“Ce que nous avons fait était pour libérer...” : voici ce que le président Hollande pouvait déclarer devant les caméras lors de sa visite du 2 février dernier à Tombouctou. Difficile de ne pas se laisser prendre au jeu des apparences ! En effet, c’est bien une foule en liesse, agitant des drapeaux tricolores et maliens, chantant et vantant les mérites du Président français, qui a accueilli le “héros national du Mali”. Hollande, le “grand libérateur”, ne s’est probablement pas trompé en y voyant “la journée la plus importante de sa vie politique”. La communication est une arme stratégique et, comme Mitterrand l’avait fait à Sarajevo en son temps, Hollande a voulu marquer les esprits d’un sentiment de légitime victoire au nom d’un prétendu combat “pour la paix”.
Par contre, pas une image du conflit n’a filtré, pas l’ombre d’un cadavre, aucune trace des bombardements massifs de l’armée française au Nord du Mali, à peine quelques mots chuchotés des exactions des troupes maliennes. Circulez, il n’y a rien à voir ! Tout cela ne porte pas à critique, tant le travail de propagande a été facilité par la terreur même des fondamentalistes et hordes mafieuses d’un côté et la liesse d’une population exsangue soulagée, pouvant enfin “se mettre à chanter” de l’autre ! La cruauté des bandes armées qui régnaient au Nord du Mali ne fait aucun doute. Ces seigneurs de guerre sèment la mort et la terreur partout où ils passent. Mais, contrairement à ce que nous racontent en chœur politiciens et journalistes, les motifs de l’intervention française n’ont évidemment rien à voir avec les souffrances des populations locales. L’Etat français ne vise qu’à défendre ses sordides intérêts impérialistes. En réalité, l’allégresse des populations sera de courte durée. Quand une “grande démocratie” passe avec ses chars, l’herbe n’est jamais plus verte après ! Au contraire, la désolation, le chaos, la misère, sont les preuves de leur intervention. La carte ci-contre détaille les principaux conflits qui ont ravagé l’Afrique dans les années 1990 et les famines qui l’ont frappé. Le résultat est spectaculaire : chaque guerre – souvent opérée sous la bannière du droit à l’ingérence humanitaire, comme en Somalie en 1992 ou au Rwanda en 1994 – a entraîné de graves pénuries alimentaires. Il ne va pas en être autrement au Mali. Cette nouvelle guerre, paradoxalement, va déstabiliser la région entière et accroître considérablement le chaos.
“Avec moi Président, c’est la fin de la “Françafrique’”. Ce mensonge grossier de François Hollande pourrait prêter à rire s’il n’impliquait pas une logistique militaire imposante et de nouvelles victimes. Il y a autant de soldats mobilisés qu’en Afghanistan, 4000 hommes ! Selon le ministre de la Défense français : “Nous avons acheminé 10 000 tonnes de matériel en quinze jours. C’est autant que ce que nous avons transporté en un an lors du retrait d’Afghanistan.” L’utilisation du matériel aérien a été particulièrement intensive, notamment avec les frappes aériennes au nord de Kidal.
La gauche n’a de cesse de mettre en avant son humanisme mais, depuis près d’un siècle, les valeurs dont elle se drape ne servent qu’à dissimuler sa réelle nature : une fraction bourgeoise qui comme les autres est prête à tout, à tous les crimes, pour défendre l’intérêt national. Car c’est bien de cela qu’il s’agit au Mali : défendre les intérêts stratégiques de la France. Comme François Mitterrand qui avait décidé d’intervenir militairement au Tchad, en Irak, en ex-Yougoslavie, en Somalie et au Rwanda, François Hollande prouve que les “socialistes” n’hésitent jamais à protéger leurs “valeurs” (entendre les intérêts bourgeois de la nation française) à la pointe de la baïonnette.
Depuis le début de l’occupation du Nord du pays par les islamistes, les grandes puissances, en particulier la France et les Etats-Unis, poussaient en coulisses les pays de la zone à s’impliquer militairement en leur promettant financements et moyens logistiques. Mais à ce petit jeu d’alliances et de manipulations, l’État américain semblait plus doué et gagner peu à peu en influence. Se faire ainsi damer le pion au cœur de son “pré-carré” était tout simplement inacceptable pour la France, elle se devait de réagir et de taper un grand coup : “A l’heure des décisions, la France a réagi en usant de son “droit-devoir” d’ancienne puissance coloniale. Le Mali se rapprochait certes un peu trop des Etats-Unis, au point d’apparaître comme le siège officieux de l’Africom, le commandement militaire unifié pour l’Afrique, instauré en 2007 par George Bush et consolidé depuis par Barack Obama” (Courrier international du 17 janvier 2013).
En réalité, dans cette région du globe, les alliances impérialistes sont d’une infinie complexité et très instables. Les amis d’aujourd’hui peuvent devenir les ennemis de demain quand ils ne sont pas les deux en même temps ! Ainsi, tout le monde sait que l’Arabie Saoudite et le Qatar, ces “Grands alliés” déclarés de la France et des Etats-Unis, sont aussi les principaux bailleurs de fonds des groupes islamiques agissants au Sahel. Il n’y a donc aucune surprise à lire dans les colonnes du Monde du 18 janvier, le Premier ministre du Qatar se prononcer contre la guerre que la France a engagée au Mali en mettant en doute la pertinence de l’opération “Serval”. Et que dire des superpuissances que sont les Etats-Unis et la Chine qui soutiennent officiellement la France pour mieux agir en coulisses et continuer d’avancer leurs pions ?
Conscient des difficultés, le président français n’a pas hésité à déclarer : “Le terrorisme a été repoussé, chassé, mais il n’a pas encore été vaincu.” Si Gao, centre névralgique de la lutte contre les islamistes radicaux a été reprise comme tout le nord du Mali, les zones montagneuses restent un ultime refuge pour des groupes terroristes bien armés et fanatisés, conditions qui rappellent la situation et le terrain difficiles de l’Afghanistan. On ne peut, en outre, s’empêcher aussi de faire un rapprochement avec la Somalie. “La violence dans le pays, à la suite des tragiques événements de Mogadiscio au début des années 1990, s’est propagée dans toute la Corne de l’Afrique qui, vingt ans après, n’a toujours pas retrouvé sa stabilité.” (A. Bourgi, le Monde du 15 janvier 2013). Cette dernière idée doit être soulignée : la guerre en Somalie a déstabilisé toute le Corne de l’Afrique qui, “vingt ans après, n’a toujours pas retrouvé sa stabilité”. Voilà ce que sont ces guerres prétendument “humanitaires” ou “antiterroristes”. Quand les “grandes démocraties” brandissent le drapeau de l’intervention guerrière pour défendre le “bien-être des peuples”, la “morale” et la “paix”, elles laissent toujours derrière elles des champs de ruines où règne l’odeur de la mort.
“Impossible (...) de ne pas noter que le récent coup d’Etat (au Mali) est un effet collatéral des rébellions du Nord, qui sont elles-mêmes la conséquence de la déstabilisation de la Libye par une coalition occidentale qui n’éprouve étrangement ni remords ni sentiments de responsabilité. Difficile aussi de ne pas noter cet harmattan kaki qui souffle sur le Mali, après être passé par ses voisins ivoirien, guinéen, nigérien et mauritanien” (Courrier international du 11 avril 2012). En effet, nombreux ont été les groupes armés qui se battaient aux côtés de Kadhafi qui se trouvent aujourd’hui au nord du Mali, et ailleurs, avec leurs armements après avoir vidé les caches d’armes libyens. Pourtant, en Libye aussi, la “coalition occidentale” intervenait prétendument pour faire régner l’ordre et la justice, pour le bien être du peuple libyen… Aujourd’hui, la même barbarie est subie par les opprimés de cette région du monde et le chaos ne cesse de s’étendre. Ainsi, avec cette guerre au Mali, l’Algérie elle même se trouve aujourd’hui déstabilisée. Depuis le début de la crise malienne, le pouvoir algérien menait un double jeu, comme l’ont montré deux faits significatifs : d’un côté la “négociation” ouverte avec certains groupes islamistes, laissant même certains s’approvisionner sur son sol en grosses quantités de carburant lors de leur offensive pour la conquête de la ville de Konna en direction de Bamako ; d’un autre côté, Alger a autorisé le survol de son espace aérien aux avions français pour bombarder les groupes djihadistes au Nord du Mali. Ce positionnement contradictoire et la facilité avec laquelle les éléments d’AQMI ont pu accéder au site industriel le plus “sécurisé” du pays, tout cela a montré le caractère décomposé des rouages de l’Etat comme de la société. A l’instar des autres Etats du Sahel, l’implication croissante de l’Algérie ne peut qu’accélérer le processus de décomposition en cours.
Toutes ces guerres indiquent que le capitalisme est plongé dans une spirale extrêmement dangereuse et qui met en péril la survie même de l’humanité. Progressivement, des zones entières du globe plongent dans le chaos et la barbarie. S’entremêlent la sauvagerie des tortionnaires locaux (seigneurs de guerre, chefs de clans, bandes terroristes…), la cruauté des seconds couteaux impérialistes (petits et moyens Etats) et la puissance dévastatrice des grandes nations, chacun étant prêt à tout, à toutes les intrigues, à tous les coups bas, à toutes les manipulations, à tous les crimes, à toutes les atrocités… pour défendre ses minables et pathétiques intérêts. Les incessants changements d’alliances donnant à l’ensemble des allures de danse macabre.
Ce système moribond ne va cesser de s’enfoncer, ces conflits guerriers ne vont faire que s’étendre, embrasant des régions du globe toujours plus vastes. Choisir un camp, au nom du moindre mal, c’est participer à cette dynamique qui n’aura d’autre issue que la mort de l’humanité. Il n’y a qu’une seule alternative réaliste, qu’une seule façon de sortir de cet engrenage infernal : la lutte massive et internationale des exploités pour un autre monde, sans classe ni exploitation, sans misère ni guerre.
Amina (15 février)
Depuis le retour de la crise ouverte en 2007, partout dans le monde, la classe ouvrière est frappée de plein fouet par une brutale dégradation de ses conditions de vie. Il n’y a bien sûr en ce domaine aucune “exception culturelle française” : depuis 2009, 1087 usines ont fermé ([1]) ; et tous les secteurs sont touchés, de l’automobile à la pharmacie, des manufactures aux imprimeries. Selon les Echos, “le délitement du tissu industriel français s’est de nouveau accéléré en 2012, avec une augmentation du rythme des fermetures de sites de 42 %”. Et 2013 sera bien pire encore : pas un jour ne passe sans qu’une énième charrette de licenciements ou qu’une nouvelle fermeture de site ne soit annoncée. Les grandes catastrophes industrielles de ces derniers mois chez Goodyear, PSA, ArcelorMittal, Pétroplus, Electrolux, Sanofi, etc., ne sont que la pointe émergée de l’iceberg. Dans l’anonymat le plus complet, disparaissent chaque jour des centaines d’emplois, en particulier dans les petites entreprises ([2]). Inexorablement, le chômage ne cesse de croître : en 2012, malgré les purges administratives, la restriction des droits, les tricheries statistiques en tous genres, le nombre de demandeurs d’emploi a bondi de 10,8%.
Face à cette situation insupportable qui touche toutes les familles ouvrières, que font les syndicats ? Ils “mobilisent les ouvriers” en orchestrant la division, l’isolement et l’impuissance. Combien d’entreprises sont en train de fermer au moment où nous écrivons ces lignes ? Des dizaines ! Et c’est autant de luttes planifiées et commandées par les syndicats, sans aucun lien entre elles, sans aucune discussion entre les travailleurs, sans aucune assemblée générale commune. Il n’y a pas meilleur moyen d’aller à la défaite, les uns après les autres. Le “diviser pour mieux régner”, grand classique syndical, frôle désormais la caricature : le 31 janvier, par exemple, avait lieu, d’un côté, une série de rassemblements de fonctionnaires protestant contre leur paupérisation et, de l’autre, l’annonce de milliers de licenciements dans l’usine Goodyear à Amiens. Quelques jours après, le 12 février, bis repetita : tandis que les syndicats appelaient les salariés de l’école primaire et les parents d’élèves à manifester contre la réforme du rythme scolaire, ils organisaient parallèlement un simulacre de solidarité entre les ouvriers de Goodyear et de PSA. Cela, alors que la cause immédiate de la dégradation des conditions de vie des salariés du public comme du privé est identique : l’exploitation et la crise historique du capitalisme. Telle est la chaîne d’acier qui unit tous les exploités. C’est ensemble qu’ils doivent marcher dans la lutte. Mais les syndicats ont préféré exprimer leur “immense colère” en parlant de “pneus” à Amiens et de “grille indiciaire” ou d’“horaires d’ouverture d’écoles” dans cent petits défilés de fonctionnaires aux différents coins de l’hexagone.
Il ne s’agit nullement d’une erreur de stratégie des syndicats, ni même d’incompétence. Au contraire, ils accomplissent au mieux leur mission véritable, celle de désarmer les ouvriers face au Capital, par un travail de sape pour encadrer les luttes, en les éparpillant et les isolant les unes des autres. Pire encore, les syndicats poursuivent le sabotage jusqu’à pousser les prolétaires dans la gueule du loup, notamment quand ils “critiquent” le gouvernement pour son “manque de conviction et de courage face au patronat”, quand ils encourageant les salariés à “faire pression sur le Président et ses ministres” pour qu’ils prennent enfin “leurs responsabilités” et conduisent une “véritable politique de gauche”.
De qui se moquent-ils ? L’État, qu’il soit dirigé par la main droite ou la main gauche de la bourgeoisie, demeure toujours le pire des patrons. C’est lui qui organise les fermetures des sites industriels, en recevant les grands patrons dans ses bureaux dorés pour leur dicter la marche à suivre afin d’étrangler les remous sociaux. C’est lui qui étouffe les fonctionnaires et exploite des milliers de contractuels sous-payés et corvéables à merci. C’est lui qui orchestre les “grandes réformes” qui ne sont rien d’autre que des attaques massives contre les conditions de vie de toute la classe ouvrière. Ainsi, l’arrivée de la gauche au pouvoir n’a rien changé à cette dynamique dévastatrice ; le discours est peut-être moins provocateur mais la réalité est sans aucun doute encore plus âpre. Avec “Lui, Président”, qui se targue de “relancer l’économie en faisant des économies”, les salaires ont déjà commencé à dégringoler sous le poids des taxes et des impôts en tout genre. Avec “Lui, Président”, et avec la complicité des centrales syndicales, c’est “un accord historique” qui a été signé à la mi-janvier pour flexibiliser le marché du travail et accroître la compétitivité des entreprises. Cet accord prévoit plus d’heures travaillées, plus de précarité, une diminution des salaires et la mobilité forcée. Voilà pourquoi François Hollande se réjouissait du “succès du dialogue social” entre les syndicats, le patronat et le gouvernement, qui se sont effectivement “concertés” pour mieux taper sur la tête des ouvriers. Et cet accord n’est qu’une mise en bouche. Fin 2013, viendront les nouvelles réformes de la sécurité sociale et des retraites qui promettent d’être particulièrement corsées. Le gouvernement a déjà annoncé une baisse importante des pensions des retraités (suppression de l’abattement fiscal de 10 % des pensions, augmentation du taux de CSG au niveau de celui des salariés, etc.), l’augmentation du nombre d’annuités de cotisation, la réduction drastique des prestations familiales (telles que les allocations, les aides pour les crèches ou les gardes d’enfant), la diminution de la couverture sociale étudiante, l’augmentation de la TVA, etc.
Face à toutes ces attaques, la classe ouvrière ne semble pas pour l’heure en mesure de réagir, d’exprimer sa combativité en dehors de l’encadrement syndical. Il faut dire que, face à l’aggravation prévisible de la crise, la bourgeoisie a particulièrement bien préparé le terrain sur le plan des luttes sociales. D’un côté, les syndicats occupent activement le terrain, lançant eux-mêmes les grèves et les manifestations afin d’enfermer, comme on l’a vu, chaque lutte dans “son” secteur, dans “son” entreprise et de prévenir toute tentative d’extension. Il s’agit ni plus ni moins d’une manière d’épuiser les ouvriers les plus combatifs dans des luttes stériles. D’un autre côté, en polarisant l’attention sur la fermeture de telle ou telle usine, la bourgeoisie a su instiller l’idée que les problèmes sont particuliers à tel ou tel secteur, que tel ou tel patron est mal-intentionné, que le gouvernement “fait ce qu’il peut pour défendre les emplois”. “C’est la faute à la famille Mittal !”, “C’est la faute à tel ou tel patron véreux ou/et incompétent”, proclament-ils en chœur. Quelle que soit l’explication avancée, l’important est d’épargner le capitalisme comme un tout. Les partis de gauche et d’extrême gauche se sont d’ailleurs consciencieusement relayés dans les usines médiatisées pour “apporter leur soutien” aux travailleurs avec leurs mots d’ordre démobilisateurs et leur culte de “l’État sauveur”.
Se battre en dehors de l’encadrement syndical fait encore peur à beaucoup. Prendre la parole en public, organiser une assemblée générale, décider collectivement de la marche à suivre, rédiger des tracts, exprimer sa solidarité à d’autres travailleurs, tout cela est difficile, surtout lorsqu’on a le sentiment d’être isolé, d’être “incompétent” et “illégitime” par rapport à ces “professionnels de la lutte”. Il s’agit pourtant de la seule manière de développer un combat de classe. Le prolétariat possède, en effet, la force de prendre en main ses luttes. Même si les manœuvres de la bourgeoisie retardent le développement de mouvements conséquents, nul doute que la multiplication des attaques, liées à l’aggravation de la crise, constitue un terreau fertile pour l’émergence future de mouvements massifs qui pourront se cristalliser autour d’attaques emblématiques. Ceci est d’autant plus vrai que, comme lors de la dernière vague de luttes en France contre la réforme des retraites en 2003, celles des Indignés en Espagne il y a deux ans, des Occupy aux États-Unis, des mouvements sociaux en Grèce, au Portugal, etc., des minorités surgiront probablement pour impulser la lutte et pousser à la réflexion sur les enjeux de la période et les moyens de lutter de manière autonome.
La classe dominante est parfaitement consciente du danger d’explosion des luttes, comme elle sait que ses syndicats ne suffiront pas à canaliser la colère. C’est pour cette raison que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a récemment réorganisé les services de renseignement de la police (ex-RG) en créant une “cellule d’observation” pour “suivre “au plus près” les entreprises en difficulté afin d’anticiper une éventuelle “radicalisation” de mouvements sociaux” ([3]), c’est-à-dire de déployer des flics en civil autour des entreprises en grève et des rassemblements pour mater les troubles à “l’ordre public” et semer la terreur parmi les ouvriers en lutte.
La seule réponse que nous pouvons opposer aux “préparatifs” de l’État, c’est le développement de notre conscience politique. Seuls la réflexion et le débat sur nos moyens de lutte nous permettront de ne pas tomber dans le piège des affrontements stériles avec les flics. Seuls la réflexion et le débat sur les enjeux de la période et la nature du capitalisme nous permettrons de lutter contre les campagnes idéologiques que la bourgeoisie met en place pour nous désorienter et nous diviser.
Aussi, la priorité des éléments les plus conscients et les plus combatifs n’est pas, aujourd’hui, de se lancer dans des luttes isolées, mais de créer des espaces de discussion pour préparer un terrain plus fertile pour les luttes massives de demain.
Pawel/El Generico (15 février)
[1]) “La France a perdu plus d’un millier d’usines depuis 2009” (les Echos).
[2]) Les sites qui ont fermé depuis quatre ans, employaient en moyenne entre onze et soixante salariés.
[3]) AFP, 4 février 2013.
En annonçant l’adoption prochaine d’une loi autorisant le mariage homosexuel, le gouvernement français a déclenché, comme ce fut le cas dans l’ensemble des pays qui ont suivi le même chemin, une série de mobilisations et de débats médiatiques où chacun a été tenu de choisir son camp : pour ou contre le “mariage gay”.
Les répugnantes manifestations encadrées par les ligues et partis homophobes, comme Civitas ou Famille de France, ont choqué par leur ampleur. Si la lie ridicule du catholicisme intégriste, avec ses bures de kermesse et ses gibets de crucifixion, formait le gros du bataillon, l’ampleur des mobilisations illustre à quel point les tendances portées par le capitalisme déliquescent à la déshumanisation, à la haine de l’autre et à l’irrationalité se répandent comme la peste dans toutes les couches de la société ([1]).
Car sous couvert de slogans fanés tel que “la défense de la famille”, dans les cortèges, les ouailles avaient quelques difficultés à contenir leurs marottes homophobes et racistes.
Face à ces démonstrations de haine et ces délires collectifs, organisés au nom d’une “normalité” et d’une soi-disant “évidence” abstraite et déshumanisée, le prolétariat doit affirmer son attachement à la liberté sexuelle, au respect des différences, mais du point de vue de son propre combat. Car la lutte pour le communisme n’est pas qu’une lutte pour du pain et un toit, c’est aussi – et surtout ! – un combat pour l’émancipation des hommes, pour “une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous” ([2]).
Une question demeure néanmoins : l’autorisation du mariage homosexuel est-elle susceptible de faire avancer la société vers plus de liberté sexuelle ? En exceptant l’idée selon laquelle le “mariage pour tous” est un moyen de lutter contre les discriminations – les insultes, les agressions et les patrons homophobes ne disparaîtront malheureusement pas avec une bague au doigt – et tous les embrouillaminis autour des “Droits de l’homme” et de “l’égalité devant la Loi”, les arguments invoqués sont révélateurs du caractère réactionnaire de ce nouveau contrat : la bourgeoisie, et spécialement ses partis de gauche, présente le mariage homosexuel comme un progrès social qui permettrait aux intéressés de bénéficier des “avantages fiscaux” et des “droits de succession” dont jouissent les couples hétérosexuels, en particulier en direction des enfants qui ne profitent pas de la filiation d’un de leurs parents. Ces arguments illustrent parfaitement que le mariage n’est rien d’autre qu’un rapport d’argent. Or, comme le disait Marx, “le prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise. Sur quelle base repose la famille bourgeoise actuelle ? Sur le capital, le profit individuel. La famille n’existe, sous sa forme achevée, que pour la bourgeoisie” ([3]).
Bien sûr, de nombreux ouvriers se marient pour exprimer sincèrement leur amour et bénéficier de maigres mesures fiscales et administratives. Mais le mariage est une institution fondamentalement liée aux sociétés de classes. Pour la bourgeoisie, le mariage a peu de chose à voir avec l’amour, c’est surtout un contrat pour la conservation et la transmission de la propriété privée : “Ce mariage de convenance se convertit assez souvent en la plus sordide prostitution – parfois des deux parties, mais beaucoup plus fréquemment de la femme ; si celle-ci se distingue de la courtisane ordinaire, c’est seulement parce qu’elle ne loue pas son corps à la pièce, comme une salariée, mais le vend une fois pour toutes, comme une esclave” ([4]). Voilà la nature du “progrès social” promis par la gauche, qui s’auréole à bon compte d’une image progressiste : une simple réforme sur la base de la marchandisation des êtres humains et de la production capitaliste, système à l’origine de toutes les discriminations et notamment du harcèlement et des comportements “pogromistes” dont sont victimes les homosexuels.
El Generico (24 janvier)
[1]) Lire, sur notre site, le texte : “La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste”,
fr.internationalism.org/icconline/2013/la_decomposition_phase_ultime_de_la_decadence_du_capitalisme.html
[2]) K. Marx et F. Engels, Le Manifeste du Parti communiste, 1848.
[3]) Idem.
[4]) F. Engels, l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884. Dans cet ouvrage, Engels développe une critique complète et historique de la famille, et notamment du rôle du mariage dans les sociétés de classes.
La section du CCI en France vient de tenir son 20ème Congrès. Comme tous les congrès de RI, cette assemblée plénière de notre section territoriale, a eu, évidemment, une dimension internationale. C’est la raison pour laquelle était présentes des délégations de différentes sections du CCI, composées de camarades venus de plusieurs pays et continents, et qui se sont impliquées de façon très dynamique dans les discussions. À ce Congrès étaient également présents un certain nombre de sympathisants et contacts du CCI, invités aux différentes sessions (exceptées à celles concernant nos activités internes).
Comme pour les assemblées plénières de nos autres sections territoriales, une place importante des travaux du Congrès de RI a été accordée à la discussion sur les activités du CCI. Par ailleurs, dans la mesure où ces dernières années, notre organisation a surtout privilégié les débats de ses congrès à l’analyse de l’évolution de la crise économique et de la lutte de classe, le Congrès de RI s’est donné comme tâche de mener une discussion particulière sur la dynamique des conflits impérialistes en les situant dans un cadre historique et théorique.
Le Rapport et la discussion sur les conflits impérialistes se sont donnés comme objectif de tirer un bilan des événements qui se sont déroulés depuis l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, afin de vérifier si ces derniers ont confirmé la validité des analyses du CCI.
Après l’effondrement de l’URSS, le CCI avait posé la question suivante : avec la disparition du bloc de l’Est, allait-on assister à l’hégémonie d’un seul bloc impérialiste et à un recul des conflits militaires ? Le CCI avait répondu : Non ! En effet, nous avons toujours rejeté la thèse du “ super-impérialisme ”, développée par Kautsky avant la Première Guerre mondiale et qui avait été combattue par les révolutionnaires du passé (notamment par Lénine). Cette thèse a été démentie par les faits eux-mêmes. “ Elle est restée tout autant mensongère lorsqu'elle a été reprise et adaptée par les staliniens et les trotskistes pour affirmer que le bloc dominé par l'URSS n'était pas impérialiste. Aujourd'hui, l'effondrement de ce bloc ne saurait remettre en selle ce genre d'analyses : cet effondrement porte avec lui, à terme, celui du bloc occidental. ” (Revue Internationale n°61, janvier 1990).
Les débats du Congrès ont mis en évidence que les événements ont pleinement confirmé la validité du marxisme : la disparition du bloc impérialiste russe n’allait certainement pas permettre l’ouverture d’une “ ère de paix et de prospérité ” pour l’humanité, comme le prétendait la bourgeoisie du camp “ démocratique ” occidental. Depuis 1989, la barbarie guerrière du capitalisme a continué à se déchaîner au Moyen-Orient, en Afrique, au Pakistan, et même en Europe avec la guerre dans l’ex-Yougoslavie.
Le Congrès a également examiné cette autre analyse que le CCI avait développée en 1989 : si la tendance historique à la formation de blocs impérialistes (caractéristique de la période de décadence du capitalisme) continue à se confirmer, seule l’Allemagne pourrait constituer une nouvelle tête de bloc face aux États-Unis, du fait de sa puissance économique et de sa position stratégique. Mais, comme nous l’avions affirmé, cette perspective hypothétique ne pouvait pas se réaliser de façon immédiate, notamment du fait que l’Allemagne n’a pas de potentiel militaire ; elle ne dispose pas de l’arme atomique lui permettant de prendre la tête d’un nouveau bloc impérialiste. Vingt-trois ans après l’effondrement de l’URSS, le Congrès de RI a fait le constat que l’Allemagne ne s’est pas affirmée sur la scène mondiale comme un leader rival pouvant défier la puissance américaine (cette hypothèse du CCI ne s’est donc pas vérifiée). Par contre, c’est la Chine qui apparaît désormais comme le principal concurrent de la première puissance mondiale. Le Congrès a clairement affirmé que cette situation est un élément nouveau que le CCI n’avait pas prévu (et ne pouvait pas prévoir) lors de l’effondrement de l’URSS. Néanmoins, bien que la Chine affirme de plus en plus sa vocation de puissance mondiale, elle n’a pas les moyens militaires de contrer les visées impérialistes des États-Unis. Son agressivité à l’égard des États-Unis se manifeste essentiellement sur le plan économique et stratégique (comme le confirment la compétitivité mondiale de ses marchandises, ses positions actuelles et son implantation sur le continent africain).
Les débats du Congrès ont rappelé que, bien que les conditions militaires d’une Troisième Guerre mondiale aient disparu avec l’effondrement de l’URSS (qui portait avec lui la dislocation de l’ancien bloc américain constitué à l’issue de la Seconde Guerre mondiale), les conflits armés ne se sont nullement atténués et ont continué à ensanglanter la planète. La seule différence réside dans le fait que ces conflits ne sont plus contenus par une discipline de bloc, comme c’était le cas pendant la période de la “ Guerre Froide ”. Notre analyse de la décomposition du capitalisme, phase ultime de la décadence de ce mode de production, avait également permis au CCI d’affirmer que la tendance au “ chacun pour soi ” et l’instabilité des alliances militaires allaient constituer une entrave à la formation de nouveaux blocs impérialistes. Si la barbarie guerrière du capitalisme a pris, depuis plus de deux décennies, la forme du “ chacun pour soi ” (y compris avec l’apparition du terrorisme comme arme de la guerre entre les États), c’est justement parce qu’aucune puissance mondiale n’est capable désormais de jouer un rôle de gendarme du monde et d’imposer un quelconque nouvel “ ordre mondial ”, comme le prétendait, à l’époque, le président américain Georges Bush. Le Congrès a donc mis en évidence que les prévisions du CCI et du marxisme se sont pleinement vérifiées : la paix est impossible dans le capitalisme. C’est bien ce qu’ont révélé, depuis 1989, les deux guerres du Golfe, les massacres au Moyen-Orient et en Afrique, le conflit entre l’Inde et le Pakistan et, pour la première depuis 1945, le déchaînement de la guerre en Europe dans l’ex-Yougoslavie.
Si le 20ème Congrès de RI a estimé nécessaire de rappeler le cadre d’analyse du CCI, c’est également afin de transmettre aux jeunes militants, la méthode du marxisme. Seule cette méthode historique et de vérification scientifique des faits, peut permettre d’éviter l’écueil de l’empirisme basé sur une vision purement photographique des événements au jour le jour.
La seconde discussion qui a animé les débats du Congrès a porté évidemment sur la situation en France et a donné lieu à l’adoption d’une Résolution, publiée dans le numéro 438 de RI. Ce 20ème Congrès de RI s’est tenu peu de temps après les dernières élections présidentielles qui ont consacré la victoire de François Hollande. Les débats du Congrès ont souligné que ce changement d’équipe gouvernementale allait renforcer encore les difficultés de la bourgeoisie française à gérer le capital national. C’est maintenant un gouvernement “ socialiste ” qui va devoir faire face à l’aggravation inéluctable de la crise économique mondiale. Ce gouvernement de “ gauche ” (qui a hérité, par ailleurs, des bévues du “ sarkosysme ”) ne peut que poursuivre et accentuer les attaques contre les conditions de vie de la classe ouvrière. Le seul “ changement ” ne peut porter que sur le “ langage ” et les thèmes mystificateurs destinés à faire passer la politique d’austérité du nouveau gouvernement, comme le met clairement en évidence la Résolution adoptée par le Congrès (et à laquelle nous renvoyons nos lecteurs).
Les débats sur le rapport sur la situation en France présenté au Congrès ont également abordé la dynamique de la lutte de classe. Ils ont mis en évidence que, malgré la profondeur de la crise économique et la dégradation considérable des conditions d’existence de la classe ouvrière en France, comme dans tous les pays, celle-ci ne s’est pas encore engagée dans des luttes massives après le mouvement contre la réforme des retraites à l’automne 2011 : “ Si les expressions de combativité se sont caractérisées, comme dans les autres pays, par un éparpillement des luttes, la violence des attaques contre le niveau de vie de la classe ouvrière que provoque la crise économique, va pousser les ouvriers vers des expressions de combativité d’une ampleur croissante. Ceci est vrai pour la classe ouvrière de tous les pays et c’est vrai aussi, et surtout, pour la France, car, justement, la classe ouvrière de ce pays a une tradition de mobilisations massives. Cette tradition explique pourquoi, contrairement à des pays comme l’Espagne et le Royaume-Uni, des mouvements analogues à celui des Indignés ou d’Occupy Wall Street n’ont pas eu lieu en France. La cause réside dans le fait que, contrairement aux autres pays, la combativité de la classe ouvrière de ce pays s’était déjà concrétisée par des mobilisations massives comme la lutte contre le CPE en 2006 et plus récemment, contre la réforme des retraites. De ce fait, le besoin de tels mouvements pour exprimer son mécontentement était moins ressenti au sein de la classe ouvrière, ce qui veut dire que l’absence de mouvement analogue à celui des Indignés, en France, ne signifie pas que la classe ouvrière de ce pays aurait un retard particulier par rapport à celle des autres pays développés. Malgré les gros handicaps qui entravent la classe ouvrière (perte de son identité de classe et absence de perspectives), autant en France que dans les autres pays, la vitesse avec laquelle la dégradation des conditions de vie va se poursuivre, va pousser les exploités à tenter d’exprimer leur combativité, comme on le voit en ce moment avec les manifestations massives qui ont eu lieu au Portugal, en Espagne et en Grèce. Même si l’habillage idéologique avec lequel la bourgeoisie tente de faire passer ses attaques va retarder et rendre plus difficile l’explosion de luttes, il n’est pas suffisant pour l’empêcher. ” (Résolution sur la situation en France, Point 7).
L’assemblée plénière de notre section en France est aussi le moment où celle-ci doit tirer le bilan de ses activités, depuis le dernier congrès de RI, afin de tracer des perspectives pour les deux années à venir. Et, bien évidemment, dans une organisation internationale centralisée comme le CCI, les activités de ses sections territoriales ne peuvent être examinées que dans le cadre général des activités de l’ensemble de l’organisation. C’est pour cela que le Congrès a accordé une place importante à la discussion sur les activités du CCI (dont nous rendrons compte ultérieurement, dans notre presse, après la tenue de notre prochain congrès international).
Le Congrès, sur la base du rapport présenté par l’organe central de la section en France, a tiré un bilan incontestablement positif de l’ensemble des activités de RI (notamment de son intervention dans la lutte de classe, et au sein de ses minorités politisées). C’est sur la base de ce bilan que le Congrès se devait également d’examiner avec la plus grande lucidité les faiblesses et difficultés auxquelles la section du CCI en France a été confrontée, ces deux dernières années, et qu’elle s’est donnée comme perspective de dépasser : un certain “ routinisme ” qui s’est soldé par une sous-estimation de l’approfondissement théorique (notamment sur les questions organisationnelles), une difficulté à transmettre aux nouveaux militants les leçons de toute l’expérience accumulée du CCI pour la construction de l’organisation et de l’esprit de parti (combat pour la défense des Statuts du CCI, contre le centrisme et l’opportunisme, contre l’esprit de cercle basé sur des conceptions affinitaires de l’organisation, etc.).
Les débats du Congrès, qui se sont déroulés essentiellement autour et en vue de l’adoption de la Résolution d’Activités, ont donné comme orientation pour notre section en France, d’améliorer son fonctionnement interne face aux enjeux qui sont devant nous : la nécessité de transmettre à une nouvelle génération de militants la méthode du marxisme et les acquis du CCI tant sur le plan politique et théorique qu’organisationnel. Pour pouvoir assurer cette transmission et ce lien “ organique ” entre les générations, le Congrès a rappelé que l’ancienne génération doit résister en permanence contre la tendance à la perte de ces acquis (que nous avions déjà évoquée à plusieurs reprises dans le passé). Du fait que le CCI est l’organisation révolutionnaire internationale qui a la plus longue durée de vie de toute l’histoire du mouvement ouvrier, il est “ normal ” que les acquis de l’expérience du passé aient tendance à être oubliés avec le temps.
Le Congrès a donné comme perspective à la section en France, la nécessité de mieux équilibrer son activité dans le but de permettre à tous les militants de dégager du temps pour lire afin que l’ensemble de l’organisation puisse développer collectivement ses débats théoriques (notamment sur les questions nouvelles qui ne doivent pas être laissées à des “ spécialistes ”).
Dans le cadre de la rationalisation de notre activité, le Congrès a également mené une discussion sur notre presse territoriale papier et Internet, et sur la fonction de ces deux supports. Dans la mesure où, aujourd’hui, c’est notre site Internet qui est notre principal outil d’intervention (puisque nos articles sont mis en ligne au fur et à mesure de leur parution), le Congrès a engagé une réflexion dans le sens de diminuer la périodicité de la publication régulière du journal RI (dont les ventes n’augmentent qu’à l’occasion de nos diffusions dans les manifestions, alors que la consultation de nos articles sur notre site Internet n’est pas tributaire des aléas de la lutte de classe).
Face au danger de l’immédiatisme, le Congrès a rappelé que l’intervention dans les luttes immédiates de la classe ouvrière, aussi indispensable soit-elle, n’est pas, cependant, notre activité principale. Comme toutes les organisations révolutionnaires du passé, la responsabilité première du CCI consiste à préparer les conditions de la révolution prolétarienne, et plus particulièrement les conditions de formation du futur parti mondial. C’est la raison pour laquelle notre travail à long terme de construction de l’organisation, doit rester au centre de notre activité.
La Résolution d’Activités, adoptée par le Congrès à l’issue d’un long débat (où tous les militants se sont impliqués) a souligné que : “ L’activité des révolutionnaires ne se résume pas à l’intervention dans les luttes immédiates de la classe ouvrière et ses minorités, mais d’abord dans la ‘clarification théorique et politique des buts et des moyens de la lutte du prolétariat, des conditions historiques et immédiates de celles-ci (voir le point sur notre activité dans nos positions publiées au dos de nos publications) (…) Notre travail d’élaboration théorique n’est pas encore achevé, loin de là, et ne sera jamais achevé. Cette clarification théorique est encore devant nous et doit rester notre priorité dans le combat pour la construction de l’organisation et afin de continuer à assumer notre responsabilité d’avant-garde du prolétariat. ” (Point 14).
“ La lutte pour le communisme ne comporte pas seulement une dimension économique et politique, mais également une dimension théorique (“ intellectuelle ” et morale). C’est en développant la ‘culture de la théorie’, c’est-à-dire la capacité de placer en permanence dans un cadre historique et/ou théorique tous les aspects de l’activité de l’organisation, que nous pourrons développer et approfondir la culture du débat en notre sein, et mieux assimiler la méthode dialectique du marxisme. ”
C’est évidement avec cette démarche que la section du CCI en France s’est donnée comme perspective de renforcer son tissu organisationnel et d’améliorer son fonctionnement en développant un débat théorique sur les racines de ses difficultés présentes et passées.
“ Ce travail de réflexion théorique ne peut ignorer l’apport des sciences (et notamment des sciences humaines, telles la psychologie et l’anthropologie), l’histoire de l’espèce humaine et le développement de sa civilisation. C’est en particulier pour cela que la discussion sur le thème ‘marxisme et science’ était de la plus haute importance et que les avancées qu’elle a permises doivent rester présentes et se renforcer dans la réflexion et la vie de l’organisation. ” (Résolution d’Activité, Point 6).
Comme nos lecteurs assidus le savent, depuis la célébration de “ l’année Darwin ”, le CCI a récupéré une tradition du mouvement ouvrier du passé : l’intérêt pour les recherches et les nouvelles découvertes scientifiques, et notamment celles qui peuvent permettre au marxisme de mieux comprendre la “ nature ” humaine. Car, pour construire le communisme du futur, le prolétariat doit aller à la “ racine des choses ” et, comme le disait Marx, “ la racine des choses pour l’homme, c’est l’homme lui-même ”. C’est la raison pour laquelle nous avions développé un débat sur “ marxisme et science ” et avions invité des scientifiques aux deux derniers congrès du CCI.
Notre ouverture aux sciences s’est poursuivie au 20ème Congrès de RI. Une petite partie de ses travaux a donc été consacrée à un débat avec une scientifique autour du thème que nous avions choisi : “ La confiance et la solidarité dans l’évolution de l’humanité : en quoi notre espèce se différencie-t-elle des grands singes ? ”.
Camilla Power, professeur d’anthropologie à l’Université East London (et collaboratrice de Chris Knight), a accepté de venir au Congrès de RI animer une discussion autour de ce thème. Dans son exposé, très intéressant et très bien illustré, elle a expliqué le développement de la solidarité et de la confiance dans l’espèce humaine à partir d’un rappel de la théorie darwinienne de l’évolution.
Tous les participants au congrès, y compris nos contacts et sympathisants invités, ont particulièrement apprécié la démarche matérialiste et la rigueur scientifique de cette présentation, de même que la qualité du débat. Pour sa part, c’est en ces termes que Camilla Power a chaleureusement remercié le Congrès, avant son départ :
“ J'aimerais juste vous dire merci ; c'était très stimulant pour moi d’être venue à votre congrès. J'ai beaucoup appris des questions et des réponses des différents intervenants. J'ai été très impressionnée par les lectures que vous avez faites, et de ce que vous en avez tiré. Je me suis toujours sentie très engagée envers le marxisme et envers le darwinisme. Je suis une anthropologue. Nous devons combiner la compréhension de l'histoire naturelle et de l'histoire sociale. Et l'anthropologie est au centre de cela. Marx et Engels, à la fin de leur vie, passaient beaucoup de temps à faire des recherches en anthropologie. C'est arrivé très tard dans leur vie mais cela montre qu'ils avaient reconnu à quel point c'est important. C'est très stimulant de rencontrer des gens qui veulent réfléchir de manière scientifique à ce que veut dire “ être humain ”. C'est une question très importante pour tout le monde, pour la classe ouvrière internationale. Pour nous permettre de redécouvrir la nature de notre humanité. Nous ne devons pas avoir peur de la science, car c'est la science qui va nous donner des réponses révolutionnaires. Merci beaucoup, camarades. ”
Nous pouvons aujourd’hui tirer un bilan très positif de l’invitation d’un scientifique à nos congrès. C’est une expérience que notre organisation s’efforcera de renouveler, autant que possible, dans ses prochains congrès.
Le chemin qui mène à la révolution prolétarienne est un chemin long, difficile et parsemé d’embûches (comme l’avait souligné Marx dans “ Le 18 Brumaire ”).
La tâche du CCI est donc tout aussi longue et difficile que la lutte du prolétariat pour son émancipation. Elle est d’autant plus difficile que nos forces sont encore extrêmement réduites aujourd’hui. Mais les difficultés que les organisations communistes rencontrent dans leur activité n’ont jamais été un facteur de découragement, comme l’exprime cette citation de Marx rappelée à la fin de la Résolution d’Activité adoptée par le 20ème Congrès de RI :
“ J’ai toujours constaté que toutes les natures vraiment bien trempées, une fois qu’elles se sont engagées dans la voix révolutionnaire, puisent constamment de nouvelles forces de la défaite et deviennent de plus en plus résolues à mesure que le fleuve de l’histoire les emporte. ” (Marx, Lettre à J. Philip Becker).
Dans le dernier article de cette série, nous verrons que le sport concentre l'idéologie nationaliste et qu'il est un instrument au service de l'impérialisme. Il exprime toute la monstruosité du capitalisme décadent.
La « neutralité politique » du sport est un mythe ! Avec les médias, il ne cesse de cultiver l’identification chauvine, le nationalisme. Le sport est même un véhicule privilégié pour distiller ce poison nocif. Après le traumatisme de la Première Guerre mondiale, « le fossé entre le monde privé et public fut (…) comblé par le sport. Entre les deux guerres, le sport en tant que spectacle de masse fut transformé en une interminable succession de combats de gladiateurs entre des personnes et des équipes symbolisant des États-nations ».1
Le nationalisme a donc été entretenu en permanence contre les exploités par le rituel et les symboles qui encadraient ces rencontres. La mise en scène sportive à des fins de propagande, contrairement à ce que laisse entendre l'histoire officielle, n'est pas une particularité du nazisme ou du stalinisme, mais une pratique généralisée à tous les pays. Il suffit de se rappeler les protocoles et les fastes d'ouverture des jeux olympiques de Pékin en 2008 ou de Londres en 2012, ou encore de l'entrée des équipes nationales de football au moment des grandes rencontres, pour s'en convaincre. Les grands shows sportifs permettent de provoquer de fortes émotions collectives guidant facilement les esprits vers un univers de codes et de symboles nationaux : « Ce qui donna au sport une efficacité aussi unique comme moyen d’inculquer un sentiment national (…) c'est la facilité avec laquelle les individus (…) peuvent s'identifier avec la nation symbolisée. »2Souvent accompagnées de musiques militaires, les compétitions internationales sont systématiquement précédées ou clôturées par les hymnes : « Ces rapports sont ceux de confrontations de toutes sortes où le prestige national est en jeu ; le rituel sportif est donc à ce niveau un rituel de la confrontation entre nations.»3 Dans ces brefs moments d’unions sacrées, les classes sociales sont « fondues », niées, les spectateurs ouvertement appelés à se lever et à chanter les yeux fixés sur le drapeau national ou sur l’équipe qui l'incarne par ses couleurs.
En Afrique du Sud, par exemple, au nom du combat contre l’apartheid, les couleurs de l’équipe de rugby ont ainsi été utilisées par l'ANC de Mandela afin de canaliser la lutte de classe vers la mystification nationale.4 Les grandes victoires sportives peuvent aussi prolonger ce principe de soumission aveugle dans une sorte d'hystérie collective (comme on a pu l’observer lors de la victoire de la sélection espagnole au moment de la coupe du monde 2010 de football, celle d'Italie, quelques années plus tôt, ou celle de l'équipe de France en 1998...), avec des manifestations de liesse infestées pour l'occasion de drapeaux et de mythes nationaux préfabriqués.5 Finalement, la guerre des titres, des médailles, nation contre nation, essaie d'entretenir, comme au front durant les conflits militaires, cette dépendance des esprits en préparant toujours le terreau de la xénophobie et des violences nationalistes. Le sport incarne bien les intérêts des Etats, selon le même rituel que l'armée : décorations, citations, défilés. Comme le disait Rosa Luxembourg au moment de la Première Guerre mondiale : « Les intérêts nationaux ne sont qu'une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l'impérialisme. »6
Le sport a toujours été instrumentalisé dans les confrontations impérialistes. Les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, ont été, par exemple, le fer de lance de la militarisation préfigurant les démonstrations de force des puissances de « l'Axe », bloc militaire qui allait lutter pour son « espace vital ». Pour les Nazis, les champions devaient être « des guerriers pour l’Allemagne, des ambassadeurs du III° Reich ». Selon Hitler, le jeune sportif allemand devait être « résistant comme le cuir, dur comme l'acier de Krupp ».7 Le sport devait préparer la guerre impérialiste et justifier ainsi la « supériorité de la race aryenne », en dépit des victoires du sprinteur noir américain Jesse Owens, qui firent exploser de colère le Führer.8 Toutes les rencontres sportives étaient un moyen pour le régime nazi de faire symboliquement flotter son drapeau sur des territoires convoités.
Pour ce qui devint le camp militaire adverse, les rencontres sportives allaient aussi préparer physiquement et mentalement à la guerre les « Résistants ». Les organisations staliniennes et social-patriotes avaient d'ailleurs cherché à organiser une « contre-olympiade » à Barcelone en juillet 1936, destinée à embrigader les prolétaires derrière le drapeau de l'antifascisme. Si ce projet sportif n'a pu se concrétiser, du fait du coup d'État franquiste, il n'a pas pour autant freiné l'adhésion idéologique au bloc impérialiste des futurs « alliés ». Le sport a donc apporté sa petite contribution, de part et d'autre, à ce qui allait devenir une nouvelle boucherie mondiale faisant plus de 50 millions de morts !
Sur les ruines encore fumantes de ce terrible conflit, l'arène sportive mondiale sera ensuite dominée par la Guerre Froide, jusqu'à l'aube des années 1990. Les compétitions internationales seront marquées par un contexte d'opposition Est-Ouest qui ne fut pas loin de déboucher sur un holocauste nucléaire. Pendant toute la phase de décadence capitaliste, les rencontres sportives ont toutes été marquées par les clivages de nature impérialiste. L'universalité symbolisée par les anneaux olympiques n'est donc qu'une sinistre tartufferie ; elle représente un véritable panier de crabes aux intérêts capitalistes divergents. Dès les années 1920, par exemple, les vaincus, comme l'Allemagne, étaient écartés des Jeux par vengeance et en représailles. En 1948, l'Allemagne et le Japon étaient exclus. Aux Jeux de 1956, à Melbourne, le boycott de la part d'un certain nombre de pays (Pays-Bas, Espagne, Suisse...) permettait de réagir politiquement contre l'invasion des chars soviétiques à Budapest en alimentant les tensions de la « Guerre Froide ». Notons, par contre, qu'au Mexique, en 1968, au moment de la répression et du massacre de 300 étudiants place des Trois cultures, de grandes démocraties invitées participèrent sans sourciller à ces jeux ! En 1972, les Jeux olympiques de Munich ont été le théâtre d'actes de guerre. L'équipe israélienne a ainsi été prise en otage par un commando palestinien. Bilan : un bain de sang, le massacre de 17 personnes ! En 1976, une grande partie du continent noir était absente des Jeux du fait de l'apartheid. Dans les années 1980, les Jeux de Moscou, véritable hymne militaire à la gloire du régime stalinien, étaient boycottés par bon nombre d'alliés occidentaux du bloc américain rival, dont la Chine, en opposition cette fois à l'intervention russe en Afghanistan ! Basculée du côté de l'impérialisme américain, on a parlé tout un temps, à propos de la Chine, du fait de la dimension politique du sport, de sa « diplomatie du ping-pong ». Aujourd'hui, la montée en puissance de la Chine sur la scène impérialiste mondiale, notamment face aux États-Unis, s'accompagne de records sportifs très agressifs, révélateurs d'ambitions clairement affichées.
A chaque fois, les Etats engagés ont toujours présenté des athlètes dopés à mort, « en guerre » pour défier « l'ennemi », que ce soit dans le cadre de blocs militaires rivaux, au sein même de ces derniers, ou, après leur disparition, entre nations. Le football a largement illustré ces tensions, alimentant les climats de haine dans les foules. Parmi la foison d'exemples, nous retiendrons l'épisode tragique du match entre le Salvador et le Honduras, en 1969, pour la qualification à la Coupe du monde de 1970. Cette rencontre était le prélude d'une guerre entre ces deux pays qui fit au moins 4000 morts !
Le sport exprime de plus en plus clairement la réalité du pourrissement sur pied d'une société bourgeoise sans avenir. L'absence de perspectives, le chômage et la misère, ont fait naître, dès les années 1970 et surtout à l'aube des années 1980, des hordes de hooligans xénophobes sous l'emprise régulière de l’alcool, semant la terreur et la haine, particulièrement dans les stades des grandes métropoles sinistrées par la crise. Ils ont régulièrement infesté les rencontres sportives, en Angleterre et ailleurs, comme ce fut le cas par exemple en mai 1990 lors du match opposant le Dynamo Zagreb au Red Star de Belgrade, débouchant sur une bataille rangée faisant des centaines de blessés et plusieurs morts, contribuant à envenimer les tensions nationalistes déjà existantes qui allaient déboucher sur la guerre en ex-Yougoslavie. Parmi les supporteurs serbes les plus radicaux, on remarquait le chef de guerre Arkan, spécialiste de « l'épuration ethnique », nationaliste recherché plus tard par l'ONU pour « crime contre l'humanité » !
Outre cet épisode dont on aurait pu multiplier les exemples, la violence croissante a fait dire au bon sens populaire bourgeois que le sport était, de plus en plus, « gangrené par l'argent et les mafias ». C’est occulter le fait que le sport est lui-même une mafia et un pur produit du capitalisme ! S'il est vrai qu'il est investi par un secteur financier hypertrophié, par des systèmes occultes fonctionnant avec des « sociétés écrans », à la tête desquelles se trouvent in fine en bout de chaîne les États eux-mêmes, le sport génère, du fait de la crise économique catastrophique, un véritable jeu de casino, symbole même d'un mode de production en faillite. Les grandes instances internationales sportives, comme le CIO (Comité Olympique International) ou la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), les grands clubs, qui alimentent des mœurs de voyous et de gangsters, dont certains joueurs sont d’éminents représentants, les politiciens et les spéculateurs véreux, accompagnent les scandales à répétitions dont les détournements de fonds réguliers ne sont que la partie émergée de l'iceberg.9 Des opérations financières sauvages pour la construction des complexes sportifs, comme en Chine ou en Afrique du Sud ces dernières années, témoignent de pratiques brutales très courantes, comme l'expropriation violente de gens misérables qu'on jette à la rue pour l'occasion.
Tous les Etats, les mafias, ainsi que le monde « sportif » pourri jusqu’à la moelle, spéculent dans le secteur économique du sport et des jeux. Certains, en achetant même des clubs, comme récemment le Qatar avec le Paris-Saint-Germain et son cortège de vedettes, procèdent à des investissements faramineux dans ce secteur improductif. C'est aussi le cas en Grande-Bretagne pour les grands clubs. Lors du « mercato », véritable « marché aux bestiaux » de footballeurs, les transactions servent même régulièrement à blanchir de l'argent « sale ». Selon Noël Pons (spécialiste en criminalité) : « Les clubs de football sont des entreprises de type CAC 40, le phénomène de blanchiment doit donc être au même niveau de ce qu'il peut être pour ces entreprises ».10
Le revers de cette médaille est la surexploitation : à côté des stars surpayées et des agents véreux, des milliers de jeunes sportifs se retrouvent sans contrats, paupérisés, notamment de très jeunes Africains qu'on fait venir avec des promesses mirifiques en Europe, que les clubs jettent ensuite sans scrupule à la rue et qui deviennent parfois SDF. L'autre grande spécialité est depuis longtemps celle des matchs truqués, des paris d'argent, qui affectent un nombre incalculable de rencontres en Europe et dans le monde. Le football italien, davantage sur la sellette, montre que de nombreux joueurs et dirigeants sont clairement liés au monde politique et au crime organisé. Même des sports qui ont été présentés comme « propres » par les médias, tel le handball en France, sont sujets aux paris truqués et à la corruption ! C'est d'ailleurs le cas du tennis, ou des joueurs rétribués en coulisses n'hésitent pas à perdre volontairement des matchs pour gagner plus d'argent.
Toutes ces pratiques de voyous, qui sont en dernière instance celles des Etats, ne s'arrêtent pas là. Elles affectent parfois même la sécurité des spectateurs, comme, par exemple, on a pu le constater en 1985 lors de la tragédie du stade du Heysel en Belgique, où sous le poids de supporters excités, des grilles de séparation se sont effondrées, faisant 39 morts et plus de 600 blessés ! Ces tragédies, malheureusement, ne sont pas uniques. Les installations à bas coûts, la surcapacité et les mouvements de foules entraînent des catastrophes comme celle de Sheffield, en avril 1989 : 96 morts, 766 blessés ! Au stade Furiani à Bastia, le 5 mai 1992, pour une question de rentabilité, une tribune provisoire construite à la va-vite s'effondrait juste avant le coup d'envoi faisant 18 morts et 2300 blessés !
Nous ne pouvons finir sans évoquer l'exploitation barbare, forcenée et scandaleuse des athlètes eux-mêmes, en particulier par le dopage, jusqu'aux limites physiologiques et même jusqu’à la mort. Au début du siècle dernier, des substances dopantes comme la strychnine étaient déjà banalisées. Très tôt, pour l'Etat, « le sport est devenu la science expérimentale du rendement corporel qui a exigé la création de laboratoires de médecine sportive, la mise au point de matériel expérimental et d'engins divers, l'ouverture d'instituts sportifs spécialisés ».11 En 1967, tout le monde était choqué par le décès du cycliste britannique Tom Simpson sur les pentes du Mont Ventoux, mais la réalité du dopage était depuis longtemps institutionnalisée. Comme le souligne l'ancien médecin du Tour de France, le docteur Jean-Pierre de Mondenard : « Le sport de haut niveau est une école de la triche ». Aujourd'hui, suivi médical et dopage sont donc intimement mêlés. Stéroïdes, anabolisants, EPO, autotransfusions sont utilisés de manière courante dans les compétitions, encadrées par les équipes médicales de toutes les grandes écuries. Inutile de dire que le phénomène touche tous les sports à très hautes doses ! Un sport comme le rugby, par exemple, est concerné dès la formation des jeunes joueurs. C'est ce que montre ce témoignage d'un sportif de 24 ans, aujourd'hui malade, à la carrière brisée : « On arrive en centre de formation. Là, on entend beaucoup parler du “vrai” dopage. Certains de mes coéquipiers s’injectaient des molécules, des produits vétérinaires, fournis par un médecin qui tournait autour du club. On parle de clenbutérol et de salbutamol, d’anabolisants de veaux et de taureaux. Tu ne vas plus rien acheter sur Internet mais essayer de rencontrer la personne qu’il faut. Le médecin te fait tes premières injections et te laisse faire ensuite. » Il ajoute très justement ceci : « L’omerta est déjà très forte dans le milieu du sport, elle l’est encore plus quand cela concerne des adolescents. »12 Usés et détruits prématurément, les sportifs souffrent de troubles très graves : accidents cardiaques et circulatoires, insuffisances rénales et hépatiques, cancers, impuissance, stérilité, troubles de la grossesse chez la femme enceinte, maladies musculo-squelettiques, etc. Un nombre important d'athlètes de haut niveau décèdent avant 40 ans ! L’exemple des nageuses est-allemandes, qui révèle déjà toute la brutalité et l'horreur capitaliste de la planification étatique, a été depuis, très largement surpassé. Rappelons tout de même que comme les autres athlètes, ces nageuses étaient dopées de force, le plus souvent à leur insu. Fliquées par les services spéciaux (Stasi, KGB) dans tous leurs déplacements, ces athlètes ne devaient pas communiquer avec les gens de l'Ouest, sous peine de représailles contre leur famille. Devenues des « hommes » sur le plan hormonal (forte pilosité, trouble de la libido, clitoris hypertrophié...) grâce à des pilules et des injections quotidiennes inoculées par des médecins spécialisés13, elles étaient condamnées à toutes sortes de chantages et au silence par l'Etat. On recense plus de 10 000 victimes ! Bon nombre d’entre elles est décédé, atteintes de cancers, gravement malades.14 Aujourd'hui, les cas très connus du cyclisme, de l'affaire Festina15 aux déboires de coureurs autant acteurs que victimes et boucs-émissaires, comme le cycliste Lance Amstrong, destitué dernièrement (avec la perte de ses 7 titres de vainqueur au palmarès du Tour de France et de ses maillots jaunes), témoignent du fait que les lois du capital et du profit ne reculent devant rien.
L' « éthique du sport » est celle du capitalisme ! Elle se résume en peu de mots : ambition, tricherie, corruption, hypocrisie, concurrence à mort, violence et brutalité ! Le sport paralympique connaît d'ailleurs la même logique, une sordide mise en concurrence qui débouche sur
une sorte de « guerre des prothèses ».
Vouloir encore « moraliser » le sport aujourd'hui ne relève plus seulement d'une pure illusion. Il s'agit, pour le moins, d'une utopie réactionnaire et même d'une véritable escroquerie !
Les tentatives d'utiliser le sport dans la décadence capitaliste pour le combat ouvrier n'ont fait qu'accentuer la gangrène opportuniste, stimuler les forces conservatrices. Il ne peut exister de « sport prolétarien ». Lors de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-1923, l'échec programmé de l'Internationale Rouge du Sport (ISR fondée en 1921) était lié aux conditions historiques et politiques du moment, celles du capitalisme décadent et de l'isolement tragique de la révolution en Russie. Les Jeux d'Asie Centrale, organisés sportivement en 1920 par les bolcheviks à Tachkent (Ouzbékistan), stimulant les sentiments nationaux et renforçant les États locaux, véritable mosaïque de l'ex-empire russe, n'avaient fait qu’accroître la confusion politique. Pire, ils allaient durcir le cordon sanitaire des troupes bourgeoises de l'Entente autour d'une Russie soviétique assiégée. Les « Spartakiades » de Moscou, en 1928, parachevaient la défense de la « patrie socialiste » par ces jeux sportifs qui incarnaient déjà la contre-révolution. Le seul vrai « triomphe » était alors celui du stalinisme, exhibant avec fierté ses « bolcheviks d'acier » ! Marx soulignait que la société communiste ferait « la démonstration pratique de la possibilité d'unir l’enseignement et la gymnastique avec le travail et vice-versa ». Cela, dans la perspective de réaliser des « hommes complets ».16 Si Lénine et les bolcheviks défendaient une telle vision au départ, ils ne purent avoir le temps, ni la possibilité, de voir cette œuvre s'accomplir. Le stalinisme a créé l'inverse : une caricature médicalisée de robots monstrueux ! Il est naturellement difficile d'entrevoir la société communiste du futur. Mais il est certain que le sport, tel qu'il existe actuellement, aura forcément disparu dans une société sans classes sociales. Il est autant difficile pour un amateur de sport de le concevoir aujourd'hui, qu'il l'est pour un dépendant d'entrevoir un monde sans addictions. Aux séparations artificielles de toutes sortes entre activités physiques et intellectuelles, aux oppositions forcées entre sportifs et sédentaires, devra se substituer un monde humain, unitaire, créatif et libre. Ainsi, « l'homme complet », cher à Marx, retrouvera dans le communisme sa vraie nature sociale : « Les sens de l'homme social sont autres que ceux de l'homme non social. C'est seulement grâce à l'épanouissement de la richesse de l'être humain que se forme et se développe la richesse de la sensibilité subjective de l'homme : une oreille musicienne, un œil pour la beauté des formes, bref des sens capables de jouissance humaine, des sens s'affirmant comme maîtrise propre à l'être humain... une fois accomplie (sa gestation), la société produit comme sa réalité durable l'homme pourvu de toutes les richesses de son être, l'homme riche, l'homme doué de tous ses sens, l'homme profond. »17 Cet homme « profond » exprimera ainsi sa véritable individualité dans une harmonie supérieure : celle de l'unité dialectique rendant grâce à la beauté du corps et de l'esprit.
WH (20 décembre)
1 E. Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Folio histoire.
2 Op. cit.
3 J-M Brohm, Sociologie politique du sport, 1976, réédition : Nancy, P.U.N., 1992.
4Notons qu'on voit désormais ressortir le drapeau national allemand dans les foules lors de rencontres sportives, conformément aux nouvelles ambitions impérialistes allemandes ; cela, après des années de sourdines imposées par un lourd passé.
5 Comme, par exemple, l'idéologie «black-blanc-beur» en France : allusion au drapeau tricolore « bleu-blanc-rouge » et à l'unité nationale, au-delà des couleurs de peaux et des origines, derrière l'État républicain, dans une sorte d'union sacrée.
6 Brochure de Junius, 1915.
8 Ceci n’a d’ailleurs pas plus enthousiasmé la bourgeoisie américaine d’alors, marquée par des préjugés raciaux diviseurs et meurtriers. Les minorités noires étaient, en effet, marginalisées lors des Jeux Olympiques de Saint-Louis en 1904. Des compétitions spéciales, appelées « journées anthropologiques » étaient même organisées et réservées à ce que les « officiels » considéraient comme des « sous-hommes ». Victimes de ségrégation et de lynchages, les minorités noires allaient réagir plus tard dans des luttes parcellaires, dont celle des célèbres «Black Panthers», incarnées sur le podium des Jeux Olympiques de Mexico en 1968 par les poings levés, gantés de noir, des coureurs Smith et Carlos.
9 Un scandale parmi d'autres : lors de la candidature de Salt Lake City aux Jeux d'Hiver 2002, des membres du CIO ont accepté des pots-de vin venant des élus influents.
11 J-M Brohm, Sociologie politique du sport, 1976, réédition : Nancy, P.U.N., 1992.
12 www.rue89.com [8]
13 Notons que des entraineurs en ex-RDA auraient même mis enceinte leurs sportives : au troisième mois de grossesse, la femme produisant davantage de testostérone serait plus performante !
14 Pour donner une idée de la progression du phénomène de dopage aujourd'hui, un exemple : le record de l'Australienne Stéphanie Rice (au 400 mètres 4 nages à Pékin en 2008) est inférieur de 7 secondes à celui de l'ex-championne de l'Est, Petra Schneider, (en 1980 à Moscou), pourtant réputée très fortement « chargée » en stéroïdes !
15 En juillet 1998, le soigneur de l'équipe cycliste Festina, Willy Voet, était arrêté par la douane. Il transportait des ampoules d’érythropoïétine (EPO), des capsules d'amphétamines, des solutions d'hormone de croissance et des flacons de testostérone.
16 Marx cité par J-M Brohm, Sociologie politique du sport, 1976, réédition : Nancy, P.U.N., 1992.
17 Marx, Manuscrits, « Communisme et propriété », La Pléiade, T.II.
"Parfois, les ouvriers triomphent mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. (…) et l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer".
C'est en ces termes que Marx s'exprimait en 1848, dans le Manifeste Communiste. Le capitalisme a finalement vécu plus longtemps que Marx ne le prévoyait mais la lutte de classe est plus que jamais présente dans le monde entier. Là où les ouvriers de 1848 comptaient sur les chemins de fer, qui n'ont évidemment pas été créés pour les servir, les ouvriers et les révolutionnaires de 2013 comptent de plus en plus sur Internet pour diffuser leurs idées, pour discuter et, nous espérons, pour forger progressivement cette "union grandissante" dont Marx parlait. Internet a profondément modifié notre manière de travailler et, par-dessus tout, la manière dont nous communiquons.
Quand le CCI a été constitué en 1975, Internet n'existait pas, bien sûr. Les idées étaient diffusées au moyen de la presse imprimée, distribuée dans des centaines de petites librairies radicales qui ont émergé de la dynamique enclenchée par Mai 68 en France et les luttes qui ont suivi dans le monde entier. Et c'est au moyen de lettres (souvent écrites à la main !) transmises par la poste que s'effectuaient les correspondances.
Aujourd'hui les choses ont bien changé : le papier a été remplacé par les médias électroniques et, alors que les librairies constituaient par le passé un lieu privilégié de la diffusion de notre presse imprimée dans le monde, maintenant nos ventes de celle-ci s'effectuent essentiellement dans les manifestations et les luttes sur les lieux de travail.
Par ailleurs, depuis la formation du CCI, notre presse s'est efforcée de contribuer au développement d'une perspective internationaliste dans la classe ouvrière en s'appuyant sur des articles valables pour différents pays. Aujourd'hui, nous poursuivons dans cette direction mais la plus grande rapidité permise par les médias électroniques a permis aux sections du CCI de travailler plus étroitement ensemble (en particulier celles qui ont en commun une même langue) et nous voulons mettre à profit cette nouvelle réalité pour renforcer encore l'unité internationale de notre presse.
Tout cela nous a poussés à entreprendre une réévaluation de notre presse et de la place relative de la presse électronique et de la presse imprimée au sein de notre intervention globale. Nous sommes convaincus que la presse imprimée demeure une partie essentielle de nos moyens d'intervention. C'est en effet à travers elle que nous pouvons être présent directement sur le terrain des luttes. Mais la presse imprimée ne joue plus exactement le même rôle que dans le passé et de ce fait doit devenir plus flexible, pouvoir s'adapter à une situation changeante.
Nos forces étant limitées, nous sommes ainsi arrivés à la conclusion que si nous devons effectivement renforcer et adapter notre site Web, nous devons en même temps réduire l'effort consacré à la production de la presse imprimée : une des premières conséquences de cette réorientation de nos publications va donc être une réduction de la fréquence de nos publications imprimées, notamment de certains de nos journaux Ainsi notre journal en Grande-Bretagne (World Revolution) et en France (Révolution Internationale) ne paraîtront dorénavant plus qu'une fois tous les deux mois.
Par ailleurs, comme nos lecteurs l'auront certainement remarqué, le numéro d'été de la Revue Internationale n'est pas paru. Nous nous en excusons auprès de ceux-ci. Comment expliquer cela alors que, selon nous, les nécessités historiques du combat de la classe ouvrière requièrent des révolutionnaires un effort accru d'intervention sur le plan théorique et historique ? Il s'avère en fait que nos forces limitées ne nous permettent pas de mener de front un ensemble de tâches liées à la publication, en plus de la Revue internationale, de brochures ou livres dont la finalisation en cours requiert de notre part un travail significatif. Nous ne sommes qu'au début de nos réflexions sur le sujet de la presse et nous ne savons pas encore précisément quelles modalités définitives seront adoptées concernant le rythme de sortie de la Revue Internationale.
Nous pensons que dans le courant de l'année de nouvelles modifications interviendront, concernant en particulier la structuration de notre site Web. Nous voudrions impliquer nos lecteurs dans cette entreprise et, à cette fin, nous publierons bientôt un questionnaire sur le site leur permettant de donner leur avis. En attendant, nous serions très heureux qu'ils nous transmettent leurs suggestions sur le forum.
Tout ce qui précède s'applique bien sûr au cas des zones géographiques où l'accès à Internet est répandu. Il existe encore des régions où l'absence ou la difficulté d'accès à Internet signifie qu'une presse imprimée doit pouvoir continuer à jouer le même rôle que dans le passé. Ceci est particulièrement vrai de l'Inde et de l'Amérique Latine et nous travaillerons avec nos sections en Inde, au Mexique, au Venezuela, au Pérou et en Équateur pour déterminer comment adapter au mieux la presse imprimée aux conditions dans ces pays.
CCI (18 janvier)
"Surenchère militaire en Corée du Nord", "La Corée du Nord annonce qu’elle est en état de guerre avec le Sud", "La Corée du Nord menace de frapper les États-Unis", "Menace de guerre nucléaire"… les titres étalés à la Une des journaux ces dernières semaines ont de quoi donner des sueurs froides. Mais contrairement à la propagande que l’on nous sert matin, midi et soir, cette tension militaire palpable n’est pas le fruit des seuls cerveaux malades des dirigeants nord-coréens. Toute l’Asie du Sud-Est est prise dans cette spirale. Ainsi, par exemple, au cours des derniers mois, le Japon n’a cessé de se disputer avec la Chine le contrôle des îles Senkaku/Diyao et avec la Corée du Sud celui de l’île de Takeshima/Dokdo, à grands coups de déclarations belliqueuses et de campagnes nationalistes. D’ailleurs, pour réellement comprendre ce qui se déroule aujourd’hui en Corée, il est impératif d’étudier l’histoire moderne, très dense, des conflits qui ont ravagé l’Asie.
Durant la Première Guerre mondiale, l’Asie orientale a été relativement épargnée. Mais au cours de la Seconde, la déflagration n’en fut que plus terrible : probablement plus de 20 millions de morts !1 Et la capitulation du Japon le 2 septembre 1945, si elle a signifié la fin de la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, n’a en rien ouvert une période de "paix". Une guerre n’a fait qu’en chasser une autre : la nouvelle sera nommée "Froide". Dès 1945, alors que les ruines n’ont pas encore fini de fumer, l’Union Soviétique et les États-Unis entrent en conflit pour le contrôle de l’Asie. Telle est la cause réelle du largage des premières bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki : alors que le Japon est déjà à genoux (Tokyo a été écrasé sous un tapis de bombes incendiaires pendant l’hiver 1944/1945), les États-Unis veulent démontrer toute leur puissance et bloquer l'avancée de leur nouvel ennemi numéro un, l’URSS. En Chine aussi, cette même confrontation fait rage. La Russie soutient l’Armée Rouge de Mao et les États-Unis, les troupes de Chiang Kai Shek. La Chine est ainsi le premier pays à être divisé en un territoire pro-russe (La République Populaire de Chine) et une partie pro-américaine (Taiwan). Aujourd’hui encore, ces deux nations dirigent l’une contre l’autre un arsenal militaire terrifiant.
L’histoire de la Corée s’inscrit en plein dans cette opposition frontale du bloc de l’Est et du bloc de l’Ouest. En 1945, après la défaite des occupants japonais, alors que les troupes russes se préparaient à occuper toute la péninsule coréenne, les États-Unis ont forcé la Russie à accepter une occupation conjointe de la Corée. La Corée fut ainsi divisée le long du 38e parallèle. La guerre de Corée de 1950-1953 a été un des premiers et des plus sanglants conflits de la Guerre Froide (Trois millions de morts, Séoul et Pyongyang rasés plusieurs fois). Le pays est depuis resté divisé et les armées n’ont cessé d’être en alerte.
L’escalade actuelle s’inscrit dans cette continuité. Ses racines plongent dans le découpage impérialiste, la fragmentation du monde en nations engagées dans des luttes à mort pour leur survie. La Corée n’est donc en rien une exception. L’ensemble de l’Europe a été divisée après 1945 en deux blocs (l’Allemagne est restée divisée jusqu’en 1989) ; le sous-continent indien a été découpé entre Pakistan, Bangladesh et Inde ; le Vietnam a été divisé ; en 1990, la Yougoslavie a été déchirée par de nombreuses guerres de sécession et est aujourd’hui fragmentée en Serbie, Bosnie, Croatie, Slovénie, Monténégro et Macédoine ; les territoires de l’ex-Empire ottoman au Moyen-Orient ont été morcelés en de nombreuses petites nations constamment en guerre avec, en plus, la fondation d’Israël au milieu de ce paysage qui a créé une autre zone de guerre permanente… Tout cela montre que la formation de nouvelles nations ne représente plus un progrès pour l’humanité mais engendre la mort et la désolation.
Le régime nord-coréen a été soutenu par la Chine dès ses premiers jours d’existence car elle y a vu la possibilité de constituer une zone "tampon" entre elle-même et le Japon. Aujourd’hui encore, derrière la Corée du Nord, se dresse le géant chinois. La Chine utilise l’attitude belliqueuse du régime de Pyongyang : les forces armées de ses adversaires (Corée du Sud, Japon et États-Unis) doivent se concentrer sur cette Corée du Nord belliciste et sont ainsi contraintes de délaisser un peu la Chine. Et l’idée d’une réunification des Corées du Nord et du Sud (sous domination sud-coréenne) et la perspective de base américaine près de la frontière chinoise ne peut que renforcer sa détermination. Mais une défaite du régime nord-coréen dans une confrontation militaire avec les États-Unis représenterait un affaiblissement significatif de la Chine. Elle doit donc essayer de "réfréner" la Corée du Nord, tout en la laissant les troupes américaines mobilisées contre elle. Il s’agit là d’un jeu dangereux à l’équilibre instable.
La Russie quant à elle, comme dans beaucoup d’autres zones de conflit depuis 1989, se retrouve dans une position contradictoire. D’un côté, elle a été une rivale de la Chine depuis les années 1960 (après l’avoir soutenue au début de la Guerre Froide), mais depuis la montée de la Chine en tant que "puissance émergente" au cours de la dernière décennie, la Russie a pris le parti de la Chine contre les États-Unis tout en voulant limiter sa montée en puissance. En ce qui concerne la Corée du Nord, la Russie ne veut pas que les États-Unis y accroissent leur présence.
Les États-Unis n’ont jamais été prêts à laisser la Corée tomber dans les mains de la Chine et de la Russie. Dans la situation présente, ils sont de nouveau les défenseurs indéfectibles de la Corée du Sud et du Japon. Bien sûr, leur objectif majeur est de freiner la Chine. Jusqu’à un certain point, les menaces militaires nord-coréennes sont une justification bienvenue pour les États-Unis afin d'accroître leur arsenal de guerre dans le Pacifique (ils ont déjà déplacé plus d’armes à Guam, en Alaska et en Corée). Naturellement, ces armes peuvent être utilisées contre la Corée du Nord, mais aussi contre la Chine. En même temps, tout pays qui peut défier ou même directement menacer les bases américaines à Guam ou en Alaska – comme le prétend la Corée du Nord – contribue à un affaiblissement de la domination américaine. Ainsi, en plus de l’affaiblissement des positions de l’Oncle Sam par la Chine, les ambitions nord-coréennes de menacer les États-Unis avec des armes nucléaires ne peuvent être tolérées par ces derniers. La politique américaine de containment (ou endiguement) de la Chine contribue significativement à alimenter les tensions avec la Corée du Nord.
Le Japon est dans une situation extrêmement complexe et pleine de contradictions. En tant qu’ennemi ancestral de la Chine, il se sent le plus menacé par elle et son allié, la Corée du Nord. En même temps, le Japon est en conflit avec la Corée du Sud à propos des îles Dokdo/Takeshima. Le dilemme est tout aussi cornélien avec les États-Unis : depuis la disparition du bloc russe après 1989, la Japon a eu comme objectif de desserrer l’étreinte américaine ; mais du fait de l’émergence de la Chine et des conflits répétés et de plus en plus aigus avec la Corée du Nord, le Japon n’a pas pu réduire sa dépendance vis-à-vis du pouvoir militaire des États-Unis. Si la Corée devait être réunie, le Japon aurait à faire face à un autre plus grand rival dans la région. Le Japon qui a occupé la Corée pendant plus de trois décennies aurait aussi –paradoxalement – à regretter de voir disparaître l’Etat-tampon Nord-coréen. L’accroissement récent des tensions avec la Chine et la Corée du Nord a été un heureux prétexte pour le gouvernement japonais afin d’accroître ses dépenses d’armement.
Ainsi, presque exactement 60 ans après la fin de la guerre de Corée en 1953, les mêmes forces s’opposent les unes aux autres ; l’Asie extrême-orientale est une zone de conflits permanents aux retombées mondiales.
Le régime de la Corée du Nord n’est pas venu au pouvoir suite à un soulèvement ouvrier mais seulement grâce à l’aide militaire de la Russie et de la Chine. Dépendant entièrement de ses patrons staliniens, le régime a orienté ses ressources vers le maintien et l’expansion de son appareil militaire. En conséquence de cette militarisation gigantesque, sur une population de 24,5 millions, le pays affirme disposer d’une armée de métier forte de 1,1 million d’hommes et de 4,7 millions de réservistes. Comme tous les ex-pays staliniens de l’Europe de l’Est, l’économie de la Corée du Nord n’a pas de produits civils concurrentiels à offrir sur le marché du commerce mondial. L’hypertrophie du secteur militaire signifie que durant les six dernières décennies, il y a eu des rationnements permanents de nourriture et des produits de consommation. Depuis l’effondrement du bloc russe en 1989, la production industrielle a chuté de plus de 50%. La population a été décimée par une famine au milieu des années 1990, famine qui apparemment n’a pu être stoppée qu’après des dons de nourriture par la Chine. Même aujourd’hui, la Corée du Nord importe 90% de son énergie, 80% des biens de consommation et approximativement 45% de sa nourriture de Chine.
Si la classe dominante n’a rien à offrir à sa population que la misère, la faim et la répression, allant de pair avec une militarisation permanente, et si ses entreprises ne peuvent en rien être compétitives sur le marché mondial, le régime peut seulement essayer de gagner "la reconnaissance" grâce à sa capacité de menacer et de faire du chantage au niveau militaire. Un tel comportement est l’expression typique d’une classe en ruine, qui n’a rien à offrir à l’humanité sinon la violence, l’extorsion et la terreur. L’attitude de menacer ses rivaux avec toutes sortes d’attaques militaires montre à quel point la situation est devenue imprévisible. Ce serait donc une erreur de sous-estimer le réel danger d’escalade dans la situation. La montée des tensions impérialistes ne sont jamais simplement des "bluffs" ou des "fanfaronnades" ou une "diversion". Tous les gouvernements dans le monde sont happés par la spirale du militarisme. La classe dominante n’a pas de contrôle réel sur le cancer du militarisme. Même s’il est évident que dans le cas d’une attaque de la Corée du Nord contre la Corée du Sud ou contre les États-Unis, cela mènerait à un affaiblissement considérable, si ce n’est pas à l’effondrement du régime tout entier et de l’État, nous devons savoir que la classe dominante ne connaît aucune limite à la politique de la terre brûlée. Le cas de la Corée du Nord montre qu’un État tout entier peut être prêt au "suicide". Même si la Corée du Nord est extrêmement dépendante de la Chine, la Chine ne peut pas être sûre d’être en mesure de "freiner" le régime de Pyongyang qui vient de montrer une nouvelle dimension de sa folie.
Avec ce régime nord-coréen si ouvertement va-t-en-guerre, le Japon, les États-Unis et la Corée du Sud peuvent facilement se présenter aujourd’hui comme "d’innocentes victimes". Il faut donc ici rappeler que l’histoire a maintes fois démontré à quel point les "grandes démocraties" n’étaient pas moins barbares que les pires dictatures !
La Corée du Sud n’est ainsi pas moins féroce que sa voisine du nord. En mai 1948, le gouvernement Rhee (soutenu par les États-Unis dans le Sud) a organisé un massacre de 60 000 personnes environ à Cheju, un cinquième des résidents de l’île. Pendant la guerre de 1950-1953, le gouvernement sud-coréen a assassiné avec la même intensité que les troupes du Nord. Pendant la période de reconstruction, sous Rhee ou sous Park Chung-Hee, quand des manifestations de colère ouvrières ou étudiantes explosaient, le régime recourait à la répression sanglante. En 1980, un soulèvement populaire à plus grande participation ouvrière à Kwangju a été écrasé. Aujourd’hui encore, la loi sur la Sécurité Nationale autorise le gouvernement à faire la chasse à toute voix critique du régime, en accusant n’importe qui d’être un agent de la Corée du Nord. Dans tant de grèves et de manifestations d’ouvriers ou d’étudiants ou même de "citoyens ordinaires" (voir par exemple Ssangyong ou "la manifestation des bougies allumées"), l’État sud-coréen a constamment utilisé la répression. Et la clique au pouvoir sud-coréenne est tout autant déterminée à utiliser des moyens militaires contre son rival du Nord. Récemment, Séoul a eu pour objectif de développer des armes nucléaires ! L’histoire le montre : aucun régime n’est meilleur qu’un autre ; les deux sont des ennemis jurés des travailleurs. Les travailleurs ne peuvent se ranger d’aucun côté.
L’accroissement récent des tensions en Asie cristallise les tendances destructives du capitalisme. Mais le conflit récent n’est pas qu’une simple répétition des conflits passés, le danger est devenu beaucoup plus grand pour l’humanité. Ce système pourrit sur pied : il est à la fois de plus en plus lourdement armé et de moins en moins rationnel. Des dictateurs fous contrôlant la puissance nucléaire aux grandes puissances face à face et prêtes à tout, le capitalisme est une véritable épée de Damoclès suspendue au dessus de nos têtes.
Mais le potentiel pour abatture ce système barbare et créer une nouvelle société, sans guerre ni classe sociale, demeure présent aussi. Au temps de la guerre de Corée et de la Guerre Froide, la classe ouvrière était défaite et incapable de relever la tête. Seul, un petit nombre infime de révolutionnaires de la Gauche Communiste défendait une position internationaliste. Aujourd’hui, le prolétariat en Asie du Sud-Est ne veut pas sacrifier sa vie dans l’avancée mortelle du capitalisme. Pour que l’humanité ne sombre pas dans la barbarie, la classe ouvrière doit rejeter le patriotisme et l’engrenage militariste. Non à "un front uni avec le gouvernement" ! Non à la guerre impérialiste ! La seule solution pour la classe ouvrière est de combattre résolument contre sa propre bourgeoisie, au Nord comme au Sud. Cette position internationaliste a déjà été défendue en 2006 à une Conférence de révolutionnaires. Trois groupes et sept personnes ont ainsi signé une "Déclaration internationaliste depuis la Corée contre la menace de guerre [12]" qui s’achevait par ces deux points :
"Affirmons notre entière solidarité envers les travailleurs de la Corée du Nord et du Sud, de Chine, du Japon, de Russie qui seront les premiers à souffrir en cas d'un déclenchement des affrontements armés.
Déclarons que seule la lutte des ouvriers à l'échelle mondiale peut mettre fin pour toujours à la menace de la barbarie, de la guerre impérialiste et de la destruction nucléaire qui est suspendue sur l'humanité sous le capitalisme."
Les révolutionnaires doivent reprendre partout ce mot d’ordre.
D et P (17 avril)
1 Notamment à travers le terrible conflit sino-japonais entre 1937 et 1945.
Le samedi 16 mars au matin, la radio annonce au million d’habitants de l’île de Chypre qu'un plan d'aide européen a été accordé au pays et que celui-ci implique la mise en place d'une taxe de 6,75% sur les dépôts jusqu'à 100 000 euros et de 9,9% pour les dépôts supérieurs à ce montant. Évidemment, tout le monde se rue vers les banques pour retirer son argent. En vain ! Les banques et les marchés sont fermés, les retraits aux guichets automatiques sont limités. Pendant plus d’une semaine, la population va vivre ainsi, dans un pays à l’arrêt, sans savoir de quoi demain sera fait. Finalement, après maints rebondissements (un rejet du plan européen au parlement chypriote, de multiples tractations officielles et dans les coulisses…), la taxe qui frappait les petits épargnants est annulée mais, en contrepartie, les comptes supérieurs à 100 000 euros sont plus durement touchés (par exemple ceux de la Banq of Cyprius – première banque du pays – devraient subir des pertes allant de 30 à 40%) et la deuxième banque du pays, Laïki Banque est mise en faillite.
Pour expliquer ce cataclysme, tout et surtout n’importe quoi a été avancé. "C’est la faute à Merkel !", "C’est la faute à l’Union Européenne !", "C’est la faute au FMI !" a-t-il été affirmé à tous ceux qui subissaient les attaques ou qui se sentaient solidaires des familles ouvrières touchées. "C’est la faute à l’irresponsabilité des Chypriotes !", "C’est la faute aux capitaux internationaux qui blanchissent leur argent !", "Il s’agit d’une lutte saine et nécessaire contre les dérives nocives du monde de la finance !" était-il au contraire été assuré pour légitimer les coups de fouets claquant sur l’économie chypriote.
En réalité, toutes ces explications ne sont pas seulement de grossiers et pathétiques mensonges, elles sont surtout un poison pour les consciences et la lutte ouvrière car y adhérer implique :
soit combattre Merkel, l’UE, le FMI ;
soit combattre les "dirigeants irresponsables", les "financiers véreux", les "excès du capital".
Dans les deux cas, la colère et la réflexion sont détournées des racines réelles de la situation dramatique actuelle : le capitalisme. Pire ! En accusant seulement certaines parties, tel individu, tel gouvernement ou telle institution, en faisant croire à la possibilité d’un capitalisme plus humain, la bourgeoisie pousse finalement les exploités à prendre la défense de ce système qui les avilit !
Pour étayer sa propagande, la bourgeoisie s’appuie sur l’apparence des choses, sur ce qui semble évident, sur le bon sens commun de chacun. Or, comme l’écrivait Albert Einstein, "Ce qu'on appelle le bon sens est en fait l'ensemble des idées reçues qu'on nous a inculquées jusqu'à 18 ans"… et même après, pourrait-on rajouter. Alors, à nous de faire un véritable effort théorique pour aller au-delà des apparences et découvrir les véritables causes du marasme actuel, à Chypre comme partout dans le monde.
Chypre est par sa position géographique, depuis toujours, un lieu de passage, hautement convoité et disputé. Cette île fut ainsi, à la préhistoire, l’un des premiers points de contact entre l’Orient et l’Occident. Indépendante au Moyen-Âge, elle fut ensuite tour à tour le fleuron des républiques de Gênes et de Venise. En 1571, les Chypriotes passèrent sous domination Ottomane. S’en suivit un long déclin, jusqu’à ce qu’au XIXe siècle arrive un nouveau maître : la Grande-Bretagne. Cette dernière l’ajouta à Gibraltar et Malte sur la route maritime conduisant à l’Égypte et au Levant. Chypre en tira alors profit, s’éveillant de sa torpeur, mais sans que cela se transformât pour elle en véritable sursaut.
L’île acquit son "indépendance" en 1960. En 1963 et 1964, la communauté turque fut victime d’atrocités. Le 6 août 1964, l’aviation turque bombarda Tillyria en représailles. Dans le contexte de la Guerre Froide où les Américains s’appuyaient dans la zone sur leurs alliés turcs et iraniens, voire irakiens, il ne pouvait être question de laisser Chypre devenir le Cuba de la Méditerranée. Washington et Ankara, craignant une intervention soviétique dans l’île, s’entendirent pour accepter l’unification de Chypre à la Grèce, à condition que l’armée turque eût une base identique à celles des Anglais. Or, contre toute attente, le président d’alors, Makarios, refusa, désormais défenseur farouche de l’indépendance de son pays. Pour la première fois, l’armée turque intervint et les premiers déplacements de populations se produisirent spontanément. Peu après, les États-Unis, inquiets de la faiblesse de la Grèce et craignant toujours une intervention russe, précipitèrent la chute de la monarchie par l’instauration, le 21 avril 1967, d’une dictature des colonels. Or, ces mêmes militaires, partisans du rattachement à la Grèce, supportèrent mal l’indépendantisme de Makarios dont, par ailleurs, les Américains se défiaient, craignant qu’il ne prît au sérieux la réputation qu’on lui avait faite de "Castro de la Méditerranée".
Le 15 juillet 1974, les premiers, sans opposition des seconds, firent un coup d’État. Le 20 juillet, la Turquie, craignant le rattachement à la Grèce, débarqua 7000 de ses soldats pour "protéger les musulmans". Les Turcs souhaitant deux États géographiquement et ethniquement distincts, réunis sous l’autorité d’un État fédéral aux pouvoirs limités, organisèrent le déplacement des chrétiens vers le Sud et des musulmans vers le Nord. La partie Sud, chrétienne, entendit représenter la totalité de Chypre, ce que la communauté internationale lui reconnut. La partie Nord, musulmane, franchit un pas en 1983, en se déclarant indépendante, mais les instances internationales ont toujours ignoré cette décision. Ainsi, depuis 1989, Chypre est le dernier pays européen partagé par une ligne de démarcation et dont la capitale est divisée par un mur.
Chypre tira alors profit d’un autre conflit régional, celui de la guerre du Liban. Pendant une décennie, les capitaux libanais qui fuyaient un pays en guerre, s’investirent dans une transformation spectaculaire de la région Sud. Avec le retour de la paix au Liban, Chypre put craindre un reflux des investissements étrangers, mais la Perestroïka soviétique et le renouveau de l’économie russe entraînèrent un nouvel apport financier.
A en croire certains journalistes et docteurs en économie, Chypre serait dans une position "délicate" à cause de l’irresponsabilité de son gouvernement (et donc du "peuple qui l’a élu") qui a transformé, par pur appât du gain, l’île en une immense place spéculative et même une gigantesque lessiveuse des capitaux douteux, en particuliers ceux venant de Russie. En réalité, la brève histoire de ce pays démontre à quel point sa situation actuelle est le fruit de l’histoire du commerce mondial et de l’impérialisme.
Lors de l'invasion turque de 1974, des secteurs et pans entiers de l’économie nationale ont été perdus. Sans agriculture, sans industrie lourde, la bourgeoisie chypriote devait trouver un nouveau secteur lui permettant de continuer d’accumuler du capital ou périr. Mais lequel ? En tant qu’ancienne colonie, Chypre a une relation historique étroite avec la Grande-Bretagne depuis plus d’un siècle : l’anglais, à Chypre, est toujours la lingua franca et la langue de l’éducation. De grandes institutions ont été reprises, et maintenues. C’est sûrement cette culture britannique qui explique que Chypre consacre 7% de sa capacité productive à l’enseignement, ce qui place le pays dans les trois premiers de l'Union européenne. Nombre de Chypriotes vont faire leurs études dans les universités du Royaume-Uni ou de l'Amérique du Nord : ce sont près de 4 Chypriotes sur 5 qui font leurs études en dehors de leur île. Et 47% ont un diplôme d’études supérieures, le taux le plus élevé dans l'UE. Les Chypriotes sont donc un peuple instruit et mobile. C'est la raison pour laquelle ils sont particulièrement bien placés pour fournir des services comptables, bancaires et juridiques de grande qualité. De surcroît, ils sont membres de l'UE avec tous les avantages qu’apporte la liberté des paiements, des capitaux et des services, et une convention de double imposition avec la Russie et des impôts modérés. L’ensemble constitue les raisons de son succès passé en tant que centre européen du commerce et des services.
"Oui, mais de là à devenir un paradis fiscal !", bêleront tous ceux qui refusent de voir que sur le banc des accusés ne sont pas assis tel ou tel dirigeant, tel ou tel financier, mais le système capitaliste mondial comme un tout. Si le tourisme, l’affrètement naval et les transactions bancaires sont démesurés par rapport au poids de l’économie réelle de cette petite île, si toutes les facilités bancaires et d’impositions ont été mises en place pour favoriser le développement des placements financiers étrangers, c’est que sans cela, l’économie nationale se serait effondrée. Si ce paradis fiscal n’avait pas été créé, la faillite actuelle n’aurait pas surgi car… elle serait intervenue bien plus tôt !
Plus encore, c’est en réalité toute l’économie mondiale qui a besoin de ces "paradis". Depuis 1967, le capitalisme subit récession sur récession, crise sur crise. L’économie réelle, l’industrie, est peu à peu plongée en léthargie. Investir dans une usine est de plus en plus hasardeux, c’est risquer de perdre tout. C’est pourquoi, aujourd’hui, nombre d’investisseurs placent leur argent dans les prêts aux États alors que les taux sont de zéro, voire négatifs. Autrement dit, ils placent leur argent sans avoir rien à y gagner parce qu’investir ailleurs, c’est risquer de tout perdre. C’est dire à quel point trouver un placement rentable est aujourd’hui devenu incroyablement difficile. Les bulles spéculatives (dans l’immobilier, à la bourse…) comme les tricheries innombrables des paradis fiscaux sont donc un produit nécessaire de la crise économique mondiale du capitalisme. Sans cela, la bourgeoisie chypriote, comme toutes les autres, serait incapable de tirer profit de ses capitaux. Voilà ce qui explique l’existence de la spéculation.
Mais pourquoi le monde est-il parsemé des grandes places financières qui ne respectent aucune loi autre que l’opacité ? N’est-ce pas là, cette fois ci, le produit de l’immoralisme des investisseurs et de leur soif jamais étanchée de l’argent ? Eh bien non ! Là aussi, il ne s’agit que de la surface des choses. Alors creusons un peu. L’économie réelle et légale étant de moins en moins rentable et de plus en plus risquée à cause de la gravité de la crise économique mondiale, les profits financiers que dégage le capitalisme ont tendance à provenir de manière croissante des activités illégales. La drogue, le trafic d'armes, la prostitution, le trafic des femmes et même d'enfants sont aujourd'hui une part importante de l'économie mondiale. Tous les capitaux investis dans ces nauséabondes et inhumaines activités doivent sembler provenir de nulle part et les masses de profit qui en résultent doivent être "blanchies" avant d'apparaître si nécessaire au grand jour. Mais là ne s'arrête pas la cupidité du capitalisme. A la surface de la planète, ce sont des millions d'être humains qui travaillent dans des ateliers de production pour fabriquer des ballons ou des chaussures ; une multitude de travailleurs sont ainsi réduits à l'esclavage sans que rien de tout cela ne soit "légal". Cette économie de la honte, cette économie de l'ombre alimente massivement des fonds financiers, eux-mêmes reliés par des milliers de fils invisibles aux plus grandes banques et institutions financières de la planète. Tous ces profits tirés du sang des exploités doivent être d’abord soigneusement cachés puis, après de longs cycles de "nettoyage" dans des lessiveuses comme Chypre, peuvent réapparaître sur la place publique, celle des banques ayant pignon sur rue ou au sein des places boursières officielles. A ce niveau, l’inventivité perfide du capital n'a pas de bornes. Une très grande partie de la spéculation mondiale se fait donc ainsi, de manière cachée, en dehors de toute réglementation, de toute loi, de tout contrôle. Cette économie "noire", sous-jacente, illégale, s'est répandue dans toute l'économie capitaliste. Aujourd'hui, les dirigeants s’en plaignent au moment où les États sont en situation de faillite. Car tout cet argent échappe à l'impôt. Mais il nourrit aussi et surtout les profits financiers dont le capital sous perfusion doit se nourrir, tel un homme drogué. C’est pour cela que tous les slogans du type "Pour un capitalisme propre !", "A bas les paradis fiscaux !", "Pour une régulation intransigeante !"… ne sont rien d’autres que des cris d’orfraie ! Le capitalisme est malade, son économie réelle ne tourne plus rond ; pour survivre, il est donc obligé de tricher de façon de plus en plus ouverte avec ses propres lois. Les grands discours des dirigeants politiques sur la nécessaire "moralisation de l’économie" ne sont donc que du bluff ! Ni Chypre, ni le Luxembourg et encore moins la City de Londres ne seront jamais réellement contraints de cesser leur activité spéculative.
Les tractations interminables entre Chypre, l’UE et la Russie sur la nature du plan d’aide ne peuvent être comprises qu’à travers le prisme des tensions impérialistes qui se cristallisent sur cette petite île.
D’abord, il s’agit d’un lieu militaire géostratégique de la plus haute importance. L’OTAN y a une base tout comme la Grande-Bretagne. D’ailleurs, Chypre est nommée le porte-avion méditerranéen de l’Europe. La seule base navale russe est située dans un pays pour le moins instable et juste en face de Chypre… la Syrie ! Le problème, là encore, c’est que la Russie qui soutient Bachar el Assad risque de se voir sortir de Syrie en cas de défaite du régime actuel. Si les Russes devaient quitter la Syrie, Chypre située à une centaine de kilomètres pourrait rendre le "déménagement" beaucoup plus facile et permettre à Moscou de conserver une base en Méditerranée.
Ensuite, dépendante en grande partie du gaz russe, l’Europe se verrait bien confier en échange de son aide financière (forcément payante) l’exploitation des ressources de gaz chypriote estimées à plusieurs centaines de milliards de mètres cubes. Évidemment en face, les dirigeants russes voient cela comme une menace sur leur capacité à négocier avec l’Europe puisque le gaz chypriote permettrait à l’Europe d’éloigner les "chantages" russes à l’approvisionnement.
Enfin, Chypre est devenue en vingt ans un refuge pour les fonds plus ou moins opaques des oligarques russes et gère plusieurs dizaines de milliards d’euros russes ! La Russie a donc, sur ce plan-là aussi, toutes les raisons sérieuses de soutenir Chypre, voire de "racheter" Chypre. Évidemment, l’Europe n’est absolument pas d’accord. L’économie de Chypre sera laminée si cela est nécessaire mais l’Europe ne perdra pas Chypre ou alors au prix d’un âpre combat.
La taxation des comptes de plus de 100 000 euros n’est qu’une des conséquences de la faillite chypriote. Les impôts et les taxes de toutes sortes vont exploser, l’austérité va s’accroître brutalement, la récession va laminer tout le tissu économique, le chômage et la misère vont se répandre telle la peste…
En réalité, comme ceux vivants en Grèce ou en Espagne avant eux, les ouvriers de Chypre subissent aujourd’hui le sort que réserve le capitalisme à la classe ouvrière mondiale. Un mythe, une croyance savamment entretenue par les dirigeants du monde entier vient même de tomber : "Ne vous inquiétez pas, quoi qu’il arrive, votre argent placé à la banque est garanti !" La proposition initiale de taxer tous les comptes chypriotes a mis à bas cette illusion. L’idée de l’UE était de faire passer cette mesure de vol direct comme étant le fruit d’une particularité : celle d’un paradis fiscal qui depuis des années octroyait des rendements sur l’épargne incroyable, immorale et insupportable pour l’économie. Les Chypriotes auraient ainsi profité abusivement d’un système, ils devaient donc participer à "réparer". Mais la ficelle était trop grosse ! En Europe notamment, l’idée dominante n’a pas été "Chypre est une exception" mais au contraire "Cela peut nous arriver à notre tour demain", "Ce sont des voleurs", "On n’a pas le droit de toucher à nos économies". Il fallait donc endiguer une éventuelle panique bancaire sur l’île et ailleurs par effet de contagion : l’UE a fait machine arrière et à épargné les "petits". Mais la sacro-sainte garantie des comptes est apparue pour ce qu’elle est : une illusion.
Voilà ce qui va arriver à toute la classe ouvrière demain : pour renflouer un peu les caisses, les États, quelle que soit la couleur des gouvernements en place, dans tous les pays, n’hésiteront pas à nous faire les poches, à nous mettre sur la paille, à nous jeter à la rue. Chypre n’est pas une exception ! Si ce n’est en saisissant directement nos comptes, ce vol se fera par l’augmentation des taxes et des impôts, ou par l’envolée des prix suite à l’explosion de l’inflation. Sous le capitalisme, tous les chemins mènent à la misère.
Seule la lutte unie et solidaire des ouvriers, contre les États, contre le capitalisme, dans tous les pays, est source d’espoir et d’avenir.
T et P (20 avril)
1 Cette partie s’appuie très largement sur l’ouvrage d’Alain Blondy, Chypre ou l’Europe aux portes de l’Orient.
L’attentat épouvantable qui a coûté la vie à trois spectateurs du marathon de Boston et blessé 180 autres évoque immédiatement deux événements tragiques différents en apparence : d’abord, les attentats de New-York du 11 septembre 2001 par lesquels les djihadistes d’Al-Qaïda vomissaient leur haine aveugle en écrasant des avions sur les tours jumelles du World Trade Center ; ensuite, le massacre de l'école de Sandy Hook, le 14 décembre 2012, où un jeune déséquilibré abattait enfants et enseignants à l’arme lourde. Bien qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, les motivations des deux terroristes, les frères Tsarnaïev, et le degré d’implication de groupes djihadistes soient encore flous, les attentats de Boston associent en quelque sorte ces deux types de crimes, et montrent avec beaucoup de clarté que les tendances à l’irrationalité et au chaos portées par le capitalisme pourrissant sont au cœur de nombreux massacres, fussent-ils a priori distincts.
Si le terrorisme est historiquement porté par les couches sociales sans perspective de la petite bourgeoisie1, la généralisation et la permanence des conflits impérialistes a conduit les différentes parties de la classe capitaliste à adopter ces méthodes dans leurs luttes contre les rivaux tant nationaux qu’étrangers, tendance que la décomposition de la société n’a fait que renforcer2.
En fait, le terrorisme est même devenu un moyen usuel de la guerre que se livrent les États et les différentes fractions politiques de la classe dominante, en dépit des lois internationales dont la bourgeoisie s’est dotées pour prétendument "pacifier" ses conflits. Le Rapport annuel sur le terrorisme, publié par l’OTAN en mars 2012, recense ainsi presque 12 000 attentats dans le monde pour la seule année 2011 à l’origine de plus de 17 000 morts et 25 000 blessés !
Tout au long du XXe siècle, la bourgeoisie n’a jamais hésité à multiplier les assassinats "ciblés" comme au Moyen-Orient avec le meurtre du président égyptien Anouar el-Sadate en 1981 ou celui d’Itzhak Rabin en 1995. Mais ce sont les populations civiles, au premier rang desquelles se trouve la classe ouvrière, qui ont payé le plus lourd tribut dans la longue histoire des règlements de compte par bombes interposées.
Des années 1960 à la fin des années 1980, l’affrontement des deux blocs impérialistes dirigés par les États-Unis et l’URSS a été l’occasion d’une guerre terroriste permanente et particulièrement brutale. L’attentat de la piazza Fontana de 1969, en Italie, et celui de la gare de Bologne en 1980, sont particulièrement symptomatiques de l’absence de scrupule de la bourgeoisie quand il s’agit de défendre ses intérêts. Longtemps attribués aux Brigades Rouges staliniennes, on sait désormais que le réseau Gladio3 est à l’origine de ces attentats meurtriers qui avaient pour objectif de dynamiser la stratégie de la tension dans le cadre des luttes violentes que se livraient les fractions pro-russe et pro-américaine en Italie.
Mais la Guerre Froide n’est pas l’unique conflit où l’on a vu utiliser les méthodes terroristes. On peut, parmi de nombreux exemples, citer l’attentat du Rainbow Warrior perpétré par les services secrets français en 1985, ou les attentats de Lockerbie et du vol 772 organisés par l’Etat libyen en 1988 et 1989.
L’utilisation du terrorisme par la bourgeoisie va prendre une nouvelle dimension avec l’effondrement du bloc russe et le développement de plus en plus exacerbé du "chacun pour soi" dans l’arène impérialiste. Avec la décomposition sociale, les fractions politiques les plus irrationnelles se développent de manière exponentielle et, avec elle, les attentats aveugles visant ouvertement les populations civiles. La liste est trop longue pour être exhaustive, mais on peut notamment citer : la vague d’attentats organisés par les GIA4 en France en 1995, l’attentat d'Oklahoma City commis par Timothy McVeigh, un sympathisant d’extrême-droite, les attaques-suicides organisées par Al-Qaïda contre plusieurs ambassades américaines en Afrique en 1998, les spectaculaires attentats du 11 septembre 2001, la prise d’otages du théâtre de Moscou en 2002 par un commando tchétchène, les attentats suicides de Casablanca en 2003, ceux de Madrid en 2003, de Londres en 2005, d’Alger en 2007, ceux du métro moscovite en 2010… Puissantes ou non, toutes les bourgeoisies et toutes ses factions, démocratiques ou pas, sont ainsi pareillement réactionnaires et utilisent sans vergogne et à leur profit le phénomène du terrorisme.
La confusion qui règne autour de l’attentat de Boston ne permet pas encore de déterminer s’il est le résultat d’un complot organisé au moins par une partie des rebelles du Caucase ou si les frères Tsarnaïev ont évolué "seuls" vers l’islamisme radical. Mais que les deux terroristes soient le produit de manipulations de la part d'États ou de groupuscules, qu'ils aient agi simplement sans mobile comme expression de la petite bourgeoisie décomposée et désespérée, leurs actes de barbarie, comme celui des rebelles tchétchènes, des mafieux des FARC, des terroristes du Hezbollah ou ceux de l’ETA, n’ont strictement rien à voir avec le combat de la classe ouvrière. Si les bourgeoisies rivales recrutent bien souvent leurs "martyres" dans les rangs de la petite bourgeoisie et du prolétariat, ces derniers se mettent alors au service de leur maîtres en soldats zélés. Les actes des frères Tsarnaïev ne sont pas une "manifestation pervertie" de la colère ouvrière, ce sont des actes monstrueux au seul profit de la bourgeoisie : que ce soit directement au bénéfice d'une faction impérialiste particulière ou, de manière plus indirecte, en renforçant par la simple barbarie occasionnée, l'idéologie de la terreur propre au système capitaliste décadent.
De même que le terrorisme, les actes meurtriers isolés ou les tireurs fous agissant sans mobile ne datent pas d’hier. Pourtant, avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décomposition, la multiplication incroyable des candidats aux massacres n’est pas le fruit du hasard.
Avec l’approfondissement de la crise économique et de la misère, de plus en plus de personnes se sentent écrasées par la société. Le sentiment d’avoir "raté sa vie" se répand comme la peste dans la tête de beaucoup de gens. Comment, isolé et sans perspective sociale ou politique, ne pas se sentir "nul" et "inutile", alors que dans les médias, comme dans les publicités, l’image de familles proprettes, dont le bonheur croît à mesure qu’elles achètent des biens de consommation, est présentée comme un standard de vie dans laquelle baigne prétendument la plupart des "gens normaux". Tout cela alors que les solidarités les plus élémentaires disparaissent dans un monde en état de siège permanent où l’altérité est vécue comme un danger en puissance ?
Ce désespoir généralisé s’exprime de nombreuses manières dans toutes les couches de la société, notamment par le développement prodigieux des dépressions et des suicides, la fuite dans la drogue et l’alcool, ou l’explosion de la violence et des passions morbides soigneusement entretenues par l’industrie du divertissement, sans compter la montée en puissance des idéologies irrationnelles, notamment religieuses… Parfois, ces souffrances se traduisent par le passage à des actes odieux, agents et produits d'une banalisation de l'horreur, comme les tueries dans les écoles ou des dynamiques de radicalisation religieuse qui débouchent sur l’organisation d’attentats meurtriers.
Il ne s’agit pas de trouver des circonstances atténuantes aux auteurs de tels crimes, encore moins "d’excuser" leur geste mais de comprendre les causes profondes de ces actes effroyables.
En accusant seulement la monstruosité de tel ou tel individu, telle ou telle idéologie particulière alors se répand l’illusion dangereuse et finalement elle aussi inhumaine qu’il suffit de débarrasser la société de ces individus, de les enfermer ou de les mettre à mort, de fliquer toujours plus ceux "qui n’ont rien à cacher", de faire la guerre au terrorisme, à l’islamisme… de bâtir une société plus violente et meurtrière encore. Il est donc important de prendre conscience que ces actes barbares sont le produit du capitalisme décadent, que ces enfants kamikazes et assassins, aussi horribles que soient leurs crimes, sont surtout le produit de ce monde désespérant.
El Generico (23 avril)
1 Voir : Terreur, terrorisme et violence de classe, in Revue Internationale n°14 et sur notre site.
2 Voir : La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, in Revue Internationale n°62 et sur notre site.
3 Le Gladio est le réseau italien des stay-behind, une organisation clandestine créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les Etats-Unis. Composés d’"anti-communistes" fiables, c’est-à-dire de rebuts du fascisme, du catholicisme intégriste et d’anciens SS, ces cellules devaient, à l’origine, constituer le squelette d’un réseau opérationnel de résistance en Europe de l’Ouest en cas d’invasion russe. Les réseaux évoluèrent rapidement en direction de la lutte contre les fractions pro-russes, notamment par des attentats en Italie et en Allemagne. Échappant peu à peu à tout contrôle, l'existence de ces cellules est révélée au grand public dans les années 90 par le Premier ministre italien Giulio Andreotti et de nombreuses enquêtes parlementaires afin de les détruire (voir, par exemple, le documentaire : Le Réseau Gladio, armée secrète d’Europe).
4 Réseau des Groupes islamiques armés.
En France, l’intervention militaire au Mali a fait l’unanimité de la part des partis politiques officiels et des médias, de la droite aux "pacifistes" Verts. Les rares voix "discordantes" sont venues du Front de Gauche (PC/PG) reprochant simplement au gouvernement Hollande de n’avoir pas consulté le parlement ! Idem pour un communiqué de l’association Survie (qui lutte contre la "Françafrique") paru le 14 janvier 2013 : "La nature préméditée de cette intervention armée aurait indiscutablement dû susciter une prise de décision parlementaire." Mais aussi : "Cette intervention ne s’inscrit pas dans le cadre des résolutions de l’ONU. Des mois de négociations ont permis de faire voter trois résolutions du Conseil de Sécurité, ouvrant la voie à une intervention internationale sous responsabilité africaine et pouvant faire usage de la force, mais officiellement sans implication directe des militaires français. En informant simplement le Conseil de Sécurité, (...) elle a finalement pu justifier une décision bilatérale. Ce changement majeur, qui met ses ‘partenaires’ devant le fait accompli, est complaisamment occulté afin de laisser à nouveau croire que la France met en œuvre une volonté multilatérale actée au sein de l’ONU. Il est donc nécessaire qu’elle respecte au plus vite les résolutions de l’ONU."
Ainsi, dans les voix "critiques", ce n’est nullement la croisade militaire, ni le militarisme en lui-même, qui sont mis en cause, mais seulement la façon de faire !
Les gauchistes (LO et NPA), plus radicaux, ont dénoncé cette intervention militaire, à travers différents communiqués, afin de mettre en avant un mot d'ordre… démocratique bourgeois, celui de l’appel "au droit des peuples a disposer d’eux-mêmes". Il y a même eu dans certaines villes de France des appels à des rassemblements, dans le sillage de ces mêmes initiatives1. Nous y reviendrons ultérieurement.
Outre les différentes prises de position de ces différentes organisations bourgeoises, l'intervention militaire a aussi suscité des prises de position de la part d’éléments qui se sont exprimés sur différents forums. Interventions qui ont suscité un débat dans lequel s'inscrit cet article. Sur un forum qui s’appelle "forum anarchiste", il est dit : "Les réalités que vivent les gens sont parfois très simples. Jusqu’à Bamako les gens étaient angoissés par l’irruption possible des milices fondamentalistes.
Et là, c’était pas Marine le Pen au deuxième tour. Non, une vraie menace. Des gens qui fouettent ou exécutent en public, coupent des membres. Des gens qui interdisent jusqu'à la musique, détruisent des tombeaux respectés depuis des siècles, brutalisent aussi bien des femmes que des vieillards.
Pour un Malien lambda pour qui la violence est la dernière extrémité à éviter, même quand toute négociation n'est plus possible, c'est l'horreur.
Une invasion barbare. Voila ce que craignaient les Maliens. Mais, vu de Paris, ça ne doit pas sembler réel. Vous ne mesurez pas la gravité de la situation. Vous croyez que les Maliens qui saluent l’armée française tout au long des routes le font de gaieté de cœur ? Vous croyez que ça leur plait vraiment de voir des soldats blancs débarquer pour venir les protéger ? Le Mali, complètement miné, n'est pas capable de faire face à ce genre de menaces."
Sur ce même forum, un intervenant répondait très justement (à notre avis) à cette intervention en disant : " … On peut constater que loin de libérer les gens, le gouvernement français continue à maintenir les gens sous le joug de régimes plus dictatoriaux les uns que les autres. Pour le Mali, il est évident que l’intervention de la France ne vise pas à combattre l’obscurantisme mais bien à défendre les intérêts de la Françafrique. Si les islamistes voulaient collaborer avec les capitalistes français, la charia ne les dérangerait pas, mais comme il n’en est rien ils veulent les chasser".
Une autre intervention, parue sur notre forum cette fois, mettait en évidence que l’intervention au Mali se faisait pour "des intérêts pétroliers et miniers" et demandait s'il ne fallait pas la soutenir au nom du moindre mal ? Voici l’essentiel de cette intervention : "L’intervention armée – même si elle se fait bien sûr pour les intérêts pétroliers et miniers des bourgeoisies locales et impérialistes – a-t-elle accentuée la barbarie ou bien fait réduire – temporairement et imparfaitement – la vitesse de la chute vers la barbarie ? Que ceux qui veulent répondre lèvent la main (ou leur moignon...)". Dans sa même intervention, le camarade faisait un parallèle avec la Deuxième Guerre mondiale et la chute du système soviétique. "L’humanité vit-elle mieux, moins bien ou pareil sans le régime nazi (ou Pol Pot ou autre ...) ? Bien sûr, les alliés –et, au premier rang, les USA– ne sont pas venus libérer l’Europe pour la démocratie et la liberté, mais pour des questions de suprématie économique. Devons nous pour autant regretter qu'ils se soient débarrassés de leurs compétiteurs nazis ?"
Naturellement, nous pensons qu'il faut dénoncer la barbarie des djihadistes, celle des nazis et des staliniens. Mais n’en rester qu'à cela, même si on se dit contre l’intervention militaire, même si on reconnaît que l'intervention n’a rien d’humanitaire et qu'elle défend les intérêts du capital national, amène implicitement à dire que dans certaines circonstances on peut s’accommoder d'un des camps de la barbarie. Il faudrait donc, au nom du moindre mal, soutenir des États qui se battent contre les expressions les plus extrêmes, les "plus méchants". A travers cette position du "moindre mal" est perdu de vue le fait que la barbarie n’est pas l’émanation de tel ou tel régime bourgeois pris en soi (nazi, staliniens, djihadistes) mais le produit du capitalisme lui-même, comme un tout.
L'idéologie du "moindre mal" va de pair avec celle de "la fin qui justifie les moyens". C’est pour cela que la barbarie devient alors "démocratique", "humanitaire", qu'elle commet ses crimes au nom de… la civilisation ! Par exemple, ce sont les États-Unis qui vont lâcher deux bombes atomiques sur le Japon en 1945… pour soi-disant mettre un terme à la poursuite du massacre sur les champs de bataille alors qu'il s'agissait seulement de freiner l'avancée des Russes vers l'Asie ! N’oublions pas non plus que les États démocratiques, qui dénonçaient la barbarie nazie, connaissaient l’existence des camps de concentration, et qu’ils n’ont rien fait pour bombarder les lignes de chemins de fer qui conduisaient des millions de gens vers la mort. Au contraire, ils poursuivaient eux-mêmes les massacres et les actes barbares dans les colonies. Plus récemment, n’oublions pas, par exemple, que la France est directement complice des massacres du Rwanda de 1994 (800 000 morts en 4 mois).
De plus, quand leurs intérêts impérialistes se recoupent, ces mêmes États démocratiques, "outrés" par ceux qu'ils dénoncent comme des "bouchers" ou des "dictateurs" pour les besoins de leur propagande, se retrouvent main dans la main et n'hésitent jamais à s'allier avec eux afin de faire face à un ennemi commun. C’est ainsi qu’aujourd’hui en Syrie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France soutiennent la rébellion et l’ASL (armée de la Syrie libre) par l’envoi d’armements, alors que l’ASL est renforcée (voir noyautée) par des groupes djihadistes proche de la mouvance Al-Qaida !
N’oublions pas non plus, l’aide massive des États-Unis aux Talibans quand ceux-ci s’opposaient à l’ex-URSS pendant la guerre en Afghanistan.
Ces quelques exemples montrent bien que la barbarie n’est pas le fait de tel ou tel régime, comme l'induit l’intervention citée plus haut, mais bien l’émanation du capitalisme, de ses principes de vie.
La position du "moindre mal", outre le fait de nier que c’est le capitalisme qui produit la barbarie, comme le mettait en avant le mot d’ordre "socialisme ou barbarie" du 1er Congrès de l’Internationale communiste en 1919, conduit toujours, au bout de sa logique, à soutenir un camp impérialiste contre un autre.
C’est une variante de la position pacifiste. On dénonce la guerre en soi, on mobilise la classe ouvrière contre celle-ci et, quand la guerre éclate, il y a toujours un camp "plus barbare que l’autre" (soi-disant) ! On appelle ainsi le prolétariat à soutenir un camp contre un autre ! C’est ce qui s’est passé dans tous les conflits.
Souvent, les tenants de la politique du moindre mal disent qu’en ne prenant pas parti dans un camp du conflit guerrier, ce serait faire preuve d’indifférence et que cela ne ferait que traduire un soutien à la barbarie commise par certains régimes. L’intervention du forum citée plus haut ne le dit pas, mais c’est tellement sous entendu qu’il faut être sourd pour ne pas l’entendre ! Nous ne partageons pas cet argument. Dans tous les conflits, les organisations révolutionnaires ne sont jamais restées indifférentes. Par contre, leur position n’a jamais été de soutenir un camp contre un autre, mais de mettre en avant que face à la guerre, aux conflits armés qui ensanglantent la planète, la seule perceptive pour en finir avec la barbarie capitaliste, c’est le développement de la lutte ouvrière révolutionnaire à l’échelle internationale.
Voilà quelques éléments de réponse vis-à-vis de prises de position que nous saluons, car elles participent au débat qui doit se mener au sein de la classe ouvrière. Et nous invitons les lecteurs à ne pas hésiter à prendre position sur ce débat, à poser leurs questions et exprimer leurs doutes ou désaccords2.
Anselme et Rossi (20 avril)
1 Cet article n’a pas pour but spécifique de faire la critique de la position des organisations gauchistes sur "le droit des peuples à disposer d’eux- mêmes". Pour cela, nous renvoyons le lecteur à la position que défend le CCI sur l’impérialiste qu’on peut trouver sur : http :fr.internationalism.org/ri372/imperialism.
2 Nous profitons donc de l’occasion pour inviter tous les lecteurs à venir participer aux débats de notre forum [16].
Dans la partie II de notre série sur l’Histoire du sport, nous affirmions ceci : "Durant la guerre civile en Espagne, le stade Bernabeu à Madrid servait aux phalangistes de lieu privilégié pour fusiller les soldats républicains". Il s'avère que cette information est erronée à double titre. D’une part, le stade Bernabeu n'a été construit et inauguré qu'après 1945. D’autre part, afin d'installer une véritable terreur, les exécutions planifiées avaient plutôt lieu dans des endroits discrets : devant les murs des cimetières, à proximité de fosses communes, sur les bords de routes, dans les bois etc. Bref, partout où l'on pouvait enterrer ou faire "disparaitre" facilement les opposants au régime.
Ce sont surtout les arènes ou les Plazas de Toros qui ont été utilisées pour ce genre d'enfermement en vue de la répression. Le cas le plus connu est celui de Badajoz où les phalangistes jouaient au "toro" avec les prisonniers en leur donnant parfois "l'estocade". De façon plus secondaire, les stades permettaient de regrouper les prisonniers en transit. Ce fut le cas, par exemple, pour le stade Metropolitano (en 1939 à Madrid, terrain d’un club rival du Réal) qui a servi de centre de tri en direction des camps de concentration. Après la guerre, les stades avaient surtout pour fonction d’offrir des "jeux" en pâture, pour les rencontres de football notamment, à défaut de pouvoir distribuer du "pain" !
Au-delà de notre erreur factuelle, nous pensons que le sens général de l'article, visant à mettre en rapport le côté "pratique" des stades pour la répression et leur dimension symbolique comme enceintes destinées à asservir les masses, reste cependant pleinement valable.
Cette série dont nous recommandons la lecture est composée des trois articles suivants :
CCI (19 mars).
Nous publions, ci-dessous, la traduction d’un article de nos camarades au Royaume-Uni.
Quand Margaret Thatcher est morte, on nous a dit que, comme de son vivant, sa mort avait polarisé et divisé la Grande-Bretagne. D’un côté, il y a eu les hommages des parlementaires, les déclamations au sujet de sa grandeur en tant que femme et ses principes en tant que politicienne, et des funérailles avec des dignitaires venus du monde entier. D'un autre côté, il y avait les gens de la rue célébrant sa mort en chantant : "Ding Dong ! La Sorcière est Morte !" et les épanchements au vitriol contre "le Premier ministre le plus haï des Britanniques". Ainsi, plus de vingt ans après sa sortie du gouvernement, Thatcher est encore capable de jouer un rôle dans les fausses alternatives idéologiques proposées par les différentes factions de la classe dominante.
En guise de préambule, le Président américain Obama désigna Thatcher comme "un des grands champions de la liberté et de l’indépendance". Cette curieuse évocation rappelle le langage de la Guerre Froide. Margaret Thatcher avait autant à faire avec la "liberté" que les dirigeants staliniens de l’URSS avaient à voir avec le communisme ! Ce qu’elle a vraiment fait alors qu’elle assurait ses fonctions était de permettre à l’impérialisme britannique de tenir sa place en tant que loyal lieutenant de la domination américaine sur le bloc de l’Ouest. Et quand le bloc russe implosa, et que la bourgeoisie anglaise souhaita une orientation plus indépendante pour l’impérialisme britannique, "les hommes en complets gris" s’arrangèrent pour la remplacer. Il n’y avait plus de place pour la ligne dure de la rhétorique de la Guerre Froide. Thatcher n’était pas irremplaçable.
Concernant la politique économique, les dénigreurs de Thatcher lui ont reproché l’augmentation du chômage au début des années 80, le déclin de l’acier, de l’industrie automobile et navale et l’attaque contre l’exploitation minière du charbon. Cette politique n’était pas de la responsabilité d’une seule personne. Le déclin des principales industries a eu une portée internationale, pas à cause du caprice ou de la personnalité des politiciens individuels mais à cause de l’enfoncement du capitalisme dans la crise économique. Dans ce contexte, le capitalisme anglais était particulièrement plombé par des industries obsolètes et non compétitives. Les lois du profit exigeaient les coupes claires réalisées sous les mandats du gouvernement Thatcher.
Au sujet du rôle spécifique du gouvernement, les attaques qui ont caractérisé les années 80 n’ont pas commencé avec le gouvernement conservateur, mais avec les gouvernements travaillistes précédents de Callaghan et Healey. En fait, les luttes de la classe ouvrière, les grèves et les manifestations massives de 1978-1979, connues sous le nom "d’ hiver de la colère", ont eu lieu contre les coupes imposées par les travaillistes. Et lorsque John Major quitta son poste en 1997, le gouvernement travailliste entrant se rallia explicitement au projet de dépenses publiques des conservateurs. Lorsque le gouvernement travailliste de Gordon Brown fut remplacé par la coalition dirigée par Cameron, le même régime de base continua son œuvre.
Sous Thatcher et Major, la gauche dénonçait la manipulation continuelle des chiffres du chômage. En réalité, à part quelques modifications, les éléments permettant de calculer les chiffres du chômage n’ont jamais été modifiés afin que des comparaisons cohérentes puissent être faites sur les dernières décennies. Il y a officiellement, en Grande-Bretagne, environ 9 millions de personnes en âge de travailler qui sont déclarées "économiquement inactives". Quel que soit le nombre que vous soustrayiez de ce chiffre, la masse des personnes sans emploi au Royaume-Uni ne s’est pas évaporée pendant les treize années de gouvernement travailliste. Ce chiffre est toujours d’actualité, sans interruption, depuis trente ans. Ce n’est la faute d’aucun individu, ni d’aucun gouvernement ou politique gouvernementale : c’est une expression de la profondeur de la crise du capitalisme.
Dans les années 80, certains Tories pensaient que si le gouvernement investissait plus, cela changerait les choses, de même que l’ensemble de la gauche qui proposait différents degrés d’intervention étatique. Rien de tout cela n’apportait une "alternative". En ce sens, quand Thatcher disait : "il n’y a pas d’alternative", elle avait raison. La crise économique était une crise de l’État capitaliste.
Il est certain que Thatcher et les Tories abhorrés étaient les ennemis jurés de la classe ouvrière et ils l’ont montré de manière flagrante pendant la grève des mineurs de 1984-1985. Oui, l’État était préparé et utilisa la répression et la propagande contre cette grève d’un an. Mais ceci n’est qu’une partie de l’équation. Le travail qui consista à s’assurer que les mineurs resteraient bien isolés a été de la responsabilité des syndicats. Le potentiel d’extension vers les dockers et les ouvriers de l’automobile existait, mais les syndicats divisèrent les ouvriers. Tout au long des années 80, la gauche et les syndicats jouèrent un rôle, comme partie de l’appareil politique du capitalisme, en mettant en avant de fausses perspectives. Cela n’impliquait pas seulement des mesures économiques "alternatives", mais aussi des campagnes autour de questions telles que les menaces contre le gouvernement local ou la présence d’armes américaines sur le sol anglais. En fin de compte, pendant les années 80, les ouvriers anglais se heurtèrent non seulement aux attaques matérielles soutenues par l’État, mais aussi à l’ensemble des mensonges véhiculés par la gauche. Tony Blair a récemment dit que les travaillistes ne devaient pas redevenir un parti d’opposition. En fait, sous Thatcher, le Labour joua un rôle irremplaçable en étant juste cela. On peut avoir haï les conservateurs mais les travaillistes, la gauche et les syndicats, étaient prêts et attendaient pour éteindre le feu et saper toute tentative de résistance.
On gardera également de Thatcher le souvenir de la guerre des Malouines, contre l’Argentine en 1982. Aujourd’hui encore, les campagnes de propagande se concentrent sur ce sujet. Certains disent que l’on devrait d’abord demander leur avis aux habitants des Malouines ; pour d’autres, c’est un épisode ordinaire de l’histoire de l’impérialisme britannique. Examiné dans le contexte de l’époque, on voit quelque chose de différent. Il n’y avait pas et il n’y a toujours pas d’intérêt stratégique ou matériel aux îles Malouines. Au début des années 80, l’Argentine était un allié du Royaume-Uni dans le bloc américain. Des démarches étaient déjà en cours pour changer le statut des Malouines. On ne peut pas comprendre cette guerre au niveau militaire, on peut la comprendre au niveau social. La stimulation d’une telle campagne nationaliste (avec le dirigeant travailliste Michaël Foot sur le devant de la scène) a constitué une énorme diversion à un moment où les différents intérêts de classes à l’intérieur de la population anglaise commençaient à être posés d’une manière aiguë.
Madame Thatcher, à cause de son animosité permanente contre le bloc russe, est devenue célèbre sous le nom de "Dame de Fer". Sa réputation de va–t-en-guerre est indiscutable. Cependant, si l’on regarde le déploiement des forces armées britanniques pendant ses mandats (Malouines, Irlande du Nord, etc.), cela n’atteint pas l’ampleur des opérations militaires menées par le Labour Party sous Blair et Brown avec l’Afghanistan, l’Irak, etc.
Au parlement, Glenda Jackson critiqua "le tort social, économique et spirituel" causé par Thatcher. Les vies qui ont été dévastées pendant les années 80 ont souffert de l’impact de la crise économique du capitalisme. Contrairement à Margaret Thatcher, les marxistes disent qu’il existe une réalité sociale. Et la société capitaliste dans laquelle nous vivons, n’est pas simplement économiquement indigente ; elle a développé une culture de chacun contre tous, d’individus atomisés, aliénés, un appauvrissement émotionnel. Au cours de sa vie, Thatcher a certainement joué son rôle au sein de la classe dominante, mais elle n’était simplement qu’une pièce, incontestablement importante, dans la machine de guerre de l’État capitaliste comme un tout.
Car (12 avril)
Nous publions ci-dessous la traduction d’une déclaration de travailleurs d’Alicante, ville située au sud-est de l’Espagne, au bord de la méditerranée, précédée d’une très courte introduction de notre organisation. Ces deux textes ont d’abord été mis en ligne sur notre site en Espagnol.1
Face aux nouveaux appels à des “grèves générales” de vingt-quatre heures (pour le 31 octobre appelée par la CGT2 et pour le 14 novembre par cinq autres syndicats avec à leur tête le duo CO-UGT3), nos camarades “Assembléistes4-Travailleurs indignés et auto-organisés” d’Alicante, ont diffusé une déclaration. Ces camarades qui mènent une activité depuis plus de deux ans ont le mérite de dénoncer des manifestations qui ne font que démobiliser et démoraliser et qui ne sont que le prolongement des coups à répétition du gouvernement Rajoy. Mais ils n'en restent pas là, ils ont mis en avant une perspective, celle du combat pour la grève de masse, qui, face à la démobilisation syndicale, est l’orientation que tendent à prendre les ouvriers depuis plus d’un siècle.
Il est faux de dire qu’il n’y a pas d’alternative aux “mobilisations pour démobiliser” qu’organisent les syndicats. En emboîtant le pas aux camarades d’Alicante, nous pensons qu’un débat devrait émerger pour éclaircir l’alternative qui se présente au prolétariat historiquement depuis la révolution de 1905 en Russie et nous encourageons à ce que d’autres camarades, d’autres collectifs, fassent d’autres apports.
CCI (1er novembre 2012)
Comment se fait-il qu’un arrêt de travail de vingt-quatre heures soit appelé une grève ? Et la question encore plus importante à se poser est celle-ci : en quoi un arrêt de vingt-quatre heures va t-il favoriser le combat de la classe ouvrière ?
Notre position politique est liée à l’internationalisme et l’autonomie prolétarienne ; pour nous, toute action des minorités conscientes doit aller dans le sens de favoriser la prise de conscience, l’unité et l’auto-organisation de la classe ouvrière.
Il y a eu de nombreuses mobilisations ces derniers temps et il y a eu beaucoup d’efforts de la part du prolétariat pour s’organiser. C’est une période de nouvelles mobilisations massives qui a commencé, symboliquement, en mai 2011. Celles-ci ont été le début de la réponse aux attaques de plus en plus brutales contre les conditions de vie de la population. Mais il n’y a pas de progression linéaire : c’est une période marquée par des moments très divers. Il a existé des poussées très fortes vers l’auto-organisation faisant apparaître un mouvement diffus et encore embryonnaire en faveur des assemblées générales. Par la suite, profitant de la fatigue et de la baisse évidente de la participation, ce sont les syndicats et les organisations de gauche qui sont revenues sur le devant de la scène, en ramenant les mobilisations sur les sentiers battus : des mobilisations bien contrôlées, désunies, sectorielles, démotivantes où rien n’est gagné et où, par contre, le sentiment de solitude et de lassitude chez les participants est patent. Face à tout cela, nous pensons que la non-participation de la majorité des travailleurs, dans des mobilisations que ceux-ci considèrent étrangères à leurs propres intérêts, est logique. Et il est tout à fait normal qu’un temps de réflexion s’impose à eux.
Nous avons besoin de réfléchir, d’apprendre de ce qui vient de se passer et de chercher les chemins de notre auto-organisation, des chemins qu’on ne retrouvera ni à travers la décision d’on ne sait quelles avant-gardes « éclairées », ni à travers des réflexes conditionnés, même avec les meilleures intentions du monde.
La grève que nous considérons efficace, que nous sentons nécessaire, devra être convoquée par les travailleurs eux-mêmes et s’étendre à toute la société, en prenant possession de tous les espaces, en occupant tous les lieux, en créant un nouveau type de rapports et de communication sociaux. Cette grève n’arrête pas la vie, mais elle la recommence, cette grève est la grève de masse qui pendant tout le siècle dernier s’est exprimée à plusieurs reprises, où tous nos ennemis (toutes les bourgeoises publiques et privées) ont tout fait pour qu’elles tombent dans l’oubli. Tout simplement parce que ce type de grève fait peur tant elle exprime la force avec laquelle le prolétariat est capable d’apparaître.
Une véritable grève est un mouvement massif et intégral qui ne se limite pas au seul arrêt de travail. C’est l’arme fondamentale de la classe ouvrière, laquelle prend le contrôle de sa propre vie et ceci se traduit dans tous les domaines de la société qu’elle combat, exprimant à la fois tous les aspects de la société humaine à laquelle elle aspire. Il est clair que ce n’est pas quelque chose qui peut être appelé par qui que ce soit (même avec les meilleures intentions), mais elle fait partie d’un processus de prise de conscience et de lutte des travailleurs. La question n’est pas de savoir si elle va durer vingt-quatre, quarante-huit heures ou qu’elle soit indéfinie, sa radicalité n’étant pas une question de temps. Sa radicalité consiste en ce qu’elle est et fait partie du mouvement réel des ouvriers qui s’organisent et se dirigent eux-mêmes.
La grève de masse est le résultat d’une période du capitalisme, le période qui commence au début du 20e siècle. Rosa Luxemburg fut la révolutionnaire qui mit le plus en avant ce phénomène en se basant sur le mouvement révolutionnaire de 1905 des travailleurs en Russie. La grève de masse “est un phénomène historique résultant à un certain moment d’une situation sociale à partir d’une nécessité historique.”5
La grève de masse n’est pas quelque chose d’accidentel, elle n’est pas le résultat ni de la propagande ni des préparatifs qu’on aurait mis en place par avance ; on ne peut pas la créer artificiellement. Elle est le produit d’une période donnée de l’évolution des contradictions du capitalisme.
Les conditions économiques à la base de la grève de masse ne se limitaient pas à un pays mais avaient un sens international. Ces conditions font surgir ce genre de lutte avec une dimension historique, une lutte essentielle pour le surgissement des révolutions prolétariennes. En bref, la grève de masse n’est pas autre chose qu' “une forme universelle de la lutte de classe prolétarienne déterminée par le stade actuel du développement capitaliste et des rapports de classe”.6
Ce “stade actuel” consistait dans le fait que le capitalisme était en train de vivre ses dernières années de prospérité. Le développement des conflits inter-impérialistes et la menace de la guerre mondiale, la fin de toute amélioration durable des conditions de vie de la classe ouvrière, bref, la menace croissante que représentait l’existence même de la classe ouvrière au sein du capitalisme, voilà les nouvelles circonstances historiques qui accompagnaient l’irruption de la grève de masse.
La grève de masse est le produit du changement dans les conditions de vie à un niveau historique qui, nous le savons aujourd’hui, ont signifié la fin de l’ascendance capitaliste, des conditions qui préfiguraient celle de la décadence capitaliste.
Il existait déjà en ce temps-là de fortes concentrations d’ouvriers dans les pays capitalistes avancés, habitués à la lutte collective, et dont les conditions de vie et de travail se ressemblaient un peu partout. Conséquence du développement économique, la bourgeoisie devenait une classe de plus en plus concentrée et s’identifiait de plus en plus avec l’appareil d’État. Comme le prolétariat, les capitalistes avaient appris à faire face ensemble à leur ennemi de classe. Les conditions économiques rendaient de plus en plus difficile pour les ouvriers l’obtention de reformes au niveau de la production et, de la même manière, la “ruine de la démocratie bourgeoise” rendait de plus en plus difficile pour le prolétariat la consolidation des acquis au niveau parlementaire. Ainsi, le contexte politique, de même que le contexte économique de la grève de masse, n’était pas celui de l’absolutisme russe mais celui de la décadence croissante de la domination bourgeoise dans tous les pays.
Sur les plans économique, social et politique, le capitalisme avait jeté les bases pour les grands affrontements de classe à l’échelle mondiale.
L’objectif syndical (l’obtention d’améliorations au sein du système) est devenu de plus en plus difficile à réaliser dans le capitalisme décadent. Dans cette période, le prolétariat n’entreprend pas une lutte avec la perspective assurée d’obtenir de véritables améliorations de son sort. Les grèves d’aujourd’hui, les grandes manifestations, n’arrivent pas à obtenir quoi que ce soit.
Par conséquent, le rôle des syndicats qui était d’obtenir des améliorations économiques au sein du système capitaliste, disparaissait. Il y a d’autres implications révolutionnaires dérivées de la mise en cause des syndicats par la grève de masse :
1) La grève de masse ne pouvait pas se préparer à l’avance ; elle surgit sans plan pré-établi du genre “méthode de mouvement pour la masse prolétarienne”. Les syndicats, se consacrant à leur organisation permanente, préoccupés par leurs comptes bancaires et leurs listes d’adhésions, ne pouvaient même pas se poser la question d’être à la hauteur de l’organisation des grèves de masse, une forme qui évolue dans et pour la lutte elle-même.
2) Les syndicats ont divisé les ouvriers et leurs intérêts entre toutes les différentes branches industrielles alors que la grève de masse “fusionna, à partir de différents points particuliers, des causes différentes” et ainsi elle tendait à éliminer toutes les divisions au sein du prolétariat.
3) Les syndicats n’organisaient qu’une minorité de la classe ouvrière alors que la grève de masse rassemblait toutes les couches de la classe, syndiqués et non syndiqués.
La lutte est liée à la réalité dans laquelle elle se déroule, on ne peut pas la considérer séparément. Depuis le début du siècle dernier, la décadence d’un système qui a épuisé les marchés extra-capitalistes limitant ainsi sa nécessité insatiable de croissance, devient évidente, provoquant une crise permanente et de permanents cataclysmes sociaux (des guerres et des misères sans précédents pour l’humanité).
La période depuis la fin des années 1960 est le point culminant de la crise permanente du capitalisme, l’impossibilité d’expansion du système, l’accélération des antagonismes inter-impérialistes, dont les conséquences mettent en péril toute la civilisation humaine.
Partout, l’État, avec l’extension redoutable de son arsenal répressif, prend en charge les intérêts de la bourgeoisie. Face à lui, il trouve une classe ouvrière qui, même affaiblie numériquement par rapport au reste de la société depuis les années 1900, est encore plus concentrée et dont les conditions d’existence se sont égalisées de plus en plus dans tous les pays jusqu’à un degré sans précédent. Au niveau politique, la « ruine de la démocratie bourgeoise » est si évidente qu’elle arrive à peine à cacher sa véritable fonction de rideau de fumée devant la terreur de l’État capitaliste.
Les conditions de la grève de masse correspondent à la situation objective de la lutte de classes actuelle, parce que les caractéristiques de la période actuelle expriment le point le plus aigu des tendances du développement capitaliste, qui ont commencé à s’imposer il y a presque un siècle.
Les grève de masse des premières années du siècle dernier furent une réponse à la fin de la période d’ascendance capitaliste et au début des conditions de sa décadence.
Ces conditions sont devenues totalement évidentes et chroniques aujourd’hui, on peut penser que ce qui pousse objectivement vers la grève de masse est, aujourd’hui, mille fois plus fort.
Les “résultats généraux du développement capitaliste international” qui ont déterminé le surgissement historique de la grève de masse n’ont cessé de mûrir depuis le début du XXe siècle.
Comment pouvons-nous favoriser le développement de la grève de masse, de l’auto-organisation internationale du prolétariat, de sa nécessaire unité ?
Nos contributions ne sont que cela, des contributions d’une partie consciente au sein de la classe ouvrière. Nous n’aspirons pas à plus que cela, à moins non plus.
Une des formes de ces contributions consiste justement à critiquer les actions erronées qui sont autant d’entraves à l’auto-organisation et à l’approfondissement de la conscience. Même avec la meilleure des intentions de leurs militants, l’activisme, le syndicalisme de base, le gauchisme…, font partie de ces barrières que les travailleurs devront abattre pour atteindre leur autonomie de classe.
Une autre contribution consistera à encourager la réflexion, les éclaircissements sur ce que nous avons vécu. Mais aussi l’extension des luttes véritables, leur coordination et leur information, ainsi que les rencontres et l’organisation des révolutionnaires. Ou encore, la récupération de la mémoire de nos luttes et de leur outils fondamentaux, tels que la grève de masse.
Des “Assembléistes-travailleurs indignés et auto-organisés” pour un 15-M7 ouvrier et anticapitaliste
1 es.internationalism.org/revolucionmundial/201211/3535/debate-a-proposito-de-la-huelga-general
2 La CGT en Espagne est un syndicat de tendance anarchosyndicaliste, scission de la CNT. [NdT].
3 Les Commissions Ouvrières (CO), sont historiquement lié au PC, et l’UGT au Parti socialiste. Ce sont les deux principaux syndicats en Espagne [NdT]
4 Nous utilisons parfois ce néologisme en français pour traduire « asambleista », autrement dit des militants qui défendent les assemblées générales comme moyen de pouvoir des ouvriers lors des luttes. [NdT]
5Rosa Luxemburg : Grève de masse, partis et syndicats (www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve2.htm [21].)
7“15-M” fait référence au mouvement qui débuta en Espagne le 15 mai 2011. [NdT]
Face aux attaques qui ne cessent de se multiplier dans tous les pays, les réactions de la classe ouvrière restent très limitées et particulièrement laborieuses. Tout ceci confirme le fait que le combat du prolétariat pour renverser l'ordre établi est un énorme défi historique nécessitant ténacité et patience. La marche vers la révolution est un long chemin, difficile et complexe, qui nécessite une réflexion en profondeur et un réel effort théorique. Nous publions ci-dessous un extrait de notre série : A l'aube du XXIe siècle : Pourquoi le prolétariat n'a pas renversé le capitalisme ?1 Cet extrait du deuxième article revient plus particulièrement sur un des obstacles majeurs permettant de comprendre les difficultés qui pèsent encore aujourd'hui sur la classe ouvrière : celui de l’impact idéologique de l'effondrement du stalinisme. Cependant, l'explication de fond ne pouvant se limiter ni se réduire à cette seule dimension, nous encourageons nos lecteurs à revenir sur le contenu de ces deux articles dans leur intégralité.
(...) Dans ce contexte de difficultés rencontrées par la classe ouvrière dans le développement de sa prise de conscience allait intervenir fin 1989 un événement historique considérable, lui-même manifestation de la décomposition du capitalisme : l’effondrement des régimes staliniens d’Europe de l’Est, de ces régimes que tous les secteurs de la bourgeoisie avaient toujours présenté comme "socialistes" :
"Les événements qui agitent à l’heure actuelle les pays dits 'socialistes', la disparition de fait du bloc russe, la faillite patente et définitive du stalinisme sur le plan économique, politique et idéologique, constituent le fait historique le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale avec le resurgissement international du prolétariat à la fin des années 1960. Un événement d’une telle ampleur se répercutera, et a déjà commencé à se répercuter, sur la conscience de la classe ouvrière, et cela d’autant plus qu’il concerne une idéologie et un système politique présentés pendant plus d’un demi-siècle par tous les secteurs de la bourgeoisie comme 'socialistes' et 'ouvriers'. Avec le stalinisme, c’est le symbole et le fer de lance de la plus terrible contre-révolution de l’histoire qui disparaissent. Mais cela ne signifie pas que le développement de la conscience du prolétariat mondial en soit facilité pour autant, au contraire. Même dans sa mort, le stalinisme rend un dernier service à la domination capitaliste : en se décomposant, son cadavre continue encore à polluer l’atmosphère que respire le prolétariat. Pour les secteurs dominants de la bourgeoisie, l’effondrement ultime de l’idéologie stalinienne, les mouvements 'démocratiques', 'libéraux' et nationalistes qui bouleversent les pays de l’Est constituent une occasion en or pour déchaîner et intensifier encore leurs campagnes mystificatrices. L’identification systématiquement établie entre communisme et stalinisme, le mensonge mille fois répété, et encore plus martelé aujourd’hui qu’auparavant, suivant lequel la révolution prolétarienne ne peut conduire qu‘à la faillite, vont trouver avec l’effondrement du stalinisme, et pendant toute une période, un impact accru dans les rangs de la classe ouvrière. C‘est donc à un recul momentané de la conscience du prolétariat, dont on peut dès à présent (notamment avec le retour en force des syndicats) noter les manifestations, qu’il faut s’attendre. Si les attaques incessantes et de plus en plus brutales que le capitalisme ne manquera pas d’asséner contre les ouvriers vont les contraindre à mener le combat, il n’en résultera pas, dans un premier temps, une plus grande capacité pour la classe à avancer dans sa prise de conscience. En particulier, l’idéologie réformiste pèsera très fortement sur les luttes de la période qui vient, favorisant grandement l’action des syndicats."2
Cette prévision que nous avions faite en octobre 1989 s’est pleinement vérifiée tout au long des années 1990. Le recul de la conscience au sein de la classe ouvrière s’est manifesté par une perte de confiance en ses propres forces qui a provoqué le recul général de sa combativité dont on peut voir aujourd’hui encore les effets.
En 1989 nous définissions les conditions de la sortie du recul pour la classe ouvrière :
"Compte tenu de l’importance historique des faits qui le déterminent, le recul actuel du prolétariat, bien qu’il ne remette pas en cause le cours historique, la perspective générale aux affrontements de classes, se présente comme bien plus profond que celui qui avait accompagné la défaite de 1981 en Pologne. Cela dit, on ne peut en prévoir à l‘avance l’ampleur réelle ni la durée. En particulier, le rythme de l’effondrement du capitalisme occidental (dont on peut percevoir à l’heure actuelle une accélération avec la perspective d’une nouvelle récession ouverte) va constituer un facteur déterminant du moment où le prolétariat pourra reprendre sa marche vers la conscience révolutionnaire. En balayant les illusions sur le 'redressement' de l’économie mondiale, en mettant à nu le mensonge qui présente le capitalisme 'libéral' comme une solution à la faillite du prétendu 'socialisme', en dévoilant la faillite historique de l’ensemble du mode de production capitaliste, et non seulement de ses avatars staliniens, l’intensification de la crise capitaliste poussera à terme le prolétariat à se tourner de nouveau vers la perspective d’une autre société, à inscrire de façon croissante ses combats dans cette perspective."3
Et justement, les années 1990 ont été marquées par la capacité de la bourgeoisie mondiale, et particulièrement son principal secteur, celui des États-Unis, de ralentir le rythme de la crise et de donner même l’illusion d’une "sortie du tunnel". Une des causes profondes du faible degré de combativité actuel de la classe ouvrière, en même temps que ses difficultés à développer sa confiance en elle et sa conscience réside bien dans les illusions que le capitalisme a réussi à créer sur la "prospérité" de son économie.
Cela dit, il existe un autre élément plus général permettant d’expliquer les difficultés de la politisation actuelle du prolétariat, une politisation lui permettant de comprendre, même de façon embryonnaire, les enjeux des combats qu’il mène afin de les féconder et de les amplifier :
"Pour comprendre toutes les données de la période présente et à venir, il faut également prendre en considération les caractéristiques du prolétariat qui aujourd’hui mène le combat :
il est composé de générations ouvrières qui n’ont pas subi la défaite, comme celles qui sont arrivées à maturité dans les années 1930 et au cours de la Seconde Guerre mondiale ; de ce fait, en l’absence de défaite décisive que la bourgeoisie n‘a pas réussi à leur infliger jusqu‘à présent, elles conservent intacte leurs réserves de combativité ;
ces générations bénéficient d’une usure irréversible des grands thèmes de mystification (la patrie, la démocratie, l’antifascisme, la défense de l’URSS) qui avait permis par le passé l’embrigadement du prolétariat dans la guerre impérialiste.
Ce sont ces caractéristiques essentielles qui expliquent que le cours historique actuel soit aux affrontements de classe et non à la guerre impérialiste. Cependant ce qui fait la force du prolétariat actuel fait aussi sa faiblesse : du fait même que seules des générations qui n’avaient pas connu la défaite étaient aptes à retrouver le chemin des combats de classe, il existe entre ces générations et celles qui ont mené les derniers combats décisifs dans les années 1920, un fossé énorme que le prolétariat d’aujourd’hui paie au prix fort :
d’une ignorance considérable de son propre passé et de ses enseignements ;
du retard dans la formation du parti révolutionnaire.
Ces caractéristiques expliquent en particulier le caractère éminemment heurté du cours actuel des luttes ouvrières. Elles permettent de comprendre les moments de manque de confiance en soi d’un prolétariat qui n’a pas conscience de la force qu’il peut constituer face à la bourgeoisie. Elles montrent également la longueur du chemin qui attend le prolétariat, lequel ne pourra faire la révolution que s’il a consciemment intégré les expériences du passé et s’est donné son parti de classe. (...)
Fabienne
1 Les deux articles de cette série parue en 2000 et 2001 sont sur notre site et in Revue Internationale n° 103 et 104.
2 Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est, Revue internationale n°60.
3 Ibid.
L'histoire tourmentée de l'Allemagne au XXe siècle est riche en thèmes dramatiques dans tous les sens du terme ; en témoignent des films qui depuis quelques années ont connu un succès retentissant : Le pianiste par exemple1, (sur le ghetto de Varsovie), ou encore Goodbye Lenin ou La vie des autres (à propos de l'Allemagne de l'Est et de la chute du mur de Berlin). La cinéaste Margarete Von Trotta a déjà puisé à plusieurs reprises dans ce réservoir profond, et elle n'a pas hésité à s'attaquer à des sujets difficiles : "Les années de plomb" (1981), une version romancée de la vie et de la mort (dans des circonstances jamais complètement élucidées, dans la prison de Stammheim) de la terroriste de la "Fraction armée rouge" Gudrun Ensslin ; un film biographique sur Rosa Luxemburg (1986) ; "Rosenstrasse" (2003), sur une manifestation de femmes allemandes en 1943 contre la rafle par la Gestapo de leurs maris juifs. Son nouveau film, "Hannah Arendt" (sorti en 2012 en Allemagne et en 2013 en France), revient sur le sujet de la guerre, la Shoah et le nazisme, à travers un épisode de la vie de la philosophe allemande éponyme, remarquablement interprété par l'actrice Barbara Sukowa, qui avait joué le rôle de Rosa Luxemburg 20 ans auparavant.
Née en 1906, Hannah Arendt était d'origine juive. Jeune étudiante, elle suivit les cours du philosophe Martin Heidegger, avec qui elle eut une relation amoureuse. Le fait qu'elle n'ait jamais renié cette relation, ni Heidegger lui-même, malgré l'adhésion de ce dernier au parti Nazi à partir de 1933, lui a été beaucoup reproché par la suite ; ses liens avec Heidegger et sa pensée philosophique, sans doute très complexe, auraient presque mérité un roman à eux seuls, et les flashbacks de ses rencontres avec Heidegger sont peut-être les scènes les moins réussies du film, les seules où on sent Von Trotta moins en prise avec le thème traité dans son film : la "banalité du mal".
Hannah Arendt fuit l'Allemagne en 1933, au moment de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, pour s'installer à Paris où elle milite dans le mouvement sioniste malgré des positions critiques à son égard. C'est à Paris qu'elle épouse, en 1940, son deuxième mari Heinrich Blücher. Avec l'invasion de la France par l'Allemagne, elle est internée par l'État français dans le camp de Gurs, mais elle réussit à s'enfuir et arrive enfin – après maintes péripéties – aux États-Unis en mai 1941. Complètement démunie, elle gagne sa vie et réussit à s'établir comme universitaire (elle sera même la première femme admise comme professeur par la prestigieuse université de Princeton) et, en 1960, lorsque le film commence, Arendt est une intellectuelle d'envergure ayant déjà publié deux de ses œuvres les plus importantes : Les origines du totalitarisme (1951) et La condition de l'homme moderne (1958). Hannah Arendt n'était certes pas marxiste, même si elle s’est intéressée à l’œuvre de Marx et à la vie de Rosa Luxemburg, son mari Heinrich étant ancien spartakiste puis membre de l'opposition à la stalinisation du KPD dans les années 20, rejoignant le KPD-Opposition (ou KPO) de Brandler et Thalheimer lors de l'exclusion de celui-ci du parti.2 Le film contient un clin d'œil à l'engagement d'Heinrich : on apprend, de la bouche d'une amie américaine du couple, que "Heinrich était avec Rosa Luxemburg jusqu'à la fin". Sans être marxiste le travail philosophique d'Arendt et surtout son analyse des mécanismes du totalitarisme restent très pertinentes aujourd'hui. Par sa rigueur de pensée et par son intégrité, grâce à laquelle elle est prête à s'engager contre les poncifs et les lieux communs de l'idéologie dominante de son époque, Hannah Arendt, par son honnêteté, est une femme qui dérange. En faisant une analyse très fine du procès d'Eichmann à Jérusalem, Arendt cherche à comprendre comment des êtres humains ont pu être les fonctionnaires de l’extermination des juifs ?
Les premiers moments du film évoquent l'enlèvement d'Adolf Eichmann par le Mossad, en Argentine. Sous le régime nazi, Eichmann avait occupé plusieurs positions d'importance, d'abord dans l'organisation de l'expulsion des juifs d'Autriche, ensuite, pendant la guerre, de la logistique de la "solution finale", notamment le transport des juifs d'Europe vers les camps de la mort d'Auschwitz, Treblinka et d'autres. L'intention de David Ben Gourion, premier ministre d'Israël et donc responsable de l'opération du Mossad, était clairement de monter un procès spectacle fondateur pour le jeune État, où les juifs eux-mêmes jugeraient un des auteurs de leur génocide.
En apprenant la nouvelle du procès Eichmann à venir, Arendt propose à la revue littéraire le New Yorker de suivre le procès et d'en faire le reportage. La série d'articles qu'elle a écrite sur le procès fut publiée par la suite en forme de livre sous le titre La banalité du mal. La publication du livre créa un scandale retentissant en Israël et encore plus aux États-Unis : Arendt fut l'objet d'une campagne de dénonciation médiatique : "juive qui se déteste" et "Rosa Luxemburg du néant" n'étaient que deux des épithètes les plus sobres. On lui demanda de démissionner de son poste universitaire, ce qu'elle refusa. C'est justement l'évolution de la pensée d'Arendt pendant le procès et la réaction à son livre qui fournit la matière du film. Et quand on y pense, faire une œuvre dramatique du mouvement contradictoire et parfois pénible de la pensée philosophique sans toutefois trivialiser celle-ci est une sacrée gageure que Von Trotta et Sukowa relèvent avec brio.
Pourquoi donc le reportage d'Arendt a-t-il fait autant scandale ?3 En partie la réaction était compréhensible et même inévitable : Arendt manie le scalpel de la critique comme un chirurgien, mais pour beaucoup, la guerre et les souffrances abominables des victimes de la Shoah étaient trop proches, les traumatismes encore trop présents, pour pouvoir prendre du recul sur les événements. Mais les voix les plus fortes étaient intéressées : intéressées surtout à garder sous silence des vérités gênantes que la critique d'Arendt dévoilait.
Arendt coupait au vif quand elle démontait la tentative du premier ministre d'Israël, David Ben Gourion, d'utiliser le procès Eichmann comme un procès spectacle fondateur pour justifier l'existence d'Israël par le calvaire des juifs dans le Shoah. Pour cela, le procès Eichmann devait être celui d'un monstre, digne représentant des crimes monstrueux des nazis contre l’humanité. Arendt elle-même s'attendait à voir un monstre, mais plus elle l’observait moins elle était convaincue, non pas de la culpabilité mais de la monstruosité. Dans les scènes du procès, Von Trotta place Arendt non pas dans la salle d'audience du tribunal mais dans une salle réservée aux journalistes qui regardaient le procès par une liaison télévisée. Ce truchement cinématographique permet à Von Trotta de nous montrer, non pas un acteur qui joue Eichmann, mais le vrai Eichmann lui-même, et comme Arendt, nous pouvons voir cet homme médiocre (Arendt utilisait le terme "banal" plutôt dans le sens de "médiocre") qui n'a rien à voir avec la folie meurtrière d'un Hitler ni de la froideur toute aussi folle d'un Goebbels (comme on a pu les voir brillamment interprétés par Bruno Ganz et Ulriche Mathes dans La Chute). Au contraire, nous sommes face à un petit bureaucrate dont l'horizon intellectuel ne dépasse guère celui de son bureau et de son bon fonctionnement, et dont les perspectives ne dépassent pas ses espoirs de promotion et les rivalités bureaucratiques. Eichmann n'est pas un monstre, en conclut Arendt : "il aurait été très réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre (…) Le problème avec Eichmann était précisément qu'il y en avait tant comme lui, qui n'étaient ni des pervers ni des sadiques, mais au contraire remarquablement et épouvantablement normaux" (p. 274).4 En somme, le crime d'Eichmann n'était pas d'avoir été responsable à la manière d'un Hitler de l'extermination des juifs, mais d'avoir abdiqué toute capacité de réflexion, de penser, et d'avoir donc agi en toute légalité et en toute bonne conscience comme un simple rouage d’une machine totalitaire d’un État qui, lui, était criminel. Le "bon sens" indubitable des "personnalités" lui a servi de "guide moral". Ainsi, la conférence de Wannsee (qui devait mettre en marche le mécanisme opérationnel de la "solution finale") "était une occasion très importante pour Eichmann, qui ne s'était jamais mêlé à autant de 'grandes personnalités' (…) Maintenant il pouvait voir de ses yeux et entendre de ses oreilles non seulement Hitler, non seulement Heydrich ou le 'sphinx' Müller, non seulement les SS ou le Parti mais aussi l'élite de la bonne vieille fonction publique se disputant les honneurs de la direction de ces questions 'sanglantes'. A ce moment, j'ai ressenti une émotion à la Ponce Pilate, je me suis senti lavé de toute culpabilité" (p. 112).
Arendt récuse explicitement l'idée que "tous sont potentiellement coupables", ou "coupables par association" : Eichmann méritait la mort pour ce qu'il avait fait lui-même. (comme si son exécution pouvait redonner vie aux monceaux de cadavres!) Cela dit, son analyse est une gifle courageuse infligée à l'antifascisme devenu idéologie officielle de tous les États, et notamment de l’État sioniste. De notre point de vue, la "banalité" dont parle Arendt est celle d'un monde – le monde capitaliste, – où l'être humain, aliéné et réifié, est réduit à l'état d'une chose, d'une marchandise, un rouage dans la machine du capital. Cette machine n'est pas le seul apanage de l’État Nazi. Arendt nous rappelle que la politique de "judenrein" (se débarrasser des juifs) avait déjà été explorée par l’État polonais avant la guerre, en 1937, et que le très démocratique gouvernement français en la personne de son ministre des affaires étrangères, Georges Bonnet, avait envisagé l'expulsion des 200.000 juifs "non-français" vers Madagascar (Bonnet avait même demandé des conseils en la matière à son homologue allemand Von Ribbentrop). Arendt épingle également le tribunal de Nuremberg comme un "tribunal des vainqueurs" ou siégeaient des juges dont les pays étaient aussi responsables de crime de guerre : les russes coupables des goulags, et les américains coupables du bombardement atomique de Nagasaki et Hiroshima.
Arendt n'est pas tendre non plus avec l’État d'Israël. Contrairement aux autres reporters, elle souligne dans son livre l'ironie amère de la mise en accusation d'Eichmann pour des crimes à base raciale, alors que lui-même incorpore des distinctions raciales dans ses propres lois : "la loi rabbinique dicte le statut personnel des citoyens juifs, avec comme résultat qu'aucun juif ne peut épouser un non-juif, les mariages à l'étranger sont reconnus mais les enfants des mariages mixtes sont illégitimes (…) et si on est né de mère non juive on ne peut être ni marié ni enterré". Quelle ironie amère, que les rescapés de la politique de "pureté raciale" nazie chercheraient à créer leur propre "pureté raciale" en terre promise ! Arendt détestait le nationalisme en général et le nationalisme israélien en particulier. Déjà dans les années 1930, elle s'était opposée à la politique sioniste et au refus de celle-ci de chercher un mode de vie en commun avec les palestiniens. Et elle n'hésite pas à démasquer l'hypocrisie du gouvernement Ben Gourion, qui braque les projecteurs sur les liens de certains États arabes avec le régime Nazi mais reste silencieux sur le fait que l'Allemagne de l'Ouest continuait d'abriter un nombre impressionnant de nazis haut placés dans des postes à responsabilité.
Un autre motif de scandale était la question des "Judenrat" – les conseils juifs créés par les nazis précisément dans le but de faciliter la "solution finale". C'est une partie très courte du livre, mais qui a coupé au vif. Voici ce qu'en dit Arendt : "Partout où habitaient les juifs, il y avait des dirigeants juifs reconnus, et cette direction, presque sans exception, a coopéré d'une façon ou d'une autre, pour une raison ou une autre, avec les nazis. La vérité, c'est que si les juifs avaient été inorganisés et sans direction, il y aurait eu du chaos et de la misère en abondance mais le nombre total des victimes ne se serait pas élevé à 4-6 millions de gens (…) J'ai traité cet aspect de l'histoire, que le procès de Jérusalem a manqué de poser devant le monde entier dans sa vraie dimension, parce qu'il nous offre l'aperçu le plus frappant de l'effondrement moral total que les nazis ont infligé à la société européenne respectable" (p. 123). Elle révèle même un élément de distinction de classe entre les dirigeants juifs et la masse anonyme : dans la catastrophe générale, ceux qui en échappaient étaient soit suffisamment riches pour acheter leur fuite, soit suffisamment "en vue" dans la "communauté internationale" pour être gardés en vie dans l'espèce de ghetto privilégié de Theresienstadt. Les relations entre la population juive et le régime nazi, et aussi les autres populations européennes, étaient beaucoup plus complexes que l'idéologie dominante manichéenne des vainqueurs de la guerre ne voulait le faire croire.
Le problème de la Shoah et du nazisme occupe une place centrale dans l'histoire récente de l'Europe, plus encore même aujourd'hui que dans les années 60. Malgré les efforts des auteurs, par exemple, du Livre noir du communisme, le nazisme reste en quelque sorte le "mal ultime". La Shoah est une partie importante du programme scolaire, avec la Résistance française, presque à l'exclusion de toute autre considération sur la guerre. Pourtant, sur le plan purement arithmétique, le stalinisme était bien pire avec 20 millions de morts dans les goulags de Staline et au moins 20 millions de morts dans la famine provoquée par le "Grand bond en avant" de Mao. Il y a évidemment une forte part d'opportunisme là-dedans : les descendants de Staline et de Mao sont toujours au pouvoir en Russie et en Chine, ce sont toujours des gens avec qui on peut et doit "faire des affaires".
Arendt ne traite pas cette question directement, mais dans une discussion sur le chef d'accusation retenu contre Eichmann, elle insiste sur le fait que le crime des nazis n'était pas un crime contre les juifs, mais un crime contre toute l'humanité en la personne du peuple juif, précisément parce qu'il niait aux juifs leur appartenance à l'espèce humaine, et faisait de ces êtres humains un mal inhumain à extirper. Ce caractère raciste, xénophobe, obscurantiste du régime nazi, était clairement affiché et c'est d'ailleurs pour cela qu'une partie de la classe dominante européenne, des classes paysannes et petite-bourgeoises ruinées par la crise économique, ont pu si bien s'en accommoder. Le stalinisme par contre, s'affichait toujours comme progressiste : on chantait toujours que "L'Internationale sera le genre humain", et c'est pour cela que même jusqu'à la chute du Mur de Berlin, même après sa chute, des gens ordinaires pouvaient continuer de défendre les régimes staliniens au nom de l'espoir dans un avenir meilleur.5
Ce que met essentiellement en avant Arendt, c’est que la barbarie "impensable" de la Shoah, la banalité des fonctionnaires nazis, est le produit de la destruction de la "capacité de penser". Eichmann "ne pense pas", il exécute les ordres de la machine et fait correctement son boulot, de façon très rigoureuse et disciplinée, sans aucun état d’âme, sans aucune capacité à se représenter l’horreur dans les camps d’extermination. En ce sens, le film de Von Trotta doit être vu comme un éloge de la pensée.
Hannah Arendt n'était pas marxiste.6 Elle n'avait pas une vision révolutionnaire et historique du monde ne comprenant pas que, depuis la fin du communisme primitif, "l‘histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la lutte de classe" (Marx). Elle ne comprenait pas non plus la conception du travail chez Marx. Mais en posant des questions qui mettent à mal l'idéologie antifasciste officielle, elle est l'ennemi du conformisme, des lieux communs et de l'abandon de la pensée critique. Le mérite de son analyse est aussi celui de permettre une réflexion sur la "conscience morale" de l’être humain (tout comme l’expérience du psychologue américain Stanley Milgram, relatée dans le film d'Henri Verneuil "I comme Icare", mettant en évidence les mécanismes de "soumission à l’autorité" chez les tortionnaires).
La publicité faite aujourd’hui par toute la bourgeoise démocratique à l’œuvre d'Hannah Arendt, dont on fait une icône dans les milieux de l’intelligentsia "démocratique", n’est pas anodine. Ce qui est visé dans cette récupération de son analyse du totalitarisme, c’est, évidemment l’idée pernicieuse qu’il existe une continuité entre la machine totalitaire de l’État stalinien avec le bolchévisme et la Révolution russe d’Octobre 1917 puisque "le vers était déjà dans le fruit" : Staline n’aurait été que l’exécuteur de la pensée de Lénine. "Moralité" : toute révolution prolétarienne ne peut mener qu’au totalitarisme et à de nouveaux crimes contre l’humanité ! C’est pour cela que certains idéologues patentés de la bourgeoisie, comme Raymond Aron, ne se sont pas privés d’exploiter l’analyse de Hannah Arendt du totalitarisme de l’État stalinien en saluant sa "philosophie politique" pour alimenter les campagnes de la Guerre froide et celles sur la "faillite du communisme" déchainées après l’effondrement de l’URSS.
Hannah Arendt était une philosophe. Et comme le disait Marx, "Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde. Il s’agit maintenant de le transformer". Le marxisme n’est pas une doctrine "totalitaire". C’est l’arme théorique de la classe exploitée pour sa transformation révolutionnaire du monde. Et c’est pour cela que seul le marxisme a été capable d’intégrer les apports de l’art, de la science et des philosophes comme Épicure, Aristote, Spinoza, Hegel, etc., et qu'il est capable aujourd'hui d'intégrer les apports d'Hannah Arendt : un regard profond et critique sur l'époque contemporaine et son éloge de la pensée.
Jens et SL (25 juin)
1 Voir la critique publiée dans numéro 113 de la Revue internationale. (https://fr.internationalism.org/french/rint/113_pianiste.html [27])
2 Le KPO faisait partie de ces groupes d'opposition au stalinisme qui n'ont jamais réussi à pleinement rompre avec celui-ci puisque, comme Trotski, ils n'ont pas pu accepter l'idée d'une contre-révolution en URSS.
3 Le lecteur francophone pourrait écouter des témoignages de l'époque fort éclairants à ce propos, dans un documentaire de France Culture : Hannah Arendt et le procès d’Eichmann.
(https://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoire... [28])
4 Les citations du livre sont tirées de l'édition publiée par Penguin Books en 2006, avec une introduction par Amos Elon, traduites de l'anglais par nous.
5Voir à ce propos cette fascinante série documentaire (en anglais et en allemand) à propos de la vie dans l'ex-RDA : https://www.youtube.com/watch?v=7fwQv5h7Lq8 [29]
6 Arendt a bien écrit une petite biographie très sommaire de Rosa Luxemburg à partir du livre de Nettl. Elle ne comprend pas que les deux corps francs qui ont assassiné Rosa étaient aux ordres de Noske et Scheidemann, connus pour leur rôle de premier plan dans l'écrasement de la révolte spartakiste. Elle pense que le gouvernement Noske n'était seulement que "complice" des corps francs qui allaient servir le nazisme.
Nous publions ci-dessous un texte qui s’appuie très largement sur l'article d'un sympathisant du CCI en Grande-Bretagne1. Bien que les événements aient évolué depuis sa rédaction, nous pensons qu'il représente une contribution positive à la réflexion du prolétariat sur la nature de la guerre. En quelques lignes, est ici dénoncé à la fois la terreur semée par le régime au pouvoir en Syrie et la nature tout aussi meurtrière de la fraction bourgeoise ennemie nommée "camp de la rébellion" et l’hypocrisie sans borne des grandes puissances démocratiques qui exploitent cette nouvelle tragédie et les souffrances infligées à la population pour justifier leurs propres aventures impérialistes et ainsi défendre sur place leurs sordides intérêts.
Les plates discussions de la "communauté internationale" (c'est-à-dire du Royaume-Uni, des États-Unis et de la France, suivies de près par une partie des pays du Golfe, d'Israël et de l'opposition syrienne) à propos de l'utilisation hypothétique d'armes chimiques en Syrie par le régime d'Assad ont abouti à une conclusion unanime. La semaine dernière, le secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, a ainsi déclaré que oui, le gaz sarin, un puissant neurotoxique, avait bien été utilisé par le régime syrien contre la rébellion.
Sans sous-estimer la brutalité de ce régime, on peut se demander pourquoi il utiliserait des armes chimiques, typiques de la stratégie de la terre brûlée d'une armée qui recule, alors qu'Assad consolide ses positions. L'offensive de l'armée loyaliste est peut-être la raison pour laquelle l'occident fait monter les enchères. Dans une interview à The Independent du 27 avril 2013, le professeur Sally Leivesley, analyste des produits chimiques et qui a travaillé pour les gouvernements occidentaux déclarait : "Certaines choses ne collent pas. L'utilisation du gaz sarin sur un champ de bataille causerait des décès de masse et laisserait très peu de gens en vie." Mais, bien que nos dirigeants insistent sur la nécessité d'être prudent quant aux accusations, des éléments d'agents chimiques et biologiques ont été découverts. Ainsi, le 25 avril dernier, dans la ville méridionale de Daraya, deux roquettes ont lâché un gaz qui a touché une centaine de personnes, selon l'opposition, et il a été signalé des attaques du même type dans d'autres zones. Alex Thomson, reporter sur Channel 4, a également signalé que 26 soldats de l'armée syrienne faisait partis des victimes d'une attaque chimique dans le quartier d'Al-Bab, près d'Alep, que le Front al-Nusra, groupe djihadiste de l'opposition, contrôle. Un certain nombre de services secrets et de forces spéciales agissent en Syrie avec leurs propres objectifs, notamment le Qatar qui a été particulièrement brutal en Libye. Il est donc tout à fait envisageable que certains éléments du régime, tout comme les rebelles, aient utilisé des armes chimiques.
La farce actuelle fait écho à la tragédie des fameuses armes de destruction massive de Saddam Hussein et aux mensonges éhontés du gouvernement britannique et du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, à l'ONU, il y a un peu plus de 10 ans sur les prétendus preuves de leur existence afin de justifier l'invasion de l'Irak. Une grande partie de la Syrie est désormais détruite par la guerre impérialiste. Les bombes tombent sur les usines, les tirs de roquettes sur les bâtiments et toutes sortes de combinaisons toxiques sont respirées par la population à cause des explosions. La poussière des matériaux de construction bas de gamme est souvent toxique et il y en a beaucoup dans l’atmosphère. Et cela sans parler de la puissance destructrice des explosifs eux-mêmes : les retombées chimiques sont une sorte de bonus impérialiste !
Il ne fait aucun doute que le régime syrien possède l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand arsenal d'armes chimiques du Moyen-Orient. La ville d'Al-Safira, près d’Alep, détient l'une des principales installations de production d'armes chimiques, dont celle de gaz sarin. Les médias des puissances démocratiques de l'Ouest disent craindre que ces armes tombent entre de mauvaises mains, mais elles sont bel et bien entre les mains des rebelles directement ou indirectement soutenus par ces mêmes puissances Occidentales et les pays du Golfe. Le fait que ces armes tombent entre de "mauvaises mains" a été l'une des conséquences des actions de l'impérialisme occidental, notamment en Afghanistan dans les années 1980, ainsi que de la propagation de l’instabilité et de la décomposition au Mali cette année. Le premier ministre britannique, David Cameron, en dépit de sa "prudence", a déjà décidé que Assad avait commis un "crime de guerre." (Telegraph du 26 avril 2013) L'administration Obama a été plus circonspecte, mais affirme qu'elle "conserve sa capacité d'agir unilatéralement" et évoque des "lignes rouges" à ne pas franchir. Le gouvernement israélien a déclaré, pour sa part, qu’Assad avait bien utilisé des armes chimiques et que la "ligne rouge" avait effectivement été franchie. Israël a tout intérêt à soutenir cette idée de l'impérialisme américain en adhérant à la notion de "lignes rouges" par rapport aux conditions de la guerre et en particulier face aux menaces de l'Iran. Les États-Unis et la Grande-Bretagne se montrent plus exigeants avec leurs porte-parole de l'ONU pour faire pression sur le régime d’Assad afin qu'il donne un "accès inconditionnel et sans entraves" aux autorités chargées d’évaluer la présence des armes de destruction massive en Syrie. Cette inspection ne serait rien moins qu'une mission d'espionnage américaine et britannique, exactement de même nature qu'en Irak avec tout son cortège de mensonges et de désinformation.
Tout ceci ne repose donc que sur une pure hypocrisie : l'Etat d'Israël utilise bien du phosphore contre des civils hermétiquement cloîtrés dans la bande de Gaza. On peut ajouter à ceci l'utilisation passée de ces mêmes armes chimiques par les États-Unis à Falloujah, en Irak, où les malformations des nouveaux nés sont en hausse aujourd'hui. Un autre exemple, celui de l'opération Tempête du désert en 1991, où du napalm, des explosifs à dépression (faisant éclater les poumons), des bombes à fragmentation et des obus à l’uranium appauvri ont été utilisés par les armées britanniques et américaines. Et avant cela, lorsque les bourgeoisies de Grande-Bretagne et des États-Unis soutenaient Saddam Hussein dans la guerre contre l'Iran dans les années 1980 (il était alors le "bon ami" de la France), elle a fermé les yeux lorsque ce dernier a utilisé des armes chimiques (la plupart fournies par les occidentaux) contre les Kurdes, tuant au moins 5000 personnes rien qu’à Hallabjah. La classe dominante en Grande-Bretagne avait déjà constaté que le largage d'armes chimiques à partir des avions de guerre contre les Kurdes avait été très utile dans les années 1920 !
Les bourgeoisies occidentales battent les tambours de guerre en exploitant donc hypocritement la question des armes chimiques. Leurs réactions politiques et militaires peuvent conduire à diverses formes d'escalades et à des tensions supplémentaires en Syrie et dans la région. Nous pouvons être certains que les derniers événements ne feront qu'exacerber l'instabilité immédiate et les dangers potentiels, tout comme s'aggrave la misère imposée à la classe ouvrière. Les destructions en Syrie, comme expression du militarisme en décomposition, constituent une nouvelle attaque brutale contre toute la classe ouvrière.
D'après un article de Baboon, sympathisant du CCI (29 avril)
1 Le texte original [31] est disponible sur notre site en anglais.
Pris à la gorge depuis son entrée dans le bourbier malien, le Président français tente d’en sortir en imposant l’organisation d’élections (fin juillet) aux cliques maliennes qui se disputent le pouvoir de Bamako. Malgré le chaos sanglant qui y règne, François Hollande a déjà tout programmé dans son bureau et comme il l’a annoncé lui-même (à la télé) : "A la fin du mois d’avril, nous allons nous retirer. En juillet, il n’y aura plus que 2000 soldats au Mali. A la fin de l’année, un millier de soldats seront présents". Pur cynisme à la "hollandaise", "flagrant délire électoral français", comme l’a si bien dit Le Canard enchaîné. En fait le "Moi président" se mystifie en parlant de sa "victoire sur les groupes terroristes" alors qu’il sait très bien que ces derniers sont en train de harceler la France dans toute la zone du Sahel. Et en ce moment même, l’impérialisme français doit faire face à de redoutables concurrents, à commencer par l’impérialisme américain qui n’arrête pas de lui mettre des bâtons dans les roues.
"L’ONU s’apprête à déployer une opération de maintien de la paix dans un nouveau contexte géopolitique, avec des menaces jamais rencontrés jusqu’ici. (…) Plus grave, la menace terroriste s’exporte, preuve en est l’attentat au Niger. (…) Enfin, la tenue de l’élection présidentielle le 28 juillet, comme souhaitée par Bamako, n’est pas le moindre défi pour l’ONU censée aider à son organisation. (…) Des élections dans ces circonstances seront inévitablement faussées". (Le Monde du 12 juin 2013) Effectivement, depuis la déclaration tapageuse de François Hollande, la situation du Mali est marquée par la persistance des affrontements sanglants entre les deux camps criminels ("libérateurs" et "terroristes") sous forme d’embuscades meurtrières et d’attentats à la voiture piégée, sans parler de la confrontation sanglante entre les forces maliennes encadrées par l’armée française et celles du groupe touareg MNLA qui se disputent le contrôle de la ville de Kidal. En fait, Hollande tient un double discours car, derrière son opération de communication sur sa "victoire" contre les terroristes qu’il veut parachever par des élections "libres" au Mali, en coulisses il exprime son inquiétude et celle de son entourage : "Les plus hauts dirigeants du Quai d’Orsay le reconnaissent : pendant plusieurs mois, ils ont sous-estimé le ‘risque islamiste’ au Mali et en Libye. Comme pour s’en excuser, certains diplomates affirment que leurs collègues militaires, eux non plus, n’avaient pas bien mesuré le danger. Aujourd’hui, changement de ton : les nouvelles en provenance de Libye sont inquiétantes, les télégrammes diplomatiques alarmistes, et tous les dirigeants des pays du Sahel -Burkina, Mali, Tchad, Niger, Mauritanie- appellent les Occidentaux à l’aide. (…) Sans en oublier d’autres : Algérie, Tunisie ou Egypte. (…) Idriss Déby président du Tchad s’est voulu le porte-parole de ses collègues inquiets : ‘Il ne faut pas se leurrer, nous, les pays du Sahel, a-t-il déclaré au Figaro, le 8 juin, nous allons tous être touchés. Le Mali et le Niger hier, demain cela va être le Tchad. Et aucun pays ne peut s’en sortir seul, face à cette armada (sic). Tous les radicaux islamistes sont aujourd’hui en Libye, (un Etat) au bord de l’explosion’". (Le Canard enchaîné du 12 juin 2013). Donc, comme on le voit, Hollande qui prétend avoir libéré le Mali des groupes terroristes, pour justifier l’organisation d’un processus électoral, ne fait que mentir cyniquement : tout au plus il n’a fait que disperser ces groupes comme l’indique l’hebdomadaire Jeune Afrique daté du 3 mars 2013 commentant un dessin de Willem publié dans le quotidien français Libération. : "(…) un point que l’on devine français, tape sur le Mali et, au lieu de les écraser, projette les djihadistes qui s’y trouvent chez les voisins immédiats. En Mauritanie, au Burkina, au Niger, au Tchad…". Visiblement, les groupes djihadistes n’ont pas été "écrasés" mais projetés aux alentours du Mali et n’ont pas tardé à s’attaquer partout aux intérêts français comme ceux des pays considérés comme soutiens de la France.
Le jeudi 23 mai, un groupe armé islamiste a fait exploser deux véhicules piégés dans un camp militaire nigérien à Agadez et sur le site de l’entreprise française Areva, suivi d’un assaut des forces nigériennes et françaises. L’affrontement a fait plus de trente morts et des dizaines de blessés, y compris parmi le personnel d’Areva. Le président français a beau crier "victoire sur les terroristes", la réalité l’a très vite rattrapé…
Encore un pays entraîné dans la guerre du Sahel. Pour le Président nigérian, Goodluck Jonathan, les actions de Boko Haram sont une tentative délibérée d’ébranler l’Etat nigérian, du coup : "L’armée nigériane a lancé, jeudi 16 mai, une offensive dans le nord-est du pays contre les islamistes du groupe Boko Haram. Plusieurs milliers de soldats, selon un porte-parole des armées nigérianes ont été déployés ainsi que des avions et des hélicoptères de combat. Le président Goodluck Jonthan, qui a déclaré mardi 14 mai, l’état d’urgence dans les Etats de Borno, Yobe et Adamawa, a présenté comme ‘une déclaration de guerre’ les dernières violences du groupe et il a pour la première fois reconnu que Boko Haram avait pris le contrôle de certaines parties de l’Etat de Borno. Boko Haram a revendiqué les attaques de Baga, le 16 avril, suivies d’une violente répression par l’armée ayant fait au total 187 morts, et celle de Bama, le 7 mai, qui s’était soldée par au moins 55 morts. L’insurrection et sa répression par les forces de sécurité ont fait quelque 3600 morts depuis 2009, selon l’organisation Human Rights Watch". (Le Monde du 18 mai 2013). En effet, depuis le début de la guerre au Mali, il était de notoriété publique que Boko Haram avait des liens étroits avec le groupe terroriste Aqmi et tous deux s’entraînaient dans les mêmes camps dans le nord malien.
"Depuis le 29 avril, la traque du groupe djihadiste (salafiste tunisien) commencée il y a deux semaines a pris une autre tournure avec l’explosion de plusieurs mines qui ont fait vingt-sept victimes dans les rangs de l’armée et de la garde nationale. Parmi elles, trois militaires sont morts, cinq autres ont dû être amputés. (…) Les armes proviennent de Libye, et les enquêteurs ont acquis la certitude que le groupe entretient d’étroites relations avec les djihadistes installés dans le nord du Mali". (Le Monde du 18 juin 2013)
Le 23 avril, un "attentat terroriste" a touché l’ambassade française en Libye causant des destructions importantes et blessant grièvement deux gendarmes français. Et là aussi, comme le reconnaît le Ministre français des affaires étrangères Laurent Fabius, derrière cette attaque contre l’ambassade il y a le groupe armé Aqmi qui a récemment appelé à frapper les intérêts français "à l’intérieur comme à l’extérieur du Mali". Justement, la Libye est devenue le sanctuaire de la plupart des groupes sanguinaires en guerre contre les puissances criminelles étatiques qui les traquent. On se souvient qu’au lendemain de la liquidation physique de Kadhafi et son régime (fin octobre 2011) par les forces de l’OTAN, les dirigeants français et britanniques (Sarkozy et Cameron) avaient publié des communiqués triomphalistes en prétendant avoir réglé la crise et apporté la paix aux populations en organisant des élections "libres et transparentes" ! Mais en réalité, derrière l’image d’une Libye "libre" en route vers la "prospérité" brandie par les propagandistes des grandes puissances, se cache un pays miné par un sanglant chaos et en totale décomposition. En effet, la Libye est un pays dominé par des tribus ou entités féodales dotées de leurs propres seigneurs et de forces armées. Par exemple, à Misrata, la 3e ville du pays, on dénombre quelques 150 milices pour 450 000 habitants. Deux ans après la "libération" de la Libye de son dictateur Kadhafi, l’Etat libyen est aujourd’hui encore en lambeaux : "(…) les ex-thuwar (révolutionnaires) disposent d’un atout considérable : les armes, qu’ils refusent toujours de déposer, plus d’un an et demi après la capture et la mort du Guide libyen. Mardi 30 avril, pour la troisième journée consécutive, des dizaines de pick-up équipés de mitrailleuses lourdes barraient ainsi l’accès au ministère des affaires étrangères, perçu par les jusqu’au-boutistes comme un bastion de l’ancien régime. En février et en mars, les mêmes avaient assiégé à plusieurs reprises le bureau du premier ministre et le siège du parlement, allant jusqu’à ouvrir le feu sur le convoi de Mohamed Al-Magaryef, son président". (Le Monde du 2 mai 2013).
"Le plan de paix élaboré par Hollande avant même l’envoi de troupes au Mali est aujourd’hui rejeté par la Maison Blanche et le Pentagone. Un diplomate français, et il n’est le seul, n’apprécie guère cette rebuffade subie par l’Elysée. Et il résume ainsi la stratégie imposée par Washington : ‘les forces africaines qui, en principe, seront bientôt placées sous mandat de l’ONU ne doivent pas combattre les djihadistes, mais se limiter à un simple rôle d’interposition. La traque de ces groupes armés est réservée aux seuls français’. Et le secrétaire d’Etat adjoint aux affaires africaines John Corson de préciser : ‘une opération contre-terroriste dans le Nord du Mali se révèle nécessaire, et il revient probablement (sic) aux français de la mener, mais en aucun cas cette opération n’est à mettre dans les mains des Nations unies’. (…) Selon plusieurs diplomates, les Américains ne veulent pas que la France soit ‘en position de leader’ dans cette zone sahélienne où uranium, pétrole et gaz peuvent être prospectés". (Le Canard en chaîné du 20 février 2013). Derrière les bavardages sur les "négociations de paix" ou l’unité de façade contre les groupes terroristes pour la "sécurisation" du Mali, il y a cette autre guerre (non déclarée) qui oppose grands et petits brigands qui se disputent le contrôle de la région et de ses matières premières. Et c’est bien cela l’enjeu principal et la motivation de l’engagement des divers vautours impérialistes présents dans cette région, qui comme la France et les barbares djihadistes, n’ont que misère et massacre à offrir aux populations.
Amina (20 juin)
Lors de sa campagne électorale, François Hollande nous avait promis un demi-mandat d'efforts pour un autre demi-mandat de répartition des richesses. Sachons reconnaître que, pour une fois, un candidat aux présidentielles n'aura qu’à moitié menti. Depuis un an, effectivement, les coups tombent sur un peu tout le monde. Les allocations familiales, la Sécurité sociale, les retraites... les attaques pudiquement baptisées réformes vont bon train. Comme à chaque fois, une réforme est présentée comme un correctif aux politiques passées, pas assez justes, pas assez égalitaires, pas assez protectrices et soucieuses des besoins des plus démunis, etc. Le problème est qu'au lieu de corriger le tir, chaque réforme appuie un peu plus là où la précédente faisait déjà sacrément mal ! L'effort à consentir est justifié par le fait que nos valeurs de solidarité et nos "acquis" les plus précieux sont en danger : couverture maladie, retraite par répartition, assurance chômage, prestations familiales... tout peut disparaître si on ne se serre pas immédiatement – et encore un peu plus – la ceinture. Au moins les médecins qui, sous l’antiquité ou au moyen-âge, pratiquaient la saignée et précipitaient la mort du malade, croyaient sincèrement au bien fondé de leur remède. Aujourd’hui, ce gouvernement qui nous saigne aux quatre veines, le fait en toute connaissance de cause !
Au nom de l’égalité et même de l’équité, tous les ouvriers dégustent, sans distinction. Quand il s'agit de taper dessus, il n'y a plus de sexe, de couleur de peau ou de religion qui compte. Les jeunes, les vieux, les fonctionnaires, les employés du secteur privé, tout le monde a droit à son coup de massue ! Ceci n'est évidemment pas une spécificité française, ni même une spécificité actuelle : depuis bien des années, les gouvernements successifs de droite comme de gauche dans tous les pays développés ont mené ces types de "réformes". La bourgeoisie elle-même n'hésite pas à y faire référence : regardez en Allemagne ou en Espagne, la retraite est à 67 ans ! Regardez en Italie, les efforts que le "peuple" fait ! Et la Grèce !
Effectivement, s'il faut s'aligner sur ce qui se fait de plus misérable en chaque domaine, il y a encore un peu de chemin, mais nous ne sommes plus très loin ! Cependant, on nous assure qu'on n'arrivera jamais à ce niveau car en France, on a des valeurs, on est attachés à la solidarité et à la justice... balivernes. Ça, c'est le discours de la gauche, son emballage hypocrite. Cette solidarité-là, cette justice là, c'est le chemin vers la culpabilisation de ceux qui n'ont pas encore tout perdu, c'est la comparaison entre les régimes ou les statuts différents, les secteurs variés, ou avec d’autres pays pour finir inexorablement par un alignement de tous vers le bas. On y arrivera bien sûr, les attaques ne cesseront pas au nom de quelconques "valeurs" auxquelles la bourgeoisie n'a cure de s'attacher. Bien au contraire, en pointant les parties de la classe les plus touchées, elle imprime son propre mode de pensée, ses propres références, ses propres valeurs, marquées par la compétitivité, la concurrence, le chacun-pour-soi, véritable loi de la jungle où la morale n'a plus droit de Cité. Elle s'offre la possibilité de diviser les prolétaires en comparant les plus solidaires, ceux qui font des efforts à ceux qui pourraient en faire un peu plus. On nous rabâche que ce seront les plus riches qui paieront, que les plus pauvres seront épargnés, mais c'est faux ! La réforme des allocations familiales, pour ne parler que d'elle, touchera tous ceux qui gagnent 2500 euros et plus. Avec 2500 euros, on n'est pas riche, on peut même être en difficulté si nos charges sont importantes, et elles le sont pour de plus en plus d'ouvriers.
C'est là toute l'intelligence de la bourgeoisie : bien sûr que tout le monde est attaqué, aucun ouvrier n'est à l'abri quel que soit sont statut, mais tous ne seront pas frappé simultanément. Ce n'est pas nouveau : en 1987, les cheminots avaient "leur" attaque, à part des autres secteurs ; en 2003, c'étaient les enseignants, etc. Les exemples ne manquent pas et aujourd'hui encore, on se prépare à nous démontrer que tous les régimes de retraite ne sont pas au même niveau, que certaines entreprises licencient légitimement, mais pas d'autres, etc. En cela, les syndicats jouent pleinement leur rôle en focalisant leurs revendications sur ce qu'il y a de plus catégoriel, sectoriel, voire spécifique à l'entreprise. C'est ainsi qu'on fait passer l'idée de plus en plus répandue, qu'on ne lutte pas de la même façon dans une PME que dans une multinationale, dans le privé que dans le public...
La solidarité, ce n'est pas consentir aux mêmes sacrifices que ceux à qui l’Etat a infligé le plus. La solidarité, c'est refuser pour les autres comme pour soi de faire ces sacrifices qui ne mènent à rien d'autre qu'à préparer le constat que finalement, ce n'était pas assez, qu’il faut continuer à en faire davantage, qu’il faut une nouvelle fois rentrer le ventre et serrer la ceinture d’un cran. A quoi aboutissent aujourd'hui les efforts déjà faits par la classe ouvrière ? Par un chômage record, un déficit public qui n'arrête pas de se creuser, les systèmes de santé, d'éducation qui se dégradent. A quoi serviront ceux que l’on prévoit de nous imposer demain ? A la même chose ! Il est temps de voir que quelque chose cloche et de refuser de verser une goutte de sueur de plus pour ce système qui nous broie lentement mais sûrement.
GD (25 juin)
Aux côtés des quelques adorateurs des Saintes Ecritures, les agissements des groupuscules d'extrême-droite et autres skinheads ont pu choquer par leur violence très médiatisée : inondation du web par des propos infâmes, passage à tabac des militantes du groupe Femen et de plusieurs journalistes, agressions contre des homosexuels, etc. Le 5 juin ponctuait cette multiplication d'actes plus ou moins barbares par l’assassinat d’un jeune militant antifasciste, Clément Méric.
Ces expressions de violence aveugle s’inscrivent dans une dynamique d’affirmation des fractions les moins lucides, voire irrationnelles de la bourgeoisie dans le monde entier. Que ce soit par la présence dans plusieurs gouvernements européens de personnalités populistes, par le développement des mouvements religieux intégristes tant islamistes, chrétiens que judaïques, ou le renforcement du Tea Party sur la scène politique américaine, les exemples sont innombrables à l’échelle internationale.
Avec l’approfondissement des contradictions du système capitaliste, les structures économiques, mais aussi sociales, politiques et idéologiques se décomposent à un rythme sans cesse croissant. Or, le développement des courants d’extrême droite est une manifestation directe de l’absence de perspectives que le capitalisme est en mesure de proposer, tout comme la violence des groupes les plus radicaux2.
Cette dynamique de surenchère idéologique et de violence correspond, en effet, à un enfoncement dans la phase de décomposition sociale du capitalisme dans les années 1980. Au début de cette décennie, la référence européenne des mouvements d’extrême droite était le Front National (FN) en France. Si le FN laissait quelques mouvements insoumis et plusieurs groupes skinheads issus des années 1970 végéter à sa marge (Œuvre française, Troisième Voie, le GUD, etc.), le parti de Jean-Marie Le Pen regroupait alors la plupart des chapelles xénophobes et traditionalistes sous sa bannière.
En 1981, les illusions de la classe ouvrière sur la gauche au pouvoir se dissipèrent rapidement avec les nombreuses attaques du gouvernement socialiste contre ses conditions de vie. Confronté au discrédit, le parti socialiste (PS) favorisera par des réformes électorales et des "contacts permanents"3 les succès électoraux du FN, permettant notamment l’entrée de celui-ci au parlement en 1986. S’appuyant sur une tendance typique de la période de décomposition, le rejet de "la classe politique" et le vote protestataire, le PS a développé une stratégie délibérée consistant à se présenter en rempart de la démocratie contre le "danger fasciste", et, surtout, inciter le prolétariat à se mobiliser dans les urnes pour la "défense des valeurs républicaines".
Avec la surenchère rhétorique autour de la "démocratie en danger" et de la prétendue "montée de la menace fasciste", le PS a alimenté la logique de violence et de radicalité des militants d’extrême droite. Entre les assassinats racistes et les ratonnades, c’est sans doute le meurtre de Brahim Bouaram en 1995, noyé dans la Seine par des militants proches du FN, qui choqua le plus fortement.
Bien que le processus fût parfois plus lent, dans de nombreux pays européens, une logique similaire présida au surgissement de partis d’extrême droite d’envergure nationale comme le Vlaams Belang en Belgique, le FPÖ en Autriche ou la Ligue du Nord en Italie.
Si, aujourd’hui, la capacité de la bourgeoisie à manipuler l’extrême droite comme par le passé est moins aisée, la manière dont le gouvernement français a excité les opposants au mariage homosexuel, tout comme les déclarations du Premier ministre appelant à "tailler en pièces" les groupes néo-nazis, procèdent sans aucun doute d'une stratégie similaire. Si la bande lumpenisée des Jeunes Nationalistes Révolutionnaires (JNR) est directement responsable du meurtre atroce de Clément Méric, le PS a fait tout son possible pour créer le sentiment d’un climat d’ultra violence.
Avec l’approfondissement de la crise du système capitaliste, la dynamique électorale des partis xénophobes s'accéléra dans les années 2000, au point de devenir difficilement contrôlable. Ainsi, dès 1999, la bourgeoisie française tenta de briser le FN en favorisant une querelle des chefs à la tête du parti entre Jean-Marie Le Pen et son dauphin Bruno Mégret. Bien que l’extrême droite n’avait alors aucune chance de faire son entrée au gouvernement, ses scores électoraux hypothéquaient sérieusement les capacités de la droite à reprendre en main les rênes du pouvoir, obligeant le PS, dirigé par Lionel Jospin, à assumer directement les attaques contre la classe ouvrière, ce qui continue encore aujourd’hui à lourdement handicaper les partis de gauche quant à leur aptitude à leurrer le prolétariat sur leur nature de partis prétendument "progressistes" et "protecteurs". Mais cette vaine tentative de démantèlement s'avéra pire que le mal, au point que le FN réussit à se qualifier au second tour de l’élection présidentielle de 2002.
À la même période, avec le poids croissant de la décomposition, plusieurs pays européens connurent la même dynamique. Élections après élections, les partis d’extrême droite progressèrent : en 2001, le FPÖ autrichien entra au gouvernement ; la même année, le Vlaams Belang (Belgique) obtint 33% des voix à l’élection municipale d’Anvers et 24% aux élections législatives de 2004 ; entre 2001 et 2011, le Parti du Progrès norvégien participa au gouvernement, tout comme la Ligue du Nord et le Mouvement Social Italien au sein du gouvernement de Silvio Berlusconi. De même, le Parti du Peuple danois est devenu une force politique importante depuis 2001 où il réalisa 12% aux élections législatives. En Suisse, l’Union Démocratique du Centre obtint 62 sièges au conseil national en 2007...
Par ailleurs, en réaction au rôle institutionnel que les partis extrémistes les plus influents commencèrent à jouer, une multitude de groupuscules marginaux et très violents proliféra sur des bases politiques confuses4, à l’image des JNR ou du Bloc Identitaire en France. Il s’agit d’une véritable évolution par rapport à la situation des années 1980 puisque les grosses écuries xénophobes ne parviennent même plus à contrôler leurs composantes les plus radicales.
Cette perte de maîtrise du jeu politique s’est encore accélérée avec le développement, d’abord en Allemagne puis dans toute l’Europe, des Nationalistes Autonomes (NA), sorte de mouvance hétéroclite et déstructurée, composée de membres, souvent très jeunes, sans véritables activités en dehors du web. Les NA sont un phénomène tellement caricatural de la décomposition que leur propre "charte" se passe de commentaires : "Le Nationaliste autonome (…) n’a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propriété, ni même de nom. (…) En ce qui concerne ce monde civilisé, il en est un ennemi implacable, et s’il continue à y vivre, ce n’est qu’afin de le détruire plus complètement. (…) Il doit chaque jour être prêt à mourir. Il doit s’habituer à supporter les tortures, les infamies, la diffamation."
Le poids actuel de l’extrême droite est donc un véritable problème pour la bourgeoisie, pas tant à cause de son rôle institutionnel croissant que de la perte de contrôle du jeu politique qu’il représente et occasionne. Comme les manœuvres de François Mitterrand l’ont parfaitement illustré, l’extrême droite, au même titre que le gauchisme, a un rôle avant tout idéologique, à la fois comme véhicule d’un programme destiné à pourrir les consciences des franges les plus rétrogrades de la population sur le terrain de l’ultra-nationalisme et de la xénophobie, mais aussi comme repoussoir pour la défense du piège démocratique.
L’idéologie et les revendications des partis xénophobes sont incompatibles avec l’exercice du pouvoir. L’extrême droite est composée des fractions les moins lucides de la bourgeoisie et les moins en mesure de répondre aux besoins objectifs du capital. Par exemple, l’application de leurs revendications fantaisistes en matière économique contre l’Union Européenne, la monnaie unique ou en faveur du protectionnisme représenterait un véritable cataclysme que la bourgeoisie, dans son ensemble, ne peut pas permettre. Surtout, même si l’extrême droite commence à considérer ces questions avec un peu plus de sérieux, elle est marquée par son incapacité historique à comprendre les enjeux de l'encadrement de la classe ouvrière et de la mystification démocratique. C’est pour ces raisons que la classe dominante préfère recourir aux partis de droites traditionnels "musclant" leur discours, à l’image de l’aile droite de l’UMP en France ou des fractions les plus souverainistes du Parti conservateur britannique.
Cependant, même lorsque les partis xénophobes parviennent, à l’occasion d’une coalition de circonstance, à se hisser au gouvernement, la réalité du capitalisme d’État et la nécessité de défendre le capital national s'imposent de manière implacable, les contraignant alors à abandonner l’essentiel de leur fatras idéologique. C’est ainsi qu’aussitôt aux affaires, le Mouvement Social Italien de Gianfranco Fini adopta, en 1995, un programme pro-européen de centre-droit en rupture complète avec son passé fasciste afin de faciliter son maintien au gouvernement de Silvio Berlusconi, tout comme la Ligue du Nord abandonna rapidement ses velléités indépendantistes. La même logique s’imposa en Autriche à Jörg Haider contraint d’assouplir ses revendications et d’adopter un programme plus responsable.
Pour comprendre pourquoi le fascisme n’est, aujourd’hui, pas à l’ordre du jour, il est indispensable de revenir aux circonstances historiques particulières dans lesquelles il est apparu. Après la Première Guerre mondiale, les pays vaincus, comme l’Allemagne, ou lésés, comme l’Italie, durent rapidement préparer le terrain à l’éclatement d’un nouveau conflit afin de répartir en leur faveur le marché mondial, de se doter d’un "espace vital" : "Pour cela, il fallait concentrer tous les pouvoirs au sein de l’État, accélérer la mise en place de l'économie de guerre, de la militarisation du travail et faire taire toutes les dissensions internes à la bourgeoisie. Les régimes fascistes ont été directement la réponse à cette exigence du capital national."5 Ainsi, la plupart des fractions des bourgeoisies allemande, autrichienne et italienne soutinrent bec et ongles l’ascension des régimes fascistes.
Surtout, tout comme le stalinisme, le fascisme était une expression du développement du capitalisme d’Etat et de l’exploitation la plus brutale, ainsi qu’un instrument d’embrigadement de la classe ouvrière dans la guerre, que seul le contexte de la période contre-révolutionnaire a autorisé. Sans l’écrasement physique préalable des ouvriers orchestré par la Gauche et les partis démocratiques pendant la Révolution allemande ou les grèves de 1920 en Italie, jamais le fascisme n’aurait pu voir le jour. Inversement, dès la guerre d’Espagne en 1936, le "combat contre le fascisme" fut un puissant mot d’ordre d’embrigadement des ouvriers des pays démocratiques vers la guerre.
Bien que la contre-révolution des années 1920-1960 pèse encore sur la conscience du prolétariat, la bourgeoisie n’est aujourd’hui pas en mesure d’imposer la militarisation de l’économie et un nouveau conflit mondial, et encore moins de se priver des illusions démocratiques, sans se heurter à une réaction extrêmement dangereuse pour le maintien de sa domination.
Si la propagande antifasciste ne joue plus son rôle de préparation à la boucherie planétaire comme pour la Seconde Guerre mondiale, elle demeure néanmoins un poisson idéologique destiné à pousser le prolétariat dans les bras de la défense des institutions et de l’État, afin qu'il abandonne le combat de son propre terrain de classe pour celui de la démocratie.
El Generico (22 juin)
1 Voir notre article : Mariage pour tous, seule la société communiste peut mettre fin aux discriminations sexuelles [34], dans le numéro 439 de Révolution Internationale.
2 Voir notre article : La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, dans le numéro 62 de la Revue Internationale et sur notre site. (https://fr.internationalism.org/icconline/2013/la_decomposition_phase_ul... [35])
3 Lorrain de Saint-Affrique, Dans l'ombre de Le Pen (1998).
4 Un des aspects très frappant de cette confusion est l’immense inculture, voire le néant idéologique de ces groupes, caractérisés par une filiation politique qui relève visiblement d’une mosaïque des plus hétéroclites, où se côtoient nostalgies du nazisme, conservatisme ou traditionalisme le plus rétrograde et mystique New Age.
5 "Montée de l'extrême-droite en Europe, existe-t-il un danger fasciste aujourd'hui ? [36]", dans le numéro 110 de la Revue Internationale.
Dans notre précédent article analysant la situation en Égypte1, nous écrivions en conclusion : « Le capitalisme s'est donné les moyens de détruire toute vie sur la terre entière. L'effondrement de la vie sociale et le règne des bandes armées meurtrières – c'est ça, le chemin de la barbarie qui est illustré par ce qui se passe aujourd'hui en Syrie. La révolte des exploités et des opprimés, la lutte massive pour défendre la dignité humaine et un véritable avenir – c'est ça, la promesse des révoltes sociales en Turquie et au Brésil. ». Et nous ajoutions ceci : « L'Égypte se tient à la croisée des chemins de ces deux choix radicalement opposés, et dans ce sens il est symbolique du dilemme auquel est confrontée toute l'espèce humaine. » Les événements tragiques qui se sont déroulés et précipités durant le mois d'août en Égypte suite aux réactions face au coup d'État de l'armée contre l'ex-président élu Morsi, notamment la répression sanglante des Frères musulmans (dont un pic a été atteint le 14 août), témoignent de toute la gravité de cette situation historique et confirme cette idée de « croisée des chemins » pour l'ensemble de l'humanité.
L'enfoncement dans la décomposition, la crise économique et sociale, l'incurie et la politique désastreuse du gouvernement Morsi (élu en juin 2012) ont conduit les populations à poursuivre dans la rue leurs manifestations pour exprimer un mécontentement et un ras-le-bol face à la misère et l'insécurité galopantes. C'est cette situation dégradée, marquée de plus par l’irrationalité politique et les provocations multiples des Frères musulmans, qui a poussé l'armée égyptienne au coup d'État du 3 juillet dernier, destituant le président Morsi de ses fonctions. Parallèlement, l'agitation sociale n'avait fait que se poursuivre pour aboutir à des tensions vives et des convulsions extrêmement dangereuses, débouchant même sur des affrontements sanglants. Il s'agit là d'un engrenage qui n'est autre que celui de la guerre civile. La seule force de cohésion qu'est l'armée au sein de l'Etat se retrouve donc du coup aujourd'hui en première ligne, mise à contribution forcée pour tenter d'empêcher que toute la société égyptienne ne vole en éclats. L'homme « fort » du moment est donc sans surprise le chef de l'armée Abdel Fattah al-Sissi. Ce dernier n'a d'autre option que la répression brutale, répression sanglante assurée en grande partie par la police civile contre les Frères musulmans et les pro-Morsi. Durant tout l'été, les heurts entre ces pro-Morsi et forces de l'ordre ou entre pro- et anti-Morsi n'ont cessé de se multiplier, faisant de nombreux morts, notamment parmi les Frères musulmans. Les sit-in où les manifestants pro-Morsi se sont regroupés avec femmes et enfants, ont fini par être dispersés de manière sanglante. Les assauts de l'armée, comme celui du 14 août, ont fait plus d'un millier de morts ! L'instauration de la loi martiale a été décrétée par l'application de l'état d’urgence et un couvre-feu a été aussitôt mis en vigueur au Caire et dans treize provinces du pays ! De nombreux dirigeants des Frères musulmans et des activistes (plus de 2000) ont été arrêtés, parmi lesquels le « guide suprême » Mohammed Badie et bien d'autres, dont certains ont péri en prison après une tentative d'évasion. Depuis, les manifestants sont devenus moins nombreux, restant la cible des tirs de soldats et de la police. Pour ce maintien de l'ordre, l'armée et la police ont obtenu le soutien d'une majorité de la population qui perçoit les Frères musulmans comme des « terroristes ». Ce soutien teinté de nationalisme, accompagné d'un sentiment anti-intégriste croissant, conduit nécessairement à affaiblir davantage le prolétariat qui risque d'être de plus en plus dilué et happé par les miasmes de la situation. Ceci, d'autant que ce rejet de l'intégrisme religieux est alimenté par la mystification démocratique qui reste plus vive que jamais. À l’opposé des grandes manifestations de la Place Tahrir qui ont conduit au renversement de Moubarak, où la présence politique des femmes était tolérée et où elles étaient relativement protégées, la terreur qui tend à s'imposer aujourd'hui conduit par contre à des régressions morales spectaculaires, comme les viols collectifs sur des femmes signalés lors des manifestations, de même que l'atmosphère de pogrom qui se développe de plus en plus à l'égard des coptes (des centaines d'églises ont été incendiées cet été et de nombreux coptes ont été tués).
Bien entendu, comme nous l'écrivions dans notre précédent article : « la classe ouvrière en Égypte est une force bien plus formidable qu'en Syrie ou en Libye. Elle a une longue tradition de luttes combatives contre l'État et ses syndicats officiels qui remonte au moins jusqu'aux années 1970. En 2006 et en 2007, des grèves massives se sont étendues à partir des usines textiles hautement concentrées, et cette expérience de défiance ouverte envers le régime a alimenté le mouvement de 2011, fortement marqué par l'empreinte de la classe ouvrière à la fois dans ses tendances à l'auto-organisation qui sont apparues sur la Place Tahrir et dans les quartiers, comme dans la vague de grèves qui ont finalement convaincu la classe dominante de se débarrasser de Moubarak. La classe ouvrière en Égypte n'est pas immunisée contre les illusions démocratistes qui imprègnent tout le mouvement social, mais il ne sera pas facile non plus pour les cliques bourgeoises de la convaincre d'abandonner ses intérêts de classe et de l'attirer dans le cloaque de la guerre impérialiste. » Et il est vrai que dernièrement aussi, des expressions de la lutte de classe se sont à nouveau manifestées, notamment à Mahalla2 où 24 000 ouvriers se sont mis en grève pour n'avoir perçu que la moitié de leur prime. De même, des grèves et luttes ont été menées à Suez. Mais si certaines pancartes dans les manifestations ont pu proclamer « Ni Morsi ! Ni les militaires ! », ces voix très minoritaires sont de plus en plus étouffées, tout comme les luttes courageuses que mènent ces ouvriers sont de plus en plus isolées et donc affaiblies. Si la situation n'est pas arrivée à un point aussi tragique que la Syrie, il devient de plus en plus difficile de sortir d'un engrenage sournois qui peut mener à de telles issues barbares.
L'instabilité intérieure accrue par les événements récents ne touche pas n'importe quel pays secondaire. Grand axe nilotique, l’Égypte constitue une zone charnière ouverte sur le Moyen-Orient, placée entre l'Afrique et l'Asie. Elle est le pays le plus peuplé du monde musulman en Afrique et sa capitale, Le Caire, la plus grande métropole du continent. Le pays s’intègre à un arc sunnite opposé aux nations chiites, notamment l'aire syro-libanaise et l'Iran, ennemi juré des États-Unis et d’Israël dans la région. D'un point de vue géographique, l’Égypte occupe donc une place géostratégique majeure, en particulier pour les intérêts de la première puissance mondiale mais déclinante que sont les États-Unis d'Amérique. Durant la Guerre froide, l’Égypte était d'ailleurs un pion essentiel garantissant en partie l'équilibre de la région au bénéfice des États-Unis. Cet avantage s'était consolidé avec les accords de Camp David signés en 1979, scellant le rapprochement de l’Égypte, d’Israël et des États-Unis. La stabilité relative liée à la logique des blocs militaires rivaux Est-Ouest permettait de contenir et tolérer les Frères musulmans, très surveillés, pourtant interdits à l'époque du président Gamal Abdel Nasser. Aujourd'hui, la disparition de la discipline des blocs et le développement du chacun pour soi, sur fond de décomposition sociale accélérée, accentue les forces centrifuges et notamment la fuite en avant des fractions radicalisées comme celles des salafistes et des Frères musulmans, déjà considérés par Moubarak comme étant « un État dans l'État ». Cette confrérie musulmane, constituée par Hasan Al Banna en Égypte, même en 1928, s'est implantée rapidement un peu partout au Moyen- Orient dans les pays arabes, avec un projet idéologique traditionaliste et rétrograde, celui du grand califat sunnite, dont la logique heurtait d'emblée les nations déjà constituées. Le contexte international et surtout le panier de crabes dans lequel sont plongées les grandes puissances occidentales aujourd'hui contribuent à exacerber les tensions multiples. Au Moyen-Orient même, les clivages accentués opposant par exemple le Qatar à l’Arabie saoudite, proche des États-Unis et de l’Égypte malgré son idéologie extrême wahhabite, contribuent à mettre de l'huile sur le feu. C'est pour cela que les États-Unis ne peuvent remettre en cause leur financement de l’armée égyptienne (à hauteur de 80% au moins) tout en constatant que la situation politique échappe de plus en plus à tout contrôle.
Le capitalisme n'a en fait rien d'autre à offrir que la misère et le chaos sanglant. Quelles que soient les cliques bourgeoises au pouvoir, le sort de la population ne peut que s'aggraver ! Mais contrairement à ce que laisse entendre la bourgeoisie et ses médias, pour qui l’échec en Égypte est la preuve indubitable que tout soulèvement des populations ne peut fatalement mener qu'à « l'obscurantisme religieux » ou à la « dictature », la perspective historique de la révolution prolétarienne, même si elle ne peut s'exprimer de manière immédiate, reste la seule et unique alternative réelle à la barbarie. Il est de la responsabilité du prolétariat d'en prendre conscience et de manifester sa solidarité de classe pour offrir une véritable perspective à toutes les luttes difficiles qui se mènent. Seule l'implication décidée du prolétariat mondial, notamment de ses fractions les plus expérimentées du vieux centre industriel européen, pourront ouvrir à terme la seule voie du futur, celle de la révolution mondiale.
WH (28 Août)
1 Voir notre site fr.internationalism.org/internationalisme/201310/8701/legypte-nous-montre-lalternative-socialisme-ou-barbarie [40]
2 https://english.ahram.org.eg/NewsContent/3/12/79967/Business/Economy/Egypts-Mahalla-textile-workers-on-strike-again.aspx [41]
Nous publions ci-dessous la traduction d'un court article rédigé par notre section aux Etats-Unis sur la surveillance à grande échelle de l'internet par le gouvernement américain. Si l'affaire Prism fait scandale, il n'y a aucune illusion à se faire sur la probité des gouvernements d'Europe qui se félicitent pourtant de protéger les "libertés individuelles". En France, par exemple, une enquête du Monde et les déclarations du directeur technique de la DGSE en personne, Bernard Barbier, ont révélé l'existence d'un dispositif similaire de surveillance. Ce "Big Brother français" n'est qu'un élément parmi d'autres (écoutes téléphoniques, caméras de surveillances, etc.) d'un espionnage permanent de la population. Un article plus complet sur le scandale Prism est disponible en langue anglaise sur notre site : NSA Spying Scandal: The Democratic State Shows Its Teeth [44].
Les révélations sur l’étendue de la cyber-surveillance de la part de l’État capitaliste – résultat de la dénonciation de l’ex-opérateur de l’Agence Nationale de Sécurité (NSA), Edward Snowden – se sont multipliées au cours des dernières semaines. Tous les grands serveurs Internet, les moteurs de recherche et les programmes de communication – Windows, Google, Yahoo, Skype, etc. etc. – sont tous plus que volontaires pour fournir à la NSA ou à d’autres organes étatiques de surveillance toute information demandée par l’État. Les e-mails, les appels téléphoniques, les codes de cryptage – rien de tout cela n’est privé et la technologie au service de la surveillance est si sophistiquée que, même sans l’accord de ces opérateurs, l’État américain peut exploiter presque toutes les formes de communication électronique, quand et où il le veut.
La surveillance peut viser tout citoyen, qu’il soit ou non impliqué dans des activités subversives ou illégales. Pas seulement les citoyens américains d’ailleurs : le scandale a dévoilé la coopération très étroite entre la NSA et le GCHQ britannique (Government Communications Headquarters, GCHQ , littéralement « quartier-général des communications du gouvernement ») , et Snowden a affirmé que la NSA couche avec un bon nombre d’autres États occidentaux. Mais cela ne confère pas d’immunité à ces États contre le fait d’être espionnés eux-mêmes : les Etats-Unis utilisent les mêmes techniques de surveillance de masse pour espionner d’autres États, y compris ceux naguère supposés être ses alliés, comme l’Allemagne et la France.
Le développement foudroyant de la communication électronique dans les dernières décennies a bien sûr porté les capacités techniques de telles agences d’espionnage à un niveau jamais atteint jusque là. Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans et ce phénomène n’est certainement pas limité aux États-Unis.
L’État anglais, le premier, était le leader dans le domaine de la technologie d’espionnage industriel. Quand l’Angleterre était le pays capitaliste le plus puissant, elle était le centre du réseau international des lignes télégraphiques, position similaire à celle des États-Unis par rapport à Internet. Durant la Première guerre mondiale, l’impérialisme britannique utilisait cette position pour se brancher sur les réseaux de communication internationaux de l’impérialisme allemand. Il avait coupé les principaux câbles reliant l’Allemagne et les Etats-Unis, mais il a été capable de surveiller les autres réseaux que devait utiliser l’Allemagne. Il a aussi mis la main sur les installations des postes et de télécommunications sans fil pour contrôler les communications télégraphiques allemandes. Cela s’est fait dans le domaine de la marine militaire par la Chambre 40 de la Navy Intelligence dans l’immeuble-même de l’amirauté. Après la guerre, il a continué à utiliser et à développer ces capacités. Aujourd’hui, bien que n’étant plus une superpuissance, l’impérialisme anglais peut se servir de son expérience d’espionnage dans les communications vieille de cent ans pour jouer encore dans la cour des grands, sur la scène de l’espionnage.
En ce qui concerne la France qui a protesté haut et fort contre la violation de sa souveraineté par la NSA, le journal français Le Monde a publié récemment des informations sur les opérations de collecte en grand de données et de surveillance électronique menées par les services nationaux de la sécurité, la DGSE. La république française est presque aussi hypocrite que la Russie de Poutine qui est régulièrement suspectée d’assassiner des journalistes qui posent trop de questions embarrassantes, tout en se posant en défenseur des libertés et en réfléchissant à l’éventualité d’offrir l’asile politique au fugitif Snowden.
En somme : ils trempent tous plus que jamais dans le même bain ! Ils espionnent leurs propres concitoyens parce que leur domination est fragile, sapée par ses propres contradictions sociales et économiques, et parce qu’ils vivent dans la peur constante d’un danger de révolte de ceux d’en bas. Ils s’espionnent aussi les uns les autres parce que ces mêmes contradictions poussent chaque État-nation à des guerres incessantes avec ses rivaux, et dans cette guerre de chacun contre tous, l’allié d’aujourd’hui peut être l’ennemi de demain. Il n’y a qu’un organe qui soit capable d’organiser l’espionnage et la surveillance à une échelle aussi gigantesque : l’État capitaliste, qui à l’époque du capitalisme décadent est vraiment devenu un monstre froid et inhumain qui tend de plus en plus à engloutir la société civile qu’il est censé protéger.
Amos/Phil, 13 juillet
Cet été s’est produite une spectaculaire série d’accidents ferroviaires à travers le monde. En Inde, le réseau ferré est dans un tel état que les accidents mortels sont pratiquement quotidiens (300 par an en moyenne) ; 37 pèlerins hindous ont par exemple étaient fauchés le 19 août. Au Mexique aussi de tels drames sont récurrents ; il en a été ainsi le 25 août où un train de marchandises appelé « La bête », car servant chaque jour de moyen de transport clandestin à tous ceux migrants vers les Etats-Unis, a déraillé et fait six victimes. Dans ces pays, les infrastructures sont totalement délabrées. Mais avec l’aggravation de la crise et les « nécessaires plans d’économie » qui se multiplient partout, ce sont tous les pays qui voient les investissements dans la sécurité être rognées et, par là-même, les risques croître. La collision de deux trains en Suisse, le déraillement d’un train en pleine gare d’une ville de banlieue parisienne en France, l’explosion d’un convoi pétrolier rayant de la carte le centre ville de Lac-Mégantic au Canada, la sortie de voie d’un train à grande vitesse en Espagne – soit près de deux cents morts au cours du seul mois de juillet – révèlent la gravité de la situation, cette tendance lourde du capitalisme à sacrifier de plus en plus de vies sur l’autel de la sacro-sainte rentabilité.
Dans ce cadre, nous publions ci-dessous de larges extraits d’un article d’Accion Proletaria, organe de presse du CCI en Espagne, qui traite de l’accident ayant eu lieu près de Saint-Jacques de Compostelle. Ce texte dénonce non pas tel ou tel conducteur, tel ou tel technicien, tel ou tel individu mais au contraire l’ensemble du système capitaliste comme responsable de toutes ces morts inutiles, évitables et révoltantes.
L’enquête parlementaire sur l’accident qui s’est produit le 24 juillet à Angrois dans la banlieue de Saint-Jacques de Compostelle (Galice, Espagne) conclut en fait que ce fut une tragédie imprévisible. Mensonges !
Les entreprises et l’État, en tant que propriétaire collectif et régulateur de la production nationale dans chaque pays, font tout leur possible pour réduire les coûts, main d’œuvre comprise, en faisant travailler plus vite et davantage les ouvriers, en les payant le moins possible. Ils essayent d’escamoter au maximum tout ce qui, du point de vue du profit, est considéré comme dépenses superflues malgré les conséquences énormes que cela entraîne pour l’environnement et la sécurité. La crise historique qui dure déjà depuis plus de 100 ans et qui s’est accélérée depuis les années 1970 exacerbe la concurrence ; la lutte à mort pour les marchés impose aujourd’hui une surexploitation sans merci des travailleurs et des coupes sombres dans les dépenses de maintenance et de sécurité. Voilà les véritables données Voilà les véritables données à prendre en compte pour examiner le virage d’A Grandeira1.
“Les Trains à Grande Vitesse ne sont pas à mettre en cause” (Directeur de RENFE2), “les voies et les signalisations sont conformes aux normes techniques en vigueur ” (ADIF), “la cause fondamentale de l’accident est l’erreur humaine” (ce que disent tous les groupes parlementaires ainsi que les média).
Cette sorte de criminalisation du conducteur du train, comme ce fut le cas pour le chauffeur du métro de Valence, afin de « sauver » la compétitivité et le crédit des chemins de fer espagnols qui ont des contrats en cours en Arabie Saoudite et au Brésil, menacés par la concurrence allemande et française, ne peut que provoquer nausée et indignation morale.
À cette campagne ignoble de diabolisation participent toutes les composantes de l’État bourgeois, à commencer par l’ensemble des groupes parlementaires, les uns s'affichant comme les champions de “la défense des services publics” avec un semblant de solidarité formelle envers avec les cheminots, comme la coalition IU ou l’UPD, les autres avec moins de scrupules ouvriéristes, étant donné qu’ils sont impliqués directement dans quelques-unes des décisions concernant les infrastructures ferroviaires et “frisent” la responsabilité légale, tel que le PSOE ou le PP3. Mais les média, eux aussi, se partagent et jouent leur rôle : Radio Nationale d’Espagne (RNE) sonnant la charge sans retenue contre le conducteur et la SER (radio privée pro-PSOE) très cyniquement compréhensive vis-à-vis de « l’erreur humaine ».
Parce que, automatiquement, la « faute » du chauffeur équivaut à une déclaration d’innocence de l’État bourgeois : c’est lui le responsable; non pas les voies, ni le manque de systèmes de sécurité, ni les terribles conditions de travail.
Comme dans les romans de Dostoïevski où l’assassin est en réalité une victime sociale, le machiniste du train Alvia est la victime des conditions de travail et de surexploitation qui exigent des travailleurs une tension psychique et physique insupportable, ainsi que l’ont reconnu les experts en psychologie, des horaires à rallonges et variables, qui rendent difficile un sommeil régulier et le maintien d’une vie sociale avec la famille et les amis. Parce que les coupes décidées, cautionnées toujours par des rapports techniques et souvent avec le plein accord de ces “défenseurs des travailleurs” qui, lorsqu’ils sont dans le gouvernement imposent des reformes du travail, et quand ils sont dans l’opposition poussent de hauts cris avant de les accepter, ont réduit les effectifs à un seul chauffeur par train (au lieu de deux auparavant), obligé d’écraser tout le temps la pédale (qui porte le sinistre nom de “l’homme mort”) pour ainsi signaler qu’il n’a pas eu de malaise, tout en surveillant attentivement les panneaux de signalisation et en regardant sa feuille de route.
Le prétendu si « solidaire » et « combatif » syndicat des machinistes, auquel appartenait ce conducteur, s’est déclaré satisfait par la proposition de durcir encore plus les conditions de travail, sous couvert de tests psychologiques et d'épreuves d’aptitude régulières, visant surtout les plus âgés, venant s’emboîter parfaitement, telle une pièce d’un puzzle, dans l’ensemble des attaques que la réforme du travail assène à la tranche d’ouvriers âgés entre 50 et 60 ans.
La cynique campagne étatique essaye d’opposer les victimes et leur famille au conducteur, d’opposer, en fait, la population aux travailleurs, alors que le vrai conflit est celui qui oppose l’État bourgeois aux travailleurs et à la population en général.
Malgré toutes les larmes de crocodile versées par les politiciens bourgeois, dans les calculs de la production capitaliste, concrétisés dans la législation de l’État, les vies des voyageurs du train ne valent pas plus que les économies en coûts de production dans les lignes à grande vitesse et pour leur maintenance. «Tout ce qui ne démontre pas son utilité sociale immédiate dans le marché n’a pas de valeur et est oublié»4.
Les passagers qui, “le jour d’après ”, pour cause de campagne idéologique ont leur nom, leur prénom et leur histoire personnelle dans les journaux, “le jour d’avant”, n’étaient qu’un chiffre, faisant partie du froid calcul en dépenses comparatives relatives aux différents systèmes de freinage. Et, comme lors des accidents du métro de Valence et de Spanair à Barajas, la fausse solidarité des représentants de l’État avec les subventions ou les misérables réparations en dommages accordés, partiront en fumée dans peu de temps, parce que dans le capitalisme il n’y a pas de place pour le deuil.
En réalité, le déversement médiatique d’une fausse solidarité pré-conditionnée et pré-emballée n’a même pas permis que la véritable solidarité spontanée de la population et des travailleurs puisse s’exprimer.
Juste après l’accident, la population d’Angrois est venue spontanément porter secours aux victimes, en ouvrant les maisons pour accueillir les blessés, en allant donner du sang, des pompiers ont annulé leur grève pour réaliser leur travail de sauvetage et les travailleurs de la santé de l’hôpital de Saint-Jacques qui étaient en vacances ou en congé se sont présentés spontanément sur leur lieu de travail. Comme dans d’autres événements (par exemple le 11 mars 2004 à Madrid), ces initiatives sont l’expression de la solidarité spontanée de la population et de la classe ouvrière.
Mais de suite se sont enclenchés les rouages de la machinerie médiatique de la fausse solidarité d’État, transformant tout ce qu’elle touchait en hypocrisie et cynisme. La saine réponse humaine qui renforce le sens spontané du collectif, où chacun prend librement la décision de s’impliquer et donner le meilleur de lui-même, qui s’inspire, en fin de compte, des moments de lutte sociale, de créativité des masses, on essaye de la présenter comme son contraire, comme l’expression d’une “citoyenneté”, qui n’est pas autre chose que l’encadrement de tout un chacun dans l’isolement, dans ses devoirs et obligations envers l’État. Et c’est ainsi qu’on essaye de transformer un mouvement spontané qui brise le joug du totalitarisme de l’Etat et qui exprime les potentialités d’une nouvelle société vraiment humaine, en une réaffirmation des misères de la société bourgeoise.
Il est aussi répugnant qu’on ait essayé de rallier sous les drapeaux de la Xunta (le gouvernement galicien) une initiative sociale qui permet de dépasser les divisions corporatistes et les séparations nationales.
Cette fausse solidarité, non seulement ne transmet pas un véritable sentiment de soutien aux victimes et aux familles, mais les soumet à la même violence de l’exploitation capitaliste qui se trouve, en dernier ressort, à l’origine de l’accident. Mais elle sert surtout à démobiliser pour éviter de remonter jusqu’à l’analyse de ce qui est arrivé et à celle de ses causes réelles et des moyens pour pouvoir lutter contre elles.
Pour notre part, avec cette prise de position, nous voulons exprimer notre plus profonde solidarité avec toutes les victimes, celles de l’accident et leurs familles, le conducteur du train. Nous voulons ainsi contribuer, dans la mesure de nos possibilités, à la lutte contre le capitalisme pour que l'exploitation de la force de travail et les causes de tels accidents disparaissent enfin.
D'après Acción Proletaria, organe du CCI en Espagne (19 août)
1Nom du virage de la voie ferrée près de Saint Jacques de Compostelle où l’accident a eu lieu et qu’on a pu voir jusqu’à satiété sur les écrans de téle [NdT].
2 La RENFE est la SNCF espagnole et l’ADIF correspond au Réseau Ferré de France.
3Le Parti Populaire (PP, droite) est au gouvernement en Espagne depuis début 2012, à la suite du Parti Socialiste (PSOE) au pouvoir entre 2004 à 2011. Izquierda Unida est une coalition du type Front de Gauche, dont l’ancien parti stalinien est la colonne vertébrale. L’UPD est un petit parti centriste.
4 Adorno, Dialectique de la Raison
Depuis que la gauche est arrivée au pouvoir en France, il y a près d’un an et demi, de changement il n’y a pas eu. C’est au contraire la même politique anti-ouvrière qui règne en maître. Comment pourrait-il en être autrement ? Toute fraction à la tête de l’état a pour mission de défendre l’économie nationale. Maintenir la compétitivité de la France dans l’arène du marché mondial en crise passe nécessairement par une exploitation de plus en plus forcenée des travailleurs et une baisse continue des coûts sociaux comme les allocations chômages, retraites et familiales, le remboursement des soins…
Pour faire ce sale boulot, si la méthode d’Hollande est apparemment plus « douce et consensuelle » que celle du « brutal et prétentieux Sarkozy », elle n’en est pas moins efficace, sinon plus. Par exemple, la réforme du marché du travail était l’un des vieux rêve de toute la droite… eh bien, la gauche l’a réalisé ! La loi adoptée définitivement en mai dernier augmente considérablement la mobilité interne à l’entreprise comme un droit et un devoir (en clair, refuser d’être bougé n’importe où et n’importe comment devient un motif de licenciement), accentue la variabilité du temps de travail et du salaire en fonction de la conjoncture (et là aussi, tout refus de voir ses heures et payes réduites à peau de chagrin, pour sauver l’entreprise, devient une cause de licenciement), diminue les recours possibles devant les prud’hommes (les délais de prescriptions sont réduits à trois ans au lieu de cinq ans auparavant), etc. Mais tout cela, la gauche a eu l’intelligence de le faire passer sans provocation inutile et sous un brouillard idéologique que sont ses déclarations en faveur de la justice sociale, de l’égalité, de l’équilibre de l’effort entre pauvres et riches, entre le monde du travail et celui du Capital…
Grappiller, si un terme devait qualifier l’action du gouvernement socialiste depuis plus d’un an, celui-ci lui irait comme un gant. Les impôts et les taxes multiples ne cessent d’augmenter, un euro par-ci, un euro par-là, la règle lancée comme un défi du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraire a été abandonnée en grande pompe pour être remplacée en catimini par une baisse drastique des budgets alloués et une explosion de la précarité... Un seul exemple : le statut des enseignants a été prétendument défendu et redoré par les socialistes, avec un retour de la formation et de la reconnaissance de l’Etat quand, dans le monde réel, ces mêmes enseignants constatent une dégradation sans précédent de leur condition de travail, que les milliers de nouveaux emplois promis se révèlent être des petits contrats de quelques heures, sous-payés et sans aucune stabilité.
Seulement, à force de grappiller, cela finit par se voir… ou plutôt se ressentir. Les conditions de vie et de travail sont de plus en plus insupportables ; la colère est donc grande au sein de la classe ouvrière, même si elle gronde pour l’instant en sourdine. La preuve en est la réforme des retraites finalement annoncée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Cette réforme devait être LA réforme, celle qui allait enfin mettre à plat l’ensemble du régime des retraites en France, celle qui allait être à la hauteur des enjeux et des déficits… bref, nous allions voir ce que nous allions voir. Et alors ? « Retraites : une réforme habile mais timorée » titre le journal Libération1.
1) Timorée en effet. Evidemment, les conditions d’accès à la retraite s’empirent à nouveau, tout comme les conditions de vie des retraités. La durée de cotisation s’élèvera à 41,75 ans en 2020, contre actuellement 41,5 ans ; puis de 2020 à 2035, s’ajoutera un trimestre tous les trois ans, jusqu’à une durée de 43 ans en 2035. Les cotisations retraite salariales vont elles aussi augmenter progressivement (pour aboutir en 2017 à une hausse totale de 0,3 point). Les pensionnés seront touchés par deux mesurettes : la revalorisation annuelle des pensions est décalée du 1er avril au 1er octobre et la majoration de 10 % du montant de la retraite pour les parents de trois enfants, sera désormais soumise à l’impôt sur le revenu. Il s’agit donc indéniablement d’une nouvelle et énième attaque contre nos conditions de vie. Mais le pire a été écarté. Pas de hausse généralisée de la CSG, ni pour les travailleurs ni pour le retraités, l’abattement de 10 % dans le calcul de l’impôt sur le revenu qui devait être supprimé est finalement maintenu, l’âge de départ légal à la retraite n’est pas repoussé,… Pourquoi la montagne socialiste a-t-elle donc ainsi accouché d’une souris ? Pour la même raison qu’Hollande vient de déclarer : « le temps est venu pour une pause fiscale ».
2) C’est ici que le terme « habile » utilisé par Libération prend tout son sens. Les socialistes ont clairement perçu le ras-le-bol grandissant. Le temps n’est pas propice à une grande réforme spectaculaire et qui potentiellement pourrait unir tous les secteurs, toutes les générations. Car la retraite est un symbole. « Si vous trimez pendant 40 ans, alors les portes du paradis de la retraites vous seront ouvertes », tel est le deal capitaliste depuis l’après-guerre. Rogner toujours plus ces conditions d’accès à la retraite, c’est dévoiler que l’avenir du capitalisme est d’une noirceur absolue, que demain sera pire qu’aujourd’hui. La bourgeoisie sait parfaitement que ceci est insupportable aux yeux de la classe ouvrière. Or, il y a eu ces derniers mois quelques indices de la montée de la colère sociale à l’échelle internationale : en Turquie, au Brésil, actuellement en Colombie… Ces mouvements sociaux prouvent que les exploités, en particulier les jeunes, ne sont pas prêts à subir sans broncher, à toujours courber l’échine. Or, en France plus qu’ailleurs, la lutte a tendance à prendre une tournure massive et politique. Le mouvement contre le CPE en 2006, qui a contraint la bourgeoisie à reculer devant le risque d’extension, par solidarité du monde des travailleurs avec la jeunesse précaire, fut là pour le démontrer à nouveau. Et la menace de guerre qui plane en Syrie, les velléités de la France à jouer son rôle dans cette nouvelle aventure impérialiste, sans que la « population » y soit réellement favorable, rend le moment encore moins propice à une attaque d’ampleur contre la classe ouvrière.
La bourgeoisie française, en tout cas sa fraction la plus clairvoyante et qui est actuellement aux manettes, la gauche, a donc eu cette intelligence d’éviter une réforme trop grosse pour passer inaperçue et ne pas engendrer de réaction ; elle va continuer son œuvre de rabotage progressif, insidieux mais permanent. Pour ce faire, elle sait qu’elle pourra continuer de s’appuyer sur ses plus fidèles chiens de garde, les syndicats. Ceux-là même qui lors des dernières réformes des retraites, en 2007 puis en 2010, ont su multiplier les journées d’actions ponctuelles et stériles, pour que la vapeur soit lâchée progressivement, qu’il n’y ait pas d’explosion incontrôlée, ni de rassemblements spontanés et autonomes, hors de leur emprise, aucune réelle assemblée générale sur les lieux de travail où la discussion serait libre et ouverte… La « grande » journée de manifestation « unitaire » du 10 septembre s’inscrit d’ailleurs en tout point dans cette logique : une kermesse syndicale, une « journée ballade », faite pour décourager et distiller un sentiment d’impuissance.
La colère est grande, disions-nous. Mais alors pourquoi l’atmosphère sociale semble si atone, pourquoi ni en Angleterre, ni en France, ni en Allemagne, aucun mouvement d’ampleur n’a su se développer ces dernières années alors que la crise économique produit ses ravages ? C’est que la colère ne suffit pas. Faut-il encore être porté par un projet, une perspective. Le plus grand frein au développement de luttes massives est l’absence de confiance que la classe ouvrière a en elle-même. Plus exactement, les salariés ne savent plus qu’ils forment une classe, qu’unis et organisés, ils sont la force principale de la société, la seule capable d’offrir à l’humanité un autre monde.
Le constat lucide que le capitalisme est obsolète, qu’il est en train de plonger l’humanité dans la misère et la barbarie, qu’il n’a finalement aucun réel avenir, ne cesse de croître dans les rangs des exploités. Mais l’identité de classe, la capacité à se reconnaître comme une force collective, tel est le maillon manquant, perdu depuis des décennies. Retrouver cette identité est une étape cruciale, fondamentale et en même temps, c’est un pas très difficile à franchir. Elle passe par un processus conscient : la prise en charge directe des besoins d’auto-organisation et d’extension de la lutte, vers les masses, pour les masses et par les masses. Tel est l’un des sens profonds de cette affirmation de l’Adresse inaugurale de 1864 de l’AIT (Association internationale des travailleurs, la 1ère Internationale) : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-même ». Prendre ainsi conscience de ce qu’elle est, de la force collective qu’elle représente au sein de la société, des valeurs dont elle est porteuse est en effet le seul moyen pour notre classe de prendre confiance en elle-même, de renouer avec son histoire, de redécouvrir les leçons de ses luttes passées et ainsi de pouvoir déjouer les pièges que lui tend sans cesse la bourgeoisie pour la diviser. Cette nécessaire identité de classe pourra commencer à être reconquise dans les rues, quand celles-ci se rempliront de millions de manifestants poussés par l’indignation face aux politiques d’austérité et enthousiasmés par la solidarité spontanée qui émanera de leurs rangs. Voilà ce que cherche à éviter la bourgeoisie, voilà la seule chose qui tempère encore un peu la brutalité de ses attaques à nos conditions de vie.
Pawel, le 30 août
1 Article publié le 27 août sur le site liberation.fr
Nous publions ci-dessous le compte rendu critique d'une conférence-débat rédigé par un camarade proche du CCI qui dénonce les positions développées par Isaac Joshua, "économiste marxiste" d'ATTAC. Nous tenons à vivement saluer l'initiative et le long travail du camarade qui contribue ainsi à lever le voile sur la véritable nature de l'altermondialisme.
Le 10 avril dernier, l'Université Populaire de Toulouse (UPT) a organisé une conférence-débat au Bijou. L'invité, Isaac Johsua, venait présenter son dernier livre intitulé : La révolution selon Karl Marx. L’UPT est "un réseau d'initiatives et de débats né de l’ambition de reconstruire et de dynamiser une pensée et un corpus idéologique de gauche, face aux crises sociales, écologiques, politiques et économiques qui secouent le monde"1. Cette structure est largement influencée par divers courants de la gauche radicale (Parti de gauche, mouvement Altermondialiste, etc..). Une trentaine de personnes étaient présentes mais peu d'individus de la jeune génération. Après l'exposé de l'auteur, la suite de la rencontre s'est réduite à un jeu de questions/réponses, I. Johsua se montrant réticent au développement d'un débat dans lequel les intervenants réagiraient aux idées contenues dans l'exposé. Certains s'y sont risqués mais sans que I. Johsua se soit montré ouvert aux remarques et au développement d'une discussion constructive. De fait, il me semble peu pertinent d'intervenir dans ce genre de rencontres. L'impossibilité d'exprimer clairement et en totalité notre opinion altère largement la richesse et la portée de notre intervention, en particulier dans le cas présent où le travail de démolition de la pensée marxiste est tellement important qu'il serait difficile de reprendre l'auteur sur toutes les idées malhonnêtes de son intervention.
I. Johsua est un ancien membre du PCF, un temps trotskyste, il fait désormais partie du comité scientifique d'Attac2. Dans son exposé, il fait l'hypothèse que "des failles dans le dispositif théorique du marxisme" ont joué un rôle dans l'échec du mouvement ouvrier et dans la trajectoire qu'ont pris les "pays socialistes" au cours du XXe siècle. Selon lui, les fondateurs du marxisme (Marx et Engels) auraient élaboré une théorie révolutionnaire qui s'est avérée soit incomplète, soit incorrecte dans les différentes périodes révolutionnaires. Autrement dit, si Octobre 1917 a débouché sur le stalinisme, c'est que le vers était bien incrusté dans le fruit de la théorie marxiste. Pour I. Johsua, la faille essentielle de la théorie marxiste réside dans "l'escamotage de la politique". Autrement dit, Marx et Engels n'auraient jamais pris en compte la dimension politique de la révolution. Cet escamotage est perceptible dans trois thèmes essentiels de l'œuvre des fondateurs du marxisme : le moteur de l'histoire, l'agent de la révolution et le socialisme. Nous proposons de faire la critique des idées émises par l’auteur sur les trois points en question à partir de son exposé et non pas de son livre (que nous n’avons pas lu).
Pour I. Johsua, Marx a donné au développement des forces productives et à la lutte de classe une dimension automatique et inéluctable : l'abolition des classes sociales et de la propriété privée, la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie seraient, dans la pensée marxiste, des phénomènes inéluctables qui adviendront forcément. Cette interprétation permet à I. Johsua d'affirmer que Marx et Engels ne prennent pas en compte d'autres champs des possibles. Ainsi, ces derniers resteraient aveugles à tout projet politique pour construire la société communiste. Selon I. Johsua, la pensée marxiste reste muette sur les contours de la société communiste (quid de l'organisation future des travailleurs, des droits démocratiques, de "l'Etat allégé"). Ainsi, pour I. Johsua, Marx et Engels définissent le communisme comme un messianisme. Selon les lois de la dialectique du matérialisme historique, l'avènement d'une société communiste serait inévitable, rien ne pourrait l'empêcher. Or, les deux hommes ne se sont jamais montrés aussi passifs et naïfs qu’I. Johsua veut bien l'admettre. D'une part, Marx et Engels ont participé à la structuration politique de la classe ouvrière (Ligue des Justes, Ligue des communistes, Première Internationale). D'autre part, le Manifeste du Parti communiste expose un programme et un projet politique de transformation du monde. I. Johsua semble ignorer tout ceci. Marx et Engels ont toujours pris en compte l'hypothèse selon laquelle le communisme ne pourrait jamais advenir : "les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu'il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec ce mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l'on ne veut pas voir toute la société moderne périr. C'est sur ce fait matériel palpable qui, avec une nécessité irrésistible, s'impose sous une forme plus ou moins claire aux cerveaux des prolétaires exploitées, c'est sur ce fait, et non dans les idées tel ou tel théoricien en chambre sur le juste et l'injuste que se fonde la certitude de victoire du socialisme moderne" 3. Preuve en est que le marxisme a intégré dès le début ces deux possibilités. Rosa Luxembourg réactualisera en 1915 ce dilemme sous l'expression de "socialisme ou barbarie". Pour les révolutionnaires, envisager ces deux possibilités va au-delà d'un simple constat. Comme l'indiquaient Engels et Rosa, c'est sur "ce fait" que doit se construire la volonté politique de détruire le capitalisme et bâtir la société communiste.
I. Johsua remet en cause la capacité du prolétariat à faire la révolution. La conscience du prolétariat est un manque cruel à l'entreprise révolutionnaire. L'une des causes se trouve chez Marx qui n'aurait rien fait pour éveiller la conscience de classe par un travail politique. Ce dernier pensant que la prise de conscience politique intervient seulement par l'action.
Par la suite, I. Johsua met en évidence ce qu'il pense être une contradiction fondamentale de la révolution prolétarienne chez Marx et Engels. A l'inverse de la prise du pouvoir de la bourgeoisie sur l'aristocratie, fruit d'une longue maturation, la victoire du prolétariat serait un événement immédiat. Au temps long de la révolution bourgeoise répondrait le temps court de la révolution prolétarienne. I. Johsua conclut ainsi : "D'une part la révolution bourgeoise est prise comme modèle ; d'autre part elle est rejetée". Autrement dit, la bourgeoisie aurait prouvé sa capacité à transformer le monde à son image bien avant sa victoire finale sur la féodalité, grâce à son projet politique. Le prolétariat ne peut en faire autant d'après l'auteur ce qui prouve sa faiblesse politique. I. Johsua renforce son argumentaire par une citation de Marx : "la prise du pouvoir politique du prolétariat est un préalable à tous les bouleversements sociaux".
Moins qu'un contresens de Marx, cette différence révèle une incompréhension totale des différences fondamentales entre les caractéristiques de la révolution bourgeoise et celle de la révolution prolétarienne dans les analyses de Joshua. Toute révolution, qu’elle soit bourgeoise ou prolétarienne, résulte d'une lente maturation de la lutte de classe. La révolution ne peut advenir qu'à partir du moment où la classe révolutionnaire est suffisamment forte pour la réaliser. Voici plus de deux siècles que le capitalisme a sécrété la classe ouvrière. Durant tout ce temps, cette dernière s'est renforcée sur un certain nombre de plans (politique, conscience de classe, quantitatif, etc.). La révolution prolétarienne sera la consécration de cette longue histoire de consolidation de la classe ouvrière. Certes, la révolution marque une rupture mais les motifs qui y concourent ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe. Bien au contraire, ils incarnent la longue expérience du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie. La mémoire des révolutions bourgeoises dans l'entreprise révolutionnaire de la classe ouvrière était imposée par les conditions historiques de la lutte de classe. L'expérience et la conscience du prolétariat et des révolutionnaires jusqu'en 1917 était insuffisante pour ne pas utiliser les révolutions bourgeoises comme des références. Aujourd'hui, le prolétariat peut se passer de ces exemples compte tenu du bilan qu'ont su tirer les révolutionnaires de l'histoire des luttes prolétariennes.
I. Johsua invente cette contradiction dans un but précis : mettre en doute la capacité du prolétariat à réaliser la révolution. Comparé à la bourgeoisie, le prolétariat n'a jamais prouvé sa capacité à transformer la société. Mais l'auteur ne va pas plus loin et omet de signaler l'élément qui distingue ces deux classes dans leur entreprise révolutionnaire. Dans la société féodale, il fut possible à la bourgeoisie de se développer, de se renforcer, d'accéder au pouvoir parallèlement à l'aristocratie. Sa nature de classe exploiteuse le lui permettait. En revanche, la classe ouvrière, en tant que classe exploitée, ne peut pas prendre le pouvoir au sein du système capitaliste. Son rôle historique est d'abolir les classes sociales, pas de les maintenir. Ainsi, la révolution est un préalable à toute domination politique du prolétariat. Mais là encore, la transformation sociale ne s'effectuera pas du jour au lendemain. Le prolétariat devra se mettre à pied d'œuvre pour mener un mouvement qui "passera dans la réalité par un très long et très dur processus"4.
De même, il n'est pas besoin de creuser bien loin dans l'histoire du mouvement ouvrier pour constater que le prolétariat a déployé une intense activité politique depuis son origine. Karl Marx ne fut pas le dernier à stimuler la classe ouvrière dans le domaine politique à travers ses écrits et sa pratique. I. Johsua ignore volontairement tout cela.
Pour I. Johsua la formation des sociétés où s'est développé un "socialisme réellement existant" tend à désavouer les thèses de Marx et Engels sur l'abolition des rapports marchands avec l'avènement du socialisme : "La société socialiste se noie dans un véritable océan de rapports marchands". En réalité c'est le capitalisme d'Etat qui nage dans cet océan. Le véritable noyé est l'auteur de cette phrase ! Ici, le travestissement du capitalisme d'Etat en un "socialisme réel" biaise complètement le débat et amène l'auteur vers des contresens et des erreurs grossières sur l'œuvre de Marx et surtout sur l'interprétation de l'histoire du XXe siècle.
I. Johsua se sert de l'exemple des pays dits socialistes pour démontrer l'idéalisme que porte en lui le communisme. Selon lui, l'histoire a montré que les rapports marchands, l'Etat, les antagonismes entre individus sont des traits inéluctables dans les sociétés humaines y compris dans le communisme. Pour l'auteur, le socialisme et le capitalisme ne sont pas si différents, ils forment même "deux branches du même arbre" au niveau économique. La sortie de cette impasse se trouve au niveau politique : "la multiplication des rapports marchands doit être contrebalancée par un projet commun unificateur, formant le chemin du tous ensemble". Or, le marxisme ne donnerait aucune piste de réflexion à ce sujet si l'on en croit Isaac Joshua : Marx était convaincu que la révolution entrainerait l'abolition des classes sociales, des rapports marchands, de l'Etat. Cette "vision de la cité idéale" expliquerait le mutisme de Marx et Engels sur l'organisation des travailleurs, des droits démocratiques, des relations entre l'Etat et les travailleurs. Ces silences auraient joué un rôle non négligeable dans le développement du stalinisme et de ses corollaires au cours du XXe siècle. Voici ce que l'auteur désigne "escamotage de la politique", un idéalisme ou des silences de la part de Marx et Engels dont l'histoire a montré les effets pervers. Au final, la révolution selon Marx est condamnée à rester au banc des utopies : "Peut-on arrivé un jour à chacun selon ses besoins ? C'est irréalisable et pas souhaitable car la planète a des besoins limités, produire au maximum n'est pas un objectif en soi, produire avec parcimonie s'oppose complètement à produire selon ses besoins". Contrairement aux analyses de Marx, les rapports marchands, la propriété privée et l'Etat se maintiendraient dans le "socialisme réellement existant"5 et l'histoire l'aurait prouvé. Ainsi, les travailleurs devraient s'adapter et limiter au mieux les effets négatifs de ces constantes de l'histoire. Seul un projet politique au sein duquel le pouvoir des travailleurs s’articulerait sur des organes d'auto-organisation et sur l'Etat pourrait offrir "une dimension pérenne au socialisme". Sans le dire, Isaac Joshua nous propose un régime bien connu dans l'histoire du XXe siècle : le capitalisme d'Etat.
Il convient de battre en brèche cette posture théorique qui consiste à penser (comme Isaac Joshua) que le marxisme est une pensée figée et dogmatique, que la révolution est seulement la mise en pratique d'une théorie révolutionnaire, que l'œuvre de Marx et Engels est une nouvelle Bible qui ne peut être réactualisée, remise en cause à mesure de l'expérience pratique du prolétariat. Marx et Engels n'ont jamais prétendu servir de prophètes à la classe ouvrière dans son entreprise révolutionnaire. Ils se sont efforcés d'analyser l'histoire des sociétés humaines afin de donner une explication globale et cohérente à son évolution. La vision dialectique et matérialiste de l'histoire permet de prendre acte du fait que l'histoire des hommes est impulsée par la lutte de classes s'opérant au cours du développement des forces productives. Cette démarche scientifique a permis à Marx et Engels d'orienter les buts et les moyens de la classe ouvrière sur des bases objectives. Les fondateurs du marxisme ne se sont pas levés un beau matin en se disant que le capitalisme se caractérise par un certain nombre de contradictions, que ces mêmes contradictions permettent d'envisager la perspective d'une société communiste et que le seul moyen pour arriver à cette société s'avère être une révolution mondiale de la classe ouvrière. Au contraire, la pensée de Marx et Engels fut largement modelée par l'apport des théoriciens antérieurs, par le contact avec des ouvriers et par l'analyse des conditions matérielles de leur époque. De même, les acquis théoriques des révolutionnaires actuels seraient bien maigres si ces derniers en restaient aux analyses des fondateurs du marxisme. Ce serait omettre les apports théoriques de nombreuses générations de révolutionnaires qui se sont efforcées de remettre en cause le marxisme à partir des expériences pratiques de la classe ouvrière au cours de son histoire.
Ainsi, la démarche intellectuelle d'Isaac Joshua va à contre-courant de celle des révolutionnaires marxistes. Pour lui, il s'agit d'analyser des idées, de se rendre compte qu'elles n'ont pas été mises en pratique et d'en conclure qu'elles étaient erronées dès l'origine. Pour les révolutionnaires, il s'agit de tirer les leçons de l'histoire de la classe ouvrière, de tester si des évènements ne viennent pas remettre en cause la vision marxiste des choses ou s'il ne faudrait pas réactualiser une idée qui nous semblait juste mais qui se trouve bousculée par les faits. Comme l'affirmait un intervenant au cours du débat, l'exégèse des textes marxistes n'est pas une solution pertinente si l'on veut tirer les leçons des échecs de la classe ouvrière en vue de la transformation de la société. Mieux vaut faire le bilan de l'histoire. Les sottises énoncées ici sont tellement évidentes qu'on pourrait penser que l'auteur n'a pas lu ou n'a rien compris aux écrits de Marx et Engels. Or, I. Joshua baigne depuis plusieurs décennies dans l'œuvre des fondateurs du marxisme. En vérité, à travers un travail de dévoiement et de falsification, l'auteur souhaite légitimer le projet politique de la gauche de la bourgeoisie. Les révolutionnaires doivent être très attentifs à ce genre de détournement de la vision marxiste. Ces entreprises malhonnêtes peuvent orienter des éléments de la classe ouvrière en manque de clarification vers des voies inutiles. Depuis Marx et Engels, les révolutionnaires marxistes n'ont jamais hésité à critiquer des théoriciens plus ou moins honnêtes qui portèrent atteinte aux outils théoriques de la classe ouvrière. Avec la décomposition du capitalisme, la bourgeoisie ne loupe jamais une occasion de dévoyer la démarche marxiste. L'avant-garde de la classe ouvrière a le devoir de défendre cet héritage fondamental dans le but de la révolution de la classe ouvrière.
José Caliente.
1 Citation tirée du site du Parti de Gauche en Haute Garonne.
2 Voir la page Wikipédia qui lui est consacrée.
3 F. Engels, Anti-Dühring, Paris, Editions sociales, 1963, p 189.
4 K. Marx, Manuscrits de 1844.
Nous publions ci-dessous la traduction d'un article rédigé par nos camarades au Mexique et publié en espagnol dans le numéro 133 de Revolución Mundial (mars-avril 2013).
En toute occasion, la terreur et la dégénérescence de la révolution russe sont expliquées par la seule personnalité de Staline, personnage grossier, arriviste et aventurier. Il est certain que son caractère fut un élément important dans le rôle historique joué par Staline, mais pas uniquement.
Il y a 60 ans, le 6 mars 1953, la presse du monde entier annonçait la mort de Staline. "Mort le chien enragé, finie la rage", affirme l'adage populaire utilisé dans les pays hispanophones. Mais, dans le cas de Staline, une telle affirmation n'est pas justifiée. Si Staline a piloté la destruction physique et morale de toute une génération de révolutionnaires, s'il a ouvertement contredit tous les principes internationalistes du marxisme et s'il a été le représentant d'une des principales puissances impérialistes dans le partage et la division du monde, sa mort n'a nullement éliminé ni enrayé la dynamique contre-révolutionnaire qu'il a largement contribué à instaurer de son vivant. Cela confirme que son rôle comme acteur principal de la contre-révolution découle de l'absence d'extension de la révolution mondiale. L'isolement auquel fut soumise la révolution produisit directement la dégénérescence du parti bolchevik et sa transformation en parti d'État mettant les intérêts nationaux au-dessus de ceux de la révolution mondiale.
Le sinistre héritage de Staline a servi et continue à servir la classe dominante au pouvoir. Winston Churchill, personnalité bien connue de la classe exploiteuse et ennemi acharné du prolétariat, a ainsi rendu un hommage aux services rendus par Staline à la bourgeoisie, en affirmant qu'il "figurera parmi les grands hommes de l'histoire de la Russie".
Dans la vague révolutionnaire qui a surgi durant et après la Première Guerre mondiale, le prolétariat russe s'est trouvé à la tête de la révolution de 1917 qui fut la période la plus bouillonnante de cette vague internationale. Dans la continuité de cette dynamique, en 1918, les bataillons ouvriers d'Allemagne se sont soulevés, cherchant à étendre la révolution, mais ont été impitoyablement écrasés par l'État bourgeois allemand dirigé par la social-démocratie avec la large collaboration des États démocratiques. Les tentatives pour étendre la révolution prolétarienne furent donc brisées et la révolution russe triomphante se trouva isolée. La bourgeoisie du monde entier déploya alors un cordon sanitaire autour des prolétaires en Russie, de fait incapables de maintenir entre leurs mains le pouvoir qu'ils avaient pris en 1917. C'est dans ces conditions que la contre-révolution surgit de l'intérieur : le parti bolchevik perdit toute vitalité ouvrière, favorisant l'émergence et l'hégémonie d'une faction bourgeoise à la tête de laquelle Staline se plaça.
Ainsi, le stalinisme n'est pas le produit de la révolution communiste mais, au contraire, le résultat de sa défaite. Suivant à la lettre les recommandations de Machiavel, Staline n´hésita pas à recourir à l'intrigue, au mensonge, à la manipulation et à la terreur pour s'installer à la tête de l'État et pour préserver son pouvoir, continuer son travail de sape contre-révolutionnaire en recourant à des actes aussi ridicules que la réécriture de l'histoire, en trafiquant les photos, en faisant disparaître de celles-ci les personnalités considérées par lui comme des "hérétiques" à cause de leur attitude oppositionnelle ou en mettant en avant le culte de sa personnalité, faisant du mensonge joint à la répression, le socle de sa politique. C'est pour cela que le stalinisme n'est nullement un courant prolétarien ; il est tout à fait évident que les moyens utilisés et les buts poursuivis par Staline et le groupe d'arrivistes dont il s'est entouré sont ouvertement bourgeois.
La vague révolutionnaire de 1917-23 ayant reflué, la contre-révolution ouvrit la porte aux agissements de Staline. Ainsi, la persécution, le harcèlement et la destruction physique des combattants prolétariens furent les premiers services qu'il rendit à la classe dominante. La bourgeoisie mondiale applaudit ses méthodes, non seulement parce toute une génération importante de révolutionnaires fut exterminée mais aussi parce qu'elles furent conduites au nom-même du communisme, entachant ainsi son image, mais surtout en jetant la plus totale confusion au sein de la classe ouvrière.
Les intrigues montées de toutes pièces par la police politique, le recours aux camps de concentration et les autres atrocités furent soutenus par tous les États démocratiques. Par exemple, avant même les procès de Zinoviev et de Kamenev (1936) dans lequel on recourut aux menaces contre leur famille et à la torture physique, les États démocratique se réjouirent des services que Staline leur rendait : par la voix de leurs "dignes" représentants rassemblés dans la Ligue des Droits de l'Homme (dont le siège est en France), la bourgeoisie approuva la parfaite "légalité" de ces purges et de ces procès. La déclaration du romancier Romain Rolland, prix Nobel de Littérature en 1915 et membre distingué de cette organisation, est révélatrice de l'attitude adoptée par la classe dominante : 'il n'y a aucune raison de mettre en doute les condamnations qui sont tombées sur Zinoviev et Kamenev, personnages discrédités depuis pas mal de temps, qui ont été deux fois renégats et qui ont trahi leur parole donnée. Je ne vois pas à quel titre je pourrais rejeter comme des inventions ou des aveux extorqués les déclarations publiques des accusés eux-mêmes".
De la même manière, avant l'exil forcé de Trotsky et sa persécution ultérieure à travers le monde, le gouvernement social-démocrate de Norvège et le gouvernement français, en toute complicité avec le stalinisme, n'ont pas hésité à harceler et finalement expulser le vieux bolchevik.
Photo prise pendant un discours de Lénine en 1920 sur laquelle figure Trotsky. En dessous, la même photo trafiquée par les services staliniens.
"Le socialisme dans un seul pays", négation-même du marxisme
La dérive totale du Parti bolchevik s'est révélée dans toute son ampleur en 1925, avec la doctrine imposée par Staline sur la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays.
Tout de suite après la mort de Lénine en janvier 1924, Staline s'est empressé de placer ses pions aux postes-clés du parti et a concentré ses attaques sur Trotsky, qui était après Lénine le plus prestigieux des révolutionnaires, en première ligne des mobilisations massives d'Octobre 1917.
Une des preuves de l'éloignement de Staline du terrain prolétarien se trouve dans la construction, conjointement avec Boukharine, de la thèse du "socialisme dans un seul pays". (Remarquons au passage que, des années plus tard, Staline fera même exécuter Boukharine !). S'autoproclamant "guide suprême du prolétariat mondial" et la voix officielle du marxisme, le meilleur service que Staline a rendu à la bourgeoisie, c'est justement cette "doctrine" par laquelle il a dénaturé et dévoyé l'internationalisme prolétarien défendu historiquement par le mouvement ouvrier. Cette politique a discrédité la théorie marxiste, répandant et semant la confusion non seulement parmi la génération de prolétaires de son époque mais également les générations actuelles. Par exemple, on nous présente cyniquement des faits comme l'invasion de la Tchécoslovaquie (1968), l'écrasement de l'insurrection en Hongrie (1956) ou encore l'invasion de l'Afghanistan dans les années 1980 comme des expressions de "l'internationalisme prolétarien". Même un personnage comme "Che" Guevara expliquait que l'envoi d'armes dans des pays comme l'Angola était une démonstration de l'internationalisme prolétarien. Ce n'est nullement une confusion mais une politique délibérée pour démolir cette poutre-maîtresse du marxisme.
Dans les Principes du Communisme (1847), Engels défendait clairement l'argument internationaliste attaqué par Staline : "Cette révolution se fera-t-elle dans un seul pays ? Non. La grande industrie, en créant le marché mondial, a déjà rapproché si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque peuple dépend étroitement de ce qui se passe chez les autres. Elle a en outre unifié dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes les plus importantes de la société, et que l'antagonisme entre ces deux classes est devenu aujourd'hui l'antagonisme fondamental de la société. La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale. Elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés (…) Elle est une révolution universelle ; elle aura, par conséquent, un terrain universel."
Les mêmes bolcheviks, avec Lénine à leur tête, concevaient la révolution en Russie comme un premier moment de l'engagement dans la révolution mondiale. C'est pour cela que Staline mentait quand, pour mettre en valeur sa thèse, il affirmait qu'elle était dans la continuité des enseignements de Lénine. La nature bourgeoise de cette "théorie" a creusé la tombe du parti bolchevik dégénérescent et également celle de l'Internationale communiste (la Troisième Internationale) en soumettant définitivement ces organes de combat aux intérêts de l'État russe.
L'expansion de la terreur à travers les camps de concentration et la surveillance, le contrôle et la répression du NKVD (la police politique), etc., symbolisent la contre-révolutionnaire impulsée par Staline. Mais ce n'est que la toile de fond du rôle plus profond qu'elle devait remplir : permettre la reconstitution de la bourgeoisie en URSS.
La défaite de la révolution prolétarienne mondiale et la disparition de toute vie ouvrière des soviets ont fourni les conditions pour la constitution d'une nouvelle bourgeoisie. Il est vrai que la bourgeoisie avait été défaite par la révolution prolétarienne de 1917, mais, la ruine de la classe ouvrière permit au stalinisme de reconstituer la classe dominante. La réapparition sur la scène sociale de la bourgeoisie ne provient pas de la résurrection des vestiges de l'ancienne classe (sauf dans quelques cas individuels), ni de la propriété individuelle des moyens de production, mais du développement d'un capital qui va apparaître dépersonnalisé, sans visage individuel, seulement incarné par la bureaucratie du parti fondu dans l'Etat, c'est-à-dire sous la forme de la propriété d'Etat des moyens de production.
Pour cette raison, supposer que l'étatisation des moyens de production est l'expression d'une société distincte du capitalisme ou qu'elle a représenté (ou représente) une "étape progressiste" est une erreur. C'est vrai, il faut ajouter que lorsque Trotsky dans La Révolution trahie expliquait que "la propriété étatique des moyens de production ne transforme pas de la bouse de vache en or et ne confère pas une auréole de sainteté au système de surexploitation", il poursuivait en insistant sur le fait qu'en URSS existait "un État ouvrier dégénéré", ce qui impliquer d'en appeler à sa défense, ce qui introduisait d'emblée une idée d'une profonde confusion. Le trotskysme après Trotsky a d'ailleurs poussé cette logique à l'extrême en embrigadant la classe ouvrière derrière la défense d'un camp impérialiste, l'URSS, pendant la Seconde Guerre mondiale ; ce qui démontrait que le courant trotskiste avait abandonné le terrain prolétarien.
De fait, le comportement du stalinisme au cours de la Seconde Guerre mondiale a fait très ouvertement preuve de sa nature bourgeoise : "l'armée rouge" a écrasé l'insurrection ouvrière de Varsovie et, conjointement avec les Alliés, a participé au repartage du butin impérialiste en allant jusqu'à s'installer à Berlin.
Comme on l'a dit plus haut, la bourgeoisie mondiale a reçu et reçoit encore de très grands services de la part du stalinisme, même si hypocritement, elle a pris ses distances avec Staline en qualifiant son gouvernement de démoniaque, n'hésitant pas à l'utiliser comme repoussoir pour alimenter le patriotisme et justifier la guerre impérialiste.
L'année 2012 a été marquée par une accélération des luttes entre fractions bourgeoises en Géorgie qui, non seulement se sont manifestées sur les pistes du cirque électoral, mais qui ont affecté toutes les couches sociales. Dans le cadre de cette querelle bourgeoise, on en est revenu à invoquer Staline pour déchaîner une campagne nationaliste.
A la fin 2012 et les premiers mois de cette année, la bourgeoisie géorgienne, sous prétexte de retrouver une mémoire historique, a restauré dans plusieurs villes des statues de Staline. La bourgeoisie géorgienne (et principalement le parti ultra-nationaliste baptisé Rêve géorgien) a récupéré ce personnage pour la seule raison qu'il est né dans cette région, mais plus encore pour répandre parmi les exploités les relents anesthésiants de la défense des intérêts de la bourgeoisie locale.
De la même manière, le changement de nom de la ville de Volgograd rebaptisée Stalingrad durant six jours à l'occasion des commémorations festives de "la défense de Stalingrad", plus qu'un singulier acte provincial, doit être compris comme une justification par la bourgeoisie de la guerre impérialiste qui, au passage, anoblit le rôle qu'ont joué des bouchers sanguinaires comme Staline.
Mais si la bourgeoisie rend hommage à la mémoire de ses chiens de garde sanglants, la classe ouvrière qui a besoin de comprendre le monde et de le transformer, doit s'approprier sa propre histoire et tirer les leçons de son expérience afin d'être en mesure de reconnaître le profil anti-prolétarien de Staline et du stalinisme, et avant tout, de retrouver les principes internationalistes du marxisme que la bourgeoisie s'est obstinée à déformer dans le but de les dénaturer.
Tatlin, (février 2013).
L'élection cantonale de Brignoles (Var) du 13 octobre dernier, qui s'est conclue par la victoire du candidat presque inconnu du Front National, a été l'occasion d'un déchainement médiatique démesuré au regard de la faiblesse des enjeux politiques1 et du faible taux de participation caractéristique de ce type de scrutin. Après deux scrutins annulés en 2011 et en 2012 pour fraude, où les candidats du FN et du PCF l'avaient successivement emporté, les "citoyens" se sont visiblement lassés de cette mascarade, donnant une vigueur inouïe à la "vague bleu marine" désormais composée de... 216 élus, soit 0,003% des plus de 562 000 élus français.2 Si l'élection sans enjeux de M. Lopez sur un territoire où l'extrême réalise depuis longtemps des scores importants n'est pas un événement remarquable, la presse et les politiciens y ont pourtant vu un nouvel échelon gravi dans la "stratégie de conquête du pouvoir" de Marine Le Pen et, surtout, une preuve de la "lepénisation des esprits".
Incontestablement, la société capitaliste en décomposition est un terrain propice à l'affirmation des fractions politiques les moins lucides de la bourgeoisie et des idéologies les plus irrationnelles. La haine féroce et presque psychotique de l'étranger, de l'homosexuel ou du "gaucho" se répand dans une société où, sous le poids énorme de ses contradictions et des difficultés rencontrées par la classe ouvrière pour développer sa propre alternative politique, les structures économiques, sociales, politiques et idéologiques se décomposent de manière dramatique.3
Toutefois, le succès croissant des partis populistes dans le monde entier est loin d'échapper à la logique des appareils politiques bourgeois. Au contraire, comme nous le précisions dans le numéro 441 de Révolution Internationale4, l'extrême-droite remplit parfaitement son rôle avant tout idéologique, à la fois comme véhicule d’un programme destiné à pourrir les consciences sur le terrain de l’ultra-nationalisme, mais aussi comme repoussoir pour la défense du piège démocratique. L'élection de M. Lopez dans le canton de Brignoles est à ce titre significative de la manière dont la bourgeoisie instrumentalise le Front National, comme l'a souligné dans Le Monde du 14 octobre 2013, l'historien Nicolas Lebourg : "C'est incroyable tout ce cirque que l'on observe autour de ces cantonales. On est déconnecté des réalités, on est en train de construire quelque chose de toutes pièces. On est dans la prophétie autoréalisatrice. Le FN est maintenant surexposé et devient mainstream." Tout était en effet réuni pour une victoire du candidat de l'extrême-droite. Non seulement le FN est fortement implanté dans la région depuis la fin des années 1980 et compte plusieurs victoires électorales, mais, surtout, le récent scrutin à Brignoles s'inscrit dans un contexte d'instabilité politique typique de la phase de décomposition et favorable au populisme.
Lors de la première élection de 2011, le candidat du FN, Jean-Paul Dispard, l'emportait de 5 voix sur le candidat du PCF, Claude Gilardo, avant que le scrutin ne soit annulé pour irrégularité à la demande du vaincu. En 2012, les rôles s'inversèrent avec la courte victoire de M. Gilardo (13 voix d'écart) et une nouvelle annulation du scrutin. Finalement, les protagonistes furent remplacés à l'occasion du troisième scrutin de 2013 qui a vu M. Lopez triompher. Par ailleurs, l'ambiance nauséabonde construite de toutes pièces par la bourgeoisie et stigmatisant un jour les Roms et les Arabes, et l'autre les fainéants qui refusent de travailler le dimanche est certainement pour beaucoup dans le succès frontiste à Brignoles.
Une observation superficielle de la situation suggérerait que la dilution de l'idéologie d'extrême-droite dans la population, et notamment dans une part non négligeable du prolétariat, est un véritable don du ciel pour la bourgeoisie. Néanmoins, si celle-ci instrumentalise depuis des décennies les partis d'extrême-droite pour pousser la classe ouvrière vers les urnes au nom de la "défense de la démocratie", le succès croissant des partis populistes signifie en réalité une dangereuse perte de maîtrise du jeu politique.
Pour la bourgeoisie, le danger n'est nullement la conquête du pouvoir par le FN. Les fractions d'extrême-droite de l'appareil politique véhiculent en effet un programme en complet décalage avec les besoins objectifs du capital national, tant au niveau de la gestion de l'économie et des conceptions impérialistes qu'à celui, et surtout, de l'encadrement de la classe ouvrière dont elles ont beaucoup de difficultés à comprendre les enjeux. C'est une des raisons pour laquelle la classe dominante ne laissera pas ses fractions d'extrême-droite disposer du pouvoir, préférant muscler le discours des partis traditionnels et plus responsables de la droite pour contenir électoralement les partis populistes.
D'ailleurs, partout où l'extrême-droite a eu l'occasion de participer à la gestion de l'Etat, les éléments programmatiques les plus en contradiction avec les intérêts nationaux ont été soigneusement enterrés. En 1995, par exemple, le Mouvement social italien, parti alors ouvertement néo-fasciste de Gianfranco Fini, adopta un programme pro-européen de centre-droit afin de se maintenir au gouvernement de Silvio Berlusconi, tandis que la Ligue du Nord, tout en conservant son verbiage populiste, enterra rapidement son programme indépendantiste. La même logique s’imposa, en Autriche, à Jörg Haider, contraint d’assouplir ses positions et d’adopter un programme plus responsable, tout comme elle s'impose encore aujourd'hui à la coalition indépendantiste flamande (Vlaamsblok) en Belgique.
Pendant l'entre-deux-guerres, les programmes fascistes étaient alors la réponse aux besoins des nations vaincues ou lésées par la Première Guerre mondiale et qui devaient préparer le terrain à l’éclatement d’une nouvelle boucherie afin de repartager le marché mondial en leur faveur. La bourgeoisie allemande comme italienne soutenait à ce titre les fractions fascistes pour qu'elles puissent concentrer l'ensemble des pouvoirs dans les mains de l’État, empêcher les dissensions internes au sein de la classe dominante et ainsi accélérer l'établissement de l'économie de guerre.
Surtout, le fascisme fut un instrument d’embrigadement de la classe ouvrière sous les drapeaux impérialistes, que seul le contexte de la période contre-révolutionnaire permettait. Sans l’écrasement préalable du prolétariat allemand orchestré par la gauche et les partis démocratiques pendant la Révolution en Allemagne ou celui des grèves de 1920 en Italie, jamais le fascisme et sa militarisation délirante du travail, n’auraient pu voir le jour. De même, dès la guerre civile espagnole de 1936, la bourgeoisie des pays démocratiques usa de la propagande antifasciste pour enrôler les ouvriers sous les drapeaux de la démocratie.
Bien que la contre-révolution des années 1920-1960 pèse encore de tout son poids sur la conscience du prolétariat, la classe dominante n’est aujourd’hui pas en mesure d'imposer la militarisation du travail et de nous entrainer vers un nouveau conflit mondial sans se heurter à de violentes réactions ouvrières. Surtout, elle ne peut pas prendre le risque de se priver dans les pays centraux d'un élément au cœur de son dispositif idéologique : les illusions démocratiques. Si la propagande antifasciste ne joue donc plus son rôle de préparation à la guerre, elle demeure néanmoins un puissant poison idéologique destiné à pousser le prolétariat sur le terrain de la défense des institutions et de l’État démocratique.
Mais, si la bourgeoisie ne craint pas en soi une dynamique électorale du FN aboutissant à la conquête du pouvoir, cette intrusion institutionnelle et la "lepénisation" forcée de l'aile droite de l'UMP fait perdre à l'extrême-droite son aura de parti repoussoir, laissant ce terrain à des groupuscules radicaux et ultra-violents mais sans potentiel électoral. En accédant aux responsabilités, l’extrême droite perdrait en partie sa crédibilité idéologique, comme le PS a largement perdu avec la victoire de François Mitterrand en 1981 sa capacité à se présenter comme le défenseur du progrès social.
Ainsi, le problème fondamental de la bourgeoisie à Brignoles n'est nullement la montée en puissance du FN qui n’a, en l'occurrence, rien gagné en nombre de voix par rapport aux élections précédentes dans la même ville. En revanche, la classe dominante est très inquiète d'un phénomène qui s'est manifesté tant à Brignoles que lors d'autres scrutins partiels : la faible mobilisation des électeurs pour barrer la route du FN. Cela signifie que les manœuvres pour renforcer la défense de la démocratie ne fonctionnent plus aussi bien qu'avant. De l'eau a coulé sous les ponts depuis les immenses manifestations contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002 !
La classe ouvrière ne doit donc pas se laisser berner par le prétendu danger fasciste et bien comprendre que l'ensemble des fractions politiques de la bourgeoisie, populistes ou démocrates, sont pareillement réactionnaires et barbares. Elles laisseront se répandre le pire des chaos pour défendre leur système moribond.
El Generico (23/10/2013)
1 Au Conseil général du Var, l'UMP et ses alliées possèdent une majorité écrasante de 32 sièges sur 43 que l'élection de Laurent Lopez ne pouvait aucunement ébranler.
2 Brignoles: un élu FN de plus, mais combien y-a-t-il d'élus au Front ?, Le Huffington Post (14 octobre 2013).
3 Voir notre article : La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste. dans le numéro 62 de la Revue Internationale et sur notre site. (https://fr.internationalism.org/icconline/2013/la_decomposition_phase_ul... [35])
4 Cf. La montée du populisme est un produit de la décomposition du système capitaliste.
"Indigne", "Rafle", "Sordide", "Chasse aux sans-papiers", "Populisme", "Révoltant", "Abomination", "Inhumain"…1 La gauche et l’extrême gauche n’ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer ce qui est jugé comme le pas de trop de Manuel Valls. Après ses multiples déclarations anti-Roms, l’expulsion de la jeune kosovare Léonarda, sous les yeux de ses camarades de classe, a provoqué un tollé. Le ministre de l’Intérieur irait trop loin, trop vite, il perdrait le sens de la mesure, emporté par ses ambitions personnelles. Le but de toute cette propagande est clair : faire croire que Valls est un mouton noir, un traître, un vendu, un populiste déguisé en socialiste ; et que toute la gauche, si elle a mis le temps à réagir, est aujourd’hui décidée à défendre ses valeurs morales et son humanisme. Quelle manœuvre grossière ! Toutes ces indignations, ces protestations outrées, ces discours prononcés la main sur le cœur et la larme à l’œil…, tout, absolument tout sonne faux. L’air qui nous est joué ici n’est rien d’autre que celui qui ouvre le bal pour la valse des hypocrites2.
Quand il déclare qu'environ 20 000 hommes, femmes et enfants originaires de Roumanie et de Bulgarie "ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution.", que "ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales", qu’il "n'y a pas d'autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire à la frontière", quand il prône une intransigeance vis-à-vis des sans-papiers qui aboutit à humilier une gamine de 15 ans devant ses amis, Manuel Valls ne fait rien d’autre que d’appliquer la même politique anti-immigrés féroce que ses prédécesseurs, de gauche comme de droite. Ni plus, ni moins. Le ministre socialiste s’inspire sans aucun doute d’Hortefeux ou de Guéant. Mais Hortefeux ou Guéant eux aussi suivaient les traces laissées par leurs prédécesseurs, comme Chevènement par exemple qui, en déclarant dans une circulaire ministérielle d’octobre 1999 : "L'activité en matière d'éloignement des étrangers se situe à un niveau anormalement bas. (...) J'attache aussi du prix à ce que, dans les derniers mois de 1999, une augmentation significative du nombre d'éloignements effectifs intervienne", inaugurait sous l’ère Jospin la culture du chiffre, du quota et du résultat dans le domaine de l’expulsion. Et tous ceux-là ont profité sans vergogne, les uns après les autres, pour mener à bien leur politique contre les sans-papiers, de la mise en place des charters collectifs par Edith Cresson, en 1991, dont le terrain avait été préparé par la célèbre déclaration de Rocard : "Notre pays ne peut pas accueillir toute la misère du monde" (prononcée en 1990 alors qu’il était Premier ministre d’un gouvernement socialiste)3. Depuis 1974, droite et gauche se relaient aux plus hautes responsabilités de l’État et la même politique anti-immigrés demeure. La raison en est simple. À la fin des années 1960, le retour de la crise économique a signifié la fin du plein emploi et la hausse du chômage. N'étant que de la chair à usine ne trouvant plus à être exploités, les immigrés sont devenus de plus en plus encombrants. C'est pourquoi le président français de l'époque, Giscard d'Estaing, avait décidé de "suspendre" l'immigration puis, trois ans plus tard, de créer une "aide au retour". Depuis lors, au fil des récessions, les lois anti-immigrés n'ont fait que se durcir, sous tous les gouvernements sans exception. Seule différence, traditionnellement, la droite se vante de sa "fermeté" vis-à-vis des étrangers vivant illégalement sur le territoire quand la gauche mène exactement la même politique en catimini, l’air de rien. Voici "l’originalité" de Valls : prôner une gauche décomplexée, qui affiche ses ambitions "sécuritaires" (c’est-à-dire anti-immigrés).
Que Valls tienne des discours nauséabonds, il est dans son rôle, son rang de grand bourgeois défendant froidement les intérêts sordides de sa classe et donc du Capital national. Mais pourquoi ces propos trouvent-ils un écho au sein de la "population" ? Pourquoi un sale type comme lui est-il si "populaire" ? Pire : pourquoi des campements de Roms ont-ils été récemment incendiés par la foule ?4
Ces sentiments de peur de l’autre et de haine, cette tendance à chercher des individus ou groupes d’individus responsables de tous les maux de la terre, véritables boucs-émissaires à l’égard desquels se développe chaque fois un esprit pogromiste… tout ceci prend racine dans la société actuelle telle qu’elle est. La cause profonde de cette dynamique nauséabonde et destructrice est en effet le fonctionnement même du capitalisme et de son idéologie. Ce système jette les hommes les uns contre les autres, détruit les liens sociaux, met en concurrence et même en guerre chaque individu contre tous les autres. "La concurrence est l'expression la plus achevée de la guerre de tous contre tous dans la société bourgeoise moderne. Cette guerre (...) non seulement existe entre les différentes classes de la société mais également entre les membres individuels de ces classes. Chacun se trouve sur le chemin de quelqu'un d'autre et c'est pourquoi chacun essaie de pousser les autres de côté et de prendre leur place. Les ouvriers sont en concurrence les uns avec les autres, tout comme la bourgeoisie fait de la concurrence en son sein".5 Ce "chacun pour soi" bourgeois condamne la société moderne au malheur. Comme le remarquait Engels : "Nous travaillons tous, chacun pour son propre avantage, sans se soucier du bien-être des autres, bien qu'il soit assez clair, une vérité évidente, que l'intérêt, le bien-être, le bonheur de la vie de chaque individu dépendent inséparablement de ceux de ses semblables".6
Cette mise en concurrence fait d’autant plus de ravages que chaque individu est, sous le capitalisme, menacé par la précarité, incertain pour son avenir, insécurisé et surtout impuissant face aux lois économiques (qui semblent tenir des lois naturelles alors qu’elles sont le produit de l’activité humaine). Cette dernière idée est primordiale. L'aliénation de l'humanité sous le capitalisme conduit à ce que l'activité productive des membres de la société devienne une force aveugle qui échappe à leur contrôle et même à leur compréhension ; cette activité productive peut, de façon soudaine et inattendue, plonger l'individu, la classe ou l'ensemble de l'humanité dans des cataclysmes apparemment inexplicables. La peur pour soi engendre la peur de l’autre, puisqu’il est un concurrent ; quand cet autre est considéré comme une menace pour sa propre existence, la crainte peut se transformer en haine. Autrement dit, le capitalisme est à la racine de la peur sociale et des tendances au pogromisme.
La bourgeoisie utilise la mise en concurrence de tous contre tous, la peur de l’avenir, la fragilité et l’insécurité ressentie par chaque individu pour distiller au sein des rangs ouvriers le poison de la division et de la méfiance. Autrement dit, elle retourne contre les exploités les effets pervers de son propre système, la pourriture idéologique qu’il engendre, pour maintenir sa domination. Cela dit, s’il n’est pas immunisé contre un tel poison, le prolétariat a la capacité d’y résister et même d’y opposer son propre principe d'association, édifié sur la confiance, l’unité et la solidarité. "Si les ouvriers décident de ne plus accepter d'être achetés et vendus, si, face à la détermination de ce qu'est en réalité la valeur du travail, ils s'affirment comme êtres humains qui en même temps que leur force de travail possède une volonté, il en sera fini de toute l'économie nationale de l'époque actuelle et des lois salariales. Ces lois salariales s'imposeraient en fait à nouveau à long terme si les ouvriers se satisfaisaient d'abolir la concurrence entre eux (...). La nécessité les oblige non seulement à abolir une partie de la concurrence, mais la concurrence comme telle."7 Le capitalisme a engendré une classe d’immigrés, le prolétariat, qui est l’antithèse de la division de l’humanité en nations. Le prolétariat est la seule classe aux intérêts internationaux unis qui, sur la base du travail associé et de la lutte de classe, intègre constamment des gens de différentes nationalités, de différentes races, différentes cultures, générations, personnalités et origines sociales en une unité. En tant que seule classe contemporaine économiquement active qui n'ait pas de propriété, le prolétariat a toujours eu à accueillir dans ses rangs les victimes ruinées et malheureuses du capitalisme. Travaillant pour le marché mondial dont il fait partie et sous le régime de la socialisation de la production qui rend chaque partie dépendante de l'ensemble, le travailleur salarié est obligé d'entrer en relation active avec le reste du monde. Potentiellement, ces qualités font du prolétariat une classe capable de lutter de façon désintéressée pour la libération de toute l’humanité. Faut-il encore, pour que ce potentiel se réalise, des conditions adéquates. Ces "conditions adéquates" sont le développement de la lutte de classe, de la conscience et la formation politique d'une classe, grâce auxquels le prolétariat a toujours été capable de développer la largeur d'esprit, la générosité chaleureuse et la solidarité.8
Le cri de ralliement "Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" comporte ainsi une dimension hautement morale, il indique que le but de la révolution communiste sera de "créer des conditions de vie pour tous les êtres humains telles qu'ils puissent développer leur nature humaine, vivre avec leurs voisins dans des conditions humaines et ne plus avoir peur que de violentes crises bouleversent leurs vies"9.
Pawel (21/10/2013)
1 Tous ces mots ont été prononcés par les plus hauts représentants du PS, d’Europe Ecologie-les Verts, du PCF, du Front de gauche ou de LO.
2 Les lycéens qui sont sortis dans la rue pour manifester leur colère, certains d’entre eux réalisant même une courte grève de la faim, étaient, eux, sincères. Leur colère est plus que légitime. Mais la FIDL, syndicat lycéen proche du PS, les a poussés à se mobiliser pour donner du crédit à cette thèse selon laquelle "les valeurs de gauche existent et doivent être défendues" afin de limiter la perte des illusions et la prise de conscience de ce qu’est réellement la social-démocratie une fois au pouvoir. Certains lycéens s’en sont d’ailleurs rendu compte. Au lycée Ravel à Paris, par exemple, les tracts de la FIDL ont été jetés au sol et des pancartes "Nous ne voulons pas être récupérés" ont commencé à fleurir.
3 Et il ne s’agit pas là d’une exception française. Partout la gauche au pouvoir apporte sa contribution à la politique anti-immigrés. Par exemple, en Espagne, l’ex- Premier ministre socialiste Zapatero n’avait pas hésité, dans la nuit du 1er octobre 2005, à donner l’ordre à l’armée marocaine de tirer sur tous ceux qui tentaient de pénétrer dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Les images d’hommes et de femmes littéralement empalés sur les grilles barbelées de la frontière ou fauchés par les balles de la police avaient à l’époque fait le tour du monde.
4 Sous l’œil bienveillant des forces de l’ordre.
5 F.Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845.
6 F.Engels, Deux discours d’Eberfeld, 1845
7 F.Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre.
8Une preuve en négatif de ce potentiel sont les "conditions inadéquates" des années 1930 durant lesquelles les ouvriers étaient physiquement et idéologiquement écrasés (en particulier en Allemagne lors des répressions sanglantes de 1919 et du début des années 1920). En effet, une fois le prolétariat vaincu et la contre-révolution triomphante, plus rien ne pouvait résister aux tendances les plus barbares du capitalisme. Un prolétariat qui résiste, même de façon assez passive comme aujourd’hui, ou qui développe sa lutte et sa perspective comme en 1917, ou qui est défait et démoralisé,… voilà ce qui explique qu’à certaine période de l’histoire le "tous contre tous" capitaliste prenne plus ou moins d’ampleur, fasse plus ou moins de ravages.
9 F.Engels, Deux discours d’Eberfeld.
Nous publions ci-dessous l'article d'un de nos sympathisants proches. L'article porte sur l'attaque du centre commercial Westgate de Nairobi au Kenya. Cet article est documenté, marqué par une indignation forte et une révulsion que nous partageons. Son souci d'adopter une démarche historique et d'inscrire les événements tragiques qui se sont déroulés dans un cadre international donne des clés pour une compréhension élargie. C'est ce qui permet de bien souligner l'importance stratégique de la région, de porter un éclairage sur l'implication barbare des grandes puissances et la dynamique du chaos. Ce chaos, comme le démontre le camarade, est celui de la phase ultime de la décadence du système capitaliste : une phase de décomposition qui n'offre comme avenir à l'humanité que l'exploitation forcenée, du sang, des destructions et des massacres.
"Quel est le nom de la mère de Mahomet ?" demandaient les combattants d’al-Shabab aux pauvres personnes innocentes faisant leurs courses ? Et lorsque la réponse ne venait pas, hommes, femmes et enfants étaient alignés et exécutés. Voilà la logique tordue, dépravée et horrible de ces fanatiques religieux ! Même confrontés aux horreurs absolues et quotidiennes du capitalisme en décomposition, de tels événements choquent et donnent la nausée. Le fait d’être exécuté par des membres de al-Shabab (qui semblent venir du Kenya, de la Somalie ou de plus loin encore) parce qu’on ne connaît pas le nom de la mère de Mahomet ou qu’on n’est pas capable de citer le Coran, montre la profondeur de la dépravation abominable que le capitalisme nous sert sur un plateau.1
Mais les terroristes d’al-Shabab, à l’instar des terroristes qui ont attaqué l’usine de gaz d’Ain Amenas en Algérie en janvier dernier, tuant 38 personnes, ont choisi leur cible soigneusement. Nairobi se trouve dans la partie de l’Afrique de l’Est qui est la plus dynamique, pleine de touristes occidentaux, centre d’activités avec des intérêts d’affaires à la fois régionaux et internationaux, des agences diplomatiques, militaires, d’espionnage et des opérations humanitaires. A partir de là, il ne fait aucun doute que l’importance de la couverture médiatique en Grande-Bretagne à propos de l’attaque des militants d’al-Shabab sur le centre commercial de Nairobi est le reflet du nombre de victimes occidentales.2 Le nombre de personnes touchées, au moins 70 tués et peut-être 200 personnes encore manquantes, correspond au nombre quotidien de victimes et blessés dans les attaques terroristes en Irak, au nombre des attaques moins fréquentes mais régulières qui ont lieu au Pakistan, sans parler des assassinats et destructions quotidiens qui ont lieu en Syrie, dénoncés par la dénommée "Communauté internationale". Mais cela ne diminue aucunement l’horreur perpétrée à Westgate, où des hommes, des femmes et des enfants, ainsi que 200 travailleurs, dans un environnement qui était censé être sécurisé et bienveillant, ont été soudain confrontés à l’irruption effrayante et terrorisante d’un déferlement des forces de l’enfer.
Cette attaque démontre finalement comment la "Guerre contre la terrorisme" produit elle-même la généralisation de la terreur, des terroristes et du terrorisme. C’est un exemple supplémentaire de comment la politique des Clinton, Bush et Obama, de l’impérialisme américain notamment, contribue directement à aggraver et à étendre les vrais problèmes que cette politique est censée contenir. A ce niveau, cet événement illustre également le développement de la faiblesse historique de l’impérialisme américain, malgré son statut incontestable de première puissance militaire mondiale. Toute la région autour de la Corne de l’Afrique et plus au Sud, en Afrique Centrale, est un champ de bataille impérialiste et comprend de nombreuses bases et des forces spéciales des pays occidentaux, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et d’Israël en particulier. Etant donné son importance stratégique, cette région doit être parmi les plus surveillées et pistées. Malgré cela, les forces de répression ont été incapables d’intercepter ou d’arrêter cette attaque féroce et bien organisée. Les officiels de la sécurité, anglais et américains, suggèrent maintenant qu’ils savaient qu’une attaque était en préparation mais pas exactement dans quel endroit. Cependant, quiconque avait des intérêts dans la région devait savoir cela. Il ne fait aucun doute que les forces de sécurité kényanes sont incompétentes et corrompues, davantage intéressées à se remplir les poches ! Fondamentalement, elles restent les pâles images de leurs homologues occidentaux plus efficacement gratifiés.
La responsabilité de la dévastation de toute la région autour de la Somalie et la montée de forces toujours plus irrationnelles incombe fondamentalement aux principaux impérialismes, dont les actions et incursions fréquentes contribuent à l’instabilité et au chaos grandissants qui appellent à leur tour d’autres actions et incursions qui contribuent encore plus au chaos et à l’instabilité… Et on assiste à une fuite en avant dans une spirale sans fin. Bien sûr, ce sont majoritairement les pauvres et les masses qui paient. Il y a environ un demi-million de réfugiés somaliens parqués comme du bétail dans le plus grand camp de réfugiés du monde, ainsi qu’environ cinq cent mille personnes à l’extérieur. Sur ce sujet, les ONG, habituellement optimistes, estiment que la situation est sans espoir. En plus de la misère, de la famine, des privations et de la pauvreté dans la région, il y a la corruption de la bourgeoisie locale et les bases des forces spéciales occidentales hérissées des dernières armes et technologies de pointe. Les Etats-Unis ont installé leur "Poste de commandement africain" au Kenya, appuyés par les forces spéciales et les services de renseignements de la Grande-Bretagne et d’Israël.
Obama a dit, le 23 septembre, qu’il était chargé de "démanteler ces centres (terroristes) de destruction". Mais le fait est que, dans le contexte des conditions générales de décomposition du capitalisme, négocier avec les terroristes accroît la tendance à la décomposition. Les actions entreprises par Obama élargissent le problème et favorisent l’enrôlement d’un courant grossissant de recrues, au niveau local et international, pour la cause djihadiste. Depuis l’opération "Restaurer l’espoir" et la bataille de Mogadiscio en 1993, où les forces américaines ont dû battre en retraite, l’instabilité grandissante s’est étendue à toute la région. Même quand il y avait une apparence de relative stabilité dans le gouvernement somalien, avec le parti modéré Islamic Court Union (ICU), il y a quelques années, ces espoirs ont été balayés par la contre-offensive américaine qui a financé l’invasion de la Somalie par l’armée éthiopienne en décembre 2006. Puis, les Britanniques et les Américains financèrent le camp de l’Union Africaine, ce qui entraîna la chute de l’ICU, la mise en place de la mascarade du "Gouvernement fédéral de transition" (maintenant "Gouvernement fédéral de Somalie", financé par les Etats-Unis). Ceci à son tour provoqua la descente dans un chaos grandissant et la montée en puissance d’al-Shabab. Jusqu’alors, cette organisation était un mouvement hybride, objet de luttes intestines, ce qu’elle est toujours jusqu’à un certain point, et il était difficile de trouver des recrues en Somalie ; al-Shabab a été souvent réduit à enrôler de force ou à soudoyer de jeunes chômeurs pour augmenter ses effectifs. La pénurie de cibles pro-occidentales en Somalie et l’implication de l’Ouganda et du Kenya dans l’armée de l’Union Africaine (African union MIssion in SOMalia) envoyée en Somalie, en même temps que des drones américains, pour mettre ces rebelles en déroute, ont permis à al-Shabab de mener deux attaques en Ouganda en 2010 : contre des personnes regardant à l’extérieur les matches de la coupe du monde de football (tuant plus de 70 personnes et en blessant des centaines d’autres), et une précédente attaque frontalière contre l’armée kényane (il y en a eu deux de plus ces derniers jours), puis l’atrocité de Westgate. Le groupe al-Shabab, issu d’une aile islamique modérée, a évolué vers un statut d’intermédiaire impitoyable affilié à l’équipe de "combat total" al-Qaïda qui, d’après les agences de renseignement occidentales, a attiré un nombre considérable de combattants étrangers, particulièrement américains et anglais, avec une circulation facile à travers les frontières de l’Ouest et un accès possible aux cibles occidentales. Paradoxalement, cette menace deviendra encore plus grande si al-Shabab est défait en Somalie.
La plus grande partie du financement d’al-Shabab provient directement de l’Arabie Saoudite et d’autres Etats du Golfe. (…) Mais al-Shabab a sa propre activité lucrative dans le commerce de charbon et les revenus des ports somaliens. Ses membres ne semblent pas avoir été compromis dans les actes de piraterie qui se répandent inexorablement dans les eaux somaliennes et qui semblent être le fait de pêcheurs paupérisés et de gangsters locaux. Mais cela n’a pas empêché ces eaux de devenir une mer militaire, avec des bateaux de guerre en provenance de toute l’Europe, de la Chine, de la Russie, de l’OTAN et d’Inde, tous en concurrence. De toutes façons, al-Shabab a été chassé des ports de Mogadiscio et de Somalie depuis 2011. Le groupe d’observation de l’ONU en Somalie estimait qu’en 2011, avant que la plus grande partie des forces kényanes ne le leur prennent, al-Shabab gagnait 50 millions de dollars par an grâce à l’activité du port somalien de Kismayo (Bloomberg, 22/09/13). Après que les Kényans se soient emparés de ce port dans lequel, comme en écho aux tractations économiques du régime d’Assad avec al-Nusra, les autorités kényanes continuent à travailler avec des contacts d’al-Shabab qui ont subsisté afin que l’argent continue à affluer, selon plusieurs rapports. Mais les rebelles ont seulement ressenti de l’amertume suite à la prise de Kismayo et de ses richesses par l’impérialisme kényan et ils ont promis des représailles qu'ils ont finalement infligées, dans la logique inhumaine de la guerre impérialiste.
Le régime kényan du Président Uhuru Kenyatta a récemment été en mauvais termes avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, qui ont critiqué son rapport à la question des Droits de l’Homme et l’ont lâché politiquement, pendant que la coopération militaire et de renseignement se poursuivait. Mais le régime kényan a joué la carte chinoise, réactivant les relations avec Pékin et obligeant Washington et Londres à revenir à un plein soutien au régime. Kenyatta et le vice-président, William Ruto, ont tous les deux été poursuivis par la Cour pénale internationale de la Haye pour encouragement au meurtre, viols, déportations et persécutions à l'occasion de l'offensive de leurs troupes sur la population au moment des élections au Kenya, il y a six ans. Les chiffres officiels de cette terreur démocratique flagrante furent de 1100 morts, des dizaines de blessés et environ 250 000 personnes déplacées. Kenyatta et Ruto ont maintenant été relaxés par la Cour afin de pouvoir aider leur pays !
Plusieurs rapports sur l’incompétence des forces de sécurité dans la gestion de l’attaque de Nairobi ont été publiés. Il est vrai que l’incompétence va de pair avec la corruption et le gangstérisme qui sont le cachet des hommes politiques de la région. Premièrement, la police a été critiquée sur la scène de Westgate pour ne pas avoir su quoi faire, mais ces officiers de police lents n’auraient pas dû être présents normalement dans ce centre commercial haut de gamme. Les forces de sécurité kényanes sont alors arrivées et, selon certains rapports, ont commencé à tirer dans tous les sens et on peut imaginer la panique des gens innocents qui étaient présents. Alors, les régiments lourds des commandos américains et israéliens sont entrés en scène ; des explosions ont suivi, dont on ne sait pas qui les a provoquées, le plafond de l’immeuble s'est effondré, écrasant un nombre incalculable de personnes.
Ce qui risque de se produire maintenant, à part les pogroms et le harcèlement contre la population somalienne au Kenya, est une réponse énergique de l’armée kényane contre les dernières positions d’al-Shabab en Somalie. Comme il a été dit plus haut, cela pourrait être la plus mauvaise option, dispersant les djihadistes étrangers tout autour et vers leur pays d’origine pour préparer une revanche ultérieure. La perspective d’attaques sur le modèle de celle de Boston est à la fois le cauchemar et la création des régimes occidentaux. Cette région d’Afrique, dans et autour de la vallée du Rift, est le berceau de l’Humanité. C’est l’endroit à partir duquel nos ancêtres ont commencé leur lutte pour la survie contre tous les dangers. Aujourd’hui, en même temps que les champs de bataille permanents et dépravés de la République démocratique du Congo où des enfants-soldats, des viols de masse, des seigneurs de guerre, l’irrationalisme religieux et la désintégration sont négligés et manipulés par les pouvoirs des pays centraux, la région entière devient de plus en plus une zone de non-droit impérialiste où toutes les atrocités sont possibles, un vrai creuset de la barbarie capitaliste.
Baboon (28 septembre)
1 La droite anti-musulmane du site Internet américain Atlas Shugs dénonce les musulmans présents qui n’ont pas donné les bonnes réponses aux questions posées par les terroristes aux non-musulmans. Comme si n’importe qui était censé répondre à un questionnaire religieux dont le prix est la vie ou la mort ! Mais une telle aberration n’est qu’un voile qui cache le message mensonger : musulman = terroriste, un sentiment qui est propagé d’une manière plus subtile par les grands médias.
2 La semaine qui a suivi Westgate, les tueurs du groupe terroriste Boko Haram assassinèrent 50 étudiants dans leur lit, dans un collège agricole du Nigeria, pour le crime consistant à poursuivre des études sur le modèle occidental ; il n’est pas certain que les morts, dans cette affaire et dans des affaires similaires, fassent l’objet d’une couverture médiatique importante comme Westgate.
Avec le décès de Jean-Pierre, le CCI perd un camarade d'une sacrée trempe, un grand combattant et une personnalité remarquable.
Jean-Pierre nous a quittés le 13 septembre dans la nuit, à la suite d'une longue et irrémédiable maladie, dont l’issue funeste était connue de tous, y compris de lui-même. Depuis plus de deux ans, notre camarade, pourtant grand pratiquant sportif, a peu à peu perdu l'usage de ses membres, de la respiration et enfin de la parole. Dans ce parcours, Jean-Pierre a toujours été parfaitement conscient de tous les moments de l'évolution de sa maladie et de ses conséquences. Cette lucidité l'affectait bien évidemment profondément puisque cela lui faisait renoncer à tout ce qu'il aimait : l'activité physique, le contact charnel avec la nature, en particulier la montagne où il a longtemps effectué de longues randonnées (il vivait dans les Alpes), faire la cuisine… Mais cette fatalité, il ne l'acceptait pas. Il voulait rester chez lui tant que c'était possible et personne ne pouvait le faire changer d'avis ! Il exigeait fermement de rester dans cet espace familier et humanisé pour maintenir les liens les plus proches avec sa famille, ses amis et ses camarades de combat. Son espace était son accès au monde, là où étaient ses livres, là où l'on peut parler de politique et de l’actualité jusqu'à point d'heure, là où l'on peut regarder un film et en parler, là où il pouvait nous lire une poésie qu'il aimait. Sa volonté de fer, c'était aussi de mettre des limites aux actes médicaux destinés à le faire survivre. Il a lutté jusqu'au bout pour qu'elles soient respectées. Jean-Pierre a fini, quelques semaines avant sa mort, par accepter de quitter son "chez-lui" pour une hospitalisation en soins palliatifs. Il savait qu'il n'en reviendrait pas. Notre camarade n’a pas subi cela mais l'a choisi et assumé. Mais toujours cette volonté a été destinée à donner l'espace maximum à ses proches, à ses enfants et à ses camarades pour poursuivre le combat politique. Le personnel et les militants qui ont partagé ses derniers instants, témoignent que notre camarade est parti "avec une grande sérénité" malgré la souffrance qui l'a tenaillée jusqu'au bout. Cette sérénité, nous savons, nous, ses camarades, qu'il l'a construite comme la dernière œuvre de sa vie. Il est des personnalités qui forcent l'admiration par la ténacité et le courage avec lesquelles elles dépassent leur propre fin. Jean-Pierre était de celles-là. Nous avons tous aimé entrer dans cet espace personnel et politique qu'il nous a réservé avec tant de générosité. Nous en avons tiré un grand plaisir et cela nous a donné de grandes leçons de vie pour notre militantisme. De cela, Jean-Pierre, nous t'en savons infiniment gré.
Jean-Pierre a rejoint le CCI relativement tard dans sa vie. Après avoir été confronté à la mobilisation pour la guerre d'Algérie qu'il a ressentie comme un moment de barbarie inacceptable et indicible, il n'a cessé d’être travaillé par la perspective de la construction d’une autre société où ces horreurs seraient bannies à jamais. Avec ce "Que faire pour cela ?" qui le tenaille, il va traverser Mai 68 avec ses espoirs et toutes ses confusions, en particulier celle du communautarisme. Il ne découvre le CCI qu'au début des années 1990. Il trouve en lui la cohérence pratique et théorique du marxisme, ce qui lui permettra d'effectuer une véritable rupture politique avec les idéologies confuses qu'il avait pu côtoyer auparavant. Cette rencontre l'enracinera fermement dans la "passion du communisme" (selon ses propres termes). Son indignation au sujet de ce monde plein de barbarie avait enfin trouvé un sens qu'il cherchait, celui du combat pour la révolution prolétarienne mondiale.
Depuis, notre camarade a placé le combat politique au premier plan de sa vie jusque dans ses derniers moments. Il était animé d'une profonde conviction et il n'y avait pas de visite, face à l’évolution fatale de sa maladie, qui ne se faisait sans discussion politique. Notre camarade a tenu, jusqu'au bout, à participer aux réunions régulières du CCI et à affirmer ainsi sa responsabilité de militant : à la fin, depuis son lit, par Internet. Il tenait particulièrement à verser régulièrement ses contributions financières pour être partie prenante dans la mesure de se moyens au bon fonctionnement de l’organisation.
Mais surtout, son souci de rigueur s’est manifesté en étant parmi les plus résolus pour défendre les principes organisationnels et leur esprit par ses prises de position dans les débats à propos de cette question politique difficile tout au long de ces dernières années. Le camarade était persuadé que le travail de construction d'une organisation du prolétariat était un art difficile qu'il fallait apprendre et transmettre grâce à l'effort théorique. Convaincu qu'il était de la nécessité de la révolution, il n'avait de cesse de se préoccuper de lever tous les obstacles qui se dressaient devant notre classe pour qu'elle puisse réaliser enfin l’émancipation de l'humanité. Il exprimait toujours et constamment, dans les entretiens que nous avions, la dimension planétaire et le caractère titanesque de ce combat. Combat défensif quotidien, certes, mais surtout démarche consciente et avec une dimension culturelle qui devra, il en était persuadé, nous fortifier pour enfin pouvoir nous conduire à l'offensive nécessaire pour abattre le système capitaliste. Il était aussi profondément persuadé du poids de l’idéologie dominante pesant sur l’organisation et sur les individus et des effets pervers de la décomposition sociale dans les rapports sociaux. Il savait que les moyens réels d’y résister ne pouvaient se trouver que dans la force collective des débats dans l’organisation s’appuyant sur des principes moraux et une démarche intellectuelle. Cette préoccupation ne l'a jamais quittée : comment lutter efficacement, comment se hisser à la hauteur de ses responsabilités, à la fois comme militant porteur des intérêts de sa classe sociale et comme organisation, comme corps collectif et associé dans son ensemble aussi bien en ce qui concerne les nécessités du moment que les tâches historiques qui incombent aux révolutionnaires et à leur classe ? C’est parce qu’il avait ces préoccupations constantes qu’il n’a jamais perdu de vue de participer à la construction d’une organisation à la hauteur de sa tâche, capable d’assumer ses responsabilités historiques, qu’il a toujours manifesté un souci de rigueur sur le plan du fonctionnement de l’organisation et qu’il a jusqu’au bout combattu ce que Lénine appelait déjà en 1903 «l’esprit de cercle", la vision d’une organisation conçue comme une sommes d'individus, comme un regroupement affinitaire. Une telle vision était pour lui clairement et diamétralement opposée aux besoins réels d’une organisation révolutionnaire qui, pour pouvoir devenir dans le futur un véritable parti prolétarien, devait être capable de construire sur des bases solides un esprit de parti fidèle à sa mission historique. Il a donc toujours fermement pris position contre les tentations de regroupements affinitaires parce qu’il a toujours placé par-dessus tout la constante préoccupation de participer à la construction d’une organisation révolutionnaire pour qu’elle soit à la hauteur de sa fonction historique à long terme, l’armer pour le futur afin d’assurer la défense des intérêts du prolétariat. C’est pour cela que, pour lui, l’organisation ne pouvait pas se réduire à être une "bande de copains", un "cercle d’amis", même s’il entretenait des rapports fraternels et chaleureux avec tous les camarades et avait su nouer de solides liens d’amitiés avec certains d’entre eux. Selon son expression, "avec à peine un petit filet de voix", ce combat, il n'a eu de cesse de le mener jusqu'à sa propre fin et son dernier souffle.
Ce dévouement, sa ténacité, son engagement continuent de vivre dans chacun de ses camarades. Il est un exemple pour nous tous, ses camarades, de ce que peut être un militant convaincu.
La personnalité de Jean-Pierre était par ailleurs tellement attachante qu'il est impossible de la passer sous silence.
Jean-Pierre restait toujours curieux, l’esprit en éveil et développait un attachement naturel, une empathie non seulement pour ses proches mais pour les personnalités qu'il rencontrait ou qu’il croisait. Sa compagnie était pétrie de ces qualités. Il savait naturellement que chaque personne évolue, est en constant mouvement, qu'elle vit des crises qui peuvent être des moments de dépassement. Il le reconnaissait facilement tout autant pour lui même et il en témoignait souvent. Il nous racontait volontiers son long parcours compliqué et chaotique qui l'avait mené vers le marxisme et les positions de classe. Cela n'avait pas été un fleuve tranquille et c'est sans doute ce qui lui a donné cette curiosité des autres, respectueuse de leurs contradictions, contradictions qu'il voyait toujours positivement comme un devenir, un potentiel de dépassement. Il portait cette vision d'avenir, et aussi cette réserve respectueuse, bien au delà de la critique facile.
Jean-Pierre était un grand admirateur de Rabelais. Il aimait la franchise qui transparaît dans son œuvre et l’amour sensuel, cru et presque brutal de la vie qui se dégageait de cette lecture. La bonne bouffe, les repas généreux, il tenait cela comme sacré, comme un moment précieux de convivialité et de partage. Jean-Pierre nous a souvent ouvert son univers aussi par les textes ou les poésies dont il nous entretenait goulûment. Ceux qui l’ont connu de près ont eu le privilège de partager avec lui un grand plaisir. Les silences qui suivaient avaient eux aussi un contenu actif, un sens relationnel et communicatif que nous "écoutions", que nous partagions. Jean-Pierre était un exemple de combattant dévoué à l’organisation et à la perspective de la révolution prolétarienne mais aussi, outre sa volonté et son courage face aux épreuves et a la maladie, son tempérament reflétait la trempe d’une personne puissamment animée par l’amour de la liberté. Il nous livrait ses passions, ses goûts, des pans de sa vie comme s’il esquissait devant nous un brouillon de ce que pourrait être le comportement d’un être humain qui comprend l'autre comme partie intégrante de son propre bonheur, il nous faisait souvent part de son bonheur au milieu de la chaleur humaine, dans la solidarité de classe, son bonheur de manifester aux côtés des autres, ensemble, comme s’il participait à une danse, à la vie créatrice de l'humanité, qu'elle soit scientifique ou artistique. Jean-Pierre était un tel compagnon, fidèle et résolu dans ses choix, ses engagements et ses attachements.
Les militants du CCI partagent profondément la douleur de ses enfants, de sa famille, de ses amis. Nous avons perdu notre camarade Jean-Pierre, mais son souvenir est toujours présent, toujours vivant pour tous ceux qui ont eu le privilège de le côtoyer, de le connaître et de l’apprécier.
Le CCI te salue, camarade, comme militant exemplaire de la cause du communisme à laquelle tu as su donner le meilleur de toi-même.
CCI (15/10/2013)
Notre quotidien est imprégné par ces images insupportables d’enfants et de familles entières qui crèvent de faim au milieu de détritus. La violence de cette misère absurde ne semble pas avoir de limite. En a-t-elle seulement ? A regarder la situation à travers le monde, on pourrait se le demander ! La manière dont la situation évolue montre bien la tendance dans laquelle s’engouffre la société actuelle toute entière1. A des degrés divers, la misère ne cesse de progresser à travers le monde et amène même une part de la population des pays "riches", quand elle n’est jetée elle-même dans la misère, à se sentir coupable des maux des pays du "tiers-monde".
De la bouche de prétendus "spécialistes" on entend invoquer les raisons les plus invraisemblables : nous serions "trop d’êtres humains", notre régime alimentaire ne serait "pas adapté aux ressources" de notre planète, notre attitude même à l’égard de ces ressources ne serait "pas respectueuse"… En bref, tous les motifs les plus culpabilisants sont évoqués, sans que jamais les véritables responsables ne soient dénoncés. Est-ce de leur faute si des familles "modestes" des "pays du Nord", ne trouvent rien d’autre pour se nourrir que les "modestes" produits que l’on trouve dans les grandes surfaces et des marques à bas prix ? Faut-il effectivement rejeter la faute sur les "consommateurs" qui achètent des produits fabriqués dans des conditions plus que douteuses ? Certains se plaisent à le répéter. Ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à dire que l’on peut "consommer autrement", que si l’on s’en donnait les moyens, on pourrait tous vivre mieux, y compris dans les pays pauvres. En gros, nous n’aurions pas une attitude responsable ! Nous mangerions trop, trop mal ! Pour ce qui est de mal manger, cela ne fait pas de doute avec tous ces produits bourrés de conservateurs, de colorants, de sucres, de pesticides… Nous y reviendrons plus tard. Nous mangerions trop de viande, trop de ceci ou de cela. Dans certains pays on meurt de faim pendant que dans d’autres, on mange des produits de mauvaise qualité mais finalement, tout cela serait un peu de notre faute. Comment comprendre cette situation ?Notre terre est une planète très fertile, dotée d’un écosystème extrêmement riche et diversifié qui offre un immense potentiel. Avec près de 10 GHa (10 000 000 000 Ha) de terres potentiellement cultivables, ce sont des terrains fertiles à perte de vue qui se présentent. A tel point, qu’il devrait apparaître comme inconcevable que des individus qui possèdent le niveau de développement technologique actuel puissent connaitre la faim sur une planète aussi riche. Et pourtant ! Que voyons-nous aujourd’hui ? Si l’on fait le bilan des ressources disponibles sur la planète et que l’on met ce dernier en rapport avec la manière effective donc nous les exploitons aujourd’hui, d’un point de vue purement scientifique, il y a là des contradictions immenses. Aujourd’hui, ces contradictions menacent même l’existence de notre espèce !
Regardons un peu plus en détails quelles sont ces contradictions. Comme nous l'évoquions plus haut, notre planète dispose de près de 10 GHa de terres cultivables. D’après un rapport publié par l’Institution of Mechanical Ingeneers2 en Angleterre, l’ensemble des terres actuellement exploitées représente une surface de 4,9 GHa, soit environ la moitié des ressources totales exploitables pour la production de denrées alimentaires. Ce même rapport indique que la capacité moyenne de production d’un champ d’un hectare de blé ou de maïs, permet de nourrir, avec les moyens actuels, entre 19 et 22 personnes pendant toute une année quand l’exploitation d’un hectare destiné à l’élevage de bœuf ou de mouton pour la consommation humaine, permet de nourrir environ 1,5 personnes par an.
La productivité actuelle dans le domaine agro-alimentaire permet donc de nourrir très largement toute la population mondiale. Si des millions d’êtres humains meurent chaque jour de faim, la cause est ce système immonde qui ne produit pas pour satisfaire les besoins de l’humanité mais pour vendre et faire du profit. Voici une grande différence avec les famines du Moyen-âge : celles-ci étaient le résultat du faible développement des outils, des techniques, de l’organisation du travail et des terres qui créait des manques réels. Les hommes ne cessaient jamais de défricher, d’exploiter chaque parcelle de terre afin de combler ce manque de productivité. Aujourd’hui, sous le capitalisme, l’humanité possède d’incroyables capacités dont elle ne bénéficie pas. Pire ! La course au profit induit un immense gâchis permanent : "Dans les pays d’Asie du Sud-est par exemple, les pertes en riz s’étendent de 37% à 80% de la production totale, en fonction du niveau de développement, et représentent annuellement 180 millions de tonnes (...)[Au niveau mondial] la possibilité de fournir 60 à 100% de nourriture en plus, simplement en éliminant les pertes et simultanément en libérant des ressources en terres, en énergie et en eau pour d’autres utilisations est une opportunité qui ne devraient pas être ignorée."3 ! En Europe, 50% des aliments produits finissent à la poubelle, soit 240 000 tonnes chaque jours.
Face aux famines, l'exploitation des terres arables laissées en friche, la lutte contre le gaspillage, contre la destruction des invendus… apparaissent comme des mesures immédiates à prendre mais largement insuffisantes. D'ailleurs, même ces mesures de première urgence, jamais le capitalisme ne pourra les mettre en place car le bien-être et la satisfaction des besoins humains, même les plus élémentaires, ne sont absolument pas le but de la production4. Ses usines, ses machines, ses capitaux n'existent que pour accumuler plus de capital et faire des profits. Ces mesures qui paraissent simples et immédiates ne pourront être adoptées que par le prolétariat dans une situation révolutionnaire et politique très avancés.
Cela dit, sur le long terme, un changement bien plus radical devra s’imposer pour une société future libérée des classes sociales et du capital. Le mode de production capitaliste ravage la nature, appauvrit les sols, empoissonne la vie. D’ailleurs, la plupart des espèces animales sont en danger et menacées de disparition si un terme n’est pas mis à la folie destructrice de ce système.
Le réflexe de nombres de ceux qui ont conscience de cette situation et s’en indignent, est de prôner une réduction de la consommation, une "décroissance". En réalité, la solution n’est ni "productiviste" (produire toujours plus sans se soucier de la finalité de la production), ni "décroissante" (produire moins pour que chaque être humain vive à peine au-dessus du seuil de la pénurie, ce qui dans le capitalisme est impossible) ; elle doit être bien plus radicale et profonde que cela. Si la production n’est plus aiguillonnée par la recherche du profit mais par la satisfaction des besoins humains, alors les conditions de la production changeront intégralement. En l’occurrence, dans le domaine agro-alimentaire, toute la recherche, l’organisation du travail et des sols, la répartition,… tout sera guidé par le respect de l’homme et de la nature. Mais cela implique d’abattre le capitalisme.
De ce que l’on sait actuellement, l’agriculture a fait son apparition il y a près de 10 000 ans, quelque part vers le Sud Est de la Turquie actuelle. Depuis lors, les techniques n’ont cessé de se développer, voyant les rendements faire parfois des bonds considérables. L’utilisation de la force animale ne tarda pas à se généraliser (utilisation de l’araire dès l’antiquité) et au moyen-âge, l’apparition de la charrue et de la rotation triennale (vers le Xe siècle en Europe), permirent de nettes améliorations de la production. Ce système, basé sur la culture attelée, dura de nombreux siècles. Toutefois, il est important de rappeler que malgré les avancées qui marquèrent cette longue période5, les connaissances et la technique de l’époque ne permettaient pas de garantir des récoltes stables d’une année sur l’autre. Nombreux sont les exemples de grandes famines qui décimèrent les populations : en 1315 par exemple, du fait d’une année particulièrement froide et pluvieuse les récoltes en France sont inférieures de 50% à celles des autres années, entrainant la mort de 5 à 10% de la population. Dans une moindre mesure, le même phénomène est constaté en 1348, cette fois suivi de la peste Noire qui s’abat sur la population affaiblie. Pour faire simple, au cours des XIVe et XVe siècles où le climat se montre moins favorable que dans la période précédente, c’est pratiquement tous les 20 à 30 ans que survient une terrible famine ! Finalement, il faudra attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que la production agricole cesse se subir aussi durement des coups du climat. Les progrès du machinisme et l’utilisation des énergies fossiles (charbon, pétrole), les avancées de la chimie inorganique et l’introduction des engrais minéraux, permettent une augmentation formidable des rendements. Avec le développement du capitalisme, l’agriculture devient une industrie, à l’instar de l’industrie du textile, ou des transports. Les taches sont rigoureusement planifiées et la vision de "processus de fabrication" (avec l’organisation scientifique du travail) permet une augmentation inédite de la productivité. Tout cela pouvait laisser croire que les périodes de crises et de famines dont nous parlions plus haut allaient laisser place à des siècles d’abondance. La plupart des scientifiques de l’époque ne jurait que par le progrès scientifique et voyait dans le développement de la société capitaliste, le remède de tous les maux de la société. La plupart, mais pas tous ! En 1845 par exemple, alors même que le capitalisme était en plein développement, une terrible famine s’abat sur l’Irlande. Le mildiou6 et l’humidité du climat provoquent une chute de la production de pommes de terre de près de 40%. Les conséquences pour la population furent dramatiques.7 Même si les moyens de l’époque sont encore assez rudimentaires, il serait faux de considérer ce parasite comme seul responsable de ce qui fut une véritable catastrophe : contrairement à ce qui s’est passé pendant la famine de 1780, les ports irlandais restèrent ouverts sous la pression des négociants protestants et l’Irlande continua à exporter de la nourriture. Alors que dans des régions de l’île, des familles entières mourraient de faim, des convois de nourriture appartenant aux landlords, escortés par l’armée, partaient vers l’Angleterre. On peut aussi rappeler qu’à cette époque l’armée britannique possédait les plus grandes réserves alimentaires d’Europe. C’est ainsi que l’Angleterre soutint son expansion capitaliste. La cruauté sans bornes du système capitaliste, dont les exemples foisonnent, amène notamment Engels à écrire en 18828 : "Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l’infini si bien qu’actuellement, un enfant produit plus qu’autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec, tous les dix ans, une grande débâcle."
(Dans le prochain article de cette série, nous aborderons le sujet à l'aune de la décadence du capitalisme).
Enkidu (20/10/2013)
1 100 000 personnes meurent de faim chaque jour dans le monde, un enfant de moins de 10 ans meurt toutes les 5 secondes, 842 millions de personnes souffrent de malnutrition chronique aggravée, réduites à l’état d’invalides.
2 "Global Food, waste not, want not"
3 Global food report, traduit par nous
4 La bourgeoisie est seulement intéressée à suffisamment nourrir les ouvriers pour qu’ils aient la force d’aller au travail.
5 On pourrait citer les travaux d’Olivier de Serres (1539-1619) pour structurer les pratiques agricoles.
6 Principal parasite de la pomme de terre
7 On estime à un million, le nombre total de victimes entre 1846 et 1851.
8 Dans La dialectique de la nature, imprimée la première fois en 1925 d’après des notes datant de 1882, éditions sociales P. 42
Links
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri439.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/36/france
[3] https://fr.internationalism.org/en/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[4] https://fr.internationalism.org/files/fr/mariage_gay.jpg
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/prises-position-du-cci
[6] http://www.memorialdelashoah.org
[7] http://www.lemonde.fr/sport/article/2012/08/30/blanchiment-d-argent-l-autre-mercato_1751790_3242.html
[8] http://www.rue89.com
[9] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_440.pdf
[10] https://fr.internationalism.org/files/fr/coree.jpg
[11] https://fr.internationalism.org/files/fr/coree_du_sud.jpg
[12] https://fr.internationalism.org/ri374/coree.html
[13] https://fr.internationalism.org/files/fr/chypre.jpg
[14] https://fr.internationalism.org/files/fr/boston.jpg
[15] https://fr.internationalism.org/files/fr/mali_0.jpg
[16] https://en.internationalism.org/forum
[17] https://fr.internationalism.org/content/5484/sport-phase-ascendante-du-capitalisme-1750-1914-histoire-du-sport-capitalisme-i
[18] https://fr.internationalism.org/content/5626/sport-capitalisme-decadent-1914-a-nos-jours-histoire-du-sport-capitalisme-ii
[19] https://fr.internationalism.org/icconline2012/le_sport_le_nationalisme_l_imperialisme.html
[20] https://fr.internationalism.org/files/fr/thatcher.jpg
[21] http://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve2.htm
[22] http://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve7.htm
[23] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/41/espagne
[24] https://fr.internationalism.org/files/fr/staline.jpg
[25] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_441.pdf
[26] https://fr.internationalism.org/files/fr/437197_409328.jpg
[27] https://fr.internationalism.org/french/rint/113_pianiste.html
[28] https://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoire-des-grands-proces-24-2013-05-07
[29] https://www.youtube.com/watch?v=7fwQv5h7Lq8
[30] https://fr.internationalism.org/en/tag/30/368/hannah-arendt
[31] https://en.internationalism.org/icconline/201305/7641/chemical-weapons-syria-winding-war-rhetoric
[32] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/56/moyen-orient
[33] https://fr.internationalism.org/en/tag/geographique/afrique
[34] https://fr.internationalism.org/node/6108
[35] https://fr.internationalism.org/icconline/2013/la_decomposition_phase_ultime_de_la_decadence_du_capitalisme.html
[36] https://fr.internationalism.org/rinte110/extreme.htm
[37] https://fr.internationalism.org/en/tag/situations-territoriales/vie-bourgeoisie-france
[38] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri442.pdf
[39] https://fr.internationalism.org/files/fr/egypte.bmp
[40] https://fr.internationalism.org/content/8701/legypte-nous-montre-lalternative-socialisme-ou-barbarie
[41] https://english.ahram.org.eg/NewsContent/3/12/79967/Business/Economy/Egypts-Mahalla-textile-workers-on-strike-again.aspx
[42] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/luttes-classe
[43] https://fr.internationalism.org/files/fr/nsa.bmp
[44] https://en.internationalism.org/icconline/201307/8973/nsa-spying-scandal-democratic-state-shows-its-teeth
[45] https://fr.internationalism.org/files/fr/espagne.bmp
[46] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/catastrophes
[47] https://fr.internationalism.org/files/fr/france.bmp
[48] https://fr.internationalism.org/files/fr/marx.bmp
[49] https://fr.internationalism.org/files/fr/staline.bmp
[50] https://fr.internationalism.org/en/tag/30/369/staline
[51] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri_443.pdf
[52] https://fr.internationalism.org/en/tag/30/371/pen
[53] https://fr.internationalism.org/en/tag/30/372/valls
[54] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/immigration
[55] https://fr.internationalism.org/en/tag/7/287/terrorisme
[56] https://fr.internationalism.org/files/fr/famine.jpg
[57] https://fr.internationalism.org/files/fr/mcdo-malbouffe-fast-food.jpg