti au pouvoir depuis 1994. Avant son retour dans les affaires politiques, cet ancien leader du Syndicat national des mines (le NUM, dont il occupe le poste de secrétaire général en 1982) fit un passage remarqué dans les milieux d’affaires, qui lui permit de devenir une des plus grosses fortunes du continent. Il siège déjà au conseil d’administration de la mine de Marikana en 2012 lorsque la grève éclate et use de ses relations pour faire intervenir les forces de l’ordre. Bilan : la police tire sans sommation faisant 34 morts parmi les mineurs. Blanchi par une commission d’enquête, il a présenté depuis ses excuses. A peine arrivé au pouvoir, Ramaphosa a présenté un plan d’austérité comme l’Afrique du Sud en a peu connu depuis la fin de l’apartheid, en particulier marqué par une hausse de la TVA et de diverses taxes. Voilà comment cet ex-syndicaliste entend engager l’Afrique du Sud dans une “ère nouvelle”.
Ramaphosa serait-il un traître ? Aurait-il renoncé à ses “idéaux” ? En réalité, la trajectoire de cet individu illustre bien que, depuis plus d’un siècle, les syndicats ont cessé d’être un outil de lutte aux mains des ouvriers. En entrant en décadence, le système capitaliste a cessé d’être en mesure d’accorder des réformes véritables en faveur de la classe ouvrière. Ayant perdu toute possibilité d’exercer leur fonction de défenseur des intérêts économiques du prolétariat dans un contexte historique où seul l’abolition du salariat, et donc leur propre disparition, est à l’ordre du jour, les syndicats sont devenus, comme condition de leur propre survie, les défenseurs acharnés du système, s’intégrant entièrement à l’appareil d’État.(1)
De nombreux exemples illustrent la réalité de l’assimilation des syndicats à l’État bourgeois. En Pologne, lors des luttes massives d’août 1980, de nombreuses usines se mirent en grève en portant des revendications unitaires, entre autres contre l’augmentation des prix et pour des augmentations de salaire. La solidarité inter-secteurs comme la prise en charge de l’organisation de la lutte et son contrôle par les ouvriers eux-mêmes furent des éléments-clés de la force et de l’extension du mouvement à tout le pays, avec quelques craintes de la part de la bourgeoisie russe en particulier, que le mouvement ne s’étende aux pays voisins de l’ex-bloc de l’Est. Pour la bourgeoisie, il s’agissait donc d’empêcher l’extension du mouvement par tous les moyens. Pour ce faire, elle misa sur une figure reconnue des ouvriers dans les luttes précédentes, notamment dans les chantiers navals en 1970 et 1976. A la tête d’une nouvelle structure d’encadrement syndical, Solidarnosc, qui s’est rapidement substitué aux comités inter-usines, Lech Walesa parcourut alors le pays comme “pompier volant” (souvent avec un hélicoptère de l’armée) pour presser les ouvriers de cesser les grèves, affirmant que “la société veut de l’ordre maintenant. Nous devons apprendre à négocier plutôt qu’à lutter”. Solidarnosc devint alors ouvertement un partenaire du gouvernement, tentant même de pousser les ouvriers à renoncer à huit samedis libres pour aider le pays à surmonter la crise. Ce sabotage du mouvement des luttes massives en Pologne en août 1980 contre sa dynamique d’extension et d’auto-organisation et sa défense des intérêts de l’économie nationale ont ainsi ouvert la voie à la répression en 1981 du général Jaruzelski auquel Walesa a succédé en accédant à la présidence de la Pologne, concrétisant la pleine intégration de son syndicat à l’État. Tout cela lui a d’ailleurs valu la reconnaissance de la bourgeoisie internationale en lui décernant le prix Nobel de la Paix en 1983.
De l’autre côté de la planète, à la même période, l’ex-président du syndicat de la métallurgie au Brésil faisait ses armes au sein de différentes instances de l’État. Il s’agissait d’un certain Lula Da Silva. Si Lula est aujourd’hui sous les feux des projecteurs, ce n’est pas pour “ses bons services rendus à la nation” ni pour avoir participé à la création du Parti des travailleurs (PT) en 1980. Il croule aujourd’hui sous les dossiers du scandale de Pétrobras, pour corruption et blanchiment d’argent, s’accrochant obstinément à une bouée de sauvetage : les prochaines élections présidentielles. Cet ancien leader syndical s’est notamment distingué par les attaques de ses “réformes”, et la brutalité dont il a fait preuve pour réprimer les mouvements de lutte dont celui des contrôleurs aériens en 2007 : “Quelques jours après la grève, le gouvernement a déclaré illégal l’accord signé par ses propres représentants et les grévistes, accord qui donnait satisfaction aux revendications. Dans un violent discours adressé à la presse et à la population, le Président Lula a accusé les contrôleurs d’être des “irresponsables” et des “traîtres”, pour n’avoir pas respecté les institutions et la hiérarchie militaire. (…) Ce discours a ouvert la voie de la répression, renforçant la volonté des organes militaires de punir, y compris d’incarcérer, les éléments les plus combatifs”.(2)
En France, on peut citer les Chérèque, père et fils. Jacques Chérèque, le père, ancien OS de la métallurgie qui fut leader de la CFTC et CFDT, avant de se rapprocher du prétendu socialisme de Michel Rocard et accéder ainsi au poste de préfet (en 1984) puis à celui de ministre délégué à l’aménagement du territoire en 1988 ; il n’a cessé d’être dans toutes les années 1970 et 1990 l’un des acteurs clés du démantèlement de la sidérurgie en Lorraine, responsable du licenciement et de la mise au chômage de dizaines de milliers d’ouvriers. Son fils, François, céda la direction de la CFDT en 2012 pour devenir inspecteur à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales).
Au mois de mai dernier, nous avons vu le gouvernement intégrer d’anciens syndicalistes à des postes spécialement créés pour l’occasion : ainsi, Stéphane Lardy, ex-cadre de FO entre au cabinet du ministère du travail lui aussi comme inspecteur à l’IGAS, sans doute pour mettre en œuvre la réforme du travail, la réforme de l’assurance-chômage, de la formation professionnelle, de la retraite, etc. Ou encore Thierry Lepaon, l’ancien secrétaire général de la CGT qui, sur fond de révélation de dépenses suspectes (3) est placé à la tête de l’Agence de la langue française pour la cohésion sociale. Fonction rémunérée, mais déjà prise en charge de manière bénévole par la présidente d’une agence déjà existante, l’ANLCI, dont l’objectif affiché est identique.
La classe ouvrière n’a rien à attendre de tous les ex-syndicalistes qui passent à une carrière politique, pas plus du nouveau président d’Afrique du Sud que de ses prédécesseurs, qui n’ont fait, au final, que gravir les échelons de la bureaucratie étatique à l’intérieur d’un de ses organes : les syndicats. Ce que viennent illustrer ces quelques exemples, c’est avant tout que les syndicats ne sont pas uniquement des outils efficaces au service de l’encadrement des luttes ouvrières et de la répression, ils représentent aussi un vivier de cadres politiques au service du pouvoir d’État, une source d’éléments capables de défendre avec le plus grand zèle le camp auquel ils appartiennent : celui des exploiteurs.
Marius, 23 février 2018
1 Voir notre brochure : Les syndicats contre la classe ouvrière.
2 Brésil : les contrôleurs aériens en grève, Révolution internationale n° 380, juin 2007.
3 Concernant la rénovation de son bureau et de son appartement de fonction, son indemnité de mutation entre la Basse-Normandie et Montreuil (d’après Médiapart : Le gouvernement recase des syndicalistes de FO et de la CGT (18 avril 2016).
Le 28 octobre 2016, une réunion organisée dans les locaux de l’association marseillaise Mille Bâbords pour discuter d’un texte sur le racialisme, Jusqu’ici tout va bien ? [13], était interrompue par l’intrusion d’une trentaine de personnes se réclamant du “racialisme” et se proclamant “racisées”. Nous renvoyons au récit d’un participant(1) pour plus de détails et une excellente description des faits.
Le choix du lieu comme l’intitulé de la réunion montraient clairement une volonté de discussion, de clarification, de débat ; il existe depuis quelques temps des éléments au sein de l’association Mille Bâbords qui cherchent à discuter des positions révolutionnaires et ce avec une ouverture politique. La réunion, comme le montre le point d’interrogation dans le titre du texte en discussion, ne demandait qu’à débattre. Il est d’autant plus scandaleux que cette volonté de discussion dans un cadre pacifique se soit heurtée à une clique maniant de préférence la rhétorique de la matraque et de la bombe lacrymogène, qui n’est absolument pas venue pour discuter mais pour interdire toute discussion. Le fait qu’il n’y a pas eu de résistance violente de la part des participants à la discussion a quelque peu désarmé les auteurs de l’assaut : ils étaient bien seuls dans leur “rage” politique stérile et réactionnaire. Cette agression, toute proportion gardée au vu du contexte, peut être comparée à celle des fascistes ou des staliniens qui dans les années 1930 ne cherchaient qu’à casser les réunions de leurs opposants. Il s’agissait clairement d’une tentative de pogrom contre des camarades défendant la lutte de classe et la clarification comme moyen de la lutte politique. Cela le CCI l’a condamnée sans ambiguïté.(2) Ajoutons que le fait de venir pour casser une réunion de discussion ne démontre qu'une chose : ils n'ont rien à raconter ! Du reste, le caractère pitoyable des participants à cette agression ressort clairement du témoignage déjà cité : la plupart d’entre eux ne savaient même pas ce qu’ils faisaient là !
Houria Bouteldja a sorti en 2016 un ouvrage qui a fait un peu de bruit médiatique, Les Blancs, les Juifs et nous, qui condense en fait toute l’idéologie des “racisés” et notamment celle du Parti des indigènes de la République (PIR), telle qu’on a pu l’entendre développée dans divers entretiens par son auteure – laquelle est par ailleurs la porte-parole du PIR. L’ensemble du livre tourne autour de l’idée que les descendants d’immigrés en France, du fait de leurs origines, seraient victimes d’un “racisme institutionnel”, lequel aboutirait à véritablement constituer des “rapports sociaux racistes”. Les “premiers concernés” donc seraient “racisés”, autrement dit on leur appliquerait directement le concept de “race” du fait de leurs origines et ils subiraient de ce fait une oppression d’essence différente et notablement pire que les prolétaires “blancs”, qui en fait trouveraient leur compte dans l’affaire puisqu’ils ne se trouveraient pas tout en bas de l’échelle sociale et toucheraient même un “salaire de la blanchité”, une sorte d’avantage naturel lié à leur statut de “blanc”. Il y aurait donc une complicité objective entre prolétaires “blancs” et bourgeoisie, complicité qui trouverait sa transcription au niveau impérialiste par le soutien (ou du moins l’incapacité à s’opposer) des prolétaires blancs à la politique impérialiste de leur État. D’où le soutien des “racisés” aux nations et aux “peuples” du Tiers-monde qui s’opposent aux États “blancs” et aux luttes de décolonisation (Bouteldja, par exemple, soutient très clairement l’indépendance de l’Algérie, le PIR est un fervent défenseur du nationalisme palestinien) et de libération nationale.
Le “racialisme” se targue d’être l’expression des “premiers concernés”, c’est-à-dire de tous ceux qui subissent quotidiennement le racisme, et cette expression, dès qu’elle est contestée, apparaît niée alors qu’elle serait indéniable.
Il est clair que le racisme existe dans le capitalisme, comme produit de l’esclavage, de l’exploitation et de la concurrence ; cependant, pour le racialisme, le racisme n’est pas la conséquence de l'exploitation liée au système, il en devient la cause même. La base de l'exploitation ne serait donc plus l'opposition capital/Travail, mais celle entre la "race blanche dominatrice" et les autres de couleur. En fin de compte, une vision totalement symétrique à celle de idéologie d'extrême-droite des suprémacistes blancs, que l'on peut trouver, par exemple, en Amérique du Nord. Dans le même ordre d’idée, d’autre part, les “racisés” militent pour des réunions en “non-mixité”, dans le but que les “premiers concernés” puissent parler eux-mêmes et sans obstacle de leur “oppression”. Le modèle de cette conception est le féminisme, où les réunions interdites aux hommes permettraient aux femmes de parler plus librement de leurs problèmes.
Un certain nombre de groupes politiques ont pris, directement ou pas, fait et cause pour ces thèses “racialistes” ; le plus éminent est le NPA qui défend les idées principales de cette mouvance, à travers son soutien à “l’antiracisme” et aux luttes en “non-mixité”, “qui font partie des outils de prise de conscience et d’émancipation collective”(3), “la non-mixité choisie et temporaire est une stratégie de résistance politique à des dominations structurelles telles que le racisme ou le sexisme”.
Le groupe Alternative Libertaire (AL) a publié en 2013 un texte intitulé : Non-mixité : un outil d’émancipation, qui rejoint les mêmes thématiques au travers du féminisme. On est bien en face de la même logique de division en groupes “concernés”, que l’on retrouve dans d’autres articles [14] d'AL. Il n’est de toute façon guère étonnant de retrouver des groupes comme le NPA et AL dans le cousinage idéologique du “racialisme” : ils ont toujours cultivé l’art d’entraîner la classe ouvrière (seule classe révolutionnaire dans le capitalisme) sur des terrains interclassistes et des luttes parcellaires, c’est-à-dire la défense de groupes particuliers ayant soi-disant des intérêts propres et insolubles dans le combat prolétarien. Le féminisme, comme l’antiracisme, comme la défense des “jeunes” n’ont d’autre horizon que la défense de l'État démocratique, comme si la logique de classe propre au capitalisme ne traversait pas ces groupes particuliers. Le capitalisme est un système d’exploitation ; il divise l’humanité en classes et en nations, il s’appuie sur des rapports sociaux de production fait de concurrence et de recherche de profit, il jette les individus les uns contre les autres. De-là naissent mille haines, mille horreurs insoutenables : les pauvres sont méprisés et ghettoïsés, les femmes sont les prolétaires des hommes, les noirs sont traités comme des esclaves, les vieux sont parqués dans des mouroirs, les handicapés sont considérés comme d’inutiles sous-hommes,... La liste de ces atrocités est sans fin et chacune d’entre-elles doit susciter l’indignation et l’envie d’abattre ce vieux monde, chacune peut être la source d’une réflexion plus ample sur les racines profondes de cette barbarie généralisée. La lutte prolétarienne est le combat des opprimés unis et solidaires contre tous les affres du capitalisme, une lutte pour l’émancipation non pas de tel ou tel groupe particulier mais de toute l’humanité. C’est l’exact opposé du racialisme qui isole l’une des horreurs (réelle) de ce monde pour en faire une lutte particulière ; pire même, elle enferme ses victimes dans une lutte contre tous les autres, une lutte des noirs contre les blancs. Cette idéologie, loin de combattre le capitalisme, perpétue en réalité ce système et ses horreurs ! Elle n’est que la caricature de toutes les positions inter-classistes de la mouvance gauchiste. Le PIR a ainsi été fondé par Sadri Khiari, dirigeant tunisien de la IVe Internationale, réfugié en France depuis 2003 ; la filiation de l’idéologie “racialiste” avec l’extrême-Gauche trotskyste et anarchiste est donc claire ; Khiari a développé le concept de “races sociales” contre la classique conception de lutte de classe basée sur les rapports sociaux de production. Il s’agit de transformer une des bases politiques du mouvement prolétarien (la lutte de classe) en une idéologie de la division : chacun dans son coin, on se défendrait mieux ! Voilà qui, dans la période que nous connaissons aujourd’hui, en rejoint pleinement les plus visibles manifestations conservatrices : le repli sur soi, sur la famille, sur la religion, sur l’“identité”, sur le “local”, le “chacun pour soi”. Toutes sont des expressions de la période de sénilité sociale du capitalisme que nous vivons. Et vu la nature de l'intervention des “racisés” contre le local de Mille Bâbords et la réunion qui s’y tenait, nous pouvons même parler d'une mentalité de pogrom !
Ce “chacun pour soi” est en totale contradiction avec l’histoire de la lutte de classe et du combat du prolétariat pour la défense de ses intérêts et son émancipation. La classe ouvrière dans son ensemble n’avait pas à la fin du XIXe siècle des conditions de vie et de travail différentes de celles des esclaves, bien au contraire : elles étaient, pourrait-on dire, pires, notamment aux États-Unis, où au tournant du XXe siècle l’usine tuait pratiquement les ouvriers. Prolétaires noirs et blancs se retrouvaient côte à côte dans la lutte pour de meilleures conditions de vie et de travail, malgré les obstacles : l’État, les autorités et lois locales, le syndicalisme de collaboration personnifié par l’AFL, tous s’opposaient aux luttes unissant les ouvriers sans distinction de condition ou de couleur de peau. Mais un syndicat de lutte comme les IWW admettait tous les ouvriers et ouvrières, sans distinction. On comprend aisément quel outil de division représentait pour la bourgeoisie la séparation des sexes et des “races” : “L’IWW prenait son slogan, “Un seul grand syndicat”, très au sérieux. Les femmes, les étrangers et les travailleurs noirs, c’est-à-dire les travailleurs les moins qualifiés, étaient intégrés lorsqu’un syndicat IWW se créait dans une mine ou une usine. Lorsque la confrérie des Travailleurs du bois fut créée en Louisiane et qu’elle invita Bill Haywood à prendre la parole (en 1912, peu après la victoire des grévistes à Lawrence), celui-ci fut surpris de constater l’absence de Noirs dans l’assemblée. On lui répondit que la loi de Louisiane interdisait la mixité raciale dans les réunions. Haywood s’adressa alors en ces termes à la convention : “Vous travaillez ensemble dans les usines. Parfois un Noir et un Blanc se mettent ensemble pour abattre un même arbre. Aujourd’hui, vous vous êtes constitués en convention pour discuter des conditions dans lesquelles vous travaillez. (…) Pourquoi ne pas admettre cette réalité et inviter les Noirs à cette convention ? Si cela va à l’encontre de la loi, c’est justement le moment de la briser”.(4)
Or voilà que le “racialisme”, au lieu de combattre ces divisions, non seulement les entérine, mais prétend leur donner un fondement : les “rapports sociaux de races”. On retrouve donc là une très vieille tactique de la bourgeoisie pour empêcher l’unité de la classe ouvrière, le fondement de sa force, détruire sa capacité à établir un rapport de force contre la classe dominante et à remettre sa domination en question. Et on voit que le mouvement ouvrier, depuis bien longtemps, s’est opposé à cette stratégie de division.
Le livre de Bouteldja tire une partie de ses formules et de son inspiration de l’héritage de Malcolm X. Cet Américain a toujours défendu une vision politique fondamentalement anti-ouvrière : son soutien à la religion (musulmane en l’occurrence) en atteste, tout comme sa défense de l’idée que les “Noirs” doivent s’organiser indépendamment des “Blancs”. À côté de cette référence, et sans le dire explicitement, ce livre tire beaucoup de sa substance du Stalinisme. On le voit à travers son soutien aux luttes de libération nationale et au nationalisme tiers-mondiste, notamment le soutien à l’indépendance de l’Algérie et de la Palestine, repris de Frantz Fanon, à travers une vision de l’impérialisme qui n’est jamais clairement expliquée mais n’a rien à voir avec celle développée par le marxisme, et est une très classique vision stalinienne selon laquelle l’impérialisme, c’est d’abord les États-Unis et ensuite Israël. Mais on le voit aussi parce que les thèses développées dans ce livre trouvent leur source dans la IIIe Internationale stalinisée, qui défendait déjà en 1929 une certaine forme d’apartheid, mais à l’envers : la “République Noire”. “Dans le reste du monde, l’un des partis les plus secoués est le Parti communiste d’Afrique du Sud, où l’élimination de la vieille direction de Sidney Bunting, un Blanc, champion de toujours de l’africanisation, se fait au nom de… l’africanisation ! A la fin de 1929, l’exécutif de la Comintern exige la dissolution de la LAR (League of American Rights) qui regroupe les organisations noires pour la défense de l’égalité des droits et interdit au CPSA [Communist Party of South Africa] tout contact avec l’ANC [African National Congress, organisation de défense des droits des Noirs]. Boukharine et le dirigeant noir d’Afrique du Sud La Guma se mettent d’accord pour établir que le but immédiat de la lutte révolutionnaire en Afrique du Sud doit être la création d’une “république noire, indépendante et démocratique”. Cette position n’a guère que des adversaires dans le CPSA, même chez les Noirs. (…) Dans son travail Le Communisme et le nationalisme noir, George Padmore, au lendemain de sa rupture, déchaîne toutes les ressources de son ironie contre ce projet, sorti, dit-il, de l’imagination de Kuusinen et également patronné par Boukharine, d’une “République noire” en Amérique du Nord, dans la ceinture noire qui va de la Virginie occidentale au Texas, avec l’espoir de satisfaire ainsi ce “sionisme noir” qui avait répondu avec enthousiasme aux promesses de Marcus Garvey pour le “retour à l’Afrique”. Les meilleurs militants noirs, assure-t-il, ont été exclus pour s’être opposés à cette revendication d’une “réserve indigène”, un Bantouland avant la lettre. Cette proposition d’apartheid revendiquée par les victimes, rapidement retirée, a eu, selon Padmore, le temps de provoquer l’effondrement durable du PC en Afrique du Sud”.(5) Comme on le voit, les idées de Bouteldja d’“ indépendance nationale” sur la base des “premiers concernés” et des “racisés” ont une longue histoire, mais leur source d'inspiration n’est rien d’autre que la contre-révolution stalinienne !
Le concept de “races sociales” mis en avant par le “racialisme”, outre qu’il fait appel à une vision proprement bourgeoise de la “race” qui n’a absolument rien de scientifique et n’est qu’une division artificielle de l’humanité, essaie de nous faire croire que le racisme générerait une oppression spécifique de ceux qui en seraient victimes. Cette “oppression” n’est pas clairement identifiable, et en tout état de cause on ne voit pas pourquoi elle ne s’appliquerait pas à TOUS les membres de ladite “race sociale”, dont une partie (les bourgeois “noirs”) ne sont ni exploités, ni opprimés !
A côté de cela, Bouteldja fait dans son livre montre d’un mépris affiché pour les “prolos blancs”, qui bénéficieraient du “privilège” d’être “blancs” : “Vous avez peur mais vous tenez à votre confort. C’est là votre dilemme. Vous ne voulez pas renoncer à l’infinité des privilèges de la domination coloniale. Vos privilèges sont matériels, statutaires, institutionnels, politiques, symboliques. A niveau social équivalant, il vaut toujours mieux être blanc”. “Qu’est-ce qui pourrait vous faire renoncer à la défense de vos intérêts de race qui vous consolent de votre déclassement et grâce auxquels vous avez la satisfaction de (nous) dominer ?” Outre que visiblement Bouteldja ne s’adresse en fait qu’à la petite-bourgeoisie, qui a en effet très peur du “déclassement” (ce qui n’est pas le cas de la classe ouvrière, qui est déjà en bas de l’échelle du monde capitaliste) on ne saurait être plus clair sur l’idée que les ouvriers “blancs” profiteraient de l’oppression de leurs frères de classe “noirs”. On peut effectivement toujours trouver plus opprimé que soi, mais cela ne change rien à ce qu’écrivait Marx dans le Manifeste Communiste : “A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. (…) Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas.” Ce n’est pas la couleur qui détermine l’exploitation, mais bel et bien la place qu’on occupe dans les rapports de production capitalistes. Pour le Capital, l’enjeu est toujours de payer le capital variable (la main-d’œuvre) le moins cher possible, puisque c’est là-dessus qu’il réalise son profit. Et s’il peut utiliser la couleur de peau, le sexe, le handicap, la jeunesse, l’inexpérience, n’importe quel moyen quel qu’il soit pour payer un prolétaire moins cher qu’un autre, il le fera. Il n’y a pas que les Noirs et les immigrés qui sont discriminés par le Capital : il y a aussi les jeunes, les vieux, les handicapés, les femmes, les illettrés, les non-diplômés, les pauvres, les chômeurs, bref, tous ceux qui sont isolés et n’ont donc pas les moyens de se défendre face aux capitalistes et à l’État. Ce qui fera reculer la bourgeoisie, c’est l’unité des prolétaires contre ces divisions, ce que les exploités ont toujours compris : “Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes”.(6)
Sven, 9 décembre 2017
2 Voir notre communiqué : Communiqué de solidarité face à la violence haineuse des racialistes fanatiques.
3 Racisme d’État : la preuve par Jean-Michel Blanquer [16]. (NPA)
4 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours.
5 Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste.
6 Karl Marx, Manifeste Communiste.
Le 3 janvier, Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi “anti-fake news” afin de lutter contre la prolifération d’informations délibérément fausses sur le Web. Le but est double : renforcer toujours plus la mainmise de l’État sur l’information, tout en faisant croire que celui-ci est neutre, objectif, garant de la vérité. Voilà la plus grande fake new qui soit !
Derrière leurs cris faussement scandalisés et leurs prétendues critiques, la gauche et l’extrême gauche cachent le même mensonge, la même défense de l’État et du capitalisme. Pour le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon : “On peut (...) entendre le président quand il pointe du doigt que d’une façon générale, le délabrement moral de l’information dite de “service public” est un problème grave pour la dignité des citoyens qui le financent. (…) On ne peut que le rejoindre quand il parle de ceux qui ne visent qu’à salir à n’importe quel prix dans le but de faire marcher la pompe à clic qui est surtout une pompe à fric. (...) La plupart des médias privés, audiovisuels ou papier appartiennent à quelques grands groupes de presse, eux-mêmes possédés par un petit nombre d’actionnaires qui sont aussi propriétaires des plus grandes entreprises du CAC 40. (…) Emmanuel Macron a raison : il y a un problème pour la démocratie avec la sphère médiatique. Nous avons proposé pour y remédier de créer un “conseil de déontologie des médias””. Voilà le message du Front de gauche : les grands médias mentent à cause du CAC 40 et l’État doit agir. Pour le NPA : “La propagation de “fausses informations” est le symptôme d'une distorsion du débat public provoquée par la surveillance économique des grandes plateformes (…) C'est le modèle économique des grands réseaux sociaux qui, de lui-même, favorise la propagation (gratuite) d'informations qui distordent le débat public, dont les fake news (…) La qualité du débat public exige un espace neutre, où le tissu des opinions n'est pas déchiré par des considérations marchandes”. Bref, le même discours : les fake news sont le produit des grands groupes économiques, il faut se battre pour “un espace neutre” et protégé des “considérations marchandes”. Quant à Lutte Ouvrière, l’organisation classée officiellement la plus à gauche sur l’échiquier politique de la bourgeoisie, elle proclame : “Le monde de l’information, sur Internet ou pas, est plein de fausses nouvelles et de demi-mensonges, à commencer par ceux que propagent les gouvernements comme celui de Macron. Pour les travailleurs et la population, mieux vaut s’exercer à discerner par eux-mêmes le vrai du faux que de se fier à des vérités établies par le pouvoir ou ses proches”. Voilà une plus grande radicalité... apparemment. Car à y regarder de plus près, ce n’est toujours pas l’État qui ment, mais “les gouvernements comme celui de Macron”. Autrement dit, l’État (et même le capitalisme) peut être honnête et humain si les gouvernements sont d’extrême gauche. Les ouvriers qui ont vécu sous le stalinisme, le castrisme, le chavisme, etc... pourront apprécier pour en avoir fait l’expérience amère, le goût de ces régimes pour la vérité !
Les révolutionnaires communistes ont toujours mis en évidence, depuis l’expérience de la Commune de Paris de 1871, le rôle non pas neutre et objectif mais au contraire viscéralement anti-prolétarien de l’État : “L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste collectif idéal. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble” (F. Engels en 1878, dans son Anti-Duhring).
Pour asseoir cette domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, l’État n’use pas seulement de la terreur qu’il inspire par ses forces de répression (armée, police, justice) mais aussi de sa capacité à mentir et manipuler. “La manipulation habile et consciente des habitudes et des opinions des masses est une composante majeure de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société constituent un gouvernement invisible qui est la véritable puissance dirigeante de notre société”. (Edward Bernays, Propaganda, 1928). Ceci est d’autant plus vrai depuis 1914. La Première Guerre mondiale a en effet marqué le moment où l’État capitaliste a pris pour la première fois le contrôle massif et totalitaire de l’information, à travers la propagande et la censure, dans un but unique : la victoire dans la guerre totale. Lorsque George Orwell écrivit 1984 en 1948 (d’où son titre), il imaginait un avenir dans lequel tous les citoyens auraient l’obligation d’installer chez eux un écran au moyen duquel ils seraient tous soumis à la propagande étatique : soixante-dix ans plus tard, les gens achètent eux-mêmes leurs télévisions, ordinateurs et smartphones et se divertissent de leur propre chef avec des produits dont la sophistication éclipse le Ministère de la Vérité (1) de Big Brother.
Les fake news étatiques sont ainsi légions. Parfois de simples mots sont même immédiatement associés à d’immenses mensonges d’État : Tchernobyl, le Rainbow Warrior, les armes chimiques en Irak, etc. Mais il ne s’agit là que des scandales les plus connus et médiatiques. La propagande de tous les États est en réalité bien plus quotidienne, subtile et donc insidieuse. Leurs fausses nouvelles incessantes entrent dans les têtes et distordent notre capacité à comprendre le monde.
Plus profondément : le capitalisme est une société d’exploitation, comme l’esclavagisme et le féodalisme avant lui. Mais sa légitimité ne repose pas sur un ordre divin, elle se fonde sur un autre mensonge : celui que les hommes sont libres et égaux. L’État a pour rôle de maintenir cette exploitation et donc ce mensonge, d’où sa prétendue neutralité.
Un problème demeure : la propagation des fausses nouvelles sur le Web, souvent invraisemblables et pourtant partagées et propagées par des millions de clics sur les réseaux sociaux, est une réalité. Pourquoi ?
En fait, le capitalisme est un système social en décomposition. Il n’a aucun avenir à offrir à l’humanité. Face à lui, le prolétariat a les plus grandes peines à développer sa lutte et sa conscience, il est encore très loin de pouvoir incarner un espoir aux yeux des masses. En un mot, l’espoir d’un autre monde est aujourd’hui en sommeil. Privée de perceptive, de futur, l’humanité plonge dans le nihilisme, la peur de l’avenir et de l’autre, le repli sur soi, et donc dans l’irrationnel.(2) Voilà ce que représente la prolifération des fake news : l’aggravation de l’obscurantisme sur le terreau fertile du capitalisme décadent et décomposé.
Le développement de la lutte révolutionnaire est le seul remède. Seul le prolétariat a un autre monde à offrir à l’humanité. Ce combat, il le mènera justement en cherchant la vérité, en se dressant contre les mensonges de la bourgeoisie et de ses États. Ce n’est pas un hasard si le journal du Parti bolchevique s’appelait justement la Pravda (la Vérité). “Le prolétariat n’a pas besoin d’illusions morales et il déteste l’hypocrisie. Son intérêt est de débarrasser la morale de toutes les illusions et de tous les préjugés. En tant que première classe de la société ayant une compréhension scientifique de celle-ci, le prolétariat est le seul qui puisse faire valoir cette haute préoccupation de la morale qu’est la vérité. Face au capitalisme le but du prolétariat est de faire apparaître la vérité comme le moyen indispensable de sa propre libération”.(3)
Sosso, 14 février 2018
1 Au travers de ce ministère imaginé, George Orwell souligne que plus un État parle de vérité, plus il ment.
2 Pour comprendre les racines de ce phénomène, nous renvoyons nos lecteurs à nos thèses : La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme (disponible sur notre site Internet).
3 Marxisme et Éthique (Débat interne au CCI).
Nous publions ci-dessous le courrier d’un lecteur qui nous a écrit pour défendre la nature prolétarienne de la révolution en Russie, soutenir notre Manifeste sur Octobre 1917 et engager le débat sur de multiples questions cruciales pour l’avenir. Cette démarche militante, nous la saluons fort chaleureusement, tout comme cet effort pour clarifier des questions politiques indispensables ; tous nos lecteurs sont invités à participer à ce débat par leurs contributions, écrites ou orales.
“J’ai lu ce Manifeste [du CCI sur la Révolution Russe] plusieurs fois. Je suis tout à fait d’accord avec le texte, mais je voudrais ajouter ceci à mon avis : en effet, la révolution russe reste l’événement le plus important de l’histoire mondiale. C’est une expérience historique. Le prolétariat est la seule classe qui peut faire une révolution dans le monde entier. En 2017, beaucoup ont oublié l’Internationale et la Révolution russe. Nous nous souvenons de l’histoire et savons qu’avec la montée du prolétariat, des organisations surgiront. Si le prolétariat se souvient peu de son passé, il ne s’est pas oublié lui-même, ni qui il est.
Le prolétariat mène sa lutte depuis la première Internationale. Cette lutte ne cesse pas d’exister chez tous les travailleurs. C’est une lutte de classe. Même si la classe ouvrière oublie ses valeurs historiques, nous révolutionnaires, nous préserverons toute l’expérience du passé. A l’heure décisive, les révolutionnaires viendront à la rescousse. Car nous faisons partie du prolétariat, nous faisons partie de la lutte.
A propos du paragraphe : Le capitalisme s’est survécu, je voudrais ajouter qu’il n’y a pas assez d’explications concernant les marchés et débouchés. Il était nécessaire de faire des ajouts pour étendre plus largement le sujet et expliquer les raisons de la décadence et la phase de décomposition.
Le passé a montré que la défaite de la révolution prolétarienne a entraîné les conséquences suivantes : les camps en Russie, la terreur, le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie. Je crois qu’il est impossible de gagner sans utiliser la force matérielle contre le capitalisme. Marx a écrit à ce sujet dans son ouvrage : Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844) : “la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle”.
J’avais encore une question : pourquoi, après la défaite de la révolution, le fascisme ou le nazisme ne sont-ils pas survenus en Russie ? A mon avis : Staline était au départ membre du parti bolchevique. Plus tard, il l’a utilisé à ses propres fins. Ou il n’y avait pas d’autre issue, que de transformer tout en mensonge : le vrai devint le mensonge, et le mensonge le vrai.
En défense d’Octobre, pour la première fois dans l’histoire, l’humanité a essayé de transformer complètement le monde. La révolution russe (avec sa continuation en Allemagne, en Hongrie, etc.) est la seule révolution d’une telle expérience de toute la période de décadence du capitalisme. Il y a eu des erreurs : le parti s’est emparé de tout le rôle de la révolution, la répression des matelots de Cronstadt. C’est l’une des principales erreurs. En effet, le parti est nécessaire au prolétariat pour le guider dans la bonne direction. Le passé nous en a donné l’expérience.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Salutation fraternelle.”
Dans le cadre de ces colonnes, il n’est pas possible de répondre à l’ensemble des questions soulevées, mais nous tenions à souligner et soutenir plusieurs idées essentielles exprimées dans ce courrier :
– En tout premier lieu, il faut saluer le ton militant, la volonté de se battre et de ne pas céder à la résignation et à l’atonie que peut générer la situation sociale, alors que la classe ouvrière connaît de réelles difficultés pour mener son combat : “nous faisons partie du prolétariat, nous faisons partie de la lutte”. La démarche de ce courrier évite ainsi les principaux écueils qui ne mènent qu’à la capitulation : céder à l’activisme ou, au contraire, au repli sur soi. En défendant l’importance du militantisme et du combat de classe, ce courrier exprime aussi son soutien et sa confiance envers les organisations révolutionnaires : “Nous nous souvenons de l’histoire et savons qu’avec la montée du prolétariat, des organisations surgiront”. Avec cette ferme volonté de participer au combat en considérant que les organisations révolutionnaires constituent bel et bien un pont indispensable vers le futur, une nécessité qu’il faut absolument défendre, le camarade valide ainsi totalement le besoin de réflexion théorique et de réappropriation politique comme des activités essentielles pour le développement de la conscience de classe et l’orientation du combat en vue de la création du futur parti mondial. Un tel état d’esprit, extrêmement positif, s’inscrit parfaitement dans la tradition du combat historique du prolétariat pour défendre son unité et sa conscience.
– Le prolétariat est aujourd’hui la seule classe révolutionnaire. Dans un contexte où la classe ouvrière rencontre d’immenses difficultés à s’identifier elle-même comme classe, sans cesse diluée et réduite à l’impuissance dans le grand bain inter-classiste du “peuple” et des “citoyens”, il est nécessaire de défendre le fait qu’elle demeure la seule classe capable de transformer le monde, d’abattre les rapports sociaux d’exploitation et les frontières qui ne produisent plus que la misère et la guerre.
– La révolution d’Octobre 1917 a bien été une expérience irremplaçable des masses exploitées pour tenter de détruire l’ordre capitaliste. En réaction à la barbarie guerrière, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une classe exploitée prenait en main sa destinée et tentait de construire une nouvelle société, le communisme. Cet assaut révolutionnaire mondial constitue pour le prolétariat une source d’enseignement considérable en vue de la préparation aux futurs affrontements révolutionnaires.
– Comme l’a démontrée la vague révolutionnaire débutée en 1917, la révolution est vouée à l’échec sans s’étendre au niveau international et sans parti révolutionnaire, avant-garde la plus consciente de la classe, déterminé à défendre bec et ongles les principes politiques du prolétariat. Cela est d’autant plus remarquable que la propagande de la bourgeoisie, identifiant à la fois le communisme au stalinisme et le parti bolchevik à une clique putschiste, est permanente et insidieuse.
Le camarade se demande, par ailleurs, si le Manifeste du CCI sur la révolution d’Octobre 1917 n’aurait pas dû plus insister sur les raisons de la période de décadence et de sa phase actuelle de décomposition. Cette préoccupation est parfaitement légitime mais le Manifeste avait d’abord vocation à défendre la mémoire du mouvement ouvrier. Néanmoins, il est exact que certaines notions historiques ou questions théoriques simplement énoncées dans notre texte nécessitent peut-être d’être explicitées. Cela fait justement partie du travail d’appropriation et d’approfondissement nécessaire à la classe ouvrière.(1)
Ce courrier s’inscrit pleinement dans le processus de réflexion indispensable qui est mené pour tenter d’armer le prolétariat sur le plan théorique, l’arme théorique étant en elle-même une “force matérielle”.
RI, 9 mars 2018
1 Nous renvoyons à ce titre nos lecteurs à nos Thèses : La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, ainsi qu’à notre série d’articles parut dans la Revue internationale : Comprendre la décadence du capitalisme.
Au-delà de sa phraséologie anti-guerre, face à l’épreuve du conflit mondial qui vient, le Parti socialiste étale son opportunisme qui débouchera sur la trahison de l’internationalisme prolétarien en août 1914.
La propagande nationaliste et chauvine de l’époque avait largement pénétré les rangs des ouvriers, nourrie parfois par l’utilisation de travailleurs étrangers pour briser les luttes. Entre 1887 et 1889, une partie du mouvement ouvrier était influencée par les idées populistes et chauvines du général Boulanger.(1) L’affaire Dreyfus en 1898 alimenta à nouveau une poussée nationaliste et divisa le mouvement ouvrier. Les menaces de guerre allaient encore aggraver la situation.
Il faut s’interroger sur le cas de Guesde, qui incarnait “le socialisme fait homme” pour beaucoup de militants de l’époque : comment s’est-il converti, a-t-il abandonné ses convictions d’hostilité envers tout compromis avec les forces bourgeoises pour se reconvertir en fervent patriotard puis en ministrable entre 1914 et 1916 ? Ce n’est pas un cas isolé, puisque d’autres socialistes de la IIème Internationale, beaucoup plus solidement et théoriquement armés comme Plekhanov ou Kautsky, ont également succombé à la trahison. Si la politique sectaire et autoritaire qu’il a constamment mené vis-à-vis des syndicats, sa vision de plus en plus opportuniste de la lutte politique et parlementaire, sa conception figée et schématique de la révolution s’accompagnaient d’un patriotisme dont il ne s’est jamais départi, c’est que pour lui “la guerre est mère de révolution” (selon la formule de l’ex-blanquiste Édouard Vaillant dès 1902, lui aussi devenu un fervent patriote après l’assassinat de Jaurès). Son “modèle” pour affirmer que la guerre accoucherait d’une révolution sociale était le jacobinisme de la révolution bourgeoise française et non le marxisme dont il n’a jamais compris la question centrale de l’internationalisme prolétarien. Il a toujours hautement revendiqué ce patriotisme et on peut citer des extraits de son Appel aux travailleurs français dès 1883 : “l’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie”. Il dira bientôt : “Si la France est attaquée, il ne faut pas la désarmer, ni la livrer” et s’exclamera même ultérieurement : “On ne peut plus dire aux ouvriers et paysans qu’ils n’ont plus de patrie” ou encore “La France n’aura pas de plus ardents défenseurs que les socialistes du mouvement ouvrier”. Face à cela, Jaurès est le seul à proclamer encore son fameux “Guerre à la guerre !” et la CGT est aussi la seule organisation ouvrière à réclamer des actions coordonnées internationalement contre la guerre.
Au moment du congrès de Stuttgart de la IIème Internationale en 1907, 60 000 personnes manifestèrent contre le danger de guerre et à la suite de la motion présentée par l’écossais Keir Hardie et Édouard Vaillant, Bebel y proposa une résolution contre la guerre mais sans évoquer le fait que le militarisme et la guerre faisaient partie intégrante du système capitaliste. Ce qui amena Rosa Luxemburg et Lénine à déposer un amendement qui portait la marque d’un internationalisme intransigeant : “Au cas où la guerre éclaterait, les représentants de la classe ouvrière ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser immédiatement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste”. La résolution et l’amendement furent finalement approuvés par le congrès mais cela restera une déclaration purement verbale. La dérive fut rapide : Jaurès et Vaillant préconisèrent encore l’insurrection et la grève ouvrière mais uniquement “en cas de guerre offensive”. Si le Congrès de l’Internationale à Copenhague en 1910, mis en avant certains moyens pour l’empêcher comme la grève générale, l’agitation et l’action politique et si la délégation franco-britannique proposa encore une grève générale dans l’industrie d’armements et le secteur des transports, la délégation allemande s‘y opposa dans un état d’esprit légaliste très significatif de sa gangrène opportuniste : pour que les partis socialistes ne “soient pas mis hors-la-loi”. Elle fut de plus en plus vue comme une fatalité inévitable. Les tensions guerrières entre la France et l’Allemagne au Maroc (Tanger en 1905, Agadir en 1911) ne suscitèrent que peu de réactions au sein du Parti socialiste comme au sein du parti allemand et de l’Internationale. Au congrès de Bâle en 1912, en pleine guerre des Balkans, s’incrusta l’idée que la guerre n’était pas si catastrophique car de la guerre pouvait surgir la révolution. Sa résolution stipulait ainsi “que les gouvernements n’oublient pas que la guerre franco-allemande donna naissance à l’insurrection révolutionnaire de la Commune de Paris”, ce qui allait amener la plupart des socialistes à la soutenir directement par la suite. En Allemagne, le Parti socialiste se refusa à toute action pour ne pas compromettre son avenir électoral. Seul Karl Liebknecht défendit fermement la nécessité d’une lutte active contre la menace guerrière mais il fut accusé “de haute trahison” pour avoir publié sa brochure Militarisme et anti-militarisme et fut condamné en octobre 1907 à 18 mois de prison.
Au sein du Parti socialiste, entre 1911 et 1913, après le congrès du Havre, Édouard Dolléans dans son Histoire du mouvement ouvrier constate qu’ “il n’y a plus chez les militants ni chez les chefs du parti, cette flamme d’action, cet enthousiasme, cet esprit de sacrifice de l’époque passée. La guerre exerce déjà préventivement ses effets corrupteurs”. La guerre démoralisa les énergies comme si elle était déjà là, dissolvant les volontés, rompant les élans. En quelque sorte, le suicide de Paul et Laura Lafargue en 1911 marqua symboliquement la fin d’une période pour le Parti socialiste.
Au sein du mouvement syndicaliste, cependant, tous les syndicats révolutionnaires étaient d’accord sur un “antimilitarisme corporatif” : l’armée était perçue par eux comme le suprême rempart de la bourgeoisie, le “chien de garde” du capitalisme, et d’ailleurs le gouvernement l’utilisait constamment dans la répression des grèves ouvrières ; il s’agissait donc d’empêcher que le bourrage de crâne et l’atmosphère de la caserne ne détournent les jeunes du syndicalisme ; la CGT pris une part active à la propagande dans l’armée pour inciter les jeunes soldats du contingent à ne pas faire usage de leurs armes contre les ouvriers grévistes.
En 1896, dans son message aux organisations allemandes, la Fédération des Bourses du Travail mettait en avant “la lutte contre le patriotisme”. Il serait néanmoins excessif de prendre les déclarations des congrès syndicaux sur l’armée comme le reflet de l’opinion dans la CGT. Par exemple, la résolution présentée par Yvetot au congrès d’Amiens, qui parlait d’intensifier la propagande antimilitariste et antipatriotique ne recueillit qu’une très faible majorité, et d’autres interventions (Luquet, Merrheim) furent nettement plus en retrait. Mais cette action n’est pas à minimiser et, inlassablement, la bourgeoisie dénonçait cette orientation anti-nationale et feignait de se désoler de voir la CGT s’éloigner de l’intérêt national à cause de la prétendue furie d’une poignée d’excités.
Parallèlement à leur action dans l’armée, les syndicalistes se préoccupèrent d’assurer des liaisons prolétariennes internationales pour les grèves et contre la guerre. En 1901, lors d’un premier projet de loi sur les retraites, la CGT se déclara “hostile à tout projet qui ne serait pas applicable aux étrangers résidant en France”. En 1902, au moment des tensions avec l’Angleterre, des cégétistes allèrent à Londres demander la solidarité des travailleurs du Royaume-Uni par-dessus les frontières. Après celle des typographes en 1889, d’autres fédérations internationales furent d’ailleurs crées dans la métallurgie (1904), le textile (1906), le bâtiment (1910). En pleine menace de guerre franco-allemande après Tanger, ce furent des mineurs allemands qui répondirent et vinrent à l’appel des syndicats français pour tenter de sauver les emmurés de Courrières. Les caisses de grèves internationales, comme celle des typographes en 1906, permirent de prolonger des mouvements. En 1903, la CGT organisa dans les ports, une solidarité avec les dockers hollandais en grève. En avril 1906, un meeting CGT se tint à Paris pour organiser la participation des travailleurs étrangers à la lutte pour les 8 heures, “considérant que les frontières n’existent que par la volonté de ceux qui ont intérêt à diviser les travailleurs pour les exploiter plus facilement”. A son congrès de Marseille en 1908 et alors que ses principaux dirigeants sont en prison, la CGT préconisait la grève générale contre la guerre : “Le congrès déclare qu’il faut, du point de vue international, faire l’instruction des travailleurs, afin qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire”. Cependant, le tableau était loin d’être idyllique : certaines fédérations envoyèrent même des délégués au ministre Millerand pour obtenir l’arrêt de l’immigration.
Sur le plan international, la CGT fut à l’origine de plusieurs tentatives d’actions concertées. Elle voulut demander au congrès d’Amsterdam de 1905 qu’on inscrive à l’ordre du jour non seulement la journée de huit heures et la grève générale mais aussi la question de l’antimilitarisme. Elle proposait, en cas de menace de guerre, d’entrer directement en rapport avec les syndicats du pays “adverse”. Le secrétaire des syndicats allemands, Legien, s’y refusa, et ce refus réitéré amena d’ailleurs le bureau de la CGT à suspendre ses rapports avec le bureau international. En janvier 1906, Griffuelhes vint à Berlin pour préparer une action internationale contre la guerre, mais Bebel imposait comme préalable une entente entre le PS et la CGT ; Griffuelhes repartit amer et dépité. En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu’une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats, argument qu’ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions. Incontestablement, les obstacles rencontrés au sein de la IIème Internationale, gangrenée par l’idéologie réformiste, le parlementarisme, l’opportunisme, le fédéralisme et surtout le nationalisme ne purent que renforcer la CGT dans l’idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes ni surtout de la direction du syndicat orientée par le parti. Comme le souligne Rosmer : “Syndicalistes révolutionnaires et socialistes des partis de la IIème Internationale suivaient deux voies différentes. Même les démonstrations communes organisées contre le danger de guerre quand la menace s’en précisait, ne pouvaient faire disparaître les divergences qui les opposaient ; elles les atténuaient à peine”. Les syndicalistes révolutionnaires ignoraient ou dénonçaient les opérations parlementaires du Parti socialiste dont les dirigeants ne leur inspiraient aucune confiance. Seuls, sans doute, les socialistes russes échappaient à cette condamnation générale.
Mais la CGT aussi bien que le PS était partie prenante de cette dérive opportuniste et s’impliquait de plus en plus dans une démarche patriotarde. Même s’il existait bien l’idée que la solidarité nationale ne peut exister car il ne peut y avoir de solidarité entre exploiteurs et exploités, l’idée d’une supériorité de la qualité révolutionnaire du mouvement ouvrier français ne pouvait que renforcer dans le syndicat les réactions chauvines. Ce fut aussi un poison employé pour entraîner la CGT dans l’union sacrée d’août 1914. Rosmer nota lucidement que “la préparation de la guerre était beaucoup mieux menée que l’action contre la menace de guerre par la direction confédérale de la CGT et la gagnait de vitesse”.
Le 27 juillet 1914, à l’appel de la CGT, une foule importante manifesta à Paris son opposition à la guerre qui vient ; il y eu des manifestations identiques en province (Lyon, Limoges...). Parallèlement, au congrès extraordinaire du Parti socialiste en juillet 1914, Jaurès préconisa “la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée” pour prévenir et empêcher la guerre ; il s’efforça de faire adopter cette position par les autres partis socialistes européens. Le 28 juillet, la SFIO publia encore un manifeste déclarant “A bas la guerre ! Vive la république sociale !” Mais Jaurès était assassiné le 31 juillet. Dès lors, les événements s'accélérèrent et la machine de guerre fut lancée à pleine vitesse le 28 août 1914. Le 2 août, le futur dirigeant stalinien, Marcel Cachin, osait se réclamer de Jaurès pour ratifier la position chauvine et la trahison du Parti socialiste : “Il faut accomplir maintenant, comme le proclamait Jaurès, notre devoir envers la patrie. Nous promettons de faire à la fois tous nos devoirs de Français et de socialistes fidèles à l’Internationale” et Édouard Vaillant renchérit : “En présence de l’agression, les socialistes accompliront tous leur devoir pour la patrie” ; le 4 août, sur la tombe même de Jaurès, lors de son enterrement, le secrétaire général de la CGT, Jouhaux, déclara à son tour : “Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire”. Le même jour, les socialistes votèrent les crédits de guerre et le 26 août, ils adhérèrent au pacte gouvernemental d’Union sacrée. Plusieurs socialistes comme Guesde et Vaillant acceptèrent d’entrer dans le gouvernement. En effet, à la quasi-unanimité, l’opinion publique ouvrière, influencée par la propagande nationaliste, admit la thèse officielle selon laquelle la guerre était une guerre juste.
Car après l’assassinat de Jaurès, ce ne fut pas seulement Guesde et Vaillant qui sombrèrent mais tout l’appareil du Parti socialiste et une majeure partie de la CGT qui s’engagèrent dans la guerre patriotique et la participation au gouvernement malgré la présence de Trotsky en France qui trouva dans le syndicaliste Alfred Rosmer un autre défenseur de l’internationalisme. Les militants ouvriers de la CGT, dans leur majorité, se rallièrent à la guerre ; seuls quelques minoritaires regroupés soit autour de Merrheim soit du journal de Monatte, La Vie ouvrière, fondé en 1909, manifestèrent publiquement leur désaccord. Cela amena Monatte, avant d’être mobilisé, à démissionner du comité confédéral de la CGT.
Rosmer et Monatte tentèrent de créer une minorité internationaliste. Dans les rangs socialistes, seuls quelques-uns maintinrent une opposition à la guerre, comme Fernand Loriot au sein du pacifiste Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) ou Charles Rappoport.
Comme devait le déclarer Lénine en 1916 dans sa brochure L’opportunisme et la faillite de la IIème Internationale : “Le contenu politique de l’opportunisme et celui du social-chauvinisme sont identiques : collaboration des classes, renonciation à la dictature du prolétariat, à l’action révolutionnaire, reconnaissance sans réserve de la légalité bourgeoise, manque de confiance en le prolétariat, confiance en la bourgeoisie”.
Si la trahison de l’internationalisme prolétarien signa l’arrêt de mort de la IIème Internationale dans tous les pays, l’opportunisme se cristallisa en Allemagne sur le vote au Reichstag des crédits de guerre qui constituait un premier verrou que la bourgeoisie devait faire sauter pour que le déclenchement de la guerre soit possible. En France, c’est sous la forme du patriotisme, au nom de “la défense de la patrie en danger” que la gauche du Parti socialiste exprima toute ses faiblesses et ses tares alors que la bourgeoisie parvint à faire sauter le second et ultime verrou, le dernier rempart contre la guerre, avec l’assassinat de Jaurès.
La conférence de Zimmerwald près de Berne en septembre 1915, première réaction prolétarienne face au carnage de la première boucherie mondiale, rassembla 37 délégués de 12 pays européens auxquels seuls participèrent, côté français, Merrheim, de la fédération CGT de la métallurgie, et Bourderon, militant socialiste et dirigeant de la fédération CGT des tonneliers. La majorité pacifiste des délégués (dont les Français) souhaitait que la conférence serve uniquement à affirmer la volonté de défendre l’idéal internationaliste et de l’opposition à la “guerre impérialiste”. Cependant, une minorité, la “gauche de Zimmerwald”, menée en particulier par Lénine, soulignait que la capitulation des dirigeants socialistes de la IIème internationale devant le nationalisme et la guerre constituait une trahison totale des principes prolétariens. Pour Lénine, l'échec tragique de la IIème internationale rendait indispensable la fondation d’une nouvelle Internationale et de nouveaux partis, en rupture totale avec les sociaux-démocrates ayant participé à l’union sacrée. Toutefois, cette minorité de gauche voyait dans les résultats de la conférence, c’est-à-dire la réaffirmation de l’internationalisme, un “premier pas” pour la reconstruction du mouvement socialiste sur des bases nouvelles. La deuxième Conférence internationale à Kienthal en mars 1916, marqua une rupture avec le courant et la phraséologie pacifistes.
Ce combat pour sauver l’organisation prolétarienne ne passait pas par la refondation immédiate de nouveaux partis. Seuls Lénine et Zinoviev avaient compris la nécessité d’une rupture nette de programme orientée vers cette construction future, position qu’ils défendirent dans leur brochure Contre le courant.
Par ailleurs, un courant réclamant l’arrêt de la guerre se développa en France, renforcé par les échecs militaires de l’été 1916. En 1917, des compagnies se mutinèrent. L’économie nationale, réorganisée pour la guerre, fit largement appel à la main-d’œuvre féminine ; les revendications “à travail égal, salaire égal” apparurent. Les “munitionnettes” remplacèrent les hommes dans les usines de guerre. Elles firent grève pour les salaires stimulées par les événements révolutionnaires en Russie.
En France, l’enthousiasme était grand pour la Révolution russe qui nourrissait d’espoirs nouveaux les prolétaires ; l’image qui est donnée d’une République des conseils des travailleurs annonçait le dépérissement de l’État attendu de tous les révolutionnaires. À l’aube de 1919, après que les gouvernements alliés aient remporté une victoire chèrement acquise, le prolétariat d’Europe tenta d’entraîner une révolution mondiale, mais les tentatives en Allemagne et en Hongrie notamment furent écrasées. En 1919, à l’initiative des bolcheviks russes, au pouvoir depuis 1917, et en raison de la “faillite de la IIème Internationale” se constitua l’Internationale communiste. En 1919 et 1920, un courant se constitua au sein du Parti socialiste en France pour adhérer à cette IIIème Internationale ; les discussions au congrès de Tours de décembre 1920 portaient sur les conditions d’adhésion. Le Parti socialiste éclata : les majoritaires constituèrent la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) qui deviendra le Parti communiste français et les minoritaires continuèrent la SFIO qui deviendra le Parti socialiste, toujours affilié à la IIème Internationale, mais désormais pleinement intégré à l’appareil d’État de la bourgeoisie. Après la guerre et la fondation de la IIIème Internationale, la scission du Congrès de Tours et la formation du Parti communiste marquèrent la mort définitive du Parti socialiste comme parti prolétarien (y compris ceux qui se réclameront ensuite d’une prétendue “gauche socialiste” dans la SFIO). Mais ce tout nouveau Parti communiste, sous l’égide de l’Internationale communiste ne fut pas en mesure de se doter d’une orientation programmatique suffisamment claire pour écarter les pratiques opportunistes du passé et laissa pénétrer en son sein nombre d’anciens patriotards. La SFIC continua ainsi à payer un tribut qui pèsera lourd : l’absence d’une véritable Gauche marxiste en France.
Wim, 10 février 2018
1 Ce militaire ultra-belliqueux, ancien acteur de la répression de la Commune puis à la tête de plusieurs corps expéditionnaires dans les colonies, de la Kabylie à la Cochinchine, partisan de la guerre immédiate avec l’Allemagne, rassemble de nombreux électeurs mécontents autour de la Ligue des patriotes. Au sein du mouvement ouvrier, une partie importante des blanquistes ou le polémiste Rochefort, ancien communard, font partie de ses soutiens. Après l’avortement du coup d’Etat prôné par ses partisans, il devra finalement s’exiler.
D’Emmanuel Macron à Daniel Cohn-Bendit, du Figaro à Marianne, de BFM TV à Radio France, de l’extrême droite à l’extrême gauche, en le honnissant ou en le célébrant, tous à leur façon commémorent les cinquante ans de Mai 68 en le couvrant d’un tombereau de mensonges.
Personne ne peut nier que Mai 68 s’inscrit dans une dynamique internationale. Mais en focalisant l’attention sur la nuit du 22 mars à Nanterre, l’éloquence “vivifiante” de Cohn Bendit, le paternalisme étouffant de De Gaulle, le choc entre “la nouvelle et la vieille France”… cette dimension internationale est volontairement passée au second plan pour faire finalement de Mai 68 une “spécificité française”. En réalité, la vague de contestation étudiante commence dès 1964, à l’Université de Berkeley en Californie avec pour revendication le droit de parole, la fin de la ségrégation raciale et l’arrêt de la guerre au Viêt-Nam. Cette vague se propage au Japon à partir de 1965, en Grande-Bretagne fin 1967, en Italie, en Espagne, en Allemagne, au Brésil, en Turquie et au Mexique début 1968. Mais surtout, Mai 68 appartient au mouvement ouvrier international. La vague de grèves qui commença en France en 1967 et atteint son paroxysme en Mai 68 va ainsi secouer le monde jusqu’en 1974 : le fameux Cordobazo argentin, “l’automne chaud” italien en 1969, l’Espagne et la Pologne en 1971, en passant par la Belgique et la Grande-Bretagne en 1972, la Scandinavie, l’Allemagne…
Le caractère prolétarien de Mai 68 est souvent masqué par la mise en avant du mouvement étudiant. La version la plus sophistiquée et sournoise de cette mystification étant évidemment celle émanant des gauchistes et des syndicats : “La force de Mai 68 c’est la convergence des étudiants et des ouvriers !” Mensonges ! Si Mai 68 a dynamisé la lutte partout dans le monde, c’est justement parce que la classe ouvrière ne s’est pas mise à la remorque du mouvement mais, au contraire, en est devenue la force motrice.
Le mouvement étudiant des années 1960 était de nature petite-bourgeoise, un des aspects les plus clairs étant la volonté de “changer la vie tout de suite”. A l’époque, il n’y avait pas de menace majeure de précarité à la fin des études. Le mouvement étudiant qui débute en 1964 se développe dans une période de prospérité. Mais, à partir de 1967, la situation économique se détériore sérieusement, ce qui pousse le prolétariat à entrer en lutte. Dès le début 1967, se produisent des affrontements importants à Bordeaux (à l’usine d’aviation Dassault), à Besançon et dans la région lyonnaise (grève avec occupation à Rhodia, grève à Berliet), dans les mines de Lorraine, dans les chantiers navals de Saint-Nazaire, à Caen,… Ces grèves préfigurent ce qui va se passer à partir du milieu du mois de mai 1968 dans tout le pays. On ne peut pas dire que l’orage ait éclaté dans un ciel d’azur. Entre le 22 mars et le 13 mai 1968, la répression féroce des étudiants mobilise de manière croissante la classe ouvrière portée par ses élans instinctifs de solidarité. Le 14 mai, à Nantes, de jeunes ouvriers lancent un mouvement de grève. Le 15 mai le mouvement gagne l’usine Renault de Cléon, en Normandie ainsi que deux autres usines de la région. Le 16 mai, les autres usines Renault entrent dans le mouvement : drapeau rouge sur Flins, Sandouville et le Mans. L’entrée de Renault-Billancourt dans la lutte est alors un signal : c’est la plus grande usine de France (35 000 travailleurs) et depuis longtemps, existe un adage : “Quand Renault éternue, la France s’enrhume”. Le 17 mai la grève commence à toucher toute la France. C’est un mouvement totalement spontané. Partout, les jeunes ouvriers sont devant. Il n’y a pas de revendications précises : c’est un ras le bol qui s’exprime. Le 18 mai, il y a un million de travailleurs en grève à midi. Le 22 mai, il y en a huit millions. C’est alors la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier international. Tous les secteurs sont concernés : industrie, transports, énergie, postes et télécommunications, enseignement, administrations, médias, laboratoires de recherche, etc. Au cours de cette période, les facultés occupées, certains bâtiments publics comme le Théâtre de l’Odéon à Paris, les rues, les lieux de travail deviennent des lieux de discussion politique permanente. “On se parle et on s’écoute” devient un slogan.
Réduite frauduleusement à sa dimension “étudiante”, Mai 68 est présenté comme le symbole de la libération sexuelle et des femmes.
Les grands mouvements de lutte du prolétariat ont toujours mis en avant la question de la femme. Lors de la Commune de Paris en 1871, de la grève de masse de 1905 et de la révolution en 1917 en Russie, les femmes ouvrières jouèrent un rôle inestimable. Mais ce que vante la petite-bourgeoisie estudiantine de 1968 est une toute autre chose, c’est la libération “maintenant et tout de suite” dans le capitalisme, c’est la libération de l’humanité par la libération sexuelle et non comme le produit d’un long combat contre le système d’exploitation capitaliste. Bref, c’est l’abandon de toute forme de réflexion susceptible de remettre réellement en cause les racines de l’ordre établit, c’est la négation du processus même de grève, d’auto-organisation et de discussion de la classe ouvrière en France durant ces quelques semaines de mai. L’importance pour la bourgeoisie mondiale de réduire Mai 68 à un soutien-gorge qui brûle est donc évidente.
Aujourd’hui, avec la grève des cheminots en France, syndicats et organisations de gauche prétendent qu’une autre grève générale est possible. Comme en Mai 68 les syndicats seraient en train d’organiser la “convergence des luttes” face à la politique de Macron. Mensonges ! (1) La classe ouvrière est entrée spontanément en lutte en Mai 68, sans mots d’ordre ni appels syndicaux. Ceux-ci n’ont fait que courir après le mouvement, pour mieux le saboter. Le dessin ci-dessous de Siné, de mai 1968, est très explicite sur ce que ressentait alors la classe ouvrière face au sale travail des syndicats :
Les accords de Grenelle que gauche et syndicats célèbrent comme LA grande victoire de 68 sont au contraire l’aboutissement du travail main dans la main du gouvernement et des syndicats pour arrêter le mouvement dans la défaite. Ces accords actent en effet une élévation du pouvoir d’achat bien moindre que celle des années précédentes. Fait caché aujourd’hui, les ouvriers ressentent d’ailleurs immédiatement ces accords comme une gifle : venu les présenter à Renault-Billancourt le matin du 27 mai, Séguy, secrétaire général de la CGT, se fait abondamment siffler, et les cartes syndicales sont déchirées. Le 30 mai, De Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, la tenue d’élections fin juin et appelle à ouvrir des négociations branche par branche. Les syndicats se précipitent sur cette opportunité permettant de remettre au travail les secteurs (tel EDF-GDF) où les propositions patronales vont au-delà des accords de Grenelle. Ils renforcent cette pression en faveur de la reprise par toutes sortes de manœuvres comme la falsification des votes, les mensonges sur de prétendues “reprises”, l’intimidation au nom de la lutte contre les “provocateurs gauchistes”. Un de leurs grands arguments est qu’il faut reprendre le travail afin que les élections, sensées “compléter la victoire ouvrière”, puissent se dérouler normalement.
Mai 68 est présenté comme un mouvement de la période de prospérité. Autrement dit, d’un autre temps, du passé. Encore une fois, rien n’est plus faux ! A partir de 1967, la situation économique mondiale commence à se détériorer, ouvrant la période de crise permanente que nous connaissons depuis lors et confirmant ainsi que le capitalisme est un système décadent qu’il faut abattre. Mai 68 a confirmé que le prolétariat était la classe révolutionnaire, qu’elle avait la force de s’auto-organiser, de développer sa conscience par le débat en assemblées générales autonomes, de se dresser contre l’ordre établit et de le faire trembler. Mai 68 marque surtout la fin de 40 ans de contre-révolution stalinienne ! C’est le signe le plus clair du retour sur la scène mondiale du prolétariat en lutte. Il faut bien soupeser l’importance de cet événement : Mai 68 et la vague de luttes qui se développe ensuite dans de nombreux pays va signifier que la classe ouvrière n’est plus prête à accepter tous les sacrifices dans l’intérêt du Capital, et encore moins le sacrifice de sa vie. C’est ceci, et rien d’autre, qui va empêcher l’affrontement des blocs de l’Est et de l’Ouest de dégénérer en Troisième Guerre mondiale ! Depuis, le développement du mouvement prolétarien a rencontré bien des difficultés. L’idée que la “révolution est possible mais pas forcément nécessaire” a fait place à celle que “la révolution est absolument nécessaire mais est devenue impossible”. Le prolétariat a perdu confiance en lui. Mais justement, la réalité de la force prolétarienne de Mai 68 doit être une source d’inspiration pour le futur. La bourgeoisie, elle, le sait, voilà pourquoi elle la couvre d’autant de mensonges !
Bmc, 28 avril 2018
1) Pour notre analyse du mouvement actuel, qui est un piège tendu à la classe ouvrière, nous renvoyons nos lecteurs à notre article [20] sur ce site.
Depuis quelques semaines, le mouvement de lutte à la SNCF tient le haut du pavé de l’actualité nationale. Les perturbations dans les transports, particulièrement en Île-de-France, nous sont présentées comme les conséquences d’un mouvement social d’une très grande ampleur, “du jamais vu depuis 1995”. L’offensive médiatique autour de la grève “perlée” des cheminots, appelés à faire grève deux jours sur cinq jusqu’au mois de juin, n’a pas fait dans la demi-mesure. Chaque jour qui passe est l’occasion de nous commenter la situation : nombre de trains en circulation, taux de grévistes le matin, taux de grévistes l’après-midi, dette de la SNCF, déclarations de tel syndicat, de tel député, de tel ministre… En réalité, il ne s’agit ni plus ni moins que de la mise en scène d’une fausse confrontation entre la CGT et Macron : “Bras de fer entre le gouvernement et la CGT !”, titrent les uns ; “La bataille de l’opinion est engagée !”, selon les autres ; “Qui l’emportera ?”. Il s’agit, bien sûr, de faire passer au mieux l’attaque contre les cheminots. Mais ce faux bras de fer est surtout une attaque contre l’ensemble de la classe ouvrière, une attaque qui va bien au-delà des seules questions économiques et des conditions de vie immédiates, une attaque qui prépare les coups à venir et vise à davantage fragiliser politiquement une classe ouvrière déjà affaiblie. Contrairement à ce que peuvent nous raconter les partis de la gauche du capital, NPA, France insoumise et consorts, contrairement à ce que répètent à tue-tête les syndicats, la classe ouvrière n’est aujourd’hui pas en position de force, ni susceptible de faire plier le gouvernement. Au contraire, tout est mis en œuvre pour dénaturer la lutte, l’isoler, la rendre impopulaire et donner, face aux attaques, un sentiment d’impuissance à l’ensemble des prolétaires.
Derrière l’attaque contre un secteur prétendument privilégié de la classe ouvrière, la dégradation des conditions de vie de tous est bien à l’ordre du jour. En ce moment, et depuis plusieurs mois, tous les travailleurs subissent les assauts répétés du gouvernement et du patronat. Que ce soit au niveau des salaires, les contrats de travail, des pensions, des allocations chômage, des taxes, de l’augmentation de certains prix comme l’essence ou les transports, le gouvernement assume totalement ces attaques au nom de “l’intérêt supérieur de la nation”. Son credo est de rendre plus compétitive l’économie nationale en “assouplissant” le marché du travail.
L’État montre d’ailleurs l’exemple en aggravant la précarité et en dégradant les conditions de travail de ses propres salariés : suppression de dizaines de milliers de postes dans la fonction publique, dans les hôpitaux, les écoles, les impôts, suppression des contrats aidés… Dans le secteur privé, les licenciements massifs pleuvent comme à Carrefour. Des dizaines de milliers de suppressions d’emplois sont annoncées pour les mois à venir : plans sociaux, fermetures, liquidations, licenciements partout. Les quelques chiffres déjà connus font froid dans le dos : RSI de 5 à 6 000 postes en moins ; SFR : 5 000 ; EDF : 4 000 cette année et 10 000 sur 3 ans ; BPCE : 3 600 ; Banque de France : 3 400 ; les prestataires de service de SFR : 3 000 ; Air France : de 3 à 5 000 ; Areva : 2 700 ; BNP : 2 à 3 000 ; Alstom : 2 à 3 000 ; Société Générale : 2 500 ; Office Dépôt : 1 900 ; Veolia : de 572 à 1 550 ; Michelin :1 500 ; Engie : 1 500 ; IBM : 1 200 ; Croix-Rouge : environ 1 000 ; fermeture de 100 magasins et plusieurs centaines FNAC et Darty… la liste est encore très longue !
Si face à ce torrent d’attaques, notamment destinées à rattraper le retard pris par le capital français sur ses concurrents étrangers, le mécontentement est bien réel et s’exprime parfois dans des grèves localisées (passées la plupart du temps sous silence), il ne se traduit pas mécaniquement par une forte combativité de l’ensemble de la classe, encore moins par une tentative significative de prise en main des luttes. Au contraire, l’expectative, le sentiment d’impuissance, le découragement et l’isolement corporatiste dominent. Les grèves dans les EHPAD, à Carrefour ou à Air France ont peut-être été les plus visibles avec celles de la SNCF, mais elles aussi sont restées enfermées dans “leur” entreprise, soigneusement isolées les unes des autres par les syndicats qui ne cessent d’appeler à la création d’un illusoire “rapport de force” pour “négocier les revendications” dans telles ou telles entreprise, branche ou administration. Même si l’impression veut être donnée que la mobilisation est un peu plus offensive à la SNCF ou dans certaines universités, le constat reste le même. La journée de manifestation du 22 mars, organisée par les syndicats, a ainsi été une nouvelle concrétisation des difficultés de la classe ouvrière. Les cortèges, totalement encadrés par les syndicats, CGT en tête, où la jeune génération était souvent très faible, étaient sans vie et plutôt minces.
Dans les universités, les syndicats s’emploient à isoler et diviser les étudiants par le blocage des locaux dans lesquels s’enferment de jeunes ouvriers souvent combatifs. Cela a permis au gouvernement de faire intervenir les flics ou les nervis dans plusieurs facs pour semer la terreur et pousser les minorités plus ou moins politisées dans une confrontation stérile avec les forces de l’ordre. Surtout, il s’agit de faire oublier les leçons du mouvement de 2006 contre le Contrat Première Embauche (CPE) qui fit reculer le gouvernement pour la dernière fois en France : l’extension et l’auto-organisation des luttes sur un terrain de classe sont les meilleures armes du prolétariat. Tout cela exprimait (de façon très embryonnaire) la tendance historique du mouvement ouvrier à l’action révolutionnaire à travers son unité et sa solidarité. Plutôt que de défendre la nécessaire unité du prolétariat, les syndicats enferment les étudiants dans leurs locaux, les isolent et les soumettent pieds et poings liés à la répression.
La lutte à la SNCF nous est vendue comme le mouvement social de la décennie, celui qui fera date après celui de 1995. Nous allions voir ce que nous allions voir. Qu’en est-il en réalité ? Même si la mobilisation des cheminots est relativement importante depuis fin mars et encore aujourd’hui dans les dernières journées de grève, elle est loin d’être massive. Au contraire, la grève “perlée” proposée par les syndicats comme la “recette” efficace pour faire durer longtemps le mouvement et faire perdre le moins d’argent possible aux grévistes est rapidement devenue minoritaire chez les cheminots à cause, en partie, des nouveaux calculs pour la prise en compte des jours de grève qui ont fortement amputé les salaires, mais, surtout, parce qu’ils sentent, au fond, que l’organisation de cette lutte n’est pas entre leurs mains et qu’elle n’a pas d’avenir. Cette mobilisation exprime une expectative permettant aux syndicats un encadrement total : tout est déjà prévu, aucun besoin de débattre dans des assemblées générales, aucun besoin de réfléchir et prendre ensemble les décisions, aucun besoin de s’auto-organiser ; il suffit de suivre les syndicats sur le chemin tout tracé par leurs soins vers… la défaite et la démoralisation.
La bourgeoisie utilise sciemment une stratégie maintes fois éprouvée en attaquant un secteur clé de notre classe pour nous infliger une défaite généralisée. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la SNCF a toujours été un secteur combatif et pesant sur la dynamique de la lutte de classe. En 1986, le mouvement de lutte à la SNCF, haut moment de lutte des années 1980, avait pris forme CONTRE l’expression classique syndicale. La CGT avait carrément dû organiser dans les premiers jours de la grève des “piquets de travail” contre les grévistes qui étaient partis en lutte hors des clous syndicaux. Il avait fallu déployer toute une stratégie autour du “syndicalisme de base”, l’enfermement sournois dans le corporatisme au nom-même de l’extension des luttes (en imposant l’extension totale de la lutte au sein de la SNCF avant d’aller voir ailleurs) pour mettre un terme à ce mouvement qui dura plusieurs semaines.
“En 1995, l’objectif essentiel de la manœuvre était de permettre aux syndicats discrédités par leurs actions de sabotage ouvert des luttes ouvrières tout au long des années 1980, de reprendre pied et de pouvoir revenir sur le devant de la scène sociale pour assumer plus efficacement leur fonction d’encadrement des ouvriers. Dans ce but, la bourgeoisie qui, à travers le plan Juppé, mettait en place une série d’attaques frontales sur la sécurité concernant l’ensemble de la classe ouvrière, a cristallisé l’attention sur la mobilisation derrière les cheminots contre l’attaque spécifique de leur régime spécial des retraites. Elle a fait une large publicité à la lutte de ce secteur, le plus combatif mais aussi un des plus corporatistes, désigné comme le phare de la lutte, derrière lequel les syndicats avaient mobilisé massivement, sous leur contrôle, le secteur public. Le retrait, programmé à l’avance, de l’attaque spécifique visant les cheminots a permis aux syndicats de crier “victoire” en semant l’illusion que “tous ensemble”, avec les syndicats, les ouvriers avaient fait reculer le gouvernement. Par la suite, sous les gouvernements successifs de gauche comme de droite, la bourgeoisie a pu aggraver sans être inquiétée les mesures du plan Juppé sur la sécurité sociale. Ce n’est pas un hasard non plus si la lutte des cheminots français était ensuite mise en avant comme modèle de lutte à l’échelle internationale et son exemple exploité par d’autres bourgeoisies, notamment en Allemagne et en Belgique pour entraîner les prolétaires le plus massivement possible derrière les actions syndicales.
Au printemps 2003, au milieu de l’attaque générale sur les retraites visant déjà prioritairement la fonction publique, le gouvernement rajoutait une couche supplémentaire d’attaques sur un secteur particulier, celui de l’Education nationale, avec un projet de délocalisation spécifique concernant les personnels ATOS. Cela constituait une véritable provocation alors que les travailleurs de l’enseignement manifestaient déjà depuis des mois un mécontentement croissant suite à la détérioration sensible de leurs conditions de travail au cours des dernières années. Le but essentiel de cette attaque spécifique était d’empêcher le développement d’une lutte massive de tous les secteurs contre la réforme des retraites. Rapidement, les luttes des personnels de l’enseignement sont apparues comme le fer de lance de la mobilisation ouvrière. Mais en leur sein, les syndicats n’ont cessé de mettre en avant les revendications spécifiques contre la délocalisation, dans lesquelles le reste de la classe ouvrière ne pouvait se reconnaître, qui ont pris le pas sur la question des retraites et fait passer celle-ci au second plan. Cette entreprise a non seulement permis au gouvernement de faire passer l’attaque sur les retraites mais d’entraîner le secteur enseignant, isolé et divisé, poussé par une partie de ces mêmes syndicats vers des actions radicales et impopulaires de boycott d’examens de fin d’année, dans une défaite la plus amère et cuisante possible, notamment à travers le non paiement des journées de grève”. (1)
Lors de ces mouvements de lutte, la bourgeoisie était donc à la manœuvre avec une stratégie simple, mais terriblement efficace : porter deux attaques en même temps, l’une dirigée contre les conditions de vie de l’ensemble de la classe ouvrière ; l’autre contre un secteur plus particulier du prolétariat pour créer un écran de fumée. Ce secteur particulier, étant alors plus combatif, fut poussé à mener une lutte “dure”, en demeurant néanmoins seul et impuissant, ce qui ressemble étrangement à la situation actuelle : une classe ouvrière qui partout voit ses conditions de vie et de travail se dégrader et le long mouvement de grève syndical, lancé à grands renforts médiatiques, d’un secteur particulier coupé du reste de la classe. Car le discours syndical actuel est évidemment un mensonge : selon eux, en refusant la privatisation et la réforme de leur statut, les cheminots seraient la véritable force de frappe contre toutes les attaques actuelles et à venir, un rempart pour la sauvegarde d’un “modèle social” dans lequel l’État “juste” serait le garant et le protecteur des “droits des salariés”. C’est comme cela que la solidarité des autres ouvriers serait censée s’exercer : en soutenant depuis les tribunes, comme des supporteurs, les cheminots en lutte.
L’hypocrite appel à la “convergence” des luttes est également l’expression d’une fausse radicalité et d’une fausse unité. En apparence, il s’agit de répondre à la nécessaire unification des luttes. En apparence seulement, car ce que proposent les syndicats n’est rien d’autre qu’une juxtaposition de revendications sectorielles où chacun fait grève pour ses “propres intérêts”.
Les syndicats “alternatifs”, comme Solidaire ou la CNT, sont par ailleurs là pour tenter d’encadrer la jeune génération ouvrière. Solidaire s’est ainsi particulièrement fait remarquer en s’opposant à la stratégie de la “grève perlée” et en proposant une “grève dure” sans interruption. Il s’agit évidemment d’encadrer et d’épuiser toujours et encore les ouvriers les plus combatifs dans des actions coup de poing, ultra-minoritaires, faussement radicales, et vouées à l’échec.
De la SNCF aux facultés en passant par Air France ou les luttes des éboueurs, dans les transports urbains comme à Rouen et Toulouse, les luttes sont menées par les syndicats dont le but est de nous entraîner à la défaite. Est-ce à dire que les perspectives de lutte sont définitivement closes ? Bien évidemment, non. Face à la persistance des attaques, produits de la crise historique du système capitaliste, la bourgeoisie aura, à plus long terme, plus de difficultés pour contenir le mécontentement dans l’impuissance. Comme on le voit, la bourgeoisie prépare le terrain à son avantage en prévision des luttes futures qui ne peuvent que surgir.
Il est clair également que la bourgeoisie tente de stériliser tout un questionnement, une maturation dans les rangs ouvriers. Sur ce plan, l’objectif n’est pas encore gagné ! La classe ouvrière en France a un poids et une expérience que la bourgeoisie n’a jamais sous-estimés. C’est en conséquence qu’elle déploie de telles stratégies face à son ennemi de classe, qu’elle sait encore capable de défendre la perspective révolutionnaire. Partout dans le monde, à l’occasion de mouvements de luttes ou par besoin spontané de comprendre la situation, des petites minorités se réunissent pour discuter, réfléchir sur comment lutter, pour tirer les leçons de l’expérience des luttes passées, comprendre la nature du capitalisme, le communisme… La “vielle taupe”, expression que Marx utilisait pour désigner la conscience de classe, poursuit son chemin souterrain.
Stopio, 15 avril 2018
1) Décembre 1995, printemps 2003 : les leçons des défaites sont une arme pour les luttes futures, Révolution internationale n° 348 (juillet-août 2004).
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“Que faire de 1917 ?”, c’est la question que pose Olivier Besancenot en titre de son dernier livre. Le porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) s’ingénie habilement à jouer le marchand de sable toujours prompt à endormir le prolétariat dans les draps de l’interclassisme et de la démocratie.
Ce “révolutionnaire” officiel des médias et de la bourgeoisie s’est ici fixé l’objectif de jouer les redresseurs de torts en réhabilitant le personnage principal de cette histoire : “le peuple russe”, “ce héros oublié qui s’est dressé, il y a cent ans, contre le tsarisme et contre la guerre, et qui s’est auto-organisé à travers une multitude de conseils populaires”. A lire ces quelques lignes, figurant dans l’introduction du livre, on comprend très vite, et le contraire eut été étonnant, que cette prétendue “contre-histoire de la révolution russe” ne se démarque en rien de l’histoire officielle et mensongère dispensée depuis des décennies par des cénacles d’historiens s’acharnant à nier le caractère spécifiquement prolétarien de la révolution d’Octobre 1917. Comme à son habitude, sournoisement, la gauche du capital, travestit les leçons que le prolétariat d’aujourd’hui pourrait tirer de l’un des événements les plus glorieux de l’histoire de la classe ouvrière et de ses luttes.
Ainsi, tout au long de cet essai, l’action de la classe ouvrière en Russie est noyée dans les méandres du peuple russe. En effet, ce dernier aurait été “le véritable acteur de cette période”, composé “de millions de mains invisibles, populaires et besogneuses”. Ce centenaire serait l’occasion “de se mettre dans les pas de cette plèbe anonyme qui se constitua sciemment en peuple souverain et en classe sociale assumée”. Pour finir, sur la réduction de la révolution d’Octobre à une confrontation entre “les classes populaires” et la classe dominante. Comme on l’aura compris, cette référence à l’initiative populaire ne quitte pas l’argumentation du leader de la gauche radicale. Ici, la classe ouvrière est enfouie sous un amas de couches sociales, faisant de la révolution d’Octobre un mouvement informe et insaisissable où le prolétariat ne semble pas avoir joué un rôle particulier et déterminant. Au contraire, pour Besancenot, ce mouvement serait donc l’alliance concertée des ouvriers, des paysans et de toutes les couches non-exploiteuses de la société qui aurait sonné le glas du tsarisme et creusé les sillons d’une société nouvelle. En réalité, la révolution d’Octobre représente, à ce jour, la tentative d’émancipation de l’humanité la plus poussée parce que la classe ouvrière, consciente de ses potentialités, a pu s’affirmer de manière autonome et a su se placer à l’avant-garde de toutes les autres couches sociales exploitées. En centrant sa lutte sur l’arrêt de la guerre impérialiste, en créant des soviets comme organisation de tous les exploités, en cherchant à remettre en cause la propriété privée des moyens de production et la loi de la valeur, le prolétariat a su affirmer ses propres revendications, son propre être historique et ainsi, il a pu se rallier les autres couches non exploiteuses. En véritable agent de la conservation sociale, la gauche du capital préfère célébrer un mouvement mensongèrement interclassiste et faire oublier que seul le prolétariat peut jouer un rôle déterminant dans l’émancipation de l’humanité.
Par ailleurs, bien que Besancenot s’en défende, l’événement n’est pas du tout replacé dans le contexte international et sa portée, en tant que point culminant de la vague révolutionnaire mondiale, est très largement masquée. Par conséquent, en enfermant la classe ouvrière à l’intérieur du “peuple russe”, en négligeant la dimension mondiale d’Octobre 1917, ce livre porte un coup à l’internationalisme qui reste encore aujourd’hui le principe phare qui permettra de guider le prolétariat sur la route de la révolution mondiale.
Après avoir célébré le peuple russe, Besancenot entreprend de réduire l’ensemble des luttes du mouvement ouvrier et tout particulièrement la révolution d’Octobre 1917 à un combat en faveur de la démocratie. Octobre n’exprimerait pas autre chose, tout comme la Commune de Paris qui est réduite à un “type inédit de démocratie conciliant contrôle direct à la base et suffrage universel”. Du début à la fin du livre, la révolution d’Octobre se voit attribuer le même label à travers plusieurs qualificatifs fallacieux : “démocratie nouvelle”, “foyer de la démocratie”, “démocratie politique différente”… En falsifiant complètement le but que s’est fixée la classe ouvrière mondiale à partir de 1917, la prise du pouvoir international et la destruction du capitalisme, ce livre leurre et stérilise le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière d’aujourd’hui. La révolution d’Octobre n’avait pas vocation à améliorer les institutions de la démocratie bourgeoise. Au contraire, elle tenta d’arracher les racines de la société bourgeoise en appelant à l’abolition des classes sociales et de l’État ainsi qu’à la socialisation des moyens de production. La démocratie, elle, en particulier sous sa forme de “gauche”, prétendument “socialiste” fut le chien sanglant de la bourgeoisie contre le prolétariat en lutte en Allemagne et a fait le lit de la contre-révolution mondiale ; c’est par exemple sous le masque de la démocratie que Noske (ministre de la défense et membre du SPD), Ebert (chancelier en 1918 et membre du SPD) et Scheidemann (chancelier à partir de février 1919 et membre du SPD) et, avec eux, toute la social-démocratie au pouvoir orchestrèrent la répression féroce de la vague révolutionnaire de 1918-1923 en Allemagne, avec l’assassinat de milliers d’ouvriers, notamment des spartakistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier 1919.
L’un des grands apports de la Gauche communiste d’Italie est d’avoir levé le voile sur cette forme de gouvernement dont le fondement est basé sur le mensonge selon lequel toutes les classes et les couches sociales auraient tout à gagner à participer au jeu électoral où l’équilibre entre la majorité et la minorité serait enfin trouvé. Comme l’a énoncé la fraction de la Gauche italienne, “la démocratie, en tant que forme de vie sociale, représentait une forme plus avancée seulement quand le capitalisme ne s’était pas encore emparé du pouvoir, c’est-à-dire lorsqu’il représentait lui-même une classe révolutionnaire. Dans la situation actuelle au contraire, où le capitalisme est au poste de commandement de l’économie mondiale, la démocratie ne représente aucunement un pas en avant pour le prolétariat, au contraire, elle apparaît comme une ressource immédiate que l’ennemi manœuvre contre la révolution communiste”. (1)
En bon porte-parole du NPA, Besancenot exploite et déforme lui au contraire les errances théoriques de Trotsky et l’opportunisme congénital du courant trotskiste. Il joue à merveille son rôle d’agent de la bourgeoisie qui, derrière un langage et des mots d’ordre en apparence radicaux, ne fait que mystifier un prolétariat incapable pour le moment d’entrevoir la perspective dont il est porteur.
Besancenot brouille les cartes sur les causes de la contre-révolution
Après avoir réduit la révolution de 1917 à un mouvement populaire et démocratique, le leader gauchiste s’interroge sur les causes de la dégénérescence et les moyens de parvenir à une “démocratie intégrale”. Bien que le rôle contre-révolutionnaire des grandes puissances impérialistes soit évoqué, il faut malgré tout constater que le livre lui attribue un rôle secondaire et néglige cet aspect. Or, la bourgeoisie mondiale a joué un rôle actif dans la répression de la Révolution et dans son isolement. Besancenot préfère se focaliser sur la “contre-révolution bureaucratique”, fruit du “communisme de guerre” et d’une lente dépossession des organes du pouvoir dans les mains du prolétariat au profit du Parti et de sa fusion dans l’État. En insistant sur la dérive bureaucratique de la Révolution, Besancenot ne fait pas seulement qu’inverser la cause et l’effet, il sous-estime volontairement l’action déterminée des principales puissances mondiales de l’époque afin d’éviter à tout prix que la Révolution ne s’étende dans leurs propres pays. Si les erreurs des bolcheviks ont joué leur rôle, c’est avant tout dû à l’échec de l’action internationale du prolétariat. Comme nous le mettions en évidence dans notre article, La dégénérescence de la Révolution russe, dans la Revue Internationale n° 3 : “Du fait de l’impossibilité du socialisme dans un seul pays, la question de la dégénérescence de la révolution russe est avant tout une question de défaite internationale du prolétariat. La contre révolution a triomphé en Europe avant de pénétrer totalement le contexte russe “de l’intérieur”. Ceci ne doit pas, répétons – le, “excuser” les erreurs de la révolution russe ou du parti bolchevik. (…) Les marxistes n’ont rien à faire “d’excuser” ou de ne pas “excuser” l’histoire. Leur tâche est d’expliquer pourquoi ces événements ont eu lieu et d’en tirer des leçons pour la lutte prolétarienne à venir”. Ne nous trompons pas. Le ver n’était pas dans le fruit en 1917. L’ennemi se trouvait à l’extérieur du camp prolétarien. Le cordon sanitaire tendu par la France, l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis et d’autres pays européens a été le point de départ de la dégénérescence de la Révolution et sa confiscation entre les mains d’une bureaucratie qui a su finir le travail ! Et le développement de la bureaucratie stalinienne, ce fut en fait la reprise en main du pouvoir par la bourgeoisie elle-même ! Omettre toute cette dimension de la contre-révolution ne peut que désarmer la classe ouvrière en la rendant incapable d’identifier son véritable ennemi.
L’escamotage des leçons de la dégénérescence se poursuit lorsqu’il s’agit d’aborder le rôle du parti. Comme on l’a vu, les erreurs de celui-ci ne sont pas véritablement replacées dans le contexte de l’isolement. Derrière l’apparente sympathie à son égard, Besancenot n’hésite pas à faire planer l’idée que l’autoritarisme y fut très tôt en germe. Il fait notamment référence à la critique de Trotsky en 1903 qui apparentait Lénine à Robespierre et la présente comme visionnaire avec le recul. Si pour Besancenot, “1917 nous enseigne qu’aucune organisation politique, à elle seule, ne peut prétendre incarner la classe révolutionnaire”, c’est d’abord et avant tout pour semer la suspicion et la méfiance envers les organisations révolutionnaires. Car s’il est indispensable de tirer les leçons des erreurs du parti bolchevique, il en est tout autant de retenir les moments où ce dernier a su guider le prolétariat et le prémunir des pièges de la bourgeoisie (en avril 1917, lors des journées de juillet ou encore au moment de l’insurrection) quand les autres passaient dans le camp ennemi. (2)
Quelles formes d’organisation de la classe a légué Octobre 17 ? Quelle leçon retenir sur la prise du pouvoir ? Sur ces questions, le livre dévoie une fois encore les enseignements que le prolétariat doit retenir pour la victoire de la révolution. Prônant “l’autogestion de la société” par des organisations de forme soviets ou apparentées dans lesquels se retrouvent “des partis, des syndicats, des organisations du mouvement social, féministe, écologique ou les collectifs de quartier”, ce livre appelle la classe ouvrière à lutter main dans la main avec les différentes organisations de la classe dominante. En réalité, comme en Russie en 1917, les futurs conseils ouvriers seront aussi des lieux où il s’agira de mener une lutte politique contre toutes les organisations et les éléments qui freineront la lutte du prolétariat, ceux qui, comme Besancenot, agissent comme un cheval de Troie de la classe dominante en s’immisçant dans les rangs ouvriers afin de stériliser le combat.
Par ailleurs, à aucun moment, Besancenot n’affirme clairement les véritables buts de la révolution et de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la destruction de l’État, l’abolition des classes sociales, des nations et l’instauration d’une société où les moyens de production seraient aux mains de la communauté tout entière. Non, au lieu de cela, il préfère prôner une forme de gouvernement populaire hétéroclite qui transformerait progressivement la société en s’accommodant de l’État et en mettant des garde-fous afin de se prémunir de la bureaucratisation : non-cumul des mandats, formation universelle pour éviter l’émergence de spécialistes, système de rotation. Autant de mystifications qui cachent une défense en règle du capitalisme d’État et du réformisme pour le compte de la société bourgeoise.
En ménageant savamment la chèvre et le chou, en adoptant un verbiage en apparence radical, en laissant un certain nombre de zones d’ombre, Besancenot mystifie complètement Octobre 1917 pour mieux désorienter la classe ouvrière d’aujourd’hui. Il escamote complètement le but que s’était fixé la classe ouvrière en Russie et les organes dont elle s’est dotée. Il tronque les relations entre le parti d’avant-garde et la classe elle-même qui s’auto-organise avec les soviets. Il instrumentalise la désorientation du prolétariat d’aujourd’hui pour lui proposer l’autogestion de la société capitaliste dans un paradis démocratique. Mais il se garde bien d’appeler à la destruction du système capitaliste, à l’abolition des classes sociales et de l’État. Tout cela reste, encore aujourd’hui, la tâche de la classe révolutionnaire.
Joffrey, 31 mars 2018
1) Sur les mots d’ordre démocratiques, Résolution de la commission exécutive de la Fraction de la Gauche italienne, Bulletin international de l’Opposition Communiste de gauche, n° 5, mars 1931.
2) Pour toutes ces questions voir notre brochure : Octobre 1917, début de la révolution mondiale.
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Dans le numéro précédent (RI n° 469), nous avons publié le courrier d’un lecteur [24] sur Octobre 1917 et notre réponse. Une lectrice, Leïla, a à son tour réagi à cet article en nous envoyant une lettre. Nous saluons chaleureusement cette initiative. Le débat prolétarien est une tradition du mouvement ouvrier, une tradition nécessaire à la clarification en vue de favoriser le développement de la conscience ouvrière. C’est d’ailleurs le sens de notre rubrique “courrier des lecteurs” que nous concevons comme une ouverture au débat, comme un moyen d’échange dans le cadre de la perspective révolutionnaire.
“Pourquoi, après la défaite de la révolution, le fascisme ou le nazisme ne sont-ils pas survenus en Russie ?”
Je remercie le lecteur d’avoir posé cette question : la réponse paraît évidente, mais quand on essaie de la formuler, c’est beaucoup plus difficile.
Je vais donc, à mon niveau, essayer de m’atteler à cette tâche, en tant que sympathisante de longue date du CCI, censée avoir un minimum de conscience ouvrière, de connaissances historiques et de convictions quant à l’avenir de l’humanité et à la nature de la classe ouvrière.
Il faut se placer dans le contexte historique et utiliser les armes du matérialisme dialectique pour comprendre ce qui se passe, l’enchaînement causal des faits.
Le fascisme, comme le nazisme ou le stalinisme, sont le produit du développement historique de chaque pays.
Le cadre dans lequel ces formes de la domination bourgeoise sont apparues est : la Décadence du mode de production capitaliste.
Chaque système de production, depuis les débuts de l’humanité, connaît plusieurs phases : naissance, apogée, décadence.
Le capitalisme n’échappe pas à cette règle et la dernière phase de son existence, la décadence, correspond au Capitalisme d’État.
Le Capitalisme est le mode de production le plus dynamique de l’Histoire : les forces productives se sont développées de manière exponentielle, les réseaux de transport se sont développés, surtout dans les pays centraux, permettant une circulation toujours plus rapide des marchandises.
Mais la caractéristique du capitalisme est de s’étendre toujours plus, de conquérir sans arrêt de nouveaux marchés, de vendre ses marchandises à des secteurs non capitalistes (colonies, paysannerie) pour réaliser le cycle de l’accumulation ; de par son histoire, l’Allemagne n’a pu construire un empire colonial où piller les ressources naturelles, exploiter une main d’œuvre peu chère et écouler ses marchandises : en effet, l’Allemagne n’existe comme nation que depuis 1870, alors que les pays centraux comme la France ou la Grande-Bretagne existent comme nations depuis beaucoup plus longtemps (de plus, ces deux empires ont des accès maritimes beaucoup plus importants qui leur ont permis de conquérir le monde). Les colonies de l’Allemagne se limitaient en 1918 à quatre ou cinq “pays” d’Afrique et pas les plus riches (Namibie, Cameroun, Togo, Tanganyika…). L’Allemagne est à l’origine de la guerre de 1914 car elle lutte pour sa survie, elle a besoin d’un repartage du gâteau colonial pour écouler ses marchandises et accumuler du capital. En 1918, l’Allemagne demande l’armistice, suite au début de la Révolution Allemande, qui rejoint la Révolution Russe en vue de la Révolution Mondiale. Malheureusement la révolution est écrasée dans le sang.
La classe ouvrière Allemande est vaincue, l’Allemagne est à terre, le traité de Versailles est un traité de pillage de l’Allemagne. La contre-révolution se développe du fait que la classe ouvrière est écrasée physiquement et moralement ; ses dirigeants (Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg) ont été assassinés par la Social-Démocratie. La famine, la maladie, le froid, la mort règnent ; c’est sur ce terreau que se développe le national-socialisme qui va devenir le nazisme. La propagande anti-sémite est un outil de la bourgeoisie pour désigner un coupable des conditions de vie atroces que supporte la population en général et la classe ouvrière en particulier. Cette propagande excite les sentiments les plus vils dans la population et la classe ouvrière désorientée. Cette propagande se double d’une campagne sur la “supériorité de la race aryenne”, qui détourne encore plus la classe ouvrière de son combat.
Hitler est porté au pouvoir par les grands industriels Allemands (Krupp, Thyssen, Flick, Bosch…), qui voient en lui un bon défenseur de leurs intérêts, capable de haranguer les foules et d’encourager les ouvriers à travailler dur dans les usines pour reconstruire l’outil industriel et guerrier. Jusqu’à la guerre, se développe une main-mise totale de l’État sur la population, avec incitation à la délation, militarisation de la société, emprisonnements, exactions, terreur, règne de l’arbitraire, jusqu’à la guerre.
En Italie, c’est un peu le même schéma : l’unité nationale a été réalisée tard (en 1861 Victor-Emmanuel II est proclamé roi de la péninsule moins Venise et Rome). L’Italie a très peu de colonies elle aussi (Érythrée Somalie…) L’industrialisation est récente et moins spectaculaire qu’en Allemagne. Mussolini (un journaliste, bon orateur et aventurier qui prend position contre la guerre en 1914 et soutient l’intervention par la suite) est intervenu pendant la guerre en tant que journaliste, pour défendre la neutralité de l’Italie dans la guerre ; puis, il crée son propre journal “il popolo d’Italia” dans lequel il écrit des articles exaltant le nationalisme. L’Italie fait cependant partie des pays vainqueurs de la Première Guerre Mondiale, même si elle n’a récolté que des miettes, alors qu’elle espérait plus. De 1919 à 1922, l’Italie est secouée par une crise sociale, économique et politique ; Mussolini se fait bien voir de la cofindustria, qui regroupe les grands industriels Italiens (Fiat, Pirelli, Olivetti, Edison …) en brisant violemment les grèves ouvrières avec ses escouades composées d’anciens soldats “d’élite” démobilisés après la guerre et désœuvrés. Ces escouades deviendront les “faisceaux d’action révolutionnaires”, le roi Victor Emmanuel II lui confie le gouvernement en 1924, il remplit son rôle de militarisation de la société en vue d’une prochaine guerre, la classe ouvrière étant battue et sans perspective après l’écrasement de la révolution et le développement de la contre-révolution en Russie.
En Russie, comme le dit très bien le camarade, “Staline était membre du Parti Bolchevique. Plus tard, il l’a utilisé à ses propres fins.” Staline était lui aussi, un aventurier sans scrupules, qui a saisi l’opportunité de jouer un rôle historique en profitant des faiblesses de la révolution russe. Le stalinisme est l’expression de la contre-révolution et du développement du capitalisme d’État en Russie, au nom de la classe ouvrière : comme le dit le camarade, “[tout] a été transformé en mensonge, le vrai devint le mensonge et le mensonge le vrai”.
Le camarade aurait pu aussi se poser la question : quelle était la forme de domination de la bourgeoisie en France et en Grande-Bretagne, après 1918 ?
La période de l’entre-deux guerres est une période de contre-révolution, “il est minuit dans le siècle”, le capitalisme d’État prend la forme d’une dictature ouverte de la bourgeoisie, avec militarisation de la société et préparation à la guerre.
Pour l’avenir, la classe ouvrière devra s’armer pour résister aux chants de sirènes démagogiques de la bourgeoisie : on constate que, pour finaliser sa victoire sur la classe ouvrière après “le début de la fin” de la période révolutionnaire après 1918, la bourgeoisie s’est emparée du langage de la classe ouvrière pour la tromper.
Ainsi, c’est au nom du national-socialisme que Hitler entame son ascension irrésistible vers le pouvoir absolu.
En Italie, Mussolini fait d’abord partie du Parti Socialiste Italien, il en est expulsé en novembre 1914 après avoir retourné sa veste en soutenant la participation de l’Italie à la guerre au nom du nationalisme ; il rejoint un conglomérat favorable à l’entrée de l’Italie dans le conflit, regroupant des anarchistes – partisans de la guerre pour hâter la révolution – et des réactionnaires nationalistes. Il crée les “Faisceaux d’action révolutionnaire” – les sinistres “Chemises Noires” – et le Parti National Fasciste en 1921.
En conclusion, fascisme, nazisme ou stalinisme ont été des expressions équivalentes de la dictature de la bourgeoisie en période de contre-révolution et de préparation à la guerre, dans les pays les plus industrialisés ; dans les trois formes de domination on voit se développer un contrôle absolu sur la population, l’ouverture de camps de concentration, la militarisation du travail, le développement de l’industrie de guerre.
Leïla, 28 mars 2018
De notre point de vue, la contribution de la camarade Leila constitue un panorama historique des événements qui ont conduit au fascisme, au nazisme et au stalinisme. Même si certains aspects peuvent nous paraître trop schématiques (pouvant conduire à des analyses erronées) et les situations juxtaposées, l’ensemble brasse toute une période inscrite, à juste titre, dans la phase de décadence du capitalisme.
Pour mesurer la portée de cette contribution, il faut se demander si elle répond à la question posée par le précédent courrier ? En partie assurément oui, mais des zones à explorer existent encore. Il y a bien une réponse formulée à l’issue de tout un effort de synthèse et qu’on retrouve plus particulièrement dans la conclusion : “fascisme, nazisme ou stalinisme ont été des expressions équivalentes (souligné par nous) de la dictature de la bourgeoisie en période de contre-révolution et de préparation à la guerre, dans les pays les plus industrialisés”. Il s’agit d’un point de vue général, mais qui, selon nous, doit être davantage précisé au vu des interrogations du premier courrier.
En effet, si les conditions historiques s’inscrivent bel et bien dans une globalité avec des caractéristiques permettant de dégager des éléments “d’équivalence”, pour reprendre l’idée de la camarade Leila, ceux-ci ne permettent pas pour autant de mettre en évidence la singularité du stalinisme par rapport aux autres formes totalitaires. En ce sens, en dépit de la richesse des éléments apportés, la réponse de Leila ne semble pas aller au bout du raisonnement, bien qu’elle ait évoqué certains éléments qui vont nous permettre justement de mettre l’accent sur les différences. Bien entendu, nous ne prétendons pas apporter “La” réponse dans cet article. L’objectif que nous nous fixons ici est plus modeste et consiste plutôt à souligner des aspects qui peuvent peut-être permettre d’aller plus loin dans cette réflexion. Donc, au-delà des aspects communs, que peut-on dégager du cas plus particulier de la Russie stalinienne ?
Il nous semble que le premier élément majeur dont il faut tenir compte est celui de la prise du pouvoir par le prolétariat en Russie. Contrairement à l’Allemagne où le mouvement a été totalement brisé lors de la commune de Berlin en janvier 1919 par une répression sanglante et contrairement aux grandes grèves des années 1920 en Italie qui ont été totalement réprimées avant la possibilité d’une prise du pouvoir, le prolétariat en Russie a été capable, a contrario, de prendre le pouvoir à l’issue d’une insurrection victorieuse. Cela n’est pas sans conséquence dans la façon dont la bourgeoisie a dû s’y prendre pour écraser le prolétariat. Non seulement la bourgeoise mondiale s’est liguée contre le prolétariat russe pour l’isoler et le réprimer, mais elle a aussi œuvré sur le terrain idéologique pour aboutir, grâce au stalinisme, au plus grand mensonge de l’histoire : l’assimilation du stalinisme au communisme. De ce point de vue, ni le nazisme ni le fascisme ne pouvaient couvrir la nécessité de dénaturer durablement la nature de la révolution russe et l’idée de communisme.
Le deuxième élément qu’on peut mettre en avant pour pousser plus loin la réflexion, c’est la forme même et la façon dont s’est exprimée la tendance universelle de la décadence qu’est le capitalisme d’État. Comme nous l’écrivions dans notre brochure L’effondrement du stalinisme : “dans les pays de l’Est, la forme particulière que prend le capitalisme d’État, se caractérise essentiellement par le degré extrême d’étatisation de leur économie. C’est sur cette caractéristique qu’a d’ailleurs reposé le mythe de leur nature “socialiste” distillé pendant des décennies par l’ensemble de la bourgeoisie mondiale, qu’elle soit de gauche ou de droite. L’étatisation de l’économie à l’Est n’est pas un acquis d’Octobre 1917, comme le prétendent les staliniens et les trotskystes de tous bords. C’est un produit monstrueux de la contre-révolution stalinienne (qui s’est imposée avec la défaite de la révolution russe) qui trouve sa source dans les circonstances historiques de la constitution de l’URSS. En effet, contrairement au reste du monde, le développement du capitalisme d’État en URSS n’est pas un produit direct de l’évolution “naturelle” du capitalisme dans la période de décadence”. Dans sa contribution, la camarade Leila évoque indirectement l’existence en Italie et en Allemagne de grands conglomérats industriels, l’existence d’un fort secteur privé au service de l’État. Tout cela induit nécessairement un encadrement institutionnel et juridique différent de celui qui pouvait être instauré en Russie.
En Russie, même s’il existait un capital très concentré dans les principales métropoles, comme pour les usines Poutilov de Pétrograd, par exemple, la situation était totalement différente, la bourgeoisie ayant été expropriée et l’ensemble de l’économie comprenant encore un secteur agricole très important et archaïque. L’expropriation brutale des moyens de production a donc conduit à une forme de centralisation étatique radicale extrême, cela afin de tenter de pallier aux retards accumulés, aux besoins de modernisation et d’orienter, plus tard, le capital russe de la nouvelle classe bourgeoise, la nomenkaltura, vers l’industrie lourde et la production d’armements en vue de la guerre. Naturellement, au nom du socialisme ! Cela, l’idéologie Nazie et celle du fascisme, malgré leur brutalité, n’auraient probablement pas pu le permettre avec autant de rapidité et d’efficacité.
Bien entendu, ces éléments que nous soumettons à la réflexion ne sont pas forcément les seuls aspects et méritent d’être eux-mêmes approfondis. Mais il nous semble que ces différents éléments permettent de souligner pourquoi en Russie la forme capitaliste d’État ne pouvait être strictement identique à celle du fascisme ou au nazisme.
RI, avril 2018
Dans cette seconde partie, nous répondrons aux principales critiques que nous adresse le PCI (Le Prolétaire) en opposant à leur démarche notre méthode et notre cadre d’analyse afin de dégager une compréhension claire des enjeux de la situation du combat du prolétariat.
Le rôle des révolutionnaires ne se limite pas à proclamer des principes prolétariens ; il consiste surtout à contribuer à la prise de conscience du prolétariat, à analyser et expliquer les rapports de force posés par la situation pour dégager les enjeux réels de la lutte. En d’autres termes, il s’agit, comme le préconisait Lénine de “faire une analyse politique concrète d’une situation concrète”. Les prolétaires qui essaient de comprendre la situation actuelle, qui cherchent à aller aux racines des problèmes, ne trouvent malheureusement pas dans les publications du PCI une explication satisfaisante du phénomène international et relativement massif du populisme mais des affirmations qui, de notre point de vue, alimentent la confusion. Or, le développement du phénomène populiste correspond à une situation concrète historiquement nouvelle qui reste à analyser et pour cela nous devons mener un débat avec rigueur et méthode à travers des polémiques. Mais pour pouvoir mener ce débat, absolument nécessaire et vital à l’intérieur du camp prolétarien, il faut d’abord distinguer et écarter ce qui relève du faux débat et de l’interprétation.
Le PCI nous prête l’idée que “les victoires de Trump ou des partisans du Brexit constituent des “revers” pour la démocratie” (1) en se référant à un article paru dans Révolution Internationale n°461. Nous ne devons absolument pas déduire de nos analyses que le populisme remettrait en cause et affaiblirait la démocratie bourgeoise et son État. Pour nous, toutes les fractions de la bourgeoisie sont réactionnaires ; le populisme, comme expression politique, appartient à la bourgeoisie et s’inscrit pleinement dans la défense des intérêts capitalistes. Les partis populistes sont des fractions bourgeoises, des parties de l’appareil capitaliste d’État totalitaire. Ce qu’ils répandent, c’est l’idéologie et le comportement bourgeois et petit-bourgeois, le nationalisme, le racisme, la xénophobie, l’autoritarisme, le conservatisme culturel. Ils catalysent les peurs, expriment la volonté de replis sur soi et un rejet des “élites”. Ceci dit, le populisme est un produit de la décomposition qui trouble le jeu politique avec pour conséquence une perte de contrôle croissante de l’appareil politique bourgeois sur le terrain électoral. Cela n’empêche pas la bourgeoisie d’exploiter autant que possible ce phénomène politique négatif pour la défense de ses intérêts pour tenter de le retourner contre le prolétariat en essayant justement de renforcer la mystification démocratique, en rappelant l’importance de “chaque vote”, en accusant l’absentéisme électoral de “faire le lit de l’extrême-droite”. Dans ce cadre, les partis traditionnels tentent eux-mêmes d’atténuer leur image impopulaire en essayant de se présenter malgré tout comme plus “humanistes” et plus “démocratiques” que les populistes. Un piège dangereux qui consiste à vouloir enfermer les ouvriers dans la fausse alternative : populisme ou défense de la démocratie.
Contrairement au CCI, le PCI rejette la notion de décadence du capitalisme, pourtant essentielle pour les marxistes, comme l’avaient compris les fondateurs de la IIIᵉ Internationale, qui inscrivaient en 1919 dans leur plateforme, après l’expérience de la Première Guerre mondiale et d’Octobre 1917 : “Une nouvelle période est née. Époque de désintégration du capitalisme, de son effondrement intérieur. Époque de la révolution communiste du prolétariat”. Alors qu’il y a plus d’un siècle, les bolcheviks et Rosa Luxemburg, notamment, affirmaient que la période historique ouverte par la Première Guerre mondiale est définitivement marquée par l’alternative : guerre ou révolution, socialisme ou barbarie, Le Prolétaire au contraire, sur la base de son interprétation “invariante” du Manifeste communiste de 1848 continue à répéter que les crises du capitalisme sont “cycliques” et ignore les implications de son entrée en décadence, en particulier vis-à-vis de la question de la guerre. Parce qu’il rejette la notion fondamentale de décadence du capitalisme, le PCI ne peut que manquer de clarté sur la nature des crises et des guerres impérialistes du XXᵉ siècle et donc manquer de clarté sur l’analyse de la situation actuelle et de son évolution vers la phase finale de l’agonie du capitalisme, la décomposition. (2)
Il n’est pas politiquement armé pour comprendre que la décomposition a été déterminée par une qualité nouvelle portée par les contradictions du capitalisme décadent et initialement “l’incapacité (…) des deux classes fondamentales et antagonistes, que sont la bourgeoisie et le prolétariat, à mettre en avant leur propre perspective (guerre mondiale ou révolution) engendrant une situation de “blocage momentané” et de pourrissement sur pied de la société”. Il l’interprète au contraire ironiquement sans en saisir la réelle nature : “Les prolétaires qui au quotidien voient leurs conditions d’exploitation s’aggraver et leurs conditions de vie se dégrader, seront heureux d’apprendre que leur classe est capable de bloquer la bourgeoisie et de l’empêcher de mettre en avant ses “perspectives””.
Le PCI interprète ce que nous disions quand il nous attribue l’idée de “blocage de la bourgeoisie par le prolétariat”, sans se pencher sérieusement sur le contenu politique que nous défendons réellement : toute la société se retrouve sans perspective affirmée d’une des deux classes fondamentales de la société. Elle se trouve donc privée de tout futur autre que l’exploitation immédiate générée par le capitalisme. Dans ce contexte, la bourgeoisie n’est plus en mesure d’offrir un horizon politique capable de mobiliser et de susciter une adhésion. Inversement, la classe ouvrière ne parvient pas à se reconnaître comme classe et ne joue aucun rôle véritablement décisif et suffisamment conscient. C’est cela qui a conduit à un blocage en terme de perspective. La phase de décomposition de la société capitaliste n’est nullement une “élucubration”, une “idée fumeuse”, “inventée” par le CCI. Marx lui-même au tout début du Manifeste communiste envisageait cette éventualité tirée de l’expérience historique de l’évolution des sociétés de classe quand il écrivait : “L’Histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte”. Parmi les “diverses classe en lutte” aujourd’hui, il est bien question de la bourgeoise et du prolétariat ! Le marxisme a toujours posé en termes d’alternative, de manière non mécaniste, le dénouement de l’évolution historique. Aujourd’hui, avec les conditions actuelles : soit la classe révolutionnaire finira par s’imposer et ouvrira la voie vers le nouveau mode de production, le communisme, soit par incapacité ou défaite historique, la société capitaliste sombrera définitivement dans le chaos et la barbarie : ce serait alors la “ruine des diverses classes en lutte”.
Qu’est-ce qui détermine et explique la phase actuelle d’enfoncement du capitalisme décadent dans la décomposition de la société ? (3)
La bourgeoisie s’enlise dans une crise économique sans issue réduisant les prolétaires à subir toujours davantage la misère, la précarité, les attaques contre ses conditions de vie et l’exploitation. En même temps, elle a été incapable d’imposer sa propre “solution” à cette crise : une nouvelle Guerre mondiale. Entre 1968 et 1989, avec le resurgissement international du prolétariat sur la scène de l’histoire par le retour de ses luttes, elle ne pouvait embrigader le prolétariat dans la préparation d’un nouveau conflit mondial. Après 1989, avec la dissolution des deux blocs impérialistes née de l’effondrement du bloc de l’Est disparaissaient les conditions diplomatiques et militaires d’une nouvelle guerre mondiale : la bourgeoisie n’était plus en mesure de reconstituer de nouveaux blocs impérialistes.
Cependant, la disparition des blocs n’a pas mis fin aux conflits militaires. Au contraire, l’impérialisme n’a pas disparu ; il prend d’autres formes, où chaque État cherche à satisfaire ses propres intérêts ou appétits impérialistes contre les autres, aux dépens de la stabilité des alliances, où prédomine une tendance vers la guerre de tous contre tous et au déchaînement d’un chaos meurtrier et de la barbarie guerrière. Depuis lors, on assiste à la multiplication des conflits dans lesquels les grandes et moyennes puissances continuent de s’affronter par petits États, par bandes rivales armées ou même par ethnies interposées.
Mais la bourgeoisie ne peut plus non plus mobiliser le prolétariat dans un projet de société : le leurre du “nouvel ordre mondial de paix et de prospérité” promis par Bush père au lendemain de l’effondrement du bloc de l’Est a fait long feu.
De son côté, la classe ouvrière qui, bien que depuis 1968 et jusqu’à la fin des années 1980 a su développer des vagues de luttes de résistance face à la crise et aux attaques, a démontré qu’elle n’était pas prête dans les pays centraux à se sacrifier dans une guerre mondiale. Néanmoins, elle n’a pas réussi à politiser son combat de classe et à dégager une perspective consciente de révolution mondiale pour renverser le capitalisme à cause du poids énorme des années de contre-révolution et des illusions encore très fortes sur la nature prétendument ouvrière des partis de gauche et des syndicats. Contrairement à 1905 et 1917, elle a été incapable, notamment après août 1980 en Pologne, de s’affirmer sur un terrain politique, comme force de transformation révolutionnaire de la société et d’élever ses luttes de résistances à un combat politique international pour affirmer une perspective révolutionnaire.
La faillite des régimes staliniens, lors de l’effondrement brutal du bloc de l’Est a, par ailleurs, permis à la bourgeoisie de renforcer le plus grand mensonge du XXe siècle, l’identification du stalinisme au communisme, et d’alimenter une énorme campagne de matraquage idéologique pour proclamer la “faillite du marxisme” et la “mort du communisme”. C’est ce qui a conduit à l’idée qu’il ne reste plus aucune alternative à opposer au capitalisme. Cela explique les énormes difficultés que rencontre la classe ouvrière actuellement : la perte de son identité de classe, la perte de confiance en ses propres forces, la perte du sens de son combat, sa désorientation.
Ces difficultés ont permis, entre autres manifestations, le développement des idées populistes dans la société, y compris dans les rangs des ouvriers les plus fragilisés car le prolétariat est lui aussi affecté par l’ambiance délétère liée à la décomposition de la société bourgeoise et à la politique de la bourgeoisie.
Dans un contexte caractérisé par l’absence de toute perspective politique, la défiance envers tout ce qui relève de “la politique” s’accroît (tout comme le discrédit des partis traditionnels de la bourgeoisie) au profit de partis populistes prônant comme instrument majeur de propagande un prétendu rejet des “élites”. Cela débouche sur un sentiment répandu de no future et toutes sortes d’idéologies de repli sur soi, de retour vers des modèles réactionnaires archaïques ou nihilistes.
L’article du Prolétaire affirme : “l’orientation populiste est typiquement de nature petite-bourgeoise : la petite bourgeoisie, placée entre les deux classes fondamentales de la société, redoute la lutte entre ces deux classes, dans laquelle elle risque fort d’être broyée ; c’est pourquoi elle répugne à tout ce qui évoque la lutte de classe et ne jure que par “le peuple”, “l’unité populaire”, etc”. Pour le PCI, le populisme est, depuis ses origines, l’expression de la nature et de l’idéologie de la petite bourgeoisie et tout est dit. Il n’analyse pas le populisme comme une expression d’un monde capitaliste sans avenir, qui s’inscrit dans la dynamique de la période de décomposition. Si la montée actuelle du populisme a été alimentée par différents facteurs (la crise économique de 2008, l’impact de la guerre, du terrorisme et de la crise des réfugiés), elle apparaît surtout comme une expression concentrée de l’incapacité actuelle de l’une et l’autre classe majeures de la société d’offrir une perspective pour le futur à l’humanité.
Telle est la réalité globale à laquelle le prolétariat comme l’ensemble de la société sont confrontés. Il est important de voir comment la montée actuelle des faits antisociaux comme la faiblesse actuelle du prolétariat pour développer sa perspective révolutionnaire sont des aspects essentiels de la situation. Cela traduit un problème de fond dans la société qui n’est pas identique à celui de la période précédant les années 1990, encore moins à la simple nature petite-bourgeoise du populisme du XIXᵉ siècle.
Le PCI peut ne pas partager une telle analyse, mais il se doit alors de fournir un cadre général de compréhension alternative adapté à la période actuelle. Faire seulement de l’ironie dans sa critique est insuffisant.
A terme, si le prolétariat s’avérait incapable de retrouver le chemin de la lutte révolutionnaire, toute la société serait engloutie dans des désastres en tous genres : faillites, catastrophes écologiques, extension des guerres locales, enfoncement dans la barbarie, chaos social, famines… Tout ceci n’a rien d’une prophétie : il ne peut en être autrement pour la simple et bonne raison que la logique destructrice du capital et du profit, que l’on voit tous les jours à l’œuvre, est, elle, totalement irréversible. Le capitalisme, par nature, ne peut pas devenir “raisonnable” et s’enlise dans ses propres contradictions.
1. La lutte de classe du prolétariat n’est pas, comme le pense le PCI, “l’instrument” mécanique d’un “destin historique” absolument déterminé. Dans L’Idéologie allemande, Marx et Engels critiquent fortement une telle vision : “L’histoire n’est pas autre chose que la succession des différentes générations dont chacune exploite les matériaux, les capitaux, les forces productives qui lui sont transmis par toutes les générations précédentes ; de ce fait, chaque génération continue donc, d’une part, le mode d’activité qui lui est transmis, mais dans des circonstances radicalement transformées et, d’autre part, elle modifie les anciennes circonstances en se livrant à une activité radicalement différente ; ces faits on arrive à les dénaturer par la spéculation en faisant de l’histoire récente le but de l’histoire antérieure ; c’est ainsi par exemple qu’on prête à la découverte de l’Amérique cette fin : aider la Révolution française à éclater”.
2. Il ne faudrait pas pour autant en déduire que, parce qu’une partie de la classe ouvrière vote pour des partis populistes, le prolétariat serait devenu xénophobe ou foncièrement nationaliste. Comme nous l’avons souligné dans notre Résolution sur la lutte de classe internationale adoptée lors du XXIIe Congrès du CCI : “Beaucoup d’ouvriers qui, aujourd’hui, votent pour un candidat populiste peuvent, du jour au lendemain, se retrouver en lutte aux côtés de leurs frères de classe, et la même chose vaut pour les ouvriers entraînés dans des manifestations antipopulistes”.
Cependant, l’issue de la lutte n’a rien d’inéluctable, contrairement à la vision erronée qu’en tirait Bordiga : “est révolutionnaire (selon nous) celui pour qui la révolution est tout aussi certaine qu’un fait déjà advenu”. (4) Non, la révolution prolétarienne n’est pas écrite d’avance ! Personne d’autre ne peut la prendre en charge que l’action consciente du prolétariat par un véritable combat historique face à tous les obstacles et contre ceux que dresse la bourgeoisie qui se défend en déchargeant tout son venin et sa bestialité, comme le fait un animal blessé à l’agonie.
Face aux difficultés que rencontre le prolétariat, plus que jamais les révolutionnaires ont besoin de comprendre, analyser les enjeux et dénoncer au passage l’instrumentalisation idéologique que la bourgeoisie fait des tendances au délitement de la société actuelle pour mystifier et brouiller davantage les consciences.
Comprendre le populisme, c’est comprendre la décomposition, c’est-à-dire le danger qui pèse sur la classe ouvrière et sur toute l’humanité, les difficultés et les obstacles que nous devons affronter dans ce contexte pour mieux les combattre et s’armer face à eux. Malgré le poids du populisme et ses dangers, le prolétariat offre toujours la seule alternative possible au capitalisme et ses ressources sont intactes pour mener et développer ce combat.
CB, 26 mars 2018
1) Populisme, vous avez dit populisme ?, Le Prolétaire n°523, (févr.-mars-avr. 2017).
2) Nous renvoyons nos lecteurs à la polémique que nous avons déjà mené avec le PCI sur la question centrale de la décadence : Le rejet de la notion de décadence conduit à la démobilisation du prolétariat face à la guerre, Revue Internationale n°77 et 78, 2ᵉ et 3ᵉ trimestre 1994.
3) Nous renvoyons le lecteur à nos Thèses : la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, écrites en mai 1990 et republiées dans la Revue Internationale n° 107, 4ᵉ trimestre 2001 comme à l’article Les racines marxistes de la notion de décomposition, Revue Internationale n°117, 2ᵉ trimestre 2004.
4) La Maladie infantile, condamnation des futurs renégats (sur la brochure de Lénine “La maladie infantile du communisme”), Il programma comunista n°19 (1960).
“On met un pognon de dingue dans les minima sociaux”. Cette petite phrase choc prononcée par Emmanuel Macron ne reflète pas seulement la morgue et l’inhumanité de ce grand bourgeois, elle résume surtout à elle seule la volonté de sa classe et de son État de précariser le prolétariat en France.
En multipliant les attaques contre les conditions de vie et de travail, il y a “la volonté du gouvernement de rendre plus compétitive l’économie française et “d’assouplir” le marché du travail. Au-delà de la suppression des dizaines de milliers de postes dans la fonction publique, les hôpitaux, les écoles, les services des impôts, la poursuite de la suppression des contrats aidés pendant toute l’année 2018, ce sont des dizaines de milliers de suppressions d’emplois qui restent au programme pour les mois à venir. À cela s’ajoutent les licenciements pour “motifs personnels” et disciplinaires (“faute”, inaptitude professionnelle, refus d’une modification substantielle du contrat de travail) ou par le biais des “ruptures conventionnelles” et un nombre indéterminé de suppressions d’emplois sous forme de “départs volontaires”. Il faut rajouter à cela les attaques contre le statut des cheminots et, par la suite, la mise en place de la réforme du statut de la fonction publique. Tout cela s’inscrit dans la continuité du démantèlement de l’État-providence qui se traduit aussi par des attaques contre les allocations chômage, contre les retraites, contre la sécurité sociale, les réductions des allocations logement et autres prestations familiales”. (1)
Mais il y a, plus encore, une volonté d’écraser idéologiquement les travailleurs. La bourgeoisie française est animée d’un esprit de revanche féroce. Depuis des décennies, elle rêve d’imposer une politique d’austérité comme la bourgeoisie anglaise sous Thatcher, sans y parvenir. Car, face à elle, se trouve le prolétariat parmi les plus combatifs et politisés du monde. La grève historique de Mai 1968, ou, plus récemment, la victoire du mouvement anti-CPE en 2006, en sont des exemples marquants. Alors, il n’est pas question pour la classe dominante de ne pas profiter au maximum des difficultés actuelles du prolétariat pour prendre sa revanche. La baisse de cinq euros pour l’aide au logement des plus pauvres, comme les déclarations contre les retraites prétendument trop élevées expriment un unique message : la bourgeoisie française, avec Macron à sa tête, est bien décidée à mener une politique de généralisation de la précarité.
La violence des forces de répression de l’État, qui ont évacué les facultés à coups de matraques, comme le quadrillage étouffant des manifestations par les CRS s’inscrivent dans cette volonté claire du gouvernement actuel. C’est d’ailleurs pourquoi les black blocs rendent involontairement un si précieux service à “l’État de droit” en fournissant un alibi en or à ses coups de matraques.
En essayant d’enfoncer ainsi la tête du prolétariat sous l’eau, l’objectif est de préparer le terrain à de nouvelles attaques économiques, toujours plus violentes.
Cela dit, même si la classe ouvrière est depuis plusieurs années marquée par l’apathie, la résignation, le manque d’espoir et de combativité, les coups actuels et à venir sont tels que la bourgeoisie française a parfaitement conscience que les travailleurs ne peuvent demeurer à terme sans réagir. C’est pourquoi les syndicats sont entrés en action, pour encadrer les luttes et parfaire la défaite.
Il y a en France, depuis des mois, une multitude de petites grèves, soigneusement isolées les unes des autres par les syndicats. Aucune assemblée générale commune, aucun mot d’ordre rassembleur. Cette situation a d’ailleurs commencé à questionner une partie des travailleurs ; c’est pourquoi, au mois de mai, les syndicats ont sorti de leur chapeau le simulacre de la “convergence” des manifestations où chaque corporation, chaque entreprise défilait avec “sa” banderole, “son” mot d’ordre, les unes derrières les autres, sans que jamais les travailleurs en lutte ne puissent discuter. La palme du sabotage revient à la “grève perlée” de la SNCF qui a permis d’épuiser les cheminots, pourtant au départ très combatifs, par une lutte longue, stérile, coupée des autres secteurs de la classe ouvrière, de plus en plus minoritaire au sein même de l’entreprise, le tout organisé sous-couvert d’assemblées générales dans lesquelles, en réalité, rien ne se décidait et où tout était ficelé d’avance.
Avec ce sale boulot des syndicats, la bourgeoisie française veut inoculer un profond sentiment d’impuissance aux travailleurs : la défaite des cheminots est celle de toute la classe ouvrière, leur démoralisation aussi. “Puisque eux, qui sont censés être particulièrement combatifs, ne parviennent pas à résister, aucun secteur ne le pourra… la lutte ne paie pas”, tel est le message lancé par la classe dominante.
La publicité médiatique faite autour de la “victoire” des soignants en grève de la faim à l’hôpital psychiatrique du Rouvray n’a pas d’autre but. Alors que la colère gronde dans tous les hôpitaux de France face à la situation catastrophique des conditions de travail et de soins, la mise en avant d’une victoire très localisée et ponctuelle, à la suite d’une longue grève de la faim, ne peut qu’elle aussi renforcer ce sentiment d’impuissance. Pour grappiller quelques miettes, il faudrait en arriver à cette extrémité inhumaine d’une grève de la faim que presque personne n’est prêt à assumer, même par désespoir total, sans compter que ce moyen isolé, et donc stérile, ne provoque aucune émotion dans la bourgeoisie qui n’y voit, au mieux, qu’une “petite gêne” pour ses intérêts sordides.
La bourgeoisie française va poursuivre sa politique d’austérité brutale au nom de la “compétitivité nationale”. La faiblesse de la combativité et de la conscience du prolétariat en France et dans le monde vont l’y encourager. Mais les derniers mouvements sociaux et les dernières grèves ont aussi montré qu’une partie des travailleurs recommencent à réfléchir, à chercher comment lutter, à douter des méthodes syndicales… Afin de préparer les futures luttes, il faut que ces éléments plus combatifs et conscients se regroupent pour discuter, tirer les leçons des dernières grèves, mais aussi essayent de se réapproprier les leçons des luttes du passé. L’expérience de notre classe est immense, il s’agit de la faire revivre.
“La question de la perspective est au cœur de la capacité du prolétariat à retrouver le chemin de luttes massives, autonomes et conscientes. Si de nombreux prolétaires ont bien compris que le système capitaliste ne peut leur offrir que toujours plus de privations, de précarité, de chômage, de misère et de souffrances, ils sont encore loin d’envisager la possibilité de le renverser. La classe ouvrière doit affronter de nombreux obstacles avant que de pouvoir envisager une telle perspective. (…) Elle doit surmonter un profond sentiment d’impuissance résultant de la perte de son identité de classe. (…) Les difficultés principales que doit affronter la prise de conscience du prolétariat sont et seront les manœuvres des “spécialistes” en sabotage que sont les syndicats et les gauchistes. Pour y faire face, l’expérience accumulée par le prolétariat durant les années 1970 et 1980 devra absolument être ravivée dans les mémoires. Cette capacité à politiser la lutte et à développer la conscience en récupérant les leçons de l’histoire du mouvement ouvrier est l’enjeu des futurs grands mouvements sociaux”. (2)
So, 13 juin 2018
1) Résolution sur la situation en France adoptée par Révolution internationale, section du CCI en France, lors de son dernier congrès, et disponnible sur notre site internet
2) Ibid.
Ce n’est certainement pas la première fois que la bourgeoisie italienne connaît une crise grave dans son appareil politique ayant un impact sur sa capacité à former un gouvernement, comme par exemple pour le gouvernement Monti en 2011 et le gouvernement Letta en 2013, qui ne durera que 10 mois. Cependant, la gestation troublée du gouvernement de coalition Ligue-5 Étoiles a pris une dimension et une signification politique particulièrement sérieuses qui pourraient même engendrer une crise constitutionnelle, avec la menace d’une demande de destitution de la part du chef de l’État du Mouvement 5 Étoiles (M5S) et des Frères d’Italie.
Après une campagne électorale caractérisée par un affrontement très dur entre les forces politiques en jeu, dans lequel chacun a déclaré qu’il n’accepterait jamais de gouverner avec d’autres, où les promesses les plus audacieuses au nom de la “défense des familles, des précaires, des jeunes” se sont épanouies, le résultat électoral a vu le triomphe du populisme, mais sans une majorité de gouvernement claire et une série de vetos croisés (la Ligue contre le Parti démocrate (PD), le PD contre la Ligue, du M5S contre Berlusconi, etc.). Après plusieurs tentatives de la part du président de la République démocrate-chrétien, Sergio Mattarella, distinguant, rejetant, revenant en arrière et négociant avec les parties concernées, il a finalement été possible de parvenir à un accord pour former un gouvernement, évitant le spectre d’un retour immédiat aux urnes, ce qui aurait été un autre problème pour la bourgeoisie italienne, à la fois parce qu’il aurait prolongé la situation de grande instabilité avec des répercussions économiques majeures, et parce que le résultat de ce nouveau vote n’était certainement pas prévisible et risquait seulement de reporter le problème. Comment expliquer cette tempête ?
Un premier problème important est que la bourgeoisie est confrontée au niveau international au développement du populisme et à son poids, comme aux effets de la décomposition, sur les partis politiques avec une tendance dominante au “chacun pour soi”. (1) Comme nous l’avons déjà fait valoir dans d’autres textes, (2) ce développement est la conséquence de la phase historique actuelle. De larges couches de la population, et surtout le prolétariat, connaissent quotidiennement les effets de l’aggravation de la crise : une augmentation de l’instabilité économique, de l’enfoncement dans la précarité et de l’insécurité sociale, dont il est extrêmement difficile de comprendre les causes. Cela génère beaucoup de colère mais aussi une perte profonde de repères, un sentiment d’impuissance et une peur de tout ce qui semble mettre encore plus en danger leur situation présente et future. De plus, les partis “historiques”, qui, en raison de leur expérience politique, ont représenté pour la bourgeoisie un instrument essentiel pour détourner et contenir le mécontentement dans le jeu de l’alternance démocratique, ont subi une forte érosion de leur crédit. En particulier, les partis sociaux-démocrates, historiquement considérés comme les défenseurs des travailleurs, ont longtemps dû assumer eux-mêmes toutes les mesures et réformes économiques qui ont sérieusement dégradé la situation de la classe ouvrière, révélant ainsi leur caractère anti-prolétarien. (
Comme nous l’avons dit à propos de la victoire du Brexit, “le populisme n’est pas un autre acteur dans les jeux entre les partis de gauche et de droite ; il existe à cause du mécontentement généralisé qui ne trouve aucun moyen de s’exprimer. Il est entièrement sur le terrain politique de la bourgeoisie, mais il est basée sur l’opposition aux élites et à l’establishment, sur l’aversion envers l’immigration, sur la méfiance envers les promesses de la gauche et l’austérité de la droite, qui expriment une perte de confiance dans les institutions de la société capitaliste, mais ne voient pas, pour l’instant, l’alternative révolutionnaire de la classe ouvrière”.(3)
De ce point de vue, ces forces, dans une certaine mesure, peuvent aussi rendre un service utile à la bourgeoisie parce qu’elles canalisent la colère et la méfiance sur le terrain démocratique et institutionnel. Comme Di Maio l’a affirmé ces jours-ci, c’est le M5S qui a ramené sur le terrain de la protestation démocratique et du vote la plupart de ceux qui s’en éloignaient parce qu’ils étaient dégoûtés, désillusionnés et en colère contre la classe politique et les institutions. Mais, contrairement aux partis “historiques” de la bourgeoisie (de droite comme de gauche) qui, malgré tout, conservent encore un certain sens de l’État, la vision des forces populistes se traduit par des politiques concrètes qui vont souvent à l’encontre des intérêts globaux de la bourgeoisie nationale, tant sur le plan économique et de la politique internationale que sur le plan idéologique de la défense de la démocratie et constituent pour cette raison un péril pour la cohérence et les intérêts politiques de la même classe dirigeante.
La présence du phénomène populiste et le discrédit des partis historiques expliquent aussi la difficulté croissante pour la bourgeoisie internationale et, en particulier en Italie, de contrôler le cirque électoral et de prédire son issue. Cette imprévisibilité s’est vue, par exemple, avec le Parti démocrate où Renzi, sur la base des 40,8 % obtenus lors des élections de 2014, s’est pris une claque avec le référendum sur la constitution en 2016 qui a anticipé l’effondrement actuel de sa formation politique. Dans le passé, l’électorat a maintenu une certaine fidélité aux partis traditionnels parce que cela correspondait aussi à des “idéaux politiques” et à des programmes qui, du moins en paroles, suggéraient des choix différents. La droite et la gauche du capital ont exprimé différentes options pour la gestion de la société ; l’électeur, quoique de façon critique, s’identifiait à l’un ou l’autre de ces partis. Aujourd’hui, cette distinction n’existe plus parce que la crise économique ne permet pas d’options alternatives globales. Tout parti ou coalition au pouvoir ne peut mener qu’une politique d’appauvrissement pour la grande majorité de la population, et ne peut lutter contre la détérioration des conditions de vie à d’autres niveaux (précarité, insécurité sociale, dégradation de l’environnement, etc). Le vote est donc donné à la force politique qui, à ce moment-là, semble être la “moins pire”, celle qui, peut-être, ne semble pas faire miroiter autant de fausses promesses ou celle qui répond le plus à ses doutes. Ce n’est pas un hasard si le cheval de bataille électoral gagnant du M5S a été le “revenu minimum de citoyenneté” et la promesse de réduction du coût de la vie, surtout dans le sud de l’Italie où la pauvreté, la précarité et le manque de perspectives pèsent dans la vie quotidienne de la majorité de la population. Pour la Ligue, cependant, c’est la sécurité, avec l’expulsion des migrants et davantage de policiers dans les rues, le droit à l’autodéfense et la flat tax qui avantage les petits et moyens entrepreneurs particulièrement présents dans le Nord.
Nous avons vu récemment un phénomène similaire avec les difficultés de la bourgeoisie anglaise à gérer les effets du Brexit, de la bourgeoisie américaine à contenir les politiques irresponsables de Trump, de la bourgeoisie allemande à former un gouvernement de coalition qui, bien qu’il doive inclure le CDU anti-européen, maintiendrait une politique interne et internationale conforme aux intérêts de l’État allemand. Ce n’est qu’en France, face au danger d’une éventuelle victoire de Marine Le Pen, que la bourgeoisie a pu trouver la solution Macron qui assurait la continuité des choix politiques nationaux et internationaux et qui, en même temps, se présentait comme “le renouveau”, “ni droite ni gauche”, répondant ainsi à la méfiance et au mécontentement croissants.
Cela explique aussi pourquoi, par rapport aux élections en Italie (dans la phase préélectorale et pendant la crise politique), il y a eu une forte préoccupation (en particulier de la part des pays européens) et toute la pression des personnalités influentes de l’UE et du monde des affaires, sur le fait que, quelle que soit la composition du nouveau gouvernement, cela ne devrait pas remettre en question les résultats obtenus par l’Italie grâce aux réformes mises en œuvre ces dernières années, avec la forte recommandation de ne pas changer de cap vers des politiques irréfléchies et irresponsables pour le capital italien qui créeraient une instabilité internationale.
Regardons maintenant de plus près la situation italienne pour comprendre une série d’étapes importantes dans la politique de la bourgeoisie nationale. Par exemple, pourquoi le président de la République, Mattarella, a-t-il refusé de signer la nomination de Savone comme ministre de l’Économie ? Pourquoi cette lutte acharnée sur un seul nom ? En réalité, Mattarella, qui représente la partie la plus responsable de la bourgeoisie nationale avec une vision plus large et à long terme des intérêts du capital national et des instruments nécessaires pour les défendre, s’est retrouvée à gérer une situation caractérisée par :
— la victoire électorale de deux forces qui, bien que de manières différentes, sont l’expression d’un populisme caractérisé par une forte irresponsabilité associée à l’absence d’expérience et de profondeur politique. Le M5S né avec le slogan “allez vous faire foutre !” dirigée contre “la caste les bouffons parlementaires et des malversations”, une fois au parlement a dû prendre un rôle plus modéré et institutionnel, mais il reste une force totalement dépourvue d’expérience dans la gestion de l’État et fortement caractérisée par une politique qui est basée sur les humeurs viscérales immédiates du “peuple” pour élargir son consensus et entrer dans les lieux du pouvoir. Cela signifie qu’il s’agit d’une force oscillante, sur laquelle il est difficile de s’appuyer dans une situation qui exige rigueur et responsabilité en prenant des mesures drastiques et impopulaires. Après tout, il suffit de voir la réaction infantile et irresponsable de Di Maio et Di Battista (en bonne compagnie avec Meloni) immédiatement après le rejet par Mattarella de leur proposition gouvernementale. Les menaces répétées de destitution exprimées dans divers entretiens et lors de la réunion de Naples, ainsi que les déclarations de la Ligue par la bouche de Salvini, ont alimenté sur le web un climat d’attaque contre les institutions et en particulier contre Mattarella et la plus haute fonction de l’État. Enfin, malgré les assurances actuelles, le M5S s’est toujours distingué contre l’ingérence de l’UE dans la politique économique de l’Italie et le retour à la monnaie nationale.
La Ligue, ayant déjà assumé des responsabilités gouvernementales avec Bossi dans le passé, se présente comme moins versatile et plus cohérente et (après avoir abandonné son caractère régionaliste) se présente comme une force nationale. Cependant, elle reste une force à forte connotation anti-européenne (“l’Italie ne doit pas être tenue en laisse par l’Allemagne”), russophile et xénophobe (“si j’allais au gouvernement, je commencerais par un grand coup de balai, fixer des règles pour armer et protéger les frontières des Alpes à la Sicile.”)(4)
Ces deux partis pourraient remettre en cause les choix d’alliances impérialistes de l’Italie, tous deux étant plus ou moins explicitement favorables à une “ouverture” à la Russie ;
– un programme gouvernemental (celui du contrat de gouvernement du M5S et de la Ligue) qui, derrière un torrent de mots, cache une incohérence totale sur certains choix cruciaux de la politique économique, comme l’emploi, tandis que sur d’autres, il propose des mesures telles que le revenu citoyen, la flat tax et l’abolition de la réforme Fornero sur les pensions, abolition qui non seulement n’ont aucun financement budgétaire, mais qui remettent dangereusement en question les résultats pauvres mais positifs du point de vue des intérêts du capital italien obtenus par l’État au cours des dernières années. Ce contrat, en outre, était associé à un ministre de l’Économie, Savone, qui, bien qu’il rassure aujourd’hui en affirmant ne pas vouloir proposer une sortie immédiate de l’UE, est un fervent anti-européen déclaré et aurait certainement pu mettre en place sa politique avec des problèmes évidents pour l’État italien au sein de l’Union ;
– un appareil politique fortement discrédité (le parti démocrate et Forza Italia de Silvio Berlusconi, cette dernière fraction de centre droit n’ayant gagné le pouvoir dans le passé qu’en tant que membre d’une coalition avec la Ligue et les Frères d’Italie), incapable de construire une véritable alternative aux forces populistes, également parce que déchiré par des affrontements et des divisions internes.
Tout cela dans un contexte où, au-delà des belles phrases sur la “défense des intérêts des Italiens”, chacun a essayé de défendre ses propres intérêts, de maintenir et de renforcer la place obtenue sur la scène politique au détriment des autres. Par exemple, dans le cas du refus du PD d’accepter le M5S, ce qui l’aurait probablement encore plus discrédité, ou de la Ligue, qui a joué au mieux son succès électoral tant dans la négociation avec le M5S qu’au sein de la coalition de centre-droit.
Compte tenu de ce cadre et de la priorité absolue de l’État italien d’assurer une relative stabilité dans son budget, de sa capacité de négociation durement acquise au sein de l’UE et de son respect pour les alliances impérialistes actuelles, il est clair que la structure de gouvernement prévue causait beaucoup d’inquiétude à la classe dirigeante. D’où le veto sur la nomination de Savona imposé par Mattarella qui a pleinement rempli le rôle conféré par la Constitution au président de la République en tant que garant de la défense des intérêts nationaux. En fait, Di Maio a raison quand, lors de la réunion de Fiumicino, il a dit : “Dans ce pays, vous pouvez être un criminel condamné, un condamné pour fraude fiscale,… vous pouvez avoir commis des crimes contre l’administration publique, vous pouvez être une personne faisant l’objet d’une enquête pour corruption et devenir ministre. Mais si vous avez critiqué l’Europe, vous ne pouvez même pas vous permettre d’être ministre de l’Économie”. En fait, c’est ainsi que cela fonctionne parce que, contrairement à ce que lui, Grillo, Salvini, Meloni, Travaglio et consorts veulent nous faire croire, la Constitution italienne, ainsi que celle de tout autre État, n’est rien de plus qu’un instrument entre les mains de la classe dirigeante pour contrôler et gérer sa domination de la meilleure manière possible sur la société, dans un cadre démocratique, pour la sauvegarde du capital national sur le plan économique et politique à l’échelle internationale.
Cependant, la bourgeoisie, aussi bien en Italie qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, a aussi un autre problème : elle ne peut exclure de la formation du gouvernement les forces populistes qui remportent les élections parce que cela démolirait toute la mystification démocratique qui constitue l’arme la plus puissante de sa domination. D’où la tendance extrêmement prudente, patiente et d’attente de Mattarella dans sa tentative de former un gouvernement aussi fiable que possible, comme a essayé de le faire Angela Merkel en Allemagne. Le problème supplémentaire posé par la situation actuelle en Italie est qu’il n’y a pas eu ici la possibilité de rejoindre Salvini et Di Maio avec une troisième force à déployer. Ce n’est pas un hasard si la première tentative de Mattarella a été d’essayer de former un gouvernement de tout le centre-droit avec le M5S et donc la présence de Forza Italia, car, malgré tout le discrédit dont il a souffert, Berlusconi, dans son expérience du gouvernement, a néanmoins fait preuve de loyauté envers l’OTAN et l’UE, ce qui dans le gouvernement aurait donné un peu plus de garanties à la bourgeoisie.
Le gouvernement Conte, finalement constitué, conserve toute sa nature problématique et devra être maîtrisé. Mais la fermeté de Mattarella sur le ministère de l’Économie et sur le rôle institutionnel du président de la République ont au moins forcé le M5S et la Ligue à faire marche arrière par rapport aux attitudes de protestation irresponsables antérieures et à exprimer leur opinion explicite sur la position de l’Italie au niveau international.
Comme nous l’avons déjà dit, le programme de ce nouveau gouvernement n’a vraiment rien pour améliorer une situation dans laquelle l’augmentation de la pauvreté et de la précarité, le manque de perspectives, la dégradation sociale sont vécus de façon dramatique par l’écrasante majorité des exploités qui ne peuvent même plus vendre la seule chose qu’ils ont, leur force de travail, ou s’ils ont un emploi, c’est seulement dans des conditions d’esclavage qui souvent ne permettent même pas la survie. Les grandes mesures promises seraient le “revenu citoyen” et la flat tax. La première, déjà largement redimensionnée par rapport aux promesses pré-électorales, ne s’élève pas à beaucoup plus de 80 euros et implique des conditions de chantage croissantes : soit vous acceptez n’importe quel type de travail avec n’importe quel salaire, soit vous n’aurez plus rien. En fait, cela signifie que vous devez vivre avec 780 euros par mois, un chiffre qui ne couvre même pas le coût d’un loyer et d’un toit au-dessus de votre tête. La flat tax, pour sa part, n’enlève rien et n’ajoute rien pour les faibles revenus mais permet beaucoup d’épargne pour les revenus élevés. Paradoxalement, il favorise divers hommes d’affaire du genre Berlusconi, certainement pas les revenus salariaux. Il est certain que, à en juger par les premiers pas du gouvernement Conte, la consolidation des comptes publics et des politiques internationales ne peut se faire qu’aux dépens des travailleurs qui sont les producteurs de la richesse nationale.
Cependant, l’effet le plus lourd sur le prolétariat de toute cette farce électorale et des événements récents se situe au niveau idéologique.
Il ne fait aucun doute que les événements des derniers mois ont causé incrédulité et confusion, mais ils ont aussi discrédité et enlevé des illusions envers une classe politique divisée, hésitante dans ses choix politiques et incapable de faire face à une situation tragique. Il n’y a pas non plus de doute que cela donne lieu à une réflexion, à des questions et à une tentative de comprendre les raisons de tout cela, au-delà de la contingence de la formation de ce gouvernement. Mais ce processus de réflexion est entravé et dévié par toute une série de mystifications utilisées notamment par la Ligue et le M5S qui poussent les prolétaires à chercher la raison de leur souffrance dans tel ou tel mal particulier, telle ou telle institution, mais jamais dans le système économique capitaliste qui, fondé sur l’exploitation, la concurrence, la lutte entre États-nations, ne peut favoriser qu’une petite minorité dominante au détriment du reste de l’humanité. Ainsi, les réfugiés, les immigrants deviennent des boucs-émissaires, des “envahisseurs” contre lesquels il faudrait se protéger, la dépendance envers l’Allemagne porterait la responsabilité d’impôts accablants, de l’inondation de rentes viagères et de voitures bleues, ce qui ferait perdre des emplois, ce qui forcerait à vivre avec des salaires de misère et à priver la nouvelle génération de toute possibilité d’une vie décente.
Cependant, les mystifications les plus dommageables qui ont repris toute leur force au cours du dernier mois sont la défense de la démocratie et le nationalisme. Le Non à Savone de Mattarella a déclenché un chœur retentissant du M5S, de la Ligue, des Frères d’Italie et toute une série de représentants des médias comme Travaglio, selon lequel la démocratie serait piétinée, voulant empêcher les partis librement choisis par le “peuple souverain” de gouverner. Pour cette raison, Mattarella et ses compagnons seraient des marionnettes sous les ordres d’autres nations qui veulent dicter leur loi au “peuple” italien.
Cette campagne a eu un certain écho dans la population et aussi parmi le prolétariat, provoquant une division entre deux camps opposés : entre ceux qui ont défendu les institutions (représentés par Mattarella dans cette affaire) et ceux qui ont défendu la souveraineté du “peuple italien” contre l’ingérence d’États étrangers. Cette opposition n’est qu’apparente, car l’idée qui unit les deux positions est la défense de l’État démocratique en tant qu’expression des intérêts des “citoyens” d’une nation donnée qui décident de leur propre destin par le vote.
Mais, c’est précisément le poids de cette mystification qui empêche le développement d’une prise de conscience de la nature fondamentale de ce système et de son appareil de la part de la classe ouvrière. La démocratie porte en elle l’idée que la base de la société ne sont pas les classes mais l’individu et que l’individu, en tant que “citoyen”, ne peut agir qu’en déléguant à un groupe plus large (parti, union ou institution) la défense de ses intérêts. C’est ce qui conduit des millions de prolétaires à voter, à croire que tel ou tel parti peut changer quelque chose, malgré la désillusion croissante et le mépris envers les partis, malgré la colère face aux conditions de vie imposées et la conscience que la dignité même de l’être humain est piétinée dans cette société. Le nationalisme renforce cette idée en se présentant comme la seule sphère de défense de l’individu comme faisant partie d’un tout national, où nos intérêts d’exploités pourrait trouver un compromis avec ceux qui nous exploitent et nous oppriment, pour sauvegarder un minimum de sécurité face à un ennemi commun qui risquerait de remettre cela en question (que ce soit l’ingérence d’autres puissances ou l’afflux de migrants). Cela renforce encore la difficulté du prolétariat à se concevoir comme faisant partie d’une classe avec des intérêts distincts du reste de la société, une classe mondiale où des millions de travailleurs sont dans la même position et doivent se défendre contre les mêmes attaques du capital, qu’ils soient en Italie, en Allemagne, en Chine ou en Amérique. Les deux aspects de cette mystification tendent donc à maintenir les travailleurs attachés à l’État et à ses institutions mais, surtout, ils entravent la prise de conscience de la classe en tant que force sociale collective qui peut non seulement se défendre véritablement, mais aussi changer la société concrètement et radicalement.
Le populisme alimente fortement ces mystifications, qui sont les principales armes de la domination de la bourgeoisie. Ce n’est qu’en retrouvant cette identité de classe, d’une classe à la fois exploitée et révolutionnaire, que le prolétariat pourra se confronter au piège de la démocratie, de l’idéologie populiste, et, surtout, lutter à la racine contre le système capitaliste et ses conséquences néfastes pour l’humanité.
D’après Rivoluzione Internazionale, organe du CCI en Italie, 13 juin 2018
1) Voir nos Thèses sur la décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, écrites en mai 1990 et republiées dans la Revue Internationale n° 107.
2) Contribution sur le problème du populisme et Résolution sur la situation internationale du XXIIe Congrès du CCI.
A bas la répression policière ! A bas la brutalité des forces de l’état capitaliste ! Le gouvernement n’y est pas allé de main morte dans la répression brutale des étudiants mobilisés contre la loi Vidal réformant l’accès aux études universitaires : Bordeaux, Montpellier, Lille, Nantes, Strasbourg, Nanterre, Paris, Grenoble, Metz, Nancy, Toulouse, et ailleurs, de début mars à fin avril, la liste des facultés où se sont enchaînées les interventions brutales des CRS “afin de libérer l’accès à l’ensemble des locaux universitaires” et de “procéder à l’évacuation des bâtiments occupés illégalement”, avec tabassages, hospitalisations, gardes à vue et poursuites judiciaires à la clef, est longue.
Le flicage croissant, avec un quadrillage de patrouilles de police et même de militaires sur les campus, le déploiement des CRS et l’usage de la force répressive dans l’enceinte des universités sont loin d’être une nouveauté, mais ce qui est inédit dans la situation actuelle depuis 1968, c’est la présence et le caractère systématique de l’intervention brutale de la police. Insultes, menaces et gestes de sauvagerie, tout était bon pour réprimer et intimider en vue de dissuader les grévistes de participer à la lutte. Cela correspond à la volonté arrogante affichée par le gouvernement actuel et les partis de l’ordre de plier les travailleurs et les futurs travailleurs, tous les exploités, aux nécessités de l’économie nationale et aux lois du capital. Les étudiants protestataires, tout comme les ouvriers qui défendent leurs conditions de vie ou de travail ou qui luttent contre la perte de leur emploi, ne sont, dans son esprit (et celui de la bourgeoisie), que des “fouteurs de bordel” qu’il s’agit de mettre au pas ou de mater en utilisant la force et la brutalité, (1) tout cela au nom de la légalité démocratique et de “l’État de droit” qui doit être rétabli “partout” et “en particulier dans les facultés” (Gérard Collomb).
Ce faisant, l’actuel gouvernement agit vis-à-vis des travailleurs et des étudiants en digne rejeton de la bourgeoisie française qui n’a jamais réussi à digérer Mai 68. Si Sarkozy avait rêvé tout haut d’en finir avec “l’esprit de Mai 68”, Macron se targue, lui, d’y parvenir en réutilisant et réhabilitant la matraque.
Le gouvernement Macron s’affirme en pouvoir à poigne, qui fait régner l’ordre, jusque dans la ZAD de Notre-Dame des Landes, un lieu où les scènes dignes des champs de bataille servent à semer la terreur. Un jeune a d’ailleurs eu la main arrachée suite à l’usage de véritables armes de guerre par l’État et ses sbires. La violence et la brutalité sont ainsi montées d’un cran, notamment avec les moyens accrus tels que la grenade offensive GLI-F4 qui est régulièrement mise en cause pour sa dangerosité. Le but est bien de terroriser et de paralyser le plus grand nombre et d’isoler ceux qui cherchent à s’opposer à la politique gouvernementale d’attaques présentes et à venir.
C’est, d’ailleurs, sur tous les plans que l’État blinde son arsenal répressif, en rendant permanent l’état d’urgence, ou avec la loi anti-radicalisation qui, loin de concerner uniquement le terrorisme, vise aussi explicitement tout ce qui est susceptible de mettre en cause la démocratie bourgeoise et son État, en particulier les mouvements de la classe ouvrière et ses minorités politiques.
En plus d’avoir été confrontés à l’arsenal classique des professionnels du sabotage des luttes (les syndicats) et de la répression policière, les étudiants en lutte contre la loi Vidal ont aussi dû faire face à la résurgence de provocations et d’intimidations venant de l’extrême droite. Mi-mars, selon l’AFP, “le lycée autogéré de Paris a été la cible de militants se revendiquant du GUD (un syndicat étudiant d’extrême droite connu pour sa violence), armés de barres de fer qui ont (…) agressé deux élèves”. Le 26 mars, “à Lille, une AG estudiantine a été perturbée à la faculté de droit par un petit groupe d’extrême droite”, selon Libération. Le 4 avril, “des échauffourées ont éclaté devant Tolbiac quand un groupe de jeunes casqués, armés de battes de base-ball, ont lancé des projectiles contre des étudiants et militants qui bloquent le site” (Europe 1). À Tours, le 17 avril, “une lycéenne a été agressée au couteau par trois hommes cagoulés (…) des agresseurs qui feraient partie des jeunesses royalistes” (Nouvelle République). Dans la situation historique actuelle et le contexte de volonté gouvernementale de “reprise en main” sociale, la racaille d’extrême droite, haineuse envers toute forme de remise en cause de la conservation sociale, se sent pousser des ailes. Mais surtout, l’État démocratique a toujours su, comme l’histoire en montre de nombreux exemples, encourager en sous-main, manipuler et mettre à profit, selon ses besoins, l’action de groupes qui peuvent former une force d’appoint ou même se spécialisent dans la répression des mouvements sociaux. (2) L’évacuation de la fac de Montpellier le 22 mars a révélé cette connivence : en effet, ce sont le doyen et au moins un complice, prof de la faculté de droit, qui ont organisé l’intrusion et l’intervention de nervis cagoulés armés de bâtons aux côtés des vigiles de la faculté pour expulser par la violence une AG d’étudiants. “La police qui est arrivée rapidement sur les lieux n’a pas procédé à l’arrestation des personnes cagoulées et armées de bouts de bois. Elle n’a pas pris leur identité. Mieux elle les a raccompagnées gentiment à l’extérieur pour qu’ils puissent rentrer tranquillement chez eux. Quel rôle la police a-t-elle vraiment joué dans cette affaire ? Quel rôle la préfecture a-t-elle joué ?” (3) Puis, avant que la vérité ne s’impose grâce aux preuves filmées postées sur les réseaux sociaux, les autorités n’ont reculé devant aucun mensonge pour étouffer et couvrir l’affaire, “la préfecture (parlant) de son côté “d’échauffourées entre étudiants” à l’intérieur de la faculté, précisant que la police était intervenue à l’extérieur dans le cadre d’un “trouble à l’ordre public” et pour prendre en charge trois blessés” (L’Obs). Afin de dissiper l’effet désastreux de l’évidence de la collusion entre les autorités et les milieux d’extrême droite, les deux hommes de paille de l’État ont (de bien mauvaise grâce) été mis en examen avec la promesse ministérielle de “suites judiciaires” et que “toute la lumière serait faite”. Voilà comment l’État joue les Monsieur Propre en confiant la basse besogne à ses sous-traitants avec la complicité bienveillante de la police et en faisant porter le chapeau aux sous-fifres en cas de hic !
Plus largement, les provocations de l’extrême droite ont fait pleinement partie de la stratégie répressive de l’État. Pour les AG d’étudiants, otages de la stratégie de division de la “convergence des luttes” des syndicats et des partis de gauche, de plus en plus isolées et minoritaires, privées de solidarité active du reste de la classe, les agressions dont, parallèlement, elles ont été victimes ont servi à les polariser sur la violence, le “danger fasciste” et à faire en sorte que le mouvement (en particulier à Paris) se réduise, ou paraisse se réduire, à un affrontement entre groupes d’extrême gauche et d’extrême droite. La première victime a été la lutte elle-même, peu à peu détournée de son but initial de riposter à une attaque étatique et de nécessaire réflexion sur les moyens pour y faire face. Finalement, le gouvernement est ainsi parvenu à désagréger, discréditer le mouvement et à trouver un prétexte pour légitimer la répression légale : “En ce moment, nous assistons à un retour d’une certaine extrême gauche et d’une certaine extrême droite, qui cherchent à en découdre”, a ajouté Vidal. “Le résultat, ce sont les échauffourées (à Tolbiac) qui heureusement ont été calmées par l’arrivée des forces de police intervenues rapidement” (Europe 1). Le mouvement pouvait ainsi être liquidé sous couvert de “nettoyer les facs” des “fauteurs de troubles professionnels de tout type” en se posant comme le défenseur du droit et des valeurs républicaines “contre les extrêmes”.
C’est dans la confrontation entre les classes que l’État démocratique bourgeois révèle son véritable visage et sa nature répressive. L’État démocratique n’est que l’instrument le plus efficace de la dictature de la bourgeoisie pour imposer et défendre son ordre social d’oppression et d’exploitation. Comme le montre sa pratique sur tous les plans, et, plus encore, quand il affronte le prolétariat, tous les moyens officiels et occultes sont bons et tous les coups sont permis contre son ennemi de classe, la limite entre légalité et illégalité n’existe pas.
La classe ouvrière se devra donc inévitablement, elle aussi, d’user de la violence contre cet ennemi de classe. Mais la nature de cette dernière sera radicalement différente, à l’opposé de la terreur d’État comme du vandalisme des blacks blocs. Elle ne sera pas celle d’une vengeance répressive ou aveugle ni favorable à la destruction en soi des biens matériels. Elle sera au contraire une violence libératrice, celle d’une force sociale massive et consciente, désireuse d’abolir l’ordre du capital pour mettre fin à l’exploitation. (4) Dans son mouvement d’émancipation contre un système, la classe ouvrière ne doit nourrir aucune illusion à l’égard de la bourgeoisie et son État. Il est et sera son ennemi le plus impitoyable.
Scott, 25 mai 2018
1) Une “démonstration de force” de cette ampleur n’a toutefois pu avoir lieu qu’en raison de la grande faiblesse du mouvement.
2) Voir nos articles dénonçant le rôle joué par les “racialistes” : Le racialisme : d’où vient-il et qui sert-il ?
3) Communiqué de l’intersyndicale.
4) Pour mieux comprendre notre position sur ce qu’est la violence de la classe ouvrière, lire notre article : Terreur, terrorisme et violence de classe, ainsi que le livre d’Engels : Le rôle de la violence dans l’histoire.
Manifestations, grèves, déclarations médiatiques… ces derniers mois, les syndicats se sont une nouvelle fois présentés comme les grands défenseurs des travailleurs face aux attaques du gouvernement. Mais, une nouvelle fois, ils ont en réalité œuvré à mener la classe ouvrière à la défaite.
Ainsi, quand les syndicats prônent la convergence des luttes, ils travaillent en fait à la division. Alors que la grève des cheminots bat son plein, les employés des catacombes de Paris vivent “leur plus long mouvement social de l’histoire de Paris-musées” (1) (selon la CGT) pour défendre leurs conditions de travail. Pourtant, jamais ces deux luttes, totalement sous l’emprise syndicale, ne seront amenées à combattre ensemble dans une assemblée générale commune.
Du côté des manifestations, c’est la même chose : les syndicats segmentent ! Il n’y a qu’à voir à quoi ressemblent les défilés. Le 19 avril, par exemple, lors de la manifestation de la “convergence” appelée par la CGT et Solidaires, les cortèges se succèdent, bien encadrés et séparés par entreprises, voire même encordés, sonos à fond et aucune AG à la suite… Chacun rentre vite chez soi, dans des bus syndicaux qui repartent toujours rapidement. Marcher ainsi les uns derrière les autres, sans échanger, sans discuter, sans décider, cela épuise et écœure en donnant un sentiment d’impuissance.
Lors des assemblées générales, ce n’est pas mieux. Elles sont théoriquement là pour que les ouvriers prennent leur lutte en main, mais les dés sont pipés. Il n’y a qu’à se pencher sur la grève des cheminots à Marseille lors de l’AG du 24 avril : les ouvriers sont sceptiques quant à l’efficacité de la grève perlée et déclarent “cette grève est à nous, il faut s’en emparer !” (2) Réponse de Gilbert Dhamelincourt, responsable FO de la région PACA, concernant les dates de grève : “rien n’empêche de changer le calendrier… mais il faut que ce soit décidé nationalement”. Autrement dit : vous pouvez avoir des idées, mais, au final, on doit suivre les décisions du syndicat ! D’ailleurs, M. Dhamelincourt, pour contrer l’idée d’AG souveraines, annonce “Moi, si on n’avait aucune AG et qu’on était à 70 % de grève, ça m’irait. La direction et les médias, ce qu’ils regardent, c’est si les trains roulent !” On ne peut être plus explicite... Quand les ouvriers arrivent aux AG syndicales, les décisions sont déjà prises. Elles ne sont que des mascarades pour mieux empêcher la classe ouvrière de prendre ses luttes en mains.
La solidarité ouvrière, elle, est tout autant dévoyée par cette force d’encadrement. “Faisons vivre la solidarité pour défendre les droits des travailleurs”, nous annonce la CGT. Mais il s’agit uniquement de solliciter une solidarité… financière ! Lorsque les syndicats appellent à une solidarité plus large concernant la grève des cheminots, ils appellent à la solidarité des “usagers” et non pas à la solidarité de classe. Ce jeu de substitution de vocabulaire permet de faire oublier le lien qui nous unit : notre appartenance à la classe ouvrière. Pire, il renforce la division, comme si nous n’avions rien de commun, comme si les rapports au sein de la classe exploitée se résumaient à un rapport d’opposition et d’intérêts entre les salariés et les usagers. D’ailleurs, les manœuvres syndicales annoncées pour faire durer coûte que coûte la grève perlée des cheminots durant l’été, alors que le combat est déjà perdu, n’a de sens que pour mieux diviser et épuiser : épuiser les éléments les plus combatifs et diviser la classe ouvrière entre ceux qui ont “le courage de se battre jusqu’au bout” et ceux qui ne peuvent plus supporter les pertes de salaire et surtout la démoralisation liée à la défaite.
La solidarité, l’unité et la force de la classe ouvrière se développent dans la lutte. De cela, une partie de la classe ouvrière en a conscience. Ainsi, les grévistes du PRCI de Marseille (les agents qui gèrent la circulation des trains) en avril ont pris l’initiative “d’aller voir en délégation les infirmiers de l’hôpital Nord pour discuter de ce qui (les) rassemble dans la lutte”. Seulement, là aussi les syndicats sont prompts à s’approprier le terme “extension” pour mieux l’étrangler : à la place d’un déplacement de tous les ouvriers d’une AG vers l’usine, l’hôpital, l’administration voisins, seuls les délégués syndicaux rendent visitent aux délégués syndicaux d’à-côté afin que tout ce joli monde affirme en chœur une belle et, surtout, très platonique “solidarité”.
Dans ces conditions, comment dépasser l’encadrement syndical ? Réapproprions-nous nos moyens de lutte, à commencer par les assemblées générales. Ne nous laissons pas enfermer dans des luttes corporatistes et sans lendemain qui épuisent, à l’image de la “grève perlée” des cheminots. Il ne faut avoir aucune illusion sur ce que sont les syndicats. Tout ce qu’ils mettent en œuvre, ils le font dans l’intérêt du capital, pas de la classe ouvrière !
Irène, 25 juin 2018
1) Fin de la grève pour les agents des catacombes, Le Figaro.fr, 18 juin 2016.
2) Les cheminots veulent casser la prévisibilité de la grève, Libération, 24 avril 2018.
1 200 “individus cagoulés et masqués”, vêtus de noir, cassant du mobilier urbain, des commerces et affrontant les forces de l’ordre : c’est l’image spectaculaire qui a marqué le défilé du 1er mai à Paris. Presse, personnalités politiques, syndicats, sociologues, chacun y a été de son analyse, de sa dénonciation de la violence, de sa tentative pour “comprendre” ces black blocs : “voyous” et “violence gratuite” pour les uns, “militants” et “tactique de lutte” contre le capitalisme pour les autres.
Ce mouvement n’est pas nouveau : l’origine des blacks blocs est à chercher à la fin des années 1980 où la police de Berlin-Ouest invente l’expression schwarze block (bloc noir) pour désigner certains manifestants d’extrême-gauche cagoulés et armés de bâtons, eux-mêmes s’inspirant du mouvement Autonomia, né en Italie dans les années 1960. Leurs actions spectaculaires se répètent en 1999, à Seattle contre la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ; à Gênes, en juillet 2001, en se fondant dans des marches pacifiques d’opposants au G8 ; à Strasbourg, en 2009, en marge du 60e anniversaire de l’OTAN ; en octobre 2011, à Rome, lors de la journée mondiale des Indignés contre la crise et la finance mondiale ; en février 2014, aux côtés des opposants à l’aéroport de Notre-Dame des Landes ; en juillet 2017, à Hambourg, dans les manifs anti-G20 ; à l’occasion des manifestations contre la “loi travail” en France, cette même année...
La mouvance black blocs affirme s’opposer au capitalisme, aux gouvernements, aux forces policières et à la mondialisation, refusant les expressions politiques classiques de gauche ou d’extrême-gauche comme leurs slogans anarchisants l’expriment : “Marx attack !” “Sous les k-ways, la plage !” (en référence à Mai 68), “À bas la hess !” (la misère, en arabe). Selon eux, “casser, c’est récupérer l’argent que les multinationales volent au peuple. Faire payer les assurances, les agent(e)s de privatisations, les propriétaires lucratif(ve)s et tou(te)s ceux qui monopolisent les richesses, par les inégalités qu’ils instaurent”. (extrait de tract diffusé le 1er mai)
Les méthodes black blocs, les actions coups de poing ultra-minoritaires d’affrontement avec les forces de l’ordre et le vandalisme n’offrent, en réalité, aucune perspective réelle, aucune alternative à la société capitaliste. En cela, elles s’inscrivent pleinement dans une phase historique qui est celle de la décomposition du capitalisme, où l’action immédiate, nihiliste et destructrice prend le pas sur toute vision politique à long terme, basée sur une expérience historique, sur la prise en charge réellement consciente d’un projet révolutionnaire par les masses ouvrières. Casser, détruire, faire table rase du passé, tout cela est l’antithèse de la lutte du prolétariat pour un autre monde qui s’appuie au contraire de manière consciente sur l’histoire et le meilleur de l’expérience de toute l’humanité.
Ce mode d’action, ces aventures “grisantes” se veulent “héroïques et exemplaires”, méprisant les formes de lutte collectives du prolétariat. Ces révoltes, individualistes, volontaristes, impatientes ne sont que l’expression du poids des couches sociales petites bourgeoises sans avenir. Elles ne sont pas dirigées contre le système capitaliste mondial mais seulement contre des formes et des symboles les plus grossiers de ce système, en prenant l’aspect d’un règlement de comptes, de la vengeance de petites minorités frustrées et non celui d’un affrontement révolutionnaire d’une classe contre une autre.
Exploser un abribus, un fast food ou une vitrine de banque n’a jamais fragilisé le capitalisme, ni financièrement, ni idéologiquement. Cela sert encore moins à “récupérer l’argent volé des multinationales” : les prolétaires seront seulement davantage ponctionnés pour payer le mobilier urbain inutilement détruit et les hausses des assurances ! Les black blocs n’ont donc strictement aucun effet positif sur la lutte du prolétariat et, au contraire, ne servent qu’à faire naître les pires illusions parmi la jeune génération ouvrière sur la possibilité d’emprunter une prétendue autre voie, plus rapide, plus simple, que celle de la lutte de classe.
En réalité, les black blocs constituent même un terrain de prédilection pour les manigances des flics et de l’État. Leurs actions spectaculaires et violentes sont judicieusement exploitées par la classe dominante pour renforcer le flicage et la répression. Ces groupuscules sont d’ailleurs eux-mêmes régulièrement victimes d’infiltrations policières, de flics déguisés qui excitent encore plus ceux qui les entourent afin de faire le maximum de casse et contenir les colères dans des confrontations stériles. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie a parfaitement conscience que ce type d’action renforce son système, en faisant peur, en légitimant la répression, en dégoûtant de la lutte qui “ne sert qu’à casser et non à construire”, à diviser, et plus encore à empêcher de réfléchir aux besoins d’unité de la lutte prolétarienne.
Quand lors d’une fin de manifestation, au lieu de voir les ouvriers les plus combatifs et conscients se rassembler pour discuter, réfléchir, par exemple, sur le mouvement qui vient d’avoir lieu, sur la stérilité des actions proposées par les syndicats, sur comment créer des liens et poursuivre la réflexion dans des groupes de discussion pour agir, quand, au lieu de tout cela, l’État voit des manifestants fuyant les affrontements des CRS et des black blocs, il ne peut que se réjouir !
L’État n’hésite d’ailleurs pas à en rajouter dans le cynisme et la provocation par la voix de son ministre de l’intérieur, Collomb, qui a notamment accusé les prolétaires d’être “incapables” de “maîtriser” ces individus, de leur laisser le champ libre, poussant ainsi les manifestants à se ranger derrière les services d’ordres syndicaux, les gros bras cégétistes en tête.
L’action des black blocs contribue, par ailleurs, à accroître la confusion politique : hier présentés comme gauchistes, libertaires, anarchistes, altermondialistes, ils sont aujourd’hui catalogués comme une expression de “l’ultra-gauche”, expression qu’elle utilise également pour désigner la Gauche communiste. On sait combien l’État est friand des amalgames en tous genres pour mieux préparer la répression. Cela vaut pour aujourd’hui, avec le renforcement des dispositifs policiers et l’encadrement syndical des ouvriers pour les “protéger de la violence”, mais surtout pour l’avenir lorsque la lutte de classe viendra réellement fragiliser le pouvoir.
La “radicalité” des black blocs ne participe donc en rien au processus de maturation de la conscience prolétarienne pour la révolution. Son “programme” n’a rien de révolutionnaire, ni dans son action, ni dans ses slogans, ni dans ses buts. N’en déplaise aux néo-anarchistes qui estiment que “condamner les black blocs, c’est rejoindre le parti de l’ordre” (Dissidence, 15 juin 2007), ce sont bien les black blocs et leurs soutiens qui font le jeu du “parti de l’ordre” !
Les politologues, tout en constatant de manière cynique que “le black bloc met l’ambiance, et crée une convivialité dans la manifestation”, qu’ils “ne vont pas renverser le capitalisme. L’émeute peut être grisante, mais ce n’est pas une révolution...”, établissent de manière totalement artificielle une fausse continuité entre le mouvement des Indignés en Espagne, d’Occupy aux États-Unis et du Printemps arabe avec l’action aveugle des black blocs.
Quelle imposture ! Ces mouvements étaient animés au contraire par une réflexion et des discussions permanentes, par la fraternité lors de grands rassemblements. Il en a été de même lors de la lutte anti-CPE en France en 2006 lorsque la jeune génération étudiante a refusé la confrontation ouverte avec les flics, privilégiant la tenue d’assemblées générales, la discussion et la confrontation politiques, développant l’extension du mouvement dans des manifestations inter-générationnelles et ouvertes à tous : tout ce qui, en fin de compte, reprenait de manière encore balbutiante et parfois confuse les formes historiques de la lutte du prolétariat contre le capitalisme.
Le renversement du capitalisme passera par la lutte de classe, la prise en main de la lutte par le plus grand nombre ; une violence de classe d’une toute autre nature que celle des black blocs : massive et consciente, unitaire et organisée, émancipatrice. Elle s’affirmera avec la prise du pouvoir par les masses ouvrières pour une révolution à l’échelle planétaire.
Stopio, 18 juin 2018
Dans L’État et la Révolution, Lénine écrivait “Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser, pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de “consoler” les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire”. Effectivement, du vivant de Marx, la bourgeoisie a tout fait pour l’empêcher d’agir en le diabolisant, en le persécutant sans arrêt de son arsenal policier. (1) Après sa mort, elle a tout fait pour dénaturer son combat pour détruire le capitalisme et permettre l’avènement du communisme.
L’ensemble des publications, des émissions de radio ou de télévision, produites à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marx, ne dérogent pas à la règle. De nombreux universitaires saluent désormais les apports de Marx à l’économie, à la philosophie ou à la sociologie, tout en le présentant comme un penseur “hors de la réalité”, totalement “dépassé” ou qui se serait complètement trompé sur le terrain politique. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’émousser son “tranchant révolutionnaire” de militant ! Un des arguments mis en avant aujourd’hui est le fait que Marx ne serait qu’un “penseur du XIXe siècle”, (2) son œuvre ne permettrait donc pas de comprendre l’évolution ultérieure des XXe et XXIe siècles. Une perspective révolutionnaire n’aurait donc, aujourd’hui, aucune validité. La classe ouvrière n’existerait d’ailleurs plus et son projet politique ne pourrait mener qu’à l’horreur stalinienne. Tout l’aspect politique de l’œuvre de Marx serait finalement à jeter aux poubelles de l’histoire.
Mais un volet plus subtil de cette propagande affirme qu’il faudrait piocher chez Marx, le Marx “actuel”, ce qui pourrait en fin de compte valider la défense de la démocratie, du libéralisme et la critique de l’aliénation. Au fond, il s’agirait de comprendre Marx, non comme le militant révolutionnaire qu’il était, mais comme un penseur dont certains aspects de l’œuvre permettraient de “comprendre” et d’améliorer un capitalisme qui, livré à lui-même, “non régulé” par le contrôle de l’État, engendrerait des inégalités et des crises économiques. Au sein de la bourgeoisie, la plupart préfèrent ainsi récupérer Marx en le présentant comme un “économiste de génie”, qui aurait pressenti les crises du capitalisme, qui aurait prédit la mondialisation, l’accroissement des inégalités, etc.
Parmi les thuriféraires de Marx, nombreux aussi sont ses soi-disant héritiers qui, depuis un siècle, des staliniens aux gauchistes, y compris les trotskistes, n’ont cessé, dans le même sens, de défigurer, de dénaturer, de salir le révolutionnaire Marx en le transformant, comme le dénonçait justement par avance Lénine, en icône quasi-religieuse, en le canonisant, en lui dressant des statues. Tout cela, pour présenter mensongèrement, comme du socialisme ou du communisme, la poursuite de la domination du capitalisme dans sa période de décadence, à travers une défense particulière et inconditionnelle de la forme prise par la contre-révolution, celle de la domination du capitalisme d’État selon le modèle édifié en URSS, dans les pays de l’ex-bloc de l’Est ou la Chine.
Avant tout, il est nécessaire de rappeler avec Engels que Marx était d’abord un révolutionnaire, c’est-à-dire un combattant. Son travail théorique est incompréhensible sans ce point de départ. Certains ont voulu faire de Marx un pur savant enfermé avec ses livres et coupé du monde, mais seul un militant révolutionnaire peut être marxiste. Dès sa participation au groupe des jeunes hégéliens à Berlin en 1842, la vie de Marx est un combat contre l’absolutisme prussien. Ce combat devient un combat pour le communisme lorsqu’il chercha à comprendre les causes de la misère d’une partie considérable de la société et qu’il ressentit avec les ouvriers parisiens les potentialités que recèle la classe ouvrière. C’est ce combat qui fit de lui un exilé, chassé d’un pays à l’autre, et qui le poussa dans une misère qui causa notamment la mort de son fils. Il est, à ce propos, véritablement obscène d’attribuer, comme l’a laissé entendre une émission d’Arte, la misère de Marx au fait que ni lui ni sa femme ne savaient gérer le budget familial parce qu’ils étaient originaires de couches sociales aisées. En réalité, tout imprégné de la solidarité prolétarienne, Marx usait régulièrement de ses faibles revenus pour les besoins de la cause révolutionnaire !
Par ailleurs, et contrairement à ce que dit Jonathan Sperber, Marx n’est pas un “journaliste”, mais un militant qui savait que le combat, d’abord contre la monarchie autoritaire prussienne, puis contre la bourgeoisie, exige un travail de propagande qu’il assumera dans La Gazette Rhénane, puis dans La Gazette allemande de Bruxelles et Les Annales franco-allemandes, enfin dans La Nouvelle Gazette Rhénane. Comme combattant, Marx s’investit dans le combat de la Ligue des Communistes et répondit à un mandat donné par la Ligue pour l’écriture d’un texte majeur du mouvement ouvrier le Manifeste du Parti communiste. C’est aussi parce qu’il est un lutteur (comme l’indique le titre de la biographie réalisée par Nicolaïveski et Maechen-Helfen) que la préoccupation du regroupement des révolutionnaires et de leur organisation sera au cœur de son activité. De la même manière, l’ensemble de son œuvre théorique a pour moteur le combat au sein de la classe ouvrière.
Marx a pu développer une immense élaboration théorique car il est parti du point de vue la classe ouvrière, classe n’ayant rien à défendre dans le capitalisme et n’ayant “à perdre que ses chaînes” par sa lutte contre son exploitation. C’est en partant de ce postulat qu’il a compris que ce combat contenait potentiellement la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme dans laquelle l’humanité se débat depuis l’apparition des classes sociales et que la libération de la classe ouvrière permettrait l’avènement de l’humanité réunifiée, c’est-à-dire dire du communisme. Lorsque Jacques Attali affirme que Marx est un “père fondateur de la démocratie moderne”, il n’est qu’un falsificateur au service de la bourgeoisie qui nous présente la société actuelle comme la meilleure qui soit. Le but de cette propagande est d’empêcher la classe ouvrière de comprendre que la seule perspective possible pour sortir de l’horreur du capitalisme agonisant est le communisme.
C’est aussi en partant des besoins de la classe ouvrière que Marx a établi une méthode scientifique, le matérialisme historique, permettant à la classe ouvrière d’orienter son combat. Cette méthode critique et dépasse la philosophie de Hegel, tout en remettant “sur ses pieds” ce qu’avait découvert ce dernier, à savoir que la transformation de la réalité est toujours un processus dialectique. Cette méthode lui a permis de tirer les leçons des grandes luttes de la classe ouvrière comme celles de 1848 et de la Commune de Paris. Sa transmission aux générations suivantes de révolutionnaires, comme à celles de la Gauche Communiste, a également permis de tirer les leçons de l’échec de la vague révolutionnaire de 1917. La démarche de Marx est vivante, c’est en examinant la réalité avec sa méthode et en la confrontant aux résultats obtenus que les révolutionnaires peuvent enrichir la théorie.
En partant du point de vue de la classe ouvrière, il a également pu saisir qu’il était essentiel de comprendre contre quoi la classe ouvrière se bat et ce qu’elle doit détruire pour se libérer de ses chaînes. Il s’est donc engagé dans l’étude des fondements économiques de la société pour en faire la critique. Cette étude lui a permis de montrer que le fondement du capitalisme est l’échange marchand et que c’est l’échange qui est à la base du rapport salarial, c’est-à-dire du rapport d’exploitation de l’homme par l’homme dans le capitalisme. Il est intéressant de comparer ce résultat fondamental avec ce qu’en fait Libération dans sa célébration de l’anniversaire de sa naissance : Karl Marx “montre que l’achat de la force de travail par le capitaliste pose un problème d’incertitude quant à la réalité de l’effort fourni par les salariés” ; en d’autres termes, si on pouvait mesurer le travail de l’ouvrier pour que son effort soit supportable, l’exploitation de l’homme par l’homme serait une bonne chose ; voilà un bon exemple de la façon dont Marx est utilisé pour justifier le capitalisme ! Cela, alors que pour Marx “l’achat de la force de travail” signifie “production de plus-value” et donc exploitation !
C’est aussi à travers l’aspect profondément militant de ses travaux théoriques que Marx a pu dégager, d’une part, que le capitalisme n’est pas éternel et que, comme les modes de production qui l’ont précédé, ce système rencontre des limites et entre historiquement en crise car “à un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une période de révolution sociale” (Contribution à une Critique de l’économie politique). D’autre part, Marx démontre que le capitalisme produit son propre fossoyeur, le prolétariat, qui est à la fois la dernière classe exploitée de l’histoire, dépossédée de tout et la seule classe sociale potentiellement révolutionnaire par la nature associée et solidaire de son travail, une classe qui, en s’unissant au-delà des frontières, est la seule force capable de renverser le capitalisme au niveau mondial pour établir une société sans classe et sans exploitation.
En fin de compte, les “grandes analyses” du XXe et du XXIe siècle qui prétendent, en restant à la surface des événements, soit que la pensée de Marx est dépassée, soit qu’elle est toujours d’actualité parce qu’elle serait “économiste”, celle d’un “précurseur génial” des théories altermondialistes actuelles pour “corriger les excès” du capitalisme, n’ont pour but que de masquer la nécessité de la lutte pour la révolution prolétarienne.
L’identification de la classe ouvrière comme le seul acteur ayant la possibilité de renverser le capitalisme et permettre l’avènement du communisme allait de pair, pour Karl Marx, avec la nécessité pour le prolétariat de s’organiser. Sur ce plan, comme sur les autres, la contribution de Marx est essentielle. Dès 1846, il s’investit dans un “comité de correspondance” afin de mettre en rapport des socialistes allemands, français et anglais parce que, selon ses propres mots, “au moment de l’action, il est certainement d’un grand intérêt, pour chacun, d’être instruit de l’état des affaires à l’étranger aussi bien que chez lui”. La nécessité de s’organiser va se concrétiser dans sa participation constante aux luttes pour la constitution et la défense d’une organisation révolutionnaire internationale au sein du prolétariat. La lutte pour le communisme et la plus profonde compréhension de ce que représentera cette lutte le poussera à mener le combat pour la transformation de la Ligue des Justes en Ligue des communistes en 1847, ainsi qu’à la clarification du rôle que cette organisation devait jouer au sein de la classe ouvrière. C’est parce qu’ils avaient une conscience aiguë de ce rôle que Marx et Engels défendront la nécessité d’un programme au sein de la Ligue des communistes, ce qui aboutira à l’écriture du Manifeste du Parti communiste en 1848.
La Ligue des communistes ne résistera pas aux coups de la répression après la défaite des révolutions de 1848. Mais dès que les luttes reprendront au début des années 1860, d’autres efforts d’organisation vont se manifester. Marx va s’investir, dès ses débuts, dans l’Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864. Il aura un rôle majeur dans la rédaction de ses statuts et sera l’auteur de l’Adresse inaugurale. Sa conviction sur l’importance de l’AIT et sa clarté théorique vont faire de lui la personne centrale de l’organisation. Tant dans la Ligue des communistes que dans l’AIT, il mena une lutte déterminée pour que ces organisations assument leur fonction. Ses préoccupations théoriques n’ont jamais été séparées des besoins de la lutte. C’est pour ces raisons que, dans la Ligue, il s’exclamera face à Weitling “Jusqu’à présent, l’ignorance n’a servi à personne” parce que ce dernier prônait une vision utopiste et idéaliste du communisme. C’est aussi pour cela qu’il luttera au sein de l’AIT contre Mazzini qui voulait que l’organisation ait pour objectif la défense d’intérêts nationaux et contre Bakounine qui complotait pour prendre le contrôle de l’AIT et l’entraîner dans des aventures conspiratives se substituant à l’action de masse du prolétariat.
L’élaboration théorique réalisée par Marx est une formidable lumière éclairant la société bourgeoise tant au XIXe siècle que dans les deux siècles suivants. Mais si on considère cette élaboration uniquement comme “compréhension du monde” à l’instar de tous les pseudo-experts de la bourgeoisie qui célèbrent cette année sa naissance, son œuvre restera entourée d’un halo de mystère. Au contraire, alors que la bourgeoisie cultive le no future, la classe ouvrière doit se libérer de ses chaînes. Pour cela, elle doit non seulement se servir des découvertes théoriques de Marx, mais s’inspirer de sa vie de lutteur, de militant. Les moyens qu’il a su développer étaient toujours en plein accord avec le but même de la lutte prolétarienne “transformer” le monde !
Vitaz, 15 juin 2018
1) Ainsi, Engels a déclaré lors des funérailles de Marx “Marx était l’homme le plus haï et le plus calomnié de son temps. Les gouvernements absolutistes ou républicains l’ont déporté. Bourgeois, conservateurs ou démocrates se sont unis contre lui”.
2) Notamment dans la récente biographie de l’universitaire américain Jonathan Sperber, qui a bénéficié d’une large promotion dans les médias, précisément intitulée : Karl Marx, homme du XIXe siècle.
Il y a 170 ans, était publié le Manifeste du Parti communiste : “au congrès du Parti à Londres, en 1847, Marx et Engels furent chargés de mettre sur pied la publication d’un programme théorique et pratique complet. Rédigé en allemand, le manuscrit fut imprimé à Londres en janvier 1848, quelques semaines avant la révolution française du 24 février. Une traduction française parut peu avant l’insurrection parisienne de juin 1848” (Préface d’Engels à l’édition de 1888).
Depuis ce temps, on ne compte plus les publications ni les traductions de cet ouvrage, un des plus célèbre au monde. Aujourd’hui, avec le relatif regain d’intérêt qu’il suscite au sein de petites minorités combatives en recherche d’une perspective révolutionnaire, la propagande officielle de l’État bourgeois se doit de continuer à discréditer fortement l’idée du communisme faisant par contrecoup du Manifeste l’œuvre sinistre et tragique d’un passé sanglant révolu. En assimilant frauduleusement et mensongèrement la contre-révolution stalinienne à l’avènement d’un prétendu communisme qui aurait fait faillite, le Manifeste incarnerait donc un projet “obsolète”, voire “dangereux”. Finalement, comme aux yeux des pires réactionnaires du XIXe siècle, le Manifeste du Parti communiste reste encore aujourd’hui “l’œuvre du diable”.
Au sommet de la vague révolutionnaire mondiale des années 1917-1923, c’est-à-dire bien avant l’effondrement du bloc de l’Est et la prétendue mort du communisme, le Manifeste était déjà calomnié et combattu armes à la main par la classe dominante qui encerclait la Russie des soviets. À cette époque, le Manifeste restait pour les révolutionnaires plus que jamais une véritable boussole permettant de guider le prolétariat en vue du renversement du capitalisme pour son projet révolutionnaire mondial. Dans les conférences faites en 1922 par Riazanov sur la vie et l’activité de Marx et Engels, le Manifeste était considéré comme un pur produit d’un combat de la classe ouvrière. C’est ce que montre ce passage citant Engels lui-même : “les ouvriers se présentèrent et invitèrent Marx et Engels dans leur union ; Marx et Engels déclarèrent qu’ils n’y entreraient que lorsqu’on accepterait leur programme ; les ouvriers consentirent, organisèrent la Ligue des communistes et, immédiatement, chargèrent Marx et Engels d’écrire le Manifeste du Parti communiste”. Ce “consentement” ne fut pas l’objet d’un coup de tête, d’une faiblesse cédant à une “crise autoritaire” et encore moins d’une sorte de “coup de force” de la part de Marx et Engels. Il était au contraire l’objet d’une véritable maturation de la conscience ouvrière et fruit d’un long débat, un produit militant lié à l’activité organisée de la Ligue des communistes : “les débats durèrent plusieurs jours, et Marx eut beaucoup de peine à convaincre la majorité de la justesse du nouveau programme. Ce dernier fut adopté dans ses traits fondamentaux et le congrès chargea spécialement Marx d’écrire au nom de la Ligue des communiste non pas une profession de foi mais un Manifeste”. (1) Il est très important de bien souligner que le Manifeste était avant toutes choses un mandat que Marx et Engels avaient reçu du congrès en tant que militants et non une simple production écrite leur appartenant en propre. À ce titre, une lettre envoyée par le comité central au comité régional de Bruxelles, datée du 26 mars, sur la base d’une résolution adoptée le 24 janvier, devait, d’ailleurs, lui être transmise pour lui demander des comptes sur ses travaux. Marx risquait même des sanctions au cas où il n’assumerait à temps son mandat : “le comité central, par la présente, charge le comité régional de communiquer au citoyen Marx que, si le Manifeste du Parti communiste dont il a assumé la composition au dernier congrès n’est pas parvenue à Londres le 1er février de l’année courante, des mesures en conséquence seront prises contre lui. Au cas où le citoyen Marx n’accomplirait pas son travail, le comité central demandera son retour immédiat des documents mis à la disposition de Marx”.
Marx et Engels, nous le savons, a réussi à terminer son travail en temps et en heure. Parallèlement, Ils n’avaient cessé en amont d’agir dans le sens de développer l’unité du prolétariat en faisant également tout un travail organisationnel exemplaire dont le Manifeste lui-même est à la fois le produit et l’outil en permettant la poursuite : “Les historiens ne se sont pas rendu compte de ce travail d’organisation de Marx, dont ils ont fait un penseur de cabinet. Et ainsi, ils n’ont pas vu le rôle de Marx en tant qu’organisateur, ils n’ont pas vu un des côtés les plus intéressants de sa physionomie. Si l’on ne connaît pas le rôle que Marx (je souligne Marx et non Engels) jouait déjà vers 1846-47 comme dirigeant et inspirateur de tout ce travail d’organisation, il est impossible de comprendre le grand rôle qu’il jouera dans la suite comme organisateur de 1848-1849 et à l’époque de la Première Internationale”.
Tout ce travail militant, au service de l’unité et du combat du prolétariat, se retrouve dans les formulations même du Manifeste qui définit la position des communistes comme “avant-garde” et partie non séparée de la classe ouvrière : “les communistes ne forment pas un Parti distinct (…) ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat”. (2)
Les bolcheviques considéraient en leur temps eux-aussi que le Manifeste du Parti communiste constituait une véritable “boussole”. Voici ce que Lénine disait lui-même du Manifeste : “cette plaquette vaut des tomes : elle inspire et anime jusqu’à ce jour tout le prolétariat organisé et combattant du monde civilisé”. (3) La force théorique du Manifeste n’a été possible, au-delà du propre génie indéniable de Marx, que par le contexte lié à un moment décisif dans l’histoire de la lutte de classe, celui d’une période où le prolétariat commençait à se constituer comme classe indépendante de la société. Ce combat allait permettre au communisme lui-même de dépasserl’idéal abstrait élaboré par les utopistes pour devenir un mouvement social pratique basé sur une méthode scientifique, dialectique, celle du matérialisme historique. La tâche essentielle était alors d’élaborer la vraie nature du communisme, de la lutte de classe, et les moyens d’y parvenir pour atteindre ce but qui devait être formulé dans un programme. Il y a vingt ans, nous affirmions à propos du Manifeste : “il n’existe pas aujourd’hui de document qui trouble plus profondément la bourgeoisie que le Manifeste communiste, pour deux raisons. La première parce que sa démonstration du caractère historique temporaire du mode de production capitaliste, de la nature insoluble de ses contradictions internes que confirme la réalité présente, continue à hanter la classe dominante. La seconde, parce que le Manifeste, déjà à l’époque, a été précisément écrit pour dissiper les confusions de la classe ouvrière sur la nature du communisme”. (4) Le Manifeste est un véritable trésor pour le mouvement ouvrier. En “avance sur son temps”, il donne toutes les armes nécessaires pour combattre l’idéologie dominante aujourd’hui. Par exemple, la critique du socialisme “conservateur ou bourgeois” de l’époque, toute proportion gardée, s’applique tout à fait au stalinisme du XXe siècle et permet de comprendre ce que veut réellement dire l’abolition de la propriété privée : “(…) Par transformation des conditions de vie matérielles, ce socialisme n’entend nullement l’abolition des rapports de production bourgeois, qui ne peut être atteinte que par des moyens révolutionnaires ; il entend par là uniquement des réformes administratives, qui s’accomplissent sur la base même de ces rapports de production sans affecter, par conséquent, les rapports du capital et du travail salarié, et qui, dans le meilleur des cas, permettent à la bourgeoisie de diminuer les frais de sa domination et d’alléger le budget de l’État”. Bien au-delà de ces éléments critiques qu’il est possible d’utiliser comme une arme toujours actuelle, le Manifeste affirme par ailleurs plusieurs éléments essentiels qui restent pleinement valables pour orienter la lutte aujourd’hui :
– la première, c’est de démontrer la crise du système capitaliste, la réalité de la “surproduction”, le fait que le capitalisme et la société bourgeoise sont condamnés par l’histoire : “La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c’est-à-dire que l’existence de la bourgeoisie et l’existence de la société sont devenues incompatibles”.
– le deuxième élément essentiel, alors que la bourgeoise ne cesse de dire mensongèrement que le prolétariat a “disparu” et que seules sont valables les réformes “démocratiques” bourgeoises, prétendument “pour le peuple”, le Manifeste dégage au contraire une perspective révolutionnaire en soulignant nettement ceci : “le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire”. Expression d’une classe universelle par nature à la fois exploitée et révolutionnaire, travaillant de manière associée et solidaire dans les rapports capitalistes de production, son combat s’inscrit et se développe non seulement par rapport à la nécessité mais aussi dans la capacité de mener à bien ce projet. Une des principales clarifications contenues dans le Manifeste réside dans le fait qu’il affirme beaucoup plus clairement qu’auparavant que l’émancipation de l’humanité est désormais dans les mains du prolétariat. Ce dernier doit inexorablement s’affronter à la bourgeoisie sans aucun compromis, il ne peut pas faire cause commune avec elle. Un aspect qui n’était pas si clair que ça jusqu’en 1848 et qui, d’ailleurs, ne l’a pas toujours été par la suite. Rappelons que le mot d’ordre de la Ligue des Justes (“Tous les hommes sont frères”) exprimait encore toute la confusion qui régnait dans le mouvement ouvrier. Le Manifeste affirme au contraire l’antagonisme irrémédiable entre le prolétariat et la bourgeoisie. En cela, il est en fait l’expression d’un pas décisif franchi dans la conscience de classe.
– le troisième porte sur la nature et le rôle des communistes qui doivent être “la fraction la plus résolue (…) qui entraîne toutes les autres : théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien”.
– le dernier point, last but not the least, c’est l’affirmation par le Manifeste du caractère internationaliste du combat de classe : “les ouvriers n’ont pas de patrie” qui a toujours été et reste plus que jamais la pierre de touche de la défense des positions de classe, totalement à l’opposé du nationalisme de l’ennemi de classe. Le fait que le Manifeste se termine sur cet appel vibrant : “prolétaires de tous les pays unissez-vous !” en est l’expression la plus forte qui traduit la dimension intrinsèquement internationaliste du combat prolétarien et de la défense de son principe fondamental.
Nous pourrions souligner encore bien d’autres aspects importants déjà présents dans le Manifeste mais nous souhaitons conclure ce bref hommage militant en revenant à ses premières lignes, celle de la non moins célèbre formule elle aussi toujours actuelle selon nous : “Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme”. En effet, nous affirmons que malgré les difficultés qu’il connaît et traverse aujourd’hui, le prolétariat international garde toujours ses capacités et la force de pouvoir mettre à bas l’ordre capitaliste pour le remplacer par une société sans classe, sans guerre ni exploitation. Ce “spectre”, n’en déplaise aux bourgeois, est bel et bien encore et toujours présent !
WH, 3 juin 2018
1) Riazanov, Marx et Engels.
2) Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste.
3) Lénine, Karl Marx et sa doctrine.
4) 1848 – Le manifeste communiste : une boussole indispensable pour l’avenir de l’humanité (Revue Internationale n° 93).
Nous tenons tout d’abord à saluer le courrier du camarade D. qui nous donne l’occasion de débattre et de clarifier des questions importantes pour le mouvement ouvrier. À travers les questions que le camarade soulève dans les extraits que nous publions de sa lettre au sujet de notre Manifeste sur la Révolution d’Octobre en Russie (disponible sur notre site web), nous souhaitons esquisser quelques éléments de réponse pour alimenter la réflexion. Beaucoup de sujets sont abordés et nous ne pouvons répondre à tous dans le cadre du présent article. Nous avons donc fait le choix d’aborder une question de fond posée par la lettre du camarade, celle du développement de la conscience de classe touchant au rapport entre le Parti et la classe.
En préambule, après avoir lu avec intérêt et attention ce Manifeste, je tiens à déclarer mon accord globalement avec les positions qui y sont défendues. Quant à l’opportunité de fournir l’effort de le rédiger, de l’imprimer et de le diffuser, elle est tout à fait justifiée. C’est avec ce genre de texte que l’on peut amener ceux qui se rapprochent des positions du prolétariat à se poser les bonnes questions en ce moment et essayer d’y apporter des réponses.
J’ai participé aux réunions publiques de Paris consacrées au centenaire de la révolution en Russie de 1917. Ces deux réunions m’ont laissé des impressions très différentes. La première dont on pouvait qualifier l’atmosphère de “bordigo-léniniste” avec l’approbation par un intervenant membre du CCI de la création et l’activité de la Tchéka. La seconde avec une tonalité beaucoup plus conseilliste avec l’insistance plusieurs fois répétée du mot d’ordre “tout le pouvoir aux soviets”. On retrouve dans le Manifeste aussi un peu cette double appréciation antagonique sur l’existence, pendant la période révolutionnaire, d’un seul ou de plusieurs partis intégralement dans le camp de la révolution et représentant l’intérêt du prolétariat.
On trouve dans le Manifeste une affirmation classique dans la presse du CCI que l’on pourrait qualifier de “léniniste” dans le sens des positions élaborées dans les années 1920-1930 par la Gauche italienne “Mais ce que le développement tumultueux de la conscience de classe entre février et octobre à certainement prouvé, c’était qu’une révolution prolétarienne ne peut réussir sans l’intervention déterminée et la direction politique apportées par un parti communiste” (souligné par moi).
On trouve par ailleurs une autre vision dans d’autres phrases du Manifeste, vision aussi familière dans le CCI et d’une certaine façon incompatible avec la précédente “L’insurrection d’Octobre fut, en réalité, le point culminant de tout ce processus de prolétarisation. Elle correspondait à une influence croissante des bolcheviques et d’autres groupes révolutionnaires au sein des soviets dans toute la Russie”. (souligné par moi).
Par contre la position suivante me semble tout à fait nouvelle dans l’appréciation du CCI de cette période. Je lis la presse du CCI depuis plus de 40 ans et n’ai pas souvenir d’une affirmation aussi nette “La Tchéka a rapidement échappé au contrôle des soviets, sa violence s’est dirigée très tôt surtout contre des sections dissidentes de la classe ouvrière”.
Cette nouvelle appréciation de l’intervention des différents courants politiques se réclamant du prolétariat pendant l’année 1917 et pendant la guerre civile ne me pose pas de problème car je suis d’accord avec ce point de vue. Je pense néanmoins nécessaire pour le CCI d’expliciter sa position soit la révolution se fait sous la direction d’un seul parti qui, d’une façon ou d’une autre, a éliminé tous ses concurrents ; soit elle se fait avec l’intervention active et acceptée par toutes les organisations de ce que le CCI a caractérisé comme le milieu prolétarien (…)
Pour ma part, je rejette la dictature du prolétariat conçue comme la dictature du parti sur l’État de transition puis la dictature de ce même État sur la “société civile” représentée par les conseils ouvriers, les conseils d’usines et les conseils de quartiers d’habitation. Je conclurai par mon accord avec les deux dernières citations du Manifeste “le rôle du parti prolétarien n’est pas d’exercer le pouvoir au nom de la classe ouvrière. En assumant le pouvoir politique, un parti prolétarien sacrifie immédiatement sa fonction principale, qui est d’être la voix critique la plus radicale au sein des organisations de masse de la classe ouvrière”. (Remarque les deux articles soulignés laissent entendre qu’il n’y a qu’un seul parti prolétarien dans la première phrase et plusieurs dans la deuxième phrase – toujours la même ambiguïté).
Dans le courrier que nous adresse le camarade, outre un soutien global à notre Manifeste sur la révolution d’Octobre 1917 en Russie, sont abordées des questions et des réflexions que nous jugeons très importantes, même si nous n’en partageons pas toujours le contenu. Bien que le camarade n’ait pas donné explicitement son point de vue sur une idée essentielle, celle du caractère indispensable du Parti comme condition incontournable de la victoire révolutionnaire du prolétariat, nous pensons qu’il est important de le réaffirmer avant toute chose comme le disait Lénine, “sans parti révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire”. Pour son combat de classe contre la bourgeoisie, le prolétariat ne possède comme arme essentielle que son unité et sa conscience. La force de son unité s’incarne essentiellement par la capacité qu’il a de pouvoir s’organiser non seulement pour se défendre face à l’exploitation, mais aussi et surtout pour pouvoir prétendre au renversement conscient de la société capitaliste. De par ses luttes, parce qu’elle est une classe révolutionnaire, la classe ouvrière sécrète nécessairement des organisations révolutionnaires. En ce sens, le parti n’est pas une entité qui se situe “en dehors” de la classe ouvrière, mais constitue une partie vitale d’elle-même et de son combat. “Le Parti communiste est une partie de la classe, un organisme que, dans son mouvement, elle sécrète et se donne pour le développement de sa lutte historique jusqu’à sa victoire, c’est-à-dire la transformation radicale de l’organisation et des rapports sociaux pour fonder une société qui réalise l’unité de la communauté humaine chacun pour tous et tous pour chacun”. (1)
Mais si la classe ouvrière est bien la classe révolutionnaire, elle est en même temps une classe exploitée. En ce sens, elle est soumise au poids constant de l’idéologie dominante, aux idéologies étrangères, notamment celles de la petite bourgeoisie. Le fait de s’organiser nécessite donc un véritable combat, une lutte politique, elle aussi permanente, pour pouvoir construire et défendre l’organisation face et contre la domination de la société capitaliste. Dans son développement, la conscience de classe n’est pas un processus monolithique, ni homogène et régulier mais sa dynamique est heurtée et contradictoire. Son but est de tendre vers la clarté et la vérité, car seule cette dernière est révolutionnaire et peut permettre une réelle unité et une homogénéité maximale pour la lutte. Par son rôle militant, le parti est un élément clé pour dynamiser ce processus. Pour le CCI, on ne peut donc opposer, comme le fait à tort le camarade, la nécessité d’un parti, l’effort pour sa construction et la possibilité qu’il puisse exister d’autres organisations. Il ne s’agit pas d’une “double appréciation antagonique” de notre part, mais d’une possibilité réelle, liée au caractère hétérogène du processus de prise de conscience. En ce sens, notre Manifeste est parfaitement en cohérence avec notre propre conception. Comme nous l’avons toujours défendu “Le Parti ne peut pas prétendre être le seul et exclusif porteur ou représentant de la conscience de la classe. Il n’est pas prédestiné à un tel monopole. La conscience de la classe est inhérente à la classe comme une totalité et dans sa totalité. Le Parti est l’organe privilégié de cette conscience et rien de plus. Cela n’implique pas qu’il soit infaillible, ni que parfois, à certains moments, il soit en deçà de la conscience prise par certains autres secteurs ou fractions de la classe. La classe ouvrière n’est pas homogène, mais tend à l’être. Il en est de même en ce qui concerne la conscience de classe qui tend à s’homogénéiser et à se généraliser. Il appartient au Parti, et c’est là une de ses principales fonctions, de contribuer consciemment à accélérer ce processus”. Un parti peut être traversé par différentes sensibilités en son sein et même coexister avec d’autres organisations. Tout cela signifie que ces entités devront se clarifier par le processus de la confrontation fraternelle des divergences en vue d’un combat qui se doit d’être le plus unitaire et efficace possible. Contrairement à la bourgeoisie, qui base son pouvoir sur la propriété privée et sur le capital en s’organisant comme telle de manière concurrente, le prolétariat ne possède que sa force de travail et n’a donc pas d’intérêts distincts ou séparés à défendre en son sein. Il forme une classe internationale qui se doit de se concevoir et s’organiser d’emblée à l’échelle universelle pour rompre les chaînes de l’exploitation liée au salariat.
Aussi, dans son raisonnement, le camarade ne semble pas prendre en compte ce qui fait l’unité d’un tel processus, même si ce dernier est hétérogène. Il oppose donc artificiellement deux choses qui font partie d’une même lutte globale :
– d’une part, la fonction du Parti communiste, “qui se constitue sur un programme général et composé de positions cohérentes montrant le but ultime du prolétariat, le communisme, et les moyens pour l’atteindre” dans une phase révolutionnaire.
– d’autre part, la maturation de la conscience au cours du processus révolutionnaire qui s’exprime par l’influence croissante, dans les rangs de la classe, des organisations qui sont restées fidèles au camp prolétarien.
En réalité, il s’agit d’un même processus vivant, devant tendre vers l’unité, mais qui se meut dans une dynamique contradictoire propre à la nature même de la lutte de classe.
Concernant nos réunions publiques, selon cette même logique, le camarade semble déceler une “contradiction” entre “l’approbation par un intervenant membre du CCI de la création et l’activité de la Tchéka” traduisant une “atmosphère bordigo-léniniste” et “une tonalité beaucoup plus conseilliste avec l’insistance plusieurs fois répétée du mot d’ordre “tout le pouvoir aux soviets””. Là encore, il est nécessaire de bien comprendre la réalité d’un processus et de prendre en compte les éléments de contextualisation de nos deux interventions
En fait, ces deux insistances soulignent deux aspects du combat qu’on ne peut séparer abstraitement de la réalité de la lutte de classe. Dans un contexte d’isolement et d’attaques de la part des troupes de l’Entente et de la bourgeoisie mondiale, dans un contexte d’encerclement par les armées blanches et autres forces de réaction, le souci de mise en place d’une Tchéka était parfaitement valable. Mais, il ne faut pas confondre ce point de départ avec ce qu’a pu devenir plus tard la Tchéka comme outil de répression au cours de la dégénérescence de la révolution et ensuite durant la contre-révolution. Du fait de l’amenuisement progressif de la vie politique dans les conseils ouvriers, du fait d’une perte de contrôle par la classe ouvrière sur la Tchéka, cet organe est devenu par la suite un instrument de répression au service de l’État. Il n’est donc pas contradictoire de souligner l’importance “du pouvoir des soviets” comme moyen de contrôle concernant la vie politique et des outils du type Tchéka, même si nous le faisons ici en réponse aux “impressions” du camarade qui fait ce rapprochement entre nos deux interventions en réunion publique alors qu’elles n’avaient pas le même objet et ne traitaient pas de la même question, par ailleurs, dans un tout autre contexte. Ainsi, les différentes “tonalités” du CCI prétendument “bordiguisantes” ou “conseillistes” relèvent davantage d’une conception propre au camarade qui tend à voir les organisations du prolétariat comme séparées, voire même étrangères à la vie de la classe. La conception du CCI ne repose en rien sur une sorte de compromis ou d’amalgame “bordigo-léniniste” et “conseilliste” mais correspond à une toute autre vision, celle d’une centralisation vivante et non pyramidale, unitaire, conforme à la nature du combat de la classe ouvrière. Pour nous, il ne saurait y avoir contradiction ou opposition entre l’affirmation de la “nécessité du parti” d’un côté et défendre “tout le pouvoir aux soviets”. L’un et l’autre sont des expressions d’un combat unitaire qui nécessite de bien comprendre le rapport existant entre les parties et le tout, celles du rapport entre le Parti et la classe dans un contexte déterminé “Il est impossible de supposer le triomphe final du prolétariat sans qu’il ait développé les organes qui lui sont indispensables notamment l’organisation générale unitaire de la classe groupant en son sein tous les ouvriers (les conseils ouvriers), et l’organisation politique – le Parti – qui se constitue sur un programme général et composé de positions cohérentes montrant le but ultime de 1a lutte du prolétariat, le communisme, et les moyens pour l’atteindre”. Parti et conseils, bien que distincts, sont donc liés et indispensables dans un même combat. À la fin de son courrier, le camarade souligne ceci “je rejette la dictature du prolétariat conçue comme la dictature du parti sur l’État de transition puis la dictature de ce même État sur la “société civile” représentée par les conseils ouvriers, les conseils d’usines et les conseils de quartiers d’habitation”. Ceci est parfaitement juste et nous partageons totalement ce point de vue. Mais avant de voir le Parti comme pouvant se transformer en un danger potentiel et possible lors de la période de dictature du prolétariat, il nous semble absolument vital de reconnaître au préalable son caractère indispensable comme outil privilégié du prolétariat pour sa victoire finale. Ne pas assumer cette démarche de défense de la nécessité du parti pour les révolutionnaires constituerait une faute politique impardonnable.
RI, 24 mai 2018
1) Toutes les citations suivantes proviennent de la Revue internationale n° 35.
La période estivale a toujours été un moment privilégié par la bourgeoisie pour profiter que beaucoup de prolétaires soient en vacances, décompressent, se “démobilisent”, pour fourbir ses armes, manœuvrer, faire passer en catimini telle ou telle mesure impopulaire, préparer et planifier avec les syndicats les attaques à venir. Cela bien sûr, dans la mesure où la situation politique et sociale reste relativement calme, permettant d’avoir les coudées franches pour une meilleure efficacité. Macron et son gouvernement ne boudaient d’ailleurs pas leur plaisir de pouvoir surfer sur l’euphorie Coupe du Monde de football et ses nouveaux champions hexagonaux auréolés. Pourtant, dès la mi-juillet, le ballon rond a rapidement été éclipsé par la sortie au grand jour d’affaires dont Macron se serait bien passées. La réalité du capitalisme a repris ses droits face aux illusions entretenues depuis près d’un an.
Une nouvelle énergie politique pour de nouveaux principes ? C’est avec ce slogan que Macron est arrivé au pouvoir, porté par un électorat dégoûté des mensonges, de la putréfaction des forces politiques classiques. Le nouveau gouvernement a tenté de faire vivre pendant la campagne électorale la perspective d’une démocratie “régénérée” et d’un pouvoir rajeuni, propre à faire évoluer la situation économique, politique et sociale, en freinant l’avancée populiste. On allait voir, paraît-il, des hommes et des femmes neufs, de nouveaux principes de fonctionnement, un pouvoir moralisé, assaini.
Que nenni ! L’affaire Benalla a été un révélateur spectaculaire d’un pouvoir macronien aux antipodes de l’image de fabrique qu’il s’était donné et avait asséné tout au long de la campagne électorale. Or, voilà que ressort la vidéo du conseiller personnel de Macron à la sécurité, Alexandre Benalla, en fait barbouze de l’ombre et technocrate d’État, s’offrant lors de la dernière manifestation du 1er mai à Paris, l’occasion de faire le coup de poing “incognito” au milieu de ses collègues flics, sur un couple de manifestants. Gonflé à l’adrénaline d’une baston facile (auxquelles, apparemment, il est habitué) lui permettant de se défouler et d’échapper un peu à l’ennui des bureaux élyséens, cette petite frappe, pardon, ce “serviteur de l’État”, a contribué à sa manière à faire tomber un peu plus le décor du nouveau pouvoir en place : les nouvelles pratiques républicaines et démocratiques du pouvoir bourgeois prétendument revisitées par Macron, restent les mêmes qu’auparavant : conseillers de l’ombre par dizaines dans les coulisses des ministères, pratiques cyniques et manœuvrières à tous les étages de l’État. La décomposition de ce monde capitaliste et de son pouvoir bourgeois s’exprime toujours autant. Pire : alors que l’affaire risquait de sortir sur la place publique, le pouvoir, ministre de l’Intérieur en tête, tentait d’étouffer ce scandale ; un sénateur allant même jusqu’à faire porter le chapeau au couple de manifestants, prétendument situation irrégulière. La victime devenait l’accusée ! Macron lui-même, loin de prendre du recul et tenter de désamorcer et dénoncer de telles pratiques de voyou, viendra défendre publiquement son nervi avec une arrogance singulière, exprimant la réalité de la méthode dont le pouvoir entend assurer l’ordre public, se dévoilant comme chef de clan prêt à en découdre pour défendre les siens attaqués par quelques concurrents du “calife”…
En effet, il y a fort à parier que les fuites en direction de la presse pour dévoiler l’affaire Benalla viennent directement de cliques au sein du propre camp macronien, frustrées d’être mises à l’écart et traitées de “godillots aux ordres du maître” et se vengeant de la façon la plus vile : délation, chausse-trappes et coups tordus !
Cela dit, il existe certainement une tentative d’autres partis pour exploiter ce scandale et saisir toutes les opportunités qui se présentent afin de tenter de reconstruire et faire émerger une véritable opposition capable de présenter, à terme, une alternative au gouvernement de Macron. Mais cela ne peut se faire du jour au lendemain et suppose un travail politique de fond, un plan et une stratégie que cette opposition, encore très divisée, est bien loin d’être capable de pouvoir élaborer.
Loin d’avoir rompu avec l’ancienne sphère politique bourgeoise et ses mœurs décomposées de factions en concurrence les unes avec les autres, le nouvel appareil d’État et son élite macronienne pataugent encore dans la boue et se déchirent entre cliques rivales dans la plus stricte continuité des pratiques bourgeoises précédentes, de droite comme de gauche. Alors que “Jupiter” veut s’affirmer comme l’homme providentiel méritant l’adoration de ceux qui ne vivent politiquement que par lui, les nouveaux venus, cette nouvelle clique bourgeoise inexpérimentée mais aux dents longues, se rebiffent et n’entendent surtout pas entamer leur “investissement” arriviste, nourrissant un panier de crabes qui se révèle au grand jour.
S’il y a démissions, remous, fronde (timide et vite remise à sa place) chez les ministres, les députés et les conseillers de LREM, ce n’est pas tant parce que Macron aurait “trahi” la cause, les principes et le programme affiché au départ, mais parce que les ficelles et les méthodes du pouvoir, l’arrogance, le copinage sont “dignes de l’Ancien Régime”, comme l’ont affirmé certains députés démissionnaires, des comportements visiblement propres à décrédibiliser ces nouvelles élites qui ne tiennent que par un seul homme, Macron.
Alors que ce dernier est fragilisé par une étiquette de “président des riches”, de “méprisant de la république”, dans la perspective de nouvelles attaques gouvernementales anti-sociales, une fraction de ce nouveau pouvoir voudrait mettre les formes pour gagner en efficacité et en crédibilité. La critique commence ainsi à émerger de plus en plus ouvertement, sur des sujets certes sensibles, mais socialement peu explosifs, comme celui de l’interdiction du Glyphosate ou de la mise en œuvre de la PMA. Hulot peut bien démissionner et déclarer ne pas vouloir “perdre son âme”, l’essentiel est sauf : la pression sur le gouvernement ne doit en effet en aucun cas entraver ses objectifs anti-ouvriers. Sur ce plan, toutes les cliques concurrentes de la bourgeoisie sont d’accord.
Ainsi, par exemple, alors que la nouvelle loi asile et immigration voudrait faire passer la période de rétention des étrangers en situation irrégulière de 45 jours à 90 jours et donner les moyens à l’État d’une répression et d’un contrôle plus efficace des migrants, les “frondeurs” ruent dans les brancards et réclament… 60 jours ! Cette attitude hypocrite, voulant se donner de grands airs de générosité, vient bien en fait valider une répression accrue et barbare de l’immigration.
Par ailleurs, concernant les aides sociales, Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, estimait, en mai, qu’ “il y en a trop et qu’elles sont des “trappes à l’inactivité””. Le Premier ministre lui-même est obligé de calmer le jeu. Plusieurs députés macronistes s’insurgent sur “l’erreur de méthode” alors que doit être présenté le prochain budget pour l’année à venir avec son lot de “réformes” et d’attaques dans tous les secteurs, particulièrement dans la fonction publique où 50 000 postes doivent disparaître. L’indignation d’apparence ne fait que traduire les intentions purement politiciennes des uns et des autres. Quant au fond de cette offensive et de l’attaque des conditions de vie de la classe ouvrière, silence radio… Pourtant, voici ce qui nous attend :
– un plan Santé qui veut “rationaliser” davantage les structures hospitalières et de santé pour une réduction “des dépenses inutiles” (sic) alors que la suppression de 16 000 lits hospitaliers sur trois ans est déjà en cours !
– Une “déconnexion” des pensions de retraites sur l’inflation, ce qui va paupériser davantage encore les retraités modestes déjà attaquées par une hausse majeure de la CSG. Mais d’une manière encore plus large, l’attaque générale sur les retraites va se poursuivre en nivelant les régimes par le bas, en individualisant les parcours, en réévaluant bientôt le calcul des points d’indice pour aboutir à des pensions de misère.
– Une réforme de l’administration fiscale, de l’éducation, de la politique du sport, de l’organisation territoriale des “services publics”, de la gestion des routes, etc. Avec en point de mire, la suppression de 20 000 postes en plus des 50 000 autres prévus dans la fonction publique territoriale.
– Un nouveau plan audiovisuel doit aboutir à 500 millions d’économies et à des suppressions de postes conséquentes, alors que la ministre de la Culture, dirigeante d’une maison d’édition, est rattrapée par une affaire immobilière, montrant encore une fois que les mœurs de ces “nouveaux” bourgeois n’ont rien à envier à la “vieille garde” de la bourgeoisie.
– Le plan ELAN pour le logement, lui, se propose de modifier la réglementation pour la construction de nouveaux logements. La modification, par exemple, des règles de la commande publique aboutira à la construction de logements au rabais et à l’émergence des nouveaux quartiers dégradés. Quant à la redynamisation de la politique HLM, les locataires dont les revenus sont supérieurs aux plafonds (en clair ceux qui ont la chance de travailler et de toucher un maigre salaire) devront payer un “surloyer”.
Toutes ces réformes planifiées, le gouvernement a bien l’intention de les mener, conforté par le caractère peu offensif de la classe ouvrière actuellement, comme a pu le montrer la lutte isolée à la SNCF. Si la bourgeoisie développe des attaques d’une telle ampleur, c’est aussi parce que l’État français doit poursuivre la modernisation de son appareil productif afin de soutenir sa compétitivité dans l’arène d’une guerre commerciale de plus en plus exacerbée et agressive face à ses concurrents, tant à l’échelle européenne que mondiale. Dans ce but, l’État doit absolument continuer à “dégraisser” son budget et ainsi faire baisser sa dette publique. Cela ne peut qu’avoir de profondes répercussions sur les conditions de vie de tous les prolétaires. Même si ce gouvernement a peu d’expérience sur la question sociale, la bourgeoisie reste vigilante et s’appuie encore avec confiance sur un encadrement syndical efficace, bien que ces derniers demeurent, eux-aussi, soumis à des luttes d’influence et de cliques en leur sein. Certains, comme FO par exemple, radicalisent déjà leur discours en vue des luttes prochaines afin de mieux stériliser toute forme de réflexion et de contestation dans la classe ouvrière.
De fait, avec Macron aux commandes, la réalité de l’exploitation capitaliste n’a pas changé et ne changera pas. Ce sera comme toujours de pire en pire ! Si sa crédibilité politique parait fragilisée actuellement par telle ou telle affaire qui dévoile les mœurs et la nature profondément bourgeoise de cette nouvelle clique au pouvoir, cela n’entravera en rien sa capacité à porter les coups contre nos conditions de vie et de travail.
La classe ouvrière devra riposter. Pour cela, il lui faudra prendre confiance en ses forces et ses ressources, renouer avec son passé de luttes et retrouver son identité de classe, car le prolétariat tout au long de son histoire, a su faire preuve à maintes reprises de sa capacité à s’opposer aux plans de la bourgeoisie, avec détermination et combativité. Il a su démontrer qu’il était la seule classe capable de poser une alternative à l’échelle internationale à la société capitaliste et à son système d’exploitation en donnant une perspective à l’humanité : le communisme.
Stopio, 3 septembre 2018
Nous publions ci-dessous le bilan d’un collectif d’ouvriers qui cherche à tirer les leçons de la lutte à la SNCF au printemps dernier, précédé des extraits de la lettre que nous avons adressée à ce collectif pour soutenir cette démarche à la fois profonde et combative. Il s’agit d’un événement très important, expression de la vie politique du prolétariat. Cette entreprise remarquable est la confirmation que se développe, malgré les grandes difficultés que traverse la classe, une maturation souterraine de la conscience animée, notamment par des minorités ouvrières. Nous saluons chaleureusement l’initiative de ces camarades, la qualité de leur réflexion engagée, leur volonté d’ouverture au débat, de combattre et résister face à l’exploitation capitaliste.
Camarades,
Nous avons pris connaissance de votre texte “Tirons les leçons de la grève à la SNCF” et nous voulons saluer cette prise de position que nous partageons sur l’essentiel. Cet effort pour se regrouper, pour discuter et réfléchir ensemble, et pour diffuser le bilan de la grève, est pour nous une expression caractéristique d’une classe, le prolétariat, qui, à l’échelle internationale, cherche à résister à l’exploitation capitaliste, à se donner les moyens pour renforcer ses luttes, et qui porte en elle une société débarrassée des classes, la société communiste. Le travail que vous avez réalisé est un moment très important dans le processus vers l’unité, l’auto-organisation et la conscience de classe.
Nous soutenons les leçons que vous tirez de la lutte des ouvriers de la SNCF au printemps dernier et les orientations que vous proposez pour les prochaines luttes. Nous soutenons en particulier :
– le rejet du corporatisme et la nécessité de l’extension de la lutte ;
– le rejet de la défense de l’entreprise, qu’elle soit sous contrôle de l’État national ou pas ;
– le rejet des orientations stériles comme l’affrontement systématique aux forces de répression, ou la prétendue “solidarité financière” qui visait à décourager l’entrée en lutte d’autres secteurs ;
– la nécessité des AG véritablement souveraines où il est possible de discuter et de prendre des décisions ;
– la condamnation des syndicats qui se sont efforcés en permanence de diviser la lutte, aussi bien les plus corporatistes que ceux qui défendaient le mot d’ordre trompeur de la “convergence des luttes”.
Votre dénonciation des syndicats est très concrète et montre clairement aux yeux de tous leur action négative dans les AG, les manifestations et les négociations avec le patron et l’État. Sur leur nature sociale, vous avez parfaitement raison de signaler que “le syndicat a un fonctionnement basé sur l’homogénéité de façade, une structure pyramidale à l’image de l’État”. Ceci s’explique, à notre avis, par le fait que l’ensemble des syndicats a été intégré à l’État dans tous les pays à l’époque de la Première Guerre mondiale qui marquait l’ouverture de la période de décadence du capitalisme. L’organisation de type syndical ne correspond plus aux nécessités de la lutte ouvrière aujourd’hui. Il nous semble très important de comprendre que, lorsqu’ils sabotent les luttes, les syndicats font leur boulot, quelle que soit la sincérité des ouvriers qui y adhèrent. Dans ce sens, nous aurions une critique à vous faire lorsque vous dénoncez “la stratégie syndicale” et non pas “les syndicats” en tant que tel. Peut-être aurons-nous l’occasion d’expliciter cette position du CCI devant vous.(1)
(…) En tant qu’organisation communiste, nous sommes intéressés à participer à vos discussions. Comme vous le dites, “l’urgence est de se regrouper pour discuter et exercer notre esprit critique”.
En attendant votre avis sur ces propositions, veuillez recevoir nos salutations fraternelles,
RI, section en France du CCI
***
Ce texte est la synthèse de discussions menées entre cheminots de la région de Nantes sur le mouvement de mars à juillet 2018. Issue d’échanges entre grévistes, elle se veut une contribution au bilan de cette lutte.
La longue période de grève perlée n’est pas encore terminée, mais le résultat est là. Déroute complète devant les plans gouvernementaux. Ce mouvement, qui se représentait comme le dernier verrou d’un secteur organisé, a subi une défaite sous le regard de tous les travailleurs. Même les responsables syndicaux se grattent la tête pour trouver des conquêtes à mettre à l’actif de la grève : des négociations avec le premier ministre plutôt qu’avec la ministre ; la reprise par l’État d’une partie de la dette de la SNCF, reprise déjà actée par le rapport Spinetta et rendue nécessaire par le changement de statut de l’entreprise en société anonyme (S.A.) Bref : on a gagné que dalle !
Alors un bilan, pour quoi faire ? Cette défaite d’une lutte ouvrière s’inscrit dans la suite impressionnante de revers qui nous est infligée par l’offensive capitaliste. Fort de son succès, le gouvernement va multiplier ses initiatives sur tous les plans (retraite, chômage, etc.) en mettant à profit le sentiment que résister est sans effet. Si l’on veut rompre avec ce sentiment, contribuer à ce que les luttes ouvrières se hissent à la hauteur de cette offensive débridée et retrouver les véritables forces du mouvement ouvrier, il faut un bilan sans concession. Bilan en positif comme en négatif qui doit nous servir pour continuer de militer en apprenant du passé.
On pourra nous dire : vous noircissez le tableau à parler de défaite, il n’y a qu’à voir les chiffres de participation à la grève pour se convaincre du contraire. Oui bien sûr, la base des grévistes a été souvent nombreuse. Mais cette réalité pose encore plus de problèmes. Comment, dans ces conditions de forte participation, arrive-t-on à une sortie de lutte sans qu’aucune concession, même la plus minime, n’ait été arrachée au gouvernement ? Nous sommes d’avis que la critique et l’auto-critique sont vitales pour tirer les leçons de ce mouvement.
Les points de vue développés ici reflètent une expérience locale et limitée. Nous sommes donc très intéressés à les approfondir à la lumière d’autres expériences de lutte (contact : [email protected] [35]). Il est bien possible qu’ailleurs la lutte ait pris des formes différentes. Enfin et surtout, nous voulons ouvrir la discussion dans l’intérêt de l’ensemble de notre classe sociale, sans nous limiter au cadre étroit d’une entreprise. Il n’y a pas de raccourci sur le chemin de l’organisation des ouvriers par les ouvriers eux-mêmes.
Le rapport Spinetta est publié le 15 février. Dans ses grandes lignes est déjà annoncé le contenu du plan gouvernemental : reprise de la dette, transformation de l’entreprise en S.A., mise en concurrence, suppression du statut, etc. Le gouvernement avance ouvertement.
De l’autre côté, c’est l’attentisme. Il faut attendre le 22 mars pour voir la première réaction organisée par les syndicats. Cette journée d’action à Paris est annoncée comme une démonstration de force et c’est le cas… en trompe l’œil. Plusieurs milliers de manifestants dans la rue, qui défilent en deux cortèges parallèles : cheminots d’un côté, salariés de la fonction publique de l’autre. Pour faire du bruit, on a fait du bruit ! Mais entre les fumigènes, les sonos, les pétards éclatés à la masse, difficile de s’entendre et de discuter. Déjà l’option choisie par les syndicats (CGT en tête) apparaît : montrer la force de la corporation organisée du haut vers le bas.
Pourtant des manifestations de la fonction publique ont lieu le même jour dans les différentes villes, à Nantes et ailleurs. On voit déjà que cette option tourne le dos à la recherche d’unité là où les travailleurs, localement, pourraient en maîtriser le développement.
Entre-temps est connu le calendrier de grèves : deux jours suivis de trois jours de reprise du travail. Notre première impression est négative : est-ce vraiment en étalant en longueur le mouvement qu’on va gagner ? Avec ce calendrier, on donne des billes à la SNCF pour la laisser s’organiser (pas de réservation TGV ouvertes les jours de grève, par exemple). On peut se rassurer en se disant que des moyens d’action différents peuvent se compléter et monter en puissance. Il resterait possible de déborder le calendrier intersyndical après les premières périodes de grève.
Des discussions sur les modalités de grève ont lieu, mais la grande majorité s’affirme pour. D’autres y sont favorables avec quelques nuances. Quelques-uns espèrent un mouvement puissant qui déborde le cadre fixé. L’argument principal de cette majorité, ce sont les difficultés à mobiliser. Mais dans l’ensemble il reste difficile de tirer les vers du nez des uns et des autres pour faire un bilan du 22 mars et des suites. Or il y aurait un grand besoin de débattre de l’action.
Participation forte à la grève visible dans les taux de grévistes, aux premières AG aussi (240, le 3 avril) mais rapidement la démobilisation et la routine s’installent.
L’alternance jours de grève / jours travaillés devient une routine, certains choisissent leurs jours en fonction de leurs besoins personnels, du week-end,… La participation oscille entre 60 et 150 grévistes aux AG, avec un rebond parfois à 200. Le train-train s’installe et se reproduit jusqu’au bout de cette période.
Il y a bien des discussions, des interrogations. Mais pourquoi le calendrier de l’intersyndicale CGT-UNSA-CFDT n’a jamais été débordé ?
– il est évident que la masse des grévistes n’a jamais été en position d’aller plus loin que ce cadre, qui s’est imposé sur tout autre initiative. Soyons directs : il manque la détermination chez bon nombre de se déplacer pour construire le mouvement,
– comment l’expliquer ? Les pertes de salaires ne peuvent sérieusement expliquer les freins à la combativité. Les menaces disciplinaires sont réelles, mais pas générales. On constate quelques fois un individualisme affirmé, on croise plus souvent le sentiment d’impuissance. “À quoi bon lutter puisque Macron veut aller jusqu’au bout ?” Ce manque de détermination, de liens actifs avec la grève, peuvent s’expliquer : éloignement du domicile du lieu de travail, des collectifs de travail, poids des restructurations successives, etc.
– mais les doutes sur les méthodes syndicales sont plus que justifiées. L’intérêt de l’AG comme assemblée de débat avait déjà été vidé de sa substance par les syndicats qui organisent le mouvement. On est assommés par la lecture de longs communiqués syndicaux tout faits. En revanche le débat sur place est inexistant. Seules quelques interventions plus “pêchues” rompent cette monotonie, mais ne remplacent pas le véritable débat. L’issue de l’assemblée est connue d’avance.
On a entendu cet argument ahurissant : les cheminots seront plus forts s’ils restent sur leurs revendications propres à la défense de la SNCF et du statut. Rien de plus faux ! L’intersyndicale a travaillé constamment dans une optique corporatiste en mettant en avant l’unité des cheminots (donc entre exécution, maîtrise et cadres), par l’épuisement du mouvement dans la fameuse “vot’action”, etc. Et elle parle au bout du compte d’une “lutte exemplaire” !
En avril, plusieurs mouvements ou grèves locales (Nantes métropole, EDF, étudiant-e-s) permettaient d’envisager une possible extension du mouvement. Cependant les luttes ou début de luttes resteront isolées entre elles, telle la journée d’action (22 mai) de la fonction publique décalée par rapport au préavis SNCF. Les syndicats de ENEDIS de leur côté lanceront une grève large à la toute fin du mouvement cheminot…
La manifestation du 14 avril a vu la succession de deux manifestations : la 1ère appelée par l’intersyndicale, la 2nde par les soutiens de la ZAD de NDDL. Sans être ridicule, la participation à la première est limitée et les cadres syndicaux sont exaspérés parce que le cortège cheminot est dépassé par d’autres éléments. Même si la manifestation reste assez solidaire pour le “deuxième tour”, seule une poignée de cheminots reste sur place. De toutes façons, la manifestation est arrêtée par les flics et stérilisée par les affrontements.
À la fin de la manif du 19 avril, nous avons été accueillis par les forces de l’ordre au bout du pont Anne de Bretagne par un petit jet de gaz lacrimo. Nous avons mis un peu de temps pour arriver à se rassembler devant les anciens chantiers Dubigeon. Plein de monde était déjà parti à cause de l’attente, des gaz et de la mise en place tardive du camion du syndicat pour que les gens prennent la parole. Les mêmes discours aussi longs, nous sommes restés à une centaine de personnes. Par la suite les flics ne sont plus intervenus et sont partis. Pour une manif interpro, c’était bien maigre !
Il faut bien remarquer le peu d’intérêt de la base porté aux autres luttes. Nous voyons peu de curiosité pour aller échanger avec d’autres sur des perspectives communes. Il est remarquable que malgré les nombreuses journées de grève, presque tous les rendez-vous aient lieu dans un rayon de 500 mètres autour de la gare. Des échanges auront lieu (intervention d’un représentant CGT de l’EDF, de groupes étudiant-e-s à plusieurs reprises, rencontre aux finances publiques) sans déboucher sur une quelconque mobilisation.
Chacun reste devant son lieu de travail plutôt que d’aller rechercher l’extension du mouvement. Ces initiatives attirent peu et manquent vraiment de combativité. On voit bien que des mots d’ordre séparés, chacun de son côté, ne sont pas un terrain favorable à la lutte collective.
La création d’une caisse de solidarité et la publicité qui lui est faite dans les médias accréditent l’idée que les cheminots serviraient de bouclier pour les autres travailleurs. Ceux-ci devraient soutenir les cheminots, non par leur propre action et leur lutte, mais par le don d’argent. La Tribune des cheminots (juillet-août 2018) valorise cette attitude de spectateur, pas d’acteur, en reproduisant des messages reçus de donateurs : “merci de vous battre pour vous et pour nous”, “ne lâchez rien, tenez bon”, etc. Les acteurs de cette caisse sont connus : des intellectuels de gauche qui trouvent là leur raison d’exister et les organisations syndicales. Si l’importance des dons témoigne d’une sincère solidarité à la base, la stratégie syndicale de grève longue et d’unité par délégation est une impasse pour l’avenir.
Il existe certes une petite minorité active composée de militants syndicaux ou politiques qui cherche à provoquer des convergences. Mais il ne lui appartient pas de créer des conditions que seul le mouvement des travailleurs peut développer, conditions qui manquent encore. Au printemps 2018, la dynamique du mouvement étudiant était localement assez importante et aurait pu être un terrain de convergences (on fait exception de la lutte à NDDL qui renvoie à une autre composition sociale, d’autres buts et donc d’autres développements). Or le mouvement des cheminots n’est jamais allé vers la solidarité agissante, et c’est par là que les grévistes ont perdu.
Les syndicats sont restés de bout en bout aux commandes de la lutte. Beaucoup de collègues sont critiques, sceptiques, ne se sentent pas représentés par les syndicats, mais ne sortent pas des habitudes de délégation. Nombreux sont les militants de la grève à être encartés ou à s’afficher avec un badge syndical (90 % à vue d’œil). Le rôle dirigeant de la CGT ne lui a jamais été disputé.
Le syndicat a un fonctionnement basé sur l’homogénéité de façade, une structure pyramidale à l’image de l’État. Les AG inter-services sont balisées au préalable par l’intersyndicale et les AG de syndiqués (elles-mêmes dirigées en amont).
SUD n’a pas joué un rôle plus positif : des interventions certes moins corporatistes, plus combatives, mais sa position sur le passage à la grève reconductible est restée très timorée. SUD est resté solidaire de l’intersyndicale et n’a pas cherché à transformer le mouvement dans le sens d’une organisation de la grève par les grévistes eux-mêmes. Ainsi l’enjeu n’est pas d’opposer un syndicat à un autre, mais de débattre d’une orientation sur le fond.
Le matériel syndical est abondant pour diffuser les consignes d’action et les explications techniques. Les syndicats ne manquent pas de propositions et d’inventivité, comme si Macron avait seulement fait de mauvais choix et que d’autres choix seraient à portée de main.
Il n’y a donc aucune explication véritable de la crise qui mène au démantèlement de l’ex-monopole SNCF. Il n’y a pas non plus de contenu positif pour les ouvriers (conditions de travail, nuit et travail décalé, mobilité imposée, salaires, etc.) La CGT défend au contraire le statut avec des droits comme contre-partie des devoirs du cheminot envers son entreprise.
Nous avons dégagé de ces expériences quelques leçons :
1°- Après la fin du calendrier initial (28 juin), la CGT lance de nouvelles journées, elle nous appelle à “continuer la lutte” dans le cadre de cette “mobilisation inédite”. Plutôt que d’appeler à de nouvelles actions qui ne peuvent que reproduire l’échec de celles auxquelles nous avons déjà participé, l’urgence est de se regrouper pour discuter et exercer notre esprit critique.
La classe ouvrière n’est pas épargnée par l’inculcation, dès le plus jeune âge, d’idées puantes : concurrence, chacun pour soi, nécessité d’écraser les autres pour s’en sortir. Face à toute cette pollution dans les têtes, la conscience de classe est notre première force. Cette conscience ne peut s’affirmer qu’en prenant le temps de débattre, de remettre en question les consignes, surtout quand elles viennent des syndicats qui prétendent être nos défenseurs. D’autres mouvements vont venir : il faudra se regrouper dès le début pour favoriser cet état d’esprit et éviter de se mettre à la traîne des événements,
2°- la situation actuelle est marquée par un mécontentement ouvrier général. Mais notre lutte n’a pas été prise en main par les grévistes eux-mêmes, elle n’a pas cherché à déborder le cadre traditionnel du syndicat et des mots d’ordre propres à la SNCF. Or la conscience véritable de la situation passe par des revendications communes aux ouvriers contre toutes les divisions d’entreprises, de régions, de secteurs, etc. puisque nous avons tous en commun d’être salariés (ou privés d’emploi) par le capital,
3°- au-delà de la résistance indispensable au gouvernement et au patronat, il faut donner à notre lutte un contenu beaucoup plus large et radical. Les ouvriers forment la classe qui par son travail est à l’origine du profit. C’est par notre travail que les Vinci, SNCF, Arcelor-Mittal, E. Leclerc, LU et autres capitalistes se battent dans la course au profit. Nous n’avons aucun devoir ou respect à observer pour les entreprises responsables de l’exploitation et la hiérarchie.
Le progrès technique ne doit plus servir à augmenter le chômage et la précarité. Il devrait servir au contraire à réduire drastiquement le temps de travail. Il devient clair que le système capitaliste s’enfonce dans la crise. Défendre nos conditions de vie doit donc déboucher sur une lutte contre ce système dans sa globalité. Nous ne voulons pas servir la machine à fric, mais nous en débarrasser.
Si ce texte t’a intéressé, si tu veux le commenter, le critiquer,… contacte-nous à : [email protected] [35]
Un collectif d’ouvriers
1) On peut se référer également à notre presse, notamment à la Revue internationale n° 160 et à Révolution internationale n° 471 qui contient l’article : Mouvements sociaux en France. Quelles leçons tirer des dernières luttes ? [36]
A la veille du référendum du 1er octobre, nous avions déjà écrit (1) que pour comprendre ce qui se passe en Catalogne, il n’était pas nécessaire d’étudier l’histoire médiévale catalane, ni de s’imprégner des principes de la Constitution espagnole de 1978. Ce qui se passe en Catalogne s’explique essentiellement par des aspects qui affectent l’ensemble du capitalisme mondial dans la période que nous avons appelé sa décomposition généralisée,(2) dans laquelle, en l’absence de l’alternative révolutionnaire du prolétariat, les tendances au conflit et au chacun pour soi au sein de la classe dirigeante elle-même se multiplient.(3)
Comme nous l’avons dit dans l’article précité sur “l’imbroglio catalan”, les manifestations les plus éloquentes de ce processus de décomposition de la société capitaliste sont : l’irresponsabilité croissante des différentes forces de l’appareil politique de la bourgeoisie et le rôle croissant de ses secteurs les plus “indisciplinés” ; l’enracinement des conflits dans de véritables impasses où aucune des factions ne parvient à s’imposer aux autres ; et, enfin, dans le sillage de cette situation, la montée des tendances à la fragmentation sociale, la recherche de boucs émissaires contre qui décharger toute la colère irrationnelle, la frustration et la peur d’un avenir sombre dans une situation sociale qui pourrit de plus en plus.
Comme dans un récit de la Bible, on pourrait dire que Pujol a engendré Mas, lequel a engendré Puigdemont, lequel, en fuite, a engendré à son tour l’actuel président de la Généralité, Torra. Chacun d’eux pensait pouvoir tenir bien en laisse son successeur, mais les différents “héritiers” ont fini par imposer leur propre survie politique aux appareils politiques qui les ont portés au pouvoir, non pas à cause de leur clairvoyance politique ou de leur capacité à gérer les structures de l’État capitaliste, mais parce que toute leur politique s’est réduite à des fanfaronnades sans conséquences (comme la proclamation pendant quelques minutes de la “République catalane”), des camouflets et des défis (tels que les lois de “déconnexion” de l’État espagnol).(4)
Il faut ajouter qu’aux gesticulations de l’indépendantisme catalan, le nationalisme espagnol a répondu par la même escalade de surenchères. On peut dire qu’Aznar et Felipe González ont eux aussi engendré Rivera et sa Société Civile catalane, ainsi que ceux qui ont récemment défilé dans Barcelone en faveur de l’attachement à l’Espagne, entre autres, des personnalités de l’actuel gouvernement “socialiste”, comme le ministre Borrell lui-même.
Ce qui pousse ce carrousel chaotique de provocations par ceux qui, dans le passé, étaient des fractions “fiables” pour leurs confrères du capital national, c’est précisément l’avancée de la décomposition du système capitaliste dans son ensemble. Contrairement à la classe ouvrière, qui a des intérêts matériels communs dans le monde entier, la classe exploiteuse est fragmentée en une multitude d’intérêts particuliers opposés. Ce qui permet de contourner cette tendance innée à la concurrence et à l’explosion, c’est la peur d’un ennemi supérieur (une autre puissance nationale en cas de guerre impérialiste) et, surtout, d’un ennemi commun : la menace de la suppression de l’exploitation par la révolution prolétarienne mondiale. Étant donné que, dans le monde d’aujourd’hui, ces menaces (guerre mondiale ou révolution) n’apparaissent pas comme un risque perceptible pour de nombreuses fractions de la classe capitaliste, la perspective que nous avons exposée dans nos Thèses sur la décomposition se réalise d’une manière de plus en plus chaotique : “L’absence de la moindre perspective (si ce n’est de rapiécer l’économie) vers laquelle elle peut se mobiliser en tant que classe, et lorsque le prolétariat n’est pas encore une menace pour sa survie, conduit la classe dirigeante, et surtout son appareil politique, à une tendance à l’indiscipline croissante et au chacun pour soi”.
C’est précisément par l’État démocratique que la bourgeoisie des pays les plus développés parvient non seulement à dissimuler sa dictature de classe avec le masque de la “libre expression de la volonté populaire”, mais aussi à trouver les mécanismes pour aménager les intérêts des différentes factions.
Le gouvernement du PP (Parti Populaire de droite, au pouvoir à ce moment-là) a agi de façon particulièrement maladroite dans ce domaine. Il n’a pas eu d’autre réponse au défi catalaniste que le Code pénal, ce qui a donné aux indépendantistes l’auréole de martyrs. En outre, elle a créé un problème supplémentaire : le pouvoir judiciaire, plein d’ “ultras” espagnolistes, a eu tendance à devenir autonome et a traduit sa fonction répressive avec une rigueur disproportionnée, remplissant les prisons de “prisonniers politiques” et provoquant l’exil ostentatoire de Puigdemont et de ses acolytes, ce qui a créé un problème d’image démocratique au sein de l’Union européenne, que ce gouvernement n’arrête pas de mettre en avant avec beaucoup de soin devant les autres États.
Cette attitude irresponsable de la part d’une partie importante de l’appareil politique espagnol a offert aux gestionnaires catalans (tout aussi irresponsables) du Procés Constituent (5) un argument politique majeur, au nom de l’antifascisme. Ce n’est pas un hasard si, après la vague d’emprisonnements de conseillers (ministres) de la Generalitat ou la maladresse de la tentative d’extradition de Puigdemont, les indépendantistes catalans ont appelé à des mobilisations “transversales” sous prétexte qu’il ne s’agissait plus de défendre la nation mais de sauvegarder la démocratie. Ce n’est pas un hasard si la gauche, en particulier, (du PSOE à la CUP, y compris Podemos), mais aussi les syndicats espagnols (les Commissions ouvrières, sous influence stalinienne et l’UGT, proche du PSOE) ont pris part à ces mobilisations pour empêcher que l’argument de l’antifascisme, face auquel le prolétariat espagnol est si vulnérable,(6) ne soit monopolisé par le mouvement Procés Constituent avec l’usure que cela entraînerait pour cette mystification. En effet, quelques semaines après ces manifestations massives, Puigdemont a désigné Torra, connu pour ses propos xénophobes et suprémacistes contre les Espagnols, qui est un organisateur des hommages aux frères Badia (membres des tristement célèbres Escamots, ces milices paramilitaires de l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) dans les années 1930, qui s’étaient particulièrement illustrés par leurs tortures cruelles infligées à des militants ouvriers et surtout des anarchistes), et l’un des principaux “facilitateurs” des contacts entre le nationalisme catalan et la Ligue du Nord italienne.
Mais on peut en dire autant des rangs des défenseurs du nationalisme espagnol. Pendant la transition démocratique, la bourgeoisie espagnole, parrainée par les principales démocraties du monde, a tenté de dissocier l’idée de nation espagnole de la vision dictatoriale et arriérée du régime franquiste. Pour cette raison, le concept de nation, qui est la base de la cohésion de la classe capitaliste de chaque pays et le mirage d’un soi-disant intérêt commun entre exploiteurs et exploités espagnols, ne peut être accaparée par une formation telle que Ciudadanos (le “mouvement citoyen”) qui fait de la lutte contre les “privilèges” des nationalistes indépendantistes la caractéristique essentielle de toute sa politique. Comme nous l’avons montré dans un autre article de notre organe de presse en espagnol, Accion Proletaria,(7) l’accusation contre la mauvaise orientation de la politique de Rajoy est, dans une large mesure, une opération de différents secteurs de la bourgeoisie espagnole pour empêcher le nationalisme espagnol de tomber exclusivement entre les mains de Rivera, qui n’a pas seulement le nom en commun avec le fondateur du fascisme espagnol (la Phalange, fondée par Primo de Rivera).
Quand on regarde ce qui s’est passé en Catalogne ces derniers mois, on a l’impression d’assister à l’un de ces jeux de société où, obstacle après obstacle, on revient à la ligne de départ. Après l’impasse de la proclamation “virtuelle” de la République catalane (qui était une proclamation et ne l’était pas en même temps), la bourgeoisie espagnole a décidé de supprimer l’autonomie catalane (une suppression également virtuelle parce qu’elle “supprimait” et en même temps “laissait agir”). La bourgeoisie misait sur le fait qu’en secouant les gobelets lors d’une nouvelle élection, les dés, également par pur hasard, apporteraient un résultat différent cette fois-ci. Mais cette “boucle” a ramené au Parlement catalan une majorité de partisans de l’indépendance, encore une fois incapable de la mettre en œuvre. Mais ils ne peuvent pas non plus revenir en arrière ! Ils ne peuvent même pas faire appel à la saga d’une défaite comme celle de 1939. Ils ne savent tout simplement pas comment faire évoluer la situation. Ils auraient besoin que l’ennemi hisse le drapeau blanc, mais pourquoi le ferait-il ? Les deux factions attendent que les adversaires abandonnent, mais n’ont rien pu faire pour s’imposer.
Tous deux ont cherché des alliés extérieurs sur lesquels s’appuyer pour obtenir un avantage. Rajoy a rendu public jour après jour le soutien de Merkel, Macron et de tous les dirigeants de l’UE et de l’ONU en faveur de “l’État de droit” espagnol et leur crainte que le fléau de l’indépendantisme ne s’étende également à leurs pays. Pour leur part, les indépendantistes catalans ont exploité le zèle répressif de l’État espagnol (autant les images des coups portés le 1er octobre que le zèle de la justice espagnole à poursuivre les dirigeants indépendantistes pour des délits difficilement homologables par d’autres démocraties européennes). La situation a dégénéré en une sorte de ras-le-bol et de détachement croissant des bourgeoisies européennes par rapport à l’imbroglio catalan qui a conduit à des situations de plus en plus inconfortables pour elles-mêmes. On laisse les choses en stand-by en attendant l’apparition d’une sortie viable.
Il semble que le nouveau gouvernement “socialiste” se soit vu confier la tâche de réorienter, de manière moins abrupte, la stratégie face au défi de l’indépendance, en offrant des “pistes d’atterrissage” aux secteurs du nationalisme catalan qui sont de plus en plus sceptiques quant à la viabilité du processus ou de pouvoir profiter de la paralysie actuelle qui, entre autres choses, les empêche de gérer les ressources de l’administration autonome catalane comme bon leur semble. Parmi ceux qui souhaitent se débarrasser des politiciens comme Puigdemont ou Torra, on trouve, même devant les juges de la Cour Suprême, de nombreux militants de l’ancienne Convergencia, ainsi que de l’ERC ou la grande majorité d’En Comú Podem, etc. Pour développer une telle stratégie, le PSOE a l’expérience de savoir diviser avec plus de finesse “l’ennemi” contrairement aux coups de bâton du PP et de Ciudadanos, lesquels ont servi de stimulant à l’unité, même à contrecœur, des différentes composantes du front de l’indépendance. Le PSOE bénéficie également du soutien indéfectible de l’ancien présentateur de télé autrefois connu sous le nom de “Fléau de la caste des puissants”, Pablo Iglesias et de son parti Podemos, devenus aujourd’hui des “entremetteurs” distingués du gouvernement du PSOE.
Il est trop tôt pour savoir si, sous le gouvernement de Pedro Sánchez, les différentes factions de la bourgeoisie pourront débloquer cette situation. Pour l’instant, ce que l’on peut dire, c’est qu’elles ont décrété une trêve, une sorte de “temps mort plus ou moins durable” afin de trouver quelque chose qui puisse leur fournir une issue de secours “honorable”. La première proposition de ce gouvernement a été de revenir sur ses pas à propos du Statut d’Autonomie approuvé par le Parlement espagnol en 2006 sous les auspices du précédent gouvernement du PSOE de Zapatero. Le problème est que ce statut, qui a déjà été contesté par le PP devant la Cour constitutionnelle, n’a même pas été approuvé par la majorité de la population de Catalogne. Mais la réalité sociale n’est pas comme du poisson congelé. Bien au contraire. Le tissu social est devenu de plus en plus pourri.
La première proposition de ce gouvernement a été de revenir au Statut d’Autonomie approuvé par le Parlement espagnol en 2006 sous les auspices du précédent gouvernement du PSOE de Zapatero. Le problème est que ce statut, qui a déjà été contesté par le PP devant la Cour constitutionnelle, n’a même pas été approuvé par la majorité de la population de Catalogne (8). Mais la réalité sociale n’est pas comme du poisson congelé. Bien au contraire. Le tissu social est devenu de plus en plus pourri.
Pendant que les politiciens de l’État bourgeois amusent la galerie avec leurs multiples réunions, leur rencontres, leurs propositions…, dans la rue, ce qui progresse, c’est la fracture sociale, non pas dans le sens de classe exploitée contre exploiteurs mais au sein de la population elle-même, entre voisins, entre collègues, etc. Nous avons vu récemment le chef de Ciudadanos désigner publiquement par leur nom les enseignants d’une école qui, de leur côté, avaient fait de la délation dans leur classe, en interpellant des enfants des gardes civils impliqués dans la répression du 1er octobre. Nous avons également vu des images de villes où les voitures des “espagnolistes” étaient bombées de peinture pour être désignées à la vindicte. Sur les plages, il y a des affrontements entre ceux qui plantent des croix jaunes pour revendiquer leur soutien aux prisonniers “politiques” indépendantistes (membres, par ailleurs, d’un gouvernement qui avait procédé à des milliers de licenciements, d’expulsions, de coupes dans les services de santé, etc.) et ceux qui démolissent ces croix, mais non pas parce que de tels prisonniers soient des ennemis de classe, mais parce qu’ils sont des ennemis de leur tribu ou de leur clan (les “unionistes” contre les indépendantistes).
Il y a une prolifération d’initiatives apparemment divertissantes et burlesques comme Tabarnia, sorte de pays imaginaire formé par les provinces de Tarragone et Barcelone, présidé par le bouffon Boadella qui engloberait la Catalogne soi-disant moderne (?), productive et fervente espagnoliste qui devrait se débarrasser de Tractoria, la Catalogne rurale arriérée, pleine d’atavisme nationaliste. Tabarnia et Tractoria ne sont pas des ressorts inoffensifs de comédie. Le clown italien, Beppe Grillo, avec son aura de railleur “anti-système” a été le coussin sur lequel le cul xénophobe de Salvini s’est assis.
Les nationalistes espagnols de Tabarnia partagent avec leurs rivaux catalans le même discours xénophobe et d’exclusion que Salvini distribue à jet continu avec l’aide des bouffons du Mouvement 5 étoiles. Les nationalistes espagnols de Tabarnia partagent avec leurs rivaux catalans le même discours xénophobe et d’exclusion que Salvini distribue à jet continu avec l’aide des bouffons du Mouvement 5 étoiles.
La logique de ces messieurs de Tabarnia est celle de sauvegarder l’État-providence pour les privilégiés de la “forteresse” européenne et américaine sans la “gaspiller” pour aider des centaines de millions d’autres êtres humains dans le Tiers monde. C’est la même discrimination criminelle que celle du cri : “l’Espagne nous vole” des nationalistes catalans qui protestent contre les subventions aux chômeurs d’Andalousie ou d’Estrémadure, ressources qui devraient servir à rendre encore plus de grandeur à la “prospère” Catalogne. C’est aussi la même logique qui encourage les CUP et leurs CDR à harceler les entreprises qui ne manifestent pas un enthousiasme débordant au sujet de l’indépendance, tout en assurant la paix sociale pour les entrepreneurs qui embrassent cette cause. Dans une vulgaire imitation de la devise de Trump, “America First”, les prétendus “anticapitalistes” (sic !) de la CUP proposent de consommer “catalan” comme résumé de leur proposition pour une économie durable et “socialiste”.
Tous ces gens comprennent quelque part que “le navire capitaliste est en train de couler” et qu’il faudrait jeter des millions d’êtres humains à la mer pour le sauver. Pour Salvini, ce sont les migrants, pour Tabarnía ce sont “ceux de la Catalogne profonde”, pour Puigdemont, la CUP et d’autres, ce seraient les Andalous, les Estrémaduriens et d’autres “espagnolistes fascistes”. Rien de ce qu’ils proposent n’est en dehors du système capitaliste. Ce que cela exprime, ce n’est surtout pas leur contribution à l’histoire de l’humanité (le développement des forces productives et d’abord et avant tout de la classe du travail associé : le prolétariat), mais le pourrissement et la dislocation.
Cette société pourrie doit être enterrée. Le fossoyeur ne peut être que le prolétariat. C’est le producteur associé mondial des principales richesses et services ; ses souffrances universelles concentrent les souffrances de toute l’humanité opprimée et font de lui le porteur d’une révolution universelle. Par ses propres conditions matérielles : être la classe exploitée de la société capitaliste et en même temps ne pas être divisée en intérêts particuliers, elle peut donner une issue non pas vers l’exclusion d’une partie de l’humanité mais vers le dépassement de toutes les divisions nationales, religieuses, culturelles, etc. Une solution, donc, pour tout le genre humain.
Cela fait maintenant 44 ans qu’eu lieu la grève de l’entreprise Laforsa dans le Bas Llobregat barcelonais, l’un des plus magnifiques épisodes de la solidarité ouvrière. A cette occasion, tous les travailleurs ont réagi à un licenciement disciplinaire d’un camarade avec un slogan qui parcourait les quartiers et les villes : “C’est nous tous ou personne”. L’entreprise a tenté de saboter cette solidarité en licenciant d’autres collègues ou en soudoyant d’autres avec des augmentations de salaire, des promotions, etc. Ce cri n’a résonné qu’avec plus de force “Ou tous ou aucun de nous”. Nous rappelons cet exemple en hommage à cette solidarité qui constitue la base de l’unité et des luttes des travailleurs. Si le pourrissement social, idéologique et moral du capitalisme finit par imposer l’idée que cette solidarité est une relique du passé, qu’elle est contre-productive pour notre survie, ou qu’elle doit être limitée à l’environnement local et immédiat, alors l’humanité sera condamnée.
Nous réitérons donc l’alerte avec laquelle nous avons conclu le tract (Le passé réactionnaire est dans la démocratie et la nation, l’avenir est dans le prolétariat) que nous avons distribué dans les jours qui ont suivi le 1er octobre 2017 : “Le danger pour le prolétariat et pour l’avenir de l’humanité est qu’il soit piégé dans cette atmosphère irrespirable qui se crée autour de l’imbroglio catalan : ses sentiments, aspirations et pensées, ne graviteraient plus autour de quel avenir pour l’humanité, sur les salaires de la misère ou sur quelle issue face à la dégradation générale des conditions de vie ; au contraire, ils seraient polarisés sur le choix entre l’Espagne et la Catalogne, sur la Constitution, sur le droit de décider, sur la nation…, c’est-à-dire, les facteurs qui ont contribué à la situation actuelle et menacent de la porter à son paroxysme”.
Valerio, le 23 juin 2018
1) Cf. L’imbroglio catalan montre l’aggravation de la décomposition capitaliste.
2) Lire nos Thèses sur : La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme, dans la Revue Internationale n° 107.
3) Dans la Résolution sur la situation internationale de notre dernier Congrès International, nous analysons les différentes expressions de ce processus.
4) On peut se demander : quel genre de “déconnexion” peuvent-ils faire alors que l’important déficit de l’administration régionale catalane oblige ses autorités à dépendre du fameux FLA (Fonds de liquidité régional), qui consiste en des prêts accordés par le gouvernement central espagnol, qui à son tour les quémande à l’Union européenne ?
5) Organisation indépendantiste se présentant comme un mouvement social sur la base essentielle de l’antifascisme créé en 2013 qui, avec deux autres fractions, la CUP et Som Alternativa, ont “élaboré” et signé en commun un manifeste sous forme de plateforme gouvernementale en 2017 pour soi-disant “construire une République sociale” en Catalogne.
6) En particulier depuis la guerre de 1936-39 (voir notre brochure : Franco y la república masacran al proletariado), mais aussi plus récemment avec la tromperie de la transition démocratique des années 1970.
7) Gobierno PSOE : ¿Qué hay detrás de la moción de censura ?
8 Avec une abstention dépassant 50 % et le vote contre (20 % des voix) prôné par ERC.
Ces derniers temps, la bande dessinée s’est emparée des vies de révolutionnaires illustres. Après Auguste Blanqui et Louise Michel, c’est au tour de Rosa Luxemburg et de Lénine d’avoir leur biographie sous forme de romans graphiques. Se plonger ainsi dans la vie mouvementée et passionnante de ces grandes figures du mouvement ouvrier n’est pas simplement un réel plaisir, c’est aussi une absolue nécessité. La classe ouvrière a perdu son identité, elle ne sait plus qu’elle existe et a perdu la mémoire de son passé. Ses luttes, ses organisations, sa capacité par exemple à mettre fin à la Première Guerre mondiale, tous ces trésors d’expériences, sources de confiance dans les capacités révolutionnaires du prolétariat et donc en l’avenir, sont aujourd’hui oubliés. Parcourir les dessins et les bulles d’une bande dessinée faisant revivre les événements de la Commune de Paris de 1871, la Révolution russe de 1917 ou les insurrections allemandes de 1919 est l’un des moyens de se réapproprier ce passé, de recouvrer la mémoire ouvrière. Le prisme de la biographie rend l’œuvre plus concrète, plus vivante. Il permet de comprendre et sentir la force qui animait ses révolutionnaires : leur dévouement à la cause prolétarienne, leur implication en tant que militant dans un mouvement organisé, leur courage face à la répression et, peut-être surtout, leur résistance face aux pressions idéologiques de la bourgeoisie, qui souvent s’incarnaient par une lutte à l’intérieur même des organisations révolutionnaires, pénétrées par cette idéologie de la classe dominante. Toutes ces bandes-dessinées montrent clairement que la vie des révolutionnaires est une vie de combats politiques incessants. Seulement toutes ces œuvres ne sont pas égales. Certaines, toujours critiquables et perfectibles, retracent honnêtement la trajectoire de leur personnage historique. D’autres, au contraire, font intégralement parti de la propagande, relayant en dessin les mensonges les plus éhontés dont la bourgeoisie a toujours accablé les révolutionnaires. Si la bande dessinée Rosa la rouge de Kate Evans fait partie de la première catégorie, indéniablement le Lénine de Denis Rodier et Marie Pierre Rey nourrit la seconde.
La bande-dessinée Rosa la rouge, aux traits si dynamiques, nous permet de plonger avec délice et intérêt dans les combats de Rosa Luxemburg. Kate Evans a le souci permanent de rester fidèle à la vie de son personnage, même si, pour les besoins du récit, il était indispensable d’établir une tension entre la réalité historique et la fiction. Comme l’exprime l’auteur elle-même, “parce qu’il est impossible de rendre pleinement compte d’une vie aussi riche que celle de Rosa en 179 pages, des événements mineurs ont été omis, des personnages secondaires ont été fusionnés et en quelques endroits la chronologie a été inversée pour souligner le caractère dramatique du récit”.
Cette BD retrace donc l’existence de la révolutionnaire depuis son enfance dans un petit village aux confins de la Pologne orientale jusqu’à son assassinat à Berlin en 1919 par les corps francs. Avec une grande sensibilité, Kate Evans entremêle la vie politique et la vie personnelle de cette combattante révolutionnaire et montre avec acuité à quel point le militantisme fut au cœur de son existence, une vie mise au service du combat pour l’émancipation de l’humanité. De manière générale, l’auteur ne relaye pas les préjugés qui collent à la peau de Rosa Luxemburg : la féministe ou encore la bonne démocrate pacifiste. Au fond, tout ce qui contribue à émousser le tranchant révolutionnaire de son œuvre, la rendant inoffensive et la présentant comme l’anti-modèle de Lénine et des bolcheviks.
A l’inverse, cette BD met en évidence le militantisme intransigeant et exemplaire de Rosa Luxemburg à travers des épisodes marquants de sa vie : sa lutte contre l’opportunisme au sein du SPD, sa participation active à la Révolution de 1905 dans l’Empire de Russie, ses appels répétés à ce que le prolétariat s’oppose à la Première Guerre mondiale au nom de l’internationalisme, son rôle prépondérant au sein du groupe Spartakus au cours de la Révolution allemande de 1919 pour faire triompher les principes communistes alors que le SPD jouait désormais le rôle de bourreau du prolétariat allemand. Une vie marquée donc par la détermination à défendre sans cesse les positions marxistes et révolutionnaires.
Sans l’élever au rang d’héroïne et encore moins de martyre, Kate Evans rend un vif hommage au courage dont a fait preuve cette combattante du prolétariat durant toute son existence ; calomniée, persécutée, enfermée à plusieurs reprises pour finir traquée et assassinée sous l’ordre de la social-démocratie dans une atmosphère de pogrom contre les spartakistes et ses principaux animateurs.(1)
Certes, il était impossible de traiter tous les grands moments du mouvement révolutionnaire auxquels Rosa Luxemburg a participé. Il est malgré tout regrettable que cette BD n’aborde pas véritablement la proximité politique qui l’unissait à Lénine et aux bolcheviks sur les grandes questions de principes. Ce qui n’empêchait pas les désaccords sur certains sujets. Signalons, par exemple, que le soutien indéfectible que porta Rosa à la Révolution d’Octobre n’est pas du tout traité dans cet ouvrage. De même, les masses prolétariennes sont absentes de la trame du récit alors qu’aux yeux de Rosa, elles doivent jouer un rôle déterminant au cours du processus révolutionnaire. (2)
Kate Evans semble ici prisonnière de son statut d’artiste, seule devant son œuvre, ne percevant la réalité qu’à travers le prisme des individus, elle montre sa difficulté à replacer Rosa Luxemburg dans le mouvement collectif de la classe ouvrière. C’est pourtant bien la classe ouvrière qui a gagné Rosa Luxemburg au communisme, c’est bien la lutte historique du prolétariat incarnée par ses organisations révolutionnaires qui a gagné Rosa Luxemburg au militantisme, et ce sont bien les grèves de masse en Pologne et en Russie de 1905, la révolution en Russie de 1917 et les insurrections en Allemagne de 1919 et 1920 qui ont imprégné Rosa Luxemburg. Elle était l’une des combattantes, particulièrement claire, consciente et importante, de la multitude d’ouvriers révolutionnaires regroupés en organisation et conseils au début du siècle dernier. Son œuvre et ses activités ne peuvent se comprendre qu’en étant intégrées aux combats de la classe ouvrières et aux débats animant la vie politique prolétarienne. La dernière double-page révèle ainsi les conséquences concrètes de ce manque et de ces confusions en laissant penser que toutes les luttes actuelles, quelle que soit leur nature, peuvent se réclamer du combat de Rosa. Or, pour cette dernière, seule la classe ouvrière, dernière classe révolutionnaire de l’histoire, peut mettre fin à toutes les formes d’oppressions qu’elles soient de sexe, de race, d’ethnie, etc. Car c’est en réalité l’exploitation capitaliste qui les alimente et les maintient en vie. Par ailleurs, la postface de l’album semble dire que les héritiers ou l’héritage de Rosa serait assuré par les trotskistes : “les partisans de Trotski, assurément beaucoup plus favorables, prirent fait et cause pour elle. De nombreux articles publiés dans leurs revues la présentaient comme une dirigeante illustre qui, si elle avait vécu, se serait certainement accordés avec Trotski et aurait appuyé ses orientations stratégiques. Ce dernier considérait comme une mission de dénoncer l’enthousiasme des jeunes militants socialistes “spontanéistes” qui se réclamaient de Luxemburg, mais qui se refusaient à croire au parti d’avant-garde. Il importait de dénoncer le déviationnisme de ces quasi anarchistes et la façon dont ils détournaient son héritage”. Aux vues des positions défendues par Rosa Luxemburg au moment de sa mort, il est difficilement soutenable d’affirmer qu’elle se serait placée aux côtés de Trotski et l’Opposition de Gauche et encore moins des organisations trotskistes qui se placent carrément dans le camp de la bourgeoisie. À contrario, la gauche germano-hollandaise, ces fameux “spontanéistes” dont parle la préface, a su se maintenir à l’intérieur du camp prolétarien en faisant preuve d’une grande clarté théorique sur des questions clés liées à l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence (le parlementarisme et les élections comme armes de la bourgeoisie, les syndicats comme organes intégrés à l’État bourgeois). L’auteur semble ici confondre la gauche germano-hollandaise (qui a toujours défendu la nécessité d’une avant-garde du prolétariat basée sur des positions communistes claires ayant pour tâche de les défendre et les diffuser) avec le conseillisme qui nie la nécessité d’un parti.
Malgré ces quelques critiques, nous ne pouvons que saluer une telle entreprise. Dans une période où les jeunes générations sont empoisonnées par la campagne anti-communiste voulant ranger la révolution aux magasins des accessoires poussiéreux, ce livre, extrêmement vivant, permet de cerner l’essentiel de la vie et l’œuvre de la militante que fut Rosa Luxemburg et de s’initier à l’histoire du mouvement révolutionnaire.
L, 27 juillet 2018
1) Face à la mutinerie des marins de Kiel, à la fin du mois d’octobre 1918, événement déclencheur de la révolution allemande, la direction du Parti social-démocrate va organiser la contre-révolution, une contre-révolution particulièrement violente et assassine. Friedrich Ebert, membre du SPD et premier président de la République allemande en 1918, dira ainsi qu’il hait “la révolution comme le péché”, tandis que Gustav Noske, lui aussi membre du SPD et ministre de la Défense en 1919 et 1920, crachera “s’il faut un chien sanglant, je serai celui-là”. C’est lui qui dirigera l’action des milices contre-révolutionnaires, les corps francs.
2) Lire par exemple son ouvrage : Grève de masse parti et syndicats.
Ces derniers temps, la bande dessinée s’est emparée des vies de révolutionnaires illustres. Après Auguste Blanqui et Louise Michel, c’est au tour de Rosa Luxemburg et de Lénine d’avoir leur biographie sous forme de romans graphiques. Se plonger ainsi dans la vie mouvementée et passionnante de ces grandes figures du mouvement ouvrier n’est pas simplement un réel plaisir, c’est aussi une absolue nécessité. La classe ouvrière a perdu son identité, elle ne sait plus qu’elle existe et a perdu la mémoire de son passé. Ses luttes, ses organisations, sa capacité par exemple à mettre fin à la Première Guerre mondiale, tous ces trésors d’expériences, sources de confiance dans les capacités révolutionnaires du prolétariat et donc en l’avenir, sont aujourd’hui oubliés. Parcourir les dessins et les bulles d’une bande dessinée faisant revivre les événements de la Commune de Paris de 1871, la Révolution russe de 1917 ou les insurrections allemandes de 1919 est l’un des moyens de se réapproprier ce passé, de recouvrer la mémoire ouvrière. Le prisme de la biographie rend l’œuvre plus concrète, plus vivante. Il permet de comprendre et sentir la force qui animait ses révolutionnaires : leur dévouement à la cause prolétarienne, leur implication en tant que militant dans un mouvement organisé, leur courage face à la répression et, peut-être surtout, leur résistance face aux pressions idéologiques de la bourgeoisie, qui souvent s’incarnaient par une lutte à l’intérieur même des organisations révolutionnaires, pénétrées par cette idéologie de la classe dominante. Toutes ces bandes-dessinées montrent clairement que la vie des révolutionnaires est une vie de combats politiques incessants. Seulement toutes ces œuvres ne sont pas égales. Certaines, toujours critiquables et perfectibles, retracent honnêtement la trajectoire de leur personnage historique. D’autres, au contraire, font intégralement parti de la propagande, relayant en dessin les mensonges les plus éhontés dont la bourgeoisie a toujours accablé les révolutionnaires. Si la bande dessinée Rosa la rouge de Kate Evans fait partie de la première catégorie, indéniablement le Lénine de Denis Rodier et Marie Pierre Rey nourrit la seconde.
Cette BD réalisée par Ozanam, Denis Rodier et Marie Pierre Rey est une nouvelle attaque contre la Révolution d’Octobre à travers des calomnies à l’égard de la personnalité de Lénine. Marie Pierre Rey, la conseillère scientifique de cet ouvrage, trouve une justification à cette énième imposture en invoquant l’ouverture des archives de l’URSS après 1991 qui aurait permis de mettre au jour le vrai visage de Lénine à savoir “l’un des dictateurs les plus intransigeants de la période contemporaine”. Pour cette dernière, cet album serait un modèle d’objectivité puisqu’il rendrait compte du parcours politique de Lénine “au plus près de la réalité”. Si de telles entreprises n’étaient pas aussi néfastes tout particulièrement pour les jeunes générations qui s’intéressent à la politique et à la perspective du communisme, on ne pourrait qu’ignorer un travail aussi ridicule et malhonnête. Or, les leçons et les enseignements que l’on peut tirer du parcours militant de Lénine sont précieux pour la classe ouvrière et il en va du devoir des organisations révolutionnaires de défendre l’honneur des grandes figures du mouvement ouvrier ayant joué un rôle inestimable dans l’œuvre révolutionnaire du prolétariat. Sous couvert d’une prétendue autorité scientifique, cet album adopte une démarche totalement différente puisqu’il dresse un portrait à charge de Lénine en sélectionnant des épisodes de sa vie le plus souvent détachés de tout contexte qui ne servent qu’une seule logique : celle de forger l’image d’un dictateur en puissance. Certes, raconter la vie d’un personnage sous le format BD impose nécessairement de faire des choix. Mais contrairement à ce que prétend Marie Pierre Rey, ces derniers n’ont pas été faits à partir d’une analyse minutieuse et contextualisée de la vie et l’œuvre de Lénine mais plutôt par la volonté de participer à l’entreprise de diabolisation du personnage. Un Lénine manipulateur, violent, autoritaire, mettant l’histoire au service de ses propres intérêts si l’on en croit la manière dont est rapporté le déroulement du deuxième congrès du POSDR en 1903 qui a vu la scission entre les mencheviks et les bolcheviks. On y voit Martov se lamentant sur un banc, rendant l’autoritarisme de Lénine responsable de l’échec de ce congrès. Rien n’est plus faux ! Lénine n’a jamais eu l’ambition de devenir le “chef” du parti. Son intransigeance et sa fermeté n’étaient pas dues à des velléités autoritaires mais exprimaient la volonté de défendre l’organisation des révolutionnaires et ses principes alors que certains autres ne se battaient plus pour le prolétariat mais pour leur propre reconnaissance personnelle au sein du parti, pour défendre leur bande de copains ou leur orgueil blessé. Les bolcheviks, eux, sont restés dévoués à la classe ouvrière sans mettre en avant leur ego. La rigueur militante dont a dû user Lénine au cours de ce congrès était motivée par la nécessité de créer un parti ouvrier unitaire et centralisé capable d’assumer ses responsabilités devant la classe.
Cet album enfonce davantage le clou lorsqu’il traite de la Révolution d’Octobre 1917. A la page 43, la façon dont la prise du Palais d’Hiver est rapportée est ni plus ni moins qu’une falsification. On y voit des membres du Comité militaire révolutionnaire ivres en train de vandaliser le Palais et assassiner les membres du gouvernement provisoire alors que les témoignages d’époque, comme celui de John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde, attestent que cette action s’est déroulée sans grande violence. Mais visiblement, les historiens à la solde de la bourgeoisie n’hésitent pas à transiger avec la rigueur scientifique quand il s’agit de ressortir le portrait du bolchevik “sanguinaire”, un “couteau entre les dents”. Et que dire de la toute fin de l’album où l’on voit un Lénine malade et convalescent, aigri et colérique en train de justifier la dictature et la terreur rouge sans le moindre remords ? Lénine et les bolcheviks ont défendu la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la prise du pouvoir de la société par le prolétariat afin d’émanciper l’humanité toute entière. Tel était le but réel. Cette notion de dictature du prolétariat développée par Marx à la suite de la Commune de Paris est imposée par la lutte de classes et s’oppose à la terreur que la bourgeoisie déploie lorsque son monde est mis en péril.
Marie Pierre Rey, comme bon nombre de ses collègues, préfère se vautrer dans la malhonnêteté en présentant Lénine comme un autocrate qui aurait profité des événements de l’histoire afin d’instaurer son propre pouvoir. Voilà ce qu’elle peut écrire au sujet des soviets dans la postface de l’album : “les bolcheviks n’ont tenu qu’une place mineure dans la Révolution de 1905 qui les a surpris et déroutés par la place que les masses ouvrières y ont spontanément tenue. Pourtant, de cette révolution avortée, Lénine va tirer parti en retenant en particulier l’idée mobilisatrice de “Soviet” qu’il récupère pour son propre compte. Et dès avril 1917, le Soviet de Petrograd venant de se reconstituer, Lénine en appelle à son tour “au pouvoir des Soviets” mais à des Soviets bolchevisés, qu’il s’agira, par une intense propagande, de gagner à sa cause”. Que veut-on dire par là ? Que Lénine a manipulé les soviets pour servir ses propres intérêts ? Mensonge ! Alors qu’en 1914 la bourgeoisie plongeait le monde dans la barbarie, qu’ont fait les bolcheviks ? Contrairement à la social-démocratie, ils se sont placés à l’avant-garde du mouvement d’opposition à la guerre. En 1917, alors que toutes les fractions bourgeoises organisaient le blocus de la Russie, plongeant la population dans la famine, Lénine et les bolcheviks étaient du côté des ouvriers en lançant le mot d’ordre “tout le pouvoir aux soviets !” car ils étaient convaincus que les conseils ouvriers étaient “la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat” permettant à la classe ouvrière de s’auto-organiser dans le but de renverser la domination de la bourgeoisie. Contrairement aux insanités que déverse cet album, les bolcheviks n’ont jamais voulu s’emparer des soviets, seules les fractions de la bourgeoisie comme la social-démocratie ont entrepris leur sabotage afin de les vider de leur contenu révolutionnaire.
TH, 30 août 2018
L’été 2018 a encore été marqué par la multiplication, sur tous les continents, de catastrophes industrielles, d’incendies, comme celui du Musée national de Rio, et autres inondations meurtrières. Les victimes sont innombrables et le cynisme des autorités souvent écœurant. Pourtant, de catastrophes “naturelles” en “scandales”, le discours de la classe dominante et ses médias est toujours le même : soit la fatalité s’est abattue sur les populations, soit il faut chercher un coupable particulier, telle ou telle entreprise, tel ou tel gouvernement, tel ou tel manque de volonté politique. L’humanité a pourtant largement les moyens technologiques de se prémunir de la plupart des catastrophes. En réalité, derrière les négligences et les scandales particuliers, la loi du profit, inhérente au capitalisme, est toujours à l’œuvre. L’émoi autour de la démission du ministre français de l’écologie est à ce titre une mystification : la défense de l’environnement dans laquelle se drape Hulot n’est qu’une triste farce destinée à accréditer le mythe de la transition écologique, à faire croire que le capitalisme foncièrement destructeur, pilleur et sans aucune vision de l’avenir pourrait devenir plus “vert”.
Gênes, mardi 14 août, pont de Morandi : des centaines d’automobilistes sortent de leur véhicule et fuient l’inconcevable. Ils courent, à pied, enfants dans les bras, le long de l’autoroute : un morceau du pont vient de s’effondrer, entraînant dans sa chute 35 voitures et trois camions. Bilan : 43 morts, seize blessés. Rapidement, la stupeur a laissé place à la colère et une simple question : comment un viaduc autoroutier peut-il s’écrouler ainsi ? Comment personne n’a-t-il pu anticiper une telle tragédie ?
Au cours des premières heures qui suivirent, on nous parla de la foudre qui, frappant un pilier du pont, l’aurait fait s’effondrer par accident. Mais cette hypothèse peu crédible va très vite être éclipsée par les révélations successives sur le pont lui même : un pont réputé dangereux, vétuste, en perpétuelle rénovation pour pallier ses défauts de construction. Dès lors, ce fut la valse des déclarations accusatrices et défensives… une seule question demeure : qui sera le bouc-émissaire ? Qui paiera ? L’enjeu n’est pas la sécurité des personnes ; il est uniquement politique et économique.
D’un côté, la société gestionnaire du pont Autostrade per l’Italia (groupe Atlantia, contrôlé à 30 % par la famille Benetton) a affirmé cyniquement que le tronçon était analysé “à un rythme trimestriel en suivant les normes légales et avec des vérifications supplémentaires d’appareils hautement spécialisés” et que des “garanties adéquates sur l’état de l’infrastructure” avaient été émises, permettant de déterminer les interventions d’entretien nécessaires, “approuvées par le ministère des Infrastructures et des Transports”. De l’autre, le populiste Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, va profiter de l’occasion pour accuser l’Europe d’être à l’origine du sinistre en empêchant l’Italie de gérer ses fonds monétaires comme elle l’entend. Giuseppe Conte, Premier ministre, va, quant à lui, déclarer la main sur le coeur “notre responsabilité est de mettre en place une réponse extraordinaire pour contrôler toutes les infrastructures” (1) tout en accusant la société Autostrade per l’Italia d’être la seule responsable. Alors que son mouvement politique s’est toujours opposé à la construction de La Gronda, bretelle de contournement autoroutier qui serait venue alléger le pont Morandi. En définitive, la recherche et la désignation de tel ou tel responsable ou coupable de négligence n’a pour seule fonction que de dédouaner le système capitaliste comme un tout et éviter les réflexions sur la logique du profit et de rentabilité à moindre coût qui ne tient aucun compte des risques humains.
En effet, tous connaissaient la dangerosité de ce pont. Tous savaient que les infrastructures en béton ne sont pas pérennes et nécessitent un suivi constant face à leur friabilité et leur oxydation. Tous avaient été maintes fois avertis. Ce viaduc au dessus de la ville a été conçu pour désengorger le centre de Gênes et surtout son port maritime. Construit en quatre ans dans les années 1960, il a la particularité d’alterner deux types de conceptions architecturales : “un viaduc constitué d’un tablier à poutres en béton armé de 484m de longueur” et “un viaduc multi-haubané de 618m de longueur” (c’est une des parties de ce dernier qui a cédé). Dès sa construction, des défauts de conceptions sont apparus. Entre autre, les vibrations du trafic ont mal été anticipées, entraînant des micro-fissures dans le béton qui elles-mêmes entraînent l’oxydation du fer qui devient fragile et, à terme, se rompt. L’accroissement du trafic autoroutier (25 millions de véhicules par an) n’a fait qu’augmenter ce phénomène. Depuis sa conception, 80 % de son prix a déjà été réinjecté pour son entretien et plusieurs spécialistes ont alerté sur son état et sa dangerosité, proposant de le reconstruire, éventualité refusée en 2009. En 2016, le professeur d’ingénierie à la faculté de Gênes Antonio Brencich a “en vain, invité les pouvoirs publics à démonter le pont Morandi et à en reconstruire un neuf”. En novembre 2017, le rapport d’audit des experts de l’École polytechnique mettait en doute la stabilité du pont : “les câbles de la portion du pont qui s’est effondrée réagissaient alors aux vibrations “d’une manière qui ne correspond pas totalement aux résultats attendus et [requerrait] des investigations approfondies”.”
Les responsables politiques veulent faire croire que c’est la faute à quelques entreprises malveillantes qui ne jureraient que par le profit. Mais tous sont liés par cette même logique du capital. Tous défendent les mêmes intérêts économiques et individualistes. Moins de quinze jours avant le drame, le ministre des Infrastructures a classé le projet de contournement de La Gronda parmi ceux qui pouvaient être annulés “si les bénéfices ne couvraient pas les coûts”.
D’ailleurs, ce scénario est le même partout ailleurs : des ponts s’écroulent, les vieux par manque d’entretien, les neufs par économie de matériaux :
- Miami, États-Unis, mars 2018 : effondrement d’un pont piéton tout neuf, six morts, une dizaine de blessés. La structure s’était fissurée quelques jours avant.
- Ouest du Kenya, juin 2017 : une partie du pont de Sigiri, alors en construction, tombe, 27 blessés. L’entreprise chinoise responsable du site est réputée pour la mauvaise qualité de ses matériaux.
- Province du Pendjab, Pakistan, juillet 2015 : effondrement d’un pont ferroviaire, 17 morts. Le réseau ferré datant de l’ère coloniale était peu entretenu.
- Port de Lianyungang, Chine de l’Est, février 2013 : effondrement d’un pont autoroutier, neuf morts. L’accident aurait été provoqué par l’explosion d’un camion transportant des feux d’artifice. Cela ne convainc pas la population.
- Île de Bornéo, Indonésie, novembre 2011 : effondrement d’un pont suspendu au-dessus du fleuve Mahakam, 36 morts. Les blocs qui ancraient les piliers du pont bougeaient chaque année de près de 18cm depuis 2001 !
- Minneapolis, Minnesota, États-Unis, août 2007 : chute d’un pont autoroutier dans le fleuve Mississippi, treize morts, plus de 150 blessés. Le pont était vieillissant mais ne présentait officiellement aucun risque.
- Montréal, Canada, septembre 2006 : le viaduc de la Concorde (pont autoroutier) s’écroule, cinq morts et six blessés. Une heure avant l’effondrement, des blocs se sont détachés et ont été signalés. Le pont avait été inspecté un an auparavant.
- Environs de Porto, Portugal, mars 2001 : effondrement d’un pont centenaire dans le fleuve Douro, 77 morts. Le maire de la commune avait à maintes reprises alerté les autorités quant à ce pont surexploité. Ainsi, comme on peut le constater, cette catastrophe n’a rien d’exceptionnel. Elle n’est qu’un désastre de plus qui rythme le quotidien du capitalisme.
En Italie, pas moins de 10 ponts se sont écroulés entre 2013 et 2018, toujours avec cette même recherche d’un coupable particulier. Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement des ponts : toutes les infrastructures sont concernées, à l’image des incendies dans les usines de recyclages qui ont eu lieu en France cet été.(2)
A la suite de la catastrophe, la colère des familles des victimes était bien présente. Un tel événement était annoncé et prévisible et c’est bien la logique capitaliste qui en est la véritable cause. Pour calmer les familles, le gouvernement, dans sa grande hypocrisie, a décrété une journée de deuil national en hommage aux victimes. 17 familles ont refusé d’y participer, dénonçant la responsabilité de l’État et sa cynique récupération politique. Roberto, père d’une des victime, a déclaré : “Mon fils a été assassiné” tandis qu’une mère de famille a “trouvé honteux le défilé des politiques”. Un autre parent a annoncé “mon fils ne deviendra pas un numéro dans le catalogue des morts provoquées par les manquements italiens, nous ne voulons pas une farce de funérailles”. Car effectivement, l’objectif de tous les acteurs (État, sociétés publiques, sociétés privées) n’est pas de comprendre pour faire mieux à l’avenir. L’objectif est de trouver un bouc-émissaire à ce désastre afin de masquer le visage du véritable coupable : le capital.
Élise, 1er septembre 2018
1) Émission “C dans l’air” du 15 août 2018.
2) Voir notre article ci-dessous.
Le 25 mai dernier, Harvey Weinstein, célèbre producteur de cinéma américain, sort menotté et encadré par deux policiers du commissariat où il s’est lui-même rendu. Conduit au tribunal, il en ressort mis en accusation pour viols et agressions sexuelles, libéré sous caution et placé sous contrôle judiciaire électronique en attendant son procès.
“L’affaire Weinstein” est désormais connue sur toute la planète depuis que le New York Times et le New Yorker ont publié, en octobre 2017, une enquête sur les nombreux abus sexuels du producteur hollywoodien, dénoncés par une douzaine de femmes. Depuis, la parole s’est libérée et ce sont des dizaines et des dizaines de femmes qui ont dénoncé les agressions et les crimes de nombreux hommes de pouvoir dans tous les secteurs : le cinéma, le monde des affaires, la politique, etc.
Au départ, la médiatisation de cette affaire a surtout servi de prétexte pour acculer Trump et tenter d’engager une procédure de destitution. Déjà, du temps de Bill Clinton, les abus sexuels dont certains se rendaient coupables avec un sentiment absolu d’impunité, du fait de leur position de pouvoir, avaient été utilisés pour affaiblir le président de l’époque dans la célèbre “affaire Lewinsky”.(1) En octobre 2017, lorsque l’affaire Weinstein éclate au grand jour, les comportements ignobles de ce triste sire ne sont qu’un secret de polichinelle dans les milieux culturels et intellectuels américains. En la médiatisant en sujet d’indignation populaire, la bourgeoisie américaine trouvait le moyen d’impliquer le président américain qui traîne déjà quelques casseroles (il a, entre autres méfaits, dû acheter le silence d’une actrice porno avant de se marier, après que celle-ci l’ait menacé de dévoiler leur relation). Mais Trump s’en est finalement sorti sans grande difficulté face à l’ampleur des comportements et des crimes que la médiatisation de l’affaire Weinstein a mis au grand jour.
En effet, la portée internationale de cette affaire révèle bien plus qu’une énième stratégie machiavélique de la bourgeoisie. Elle manifeste une réelle et profonde indignation face à la condition des femmes dans la société. Lors de la “journée de la femme” du 8 mars 2018, la participation était plus importante que les années précédentes, dans davantage de pays (des manifestations ont eu lieu en Turquie, en Russie, aux Philippines, en Inde, au Pakistan, en Suisse, en Corée du Sud, au Congo, en Côte d’Ivoire, etc.), avec des mots d’ordre plus déterminés. Jusqu’en Inde ou en Turquie, des manifestants se réunissent pour dénoncer des agressions et des viols contre des femmes.
Mais cette indignation légitime a rapidement été récupérée par la bourgeoisie à travers une campagne sur les réseaux sociaux orchestrée par le milieu médiatique et culturel où la victimisation systématique vis-à-vis des hommes, la délation et la culpabilisation sur le mode : “les hommes sont tous des porcs” constituaient le revers d’une même réalité ignoble. Il fallait s’y attendre, la bourgeoisie n’allait pas laisser la parole “se libérer” sans la déplacer sur un terrain de fausse opposition “hommes contre femmes”, “gentlemen contre gros porcs”, tout en exploitant au passage la fibre traditionnelle du puritanisme et de la pudibonderie.
Les prises de parole se multiplient, les gouvernements de plusieurs pays légifèrent ou prévoient de le faire, prétendant renforcer “l’égalité des sexes” par rapport, notamment, aux salaires ou la pénalisation des agressions et du harcèlement sexuel. La classe dominante ne peut rester silencieuse face aux réactions indignées, bien que cette profonde colère, pour le moment incapable de s’élever sur un terrain de classe, enfermée dans le cadre d’une lutte parcellaire et interclassiste, soit sans danger pour sa domination de classe. La bourgeoisie profite ainsi de la situation pour apporter une réponse dans le cadre des mystifications démocratiques, développant à peu de frais l’illusion que la discrimination n’aurait pas sa place au sein du capitalisme. Lorsque les prisons seront remplies d’hommes violents envers leur femme ou de “harceleurs de rue”, rien n’aura fondamentalement changé dans la société pour que ces comportements n’aient plus de base matérielle pour se développer ! La bourgeoisie sait bien que la pénalisation des comportements dégradants envers les femmes n’est qu’un cautère sur une jambe de bois et ça n’en rend ses gesticulations que plus détestables. En offrant la “protection de l’État” aux femmes, la bourgeoisie ne fait rien d’autre qu’enfermer la question dans le cadre démocratique bourgeois et la réduit à un traitement de comportements déviants.
C’est justement le piège dans lequel cette vague d’indignation légitime et réelle ne doit pas tomber. Si la femme est surexploitée, maltraitée, considérée comme l’esclave et l’objet sexuel de l’homme, ce n’est pas tant le produit d’une sorte de “dérive” ou d’une quelconque “régression” de la société que l’expression de sa véritable nature : oppressive et divisée en classes.
Le mouvement ouvrier n’aura pas mis longtemps à faire apparaître la condition spécifique de la femme dans la société capitaliste. En 1845, Engels écrit son édifiant ouvrage La Situation de la Classe laborieuse en Angleterre, dans lequel il décrit comment le capitalisme détruit la vie, la santé, l’avenir des enfants et le corps des femmes en les intégrant dans la production inhumaine des grandes manufactures et des mines. Il explique également comment le patron peut abuser à volonté de ses ouvrières par le simple pouvoir de vie et de mort qu’il a sur elles. Mais c’est surtout dans L’Origine de la Famille, de la Propriété privée et de l’État, qu’Engels démontre que la situation de subordination des femmes est profondément liée à la division de la société en classes sociales, à l’existence de la propriété privée et combien le combat historique du prolétariat est porteur d’une véritable émancipation des femmes. En s’appuyant sur les travaux de Lewis Morgan, Engels démontre en effet que l’apparition de la propriété privée a fait apparaître la famille comme première cellule économique des sociétés de classe. Dans cette famille, la femme est placée dans une position d’objet, propriété de l’homme et procréatrice des enfants qui hériteront du patrimoine du chef de famille.
De son côté, August Bebel, dans son ouvrage La Femme et le Socialisme, décrit comment les rapports capitalistes perpétuent la position de la femme en objet au service de l’homme. Dans le capitalisme, la femme reste la propriété de l’homme au point d’être réduite à une fonction d’outil au service du désir et des pulsions masculines. Bebel démontre ainsi comment, au bout de cette logique, la prostitution est nécessaire au bon fonctionnement de la société de classe.
Le marxisme a donc très tôt pu déterminer que la soumission de la femme à l’homme n’est pas de nature fondamentalement morale ou même physique, mais bien de nature matérielle et sociale. Dans leur développement, les forces productives ont amené l’humanité à quitter les formes sociales collectives du communisme primitif pour adopter une organisation fondée sur la propriété privée et la division en classes sociales. Le capitalisme en intégrant indifféremment hommes et femmes dans sa production conduit à supprimer en partie la division sexuelle du travail mais ses structures sociales maintiennent inéluctablement le cadre de soumission de la femme à l’homme, en particulier à travers le mariage et la famille.
Les comportements médiatisés aujourd’hui le confirment amplement. L’évolution sociale depuis Engels et Bebel, loin de donner une meilleure place à la femme dans la société, a entériné et pérennisé sa condition d’objet utilitaire. La femme est toujours objectivement considérée comme un être inférieur et, de ce fait, soumise à l’homme. Cette nature matérielle qui lui est dévolue conduit à une déshumanisation croissante de la femme et de ses rapports avec les hommes. La publicité, par exemple, traduit de façon brutale cette image de la femme comme objet sexuel soumis. La pornographie prend un poids croissant avec internet et véhicule auprès des plus jeunes une conception déshumanisée et réifiée des rapports entre les hommes et les femmes qui ne peut que banaliser les comportements dégradants, de harcèlement et de violence à caractère sexuel, et particulièrement dans le travail où les rapports de domination et de soumission sont plus visibles qu’ailleurs. Par ailleurs, les conditions de l’exploitation, le travail, qui ne fournit plus les conditions minimales d’une vie sociale, et la décomposition du tissu social produisent et accentuent une atomisation parfois extrême des individus qui les plonge bien souvent dans la solitude et la misère sexuelle.
Pourtant, la bourgeoisie a aussi développé une préoccupation pour la “question de la femme”. Les mouvements féministes ne datent pas d’aujourd’hui et ont régulièrement marqué l’histoire sociale du capitalisme. Après tout, les femmes bourgeoises ne souffrent-elles pas tout autant de la domination de leurs maris ? Cette réalité, le mouvement féministe l’inscrit dans une démarche de revendications interclassistes qui, d’une part ne peuvent qu’avoir une portée limitée dans le cadre des structures sociales existantes et, d’autre part, présentent un véritable danger pour le prolétariat car le féminisme, comme tous les mouvements interclassistes, masque et exclut le caractère conflictuel des rapports sociaux de classes (comme si les ouvrières avaient les mêmes intérêts économiques ou sociaux que les femmes issues de la bourgeoisie !). Il produit en plus une opposition qui semble indépassable sans l’intervention de l’État, garant de “l’égalité”, pour “contraindre les forts” à lâcher un peu de leurs avantages en “faveur des faibles”. Dans ce cadre, le combat féministe est censé faire pression sur l’État pour obtenir plus de droits et plus d’égalité. Diviser pour mieux régner, la recette fonctionne toujours !
À travers la compréhension profonde du lien qui relie étroitement la condition et l’exploitation de la femme à l’organisation de la société capitaliste, le mouvement ouvrier a su se distinguer très nettement et très clairement du mouvement féministe porté par une partie de la bourgeoisie qui milite pour que les femmes accèdent aux études, aux responsabilités et au droit de vote. Clara Zetkin et August Bebel, au sein de la Deuxième Internationale, Alexandra Kollontaï au sein du parti bolchevique, pour ne citer qu’eux, tous mettent en avant la responsabilité première du système capitaliste dans la condition féminine et donc l’importance de lier cette question à celle de la condition de la classe ouvrière, au combat des ouvrières et des ouvriers unis contre le capitalisme afin de construire une nouvelle société où hommes et femmes vivront libérés de leurs chaînes.
C’est d’ailleurs le mouvement ouvrier qui est à l’origine de la journée de la femme (alors appelée journée internationale de l’ouvrière) dont la première eut lieu le 28 février 1909 et qui se fixera ensuite le 8 mars en commémoration du 8 mars 1917, premier jour de la Révolution de février en Russie, quand les femmes se réunirent justement pour la journée internationale de l’ouvrière et engagèrent un même combat vers la chute du tsarisme.
La condition des femmes a-t-elle aujourd’hui changé depuis la situation décrite par Engels en 1845 ? Dans les pays développés, les femmes ont glané un certain nombre de droits : accès aux études, possibilité de voter… certaines dirigent même de grandes entreprises, voire de grands pays ! Mais leur condition, avec plus de subtilité et d’hypocrisie, reste à peu près la même. Si la femme n’est plus obligée de travailler jusqu’au jour de son accouchement comme Engels pouvait l’observer dans l’industrie anglaise, une femme au chômage est assurée d’y rester si elle est enceinte et l’embauche des jeunes femmes est entravée par le “risque de maternité”, bien connu des DRH. Certaines femmes (riches !) vont jusqu’à congeler leurs ovocytes pour faire carrière d’abord puis avoir des enfants ensuite, participant elles-mêmes ainsi à leur propre déshumanisation !
Tout comme au XIXe siècle et au début du XXe siècle, la classe ouvrière se retrouve donc fondamentalement face aux mêmes problématiques. Mais dans le passé, les partis ouvriers pouvaient développer ces questions et mettre en œuvre une éducation et une propagande qui avaient une réelle portée au sein de la classe ouvrière. Aujourd’hui, le prolétariat éprouve de grandes difficultés à percevoir son identité de classe, ce qui constitue une profonde entrave à la compréhension du caractère nécessairement révolutionnaire de sa lutte qui doit intégrer le changement radical de la condition féminine.
L’indignation du mouvement actuel face aux traitements injustes, humiliants et dégradants réservés aux femmes est révélatrice de l’incapacité viscérale du système capitaliste à permettre la moindre amélioration des conditions de vie des exploités. Bien au contraire et en complète opposition aux discours autour du progrès économique et social, ces conditions se dégradent et conduisent à une tendance continue à la dislocation du tissu social. Toutes les “catégories oppressées” (femmes, immigrés, homosexuels, telle ou telle race ou ethnie, etc.) qui se sentent brimées et rejetées, ne le sont nullement à cause de leur particularisme mais parce que le système capitaliste ne fonctionne que selon deux catégories d’êtres humains (les exploiteurs et les exploités) et ne repose que sur une seule caractéristique essentielle : la concurrence de tous contre tous qui pousse, sous la pression de la crise, et plus encore de la décomposition, à exclure toute forme de différence et à restreindre la solidarité en l’enfermant dans le cadre ghettoïsant de la défense parcellaire et uniformisée d’intérêts communautaires.
Ce qu’écrivait August Bebel dans La Femme et le Socialisme garde aujourd’hui une impressionnante actualité : “Quelle place doit prendre la femme dans notre organisme social afin de devenir dans la société humaine un membre complet, ayant les droits de tous, pouvant donner l’entière mesure de son activité, ayant la faculté de développer pleinement et dans toutes les directions ses forces et ses aptitudes ? C’est là une question qui se confond avec celle de savoir quelle forme, quelle organisation essentielle devra recevoir la société humaine pour substituer à l’oppression, à l’exploitation, au besoin et à la misère sous leurs milliers de formes, une humanité libre, une société en pleine santé tant au point de vue physique qu’au point de vue social. Ce que l’on nomme la question des femmes ne constitue donc qu’un côté de la question sociale générale. Celle-ci agite en ce moment toutes les têtes et tous les esprits ; mais la première ne peut trouver sa solution définitive qu’avec la seconde”.
GD, 2 juillet 2018
1) Voir aussi notre article lors du retentissant “scandale Strauss-Kahn”, en 2011, alors que celui-ci était président du FMI et pressenti comme candidat potentiel du Parti socialiste aux élections présidentielles en France : Affaire DSK : la femme est toujours le “prolétaire de l’homme”, Révolution Internationale n° 424.
Nous avons vu dans la première partie de cet article (voir RI n° 469) que les thèses racialistes véhiculées par le Parti des Indigènes de la République (PIR) et sa porte-parole, Houria Bouteldja, dans son livre : Les Blancs, les Juifs et nous, sont en fait de très vieilles idées combattues dès le XIXe siècle par le mouvement ouvrier et qui ne visent qu’à diviser les exploités sur une base raciale et nationaliste. Elles ont d’ailleurs été un des moyens utilisés pour staliniser les Partis communistes d’Afrique du Sud et des États-Unis. Il nous faut maintenant aborder plus spécifiquement ce qu’est le racialisme aujourd’hui, et définir quelle attitude avoir par rapport à ce courant d’idées qui progresse dans certains milieux politiques.
Quelle perspective nous offre Bouteldja, figure de proue du racialisme ? La fin de son livre prône une idée clé : “l’amour révolutionnaire”, autrement dit, un vieux précepte religieux qui ne diffère pas fondamentalement de celui véhiculé par le christianisme dès ses origines : “aimez-vous les uns les autres”... L’idéologie racialiste affirme que les “Blancs”, les “Juifs” et les “Racisés” doivent s’aimer tout en se reconnaissant comme opposés et séparés. Cet “amour” n’étant cependant possible qu’à la condition que tout le monde reconnaisse la vision politique des “racisés” comme étant la seule à défendre. Les propos qui suivent sont particulièrement clairs à ce sujet : “Alors l’appel des Indigènes dit : “Merde”. Il propose de partir sur des bases saines. C’est là que c’est un cadeau qu’on vous fait. Prenez-le : le discours ne vous plaît pas… mais prenez-le quand même ! Ce n’est pas grave, il faut que vous le preniez tel quel ! Ne discutez pas ! Là, on ne cherche plus à vous plaire ; vous le prenez tel quel et on se bat ensemble, sur nos bases à nous ; et si vous ne le prenez pas, demain, la société toute entière devra assumer pleinement le racisme anti-Blanc. Et ce sera toi, ce seront tes enfants qui subiront ça. Celui qui n’aura rien à se reprocher devra quand même assumer toute son histoire depuis 1830. N’importe quel Blanc, le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres. Parce que, lorsqu’il n’y a plus de politique, il n’y a plus de détail, il n’y a plus que la haine. Et qui paiera pour tous ? Ce sera n’importe lequel, n’importe laquelle d’entre vous. C’est pour cela que c’est grave et que c’est dangereux ; si vous voulez sauver vos peaux, c’est maintenant”. Dans les faits, il s’agit ouvertement d’un véritable cri de guerre nationaliste et revanchard contre “les Blancs”, doublé d’un appel au pogrom contre tous ceux qui oseraient s’opposer à ce délire xénophobe et foncièrement raciste. “L’amour révolutionnaire” cache très mal ce qui est censé faire office de projet politique : la vengeance haineuse de véritables fanatiques ! (1)
Un produit de la décomposition sociale et idéologique du capitalisme
En fin de compte, tout le fiel déversé dans les propos haineux des racialistes traduit le no future généré par le capitalisme dans sa phase ultime de décomposition. Une véritable putréfaction idéologique qui ne fait que l’apologie de la destruction et de la violence. Aux yeux des racialistes, il ne subsiste que “la haine”. Une haine viscérale du prolétariat, en particulier des ouvriers “blancs” qui se seraient, selon les racialistes, “compromis” avec leurs maîtres colonisateurs. Expression de certaines couches petites bourgeoises et du lumpenprolétariat, la haine est un sentiment qui anime bon nombre de comportements extrêmes favorisés par la misère des déclassés et la décomposition sociale, dont la logique nihiliste s’exprime par des actes barbares de plus en plus courants : le terrorisme, par exemple, ou la propension à chercher parfois des boucs-émissaires dont l’élimination permettrait soi-disant de résoudre les problèmes engendrés par l’exploitation. Face à l’oppression, le racialisme n’offre qu’une impasse terrifiante, celle de la révolte aveugle, faite d’une volonté de vengeance paranoïaque. Une des caractéristiques majeures de cette mouvance barbare est le repli identitaire, le communautarisme érigé en principe de terreur face aux “Blancs” perçus comme des “ennemis” à abattre. Ces “Blancs”, sans distinction de classe, apparaissent comme les seuls “exploiteurs” possibles : “Au-dessus de moi, il y a les profiteurs blancs. Le peuple blanc, propriétaire de la France : prolétaires, fonctionnaires, classes moyennes. Mes oppresseurs. Ils sont les petits actionnaires de la vaste entreprise de spoliation du monde”.(2) Comment donc les “prolétaires, fonctionnaires, classes moyennes”, cette classe d’exploités déjà en bas de l’échelle sociale, qui ne fait rien d’autre que vendre sa force de travail et lutter contre l’exploitation, pourrait bien “oppresser” qui que ce soit ? Cette idée nauséabonde faisant du prolétariat occidental le coupable et complice de la bourgeoisie dans l’exploitation des prolétaires du tiers monde (ou des couches non-exploiteuses) est un ignoble mensonge utilisé pendant des décennies par les gauchistes afin de justifier les “luttes de libérations nationales”. Nous ne pouvons que dénoncer vigoureusement le caractère crapuleux de cet argument diviseur et longtemps véhiculé par les tiers-mondistes et certains maoïstes pour mobiliser le prolétariat dans des aventures meurtrières (qu’on se souvienne, pour prendre un exemple, des “guérillas” sanglantes des maoïstes du Sentier Lumineux au Pérou dans les années 1980). A contrario, la classe ouvrière se doit d’être unitaire pour affirmer son projet révolutionnaire et, donc, son combat universel et planétaire. Ce qui est très clair, c’est que l’idéologie “racialiste” ne se présente aucunement comme un instrument de libération des exploités ! On remarque également dans ses propos la marque de la mentalité petite bourgeoise, son refus de toute pensée globalisante et universelle, son hostilité ouverte et traditionnelle contre le prolétariat, contre ce qu’il incarne politiquement.
Cette mentalité s’exprime également dans l’obscurantisme nauséabond du racialisme parfaitement en phase avec “la profusion des sectes, le regain de l’esprit religieux, y compris dans certains pays avancés, le rejet d’une pensée rationnelle, cohérente, construite” (3) qui caractérisent la phase actuelle de décomposition. L’apologie de la religion,(4) musulmane en l’occurrence, n’est que l’expression idéologique du soutien de cette mouvance à l’ordre existant, à l’État, à la famille, à la société de classes et à la propriété. Si le combat de classe ne peut être celui d’un combat abstrait polarisé contre la religion, la classe ouvrière ne peut oublier que le clergé s’est toujours rangé du côté de la bourgeoisie face à son ennemi mortel, appuyant la répression, y participant même directement.(5) Il suffit de constater le rôle joué par le clergé musulman pour entretenir les masses dans l’arriération obscurantiste pour mesurer son caractère réactionnaire : le rôle des Frères musulmans dans la répression en Égypte ou en Tunisie lors du “printemps arabe” ou l’entretien du poids de l’illusion religieuse parmi les masses paysannes de ces pays suffisent pour comprendre à quel point la religion est une arme de domination bourgeoise. L’allégeance de Bouteldja et du PIR à la religion musulmane n’est donc qu’un clair soutien à la répression des mouvements sociaux dans ces régions, alimentant l’idée réactionnaire et petite bourgeoise du retour aux communautés religieuses du passé.
Né au début de ce siècle, le racialisme n’est, encore une fois, qu’un avatar décomposé d’idéologies gauchistes directement positionnées contre la classe ouvrière. Ainsi, dans la plus pure tradition des gauchistes, les racialistes rabattent sans vergogne les ouvriers vers les urnes et le terrain pourri des élections. Le programme du PIR le concrétise par l’appel à aller voter pour “faire entendre la voix des Indigènes” et entretiennent ainsi l’illusion démocratique que les élections pourraient servir à “exercer une pression sur les institutions représentatives et exécutives”, ce qui est évidemment un mensonge. (6) Loin de chercher à “défendre” quoi que ce soit outre leurs conceptions xénophobes, le PIR et les racialistes se préoccupent surtout de pousser ceux qui les écoutent à s’enfermer dans une logique réactionnaire en les jetant dans les bras de l’État bourgeois.
Mais l’emprunt le plus déterminant au gauchisme est celui du nationalisme, celui qu’ont pu entretenir pendant des décennies les organisations gauchistes autour du mythe des “luttes de libération nationale”. Le racialisme se réclame ainsi des “combats anti-colonialistes”, revendiquant le caractère prétendument “révolutionnaire” de la décolonisation, au moins dans sa version algérienne. Le PIR a, par exemple, salué la mémoire du “camarade” et “révolutionnaire” Henri Alleg, figure stalinienne de l’anti-colonialisme pour qui mourir pour l’indépendance de l’Algérie relevait du “devoir patriotique algérien et internationaliste”. Le PIR se revendique également clairement de Frantz Fanon, chantre de l’indépendance des colonies et du nationalisme. Le racialisme considère que les luttes d’indépendance nationale affaiblissent “l’impérialisme” et qu’elles permettent l’expression des “racisés” contre l’idéologie dominante des “Blancs”. C’est, d’ailleurs, dans ce cadre que le PIR et Bouteldja soutiennent encore bec et ongles la “lutte du peuple palestinien” contre le “sionisme” de l’État d’Israël. Bref, un véritable plaidoyer en faveur du nationalisme poussant automatiquement le prolétariat à faire le choix sanglant d’une nation contre une autre, au lieu du combat unitaire de la classe ouvrière et de l’internationalisme prolétarien.
La nation n’est pas un cadre dans lequel l’émancipation de la classe est possible. Dès 1847, la première organisation communiste, la Ligue des Communistes, changea sous l’impulsion de Marx son mot d’ordre “Tous les hommes sont frères” par “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” Les prolétaires n’ont pas de patrie ! L’internationalisme est donc l’essence même de son combat et se trouve à la base de sa vision et de son action
politique, de son projet révolutionnaire orienté vers le futur. Le prolétariat ne peut pas avoir d’attache nationale particulière, parce que la nation est le cadre périmé du développement de la classe exploiteuse, la bourgeoisie, intimement liée au capitalisme et à son mode d’existence par essence concurrentiel. Autrement dit, défendre la nation signifie : défendre les intérêts du capital national, c’est-à-dire l’exploitation et la concurrence, le chacun pour soi, regarder vers le passé. Le racialisme oppose ainsi systématiquement les prolétaires “Blancs” à ceux issus des nations “décolonisées” pour les mener vers le néant.
Par ailleurs, en faisant des “racisés” le moteur du combat révolutionnaire, opposant la “lutte des races” à la lutte de classe, les racialistes accentuent profondément la méfiance et les préjugés au sein du prolétariat. Nous avons déjà évoqué, dans la première partie de cet article, la lutte des révolutionnaires américains contre les discriminations raciales dans les États-Unis de la ségrégation. Nous pouvons ajouter que les luttes en Afrique coloniale ont souvent mené les prolétaires africains et européens à lutter de concert comme lors de la grève des chemins de fer sénégalais de janvier 1925, grève victorieuse par ailleurs. Toutes ces luttes et leurs leçons contre la division de “races” générée par l’administration coloniale ont été balayées par le nationalisme lors de la décolonisation. Le racialisme, qui idolâtre cette décolonisation, participe donc à enterrer toutes ces expériences de luttes ouvrières dans les pays colonisés. Il en va de même dans les pays centraux du capitalisme où les ouvriers immigrés et autochtones se sont unis dans des luttes pour un même combat contre l’exploitation. Dans les années 1970 et 1980, les travailleurs immigrés étaient bien rassemblés aux côtés de leurs frères de classe “blancs” dans une même lutte. Ce fut le cas, par exemple, lors des grèves du secteur automobile (Renault), dans les transports, etc. On pourrait citer et multiplier les exemples, comme celui du soutien des ouvriers français solidaires des immigrés vivant dans le foyer Sanacotra en 1975. Tout cela, les racialistes veulent l’effacer des mémoires.
Mais le concept réactionnaire de “lutte des races” ne se contente pas d’accentuer les divisions et de brouiller la mémoire des expériences ouvrières. Il permet aussi et surtout de nier le rôle historique du combat de la classe ouvrière et s’oppose frontalement à son projet révolutionnaire. Les racialistes apportent ainsi leur petite pierre à toute la propagande bourgeoise visant à nous faire croire que la classe ouvrière a disparu et que son projet historique serait non seulement “rétrograde”, mais surtout “absurde” et “dangereux”. En cela, il est encore un auxiliaire de conservation de l’ordre existant, un appendice politique de la bourgeoisie et de son idéologie.
La société bourgeoise véhicule toutes formes d’oppressions de race, de genre, d’orientation sexuelle… et le racialisme participe à leur accentuation. Au-delà de toutes les divisions que veut lui imposer la bourgeoisie pour nourrir l’exploitation et sa domination, la classe ouvrière, elle, porte un véritable projet historique, une perspective mondiale : celle d’une société sans classes, sans frontières ni exploitation. Un projet qui l’oppose radicalement au racialisme qui n’a rien d’autre à offrir qu’une fuite en avant dans la barbarie capitaliste.
Sven, 13 juillet 2018
1) Ce véritable appel au pogrom raciste a déjà trouvé une expression matérielle claire dans l’attaque, par un groupe de “racisés”, du local marseillais Mille Babords, le 28 octobre 2016, lors d’une réunion autour d’un texte sur le racialisme : Jusqu’ici tout va bien. Là, il n’est plus question “d’amour révolutionnaire”, mais bel et bien de répression des efforts militants de discussion sur le “racialisme” et des conceptions politiques qui ne plaisent pas ! Le “racialisme”, loin des discours lénifiants et des appels à la défense des “racisés”, a clairement montré l’un de ses buts : la répression des organisations qui se réclament de la lutte de classe. En clair, c’est un auxiliaire de police de la bourgeoisie !
2) Les Blancs, les Juifs et nous (p. 26).
3) La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste (mai 1990).
4) “Seul le Tout-Puissant est éternel. Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient”, Les Blancs, les Juifs et nous (p. 132).
5) Pendant la Commune de Paris, par exemple, un prêtre dénonça Eugène Varlin, délégué de l’Internationale, à un officier qui le fit exécuter.
6) Voir les Thèses sur la démocratie bourgeoise rédigées par Lénine pour le premier Congrès de la IIIe Internationale, et qui datent de… 1919 !
Macron tient ses promesses, des promesses martelées tout au long de sa campagne électorale, appliquées depuis sans vergogne et à un train d’enfer. Dès la rentrée, le gouvernement réaffirmait sa volonté d’adopter de nouvelles “réformes” promises par le candidat Macron. Seul bémol, ces promesses ne sont pas celles du “vent du renouveau” promis sur le plan politique ou social, celles de la croissance retrouvée, de la baisse spectaculaire du chômage et des impôts, de l’augmentation du pouvoir d’achat, d’un plus grand dynamisme dans la vie sociale et le fonctionnement de l’État. Les promesses appliquées sont celles qu’il a faites à la classe dominante et à l’État, celles d’assumer les réformes économiques et sociales nécessaires pour préserver les profits et la compétitivité du capital national.
L’arsenal engagé contre les conditions de vie de la classe ouvrière ne fait pas dans la dentelle : assurance chômage, réforme des retraites, santé, fonction publique, formation professionnelle, éducation, tout y passe avec un objectif clairement affiché : faire des économies, rentabiliser les services, précariser les revenus… Ces attaques engagées dès l’année dernière avec les ordonnances Macron réformant le Code du travail, la réforme de la SNCF, le “plan Santé”, la suppression des emplois aidés, l’augmentation de la CSG (la liste n’est pas exhaustive), doivent désormais passer à la vitesse supérieure. Le gouvernement entend bien les assumer frontalement contre tous les exploités, actifs, retraités ou en devenir, au nom du “renouveau”.
Si une partie de la classe ouvrière a pu s’illusionner un moment, non sur des lendemains qui chantent, mais sur au moins quelques bouffées d’oxygène dans la vie (sinon la survie) au quotidien, le principe de réalité a violemment repris ses droits. D’autant plus quand les comportements claniques et de malfrats (comme avec l’affaire Benalla) deviennent la toile de fond de la prétendue nouvelle pratique du pouvoir.
Entre les pratiques douteuses mises en lumière par l’affaire Benalla et la perte de crédit de l’image présidentielle voulue charismatique et providentielle, la situation aux plus hauts sommets de l’État s’est fortement dégradée. Cela s’est exprimé dans les sondages, bien sûr, mais surtout dans les propres rangs de LREM, particulièrement dans la garde rapprochée de Macron lui-même. Cette tourmente au cœur du pouvoir a révélé combien les appuis et “amis” du président, roublards en diable et pourtant bien naïfs, s’étaient illusionnés eux-mêmes sur la capacité de ce nouveau Président à bousculer les vieilles structures étatiques et politiques. Finalement, les habitudes “monarchiques” de la Ve République restent d’actualité, en plus outrancier qu’auparavant. De même, les soutiens que Macron s’était forgé comme autant de garanties au succès de sa démarche “rénovatrice”, auxquels il s’accrochait comme à des bouées pour justifier le bien-fondé de sa démarche, se sont révélés parfois véreux dès le départ ou se sont avérés des soutiens conditionnels qui, à la première occasion, fuient le navire avec précipitation pour ne pas sombrer avec le capitaine Macron. De Nicolas Hulot à Gérard Collomb en passant par Laura Flessel, ces pointures aux dents longues du show-business ou de la politique ont d’autres ambitions que d’apparaître comme de vulgaires pantins du pouvoir au risque de se retrouver eux-mêmes définitivement plombés sur la scène politique.
Surtout, ces démissions sont autant de signes que ces ministres ne veulent en aucun cas être associés à la manière de mener les nouvelles attaques sociales. Des pointures aux petits pieds, tout comme en son temps, le ministre du Travail, Rebsamen, n’avait pas voulu assumer la responsabilité de la Loi Travail, laissant la place au fusible Myriam El Khomri pour prendre en charge cette attaque cinglante, ces ministres démissionnaires préfèrent retrouver un statut de “Monsieur Propre” : règne sans partage sur une municipalité pour l’un, icône écologique pour l’autre, et assumer peut-être un rôle “oppositionnel” crédible face aux attaques à venir.
Un des rares organismes à applaudir la Macronie, pour l’instant, est le FMI qui accorde son satisfecit à l’élève Macron même si ce dernier “peut mieux faire”. En fidèle serviteur bourgeois, le Président se doit d’être exemplaire dans le maintien du cap de réformes drastiques. Les attaques vont donc se poursuivre et s’accélérer. Sur ce plan, on peut effectivement lui faire confiance. Mais à plus long terme, la bourgeoisie va être confrontée à un problème épineux qui pourrait avoir des effets préjudiciables sur les rouages de l’appareil politique : un pouvoir en place dont la popularité désastreuse est loin de s’améliorer, une opposition qui, pour le moment, est inexistante et le spectre du parti populiste qui, bien qu’étant lui même en difficulté, peut revenir sur le devant de la scène et rendre la situation encore plus compliquée qu’elle ne l’est.
Concernant les retraites : le gouvernement travaille à remettre à plat les 37 systèmes de retraites français, réforme sur laquelle tous les gouvernements précédents se sont cassés les dents et qui est censée être adoptée avant l’été 2019. Dans le collimateur : tous les régimes spéciaux, notamment ceux des fonctionnaires. Le sujet est extrêmement sensible et le gouvernement dit “vouloir se laisser le temps”… jusqu’à la fin 2018 ! C’est sans compter sur la baisse déjà adoptée des pensions de retraite puisque, si l’âge légal de départ ne change pas, le nombre de trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein a déjà augmenté. Tout cela sans parler de la nouvelle hausse de la CSG affectant les pensions et de l’éventuelle baisse du point d’indice, aujourd’hui murmurée mais qui annonce la couleur. Pour ceux qui auraient réussi à cotiser pour une retraite complémentaire permettant de mettre un peu de beurre dans les épinards de leurs vieux jours, c’est carrément un malus de 10 % pendant trois ans sur cette complémentaire qui sera appliqué !
La réforme de la fonction publique ? Macron veut tenir ses promesses de suppression de 120 000 postes. Ce grand ménage est déjà engagé avec la suppression des emplois aidés. Le “dégraissage du mammouth” (dixit le ministre du PS, Claude Allègre, en son temps) doit se poursuivre dans tous les services de l’État, les collectivités territoriales, hormis les forces de répression, bien sûr, qui, elles, seront mises de plus en plus à contribution pour, nous dit-on, sécuriser la société et même l’école ! Il s’agit plus sûrement de nous faire entendre raison dans la rue et réprimer quand nous refusons l’inacceptable !
Si l’incitation aux départs volontaires ou l’aide à la reconversion dans la fonction publique sont de mise pour l’instant, le gouvernement ne cache pas pour autant sa plus vaste volonté de contractualiser l’ensemble de la fonction publique : à savoir la fin de la garantie de l’emploi pour tous les fonctionnaires et la rémunération “au mérite”. On pourra travailler pour l’État 5, 10 ou 15 ans et se retrouver à la rue dès la fin du contrat : la précarisation de l’emploi public tel que tous les gouvernements en ont rêvé.
Autres chantiers allant dans le sens d’une modernisation du capital national : la réforme de la formation professionnelle, de l’apprentissage et de l’assurance-chômage. Tout doit être mis en œuvre pour permettre de mieux “aligner” les compétences des actifs et des jeunes avec les besoins en qualification des entreprises. En clair : ne cherche plus de travail, laisse le travail te choisir ! Tu ne trouves pas de boulot dans ta branche ? “Traverse la rue” (selon les propos mêmes de Macron) et trouve un job ailleurs. De cette flexibilité dépendra d’ailleurs le niveau de ton salaire ou de ton indemnisation par l’assurance-chômage. La créativité gouvernementale au service de l’emploi ? C’est carrément une déclaration de guerre ouverte faite à la classe ouvrière !
Au nom de la “modernisation”, en fait celle de l’exploitation, le capital a toujours su justifier l’injustifiable et précariser les conditions de vie du prolétariat pour une rentabilité maximum de l’appareil productif. L’État, loin d’être à la remorque du “grand patronat”, souvent présenté comme le “donneur d’ordres” pour asséner les attaques, est en réalité le maître d’œuvre qui impose ses diktats économiques et sociaux à l’ensemble de la société et qui, pour ce faire, montre l’exemple.
Le prétendu Plan “anti-pauvreté” ? Pour cause de Coupe du monde de football, la réforme fut repoussée à cet automne. Il ne fallait pas gâcher la fête ! En effet, le sujet, lui aussi est sensible. Alors que Macron, des trémolos dans la voix, s’engageait en juillet à attaquer le “mal à la racine”, il déclare que “la stratégie de lutte contre la pauvreté ne se contentera pas de proposer une politique de redistribution classique et d’accompagnement social. Non pas de nouvelles aides, en solde de tout compte mais un accompagnement réel vers l’activité”. En clair, cela signifie qu’il ne s’agit plus d’entretenir et d’accorder des minima de survie aux pauvres sans emploi mais les inciter à “retrouver la vie active”, sous peine de suppression des aides sociales.
Outre l’attaque directe et frontale qu’ils sous-tendent, les propos de Macron sont une insulte faite aux prolétaires : non seulement ils sont rejetés par le capital, exploités jusqu’à l’os, mais également rendus coupables de leur situation et traités en parias. On retrouve chez Macron, avec des mots plus ampoulés, le même mépris et la même façon de leur cracher au visage que chez les chantres du populisme, comme Marine Le Pen, la même volonté de les rejeter et de les exclure en les désignant comme des “parasites” de la société et des “profiteurs”.
Nous pourrions poursuivre la liste de toutes les attaques en cours, celles sur les augmentations en série du prix de l’énergie, des transports, des contrôles techniques sur les véhicules, des assurances… tout cela au nom du combat écologique, de la santé, de la sécurité routière et de la solidarité. Ne pas y souscrire serait donc être irresponsable et égoïste. Après le mépris et l’hypocrisie, persiste toujours la logique de culpabilité.
Il en est de même vis-à-vis de la politique d’immigration, de la répression directe et du rejet planifié de tous ces prolétaires chassés par la guerre et la barbarie. Ils ont risqué leur peau mille fois avant d’arriver en Europe et la réponse du pouvoir, en France comme ailleurs, c’est : “dehors” ! La réforme gouvernementale sur ce plan est une variante subtile des différents “murs” contre l’immigration, administratifs ou physiques, que mettent en place tous les États. Que l’on ne s’avise pas de soutenir, accueillir, aider un de ces prolétaires exilés : cette solidarité est considérée comme un délit et réprimé comme tel ! Le gouvernement n’hésite donc pas à assumer des politiques ouvertement réactionnaires afin de ne pas laisser le champ libre au populisme.
Ces coups assénés aujourd’hui et demain ne sont pas acceptables et la colère va maintenant grandissante, au-delà d’un simple mécontentement passager.(1) On l’a vu au printemps avec le mouvement de lutte à la SNCF et l’attaque frontale contre le statut et les conditions de vie des cheminots. L’échec de la lutte, son isolement, le pourrissement de celle-ci entretenu sciemment par les syndicats et le pouvoir pendant de très longues semaines, n’a pas abouti à la démoralisation générale et au sentiment d’impuissance espérés par la bourgeoisie pour préparer les attaques en cours.
La colère ouvrière est bien présente même si elle s’exprime difficilement ; souvent de manière éparpillée et isolée. Ce fut le cas lors de la journée d’action du 9 octobre où le besoin de lutter s’est fait sentir, mais où l’expectative sur la manière de procéder a abouti à défiler sagement derrière les syndicats, sans remise en cause générale du cloisonnement de la lutte, sans possibilité réelle de discuter des perspectives.
Quelques minorités d’ouvriers, comme le collectif ouvrier de Nantes,(2) et sûrement quelques autres, tentent de réfléchir, en tirant le bilan de la lutte SNCF, par exemple, en refusant la “fatalité” de l’échec, refusant le sabotage syndical et tentant de poser des questions plus larges pour la lutte, pour la transformation de la société. Ces minorités expriment de façon embryonnaire les potentialités de lutte de la classe ouvrière qui réagit encore avec difficulté mais ne veut plus baisser la tête.
La bourgeoisie le sait pertinemment et n’a en aucun cas déclaré forfait. Au contraire, elle a tiré le bilan des confrontations passées avec la classe ouvrière, elle connaît ses points faibles et son manque de confiance en elle. La bourgeoisie peut s’appuyer sur les maîtres du sabotage que sont les syndicats, même s’ils sont aussi en partie plus ou moins discrédités, pour encadrer le mécontentement ouvrier et l’orienter vers des actions stériles, isolées, les user jusqu’à la démoralisation pour que les attaques de plein fouet puissent passer. Les syndicats ont su jouer le jeu de la fragmentation en appelant à différentes journées de grève, corporation par corporation. La grève dans l’Éducation nationale du 12 novembre a ouvert le bal, témoignant de cette manœuvre visant à renforcer le désarroi.
Retrouver la confiance dans nos forces, avoir la capacité de dépasser les divisions, savoir refuser les sabotages syndicaux, se regrouper pour réfléchir sur la lutte, tout cela est une nécessité. Derrière le mécontentement qui se renforce, la lente et difficile maturation de la conscience reste autant marquée par la fragilité que semée d’embûches. Mais la patience et la lucidité restent les principales vertus des révolutionnaires.
Stopio, 16 novembre 2018
1) À l’heure où nous mettons sous presse, la mobilisation des “gilets jaunes”, initiée sur les réseaux sociaux, s’apprête à mener des actions de blocage, le samedi 17 novembre, notamment contre la flambée des prix du carburant. Ce mouvement apparaît comme l’expression d’une immense colère de la population. Mais par son caractère protéiforme, il est déjà comparé à une sorte de “jacquerie” du même genre que la mobilisation des “bonnets rouges” en Bretagne. Par son “apolitisme” affiché et ses appels à la “mobilisation citoyenne”, largement relayés par les médias, ce mouvement se situe non pas sur le terrain de la lutte de la classe ouvrière mais sur celui sur de l’inter-classisme et de l’idéologie petite-bourgeoise. La présence d’ouvriers en son sein se fait davantage sur la base d’initiatives individuelles d’ “automobilistes excédés” que sur celle de prolétaires conscients, capables d’imposer un combat de classe autonome. De ce fait, ce mouvement est non seulement sujet à toutes formes de récupérations politiques, mais il apparaît comme une nébuleuse confuse dans laquelle la petite-bourgeoisie est souvent à l’initiative et marque de son idéologie bon nombre d’actions et de revendications. Même si Macron et le gouvernement semblent préoccupés par les questions de sécurité et si la bourgeoisie s’inquiète des difficultés pour encadrer cette colère qui navigue à vue, la classe ouvrière est la seule force sociale capable de faire reculer l’État. Face aux offensives anti-ouvrières, seul le prolétariat peut en effet offrir une réelle perspective.
2) Lire : “Lutte des ouvriers de la SNCF: un collectif d’ouvriers tire le bilan”, RI n° 472.
En 2008, la crise financière qui a frappé de plein fouet les États-Unis, avec les faillites en cascade de plusieurs banques, a plongé subitement des millions de prolétaires dans la misère. Parmi les principaux acteurs emblématiques du secteur bancaire, Lehman Brothers, un des grands piliers du système économique américain, a brusquement fait faillite provoquant la panique dans tout le système bancaire international dont elle était un des acteurs de premier plan.
Grâce aux prêts accordés aux établissements bancaires par la banque d’investissement Lehman Brothers, ces dernières avaient octroyé des crédits immobiliers hypothécaires à taux variables (les subprimes) à des ménages précaires. Ces ouvriers, parmi les plus pauvres des États-Unis, se sont fait arnaquer en croyant que ces crédits à long terme allaient leur permettre d’acheter leur maison. En réalité, les taux étaient “intéressants” tant que le prix de l’immobilier était en hausse. Les nouveaux propriétaires potentiels pouvaient ainsi revendre leur bien immobilier en faisant une plus-value permettant de rembourser leur emprunt s’ils ne pouvaient plus payer leur créance. Mais fin 2006-début 2007, le marché de l’immobilier s’effondre aux États-Unis. Les taux de crédit variables des subprimes augmentent et les ouvriers ne peuvent plus rembourser. Les banques prêteuses ont alors voulu récupérer les maisons hypothéquées et se sont lancées, sans aucun état d’âme, dans une gigantesque et sordide opération de saisies immobilières. Ce sont 7,5 millions de familles ouvrières qui ont été, du jour au lendemain, brutalement jetées à la rue, expulsées de leur logement, parfois manu militari avec l’aide de la police. Tandis que ces familles se sont retrouvées sans toit, obligées pour certaines de dormir dans des abris de fortune ou de se faire héberger, la plupart des maisons saisies pour être revendues n’ont trouvé aucun acquéreur.
Il est clair que ces ouvriers se sont fait tout simplement escroquer en croyant naïvement pouvoir accéder à la propriété grâce aux crédits “intéressants” qu’on leur a fait miroiter. La plupart d’entre eux ne savaient d’ailleurs même pas ce que les banques leur avaient fait signer ! Ces familles ouvrières ont été ainsi directement victimes des requins capitalistes du “monde de la finance”, un secteur particulièrement pourri et corrompu de la classe dominante.
L’État américain n’a évidemment rien fait pour empêcher cette catastrophe humaine. Au contraire, c’est de façon délibérée qu’il a laissé Lehman Brothers mettre la clef sous la porte. L’État américain porte donc une responsabilité de premier plan dans la plongée de millions de prolétaires dans la misère et le dénuement aggravé par l’explosion de la “bulle immobilière”.
Si la banque centrale américaine a décidé de laisser couler Lehman Brothers (alors qu’elle a soutenu d’autres banques au bord de la faillite), c’est parce que la première puissance mondiale voulait faire un exemple et tirer la sonnette d’alarme afin que toute la bourgeoise des principaux États industrialisés se mobilise pour sauver le système financier international, le spectre d’un krach boursier identique, voire pire que celui de 1929 étant à l’horizon. Les principales banques européennes ont également investi dans les subprimes, croyant faire des placements juteux. Après la faillite de Lehman Brothers, la secousse a immédiatement touché les autres grands pays industrialisés. Dès le départ, la menace d’autres faillites et l’annonce d’un possible “effet domino” ont accompagné l’explosion de la bulle immobilière. Pour endiguer le risque de faillites en chaîne ; les États et les banques centrales, en Europe comme aux États-Unis, ont été obligés de mettre en place des plans de sauvetage d’urgence. En Grande-Bretagne, le gouvernement nationalise immédiatement certaines banques, notamment Northern Rock. En France et en Allemagne, l’État décide d’injecter une masse colossale de liquidités dans les caisses des grandes banques pour éviter la banqueroute et l’effondrement du système financier mondial. Mais ces mesures d’urgence ont eu comme conséquence, en creusant davantage l’endettement des États, d’aggraver le chômage et la précarité. Les cures d’austérité déployées par la classe dominante pour tenter d’atténuer quelque peu le déficit des États se sont rapidement faites sentir dans les pays les plus vulnérables tels que la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et progressivement dans l’ensemble des pays développés de la planète.
Aujourd’hui, alors que la menace d’une nouvelle secousse financière plane de nouveau sur le monde, les médias ont repris une propagande sournoise autour de l’anniversaire des dix ans de la faillite de Lehman Brothers. Au nom du “sauvetage” de l’économie mondiale, les États ont désigné des coupables idéaux en faisant peser la responsabilité de la crise sur le “monde de la finance”, incarné par les “traders” et les “patrons voyous”. Tout cela afin d’innocenter le système capitaliste dans son ensemble.
En exploitant efficacement les nationalisations et le rôle des banques centrales dans le renflouement des caisses de celles menacées par la faillite, la bourgeoisie en a profité pour mener une offensive idéologique présentant l’État comme le régulateur des “excès” de la finance et le protecteur des petits épargnants. C’est justement grâce au rôle de l’État présenté comme le “sauveur de l’économie mondiale” que les gouvernements de tout poil ont pu justifier, en partie, la nécessité de pressurer davantage les salariés afin d’accroître la compétitivité des économies nationales sur le marché mondial et réduire la dette de leur État respectif.
Contrairement aux mensonges qui ont alimenté et alimentent encore les discours officiels, ce n’est pas la crise financière de 2008 qui a initié le train des “réformes” qui n’ont fait que dégrader les conditions de vie des prolétaires en remettant en cause de prétendus acquis sociaux. Si les grandes “réformes” et les attaques massives contre les conditions de vie et de travail se sont fortement aggravées partout dans le monde après cette dramatique secousse de 2008, elles étaient déjà en cours depuis des décennies. Toutes ont été orchestrées par les États et leurs gouvernements, de droite comme de gauche, qui se sont succédés sans bien sûr parvenir à résoudre la crise.(1)
On comprend donc mieux la propagande idéologique déchaînée en 2008 qui avait pour but de donner une explication frauduleuse en faisant passer le symptôme de la crise financière pour la maladie, celle de la crise historique de l’économie capitaliste. Depuis le retour de la crise ouverte du capitalisme à la fin des années 1960, des rechutes de plus en plus profondes sont venues ponctuer la vie sociale. À chaque fois, la bourgeoisie a su trouver des justifications et des boucs émissaires. En 1973, c’était la faute du “choc pétrolier” ! À l’époque, les fauteurs de troubles étaient ces pays du Golfe et leurs princes roulant sur l’or. En 1987, 1998, 2001 et 2008, ce fut au tour de la finance et des banquiers d’être pointés du doigt. Mais jamais ces campagnes idéologiques ne furent aussi intenses qu’en 2008. Ainsi, on a pu entendre toute sorte de discours fallacieux sur la nécessité d’assainir le système bancaire, de “moraliser” les banques en sanctionnant les spéculateurs véreux et les banquiers “irresponsables”, tel le PDG de Lehman Brothers, présenté par les médias comme “l’homme le plus détesté de l’Amérique”.
Aux dires même de tous les responsables bourgeois, de tous les “spécialistes” de l’économie, la crise de 2008 est la plus grave qu’ait connu le système capitaliste depuis la grande dépression qui a débuté en 1929. Cependant, les explications qu’ils donnent ne permettent évidemment pas de comprendre la véritable signification de ces convulsions et la perspective qu’elles annoncent pour l’ensemble de la société et notamment pour la classe ouvrière.
Aujourd’hui, ce qui est occulté par l’ensemble des “spécialistes” de l’économie, c’est la crise de surproduction de ce système, son incapacité à vendre la masse des marchandises qu’il produit. Bien sûr, il n’y a pas surproduction par rapport aux besoins réels de l’humanité (que le capitalisme est incapable de satisfaire), mais surproduction par rapport aux marchés solvables, en moyens de paiement pour cette production. Les discours officiels se focalisent sur la crise financière, sur la seule faillite des banques, mais en réalité, ce que les thuriféraires bourgeois appellent “l’économie réelle” (par opposition à “l’économie fictive”) est illustrée par le fait que chaque jour on annonce des fermetures d’usine, des licenciements massifs, des faillites d’entreprise.
Lors de la crise de 2008, la chute du commerce mondial a révélé l’incapacité pour les entreprises de trouver des acheteurs pour écouler leur production. Ainsi, ce n’est pas la crise “financière” (et encore moins la faillite de Lehman Brothers) qui était à l’origine de la récession ouverte en 2008. Bien au contraire, cette crise financière n’a fait que révéler que la fuite en avant dans l’endettement, comme palliatif à la surproduction ne pouvait se poursuivre indéfiniment. Tôt ou tard, “l’économie réelle” se venge, c’est-à-dire que ce qui est à la base des contradictions du capitalisme (l’incapacité des entreprises à vendre la totalité des marchandises produites), revient au-devant de la scène. Cette crise de surproduction n’est pas une simple conséquence de la crise “financière” comme essaient de le faire croire la plupart des “spécialistes” bourgeois. C’est dans les rouages mêmes de l’économie capitaliste qu’elle réside, comme l’a mis en évidence le marxisme depuis un siècle et demi.
Comme le disaient Marx et Engels dans le “Manifeste du Parti communiste” de 1848, la société est devenue trop riche ! Le capitalisme produit beaucoup trop de marchandises alors que les marchés solvables se contractent de plus en plus, comme en témoigne la guerre commerciale acharnée entre les États-Unis et l’Europe, qui doivent en plus affronter la compétitivité des marchandises chinoises.
Aujourd’hui le capitalisme est asphyxié par le poids faramineux de l’endettement. En même temps, il ne peut se maintenir, de façon artificielle, que grâce au crédit. La seule “solution” que la bourgeoisie est capable de mettre en œuvre est… une nouvelle fuite en avant dans le cercle vicieux de l’endettement. Avec le développement de la spéculation, ce mode de production, basé sur la recherche du profit, ressemble de plus en plus à une économie de casino. Le remède consistant à injecter des liquidités dans les caisses des principales banques ne peut, en réalité, qu’aggraver le mal, notamment en accentuant la crise de la dette souveraine des États.
Dix ans après le séisme de 2008, et malgré les plans de sauvetage d’urgence du système financier, malgré une certaine “reprise” apparente et très fragile des taux de croissance en 2012-2013, l’inquiétude saisit à nouveau la classe bourgeoise. Les dix années de cure d’austérité n’ont rien changé sur le fond. Les États restent surendettés et les banques centrales gavées d’actifs plus que douteux. La croissance mondiale ralentit à nouveau. Tous les acteurs prennent de plus en plus de risques. Depuis le milieu de l’année 2018, les médias et les discours des économistes bourgeois tirent la sonnette d’alarme et redoutent une situation identique, voire pire, que celle de 2008. En développant ces discours alarmistes, et ces campagnes sur les dérives du monde de la finance, la bourgeoisie cherche à terroriser et paralyser la classe ouvrière derrière la défense de l’ “État sauveur”. Pour ne pas entraver les “plans de sauvetage” (illusoires !) du système financier, les prolétaires sont évidemment appelés à se serrer encore la ceinture, à accepter de nouveaux sacrifices sur leur pouvoir d’achat.
Face à la barbarie du capitalisme, révélée notamment en 2008 par le scandale des millions d’expulsions d’ouvriers de leur logement dans le pays le plus riche du monde, le prolétariat n’aura pas d’autre choix que de reprendre partout le combat pour la défense de ses conditions de vie et contre l’ordre social de ses exploiteurs. Il devra comprendre pour cela que loin d’être un “protecteur neutre”, qui lutte contre les dérives spéculatives des traders, l’État bourgeois est avant tout un organe de répression et de conservation de tous les méfaits du capitalisme. La faillite des banques et des entreprises ne fait que révéler la faillite du mode de production capitaliste qui n’a aucun avenir à offrir à l’humanité. La seule solution à la crise, c’est le renversement de ce système et la destruction de l’État par la classe qui produit toutes les richesses de la société : la classe ouvrière mondiale.
Sonia, 17 novembre 2018
1) C’est d’ailleurs cela qui explique en partie le fort discrédit des partis politiques traditionnels aux yeux de la classe ouvrière. Aux États-Unis, c’est le rejet de l’establishment, en particulier dans les régions industrielles sinistrées, qui a poussé une grande partie de la classe ouvrière à voter pour Trump.
Pour compter ses soutiens dans sa campagne au poste de secrétaire général de Force ouvrière (FO), Pascal Pavageau a établi, avec ses collaborateurs, un fichier recensant les délégués et responsables locaux du syndicat. Le document les divise en fonction de leur capacité à appuyer sa candidature ou, au contraire, à constituer une entrave à son accession au pouvoir suprême. Mais le fichier ne s’arrête pas là et fait figurer leur appartenance politique, leur orientation sexuelle, leur état de santé ou des appréciations plus triviales : “niais”, “bête”, “ordure”, voire, pour donner le change, “trop intelligent pour être au bureau confédéral”… un bureau visiblement porté en haute estime par l’aspirant au poste de secrétaire général.
Cette affaire a suscité un vrai scandale médiatique de la part d’un syndicat qui dénonce, en apparence, ces pratiques récurrentes et identiques à celles qui existent dans les entreprises ou les administrations comme la CPAM, certaines grandes écoles ou France Télévisions… des pratiques qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les ouvriers savent bien comment leur hiérarchie les surveille et les enferme dans des cases caricaturales et méprisantes, où les “alcooliques” côtoient les “homos” et où les “fainéants” sont opposés aux “bons petits soldats”. Le fichage, la catégorisation, la morgue avec laquelle on apprécie les subordonnés est une constante dans le fonctionnement de la bourgeoisie.
Les syndicats ne dérogent nullement à ces pratiques. Cette affaire n’a rien d’un quelconque abus ou d’une vulgaire anomalie. Le fichage et la surveillance ne sont en rien étrangers à l’esprit du syndicalisme et ne peuvent être réduits à l’esprit malsain d’un individu qui n’aurait rien à faire dans un syndicat. Ce n’est d’ailleurs pas parce que Pavageau a démissionné que le problème est parti avec lui. Cette affaire met au contraire en lumière le fonctionnement quotidien de ces organes de l’État bourgeois que sont les syndicats et des luttes intestines pour l’accession aux postes clés en leur sein. Finalement, les syndicats ne diffèrent en rien des entreprises capitalistes qu’ils prétendent dénoncer.
FO avait déjà été pointée du doigt au début des années 2000 et condamnée pour avoir surexploité le chauffeur du secrétaire général de l’époque, Blondel, au mépris de toutes les règles du Code du travail. “Faites ce que je dis mais pas ce que je fais” ! Les chauffeurs de Blondel avaient d’ailleurs été payés par la ville de Paris, sous Chirac, pendant plus de dix ans…, c’est dire l’indépendance des syndicats vis-à-vis de l’État !
Rappelons également le goût du luxe de Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, lui aussi poussé à la démission en 2015 après avoir engagé des sommes faramineuses pour faire décorer son bureau à la mesure des efforts entrepris pour parvenir au sommet de la bureaucratie syndicale. Ce même goût du faste est d’ailleurs aussi à la mode au sein de FO puisque de récentes révélations ont mis en lumière le train de vie dispendieux de ses cadres dont les notes de frais et les salaires s’élèveraient à plusieurs centaines de milliers d’euros. Comme quoi, l’État sait se montrer reconnaissant envers ses serviteurs les plus zélés. Ne nous y trompons pas, les Mailly, Pavageau et consorts se moquent royalement de la misère des ouvriers et de leurs conditions d’exploitations insupportables. Les privilèges que se voient octroyer tous ces nouveaux nababs en disent long sur la place réelle qu’occupent les syndicats au sein de l’État.
Si scandale il y a, c’est dans le fait que les syndicats se présentent comme les défenseurs de la classe ouvrière contre le patronat, poussent des cris d’orfraie hypocrites dès que de tels méfaits sont mis en lumière. Les dirigeants syndicaux ne sont en réalité que des parvenus ayant les mêmes mœurs politiques que tous les patrons dans la gestion d’une entreprise ou d’une administration. Depuis la Première Guerre mondiale et l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence, les syndicats ne sont plus des organismes de défense des intérêts économiques de la classe ouvrière, comme c’était le cas au XIXe siècle, à l’époque où le capitalisme était encore un système progressiste et où la bourgeoisie pouvait, sous la pression des ouvriers organisés en syndicats, améliorer les conditions de vie des exploités. Aujourd’hui, les syndicats sont devenus des organes d’encadrement bourgeois, parfaitement intégrés à l’appareil étatique… Ils sont associés partout à la gestion anti-ouvrière des organismes comme la Sécurité sociale, les Caisses de retraite, l’assurance chômage, etc. Ils sont impliqués dans tous les projets de la bourgeoisie touchant aux questions économiques et sociales, dans tous les rouages de l’administration et des entreprises, grandes ou petites. Ils sont ainsi l’objet d’enjeux de pouvoir et de concurrence acharnée comme n’importe quelle organisation bourgeoise, d’autant plus qu’ils sont assis sur un budget annuel global estimé à quatre milliards d’euros, (1) ce qui ne manque pas d’attirer les convoitises. La dernière affaire du fichier de Pavageau montre une fois de plus que le prolétariat ne peut plus compter sur les syndicats pour défendre ses intérêts, car rien ne pourra les faire dévier de leur tâche de force d’encadrement, de garde-chiourmes et d’étouffement de la classe ouvrière.
HD, 26 octobre 2018
1) Selon le rapport parlementaire Perruchot (2011).
Dans sa revue Lutte de classe n° 186, l’organisation trotskiste Lutte ouvrière (LO) a publié un long article intitulé “Bordiguisme et trotskisme” dans lequel elle stigmatise (en paraphrasant Lénine) la “maladie infantile” de la Gauche communiste : son “sectarisme”. D’après LO, ce serait cette “tare congénitale” de la Gauche communiste qui expliquerait qu’ “aujourd’hui, la Gauche communiste a éclaté entre différents petits groupes sans influence, sans avoir jamais vraiment réussi à essaimer en dehors de l’Italie”.
Dans son offensive contre la Gauche communiste, LO utilise, pour duper le lecteur, un stratagème parfaitement malhonnête consistant à réduire la Gauche communiste non seulement à la Gauche italienne, mais aux seules organisations du courant “bordiguiste”. On y apprend ainsi que la Gauche communiste d’Italie aurait été incapable de transmettre la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier du fait de son “ignorance des débats politiques qui ont traversé dans les années 1930 le mouvement communiste international. Mais les militants du courant bordiguiste, pour beaucoup, vivaient alors dans l’émigration (notamment en France) et avaient la possibilité de connaître ces débats et de se confronter au courant que représentait l’Opposition de gauche trotskiste, elle-même véritable héritière politique de la révolution russe et du léninisme. Mais leur choix fut justement de s’en isoler et de se replier sur leur sectarisme, sur une base nationale faite avant tout d’ignorance de ce qu’étaient les autres courants, à commencer par le courant trotskyste dont les positions n’ont été que bien peu connues en Italie. Une grande partie de ce qui a été la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier n’a ainsi, tout simplement, pas été transmise”.(1)
LO emploie comme argument massue pour démontrer le “sectarisme” de la Gauche communiste une citation de Trotsky à propos de la Gauche italienne dans les années 1930 : “La période préparatoire de propagande nous a donné des cadres sans lesquels nous n’aurions pu faire de pas en avant, mais en même temps elle a favorisé au sein de l’organisation, en tant qu’héritage, l’expression de conceptions très abstraites de la construction du parti révolutionnaire et de la nouvelle Internationale. Dans leur forme chimiquement pure, ces conceptions ont été exprimées de la façon la plus complète par cette secte morte que forment les bordiguistes, qui espèrent que l’avant-garde du prolétariat se convaincra toute seule, à travers la lecture d’une production théorique de difficile lecture, de la justesse de leurs positions et ainsi se retrouvera autour de leur secte”. En s’appuyant sur cette citation, LO fait ainsi passer, tout au long de son article, l’intransigeance de la Gauche italienne dans la défense des principes prolétariens, tant politiques qu’organisationnels, pour une attitude de “secte morte” (dixit Trotsky !).
Si le “sectarisme” signifie l’intransigeance impitoyable envers tous les partis et courants qui défendent les intérêts de la classe dominante contre le prolétariat, alors, oui, la Gauche communiste est “sectaire” comme étaient “sectaires” les spartakistes, les bolchéviks et toutes les petites minorités révolutionnaires qui ont combattu les sociaux-chauvins en 1914 et dénoncé la trahison des partis socialistes. En réalité, si LO ne voit dans l’intransigeance révolutionnaire de la Gauche communiste que du “sectarisme”, c’est parce que cette officine trotskiste appartient au camp de la bourgeoisie (même si ses militants sincères n’en ont pas conscience). C’est bien pour cela que LO, malgré la trahison des partis “socialistes” en 1914 et leur intégration définitive à l’appareil d’État bourgeois, n’a eu aucun scrupule à appeler les ouvriers à voter pour le candidat “socialiste” aux élections présidentielles non seulement en 1974 mais également en 1981 et en 2007. L’État bourgeois peut donc bien décerner à LO la palme d’or du “non sectarisme” pour ses bons et loyaux services contre la classe ouvrière.
Contrairement au trotskisme, la Fraction de la Gauche communiste d’Italie,(2) exclue par les staliniens du Parti communiste d’Italie, avait compris que le combat contre la dégénérescence de l’Internationale communiste, puis la contre-révolution triomphante, passait par la capacité des minorités révolutionnaires à tirer les leçons de la vague révolutionnaire débutée en Russie en 1917. En publiant Prometeo en italien et Bilan en français, la Fraction s’efforça de regrouper les maigres forces révolutionnaires de l’époque autour de la défense de principes prolétariens bafoués par le stalinisme.(3) Après l’échec de la vague révolutionnaire et la victoire de l’opportunisme au sein de l’Internationale communiste, il était impossible de créer immédiatement un nouveau Parti mondial du prolétariat. Il fallait tout d’abord tenter de redresser l’Internationale puis, après la trahison irrémédiable de tous les Partis communistes, construire un “pont” vers la constitution du prochain Parti révolutionnaire une fois la contre-révolution surmontée.(4)
À l’opposé, la notion d’Opposition (“loyale”, pourrait-on ajouter) revendiquée par Trotsky reflétait une énorme confusion sur la nature de la fraction stalinienne qui était censée (ou tout au moins une partie de celle-ci) pouvoir évoluer vers des positions révolutionnaires.(5) Cette confusion est la cause de toute la dérive opportuniste du courant de Trotsky durant les années 1930. Celui-ci, profitant de l’aura que lui conférait le rôle fondamental qu’il a joué dans la révolution russe, a entraîné les minorités révolutionnaires dans des impasses et des crises, jusqu’à la catastrophe qu’a représenté pour l’Opposition trotskiste la politique d’entrisme dans les partis sociaux-démocrates, alors que ces partis étaient passés dans le camp bourgeois en 1914 et n’avaient pas hésité à noyer dans le sang les soulèvements prolétariens (notamment en 1919 en Allemagne) au moment où l’extension internationale de la révolution russe était vitale pour la classe ouvrière.
LO préfère néanmoins colporter une critique douteuse et malhonnête de Rosmer, recyclée ensuite par Trotsky, selon laquelle la Gauche italienne aurait fait le “choix”, dans les années 1930, de “s’isoler et de se replier” sur sa “base nationale”. Le “courant bordiguiste” et ses “avatars” n’auraient jamais su sortir de leur dimension nationale italienne, ignorant et évitant “de se confronter au courant que représentait l’Opposition de gauche trotskiste”. On peut d’ores et déjà noter avec quel aplomb LO réduit la réaction prolétarienne contre le stalinisme à la seule Opposition trotskiste, faisant mine d’ignorer le rôle de la Fraction italienne et d’autres groupes exclus du parti stalinien à la fin des années 1920 et au début des années 1930. En réalité, la Gauche communiste italienne était loin d’ignorer les positions de l’Opposition trotskiste comme le prétend LO. Elle collabora loyalement aux travaux de l’Opposition et adhéra à son Secrétariat international, bien qu’elle refusât de s’impliquer dans la direction en l’absence d’une plateforme programmatique claire.
Il n’est, à ce titre, guère étonnant que l’article de LO se focalise entièrement sur “le bordiguisme”. En réduisant la Gauche communiste à sa seule composante “bordiguiste” en Italie, LO travestit la réalité et occulte délibérément l’existence de tout un mouvement international de résistance à la dégénérescence de l’Internationale communiste puis à la contre-révolution : celui d’une Gauche communiste qui existait en Allemagne, en Hollande, en Belgique et même en Russie et au Mexique. Une Gauche qui a su tirer, de façon beaucoup plus profonde que l’Opposition de Trotsky, les leçons de la défaite de la première vague révolutionnaire. La Gauche communiste a ainsi été capable de combattre sans ambiguïté la théorie stalinienne de la construction du “socialisme dans un seul pays”. Elle a su comprendre la nature contre-révolutionnaire de l’URSS où ne subsistaient aucun “acquis ouvriers”, contrairement aux affirmations de Trotsky, des “acquis” qu’il fallait “défendre” selon lui. La justesse de cette analyse s’est d’ailleurs pleinement confirmée avec la participation de l’URSS dans la seconde boucherie impérialiste de 1939-1945.
Alors que les trotskistes ont participé à la “Résistance” en appelant les prolétaires à prendre les armes contre “l’occupant nazi”, les militants de la Gauche communiste, quant à eux, ont appelé, quand ils le pouvaient et au péril de leur vie, non pas à la “collaboration avec les boches” mais à la fraternisation entre les prolétaires allemands en uniforme et ceux des pays “Alliés” du “camp démocratique”. Contrairement aux trotskistes, ils ont maintenu, à contre-courant, le vieux mot d’ordre du mouvement ouvrier : “Les Prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” Ce n’est donc pas le courant issu de l’Opposition trotskiste, mais bien celui de la Gauche communiste, qui a su défendre la “tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier” ! (6)
En se focalisant sur le seul Bordiga et sa prétendue inexpérience des luttes qui n’eut “guère l’occasion de se corriger”, LO cherche également à maquiller la réalité en présentant les militants de la Gauche communiste comme une expression strictement intellectuelle et abstraite, celle de beaux-parleurs dans leur tour d’ivoire. En réalité, la Fraction, dont la contribution demeure parmi les plus précieuses de l’histoire du mouvement ouvrier du XXe siècle, était majoritairement composée d’ouvriers, qui avaient une expérience bien réelle des luttes et qui s’étaient confrontés âprement à la répression des staliniens et des fascistes (alors que la grande majorité des militants trotskistes de l’époque étaient des intellectuels ayant très peu d’expérience des luttes ouvrières, particulièrement en France).
L’article de LO dénature ainsi complètement la démarche profondément internationaliste (et non “sectaire” et “nationale”), de la Fraction italienne qui eut toujours le souci de participer à toutes les discussions et d’intervenir auprès des groupes prolétariens avec l’objectif de clarifier au maximum les questions politiques, sans jamais céder pour autant aux sirènes de l’unification opportuniste et précipitée des différentes tendances oppositionnelles de l’époque. Alors que ses membres étaient soit en prison soit, pour la plupart, exilés en France, la Fraction italienne chercha à participer de façon très fraternelle à la vie et aux débats de toutes les organisations rattachées à l’Opposition : avec l’opposition allemande dirigée par Landau, avec l’opposition espagnole dont le représentant, Andrés Nin, vivait à Berlin, avec la Ligue communiste de Naville et Rosmer. Elle eut également des relations étroites avec l’opposition belge, en particulier le groupe bruxellois de Hennaut.
Tout en reconnaissant l’héritage politique de cette immense figure de la révolution russe qu’était Trotsky, la Gauche italienne s’opposa à ses orientations opportunistes et ses confusions, notamment sur la question organisationnelle. Partisan “d’avancées pratiques” dans un cours historique orienté, comme l’avait très bien vu la Gauche italienne, vers une nouvelle guerre impérialiste mondiale, Trotsky multiplia les concessions opportunistes, voire les manœuvres auprès d’éléments confus et même d’aventuriers politiques (tel Molinier), afin de réunir autour de lui ce qui s’apparentait de plus en plus à un club de supporters dévoués.
L’intégration éclair de la Nouvelle opposition italienne (NOI) à l’Opposition internationale est, à ce titre, particulièrement significative des méthodes qu’employa Trotsky dans sa logique d’agglomération artificielle de groupes et de personnalités. À partir d’avril 1930, trois fonctionnaires du Parti communiste italien, après avoir exclu un mois plus tôt Bordiga pour “trotskisme”, quittèrent le Parti pour des motifs mineurs (en fait des querelles d’influences) et rejoignirent aussitôt l’Opposition sous l’appellation de NOI, sans que la Fraction soit même consultée. Trotsky manœuvrait déjà dans son dos pour créer ex nihilo une section italienne de l’Opposition plus docile, aboutissant à l’exclusion bureaucratique et sans aucun débat de la Fraction juste avant la conférence de l’Opposition en 1933.
Ce travail de sélection s’opéra partout où Trotsky rencontrait des obstacles pour faire de l’Opposition son instrument politique à lui : en France avec Rosmer ou le groupe de Gourget, en Belgique avec le groupe de Van Overstraeten, en Espagne avec celui de Nin ou en Allemagne avec le groupe de Landau. Si bien qu’à la conférence de 1933, l’Opposition, expurgée de ceux avec qui “la discussion (…) s’avéra difficile” (selon les mots de LO), n’apparaissait plus, en effet, que comme une organisation strictement trotskiste.
La multiplication des crises et des scissions au sein de l’Opposition confirma rapidement la justesse de la méthode de la Gauche italienne. Le patient et précieux combat de la Fraction, loin de réduire la Gauche à “l’impuissance” et aux “formules sans lien avec la réalité”, a permis, au contraire, que resurgissent et se maintiennent, encore aujourd’hui, d’authentiques courants révolutionnaires. La clarté et l’expérience acquises au sein de la Fraction italienne par Marc Chirik (MC) ont permis, sous son impulsion, que se forme pendant la Seconde Guerre mondiale la Fraction française de la Gauche communiste qui deviendra plus tard la Gauche communiste de France (GCF). Que ce soit au sein de l’Opposition ou dans la Gauche italienne, avec la GCF ou, plus tard, au sein du CCI, MC a toujours lutté contre toute démarche “sectaire” à l’intérieur d’un milieu politique internationaliste clairement délimité par des principes prolétariens. (7)
Bien que les énormes confusions de Trotsky sur la situation historique l’aient conduit à se fourvoyer dans la guerre d’Espagne en 1936 (qu’il analysait non comme les préparatifs pour la Seconde Guerre impérialiste mondiale à venir, mais comme les prémisses d’une nouvelle vague révolutionnaire) et à défendre l’antifascisme, il n’est pas allé jusqu’à la trahison ouverte avant son assassinat par les staliniens.
Trotsky a néanmoins légué à la plupart de ses émules des méthodes organisationnelles et un opportunisme politique qui furent la faille dans laquelle s’engouffra le courant dit “trotskiste” lors de la Seconde Guerre mondiale. À l’épreuve de la guerre et en dépit des questionnements de Trotsky lui-même, à la fin de sa vie, sur la nature impérialiste de l’URSS, le trotskisme rejeta le slogan des bolcheviks : “transformation de la guerre impérialiste en guerre civile !”, lui préférant la guerre pour “la défense de la patrie soviétique”. Les trotskistes rejoignirent pour la plupart la “Résistance” et y furent très actifs, dénonçant même les militants internationalistes, ceux de la Gauche communiste, comme des “agents du fascisme”. Cette trahison de l’internationalisme prolétarien, au nom de l’antifascisme, de la défense de l’URSS et de ses prétendus “acquis ouvriers”, marqua le passage définitif du trotskisme dans le camp de la bourgeoisie.
C’est sur ce tas de fumier nationaliste que l’ancêtre de LO, le groupe de David Korner dit Barta, a vu le jour en 1939 en France. Lutte ouvrière colporte depuis longtemps une fable selon laquelle le groupe Barta aurait, à l’écart des autres groupes du mouvement trotskiste, “dénoncé les belligérants” et “appelé à la fraternité à la base” dans la plus stricte tradition internationaliste. Or, si la version proposée par LO de l’histoire de la Gauche communiste d’Italie est truffée d’amalgames, de falsifications et d’omissions mal intentionnées, la mythologie qu’elle répand sur ses propres origines relève de la pure fiction. Pendant la Guerre, Barta et son groupe jouèrent plutôt un mauvais tour à la classe ouvrière, comme en témoigne, parmi d’innombrables autres exemples, ce tract du 30 juin 1941 demandant aux travailleurs d’empêcher, “par tous les moyens, la machine de guerre impérialiste de fonctionner contre l’URSS”. Comme tous les autres groupes trotskistes, Barta appelait à “résister à Vichy et à l’impérialisme allemand (…). Dans les groupes de résistance, dans le maquis, exigez votre armement et l’élection démocratique des chefs par les membres des groupes”.(8) En bref, Barta appelait les ouvriers à participer au massacre, non pour la défense du camp impérialiste des Roosevelt et Churchill mais pour celle de l’impérialisme russe, pourtant allié des premiers (une contorsion d’équilibriste incohérente et intenable !).
Avec ce travail “historique” digne des photographies truquées et des contrefaçons staliniennes, il s’agit, en définitive pour LO, de prouver coûte que coûte que la “maladie infantile” qui frapperait la Gauche communiste, depuis les années 1920, demeure aujourd’hui “malheureusement persistante”, que son “sectarisme” est une sorte de tare congénitale propre aux organisations s’en réclamant, que les “avatars” du “bordiguisme” demeurent encore aujourd’hui des sectes d’illuminés, une bande de rigoristes académistes totalement déconnectés des luttes concrètes et qui réduisent “leur communisme à la répétition de formules et à des proclamations”.
LO attaque ainsi ouvertement le Parti communiste international (PCI) bordiguiste en s’appuyant sur une série d’amalgames et de déformations frauduleuses de l’histoire. Si la création du Parti communiste internationaliste (PCInt) en 1943, regroupant de nombreux militants issus de la Gauche communiste d’Italie, ne s’est pas faite sans confusions théoriques et organisationnelles, ce groupe doit à l’expérience de combat à laquelle il se rattache de s’être toujours maintenu sur un terrain de classe.(9) Contrairement au trotskisme, le courant bordiguiste était parfaitement clair sur la nature de l’URSS. Il n’a pas marché derrière les drapeaux de l’antifascisme (le PCI a clairement dénoncé cette mystification dans sa brochure : “Auschwitz ou le grand alibi”) et il a maintenu le flambeau de l’internationalisme face à la Seconde Guerre mondiale. Voilà ce qui distingue, pour l’essentiel, le “bordiguisme” du trotskisme, ce que l’article de LO se garde bien de signaler.
Mais au-delà du courant bordiguiste et du PCI, tout lecteur un tant soit peu attentif aura compris que LO cherche sciemment à discréditer ce qu’elle nomme les “différents petits groupes sans influence” de la Gauche communiste. Ce n’est pas la première fois que des plumitifs du courant trotskiste se mobilisent pour placer leurs coups bas et décrier la Gauche communiste, voire falsifier sa nature et sa véritable histoire. C’est ainsi que beaucoup d’ouvrages et de textes des trotskistes sur la période de l’entre-deux-guerres font souvent débuter l’histoire de l’Opposition à sa Conférence de février 1933, faisant opportunément l’impasse sur la période 1929-1932 et l’ensemble des courants oppositionnels. Dans le même style, que penser des Cahiers Léon Trotsky qui, dans leur numéro 29 (mars 1987) entièrement consacré à l’Opposition de gauche en Italie, ne mentionne la “Fraction bordiguiste” que de façon anecdotique au détour de deux phrases ?
De même, lorsque LO qualifie la Gauche communiste de courant d’ “ultragauche”, elle cherche à la noyer dans le magma de mouvances et de cénacles académiques petit-bourgeois, allant des réseaux “modernistes” aux “négationnistes de gauche” et tout un tas de groupuscules et d’individualités au langage pseudo-radical se réclamant frauduleusement du marxisme pour mieux le torpiller. LO assimile sciemment, d’un côté, des groupes qui nient le combat du prolétariat en ne se situant pas sur le terrain concret de la défense des positions et des principes de classe et, de l’autre, la Gauche communiste dont, prétendument, les “militants en arrivaient à voir dans toute intervention concrète dans les masses (…) une compromission inacceptable”.
Mais, pour le lecteur qui chercherait, en dépit de ces falsifications et amalgames, à en savoir plus sur ce qu’est réellement la Gauche communiste, LO promeut en “exception” à la règle le groupe Lotta comunista. Ainsi, l’auteur de l’article n’hésite pas à présenter ce sous-produit du gauchisme et de l’antifascisme, comme un héritier de la Gauche communiste d’Italie : “Aujourd’hui, la Gauche communiste a éclaté entre différents petits groupes sans influence, sans avoir jamais vraiment réussi à essaimer en dehors de l’Italie. Une exception est le groupe Lotta Comunista, qui a connu un certain développement numérique”. LO fait ici, de façon honteuse, la publicité d’un groupe qui n’est rattaché à la Gauche communiste ni par sa filiation, ni, et surtout, par ses positions politiques, en réalité bien plus proches du trotskisme. Issues de la “Résistance” à l’occupation des troupes allemandes en Italie, les positions de Lotta Comunista sont en tout point aux antipodes de celle de la Gauche communiste authentique. Alors que les militants de la Gauche communiste ont farouchement dénoncé l’embrigadement du prolétariat comme chair à canon derrière les drapeaux de l’antifascisme, ceux de Lotta Comunista (tout comme les trotskistes) ont contribué, en appelant à la résistance armée contre l’occupation allemande après la chute de Mussolini en 1943, à inoculer dans la classe ouvrière le poison du nationalisme et du chauvinisme. Puisant dans ses racines historiques, Lotta Comunista, sous un verbiage “radical”, n’a jamais rompu avec le nationalisme, comme en témoigne, pendant la “guerre froide”, sa défense des luttes de “libération nationale” que ce soit face à la guerre de Corée ou celle du Vietnam. C’est donc une pure imposture de LO que de présenter Lotta comunista comme un groupe de la Gauche communiste.(10)
Bien sûr, l’article de LO se garde bien de faire allusion à la principale “secte” “sans influence” de la Gauche communiste, le CCI, pourtant issu de la tradition de la Gauche italienne. Il est en effet bien difficile pour LO d’accuser ouvertement le CCI de “repli sectaire” et d’ “ignorance” des positions du trotskisme.(11) Notre organisation a toujours poussé au débat politique et théorique entre les groupes du milieu politique prolétarien, à la clarification de leurs divergences en vue de leur rapprochement, ainsi qu’à la solidarité face aux attaques et entreprises de démolissage dont ils sont l’objet. C’est cette démarche, tournant résolument le dos au repli sectaire dans sa propre chapelle, qui avait permis à MC, ex-militant de la Fraction italienne, d’apporter une contribution inestimable à la construction du CCI.
Bien que l’article de LO cible uniquement le courant bordiguiste, et particulièrement le PCI, nous ne sommes pas dupes. C’est avec la plus ferme intention de semer la confusion et de discréditer toutes les organisations se rattachant à la Gauche communiste que cette officine bourgeoise (qui n’a d’ “ouvrière” que le nom), multiplie les amalgames et les contrevérités tout au long de son pamphlet contre le “bordiguisme”.
Face aux falsifications de LO (et à la propagande de tous les valets du capital contre les “sectes mortes” de la Gauche communiste), nous réaffirmons que le mouvement ouvrier doit non pas à l’Opposition trotskiste, mais à la Gauche communiste, et notamment à la Fraction italienne, d’avoir forgé les armes qui permettent aujourd’hui aux nouvelles générations de révolutionnaires de lutter contre les mensonges de la classe dominante et ses partis d’extrême gauche. Tant par la profondeur de ses analyses que par sa démarche, la Gauche italienne fut, avec la revue Bilan, à la pointe des efforts du prolétariat pour développer, à l’échelle de l’histoire, la conscience des conditions de son combat révolutionnaire pour le renversement du capitalisme. C’est cette précieuse contribution historique, et les groupes de la Gauche communiste qui, malgré leurs faibles forces numériques, poursuivent aujourd’hui cet effort, que la croisade de LO cherche à balayer !
EG, 27 septembre 2018
1) “Bordiguisme et trotskisme”, Lutte de classe n° 186.
2) Lire notre livre : “La Gauche communiste d’Italie”.
3) Malgré cette période difficile, la Fraction italienne a continué d’intervenir au sein du prolétariat, ce qui a valu à ses militants d’être à plusieurs reprises violemment agressés par les sbires staliniens aux portes des usines.
4) Lire notre article de la Revue internationale n° 156 : “La notion de Fraction dans l’histoire du mouvement ouvrier”.
5) Lire notre article : “La classe non identifiée : la bureaucratie vue par Léon Trotsky” dans la Revue internationale n° 92.
6) Nous soutenons pleinement la réponse du PCI à ses détracteurs trotskistes, lorsqu’il affirme, dans son journal, Le Prolétaire n° 526, (nov.-déc. 2017), que : “LO écrit que “la principale responsabilité” de la non transmission de la tradition communiste révolutionnaire “incombe évidemment au stalinisme qui a tout fait pour écraser les autres tendances communistes”. Mais le stalinisme n’était pas une “tendance communiste” parmi d’autres, c’était l’expression de la contre-révolution !
Le fait que le trotskysme en général (et LO en particulier) ne s’en soit pas aperçu, le fait qu’il ait considéré les prétendus pays socialistes comme des pays non-capitalistes (alors qu’il s’agissait de capitalisme d’État, en outre particulièrement féroces contre les prolétaires) et leur système politique comme une bureaucratie défendant malgré tout ce caractère non capitaliste et jouant donc un rôle positif, ce fait est une démonstration supplémentaire qu’il est incapable de défendre et de transmettre les positions communistes. (…) sous la terrible pression d’une situation défavorable à la lutte révolutionnaire, il n’a pu assimiler et transmettre que les pires positions de Trotsky”.
7) Le courant bordiguiste, contrairement au CCI, a malheureusement toujours rejeté l’existence d’un milieu politique prolétarien clairement délimité par des frontières de classe. Nous avions publié dans le passé de nombreux articles polémiques avec les groupes du courant bordiguiste critiquant leur “sectarisme” qui avait conduit à l’échec des Conférences des groupes de la Gauche communiste à la fin des années 1970. Néanmoins, notre critique de cet esprit de chapelle, n’avait rien de commun avec l’attaque portée par l’article de LO contre le “sectarisme” du bordiguisme.
8) La Lutte de classes n° 24 du 6 février 1944.
9) Maffi et Bordiga se sont séparés du PCIint en 1952 pour former le Parti communiste international. Ce nouveau groupe, qui existe encore aujourd’hui et appartient au courant de la Gauche communiste, mérite bien, quant à lui, le qualificatif de “bordiguiste” puisqu’il s’est constitué essentiellement sur la base des positions politiques adoptées par Bordiga lors de son retour à l’activité politique après la Seconde Guerre mondiale.
10) Lire notre article : “Qui est vraiment Lotta comunista ?”, Révolution Internationale n° 417 (novembre 2010).
11) Lire notre brochure : “Le trotskisme contre la classe ouvrière”, de même que les nombreux articles publiés dans notre presse depuis un demi-siècle.
Dans le port de Marseille, on voit depuis quelques années des ferrys, ressemblant à de très grands immeubles, transporter des milliers de touristes à qui on propose une visite de bâtiments anciens très bien restaurés qui ont marqué les 2 600 ans d’histoire de la cité phocéenne. Mais ce mardi 5 novembre, c’est la partie abandonnée de cette même cité, à deux pas du Vieux Port, qui a été frappée par une tragédie : deux immeubles se sont effondrés dans la rue d’Aubagne en plein centre-ville, coûtant la vie à huit personnes et occasionnant de nombreux blessés.
À cause des risques imminents d’effondrement, l’écroulement d’un troisième immeuble a été provoqué par les marins-pompiers qui, par précaution, ont demandé à plusieurs habitants d’évacuer les bâtiments voisins. À l’heure où nous écrivons ces lignes, plus de 800 personnes ont été évacuées de 83 immeubles et prises en charge pour être relogées par les services sociaux. Cinq jours après le drame, pendant la marche blanche dénonçant les conditions de vie et l’apathie coupable des autorités locales, un balcon s’effondrait faisant trois blessés supplémentaires. Ces événements résument à eux seuls le vrai visage du capitalisme : l’exploitation commerciale de l’histoire de l’humanité fait face à l’abandon de l’habitat populaire et à l’intensification de la misère pour une large partie de la population.
Suite à la catastrophe, les politiciens de tous bords ont aussitôt dénoncé l’absence de mesures pour préserver la sécurité des habitants. De tels propos de la part de ceux qui sont au service d’une société basée sur le profit et la marchandisation de tout, y compris de la vie humaine, sont parfaitement hypocrites. Aujourd’hui, tous les politiciens enfilent leur costume de philanthrope et affirment vouloir lancer un grand plan de réhabilitation. Pourtant, le maire et les services de l’État sont directement responsables, comme le rappellent plusieurs rapports. Depuis de nombreuses années, si certains services cachaient la réalité, d’autres avaient alerté sur la situation déplorable des habitations. Comme le précisent de nombreux rapports, dont un de 2015, “48 % des immeubles [de ce quartier] sont considérés comme du bâti indécent ou dégradé”. Plusieurs rapports ont suivi, sans que rien ne soit réalisé, sauf, dans certains cas, des ravalements de façade. Comment Gaudin et son équipe ne pouvaient-ils pas être informés ? Le cynisme de la bourgeoisie n’a pas de limite !
Afin de dissimuler la responsabilité du capitalisme et sa folle course au profit, les immeubles effondrés à Marseille, comme tous les bâtiments susceptibles de s’effondrer partout et à tout moment sur leurs habitants du fait de leur vétusté et de leur insalubrité, sont sobrement nommés : “habitats indignes”. Mais la vérité, comme la députée des Bouches-du-Rhône, Alexandra Louis, est obligée de le reconnaître, c’est qu’un marseillais sur dix met en jeu “sa santé, sa sécurité, voire sa vie du fait de ses conditions d’habitat” parce qu’il est, en effet, toujours intéressant pour un “marchand de sommeil” de profiter de la misère de ceux qui n’ont pas d’autre choix que de louer des logements à risque, parce que, dans un monde où la concurrence règne en maître, les budgets municipaux pour la rénovation des habitats de quelques insignifiants prolétaires trouveront toujours à mieux s’investir dans de juteux projets permettant à la commune de “tenir son rang”. En ce qui concerne les constructions de prestige, les financements ont ainsi été trouvé comme par magie, à l’image de la Tour CMA-CGM livrée en 2011 et la Tour Jean Nouvel que les touristes pourront photographier plusieurs fois car elle change de couleur en fonction de son ensoleillement. En somme, l’effondrement des immeubles dans le centre-ville de Marseille n’est rien de plus qu’une énième catastrophe “naturelle” du capitalisme !
Pour calmer le mécontentement et la colère des exploités qui subissent cette situation, la Justice désignera à coup sûr des “coupables”, de malheureux bouc-émissaires qui seront peut-être condamnés pour blessures et homicides involontaires. La chasse est déjà ouverte puisque la Justice, depuis quelques jours, procède à des perquisitions pour trouver les documents qui désignent tel ou tel service, tel ou tel employé qui n’auraient pas signalé l’état déplorable de très nombreux logements.
Bien sûr, on va nous dire que Marseille est une exception, que la ville compte 13 % de logements insalubres, contre “seulement” 6 % au niveau national. D’abord, cela signifie que des logements dangereux, il y en a dans d’autres villes ! Certains rapports parlent de 400 000 logements “indignes” ! C’est même le ministre de l’intérieur qui nous le dit : “Il n’existe pas ou très peu en France de villes anciennes qui ne connaissent pas ce type de fragilités”. En effet, la catastrophe de Marseille n’est pas un événement ponctuel, elle vient s’ajouter à une liste déjà longue d’accidents comme à Perpignan (2009), à Romans-sur-Isère (2016), à Montreuil (2011), à Elbeuf (2009)… occasionnant à chaque fois des accidents mortels.
Pour les mêmes raisons de rentabilité, nous avons vu récemment la Tour Grenfell (1) s’enflammer à Londres et le bâtiment d’une usine textile s’effondrer au Bengladesh avec les ouvriers à l’intérieur. Ces catastrophes ont frappé tous les continents : en Inde, en Chine, à Rio au Brésil, mais aussi à New York… sans oublier l’effondrement récent du pont à Gênes en Italie,(2) un pays qui a connu l’effondrement de dix ponts en cinq ans. En France, ces dernières semaines, de nombreux documentaires télévisés ont rappelé que de très nombreux ponts risquaient de s’effondrer ou étaient fragilisés (840 au total).
Si les catastrophes “naturelles” et industrielles, les effondrements d’immeubles ou d’infrastructures routières ont à première vue peu de lien apparent, ils ont en réalité en commun la même logique capitaliste, celle d’un monde où la course au profit et la rentabilité ne peuvent que primer sur la vie humaine.
Eng, 16 novembre 2018
1) “L’incendie de la Tour Grenfell : un crime du Capital”, RI n° 465.
2) “Effondrement du pont de Gênes en Italie : la loi du profit engendre les catastrophes !”, RI n° 472.
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[10] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/59/irak
[11] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/36/france
[12] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/434/afrique-du-sud
[13] https://www.non-fides.fr/?Marseille-Discussion-publique-autour-de-Jusqu-ici-tout-va-bien
[14] https://www.unioncommunistelibertaire.org/Deux-controverses-au-Forum-pour-un-antiracisme-politique-7099
[15] https://www.non-fides.fr/?La-race-a-coup-de-poing-americain
[16] https://nouveaupartianticapitaliste.org/actualite/antiracisme/racisme-detat-la-preuve-par-jean-michel-blanquer
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