Guerres sur tous les continents, pauvreté, misère et faim généralisées, catastrophes en tous genres, le tableau du monde est catastrophique.
"Un an après le début de la guerre au Kosovo, les vengeances meurtrières, l'augmentation de la criminalité, les conflits politiques internes, l'intimidation, et la corruption dans ce territoire donnent une image fâcheuse (...). Le Kosovo est un gâchis. " (The Guardian, 17/3/00) ([1] [1]). La situation de haine et de guerre dans les Balkans s'est encore aggravée depuis la guerre du Kosovo et l'occupation du pays par l'OTAN. La guerre en Tchétchénie continue au prix de milliers de morts et de blessés, pour la plupart civils, et des centaines de milliers de réfugiés affamés dans des camps. Comme au Kosovo, comme en Bosnie hier, les atrocités commises sont effroyables. La capitale Grozny a été rayée de la carte, anéantie. Les généraux américains se vantent d'avoir ramené la Serbie 50 ans en arrière avec les bombardements de l'OTAN. Les généraux russes se sont révélés encore plus performant en Tchétchénie : "Cette petite République du Caucase risque ainsi d'être renvoyée, en matière de développement, un siècle en arrière" (Le Monde Diplomatique, février 2000). Les combats qui ont ravagé le pays, continuent et vont continuer encore longtemps.
Les foyers de tensions guerrières se multiplient. Particulièrement nombreux et particulièrement dangereux en Asie du sud-est. "Dans nulle autre région, tant de questions critiques sont posées de manière si dramatique. " (Bill Clinton, International Herald Tribune, 20/03/00)
Pauvreté et misère généralisées dans le monde
"La moitié de toute la population mondiale est pauvre" (International Herald Tribune, 17/3/ 00). Les discours sur la prospérité sont démentis par la situation dramatique de milliards d'hommes, de femmes et d'enfants. "Alors que la production mondiale de produits alimentaires de base représente plus de N0% des besoins, 30 millions de personnes continuent de mourir de faim chaque année, et plus de 800 millions sont sous-alimentées. " (Le Monde Diplomatique, décembre 2000)
La situation dans les pays périphériques, hier appelés "tiers-monde", aujourd'hui appelés "pays émergents" ou "en développement" - c'est révélateur des thèmes et des mensonges de la propagande actuelle - est à une paupérisation et à une misère absolues. "Le nombre de personnes sous-alimentées reste élevé dans un monde d'excédent de nourriture. Dans les pays en développement, il y a 150 millions d'enfants de poids insuffisant, autour d'un sur trois. " (International Herald Tribune, 9/3/00)
Aujourd'hui même alors qu'on nous rabâche que la crise asiatique de l'été 1997 est dépassée, que les "tigres asiatiques" sont de retour, que la récession a été beaucoup moins forte que prévue tant en Asie qu'en Amérique Latine, et que les taux de croissance sont de nouveau positifs, "2.2 milliards de personnes [vivent] avec moins de 2 dollars par jour en Asie et en Amérique Latine" (International Herald Tribune, 14/7/ 00, James D. Wolfensohn, Président de la Banque Mondiale). Inflation maîtrisée, production en hausse, la Russie est "un petit miracle, si l'on s'en dentaux indicateurs macroéconomiques" (Le Monde, 24/03/00). Mais, comme les pays asiatiques sud-américains, cette embellie au niveau des "fondamentaux économiques" se fait sur le dos de la population et au prix d'une misère croissante. La Russie "reste un pays en quasi faillite, sapé par une dette extérieure de près de 170 milliards de dollars (...). L'évolution générale du niveau de vie est restée négative depuis 1990 et, en moyenne, le revenu moyen par habitant équivaut actuellement à 60 dollars par mois, le salaire moyen se situant à 63 dollars et le montant de la retraite à 18 dollars. En août 1998, au moment du krach, 48 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté (fixé à un peu plus de 50 dollars), proportion qui est passée à 54% enfin d'année et qui atteint près de 60 % à ce jour. " (Le Monde, supplément économique, 14/03/00)
Pauvreté et misère dans les pays industrialisés
L'idée que les pays industrialisés seraient un oasis de prospérité, ne résiste pas non plus à un examen, même superficiel. Et encore moins au vécu de centaines de millions d'hommes et de femmes, principalement ouvriers en activité ou au chômage. Comme nous le rappelions dans le numéro précédent, 18 % de la population américaine vit en dessous du seuil de pauvreté, soit 36 millions de personnes au moins. En Grande-Bretagne, 8 millions sont dans cette situation et 6 millions en France. Si les chiffres de chômage ont baissé, c'est au prix d'une flexibilité et d'une précarité chaque jour plus fortes et d'une baisse des salaires drastique. Avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, les Pays-Bas sont souvent cités comme exemple de réussite économique. Comment expliquer la chute du taux de chômage de 10 % en 1983 à moins de 3 % en 1999 aux Pays-Bas s'interroge Le Monde : "Plusieurs thèses ont déjà été évoquées : (...) Le développement du temps partiel [qui représentait en 1997] 38.4% de l'emploi total [et] de nombreux retraits d'activité avec le cas (très particulier aux Pays-Bas) des personnes considérées comme invalides (près de 11% de la population active en 1997). [Enfin] La modération salariale négociée dans les années 80 pourrait être à l'origine de la forte baisse du chômage" (Le Monde, supplément économique, 14/03/00). Le mystère de la réussite est levé : un adulte sur dix est invalide dans un des pays les plus industrialisés au monde ! Mais le sujet ne prête pas à rire. La réussite hollandaise ? Précarité maximum et travail à temps partiel ; tricherie sur les chiffres économiques et de... santé ; enfin baisse drastique des salaires. Voilà la recette. Et elle est appliquée dans tous les pays. ([2] [2])
A ces données qui ne sont qu'une partie de la réalité sociale et économique des pays industrialisés, il convient de rappeler l'immense endettement public et privé des Etats-Unis, l'approfondissement de leur déficit commercial ([3] [3]) et l'énorme bulle spéculative qui affecte Wall Street et avec elle toutes les bourses du monde. Le cycle ininterrompu de croissance américaine des années 1990 dont on nous vante tant les mérites, est financé par le reste du monde, par l'endettement généralisé et par une exploitation féroce de la classe ouvrière. Autre grand pays industrialisé, deuxième puissance mondiale, le Japon n'en finit pas avec la récession "officielle", c'est-à-dire officiellement reconnue. Et ce malgré un endettement faramineux de l'Etat qui s'élève "à 3300 milliards de dollars à la fin 1999, ce qui en faisait la dette la plus élevée du monde (...). Le Japon est donc passé devant les Etats-Unis, qui étaient auparavant la nation la plus endettée au monde. " (Le Monde, 4/03/00)
La réalité de 1'économie mondiale est à l'opposé du tableau idyllique qui nous est présenté.
Des catastrophes meurtrières et la destruction de la planète
Les catastrophes écologiques et "naturelles" se multiplient. Les dernières inondations meurtrières au Venezuela et au Mozambique, après celles de Chine entre autres, ont à leur tour fait des milliers de morts et de disparus, des centaines de milliers de victimes et de sans-abri affamés. Dans le même temps la sécheresse, moins "spectaculaire", fait tout autant de ravages en Afrique, voire dans les pays affectés par les inondations à d'autres moments. Les milliers de morts ensevelis sous les décombres de leur bidonville construit sur les flancs des montagnes entourant Caracas ne sont pas victimes d'un phénomène naturel, mais des conditions de vie et de l'anarchie qu'impose le capitalisme. Les pays riches ne sont pas non plus épargnés parles catastrophes, même si celles-ci ont des conséquences moins dramatiques dans l'immédiat. Les incidents dans les centrales nucléaires sont de plus en plus courants. Tout comme les "marées noires" dues au naufrage de pétroliers affrétés au moindre coût, les accidents de chemin de fer et d'avion. Ou bien encore la pollution des fleuves comme le déversement massif de mercure dans le Danube. L'eau est de plus en plus polluée et elle se raréfie. "Un milliard de personnes n'ont pas accès à une eau sûre et potable, essentiellement parce qu'ils sont pauvres" (International Herald Tribune, 17/3/00). L'air des villes et des campagnes est nocif. Les maladies qui avaient disparu, telles que le choléra et la tuberculose, réapparaissent massivement. "Cette année, 3 millions de personnes vont mourir de la tuberculose, et 8 millions vont développer la maladie, presque toutes dans les pays pauvres (...). La tuberculose n'est pas une simple crise médicale. C'est un problème politique et social qui pourrait avoir des conséquences incalculables pour les générations à venir. " (selon Médecins sans frontière, International Herald Tribune, 24/ 03/00)
La destruction du tissu social et ses conséquences dramatiques
Cette détérioration des conditions de vie, tant au plan économique qu'au plan général des conditions de vie, s'accompagne d'une explosion de la corruption, des mafias et de la délinquance la plus extrême. Des pays entiers sont gangrenés par la drogue, le gangstérisme et la prostitution. Le détournement des fonds du FMI alloués à la Russie, des milliards de dollars, par les membres de la famille Eltsine, n'est qu'une expression caricaturale de la corruption généralisée qui se développe dans tous les pays du monde.
L'enfer dans lequel se retrouvent des millions d'enfants dans le monde est effarant. "La liste est longue des activités dans lesquelles les enfants sont transformés en marchandises (...). Mais les enfants ne sont pas vendus, loin de là, que pour le «marché» de l'adoption internationale. Ils le sont bien plus encore pour leur force de travail (...). L'industrie du sexe -prostitution d'enfants, prostitution d'adultes - est aujourd'hui à ce point lucrative qu'elle représente près de 15 % du produit intérieur brut de certains pays d'Asie (Thaïlande, Philippines, Malaisie). De plus en plus jeunes, ses yjcâmes sont aussi de plus en plus démunies, dans le monde entier, surtout lorsque, malades, elles sont renvoyées dans la rue ou dans leurs villages, rejetées par leurs familles, abandonnées de tous. " (Le Monde, 21/3/00, Claire Brisset, directrice de l'information au Comité français pour l'UNICEF) ([4] [4])
Tout aussi horrible est le développement de la prostitution des jeunes filles. L'une des conséquences de l'intervention de l'OTAN au Kosovo, a été de jeter des milliers d'adolescentes dans les camps de réfugiés. Alors que leurs frères étaient enrôlés dans les mafias de l'UCK, dans le trafic de drogue et le gangstérisme, elles sont devenues, elles aussi les proies des mafias. " Il arrive aussi q 'elles aient été achetées ou enlevées dans les camps de réfugiés avant d'être envoyées à l'étranger ou dans les bars à soldats de Pristina (...) La plupart d'entre elles subissent des sévices, en particulier des viols, avant d'être contraintes de se prostituer : « au début, (explique un responsable policier français) je ne croyais pas à l'existence de véritables camps de concentration où elles sont violées et préparées à la prostitution ». " (Le Monde, 15/3/00)
Sur tous les plans, guerres, crise économique, pauvreté, écologique et social, le tableau est sombre et catastrophique.
Vers ou le capitalisme entraîne-t-il le monde ?
Mais s'agit-il d'une période, terrible et dramatique certes, de transition dans l'attente et la perspective d'un monde meilleur, de paix et de prospérité ? Ou bien s'agit-il d'une inexorable descente aux enfers ? S'agit-il d'une société qui passe par les plus graves tourments avant de connaître un nouveau développement extraordinaire grâce aux nouvelles techniques ? Ou bien sommes-nous en face d'une décomposition irréversible du capitalisme ? Quelles sont les tendances de fond qui animent tous les aspects du monde capitaliste ?
Vers la destruction de l'environnement
Malgré les discours et les participations d'écologistes aux gouvernements, les catastrophes de toutes natures et la destruction de la planète par le capitalisme ne peuvent que se développer et s'aggraver. Quand les scientifiques réussissent à faire une étude "objective" et sérieuse, et quand on les laisse s'exprimer, leurs prévisions sont funestes. Voilà ce que dit un spécialiste de l'eau : "On va dans le mur (...). Le pire scénario pour le futur serait que l'on continue à faire comme aujourd'hui ; c'est la crise assurée (...). En 2025, la majorité de la population de la planète vivra dans des conditions d'approvisionnement en eau faibles ou catastrophiquement faibles" (cité par Le Monde, 14/03/00). La conclusion tirée par notre scientifique : "Un changement de politique globale est impératif. "
Point n'est besoin ici de revenir sur le trou dans la couche d'ozone, ni sur le réchauffement de la planète qui fait fondre les glaces des deux pôles et fait monter le niveau des mers. L'air dans la majorité des grandes agglomérations mondiales est devenu irrespirable et les maladies qui en découlent, asthme, bronchites chroniques et autres, comme le cancer, sont en augmentation rapide. Mais ce ne sont pas que les grandes villes ou les villes industrielles qui sont touchées. C'est l'ensemble de la planète. Le nuage de pollution émis par les industries en Inde et en Chine, nuage de la taille des Etats-Unis, a plané au-dessus de l'Océan indien durant des semaines. Quelle réponse offre le capitalisme ? Offre-t-il l'arrêt de la pollution, ou au moins sa diminution ? Absolument pas. Sa réponse ? S'approprier l'air et le vendre : "Pour la première fois, l'air, ressource universelle, devrait devenir une valeur marchande (...). Le principe d'un marché des permis d'émission [c'est-à-dire des droits à polluer] est simple (...). Un pays qui produit plus de C02 qu'il n'est autorisé à le faire peut acheter à un Etat qui, lui, en produit moins, l'excédent de droits à polluer de ce dernier" {Le Monde, supplément économique, 21/03/00). Tout comme il le fait déjà avec l'eau. Tout comme il le fait avec les enfants. Tout comme il le fait avec les prolétaires. Au lieu de stopper, voire au minimum de ralentir, la destruction de l'environnement et de la planète, le capitalisme en transformant tout ce qu'il touche en marchandise, en accélère la ruine et la destruction.
Vers encore plus de pauvreté et de misère
Depuis le début de ce siècle, et malgré les progrès techniques et un développement des forces productives quantitativement immenses, les conditions de vie de l'ensemble de la population mondiale, et y compris de la classe ouvrière des pays industrialisés, se sont considérablement dégradées. Sans compter les sacrifices et la misère des deux guerres mondiales. Comme l'avait défini l'Internationale Communiste en 1919, s'ouvrait alors la période de décadence du capitalisme (Voir dans ce numéro An 2000 : le siècle le plus barbare de l'histoire).
Les années 1970 avaient vu la faillite des pays africains et l'endettement des pays d'Amérique Latine. Les années 1980 ont vu la faillite de ces derniers et l'endettement des pays de l'Est. Les années 1990 ont vu la faillite des pays de l'Est, l'endettement des pays asiatiques et la faillite qui l'a suivi encore plus rapidement. Que ce soit l'Afrique, l'Amérique Latine, et maintenant l'Asie et l'Europe de l'Est, la situation n'a fait qu'empirer dramatiquement tout au long de cette fin de siècle. Au début des années 1970, le nombre de pauvres (disposant de moins de un dollar par jour selon la Banque Mondiale) s'élevait à 200 millions. Au début des années 1990, leur nombre était de 2 milliards.
Après la chute du capitalisme d'Etat stalinien dans les pays de l'Est, la pseudo prospérité occidentale était promise à tous. "Mais au lieu de converger vers les niveaux de salaire et de vie de l'Europe de l'Ouest, le déclin régional relatif (des pays de l'ex-bloc russe) s'accéléra après 1989. Le produit intérieur brut (PIB) chuta de 20 % même dans les pays les plus développés. Dix ans après le début de la transition, seule la Pologne a dépassé son PIB de 1989, tandis que la Hongrie s'en rapproche seulement à la fin des années 90. " {Le Monde Diplomatique, février 2000)
En Asie où la crise de 1'été 1997 serait terminée dit-on, "nombre de banques se retrouvent encore avec des dettes effarantes, qui, même si le climat économique s'améliore, n'ont aucune chance d'être un jour remboursées" {The Economist dans Le Monde en 2000 publié en français par Courrier International). Certes, depuis peu, la bourgeoisie s'émerveille sur les capacités de récupération des économies asiatiques. "Le redressement des économies de la région est «remarquable» a estimé le vice-président de la Banque mondiale pour l'Asie de l'Est et le Pacifique " pour qui "la pauvreté n'augmente plus, les taux de change sont stables, les réserves sont importantes, les exportations augmentent, l'investissement étranger reprend et l'inflation est faible" {Le Monde, 24/03/00). Comme 1'indique le fait que "la pauvreté n'augmente plus", les bons résultats des "fondamentaux" sont le fruit de la destruction de pans entiers de l'économie des pays asiatiques et d'une paupérisation massive de la population, d'un endettement public et privé accru qui explique que "les réserves soient importantes", et d'une monnaie dévaluée qui favorise les exportations et l'investissement étranger. Mais même dans le cas de la Corée du Sud, 10e puissance industrielle avant la crise de l'été 1997, les avis des spécialistes sont partagés et tous, loin s'en faut, ne se laissent pas griser par les nécessités propagandistes.
"Hilton Root, un ancien professeur d'économie de la Wharton School, a décrit une tableau inquiétant de la reprise coréenne plus superficiellement que profondément enracinée. Les puissants «chaebols» sud-coréens - les puissants conglomérats –sont encore englués dans des dettes énormes, le pays a trop peu de familles possédant beaucoup trop de richesses, et la corruption continue à dépouiller le système politique et légal de la nation. Mr Root doute que la reprise coréenne se maintienne même si Mr Kim apparaît plus fort que jamais. En effet, beaucoup de gens s'inquiètent que, sous un tel mandat, la Corée du Sud glisse rapidement en arrière" {International Herald Tribune, 18/03/00). On le voit, et même si l'explication des difficultés par notre économiste est largement incomplète, la réalité n'est pas aussi brillante et limpide que le claironnent les spécialistes de la bourgeoisie internationale.
Pour les pays de la périphérie du capitalisme, c'est-à-dire pour l'immense majorité des continents, des pays et de la population mondiale, les perspectives économiques sont à la ruine, la misère et la faim.
Vers l'aggravation du chômage et de la précarité dans les pays riches
( Comment pouvons-nous dire que le capitalisme est en faillite alors que "la croissance est là" ?
Sommes-nous aveugles ? La "nouvelle économie" ne va-t-elle pas relancer encore plus la machine et assurer une prospérité continue ? Ne va-t-on pas vers le "plein emploi" comme l'affichent les gouvernements ? Réalité ou chimère ? Possibilité ou mensonge ?
Les prévisions économiques qui nous sont largement présentées dans les médias sont de la pure propagande. Elles ont pour but de cacher la faillite généralisée. A l'appui de leurs discours, les politiciens, les spécialistes et les journalistes avancent des chiffres qui sont manipulés et mensongers. Objet de campagne aujourd'hui, le retour au "plein emploi" serait à portée de main, en partie grâce à la "nouvelle économie" ([5] [5]). Comment vont-ils y arriver ? Par laprécarité, le temps partiel imposé, et la tricherie : "Si les temps changent, les repères aussi. Pendant des lustres, il a été admis que le plein emploi était atteint quand le taux de chômage ne dépassait pas les 3 %. Plus récemment, les experts considéraient que le même résultat serait obtenu avec 6 % de chômeurs. Or voilà que le chiffre est révisé à la hausse par certains, jusqu'à 8.5 %" {Le Monde, supplément économique, 21/03/00). Le fait même qu'ils revoient leurs critères chiffrés, disqualifie à l'avance le retour au "plein emploi" dans les statistiques et indique la confiance qu'ils ont dans leurs propres pronostics. Le chômage et la précarité vont s ' approfondir encore et peser sur les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière mondiale.
Il en va de même pour les chiffres de croissance. Habitué à tricher, il est alors tout à fait normal qu'un éminent dirigeant japonais se refuse à admettre la récession dans son pays. "Même si cela fait deux trimestres de suite ([6] [6]) que le PIB se contracte, nous ne pensons pas que l'économie soit en récession" (cité par Le Monde, 14/03/00). Pourquoi se gênerait-il ? Puisque les chiffres sont tripatouillés de manière à apparaître sous leur meilleur jour : "Dans le passé, on aurait considéré (un taux de croissance de 1 à 1,5 % pour l'économie mondiale) comme une récession. A l'occasion des trois précédentes « récessions » mondiales - de 1975, 1982 et 1991 -, la production mondiale n 'a en effet jamais véritablement reculé" (The Economiste Le Monde en 1999 publié par Courrier International). Dans ces conditions, nous ne pouvons accorder aucun crédit sérieux aux déclarations triomphantes sur la croissance retrouvée dans les pays industrialisés.
En fait, un des enjeux de la situation actuelle est de masquer aux yeux de la population mondiale, et particulièrement de la classe ouvrière des pays industrialisés, la faillite économique du capitalisme. Une des manifestations les plus criantes de cette faillite, est le recul de la production, la récession, et ses conséquences dramatiques et violentes. Là aussi, les envolées lyriques sur la croissance américaine dont nous avons vu les conditions "artificielles" et le prix pour la population américaine, visent à cacher la récession mondiale. Combien d'articles et d'éloges sur l'exemple américain à côté des quelques mentions, dispersées sur "les graves récessions dans la plupart des pays du tiers-monde" (The Economist) et des pays de l'Est européen ?
Vers l'aggravation des contradictions de l'économie américaine
Malgré ses tricheries, la bourgeoisie est néanmoins obligée d'essayer d'y voir clair, ne serait-ce que pour essayer de contrôler la situation de faillite. D'où les interrogations actuelles sur 1'"atterrissage en douceur". La crise "asiatique" de l'été 1997 qui a fait des ravages en Asie, en Amérique Latine et en Europe de l'Est, a été contenue dans les pays d'Amérique du nord et d'Europe occidentale, au prix pour ces derniers, et particulièrement les Etats-Unis d'un endettement public et privé accru avec comme conséquence l'inflation, la surchauffe de 1'économie et une spéculation boursière encore plus gigantesque et "irrationnelle" qu'auparavant.
Démentant toutes les dithyrambes sur la bonne santé de 1'économie, sur la révolution et le boom de la "nouvelle économie" liée à Internet, les spécialistes et les responsables économiques les plus sérieux n'ont qu'une seule vraie préoccupation :l’"atterrissage en douceur" de l'économie mondiale. C'est dans les faits une reconnaissance tacite que la tendance est déjà à une chute de l'économie. "Une chose est claire : l'expansion des Etats-Unis va se modérer (...). Le freinage pourrait-il être brutal au point d'entraîner une récession mondiale ? C'est fort peu probable, mais le risque n'est pas à exclure. [Néanmoins] cette situation a deux conséquences inquiétantes. Premièrement, le ralentissement nécessaire pour éviter un retour de l'inflation aux Etats-Unis en 2000 sera de grande ampleur (...). Si la nouvelle économie est un mirage ou, en tout cas, si elle est beaucoup moins réelle qu'on le prétend, les valorisations boursières actuelles des entreprises américaines sont injustifiables. Dès lors qu 'on associe la nécessité d'une modération de la demande globale et un marché boursier à la fois surévalué et apparemment non préparé aux désillusions, y compris les moins graves, toutes les conditions sont réunies pour un atterrissage nettement moins réussi." (The Economist dans Le Monde en 2000 publié par Courrier International)
Le doute s'installe donc. Est-ce que la bourgeoisie arrivera à continuer à contrôler la chute évitant ainsi un choc brutal et incontrôlé à la 1929 ? L'enjeu n'est pas faillite ou pas faillite. La faillite est déjà là. Croissance ou récession ? La récession est déjà là comme on l'a vu plus haut. Prospérité ou misère ? La misère est déjà là. Chômage-précarité ou plein emploi ? Chômage et précarité sont déjà là. Non, l'enjeu est : est-ce que la bourgeoisie va pouvoir continuer à contrôler la chute comme elle le fait encore aujourd'hui ? Chute contrôlée ou incontrôlée ? Et le doute et l'interrogation sont présents dans un autre article de la même publication : "En réussissant un atterrissage en douceur, le pays [les Etats-Unis] aura accompli un miracle tout aussi remarquable que la croissance soutenue qu'il a connue ces dernières années" (idem). Diable ! Deux "miracles" à la suite ! Quelle foi aveugle. Et quelle confiance dans les vertus de l'économie capitaliste. Comme le premier, ce nouveau miracle s'il doit survenir, ne sera pas réalisé par le marché, mais par l'intervention autoritaire des Etats - au premier chef américain - sur l'économie, par des décisions politiques des gouvernements et "techniques" des banques centrales qui tricheront une fois de plus avec la loi de la valeur non pour sauver 1'économie mais pour "atterrir" le plus doucement possible.
Vers plus de guerres et de chaos
Nous l'avons vu ([7] [7]), la paix ne reviendra pas en Tchétchénie. Ni dans les Balkans. Et les foyers de tension sont nombreux. Au milieu de multiples antagonismes locaux, les tensions permanentes entre la Chine et Taiwan, 1 ' Inde et le Pakistan, et donc l'Inde et la Chine, les trois dotés de l'arme nucléaire, sont lourdes de menaces. De même, les antagonismes entre les grandes puissances industrielles, même si cela est en partie caché, s'exacerbent. Ces rivalités entretiennent les conflits locaux, quand elles n'en sont pas directement la cause comme en Yougoslavie, et les aggravent. Les différends sur le Kosovo et sur l'utilisation des forces d'occupation de l'OTAN en sont une manifestation.
Relance des conflits locaux, accentuation des antagonismes entre les grandes puissances impérialistes, voilà vers où nous mène le capitalisme chaque jour un peu plus.
Au niveau des antagonismes impérialistes locaux, la période actuelle de décomposition a provoqué une situation de chaos dans la plupart des continents. "Un peu partout, dans les pays du Sud, l'Etat s'effondre. Des zones de non droit, des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à toute légalité, replongent dans un état de barbarie où seuls des groupes de pillards sont en mesure d'imposer leur loi en rançonnant les populations" (Le Monde Diplomatique, décembre 1999). L'Afrique à l'abandon en est l'illustration la plus claire. Les régions immenses d'Asie centrale ont pris le même chemin et, sans atteindre le même degré, l'Amérique Latine est tout aussi affectée comme le montre l'exemple colombien. ([8] [8])
Tout comme au plan écologique et au plan économique, cette tendance irréversible du capitalisme à la décomposition, entraîne l'humanité dans le chaos et la catastrophe. "Cet empire [La Russie] qui se défait en régions autonomes, cet ensemble sans lois, ni cohérence, cet univers flamboyant» où se juxtaposent les plus grandes richesses et les pires violences, constitue en effet une lumineuse métaphore de ce nouveau Moyen Age dans lequel pourrait replonger la planète tout entière si la mondialisation n'était pas maîtrisée" (J. Attali, ancien conseiller du président français F. Mitterrand, L'Express, hebdomadaire français, 23/3/00).
YA-T-ILUNFUTUR POUR L'HUMANITE ?
Le tableau du monde d'aujourd'hui est effroyable et catastrophique. Les perspectives qu'offre le capitalisme à l'humanité sont effrayantes et apocalyptiques tout autant qu'inéluctables. Sauf à en finir avec la cause de ces malheurs : le capitalisme.
"Le mythe persiste que la faim résulte d'une pénurie de nourriture (...). Le fil commun qui parcourt toute la faim, dans les pays riches et pauvres, est la pauvreté" (International Herald Tribune, 9/3/00). Le monde capitaliste a développé suffisamment de forces productives pour pouvoir nourrir le monde entier. Et cela malgré les destructions massives de richesses et de forces productives tout au long du 20e siècle. L'abondance de biens et la fin de la misère sont une possibilité pour l'humanité entière. Avec elle, la maîtrise des forces productives et de la distribution sociale des biens. Avec elle, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme. La fin des guerres et des massacres. Et avec elle, la fin de la destruction de l'environnement. Economiquement et techniquement, la question est réglée depuis le début du 20e siècle. Reste posée la question de la destruction du capitalisme.
Face à cela, la bourgeoisie rappelle sans arrêt que tout projet révolutionnaire est inévitablement voué à la faillite sanglante ; et le mensonge selon lequel le communisme est égal à sa négation, le stalinisme. Elle met en avant, à travers ses forces "contestataires", des campagnes démocratiques contre Pinochet, contre l'extrême-droite en Autriche, contre l'emprise des grandes puissances financières sur la société, contre les excès du libéralisme, contre l'OMC lors du grand show médiatique de la manifestation anti-sommet de Seattle, pour la taxe-Tobin. Ces campagnes ont leur prolongement adapté à chaque situation nationale particulière, telle 1'affaire Dutroux en Belgique, la lutte contre le terrorisme de l'ETA en Espagne, les scandales mafieux en Italie, ou bien encore l'antiracisme en France. L'idée force de ces campagnes démocratiques est que les populations, au premier chef la classe ouvrière, se regroupent comme "citoyens" autour de leur Etat et pour 1'aider, voire pour les plus radicaux, 1'obliger à défendre la démocratie.
L'objet de ces campagnes et de cette mystification démocratiques est clair. A la lutte de la classe ouvrière, on substitue le mouvement des citoyens toutes classes et intérêts confondus.
A la lutte contre le capitalisme et son représentant et défenseur suprême, l'Etat, on substitue l'appui à cet Etat. La classe ouvrière aurait tout à perdre à se diluer dans la masse interclassiste des citoyens ou du peuple. Elle aurait tout à perdre à se ranger derrière l'Etat capitaliste. La bourgeoisie claironne aussi que la lutte de classes n'existe plus et que la classe ouvrière a disparu. Pourtant, l'existence même de ces campagnes, leur orchestration et leur ampleur, bien souvent internationales, révèlent que pour la bourgeoisie, la classe ouvrière reste un danger et une classe à combattre.
D'autant qu'aujourd'hui même un certain nombre de luttes ouvrières apparaissent, certes en ordre dispersé, contrôlées et défaites par les syndicats et les forces politiques de gauche, mais réelles et répondant à un mécontentement croissant devant les attaques subies. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en France, des mouvements significatifs, bien qu'encore timides et largement sous le contrôle des syndicats, ont lieu ([9] [9]). Le mouvement de manifestations des ouvriers du métro à New York de novembre-décembre 1999 (voir Intemationalism n°lll, publication du CCI aux Etats-Unis) a sans doute été une des expressions majeures des forces, des faiblesses et des limites de la classe ouvrière aujourd'hui : d'un côté une combativité, un refus d'accepter les sacrifices sans réaction, une disposition à se rassembler et à discuter des besoins et des moyens de lutte, et une certaine méfiance vis-à-vis des manoeuvres syndicales ; de l'autre, un manque de confiance en soi, un manque de détermination pour surmonter les obstacles syndicaux, pour engager ouvertement la lutte et pour essayer d'organiser son élargissement à d'autres secteurs.
Les mensonges sur la bonne santé de l'économie visent à empêcher et surtout à retarder au maximum la prise de conscience par l'ensemble des ouvriers, non pas des attaques et de la détérioration de leurs conditions de vie et de travail - ça, ils le vivent au quotidien et le savent - mais de la faillite du capitalisme. Et au plan idéologique et politique, la campagne permanente et systématique sur la nécessité de défendre la démocratie et^è la renforcer est au centre de l'offensive politique de la bourgeoisie contre le prolétariat dans la période actuelle.
L'enjeu historique est de taille. Pour le capitalisme, il s'agit de retarder et de dévier au maximum le développement de luttes massives et unies et de repousser d'autant la confiance en soi des ouvriers. Et ainsi réussir à user, à disperser et finalement à défaire les inévitables ripostes prolétariennes. Malheur à l'humanité toute entière si le prolétariat international sortait défait et anéanti des affrontements de classe décisifs à venir !
R.L. 26 mars 2000.
[1] [10] Les traductions en français de la presse anglo-saxonne sont notre, sauf celles de The Economist tirées de Courrier International.
[2] [11] Temps partiel et flexibilité, tricherie avec les chiffres aussi pour la Grande-Bretagne : "Donnée pourtant capitale, l'importante baisse de la population active est généralement passée sous silence (...). Autre facteur qui fait la différence : la formidable progression du temps partiel, qui, depuis 1992, est la caractéristique de deux emplois créés sur trois. Un record d'Europe ! Enfin, vieille recette, les statistiques de l'emploi sont soumises à un rude traitement outre-Manche : toute personne souhaitant travailler mais ne cherchant pas activement un emploi (soit 1 million de personnes) est rayée des registres, de même que celles (200 000 environ) ne pouvant être disponibles de suite " (Le Monde Diplomatique, février 98). Cf. aussi Le Monde Diplomatique, avril 98 pour des données sur la précarité et le temps partiel imposé dans les principaux pays industrialisés, Etats-Unis, Grande-Bretagne, France...
[3] [12] "Le déficit des comptes courants s'est chiffré à 338,9 milliards de dollars pour l'ensemble de 1999, un gonflement de 53,6 % sur les 220,6 milliards de dollars accusés en 1998. Le déficit n'a jamais été aussi lourd depuis que le gouvernement fédéral établit ces statistiques, c'est-à-dire juste après la fin de la deuxième guerre mondiale. " (Le Monde, 17/03/00)
[4] [13] Les enfants comme marchandise ne sont pas le propre de situations de pays pauvres et où règne le chaos le plus total : "Ce pays [la Grande-Bretagne] est également le champion européen du travail des enfants, comme en témoigne un rapport accablant rédigé par une commission indépendante, la Low Pay Unit, et rendu public le 11 février dernier : 2 millions déjeunes entre 6 et 15-16 ans, dont 500 000 âgés de moins de 13 ans, ont un emploi quasi régulier. Il ne s'agit pas seulement de «petits boulots», mais d'activités qui devraient normalement être assurées par des adultes dans l'industrie et les services, et qui sont rémunérées de manière dérisoire. Le dumping gêné rationnel, telle est la dernière innovation en date du «modèle» britannique... " {Le Monde Diplomatique, avril 98).
[5] [14] Nous ne pouvons dans le cadre de cet article analyser, critiquer et dénoncer la nouvelle trouvaille, le nouveau truc, qui va sortir l'humanité et le capitalisme de l'impasse : Internet et la "nouvelle économie". Remarquons simplement que l'enthousiasme des derniers mois est en train de retomber et que la frénésie et les ardeurs spéculatives sur Internet se refroidissent déjà. Il faut dire que les chiffres astronomiques de capitalisation boursière des sociétés liées à Internet sont complètement irrationnels par rapport aux chiffres d'affaire et encore plus par rapport aux bénéfices, quand ils existent ce qui est rarement le cas. Le fait que des masses immenses de capitaux financiers quittent la "vieille économie", c'est-à-dire celle qui produit des biens de production et des biens de consommation, et se précipitent sur des sociétés qui ne produisent rien, avec comme seul objectif la spéculation, est une confirmation éclatante de l'impasse du capitalisme. "En janvier, il y a eu un afflux net de 32 milliards de dollars dans les fonds de technologie en forte croissance [la « nouvelle économie » liée à Internet]. Pendant ce temps, les investisseurs retiraient leur argent des autres actions qui ont souffert un retrait net de 13 milliards. Les chiffres de décembre étaient tout aussi frappant : 26 milliards de dollars pour la haute technologie et 13 milliards s'enfuirent des autres catégories." (International Herald Tribune, 14/03/00)
[6] [15] Selon les règles en usage parmi les économistes, il faut deux trimestres consécutifs de recul de la croissance pour que la récession soit "officiellement" reconnue. Mais comme le relève The Economist les chiffres négatifs ne sont que l'expression d'une récession "ouverte" qui n'infirme en rien l'existence d'une récession même dans le cas de chiffres positifs.
[7] [16] Cf. les numéros précédents de la Revue Internationale pour des analyses et des prises de position plus précises sur les conflits impérialistes, en particulier le Kosovo, le Timor et la Tchétchénie (n°97, 98, 99 et 100).
[8] [17] A relever que "la Colombie est devenue le troisième récipiendaire de l'aide militaire américaine, après Israël et l'Egypte " {Le Monde en 2000 publié par Courrier International).
[9] [18] En Allemagne, "Des tensions sociales se sont réchauffées sur deux fronts... au moment où le gouvernement met en avant des changements sensibles dans la politique d'emploi " (International Herald Tribune, 24/03/00). Voir aussi Weltrevolution, notre journal en Allemagne. Sur la Grande-Bretagne, voir notre journal mensuel World Révolution n°228 et 229, ainsi que la prise de position de la Communist Workers Organisation dans Revolutionary Perspectives n°15 et 16 sur les différences d'appréciation sur les luttes ouvrières récentes. Sur la France voir notre journal mensuel Révolution Internationale.
Les mouvements les plus significatifs ne sont pas les plus médiatisés. Ainsi en France, les grèves minoritaires et corporatistes des agents des impôts et de 1 ' enseignement ont occupé le devant de la scène et fait les gros titres pour se terminer par des "victoires" bidons, mises au compte des syndicats, alors que la multitude de conflits dans d'autres secteurs privés et publics, comme La Poste par exemple, contre l'application des 35 heures et ses conséquences sont minimisés quand ils ne sont pas passés sous silence.
La bourgeoisie à célébré l'an 2000 à sa façon : avec force festivités et en chantant les merveilles que le siècle qui s'achève a apportées à l'humanité. Elle n'a pas manqué de souligner les formidables progrès accomplis par la science et la technique au cours de ce siècle et d'affirmer que le monde s'est aujourd'hui donné les moyens d'en faire profiter tous les êtres humains. A côté de ces grands discours euphoriques on a également entendu, mais avec moins de force, ceux qui soulignaient les tragédies qui ont frappé le vingtième siècle ou qui s'inquiétaient des perspectives d'avenir soulignant que celles-ci ne semblent pas particulièrement roses, qu'il y a encore des crises économiques, des famines, des guerres, des problèmes écologiques. Mais tous les discours convergent sur un point : il n'y a pas d'autre société possible même si, pour les uns, il faut faire confiance aux "lois du marché" et si, pour les autres, il faut tempérer ces lois avec des gadgets comme la "taxe Tobin" et mettre en oeuvre une "véritable coopération internationale".
Il appartient aux révolutionnaires, aux communistes, d'opposer aux mensonges et aux discours consolateurs des apologistes du système capitaliste le bilan lucide du siècle qui s'achève et, sur cette base, de dégager les perspectives de ce qui attend l'humanité dans le prochain. Cette lucidité n'est pas le fruit d'une intelligence particulière. Elle résulte du simple fait que le prolétariat, dont les communistes sont l'expression et l’avant-garde, est la seule classe qui n'ait besoin ni de consolations ni de masquer à l'ensemble de la société la réalité des faits et les perspectives du monde actuel pour la bonne raison que c'est la seule force capable d'ouvrir une telle perspective, non à son seul bénéfice mais au bénéfice de l'ensemble de l'humanité.
Le caractère mitigé des jugements portés sur le 20e siècle par les différents défenseurs de 1'ordre bourgeois tranche avec l'enthousiasme unanime qui était la règle lorsque fut célébrée l'année 1900. A cette époque la classe dominante était tellement sûre de la solidité de son système, sûre que le mode de production capitaliste était capable d'apporter des bienfaits toujours croissants à l'espèce humaine que cette illusion avait commencé à faire des ravages importants au sein du mouvement ouvrier lui-même. C'était l'époque où des révolutionnaires comme Rosa Luxemburg combattaient dans leur propre parti, la Social-démocratie allemande, les idées de Berstein et compagnie remettant en cause le "catastrophisme" de la théorie marxiste. Ces conceptions "révisionnistes" estimaient que le capitalisme était capable de surmonter définitivement ses contradictions, notamment économiques ; qu'il s'acheminait vers une harmonie et une prospérité croissantes et que l'objectif du mouvement ouvrier ne pouvait consister à renverser ce système mais à faire pression de l'intérieur afin qu'il se transforme progressivement au bénéfice de la classe ouvrière. Et si, au sein du mouvement ouvrier organisé, les illusions sur les progrès illimités du capitalisme avaient un tel poids, c'est que ce système avait donné tout au long du dernier tiers du 19e siècle l'image d'une vigueur et d'une prospérité sans égales alors que les guerres qui avaient déchiré l'Europe et d'autres parties du monde jusqu'en 1871 semblaient désormais remisées au musée des antiquités.
La barbarie du 20e siècle
Evidemment, le triomphalisme et la bonne conscience sans faille qui s'exprimaient en 1900 de la part de la bourgeoisie ne sont plus de mise aujourd'hui. En fait, même les apologistes les plus acharnés du mode de production capitaliste sont bien obligés de reconnaître que le siècle qui s'achève a été un des plus sinistres de l'histoire humaine. Et c'est vrai que le caractère éminemment tragique du 20e siècle est difficile à masquer pour qui que ce soit. Il suffit de rappeler que ce siècle a connu deux guerres mondiales, événements qui ne s'étaient jamais produits auparavant. Ainsi, le débat qui s'était mené au sein du mouvement ouvrier il y a une centaine d'années a été tranché sans retour en 1914:
"Les contradictions du régime capitaliste se sont transformées pour l'humanité, par suite de la guerre, en souffrances inhumaines : faim, froid, épidémies, barbarie morale. La vieille querelle académique des socialistes sur la théorie de la paupérisation et le passage progressif du capitalisme au socialisme a été ainsi définitivement tranchée. Les statisticiens et les pédants de la théorie de l’aplanissement des contradictions se sont efforcés pendant des années de rechercher dans tous les coins du monde, des faits réels ou imaginaires permettant de prouver l'amélioration de certains groupes ou catégories de la classe ouvrière. On admit que la théorie de la paupérisation était enterrée sous les sifflements méprisants des eunuques qui occupent les chaires universitaires bourgeoises et des bonzes de l'opportunisme socialiste. Aujourd'hui, ce n'est pas seulement la paupérisation sociale, mais aussi la paupérisation physiologique, biologique dans sa réalité hideuse qui se présente à nous. " (Manifeste de l'Internationale communiste, 6 mars 1919)
Mais quelle que soit la vigueur avec laquelle les révolutionnaires de 1919 dénonçaient la barbarie engendrée par le capitalisme avec la première guerre mondiale, ils étaient loin d'imaginer ce qui allait suivre : une crise économique mondiale sans commune mesure avec celles que Marx et les marxistes avaient analysées auparavant et surtout un seconde guerre mondiale qui fit cinq fois plus de victimes que la première. Une guerre mondiale qui s'est accompagnée d'une barbarie dépassant l'entendement humain.
L'histoire de l'humanité n'est pas avare en cruautés de tous ordres, en tortures, en massacres, en déportations ou exterminations de populations entières sur la base de différences de religion, de langue, de culture, de race. Carthage rasée de la carte par les légions romaines, les invasions d'Attila au milieu du 5e siècle, 1'exécution sur ordre de Charlemagne de 4500 otages saxons en un seul jour de 782, les chambres de torture et les bûchers de l'Inquisition, l'extermination des indiens d'Amérique, la traite de millions de noirs d'Afrique entre le 16e et le 19e siècle : ce ne sont là que quelques exemples que tout collégien peut trouver dans ses manuels scolaires. De même, l'histoire a connu de longues périodes particulièrement tragiques : la décadence de 1'Empire romain, la guerre de cent ans au Moyen Age entre la France et 1'Angleterre, la guerre de trente ans qui dévasta 1'Allemagne au 17e siècle. Cependant, même si l'on passait en revue toutes les autres calamités de ce type qui se sont abattues sur les hommes, nous serions encore loin de trouver 1'équivalent de celles qui se sont déchaînées au cours du vingtième siècle.
Beaucoup de magazines qui ont tenté de faire un bilan du 20e siècle ont établi une liste de ces calamités. Nous n'en donnerons ici que les principaux exemples :
La première guerre mondiale : pour des dizaines de millions d'hommes entre 18 et 50 ans, les mois et les années dans l'horreur des tranchées, dans la boue et le froid, en compagnie des rats, des poux, de la puanteur des cadavres et de la peur permanente des obus de l'ennemi. A l'arrière, des conditions d'exploitation dignes de celles du début du 19e siècle, la famine, la maladie et l'angoisse quotidienne d'apprendre la mort d'un père, d'un fils, d'un mari ou d'un frère. Au total, cinq millions de réfugiés, dix millions de morts, le double de blessés parmi lesquels des multitudes de mutilés, d'invalides, de "gueules cassées".
La seconde guerre mondiale : des combats permanents pendant six ans aux quatre coins de la planète, sous les bombes et les obus, dans la jungle ou le désert, par moins 20 degrés ou par des chaleurs torrides ; mais pire encore, une utilisation systématique comme otages des populations civiles, qu'elles soient raflées ou soumises aux bombardements avec en prime les "camps de la mort" où sont exterminées des populations entières. Bilan : quarante millions de réfugiés, plus de cinquante millions de morts dont une majorité de civils, autant ou plus de blessés, de mutilés ; certains pays, comme la Pologne, l'URSS ou la Yougoslavie, ont perdu de 10 à 20 % de leur population.
Il ne s'agit là que d'un bilan humain des deux conflits mondiaux mais il faudrait y ajouter, dans la période qui les sépare, la terrible guerre civile que la bourgeoisie a déchaînée contre la révolution russe entre 1918 et 1921 (6 millions de morts), les guerres qui annonçaient la seconde boucherie mondiale comme la guerre sino-japonaise ou la guerre d'Espagne (au total, autant de morts) et le "goulag" stalinien dont les victimes dépassent les dix millions.
L'accoutumance à la barbarie
Paradoxalement, les horreurs de la première guerre mondiale ont, par bien des côtés, marqué plus les esprits que celles de la seconde. Pourtant, le bilan humain de cette dernière est terriblement plus effroyable que celui de la "Grande guerre".
"Assez curieusement, sauf en URSS pour des raisons compréhensibles, le nombre très inférieur de victimes de la Première Guerre mondiale a laissé des traces plus profondes que les nombreux morts de la Seconde, comme en attestent les multiples mémoriaux et monuments érigés à l'issue de la Grande Guerre. La Seconde Guerre mondiale n'a produit aucun équivalent des monuments au «soldat inconnu» et, après 1945, la célébration de « l'armistice » (l'anniversaire du 11 novembre 1918) a perdu peu à peu de sa solennité de l’entre-deux-guerres. Les dix millions de morts (...) de la Première Guerre ont été, pour ceux qui n'avaient jamais imaginé pareil sacrifice, un choc plus brutal que les 54 millions de la Seconde pour ceux qui avaient déjà fait l'expérience d'une guerre-massacre. " (L'âge des extrêmes, Eric J. Hobsbawm)
A ce phénomène, ce brave historien, par ailleurs fort réputé, nous donne une explication : "Le caractère total des efforts de guerre et la détermination des deux camps à mener une guerre sans limite et an 'importe quel prix ont certainement laissé leur marque. Sans cela, la brutalité et l'inhumanité croissantes du 20e siècle s'expliquent mal. Sur cette montée de la barbarie après 1914, il n'y a malheureusement aucun doute. A l'aube du 20e siècle, la torture avait été officiellement supprimée à travers l'Europe occidentale. Depuis 1945, nous nous sommes de nouveau habitués, sans grande répulsion, à la voir utilisée dans au moins un tiers des Etats membres des Nations unies, y compris dans quelques uns des plus anciens et des plus civilisés. " (Ibid.)
Effectivement, y compris dans les pays les plus avancés, la répétition des massacres et de tous les actes de barbarie dont le 20e siècle a été aussi prolixe a provoqué une sorte de phénomène d'accoutumance. C'est à cause d'un tel phénomène que les idéologues de la bourgeoisie peuvent présenter comme une "ère de paix" la période qui commence après 1945 et qui n'a connu en réalité pas un seul instant de paix avec ses 150 à 200 guerres locales ayant fait au total plus de morts que la seconde guerre mondiale.
Pourtant, cette réalité n'est pas occultée par les médias bourgeois. Aujourd'hui même, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient ou même dans le "berceau de la civilisation", la vieille Europe, les exterminations massives de populations accompagnées des cruautés les plus inimaginables font fréquemment la une des journaux.
De même, les autres calamités qui accablent l'humanité en cette fin de siècle sont régulièrement rapportées et même dénoncés dans la presse : "Alors que la production mondiale de produits alimentaires de base représente plus de 110% des besoins, 30 millions de personnes continuent de mourir de faim chaque année, et plus de 800 millions sont sous-alimentées. En 1960, les 20 % de la population du monde les plus riches disposaient d'un revenu 30 fois plus élevé que celui des 20 % les plus pauvres. Aujourd'hui, le revenu des riches est 82 fois plus élevé ! Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, à peine 500 millions vivent dans l'aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin. Le monde marche sur la tête. Les structures étatiques de même que les structures sociales traditionnelles sont balayées de façon désastreuse. Un peu partout, dans les pays du Sud, l'Etat s'effondre. Des zones de non-droit, des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à toute légalité, replongent dans un état de barbarie où seuls des groupes de pillards sont en mesure d'imposer leur loi en rançonnant les populations. Des dangers de nouveau type apparaissent : crime organisé, réseaux mafieux, spéculation financière, grande corruption, extension des nouvelles pandémies (Sida, virus Ebola, Creutzfeldt-Jakob, etc.), pollutions de forte intensité, fanatismes religieux ou ethniques, effet de serre, désertification, prolifération nucléaire, etc. " (L'an 2000, Le Monde diplomatique, décembre 1999)
Pourtant, là aussi, ce type de réalités dont chacun peut être informé, quand il ne les subit pas cruellement dans sa chair, ne provoque plus ni indignation ni révolte significative.
En réalité, l'accoutumance à la barbarie, particulièrement dans les pays les plus avancés, constitue un des moyens par lesquels la classe bourgeoise réussit à maintenir sa domination sur la société. Elle a obtenu cette accoutumance en accumulant les images des horreurs qui accablent l'espèce humaine, mais en accompagnant ces images des commentaires mensongers destinés à tuer, stériliser ou canaliser l'indignation qu'elles doivent susciter, des mensonges qui évidemment s'adressent en premier lieu à la seule partie de la population qui constitue une menace pour elle, la classe ouvrière.
C'est au lendemain de la seconde guerre mondiale, que la bourgeoisie a mis en oeuvre, à grande échelle, ce moyen de perpétuer sa domination. Par exemple, les images filmées insupportables, comme les témoignages écrits, rapportés des camps nazis lors de leur "libération" ont servi à justifier la guerre impitoyable menée par les alliés. Auschwitz a justifié Hiroshima ainsi que tous les sacrifices subis par les populations et les soldats des pays alliés.
Aujourd'hui, à côté des informations et des images qui continuent de parvenir des massacres, les commentateurs s'empressent de préciser que cette barbarie est le fait de "dictateurs" sans morale et sans scrupules, prêts à tout pour assouvir leurs passions les plus monstrueuses. Si le massacre a lieu dans un pays africain, on insiste bien fort sur l'idée qu'il découle de rivalités "tribales" mises à profit par tel ou tel despote local. Si les populations kurdes sont gazées par milliers, cela ne peut venir que de la cruauté du "boucher deBagdad" qui est présenté maintenant comme le diable en personne (alors qu'il était présenté comme une sorte de défenseur de la civilisation lors de la guerre qu'il a menée contre l'Iran entre 1980 et 1988). Si les populations de l'ex-Yougoslavie sont exterminées au nom de la "purification ethnique" c'est parce que Milosevic est l'émule de Saddam Hussein. En somme, de la même façon que la barbarie qui s'était déchaînée au cours de la seconde guerre mondiale avait un responsable bien identifié, Adolphe Hitler avec sa folie meurtrière, la barbarie qui se développe aujourd'hui résulte du même phénomène : la soif de sang de tel ou tel chef d'Etat ou de clique.
Dans la Revue internationale, nous avons à plusieurs reprises dénoncé le mensonge consistant à présenter la barbarie extrême dont le 20e siècle a été le témoin comme le privilège exclusif des régimes "dictatoriaux" ou "autoritaires" ([1] [21]). Nous n'allons pas revenir de façon détaillée sur cette question et nous nous contenterons d'évoquer quelques exemples significatifs du degré de barbarie dont sont capables les régimes "démocratiques".
Pour commencer, faut-il rappeler que la première guerre mondiale, qui à l'époque fut ressentie comme un sommet indépassable de la barbarie, a été conduite des deux côtés par des "démocraties" (y compris, à partir de février 1917 par la toute nouvelle démocratie russe). Mais, cette boucherie est maintenant considérée comme presque "normale" par les discours bourgeois : après tout, les "lois de la guerre ont été respectées" puisque ce sont des soldats qui se sont entre-massacrés par millions. Dans l'ensemble, les populations civiles ont été épargnées. Ainsi, il n'y pas eu de "crimes de guerre" au cours de la première boucherie impérialiste. En revanche, la seconde s'est illustrée dans ce domaine au point qu'a été créé, dès qu'elle s'est achevée, un tribunal spécial, à Nuremberg, pour juger ce genre de crimes. Cependant, la caractéristique principale des accusés de ce tribunal n'était pas qu'ils étaient des criminels impitoyables mais qu'ils appartenaient au camp des vaincus. Sinon, à leurs côtés, il aurait fallu trouver le très démocratique président américain Truman qui décida le lancement des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945. Celui-ci aurait dû être accompagné de Churchill et de ses collègues alliés qui ordonnèrent la destruction de Dresde, les 13et 14 février 1945, provoquant 250 000 morts, c'est-à-dire trois fois plus qu'à Hiroshima.
Après la seconde guerre mondiale, notamment dans les guerres coloniales, les régimes démocratiques ont continué à s'illustrer : 20 000 morts lors des bombardements de Sétif en Algérie par l'armée française, le 8 mai 1945 (le jour même de la capitulation de l'Allemagne). En 1947, ce sont 80 000 malgaches qui sont massacrés par l'aviation, les blindés et l'artillerie de la même armée. Et ce ne sont là que deux exemples.
Plus près de nous, la guerre du Vietnam, à elle seule, a provoqué entre 1963 et 1975 plus de 5 millions de morts à inscrire, pour leur majorité, au crédit de la démocratie américaine.
Bien entendu, ces massacres étaient "justifiés" par la nécessité de "contenir l'Empire du Mal", le bloc russe ([2] [22]). Mais c'est une justification qui n' existait même plus lors de la guerre du Golfe, en 1991. Saddam Hussein avait gazé plusieurs milliers de Kurdes dans les années 1980 sans que cela ne soulève la moindre indignation des dirigeants du "monde libre" : ce crime n'a été évoqué et dénoncé par ces mêmes dirigeants qu'en 1990, après sa main mise sur le Koweït, et pour le lui faire payer les généraux américains et alliés, boucliers de la civilisation, ont fait massacrer des dizaines milliers de civils à coups de "frappes chirurgicales", enterrer vivant des milliers de soldats irakiens, paysans et prolétaires en uniforme, et en ont asphyxié des milliers d'autres avec des bombes bien plus sophistiquées que celles de Saddam. Aujourd'hui même, ceux qui réussissent à se dégager de l'état d'hypnose collective suscitée par la propagande des temps de guerre sont capables de voir que les frappes de l'OTAN lors de la guerre du Kosovo, au printemps 1999, ont provoqué un "désastre humanitaire" bien pire que celui qu'elles étaient censées combattre. Ils sont capables de comprendre que ce résultat était connu d'avance par les gouvernements qui ont lancé la "croisade humanitaire" et que leurs justifications sont pure hypocrisie. Ils sont également capables de se souvenir que les "méchants" d'aujourd'hui ne l'ont pas toujours été et que le "démon Saddam" était présenté comme un véritable Saint Georges lorsqu'il combattait le dragon Khomeiny, au cours des années 1980, ou bien encore que tous les "dictateurs sanguinaires" ont été armés jusqu'aux dents par les vertueuses "démocraties".
Et justement, pour ceux qui ne marchent pas dans les mensonges déversés par les gouvernements, on trouve des "spécialistes" pour désigner les "vrais coupables" de la barbarie actuelle, tant sur le plan des massacres et génocides que sur celui de la situation économique du monde : en particulier, les Etats-Unis, la "mondialisation" et les "multinationales".
C'est ainsi que le constat tout à fait véridique établi sur l'état du monde actuel par Le Monde Diplomatique précise :
"La Terre connaît ainsi une nouvelle ère de conquête, comme lors des colonisations. Mais, alors que les acteurs principaux des précédentes expansions conquérantes étaient les Etats, cette fois ce sont des entreprises et des conglomérats, des groupes industriels et financiers privés qui entendent dominer le monde. Jamais les maîtres de la Terre n'ont été aussi peu nombreux ni aussi puissants. Ces groupes sont situés dans la Triade Etats-Unis- Europe - Japon mais la moitié d'entre eux sont basés aux Etats-Unis. C'est un phénomène fondamentalement américain...
La mondialisation ne vise pas tant à conquérir des pays qu'à conquérir des marchés. La préoccupation de ce pouvoir moderne n'est pas la conquête de territoires, comme lors des grandes invasions ou des périodes coloniales, mais la prise de possession des richesses.
Cette conquête s'accompagne de destructions impressionnantes. Des industries entières sont brutalement sinistrées, dans toutes les régions. Avec les souffrances sociales qui en résultent : chômage massif, sous- emploi, précarité, exclusion. 50 millions de chômeurs en Europe, 1 milliard de chômeurs et de sous-employés dans le monde... Surexploitation des hommes, des femmes et - plus scandaleux encore – des enfants : 300 millions d'entre eux le sont, dans des conditions d'une grande brutalité.
La mondialisation, c'est aussi le pillage planétaire. Les grands groupes saccagent l'environnement avec des moyens démesurés ; ils tirent profit des richesses de la nature qui sont le bien commun de l'humanité ; et le font sans scrupule et sans frein. Cela s'accompagne également d'une criminalité financière liée aux milieux d'affaires et aux grandes banques qui recyclent des sommes dépassant les 1 000 milliards de dollars par an, c'est-à-dire davantage que le produit national brut d'un tiers de l'humanité."
Une fois identifiés les ennemis de l'espèce humaine, il faut indiquer comment les combattre : "C'est pourquoi les citoyens multiplient les mobilisations contre les nouveaux pouvoirs, comme on l'a vu récemment à l'occasion du sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle. Ils restent convaincus que, au fond, le but de la mondialisation, en ce début de millénaire, c'est la destruction du collectif, l'appropriation par le marché et le privé des sphères publique et sociale. Et sont décidés à s'y opposer. "
Il appartient donc aux "citoyens" de se mobiliser et de réaliser deux, trois Seattle" pour commencer à apporter une solution au maux qui accablent le monde. Et c'est une perspective que mettent en avant même des organisations politiques (comme les trotskistes) qui se prétendent "communistes". En somme, il faut que les citoyens réinventent une "nouvelle démocratie" destinée à combattre les excès du système actuel et qu'ils s'opposent à l'hégémonie de la puissance américaine. C'est en plus fade ce que répétaient les réformistes de la seconde internationale au début du siècle, ces mêmes réformistes qui allaient être à l'avant garde de l'embrigadement du prolétariat dans la première guerre mondiale et dans le massacre des ouvriers révolutionnaires à la fin de celle-ci. C'est en plus "démocratique" ce que nous disaient au cours de la guerre froide les partis staliniens, ces autres bourreaux du prolétariat.
Ainsi, avec les adorateurs de la "mondialisation" et ceux qui la combattent, le terrain est bien balisé : ce qu'il faut avant tout, c'est apporter chacun une pierre à l'acceptation du monde actuel, c'est surtout détourner les ouvriers de la seule perspective qui puisse mettre fin à la barbarie du capitalisme, la révolution communiste.
Révolution communiste ou destruction de l'humanité
Quelle que soit la vigueur de la dénonciation de la barbarie du monde actuel, les discours qu' on entend aujourd'hui, et qui sont amplement répercutés parles médias, taisent l'essentiel : ce n'est pas telle ou telle forme de capitalisme qui est responsable des calamités qui accablent le monde. C'est le capitalisme lui-même, sous toutes ses formes.
En fait, un des aspects majeurs de la barbarie actuelle, ce n'est pas seulement la somme des détresses humaines qu'elle engendre, c'est le décalage immense qui existe entre ce que pourrait être la société avec les richesses qu’elle a créées dans son histoire et la réalité qui est la sienne. Ces richesses, particulièrement la maîtrise de la science et l'augmentation formidable de la productivité du travail, c'est le système capitaliste qui dans l'histoire en a permis l'éclosion. Grâce évidemment à une exploitation féroce de la classe ouvrière, il a créé les conditions matérielles de son dépassement et de son remplacement par une société non plus tournée vers le profit ou la satisfaction des besoins d'une minorité, mais tournée vers la satisfaction de la totalité des êtres humains. Ces conditions matérielles, elles existent depuis le début du siècle, lorsque le capitalisme, en constituant un marché mondial, a soumis à sa loi la terre entière. Ayant achevé sa tache historique d'un développement sans précédent des forces productives, et de la première d'entre elles, la classe ouvrière, le capitalisme devait quitter la scène comme le firent les sociétés qui font précédé, notamment la société esclavagiste et la société féodale. Mais il ne pouvait évidemment pas disparaître de lui même : c'est au prolétariat qu'il revient, comme le disait déjà le Manifeste communiste de 1848, d'exécuter la sentence de mort que 1 ' histoire a prononcée contre la société bourgeoise.
Ayant atteint son apogée, le capitalisme est entré dans une période d'agonie déchaînant sur la société une barbarie toujours croissante. La première guerre mondiale fut la première grande manifestation de cette agonie et justement, c'est au cours et à la suite de cette guerre que la classe ouvrière s'est lancée à l'assaut du capitalisme pour exécuter la sentence et prendre la direction de la société en vue d'établir le communisme. Le prolétariat, en octobre 1917, a accompli le premier pas de cette immense tâche historique mais il n'a pu accomplir les suivants, ayant été défait dans les principales concentrations industrielles du monde, et tout particulièrement en Allemagne ([3] [23]). Après avoir surmonté sa frayeur, la classe bourgeoise a alors déchaîné la - plus terrible contre-révolution de l'histoire. Une contre-révolution menée par la bourgeoisie démocratique mais qui a permis l'installation des régimes monstrueux que furent le nazisme et le stalinisme. Et un des aspects qui souligne le plus la profondeur et l'horreur de cette contre-révolution c'est que ce dernier ait pu se présenter pendant des décennies, avec la complicité de tous les régimes démocratiques, comme le fer de lance de la révolution communiste alors qu'il en était le principal ennemi. C'est là une des caractéristiques majeures de l'immense tragédie vécue par l'humanité au cours du 20e siècle, une caractéristique que tous les commentateurs bourgeois, même les plus "humanistes" et bien pensants, taisent absolument.
C'est parce que le prolétariat subissait cette terrible contre-révolution qu ' il a été amené pieds et poings liés à la deuxième boucherie impérialiste sans qu'il puisse même se dresser contre elle, comme il l'avait fait en Russie en 1917 et en Allemagne en 1918. Et c'est en partie cette impuissance qui permet d'expliquer pourquoi la seconde guerre mondiale fut autrement plus terrible encore que la première.
Une des autres causes de cette différence entre les deux guerres mondiales, c'est évidemment l'immensité des progrès scientifiques accomplis par le capitalisme au cours de ce siècle. Ces progrès scientifiques époustouflants sont évidemment bruyamment salués aujourd'hui par tous les apologistes du capitalisme. Malgré ses calamités, le capitalisme du 20e aurait apporté à la société humaine des richesses scientifiques et techniques sans aucune mesure avec ce qui avait été apporté par le passé. Ce qu'il dit moins fort, évidemment, c'est que les principales bénéficières de cette technologie, celles qui captent à chaque instant les moyens les plus modernes et sophistiqués, ce sont les armées en vue de mener les guerres les plus meurtrières possibles. En d'autres termes, le progrès des sciences du 20e siècle a principalement servi au malheur des hommes et non à leur bonheur, à leur épanouissement. On peut imaginer ce qu'aurait pu devenir la vie de l'humanité si la classe ouvrière avait vaincu dans la révolution permettant de mettre à la disposition des besoins humains les prodiges de technologie qui ont éclos au cours du 20e siècle.
Enfin, une des causes essentielles de la bien plus grande barbarie de la seconde guerre mondiale par rapport à la première, c'est qu'entre les deux, le capitalisme a continué à s'enfoncer dans sa décadence.
Pendant toute la période de la "guerre froide", nous avons eu devant les yeux ce qu'aurait pu représenter une troisième guerre mondiale : la destruction pure et simple de l'humanité. La troisième guerre mondiale n'a pas eu lieu, non pas grâce au capitalisme, mais grâce à la classe ouvrière. En effet, c'est parce que le prolétariat est sorti de la contre-révolution à la fin des années 1960, qu'il a répondu massivement sur son terrain de classe au première atteintes d'une nouvelle crise ouverte du capitalisme et qu'il a empêché que celui-ci n'apporte sa propre réponse à cette crise : une nouvelle guerre mondiale, tout comme la crise des années 1930 avait débouché sur la seconde.
Mais si la riposte de la classe ouvrière à la crise capitaliste a barré le chemin à un nouvel holocauste, elle n'a pas été suffisante pour renverser le capitalisme ou s'engager directement sur le chemin de la révolution. Ce blocage de la situation historique alors que la crise capitaliste s'aggravait toujours plus, a débouché sur une phase nouvelle de la décadence du capitalisme, celle de la décomposition générale de la société. Une décomposition dont la manifestation majeure, à ce jour, a été l'effondrement des régimes staliniens et de l'ensemble du bloc de l'Est conduisant à la dislocation du bloc occidental lui-même. Une décomposition qui s'exprime par un chaos sans précédent sur l'arène internationale et dont la guerre au Kosovo au printemps 1999, les massacres du Timor à la fin de l'été et aujourd'hui encore la guerre en Tchétchénie sont des manifestations parmi d'autres. Une décomposition qui constitue la cause et l'arrière plan de l'ensemble des tragédies qui se déchaînent sur le monde aujourd'hui, qu'il s'agisse des désastres écologiques, des catastrophes "naturelles" ou technologiques, des épidémies et des empoisonnements, qu'il s'agisse de la montée irrésistible des mafias, comme de la drogue et de la criminalité.
"La décadence du capitalisme, telle que le monde l'a connue depuis le début du siècle, se révèle dès à présent comme la période la plus tragique de l'histoire de l'humanité. (...) Mais il apparaît que l'humanité n 'avait pas encore touché le fond. La décadence du capitalisme signifie l'agonie de ce système. Mais cette agonie elle-même a une histoire : aujourd'hui nous avons atteint sa phase terminale, celle de la décomposition générale de la société, celle de son pourrissement sur pied.
Car c'est bien de putréfaction de la société qu'il s'agit maintenant. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le capitalisme avait réussi à repousser vers les pays sous-développés les manifestations les plus barbares et sordides de sa décadence. Aujourd'hui, c'est au coeur même des pays les plus avancés que ces manifestations de barbarie se développent. Ainsi, les conflits ethniques absurdes où les populations s'entre-massacrent parce qu'elles n 'ont pas la même religion ou la même langue, parce qu'elles perpétuent des traditions folkloriques différentes, semblaient réservés, depuis des décennies, aux pays du tiers-monde, l'Afrique, l'Inde ou le Moyen-Orient. Maintenant, c'est en Yougoslavie, à quelques centaines de kilomètres des métropoles industrielles d'Italie du Nord et d'Autriche, que se déchaînent de telles absurdités. (...) Quant aux populations de ces régions, leur sort ne sera pas meilleur qu'avant mais pire encore : désordre économique accru, soumission à des démagogues chauvins et xénophobes, règlements de compte et pogroms entre communautés qui avaient cohabité jusqu'à présent et, surtout, division tragique entre les différents secteurs de la classe ouvrière. Encore plus de misère, d'oppression, de terreur, destruction de la solidarité de classe entre prolétaires face à leurs exploiteurs : voila ce que signifie le nationalisme aujourd'hui. Et l'explosion de celui-ci à l'heure actuelle est bien la preuve que le capitalisme décadent a franchi un nouveau pas dans la barbarie et le pourrissement.
Mais le déchaînement de l'hystérie nationaliste dans certaines parties de l'Europe n'est pas la seule manifestation, loin de là, de cette décomposition qui voit gagner les pays avancés par la barbarie que le capitalisme avait auparavant repoussé à sa périphérie.
Ainsi hier, pour faire croire aux ouvriers des pays les plus développés qu'ils n'avaient pas de raisons de se révolter, les médias allaient dans les bidonvilles de Bogota ou sur les trottoirs de Manille pour faire des reportages sur la criminalité et la prostitution des enfants. Aujourd'hui, c'est dans le pays le plus riche du monde, à New York, Los Angeles, Washington que des enfants de douze ans vendent leur corps ou tuent pour quelques grammes de crack. Dans ce même pays, c'est maintenant par centaines de milliers que se comptent les sans-abri : à deux pas de Wall Street, temple de la finance mondiale, des masses d'êtres humains dorment dans des cartons sur le trottoir, comme à Calcutta. Hier, la concussion et la prévarication érigées à l'état de loi apparaissaient comme des spécialités des dirigeants du Tiers-Monde. Aujourd'hui, il ne se passe pas un mois sans que n'éclate un scandale révélant les moeurs d'escrocs de l'ensemble du personnel politique des pays «avancés» : démissions à répétition des membres du gouvernement au Japon où trouver un politicien «présentable» pour lui confier un ministère devient une «mission impossible» ; participation en grand de la CIA au trafic de la drogue ; pénétration de la Mafia au plus haut sommet de l'Etat en Italie, auto-amnistie des députés français pour s'éviter la prison que méritaient leurs turpitudes... Même en Suisse, pays légendaire de la propreté, on a trouvé un ministre de la police et de la justice compromis dans une affaire de blanchiment de l'argent de la drogue. La corruption a toujours fait partie des pratiques de la société bourgeoise, mais elle a atteint un tel niveau à l'heure actuelle, elle est tellement généralisée, que là aussi il faut constater que la décadence de cette société a franchi une nouvelle étape dans la pourriture.
En fait, c'est l'ensemble de la vie sociale qui semble s'être complètement détraqué, qui s'enfonce dans l'absurde, la boue et le désespoir. C'est toute la société humaine, sur tous les continents, qui, de façon croissante, suinte la barbarie par tous ses pores. Les famines se développent dans les pays des tiers monde, et bientôt atteindront les pays qu'on prétendait «socialistes», alors qu'en Europe occidentale et en Amérique du Nord on détruit les stocks de produits agricoles, qu 'on paye les paysans pour qu 'ils cultivent moins de terres, qu 'on les pénalise s'ils produisent plus que les quotas imposés. En Amérique latine, les épidémies, comme celle du choléra, tuent des milliers de personnes, alors qu'on avait chassé ce fléau depuis longtemps. Partout dans le monde, les inondations ou les tremblements de terre continuent de tuer des dizaines de milliers d'êtres humains en quelques heures alors que la société est parfaitement capable de construire des digues et des maisons qui pourraient éviter de telles hécatombes. Au même moment, on ne peut même pas invoquer la «fatalité» ou les «caprices de la nature, lorsque, à Tchernobyl, en 1986, l'explosion d'une centrale atomique tue des centaines (sinon des milliers) de personnes et contamine plusieurs provinces, lorsque, dans les pays les plus développés, on assiste à des catastrophes meurtrières au coeur même des grandes villes : 60 morts dans une gare parisienne, plus de 100 morts dans un incendie du métro de Londres, il y a peu de temps. De même, ce système se révèle incapable de faire face à la dégradation de l'environnement, les pluies acides, les pollutions de tous ordres et notamment nucléaire, l'effet de serre, la désertification qui mettent en jeu la survie même de l'espèce humaine.
En même temps, on assiste à une dégradation irréversible de la vie sociale : outre la criminalité et la violence urbaine qui ne cessent de croître partout, la drogue exerce des ravages toujours plus effrayants, particulièrement parmi les nouvelles générations, témoin du désespoir, de l'isolement, de l'atomisation qui gagnent toute la société. " (Manifeste du 9e Congrès du CCI, septembre 1991)
Voila comment s'exprimait notre organisation au début de la décennie. Les deux exemples qui sont donnés dans notre document de 1991 sont ceux dont nous disposions alors. Depuis, dans aucun domaine, la situation ne s'est améliorée, bien au contraire, et les événements de ces dernières années sont tout autant sinon plus tragiques, manifestant la barbarie croissante dans laquelle s'enfonce le capitalisme. La drogue, la violence urbaine, la prostitution des enfants, etc. ont fait de nouveaux progrès. Les scandales de la corruption politique n'ont pas cessé, frappant par exemple en France le président de la plus haute instance juridique, le Conseil constitutionnel, et en Allemagne ce parangon de la vertu qu'était le chancelier Kohl. Enfin, les massacres et les méfaits de l'hystérie nationaliste se sont perpétués dans l'ex-Yougoslavie alors qu'ils se déchaînaient en de multiples autres endroits, et aujourd'hui encore en Tchétchénie.
Pour l'heure, une nouvelle guerre mondiale n'est pas à l'ordre du jour du fait de la disparition des grands blocs militaires, et du fait aussi que le prolétariat des pays centraux n'est pas embrigadé derrière les drapeaux de la bourgeoisie. Mais sa menace continuera de peser sur la société tant que subsistera le capitalisme. Cela dit, la société peut aussi bien être détruite sans une guerre mondiale, comme conséquence, dans une société livrée à un chaos croissant, d'une multiplication de guerres locales, de catastrophes écologiques, de famines ou d'épidémies.
Ainsi s'achève le 20e siècle, le siècle le plus tragique et le plus barbare de 1'histoire humaine : dans la décomposition de la société. Si la bourgeoisie a pu célébrer avec faste l'an 2000, il est peu probable qu'elle puisse faire de même en l'an 2100. Soit parce qu'elle aura été renversée par le prolétariat, soit parce que la société aura été détruite ou sera revenue à 1'âge de pierre.
FM.
[1] [24] Voir par exemple notre article "Les massacres et les crimes des « grandes démocraties » " {Revue internationale n° 66).
[2] [25] La justification était d'autant plus efficace que les régimes staliniens ont perpétré de multiples massacres, depuis le« goulag »jusqu'à la guerre d'Afghanistan, en passant par la répression meurtrière en Allemagne en 1953, en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968, en Pologne en 1970, etc.
[3] [26] Sur la révolution allemande, voir notre série d'articles dans la Revue internationale.
Présentation du CCI
L'antifascisme a la peau dure. Alors que les campagnes sur l'extradition de Pinochet battaient encore leur plein, les secteurs "démocratiques" de la bourgeoisie (c'est-à-dire pratiquement tous les secteurs) ont déclenché une nouvelle campagne sur le thème de l'antifascisme, cette fois contre l'accession au gouvernement autrichien du FPO de Georg Haider. Ainsi, lors du sommet européen de Lisbonne du 23 mars 2000, l'ensemble des chefs d'Etat et de gouvernement des 14 autres pays sont tombés d'accord pour confirmer les sanctions à l'égard de l'Autriche tant qu'elle aura dans son gouvernement des représentants du parti de Haider. Dans cette vaste campagne, personne ne veut laisser aux autres la palme de la vigueur dans la dénonciation du "danger fasciste, xénophobe et anti démocratique". C'est ainsi qu'on a pu entendre le chef de la droite française, le président Chirac, condamner vigoureusement ce qui se passe en Autriche (en même temps qu'était publié un sondage indiquant que plus de la moitié des habitants de son pays étaient xénophobes). Pour leur part, l'ensemble des organisations de gauche, à commencer par les trotskistes, redoublent de mises en garde contre la "peste noire" qui constituerait, à leurs dires, une menace de premier plan contre la classe ouvrière. Leur presse revient en permanence sur le "danger fasciste" en même temps que sont organisées des manifestations à répétition contre la "honte Haider".
Il faut dire que, quelles que soient les raisons particulières pour lesquelles la bourgeoisie autrichienne a fait entrer les "noirs" dans son gouvernement ([1] [28]), cet événement constitue une excellente occasion pour ses consoeurs d'Europe et même d'Amérique du Nord pour relancer un type de mystification dont 1'histoire a démontré l'efficacité contre la classe ouvrière. Jusqu'à présent, au cours de ces dernières années, les campagnes contre le "danger fasciste" n'avaient à se mettre sous la main que des événements comme la montée électorale du Front national en France ou des exactions de petits groupes de "skinheads" contre des immigrés. Même le feuilleton Pinochet n'arrivait pas à mobiliser les foules puisque le vieux dictateur était maintenant à la retraite. Il est clair que l'arrivée au gouvernement d'un pays européen d'un parti présenté comme "fasciste" constitue un aliment de premier choix pour ce type de campagnes.
Lorsque nos camarades de Bilan (publication en langue française de la Fraction de gauche du Parti communiste d'Italie) ont rédigé le document que nous republions ci-dessous, le fascisme était une réalité dans plusieurs pays d'Europe, Hitler était au pouvoir en Allemagne depuis 1933. Cela ne les a pas conduits à perdre la tête et à se laisser entraîner dans la frénésie de "l’antifascisme" qui a saisi non seulement les partis socialistes et staliniens, mais également des courants qui s'étaient opposés à la dégénérescence de l'Internationale communiste au cours des années 1920, à commencer par le courant trotskiste. Ils ont été capables de produire une mise en garde extrêmement ferme et claire contre les dangers de l'antifascisme et qui, peu avant la guerre d'Espagne, avait un caractère incontestablement prophétique. En effet, dans cette dernière, la bourgeoisie "fasciste" ne fut en mesure de déchaîner sa répression et ses massacres contre la classe ouvrière que parce que celle-ci, bien qu'elle se soit armée spontanément lors du putsch de Franco du 18 juillet 1936, s'était laissée dévoyer de son terrain de classe, la lutte intransigeante contre la république bourgeoise, au nom de la priorité de la lutte contre le fascisme et de la nécessité de constituer un front de toutes les forces qui le combattaient.
Aujourd'hui la situation historique n'est pas celle des années 1930 alors que la classe ouvrière venait de subir la plus terrible défaite de son histoire, défaite qui n'était pas le fait du fascisme mais des secteurs "démocratiques" de la bourgeoisie et qui avait permis justement à cette dernière, dans certains pays, de faire appel aux partis fascistes pour diriger l'Etat. C'est pour cela que nous pouvons affirmer que le fascisme ne correspond pas à l'heure actuelle à une nécessité politique pour le capitalisme. C'est entre autres en faisant l'impasse totale sur les différences entre la période actuelle et les années 1930, que certains courants qui se réclament de la classe ouvrière et même de la révolution, comme les trotskistes, peuvent justifier leur participation au battage sur le "danger de fascisme". En ce sens, Bilan avait tout à fait raison d'insister sur la nécessité pour les révolutionnaires de savoir replacer les événements qu'ils confrontent dans leur contexte historique en prenant en compte, en particulier, le rapport de force entre les classes. Dans les années 1930, c'est notamment contre les arguments du courant trotskiste (les bolcheviks léninistes) que Bilan développe ses propres arguments. A cette époque, ce courant appartenait encore à la classe ouvrière, mais son opportunisme allait le conduire à la trahison et au passage dans le camp bourgeois lors de la seconde guerre mondiale. Et c'est justement au nom de l'antifascisme que le trotskisme a participé à celle-ci comme force d'appoint des impérialismes alliés, foulant au pied un des principes les plus fondamentaux du mouvement ouvrier, l'internationalisme. Cela dit, les arguments qui sont donnés par Bilan pour combattre les campagnes antifasciste et dénoncer les dangers qu'elles représentent pour la classe ouvrière restent absolument valables aujourd'hui : la situation historique a changé mais les mensonges employés contre la classe ouvrière pour lui faire quitter son terrain de classe et se placer sous la houlette de la démocratie bourgeoise restent fondamentalement les mêmes. Le lecteur pourra facilement reconnaître dans les "arguments" combattus par Bilan ceux qu'on entend aujourd'hui de la part des antifascistes de tout poil et particulièrement ceux qui se réclament de la révolution. Pour n'en donner que quelques exemples, nous citons deux passages du texte de Bilan :
"... la position de nos contradicteurs qui demandent au prolétariat d'intervenir pour choisir entre les formes d'organisation de l'Etat capitaliste, la moins mauvaise, ne reproduit-elle pas la même position défendue par Bernstein appelant le prolétariat à réaliser la meilleure forme de l'Etat capitaliste ?"
"... si réellement le prolétariat est en condition d'imposer une solution gouvernementale à la bourgeoisie, pourquoi devrait-il se borner à un tel objectif au lieu déposer ses revendications centrales pour la destruction de l'Etat capitaliste ? D'autre part, si sa force ne lui permettrait pas encore de déclencher son insurrection, l'orienter vers un gouvernement démocratique, n'est-ce pas V aiguillonner sur une voie permettant la victoire de l'ennemi ? "
Enfin, contre ceux qui avancent que l'antifascisme est un moyen de "rassembler les ouvriers", Bilan répond que le seul terrain sur lequel peut se rassembler le prolétariat est celui de la défense de ses intérêts de classe, ce qui est valable quelque soit le rapport de forces avec son ennemi : "le prolétariat ne pouvant s'assigner pour but immédiat la conquête du pouvoir, se rassemble pour des objectifs plus limités, mais toujours de classe : les luttes partielles".
"Au lieu de procéder à des modifications substantielles des revendications de la classe ouvrière, le devoir impérieux des communistes consiste à déterminer le rassemblement de la classe ouvrière autour de ses revendications de classe et au sein de ses organismes de classe : les syndicats".
A cette époque, contrairement au courant de la gauche communiste germano-hollandaise, la gauche communiste italienne n'avait pas encore clarifié la question syndicale. Les syndicats étaient devenus depuis la première guerre mondiale, et sans retour possible, des organes de l'Etat capitaliste. Ce n'est qu'à l'issue de la seconde guerre mondiale que des secteurs de la gauche italienne l'ont compris. Cela ne retire rien de la validité de la position défendue par Bilan et appelant les ouvriers à se rassembler autour de leurs revendications de classe, position qui reste parfaitement valable aujourd'hui alors que partout la bourgeoisie, tous secteurs confondus, invite la classe ouvrière à défendre le bien précieux que serait la démocratie ; que ce soit contre le "fascisme" ou que ce soit contre toute tentative de faire une nouvelle révolution qui conduirait inéluctablement à un nouveau retour du "totalitarisme" comme celui qui s'est effondré il y a dix ans dans les pays dits "socialistes".
En ce sens, l'article de Bilan que nous republions ici se situe dans la même démarche de dénonciation des mensonges démocratiques qui était la nôtre lorsque nous avons republié les thèses de Lénine "Sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat" dans le numéro précédent de la Revue internationale.
CCI.
L'ANTIFASCISME : Formule de confusion
Fort probablement, la situation actuelle dépasse, par l'ampleur de la confusion, toutes les situations précédentes de reflux révolutionnaire. Cela découle, d'une part, de l'évolution contre-révolutionnaire des points d'appui conquis de haute lutte par le prolétariat dans 1'après-guerre : l'Etat russe, la 3e Internationale, et, d'autre part, de l'incapacité des ouvriers à opposer à cette évolution un front de résistance idéologique et révolutionnaire. L'entrecroisement de ce phénomène et de l'offensive brutale du capitalisme, s'orientant vers la formation des constellations en vue de la guerre, détermine des réflexes de lutte, de la part des ouvriers et parfois aussi des batailles grandioses (Autriche) ([2] [29]) Mais ces batailles ne parviennent pas à ébranler la puissance du centrisme ([3] [30]), seule organisation politique de masse et désormais acquis aux forces de la contre-révolution mondiale.
La confusion, dans un pareil moment de défaites, n'est donc qu'un résultat obtenu par le capitalisme, incorporant l'Etat ouvrier, le centrisme, aux besoins de sa conservation, les orientant là où agissent, depuis 1914, les forces insidieuses de la social-démocratie, agent principal de la désagrégation de la conscience des masses et porte-parole qualifié des mots d'ordre des défaites prolétariennes et des victoires capitalistes.
Dans cet article, nous examinerons une formule-type de confusionnisme, ce que l'on appelle même, dans des milieux ouvriers qui s'intitulent de gauche : "l'antifascisme". (...) Nous nous bornerons, pour la clarté de notre exposé, à ne traiter qu'un problème : l'antifascisme et le front de luttes que 1'on prétend pouvoir réaliser autour de cette formule.
Il est élémentaire ou plutôt il l'était auparavant, d'affirmer qu'avant d'entamer une bataille de classe, il est nécessaire d'établir les objectifs que l'on s'assigne, les moyens à employer, les forces de classe qui peuvent intervenir favorablement. Il n'y a rien de "théorique" dans ces considérations, et parla nous entendons qu' elles ne s'exposent pas à la critique facile de tous ces éléments blasés de "théories", dont la règle consiste, au-delà de toute clarté théorique, à tripatouiller dans des mouvements avec n'importe qui, sur la base de n'importe quel programme, pourvu que subsiste "l'action". Nous sommes évidemment de ceux qui pensent que l'action ne découle pas des "coups de gueule" ou de bonnes volontés individuelles, mais des situations elles-mêmes. En outre, pour l'action, le travail théorique est indispensable afin de préserver la classe ouvrière de nouvelles défaites. Et on doit bien saisir la signification du mépris affecté par tant de militants pour le travail théorique, car il s'agit toujours, en réalité, d'introduire, en catimini, à la place des positions prolétariennes, les conceptions principielles de l'ennemi : de la social-démocratie, au sein des milieux révolutionnaires tout en proclamant l'action à tout prix pour une "course de vitesse" avec le fascisme.
Ainsi, pour ce qui est du problème de l’antifascisme, ce n'est pas seulement le mépris du travail théorique qui guide ses nombreux partisans, mais la sotte manie de créer et de répandre la confusion indispensable pour constituer un large front de résistance. Aucune délimitation préjudicielle afin de ne perdre aucun allié, aucune possibilité de lutte : voilà le mot d'ordre de l'antifascisme. Et nous voyons ici que, pour ce dernier, la confusion est idéalisée et considérée comme un élément de victoire. Nous rappelons qu'il y a plus d'un demi-siècle Marx disait à Weitling que l'ignorance n'a jamais servi le mouvement ouvrier.
Actuellement, au lieu d'établir les objectifs de la lutte, les moyens à mettre en oeuvre, les programmes nécessaires, la quintessence suprême de la stratégie marxiste (Marx dirait de l'ignorance) est présentée ainsi : s'accoler des adjectifs, dont le plus courant sera évidemment "léniniste", et ré évoquer à tout moment, et tellement hors de propos, la situation de 1917 en Russie, l'attaque de septembre de Kornilov. Il fut, hélas ! Un temps où les militants prolétariens avaient encore leur tête sur les épaules et où ils analysaient les expériences historiques. A ce moment, avant d'établir des analogies entre les situations de leur époque et ces expériences, ils recherchaient d'abord si un parallèle politique entre le passé et le présent était possible ; mais ce temps parait révolu, surtout si l'on s'en tient à la phraséologie courante des groupes prolétariens.
Inutile, entend-on dire, d'établir la comparaison entre le tableau de la lutte des classes en 1917 en Russie, et la situation d'aujourd'hui des différents pays ; de même, inutile de voir si le rapport de force entre les classes d'alors présente certaines analogies avec aujourd'hui. La victoire d'Octobre 1917 est un fait historique, il n'y a donc qu'à copier la tactique des bolcheviks russes et surtout à en donner une très mauvaise copie, laquelle changera suivant les différents milieux qui interprètent ces événements sur la base de conceptions de principe opposées.
Mais qu'en Russie le capitalisme faisait, en 1917, ses premières expériences au pouvoir étatique, alors qu'à l'opposé le fascisme surgit d'un capitalisme qui détient le pouvoir depuis des décennies, que, d'autre part, la situation volcanique et révolutionnaire de 1917 en Russie soit à l'opposé de la situation réactionnaire actuelle, cela n'inquiète nullement ceux qui s'intitulent aujourd'hui "léninistes". Au contraire, leur admirable sérénité ne sera pas troublée par l'inquiétude de confronter les événements de 1917 avec la situation actuelle, en se basant sérieusement sur l'expérience italienne et allemande. Kornilov suffit atout. Et la victoire de Mussolini et d'Hitler sera uniquement imputable à de prétendues déviations, effectuées par les partis communistes, par rapport à la tactique classique des bolcheviks en 1917, alors que par un jeu d'acrobaties politiques, on assimilera les deux situations opposées: la révolutionnaire et la réactionnaire.
***
Pour ce qui est de l'antifascisme, les considérations politiques n'entrent pas en jeu. Ce dernier se donne pour but de regrouper tous ceux qui sont menacés par l'attaque du fascisme en constituant un "syndicat des menacés".
La social-démocratie dira aux radicaux-socialistes de veiller à leur propre sécurité et de prendre immédiatement des mesures de défense contre les menaces du fascisme: Herriot et Daladier pouvant, eux aussi, être victimes de la victoire de ce dernier. L. Blum ira même plus loin : il avertira solennellement Doumergue que s'il ne prend pas garde au fascisme, le sort de Bruning l'attend. Le centrisme, pour sa part, s'adressera "à la base socialiste" ou inversement la S.F.I.O. s'adressera au centrisme, afin de réaliser le front unique : socialistes et communistes étant menacés par l'attaque du fascisme. Il reste encore les bolcheviks-léninistes ([4] [31]) qui, dressés sur leurs ergots, proclameront avec grandiloquence être prêts à constituer un front de lutte en dehors de toute considération politique, sur la base d'une solidarité permanente entre toutes les formations "ouvrières" (?) contre les menées fascistes.
La considération qui anime toutes ces spéculations est certes très simple - trop simple pour être vraie - : rassembler tous "les menacés" animés d'un désir analogue d'échapper à la mort, dans un front commun antifasciste. Cependant, l'analyse la plus superficielle prouve que la simplicité idyllique de cette proposition cache, en réalité, l'abandon total des positions fondamentales du marxisme, la négation des expériences du passé et de la signification des événements actuels. (...)
Toutes ces considérations sur ce que radicaux, socialistes, centristes auront à faire pour sauvegarder leurs personnes et leurs institutions, tous les sermons prononcés "ex cathedra" à ce sujet, ne sont, en aucun cas, susceptibles de modifier le cours des situations, car le problème revient à ceci : transformer radicaux, socialistes et centristes en des communistes, la lutte contre le fascisme ne pouvant s'établir que sur le front de la lutte pour la révolution prolétarienne. Et, malgré les sermons, la social-démocratie belge n'en lancera pas moins ses plans de renflouement du capitalisme, n'hésitera pas à torpiller tous les conflits de classe, livrera, en un mot et sans hésiter, les syndicats au capitalisme. Doumergue, d'autre part, ne fera que recalquer Bruning, Blum suivra les traces de Bauer et Cachin celles de Thaelmann.
Encore une fois, nous le répétons, nous ne rechercherons pas, dans cet article, si l'axe de la situation en Belgique, en France, peut être comparé aux circonstances qui déterminèrent la montée et la victoire du fascisme en Italie et en Allemagne. Notre analogie porte surtout sur le fait que Doumergue recalque Briining, au point de vue de la fonction qu'ils peuvent avoir dans deux pays capitalistes foncièrement différents, fonction qui consiste, comme pour Blum et pour Cachin, à immobiliser le prolétariat, à désagréger sa conscience de classe et à permettre l'adaptation de son appareil étatique aux nouvelles circonstances de la lutte inter impérialiste. Il y a de bonnes raisons pour croire qu'en France, particulièrement, l'expérience de Thiers, Clemenceau, Poincaré se répète sous l'expression de Doumergue, que nous assisterons à la concentration du capitalisme autour de ses formations de droite, sans que cela comporte l'étranglement des formations radicales-socialistes et socialistes de la bourgeoisie. D'autre part, il est profondément erroné de baser la tactique prolétarienne sur des positions politiques que l'on fait découler d'une simple perspective.
Ainsi, le problème n'est pas d'affirmer: le fascisme est menaçant, dressons le front unique de l'antifascisme et des antifascistes, mais il faut, au contraire, déterminer les positions autour desquelles le prolétariat se rassemblera pour sa lutte contre le capitalisme. Poser le problème de la sorte, signifie exclure du front de lutte contre le capitalisme des forces antifascistes et même arriver à cette conclusion (qui pourrait sembler paradoxale) que s'il se vérifie une orientation définitive du capitalisme vers le fascisme, la condition du succès réside dans l'inaltérabilité du programme et des revendications de classe des ouvriers, alors que la condition de la défaite certaine consiste dans la dissolution du prolétariat dans le marais antifasciste.
***
L'action des individus et des forces sociales n'est pas régie par des lois de conservation des individus ou des forces, en dehors des considérations de classes : Bruning ou Matteotti ne pouvaient pas agir en considération de leurs intérêts personnels ou des idées qu'ils soutenaient, c'est-à-dire emprunter le chemin de la révolution prolétarienne qui, seul, les aurait préservés de 1 ' étranglement fasciste. Individu et force agissent en fonction des classes dont ils dépendent. Cela explique pourquoi les personnages actuels de la politique française ne font que suivre les traces laissées par leurs prédécesseurs des autres pays, et cela même dans l'hypothèse d'une évolution du capitalisme français vers le fascisme.
La base de la formule de l'antifascisme (le syndicat de tous les menacés) se révèle donc d'une inconsistance absolue. Si, d'autre part, nous examinons de quoi procède - du moins dans ses affirmations programmatiques - l'idée de l'antifascisme, nous constaterons qu'elle dérive d'une dissociation du fascisme et du capitalisme. Il est vrai que si l'on interroge, à ce sujet, un socialiste, un centriste ou un bolchevik-léniniste, tous affirmeront qu'effectivement le fascisme c'est le capitalisme. Seulement, le socialiste dira : "nous avons intérêt à défendre la Constitution et la République afin de préparer le socialisme" ; le centrisme affirmera qu' on réalise plus facilement l'unité de lutte de la classe ouvrière autour de l'antifascisme, qu'autour de la lutte contre le capitalisme ; le bolchevik léniniste affirmera qu'il n'existe pas de meilleure base pour le rassemblement et pour la lutte, que la défense des institutions démocratiques que le capitalisme n'est plus capable d'assurer à la classe ouvrière. Il s'avère donc que l'affirmation générale "le fascisme est le capitalisme" peut conduire à des conclusions politiques pouvant seules résulter de la dissociation du capitalisme et du fascisme.
L'expérience démontre, et cela anéantit la possibilité de distinction entre fascisme et capitalisme, que la conversion du capitalisme en fascisme ne dépend pas de la volonté de certains groupes de la classe bourgeoise, mais répond à des nécessités qui se rattachent à toute une période historique et aux particularités propres à la situation d'Etats se trouvant dans une situation de moindre résistance aux phénomènes de la crise et de l'agonie du régime bourgeois. La social-démocratie, qui agit dans le même sillon que les forces libérales et démocratiques, appelle également le prolétariat à poser comme revendication centrale le recours à l'Etat pour obliger les formations fascistes à respecter la légalité pour les désarmer ou même pour les dissoudre. Ces trois courants politiques agissent sur une ligne parfaitement solidaire : leur source se retrouve dans la nécessité pour le capitalisme d'aboutir au triomphe du fascisme, là où l'Etat capitaliste a pour but d'élever le fascisme jusqu'à en faire la forme nouvelle d'organisation de la société capitaliste.
Puisque le fascisme répond à des exigences fondamentales du capitalisme, c'est sur un autre front opposé que nous pourrons trouver une possibilité de lutte réelle contre lui. Il est vrai qu'aujourd'hui, nous nous exposons souvent à voir falsifier des positions que nos contradicteurs ne veulent pas combattre politiquement. Il suffira, par exemple, de s'opposer à la formule de l'antifascisme (qui n'a aucune base politique), parce que les expériences prouvent que, pour la victoire du fascisme, les forces antifascistes du capitalisme ont été aussi nécessaires que les forces fascistes elles-mêmes, pour s'entendre répondre : "peu importe d'analyser la substance programmatique et politique de l'antifascisme, ce qui nous intéresse, c'est que Daladier est préférable à Doumergue, que ce dernier est préférable à Maurras, et dès lors, nous avons intérêt à défendre Daladier contre Doumergue ou Doumergue contre Maurras". Ou, selon les circonstances, Daladier ou Doumergue, puisqu' ils représentent un obstacle à la victoire de Maurras et que notre devoir est "d'utiliser la moindre fissure dans le but de gagner une position d'avantage pour le prolétariat". Evidemment, les événements d'Allemagne, où les "fissures" que pouvaient représenter d'abord, le gouvernement de Prusse, ensuite Hindenburg - von Schleicher, n'ont été, en définitive, qu'autant d'échelons permettant l'ascension du fascisme, sont de simples bagatelles dont il ne faut pas tenir compte. Il est entendu que nos objections seront taxées d'anti léninistes ou d'anti marxistes ; on nous dira que, pour nous, il est indifférent qu'il y ait un gouvernement de droite, de gauche ou fasciste. Mais, à ce dernier sujet, nous voudrions, une fois pour toutes, poser le problème suivant : tenant compte des modifications survenues dans les situations de l'après-guerre, la position de nos contradicteurs qui demandent au prolétariat d'intervenir pour choisir entre les formes d'organisation de l'Etat capitaliste, la moins mauvaise, ne reproduit-elle pas la même position défendue par Bernstein appelant le prolétariat à réaliser la meilleure forme de l'Etat capitaliste ? L'on nous répondra peut-être que l'on ne demande pas au prolétariat d'épouser la cause du gouvernement pouvant être considérée comme la meilleure forme de domination... au point de vue prolétarien, mais que l'on se propose simplement de renforcer les positions du prolétariat, à tel point d'imposer au capitalisme une forme de gouvernement démocratique. Dans ce cas, l'on ne ferait que modifier les phrases et le contenu resterait le même. En effet, si réellement le prolétariat est en condition d'imposer une solution gouvernementale à la bourgeoisie, pourquoi devrait-il se borner à un tel objectif au lieu de poser ses revendications centrales pour la destruction de l'Etat capitaliste ! D'autre part, si sa force ne lui permettrait pas encore de déclencher son insurrection, l'orienter vers un gouvernement démocratique, n'est-ce pas 1'aiguillonner sur une voie permettant la victoire de l'ennemi?
Le problème n'est certainement pas comme le voient les partisans du "meilleur choix" : le prolétariat a sa solution du problème de l'Etat, et il n'a aucun pouvoir, aucune initiative en ce qui concerne les solutions que donnera le capitalisme au problème de son pouvoir. Il est évident que, logiquement, il y aurait avantage à trouver des gouvernements bourgeois très faibles permettant l'évolution de la lutte révolutionnaire du prolétariat ; mais il est tout aussi évident que le capitalisme ne constituera des gouvernements de gauche ou d'extrême-gauche, qu'à la condition que ces derniers représentent la meilleure forme de sa défense dans une situation donnée. En 1917-21, la social-démocratie accédant au gouvernement réalisa la défense du régime bourgeois et fut la seule forme permettant l'écrasement de la révolution prolétarienne. En considérant qu'un gouvernement de droite aurait pu directement orienter les masses vers l'insurrection, les marxistes devaient ils préconiser un gouvernement réactionnaire? Nous formulons cette hypothèse pour prouver qu'il n'existe pas de notion de forme de gouvernement meilleure ou mauvaise valable en général pour le prolétariat. Ces notions existent seulement pour le capitalisme et suivant les situations. La classe ouvrière a, par contre, le devoir absolu de se regrouper sur ses positions de classe pour combattre le capitalisme sous sa forme qu'il revêt concrètement: fasciste, démocratique ou social-démocratique.
La première considération essentielle que nous ferons en regard des situations actuelles, sera la proclamation ouverte que le problème du pouvoir ne se pose pas aujourd'hui d'une façon immédiate pour la classe ouvrière, et qu'une des manifestations les plus cruelles de cette caractéristique de la situation est le déclenchement de l'attaque fasciste, ou l'évolution de la démocratie vers les pleins pouvoirs. Dès lors, il s'agit de déterminer sur quelles bases pourra s'effectuer le rassemblement de la classe ouvrière. Et ici une conception vraiment curieuse va séparer les marxistes de tous les agents de l'ennemi et des confusionnistes qui agissent au sein de la classe ouvrière. Pour nous, le rassemblement des ouvriers est un problème de quantité : le prolétariat ne pouvant s'assigner pour but immédiat la conquête du pouvoir, se rassemble pour des objectifs plus limités, mais toujours de classe : les luttes partielles. Les autres, qui afficheront un extrémisme de bluff, altéreront la substance de classe du prolétariat et affirmeront qu'il peut lutter pour le pouvoir à n'importe quelle époque. Ne pouvant poser ce problème sur des bases de classe, c'est-à-dire sur la base prolétarienne, ils l'émasculeront substantiellement en posant le problème du gouvernement antifasciste. Nous ajouterons encore que les partisans de la dissolution du prolétariat dans le marais de l'antifascisme, sont évidemment ceux-là mêmes qui empêchent la constitution d'un front de classe du prolétariat, pour ses batailles revendicatives.
Les derniers mois, en France, ont bien connu une efflorescence extraordinaire de programmes, de plans, d'organismes antifascistes, mais cela n'a nullement empêché Doumergue d'aboutir à une réduction massive des traitements, des pensions, signal pour les diminutions de salaires que le capitalisme français a bien l'intention de généraliser. Si la centième partie de 1'activité déployée autour de 1'antifascisme avait été dirigée vers la constitution d'un front solide de la classe ouvrière pour le déclenchement d'une grève générale pour la défense des revendications immédiates, il est absolument certain que, d'une part, les menaces répressives n'auraient pas suivi leur cours, et que, d'autre part, le prolétariat, une fois regroupé pour ses intérêts de classe, aurait repris confiance en lui-même, opérant ainsi une modification de la situation d'où serait surgi, à nouveau, le problème du pouvoir, dans la seule forme où il peut se poser pour la classe ouvrière : la dictature du prolétariat.
De toutes ces considérations élémentaires, il découle que l'antifascisme, pour être justifié, devrait procéder de l'existence d'une classe antifasciste : la politique antifasciste devrait découler d'un programme inhérent à cette classe. Qu'il ne soit pas possible d'arriver à de telles conclusions, cela ne résulte pas seulement des plus simples formulations du marxisme, mais aussi des éléments tirés de la situation actuelle en France. En effet, le problème se pose immédiatement des limites à assigner à l'antifascisme. A qui devrait-il se limiter à sa droite ? A Doumergue, qui est là pour défendre la République, à Herriot qui participe à la "trêve" pour préserver la France du fascisme, à Marquet qui prétend représenter "l'œil du socialisme" dans l'Union Nationale, aux Jeunes Turcs du parti radical, simplement aux socialistes, ou enfin, même, avec le diable, pourvu que l'enfer soit pavé d'antifascisme ? Une position concrète du problème prouve que la formule de l'antifascisme ne sert que les intérêts de la confusion et prépare la déroute certaine de la classe ouvrière.
Au lieu de procéder à des modifications substantielles des revendications de la classe ouvrière, le devoir impérieux des communistes consiste à déterminer le rassemblement de la classe ouvrière autour de ses revendications de classe et au sein de ses organismes de classe : les syndicats. (...) En effet, nous ne nous basons pas sur la notion formelle du syndicat, mais sur la considération fondamentale que - ainsi que nous l'avons déjà dit - le problème du pouvoir ne se posant pas, il faut choisir des objectifs plus limités, mais toujours de classe pour la lutte contre le capitalisme. Et 1'antifascisme détermine des conditions où la classe ouvrière non seulement va être noyée pour ce qui est de ses moindres revendications économiques et politiques, mais où elle verra aussi toutes ses possibilités de lutte révolutionnaire compromises et se trouvera exposée à devenir la proie du précipice des contrastes du capitalisme: de la guerre, avant de retrouver la possibilité de livrer la bataille révolutionnaire pour 1'instauration de la société de demain.
Bilan n° 7, mai 1934.
[1] [32] Ce n'est pas notre objectif dans cet article que de développer notre analyse sur les causes de 1'entrée du FPO au gouvernement autrichien, analyse que les lecteurs pourront trouver dans notre presse territoriale. En quelques mots, on peut dire que cette formule gouvernementale a 1'immense avantage de permettre au SPO (Parti Social Démocrate) de se faire une cure revitalisante d'opposition après plusieurs décennies de présence à la tête de l'Etat en même temps qu'elle vise à saper la dynamique de succès du FPO basée pour une bonne part sur son image de parti "vierge de toute compromission". La bourgeoisie italienne avait pris les devants de ce type de manoeuvre il y a quelques années en "recyclant" dans le gouvernement Berlusconi l'ancien parti néofasciste MSI.
[2] [33] Mouvement insurrectionnel de février 1934.
[3] [34] Bilan désigne ainsi les partis staliniens. Ce
terme provient du fait que, au milieu des années 1920, Staline avait adopté une
position "centriste" entre la gauche, représentée principalement par
Trotsky et la droite dont le porte-parole était Boukharine et qui préconisait
une politique favorable aux koulaks (paysans riches) et aux petits
capitalistes.
[4] [35] Nom que se donnent les trotskistes dans les années 1930.
Comprendre la défaite de la révolution russe, 3
1922-23 : les fractions communistes contre la montée de la contre-révolution
Pour les générations de révolutionnaires qui ont surgi de la reprise de la lutte de classe à la fin des années 1960, il était assez difficile d'accepter le caractère prolétarien de l'insurrection d'octobre 1917 et du parti bolchevik qui l'avait dirigée. Le traumatisme causé par la contre-révolution stalinienne avait provoqué en réaction une fuite dans la vision conseilliste qui considère le bolchevisme comme le protagoniste d'une révolution purement bourgeoise en Russie. Et même lorsqu'à la suite de nombreux débatsanimés, un certain nombre de groupes et d'éléments eurent admis qu'Octobre avait bien été rouge, une forte tendance à imposer des limites sévères à l'ampleur de l'événement a persisté : "jusqu'ici et pas plus loin ! Les bolcheviks étaient prolétariens... mais nous avons surtout à apprendre de leurs erreurs".
Ce type de démarche n'a pas épargné les groupes qui ont formé le CCI à l'époque. La section en Grande Bretagne, World révolution, avait abandonné sa position d'origine qui considérait les bolcheviks comme des agents de la contre-révolution capitaliste d'Etat, mais s'agissant de l'histoire du parti bolchevik après 1921, on peut trouver dans WR n'2 le point de vue suivant: "... le trotskisme non moins que le stalinisme était un produit de la défaite de la révolution prolétarienne en Russie. L'Opposition de gauche ne s'est pas formée avant 1923, et bien avant cela Trotsky avait été l'un des supporters et exécutants les plus brutaux de la politique anti ouvrière des bolcheviks (l'écrasement du mouvement de grève de Pétrograd et du soulèvement de Cronstadt, la militarisation du travail, l'abolition des milices ouvrières, etc.). Ses désaccords avec d'autres fractions de la bureaucratie portaient sur les meilleurs moyens d'exploiter les ouvriers russes et d'étendre le modèle «soviétique» capitaliste d'Etat à d'autres parties du monde. "
On trouve aussi ce genre de jugement présomptueux porté sur le passé dans un groupe comme Revolutionary Perspectives qui en 1975 défendait qu'après 1921 et l'écrasement de la révolte de Cronstadt, non seulement la révolution russe était morte et tous les partis de l'Internationale communiste devenus des agents du capitalisme-mais également tous les groupes qui ne partageaient pas leur point de vue sur cette date, étaient eux-mêmes contre-révolutionnaires. ([1] [38])
Ce n'est donc pas par hasard qu'à l' époque, très peu d'études sérieuses aient été menées portant sur la période qui va de 1921 à la victoire définitive du stalinisme à la fin des années 1920. Mais le mouvement révolutionnaire, et le CCI en particulier, a parcouru beaucoup de chemin depuis; si nous dédions une large place aujourd'hui à l'examen des débats qui ont déchiré le parti bolchevik pendant cette période, c'est parce que nous avons compris que loin d'être l'expression de dissensions inter bourgeoises, ces conflits politiques exprimaient la résistance héroïque des courants prolétariens au sein du parti bolchevik contre les tentatives de la contre-révolution de l'emporter complètement. C'est donc une période qui nous a légué certaines des leçons les plus précieuses concernant les tâches de la fraction communiste - cet organe politique dont la fonction première est de combattre la dégénérescence d'une révolution prolétarienne et de ses instruments politiques les plus vitaux.
1922-23 : Lénine s'oriente vers l'opposition
La Nouvelle politique économique (NEP) introduite au l 0e congrès du parti en 1921 avait été définie par Lénine comme une retraite stratégique imposée par l'isolement et la faiblesse du prolétariat russe. En Russie, cela voulait dire l'isolement du prolétariat vis-à-vis de la paysannerie qui avait soutenu les bolcheviks contre les anciens propriétaires fonciers pendant la guerre civile, mais qui réclamait maintenant une compensation matérielle à ce soutien. La direction bolchevik avait en fait considéré la révolte de Cronstadt comme l'avertissement d'une contre-révolution paysanne imminente et c'est pourquoi elle l' avait réprimée sans merci. (voir la Revue internationale n'100). Mais elle savait aussi que "l'Etat prolétarien" - dont les bolcheviks se considéraient les gardiens - ne pouvait dominer uniquement par la force. Il fallait faire des concessions aux paysans sur le plan économique afin de maintenir intact le régime politique existant. Ces concessions, codifiées dans la NEP, impliquaient l'abolition des réquisitions de blé qui avaient caractérisé la période du Communisme de guerre, et leur remplacement par "l'impôt en nature" ; le commerce privé serait maintenant autorisé pour la masse des paysans moyens ; une "économie mixte" serait établie dans laquelle les industries d'Etat fonctionneraient aux côtés des entreprises capitalistes privées, et seraient même en concurrence avec elles.
Cependant, l'isolement véritable du prolétariat russe provenait en fait de la situation internationale. A son troisième congrès en 1921, l'Internationale communiste avait reconnu que l'échec complet de l'Action de mars en Allemagne signifiait le reflux de la vague révolutionnaire qui avait commencé en 1917. Face à la nécessité de reconstruire une Russie ruinée et affamée, les bolcheviks comprenaient qu'ils ne pouvaient compter sur l'assistance immédiate du prolétariat mondial ; et en même temps, si le pouvoir politique qu'ils avaient contribué à créer devait jouer un rôle dans la reprise attendue de la révolution mondiale, ce pouvoir devait prendre les mesures économiques nécessaires pour survivre.
Le discours de Lénine au 11ème Congrès en 1922 commence sur ce thème. II parle des préparatifs de la Conférence de Gênes à laquelle la Russie soviétique envoyait une délégation ayant pour tâche de restaurer les relations commerciales entre la Russie et le monde capitaliste. La démarche adoptée par Lénine envers cela était tout à fait terre à terre :
"Bien entendu, nous allons à Gênes non en communistes mais en marchands. Nous avons besoin de faire du commerce, eux de même. Nous désirons faire du commerce à notre avantage à nous ; ils désirent le faire à leur avantage à eux. Quel tour prendra la lutte ? Cela dépendra, dans une faible mesure il est vrai, de l'habileté de nos diplomates" (Rapport politique du comité central du parti communiste [bolchevik] de Russie au 1 le congrès, 27 mars 1922)
Et en fait Lénine avait tout à fait raison de faire cette distinction entre l'activité communiste et les nécessités de l'Etat. Il ne peut y avoir aucune objection de principe à ce qu'un pouvoir prolétarien échange ses produits contre ceux d'un Etat capitaliste tant qu'on reconnaît clairement qu'il s'agit d'une mesure contingente et temporaire ne remettant pas les principes authentiques en question. Il n'y a rien à gagner de gestes d'auto- immolation héroïque, comme l'avait déjà démontré le débat sur le traité de Brest-Litovsk.
Le problème ici c'est que l'ouverture de l'Etat soviétique au monde capitaliste commençait à impliquer le commerce des principes. En effet à Gênes, l'incapacité à trouver un accord avec les puissances de l'Entente, amena les deux Etats proscrits du moment, la Russie et l'Allemagne, à conclure la même année 1e Traité de Rapallo. Ce traité contenait un certain nombre de clauses secrètes importantes , parmi lesquelles le fait que l' Etat soviétique fournirait des armes à la Reichwehr allemande. C'était en complète opposition avec l'engagement pris en 1918 par les bolcheviks de supprimer toute diplomatie secrète ; ce fut la première alliance militaire véritable entre l'Etat soviétique et une puissance impérialiste.
A cette alliance militaire correspondait une alliance politique grandissante avec la bourgeoisie. La "tactique" du Front unique, lancée dans cette période, a enchaîné les partis communistes aux forces de la social-démocratie qui avaient été dénoncées en 1919 comme des agents de la classe dominante. Avec l'insistance de plus en plus grande sur la nécessité de trouver à l'Etat russe de puissants alliés à l'étranger, cette politique évolua naturellement vers la théorie odieuse selon laquelle on pouvait même constituer des fronts avec les nationalistes de droite en Allemagne, les précurseurs du nazisme. Ces régressions politiques devaient avoir un effet dévastateur sur le mouvement ouvrier en Allemagne lors des événements de 1923 - et le soulèvement avorté qui eut lieu cette année là (voir l'article précédent dans ce numéro et la Revue internationale n° 98 et 99), fut en partie écrasé par la Reichwehr avec les armes fournies par l'Armée rouge. Telles étaient les étapes alarmantes dans la dégénérescence des partis communistes et l'intégration de l'Etat russe dans le concert du capitalisme mondial.
Cette glissade en arrière n'était pas le simple produit de la mauvaise volonté des bolcheviks mais résultait de profonds facteurs objectifs, même si des erreurs subjectives ont certainement joué un rôle dans l'accélération du déclin. Le discours de Lénine exprime cela de façon vivante. Il n'avait aucune illusion sur la nature économique de la NEP : il disait que c'était une forme de capitalisme d'Etat. Nous avons vu (dans la Revue internationale n°99) qu'en 1918 Lénine défendait déjà que le capitalisme d'Etat, comme forme plus concentrée et plus développée de l'économie bourgeoise, constituait un pas en avant, un pas vers le socialisme pour l'économie arriérée de la Russie et ses vestiges semi-médiévaux. Dans le discours au Congrès de 1922, il reprend ce thème, en insistant sur la différence fondamentale à faire entre le capitalisme d'Etat sous la direction de la bourgeoisie réactionnaire, et le capitalisme d'Etat administré par l'Etat prolétarien
",.. il ne faut pas oublier cette vérité majeure, à savoir qu'aucune théorie, aucun ouvrage ne traite la question du capitalisme d'Etat, tel qu'il existe chez nous, pour la simple raison que les notions habituelles rattachées à ces termes, ont trait au pouvoir de la bourgeoisie en société capitaliste. Tandis que notre société à nous est sortie des rails capitalistes ; elle ne s'est pas encore engagée sur une voie nouvelle, mais ce n'est plus la bourgeoisie qui gouverne l'Etat, c'est le prolétariat. Nous ne voulons pas comprendre que lorsque nous disons «Etat», cet Etat, c'est nous, c'est le prolétariat, c'est l'avant-garde de la classe ouvrière. Le capitalisme d'Etat est un capitalisme que nous saurons limiter, dont nous saurons fixer les bornes, ce capitalisme d'Etat est rattaché à l'Etat, mais l'Etat, ce sont les ouvriers, c'est la partie avancée des ouvriers, c'est l'avant garde, c'est nous. " (Rapport au l le congrès, op cit.)
Cette expression "l'Etat, c'est nous " constitue déjà un oubli des propres termes de Lénine dans le débat de 1921 sur les syndicats, dans lequel il avait mis en garde contre le fait d'identifier totalement les intérêts du prolétariat aux intérêts de l'Etat (voir la Revue internationale n° 100) ; il est également évident que Lénine a commencé à perdre de vue la distinction entre le prolétariat et le parti d'avant-garde. Cependant, Lénine était quand même extrêmement conscient des limites véritables de ce "contrôle prolétarien du capitalisme d'Etat", parce que c'est au même moment qu'il fit la fameuse comparaison entre l'Etat soviétique, encore profondément marqué par les tares de l'ordre ancien, avec une "voiture" qui refuse d'obéir aux ordres de son conducteur :
"Cette situation est sans précédent dans l'histoire : le prolétariat, l'avant-garde révolutionnaire, possède un pouvoir politique absolument suffisant; et, à côté de cela, le capitalisme d'Etat. L'essentiel, c'est que nous comprenions que ce capitalisme est celui que nous pouvons et devons admettre, auquel nous pouvons et devons assigner certaines limites, car ce capitalisme est nécessaire à la grande masse paysanne et au capital privé qui doit faire du commerce de façon à satisfaire les besoins des paysans. Il faut faire en sorte que le cours régulier de l'économie capitaliste et de l'échange capitaliste soit rendu possible, car cela est nécessaire au peuple. On ne saurait vivre sans cela... vous communistes, vous ouvriers, vous, partie consciente du prolétariat qui vous êtes chargés de gouverner l'Etat, saurez-vous faire en sorte que l'Etat dont vous avez assumé la charge, fonctionne comme vous l'entendez ? Nous avons vécu une année, l’Etat entre nos mains ;eh bien sur le plan de la nouvelle politique économique a-t-il fonctionné comme nous l'entendions ? Non. Nous ne voulons pas l'avouer: l'Etat n'a pas fonctionné comme nous l'entendions. Et comment a-t-il fonctionné ?La voiture n'obéit pas: un homme est bien assis au volant, qui semble la diriger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue ; elle va où la pousse une autre force -force illégale, force illicite, force venant d'on ne sait où - où la poussent les spéculateurs, ou peut-être les capitalistes privés , ou peut-être les uns et les autres - mais la voiture ne roule pas tout à fait, et, bien souvent ,pas du tout comme se l’imagine celui qui est au volant. » (Rapport, op cit).
Bref, les communistes ne conduisaient pas le nouvel Etat -ils étaient conduits par lui. De plus, Lénine était totalement lucide sur la direction que cette voiture suivait spontanément : elle menait à une restauration bourgeoise qui prendrait facilement la forme d'une intégration pacifique de l'Etat soviétique à l'ordre capitaliste mondial. Ainsi il reconnaît "l'honnêteté de classe" d'une tendance politique bourgeoise comme les émigrés russes autour de Smena Vekh qui commençaient déjà à soutenir l'Etat soviétique parce qu'ils voyaient dans le parti bolchevik le meilleur "contremaître" du capitalisme russe.
Et cependant, la profondeur des intuitions de Lénine sur la nature et l'échelle du problème auquel étaient confrontés les bolcheviks ne trouvait pas du tout de réponse dans les solutions qu'il préconisait dans le même discours. Pour lui, il n'était pas question d'affronter le processus de bureaucratisation avec son antidote prolétarien -la revitalisation de la vie politique des soviets et des autres organes unitaires de la classe. La réaction de la direction bolchevik à la révolte de Cronstadt avait déjà montré sa perte de conviction dans cette voie. Pas plus que Lénine n'a réclamé un quelconque allégement du véritable état de siège appliqué à la vie interne du parti depuis Cronstadt. La même année, l'Opposition ouvrière se trouva de nouveau sous les feux après avoir tenté de lancer un appel au 4e congrès de l'Internationale sur le régime interne du parti en Russie, et Miasnikov fut expulsé du parti après que Lénine ne fut pas parvenu à le convaincre de renoncer à ses appels à la liberté de parole.
Pour Lénine, le problème consistait en « un manque de culture » des dirigeants de l’Etat communiste-leur incapacité à administrer mieux que ne l'avaient fait les anciens bureaucrates du Tsar, ou à être de meilleurs commerçants ou hommes d'affaires que "les hommes de la NEP" qui surgissaient partout -maintenant que l'économie avaient été libéralisée .Comme exemple de la terrible inertie qui entravait la nouvelle administration, il citait l'histoire absurde de la façon dont un capitaliste étranger avait offert de vendre à la Russie affamée et comment la décision de les acheter avait été ajournée à travers l'ensemble de l'appareil de l'Etat et du parti jusqu'à ce que soient impliqués les plus hauts échelons du parti.
Sans aucun doute de tels excès bureaucratiques auraient pu être évités ici et là en faisant que les bureaucrates soient plus "cultivés", mais cela n'aurait rien changé à la direction globale prise par la voiture de l'Etat. La puissance qui imposait véritablement cette direction, était bien plus forte que les "hommes de la NEP" ou le capitaliste privé- c’était l’immense puissance du capital mondial qui déterminait inexorablement le cours de l’économie russe et de l’Etat soviétique. Même dans les meilleures conditions, une forteresse ouvrière isolée n'aurait pas été capable de résister très longtemps à cette puissance. Dans la Russie de 1922, après la guerre civile, la famine, l'effondrement économique, la disparition de la démocratie prolétarienne et même de grandes parties du prolétariat lui-même, il était totalement utopique d'espérer qu'un mode d'administration plus efficace de la part de la minorité communiste renversât le cours dominant des choses. Au contraire, Lénine fut rapidement contraint d'admettre que le pourrissement qui rongeait de plus en plus la machine étatique ne se limitait pas seulement à "l'inculture" de ses couches les plus basses, mais avait pénétré les rangs les plus hauts de l'échelle du parti, jusqu'à la "vieille garde" du bolchevisme lui-même, donnant naissance à une véritable fraction bureaucratique incarnée par dessus tout par Joseph Staline
Comme l'observe Trotsky dans l'article qu'il a rédigé en 1932 "Sur le testament de Lénine" :
"Il ne serait pas exagéré de dire que Lénine a consacré la moitié de la dernière année de sa vie politique, entre sa convalescence et sa rechute dans la maladie, à une âpre lutte contre Staline. Rappelons-en une nouvelle fois les dates principales. En septembre 1922 ; Lénine a ouvert le feu contre la politique nationale de Staline. Dans la première partie du mois de décembre, il a attaqué Staline sur la question du monopole du commerce extérieur. Le 25 décembre, il a rédigé la première partie de son testament. Le 30 décembre, il a écrit sa lettre sur la question nationale (la «bombe»). Le 4 janvier 1923, il a ajouté un post-scriptum à son testament sur la nécessité de destituer Staline de sa place de secrétaire général. En janvier 23, il a dressé l'artillerie lourde contre Staline : le projet de la commission de contrôle. Dans un article du 2 mars 1923, il porte à Staline un double coup: à la fois comme organisateur de l'Inspection et comme secrétaire général. Le 5 mars, il m'a écrit au sujet de son mémorandum sur la question nationale : «si vous êtes d'accord pour le défendre, ce serait le mieux». Le même jour, il a ouvertement joint pour la première fois ses forces aux irréconciliables ennemis géorgiens de Staline, les informant par une note spéciale qu'ils soutenait «de tout son cœur» leur cause et préparait pour eux des documents contre Staline, Ordjonikidze et Dzerjinski. " (Traduit de l'anglais par nous)
Bien qu'il fût dominé par la maladie qui allait rapidement mettre fin à sa vie, Lénine mit toute son énergie politique dans cette bataille désespérée contre la montée du stalinisme, et proposa à Trotsky de faire bloc avec lui contre le bureaucratisme en général et Staline en particulier. Ainsi, ayant le premier tiré la sonnette d'alarme sur le cours général pris par la révolution, Lénine jetait déjà les fondements pour passer - si nécessaire - à une position oppositionnelle. Mais quand on lit les articles que Lénine a écrit à cette époque ("Comment devons-nous réorganiser l'inspection ouvrière et paysanne", et en particulier l'article du 2 mars auquel Trotsky se réfère "Mieux vaut moins mais mieux"), nous pouvons voir les limites imposées par sa position à la tête de l'appareil d'Etat. Comme dans son discours d'avril, les solutions sont toujours entièrement administratives : réduire le nombre de bureaucrates, réorganiser la Rabkrin, l'Inspection ouvrière et paysanne, fusionner la Rabkrin avec la commission de contrôle du parti... ou encore, comme à la fin de "Faire moins mais mieux", Lénine commence à mettre ses espoirs de sauvetage moins dans la révolution ouvrière à l'ouest que dans la montée de "l'orient nationaliste et révolutionnaire ". D'une façon ou d'une autre, il y a une claire perte de perspective. Lénine avait vu en partie le danger, mais il n'en avait pas encore tiré les conclusions nécessaires. Eut-il vécu plus longtemps, il est sûr qu'il serait allé bien plus loin dans l'identification des causes du problème et donc de la politique à mener. Mais maintenant, le processus de clarification devait passer dans d'autres mains.
1923: l'émergence des oppositions de gauche
Le retrait de Lénine de la vie politique fut l'un des facteurs qui précipita l'éclatement d'une crise ouverte dans le parti bolchevik. D'un côté, la fraction bureaucratique consolidait son emprise sur le parti, initialement sous la forme d'un "triumvirat" formé par Staline, Zinoviev et Kamenev, un bloc instable dont le principal ciment était d' isoler Trotsky. Pendant ce temps ce dernier, malgré de considérables hésitations, était contraint d'évoluer vers une position ouvertement oppositionnelle au sein du parti.
En même temps, le régime bolchevik était confronté à de nouvelles difficultés sur le plan économique et social. Pendant l'été 1923, ce qu'on appelle "la crise des ciseaux" mit en question l'application de la NEP sous le triumvirat. Les "ciseaux" étaient constitués par l'effondrement des prix agricoles d'un côté et la montée des prix industriels de l'autre ; cela menaçait en fait l'équilibre de toute l'économie et constituait la première crise de "l'économie de marché" qu'avait instaurée la NEP. Tout comme la NEP avait été introduite pour contrer l'excessive centralisation par l'Etat du Communisme de guerre qui avait résulté dans la crise de 1921, maintenant il devenait évident que la libéralisation de l'économie exposait la Russie à certaines des difficultés les plus classiques de la production capitaliste. Ces difficultés économiques et par dessus tout la réponse qu'y apportait le gouvernement - une politique de coupes dans les emplois et les salaires comme dans n'importe quel Etat capitaliste "normal" - aggravaient à leur tour la condition de la classe ouvrière qui se trouvait déjà à la limite de la pauvreté. En août septembre 1923, des grèves spontanées avaient commencé à s'étendre aux principaux centres industriels.
Le triumvirat qui était avant tout intéressé à la préservation du statu quo, avait commencé à considérer la NEP comme la voie royale au socialisme en Russie ; ce point de vue était théorisé en particulier par Boukharine qui était passé de l'extrême gauche du parti à l'extrême droite et qui a précédé Staline dans la théorie du socialisme en un seul pays quoiqu'à "un rythme d'escargot", à cause du développement d'une économie de marché "socialiste". Trotsky d'un autre côté avait déjà commencé à demander plus de centralisation et de planification étatique pour répondre aux difficultés économiques du pays. Mais la première prise de position claire de l'opposition émanant de l'intérieur des cercles dirigeants du parti a été la Plate-forme des 46, soumise au Bureau politique en octobre 1923. Les 46 étaient à la fois composés des proches de Trotsky comme Piatakov et Préobrajensky, et d'éléments du groupe Centralisme démocratique comme Sapranov, V.Smirnov et Ossinski. Il n'est pas insignifiant que le document ne porte pas la signature de Trotsky : la peur d'être considéré comme faisant partie d'une fraction alors que les fractions avaient été interdites en 1921 a certainement joué un rôle. Néanmoins, sa lettre ouverte au Comité central, publiée dans la Pravda de décembre 1923 et sa brochure Cours nouveau exprimaient des préoccupations très similaires et le plaçaient définitivement dans les rangs de l'opposition.
A l'origine, la plate-forme des 46 était une réponse aux problèmes économiques dans lesquels se trouvait le régime. Elle prenait fait et cause pour une plus grande planification étatique contre le pragmatisme de l'appareil dominant et sa tendance à élever la NEP au rang de principe immuable. Ce devait être un thème constant de l'opposition de gauche autour de Trotsky – et comme nous le verrons, pas l'une de ses forces. Plus important était l'avertissement lancé sur l'étouffement de la vie interne du parti :
"Les membres du parti qui ne sont pas satisfaits de telle ou telle décision du comité central, qui ont à l'esprit tel ou tel doute, qui relèvent en privé telle ou telle erreur, telle ou telle irrégularité ou telle ou telle confusion, ont peur d'en parler dans les réunions du parti et ont même peur d'en parler dans une conversation. (...)Aujourd'hui, ce n'est pas le parti, pas ses larges masses qui promeut et choisit les membres des comités provinciaux et du comité central du PCR. Au contraire, c'est de plus en plus la hiérarchie du secrétariat du parti qui recrute les membres des conférences et des congrès qui deviennent à leur tour de plus en plus les assemblées exécutives de cette hiérarchie. (...)La position qui s'est créée s'explique par le fait que le régime est la dictature d'une faction au sein du parti. (...) Le régime factionnel doit être aboli et ce doit être fait, en premier lieu, par ceux qui l'ont créé ; il doit être remplacé par un régime d'unité fraternelle et de démocratie interne du parti."
En même temps, la plate-forme prenait ses distances avec ce qu'elle appelait des groupes d'opposition "malsains", même si elle considérait ces derniers comme des expressions de la crise du parti. Cela faisait sans aucun doute référence à des courants comme Le Groupe ouvrier autour de Miasnikov et La Vérité ouvrière autour de Bogdanov qui avaient surgi à la même époque. Peu après, Trotsky adoptait un point de vue similaire : le rejet de leurs analyses comme trop extrêmes, tout en les considérant en même temps comme des manifestations de la mauvaise santé du parti. Trotsky ne voulait pas non plus collaborer aux méthodes de répression qui avaient pour but d'éliminer ces groupes.
En fait, ces groupes ne peuvent absolument pas être écartés comme des phénomènes "malsains". Il est vrai que La Vérité ouvrière exprimait une certaine tendance au défaitisme et même au menchevisme ; comme la plupart des courants de la Gauche allemande et hollandaise, son analyse de la montée du capitalisme d'Etat en Russie était affaiblie par la tendance à mettre en question la révolution d'Octobre elle-même et à la considérer comme une révolution bourgeoise plus ou moins progressive. (voir l'article sur la Gauche communiste en Russie dans la Revue internationale n°9)
Ce n'était pas du tout le cas du Groupe ouvrier du Parti communiste russe (bolchevik), dirigé par des ouvriers bolcheviks de longue date comme Miasnikov, Kuznetsov et Moiseev. Le groupe se fit d'abord connaître en avril-mai 1923 par la distribution de son Manifeste, juste après le 13e congrès du parti bolchevik. L'examen de ce texte confirme le sérieux du groupe, sa profondeur et sa perspicacité politiques.
Le texte n'est pas dépourvu de faiblesses. En particulier, il est entraîné dans la théorie de l'offensive, qui ne voit pas le reflux de la révolution internationale et la nécessité qui en découle de luttes défensives de la classe ouvrière ; c'était l'autre face de la médaille par rapport à l'analyse de l'Internationale communiste qui voyait le recul de 1921 mais en tirait des conclusions largement opportunistes. De la même façon, le Manifeste adopte un point de vue erroné sur le fait qu'à l'époque de la révolution prolétarienne, les luttes pour de plus hauts salaires n'auraient plus de rôle positif.
Malgré cela, les forces de ce document pèsent bien plus que ses faiblesses :
- son internationalisme résolu. Contrairement au groupe L'Opposition ouvrière de Kollontaï, il n'y a pas trace de localisme russe dans son analyse. Toute la partie introductive du Manifeste traite de la situation internationale, situant clairement les difficultés de la révolution russe dans le retard de la révolution mondiale, et insistant sur le fait que le seul salut pour la première résidait dans le renouveau de la seconde : "Le travailleur russe (...) a appris à se considérer comme soldat de l'armée mondiale du prolétariat international et à voir dans ses organisations de classe les troupes de cette armée. Chaque fois donc qu'est soulevée la question inquiétante du destin des conquêtes de la révolution d'Octobre, il tourne son regard là-bas, au-delà des frontières où sont réunies les conditions pour une révolution, mais où, néanmoins, la révolution ne vient pas. " (in Invariance n°6, année VIII, série II, Naples 1975)
- sa critique aiguisée de la politique opportuniste du Front unique et du slogan du Gouvernement ouvrier; la priorité accordée à cette question constitue une confirmation supplémentaire de l'internationalisme du groupe puisqu'il s'agissait avant tout d'une critique de la politique de l'Internationale communiste. Sa position n'était pas non plus teintée de sectarisme : il affirmait la nécessité de l'unité révolutionnaire entre les différentes organisations communistes (comme le KPD et le KAPD en Allemagne) mais rejetait complètement l'appel de l'Internationale à faire bloc avec les traîtres de la social démocratie, son dernier argument fallacieux selon lequel la révolution russe avait précisément réussi parce que les bolcheviks auraient utilisé de façon intelligente la tactique du front unique : "...la tactique qui devait conduire le prolétariat insurgé à la victoire ne pouvait être celle du front unique socialiste mais celle du combat sanglant, sans ménagement, contre les fractions bourgeoises à la terminologie socialiste confuse. Seul ce combat pouvait apporter la victoire et il en fut ainsi. Le prolétariat russe a vaincu non en s'alliant aux socialistes révolutionnaires, aux populistes et aux mencheviks, mais en luttant contre eux. Il est nécessaire d'abandonner la tactique du «front unique socialiste» et d'avertir le prolétariat que «les fractions bourgeoises à la phraséologie socialiste ambiguë» - à l'époque actuelle tous les partis de la Deuxième internationale - marcheront au moment décisif les armes à la main pour la défense du système capitaliste. " (Ibid.)
- son interprétation des dangers qu'affrontait l'Etat soviétique - la menace du "remplacement de la dictature du prolétariat par une oligarchie capitaliste ". Le Manifeste retrace la montée d'une élite bureaucratique et la perte des droits politiques de la classe ouvrière, et réclame la restauration des comités d'usine et par dessus tout que les soviets prennent la direction de l'économie et de l'Etat. ([2] [39])
Pour le Groupe ouvrier, le renouveau de la démocratie ouvrière constituait le seul moyen de contrer la montée de la bureaucratie, et il rejetait explicitement l'idée de Lénine qui voyait dans l'établissement d'une Inspection ouvrière un moyen d'aller de l'avant, alors que ce n'était qu'une tentative de contrôler la bureaucratie par des moyens bureaucratiques.
- son profond sens des
responsabilités. Contrairement aux notes critiques ajoutées par le KAPD quand
il publia le Manifeste en Allemagne (Berlin,1924)et qui exprimait la sentence
prématurée de mort de la révolution russe et de l'Internationale communiste de
la part de la Gauche
allemande, le Groupe ouvrier est très prudent avant de proclamer le triomphe
définitif de la contre-révolution en Russie ou la mort de l'Internationale.
Pendant la "crise de Curzon" de 1923, au moment où il semblait que la Grande-Bretagne
allait déclarer la guerre à la
Russie, les membres du Groupe ouvrier s'engagèrent à défendre
la république soviétique en cas de guerre, et, surtout, il n'y a pas la moindre
trace de répudiation de la révolution d'octobre et de l'expérience bolchevique.
En fait, l'attitude adoptée par le groupe sur son propre rôle correspond très
précisément à la notion de fraction de gauche telle qu'elle a été élaborée plus
tard par la Gauche
italienne en exil. Il reconnaissait la nécessité de s'organiser indépendamment
et même clandestinement, mais le nom du groupe (Groupe ouvrier du Parti
communiste russe - bolchevik) tout comme le contenu de son Manifeste
démontrent qu'il se considérait en totale continuité avec le programme et les
statuts du parti bolchevik. II appelait donc tous les éléments sains au sein du
parti, de la direction comme des différents groupements d'opposition comme la Vérité ouvrière,
l'Opposition ouvrière et le Centralisme démocratique à se regrouper et à mener
une lutte décidée pour régénérer le parti et la révolution. Et sous bien des
aspects, c'était une politique bien plus réaliste que l'espoir qu'avaient les
"46" de faire abolir le régime de factions dans le parti "en premier lieu" par la
faction dominante elle-même.
En somme, il n'y avait rien de malsain dans le projet du Groupe ouvrier, et il n'était pas une simple secte sans influence dans la classe. Des estimations évaluent à environ 200 le nombre de ses membres à Moscou, et il était totalement cohérent quand il disait se trouver aux côtés du prolétariat dans sa lutte contre la bureaucratie. Il chercha donc à mener une intervention politique active dans les grèves sauvages de l'été et de l'automne 1923. En fait, c'est pour cette raison même et à cause de l'influence croissante du groupe au sein du parti que l'appareil déchaîna sa répression contre lui. Comme il l'avait prévu, Miasnikov subit même une tentative d'assassinat "lors d'une tentative d'évasion". Miasnikov survécut et quoique emprisonné puis forcé à l'exil après s'être échappé, il poursuivit son activité révolutionnaire à l'étranger deux décennies durant. Le groupe en Russie fut plus ou moins disloqué par des arrestations de masse, bien qu'il soit clair dans L'énigme russe, le précieux rapport d'A.Ciliga sur les groupes d'opposition en prison à la fin des années 1920, qu'il ne disparut pas complètement et continua d'influencer "l'extrême gauche" du mouvement d'opposition. Néanmoins, cette première répression ne présageait vraiment rien de bon : c'était 1a première fois qu'un groupe ouvertement communiste souffrait directement de la violence de l'Etat sous le régime bolchevik.
Les hésitations fatales de Trotsky
Le fait que Léon Trotsky prenne part ouvertement à l'opposition de gauche était d'une importance capitale. La réputation internationale de Trotsky comme leader de la révolution russe venait juste après celle de Lénine. Ses critiques du régime dans le parti et de ses orientations politiques envoyèrent dans le monde entier un signal clair que tout n'allait pas bien au pays des soviets ;et ceux qui avaient déjà commencé à se sentir mal à l'aise par la direction prise non seulement par 1'Etat soviétique, mais surtout par les partis communistes en dehors de la Russie, trouvaient une figure autour de laquelle ils pouvaient regrouper leurs forces, une figure qui défendait de façon indiscutable la tradition de la révolution d'Octobre et de l'internationalisme prolétarien. C'était en particulier le cas de la Gauche italienne au milieu des années 1920.
Et cependant, dès le début, il est évident que les politiques d'opposition adoptées par Trotsky étaient moins cohérentes et surtout moins déterminées que celles du courant de Miasnikov en particulier. En fait, Trotsky n'a pas réussi à mener la lutte contre le stalinisme même dans les termes limités envisagés par Lénine dans ses derniers écrits.
Pour donner les exemples les plus importants : au 12e congrès du parti en avril 1923, Trotsky ne livra pas la "bombe" que Lénine avait préparée contre Staline concernant la question nationale, son rôle dans le Rabkrin, sa déloyauté, bien qu'à cette époque Trotsky fût encore au centre du parti et y ait joui d'un large soutien. A la veille du 13e congrès, à la réunion du Comité central du 22 mai 1924 où furent débattus le testament de Lénine et son appel à destituer Staline et où le destin de Staline était pesé dans la balance, Trotsky resta silencieux ; il vota pour la non publication du testament contre les vœux qu'avait exprimés la femme de Lénine, N.Kroupskaia ; en 1925, Trotsky se dissocia même de son sympathisant américain, Max Eastman, qui avait décrit et cité le testament dans son livre Since Lenin died. Trotsky avait été persuadé par le Bureau politique de signer une prise de position dénonçant les efforts de Eastman pour faire connaître le testament comme "de la pure calomnie... qui ne peut que servir les buts des ennemis incarnés du communisme et de la révolution". Quand Trotsky changea finalement d'avis et décida de faire connaître le testament, il était trop tard : l'emprise de Staline sur l' appareil du parti était devenue pratiquement intouchable. De plus, pendant la période qui va de la dissolution de l'opposition de gauche en 1923 à la formation de l'Opposition unifiée avec les zinovievistes, Trotsky s'absenta fréquemment des affaires du Comité central, centrant ses préoccupations sur des sujets culturels ou techniques, et, tout en étant physiquement présent, ne prit souvent aucune part aux discussions.
Un certain nombre de facteurs peut être invoqué pour expliquer les hésitations de Trotsky. Bien qu'ils soient tous de nature politique, certains d'entre eux sont aussi à rapporter à des caractéristiques individuelles de Trotsky. Ainsi quand le camarade de Trotsky, Yoffé, écrivit son dernier message à Trotsky avant de se suicider, il fit un certain nombre de critiques des faiblesses deTrotsky : "Mais j'ai toujours pensé qu'il vous manquait un peu l'inflexibilité et l'intransigeance de Lénine, sa faculté de se retrouver seul et de poursuivre solitairement la route qu'il estimait la bonne... Vous avez souvent renié une position juste pour pouvoir conclure un accord ou un compromis dont vous surestimiez l'importance et la valeur. " (cité dans Le prophète désarmé, Isaac Deutscher)
En effet, c'est une description adéquate d'une tendance qui avait été très marquée chez Trotsky avant son adhésion au parti bolchevik - une tendance au centrisme, une incapacité de prendre des positions claires et incisives, une tendance à sacrifier les principes politiques à l'unité organisationnelle. Cette démarche hésitante était renforcée par la peur de Trotsky d'être considéré comme impliqué dans une vulgaire lutte pour le pouvoir personnel, pour lacouronne de Lénine. C'est en fait la principale explication de Trotski lui-même à ses hésitations pendant cette période : "Si j'avais agi à la veille du 12e congrès dans l'esprit du «bloc» Lénine-Trotsky contre le buraucratisme stalinien, je ne doute pas que j'aurais remporté la victoire (...). Cependant en 1922-23, il était encore tout à fait possible de s'emparer de la principale position stratégique en menant une offensive ouverte contre (les) épigones du bolchevisme.» Cependant, «mon action pouvait être comprise ou, plus exactement représentée comme une lutte personnelle pour prendre la place de Lénine dans le parti et dans l'Etat. Je ne pouvais songer à cela sans frémir. " (Ma vie, Trotsky)
Il y a certainement du vrai là-dedans : comme l'un des oppositionnels en fit la remarque à Ciliga, Trotsky était "un homme trop chevaleresque". Confronté aux manœuvres impitoyables et sans principe de Staline en particulier, Trotsky hésitait à descendre au même niveau, et se trouva ainsi hors circuit quasiment à chaque tournant.
Mais les hésitations de Trotsky doivent également être examinées à la lumière de faiblesses théoriques et politiques plus générales, toutes étroitement liées, qui l'empêchaient de prendre une position sans compromis contre la contre-révolution montante :
- l'incapacité de reconnaître clairement que le stalinisme constituait en fait la contre-révolution bourgeoise en Russie. Malgré la fameuse description qu'il a fait de Staline comme "fossoyeur de la révolution",Trotsky et ses adeptes avaient les yeux rivés sur le danger d'une "restauration capitaliste" dans le vieux sens d'un retour au capitalisme privé. C'est pourquoi il considérait le principal danger au sein du parti comme incarné par la fraction de droite de Boukharine et pourquoi son mot d'ordre restait: "un bloc avec Staline contre la droite peut-être ; mais un bloc avec la droite contre Staline jamais". Le stalinisme était considéré comme une forme de centrisme, inévitablement fragile et destiné à être tiré soit à droite soit à gauche. Comme nous le verrons dans le prochain article de la série, cette incapacité à apprécier le danger véritable représenté par Staline était liée à la théorie erronée de Trotsky qui identifiait l'industrialisation contrôlée par l'Etat à une forme de socialisme, et qui ne comprit jamais le vrai sens du capitalisme d'Etat. Cette profonde faiblesse politique devait mener Trotsky à commettre des erreurs de plus en plus graves dans les dix dernières années de sa vie ;
- une des raisons qui rendait Trotsky incapable de comprendre que le régime en Russie était réabsorbé par le camp capitaliste était sa propre implication dans bien des erreurs qui avaient accéléré cette dégénérescence, rien moins que la politique de militarisation du travail et de répression du mécontentement des ouvriers, ainsi que les tactiques opportunistes adoptées par l'I.C. au début des années 20, en particulier "le front unique". En partie parce qu'il était toujours mêlé aux plus hautes branches de l'arbre bureaucratique, Trotsky ne mit jamais en question ces erreurs et en conséquence ne parvint pas à mener son opposition jusque là où il se trouvait, avec le prolétariat et contre le régime. En fait, ce n'est pas avant 1926-27 que l'opposition de Trotsky est arrivée jusqu'à la base du parti ; elle ne se voyait sûrement pas faire de l'agitation parmi les masses des ouvriers. Pour cette raison, les ouvriers ont vraiment considéré la lutte entre Trotsky et Staline comme une dispute lointaine entre "les grands", entre des bureaucrates et rien de plus.
L'incapacité de Trotsky à rompre avec une attitude du type "personne ne peut avoir raison contre le parti" (termes qu'il défendit publiquement au 13e congrès) fut sévèrement critiquée par la Gauche italienne dans ses réflexions sur la défaite de la révolution russe et la signification des procès de Moscou en particulier: "La tragédie de Zinoviev et des « vieux bolcheviks » est la même: vouloir redresser le parti, sujétion du fétichisme du parti qui personnifie la révolution d'octobre et qui les a poussés à faire le sacrifice de leur vie au dernier procès. On retrouve ces mêmes préoccupations dans l'attitude de Trotsky quand, en 1925, il se laissa chasser du Commissariat de la guerre, alors qu'il jouissait toujours de l'appui de l'armée à Moscou. Ce n'est que le 7 novembre 1927 qu'il s'oppose ouvertement au parti ; mais il est trop tard et il échoue piteusement. Ce rattachement au parti et la crainte de devenir l'instrument de la contre-révolution contre la Russie l'empêche de pousser jusque dans ses extrêmes mais logiques conséquences sa critique du centrisme russe dans tous ces écrits, même depuis son expulsion. " (Bilan n°34, "La boucherie de Moscou", août-septembre 1936)
Face à l'avancée de la contre-révolution qui étranglait le souffle même du parti, le seul moyen de sauver quelque chose du désastre aurait été la formation d'une fraction indépendante qui tout en cherchant à gagner les éléments sains du parti, ne se déroberait pas face à la nécessité de mener un travail illégal et clandestin dans l'ensemble de la classe. Ceci, comme nous l'avons vu, est la tâche que le groupe de Miasnikov s'était fixée en 1923, et qui devait être déjouée par l'action de la police secrète. Trotsky au contraire se trouva paralysé par sa propre loyauté à l'interdiction des fractions qu'il avait soutenue au congrès du parti en 1921. En 1923 comme dans la bataille finale de 1927, l'appareil utilisa pleinement cette interdiction pour semer la confusion et la démoralisation dans les oppositions autour de Trotsky, leur donnant le choix entre dissoudre ces groupes ou faire le saut dans l'activité illégale.
Dans les deux occasions, c'est le premier choix qui fut fait dans l'espoir vain de préserver l'unité du parti ; en aucune occasion cela ne préserva les oppositionnels de la violence de la machine stalinienne.
CDW.
[1] [40] Par la suite, la Communist Workers' Organisation (regroupement de Revolutionary Perspectives et de Workers' Voice) a rejeté cette démarche, en particulier lorsqu'elle a mieux connu la méthode politique de la Gauche communiste italienne.
[2] [41] Cependant, le Manifeste semble aussi défendre que les syndicats doivent devenir des organes de la centralisation de la direction économique - vieille position de l'Opposition ouvrière que Miasnikov avait critiquée en 1921(voir le précédent article de la série dans la Revue internationale n'100)
Correspondance Bordiga-Trotsky sur la révolution allemande
Présentation
Nous avons traité dans la Revue Internationale n° 98 et 99 de la défaite de la révolution allemande comme manifestation de la défaite de la révolution mondiale. En publiant cette correspondance entre Bordiga et Trotsky, deux des principaux dirigeants de l'Internationale communiste TIC), nous voulons apporter des éléments complémentaires sur les combats qui se sont menés au sein de cette organisation au sujet de cette défaite.
La question allemande et la défaite subie par le mouvement ouvrier en Allemagne en 1923 constituent le problème essentiel de cette époque pour la classe ouvrière internationale. Les oscillations tactiques de TIC ont produit un désastre en Allemagne. Ce désastre met un terme à la vague révolutionnaire du début des années 1920 et prépare les défaites qui suivront, notamment en Chine en 1927 (situation que nous avons déjà traitée dans cette revue). Et enfin, il aboutit à la perte irrémédiable de l'Internationale dans la défense du "socialisme dans un seul pays" et à la crise des partis communistes avant leur passage à la contre-révolution et leur participation dans la deuxième guerre impérialiste.
Nous ne souhaitons pas ici traiter de façon étendue des débats qui se sont menés au sein de l'Internationale communiste sur la question de la révolution allemande mais uniquement verser au dossier de cette question deux courriers importants entre Bordiga et Trotsky qui permettent de se faire une idée des positions politiques et de la justesse du jugement des deux grands révolutionnaires au moment même où les faits se déroulent.
L'année 1923 constitue une véritable rupture dans la période qui suit la première guerre mondiale. Elle voit la fin de la vague révolutionnaire engendrée par cette guerre, avec en premier lieu la révolution russe d'Octobre 1917. C'est aussi l'année d'une rupture au sein de l'Internationale communiste qui ne maîtrise plus l'analyse de la situation politique.
En 1923, au 3e Plénum de l'Exécutif de TIC, Radek tombe dans le "national-bolchevisme".
Il voit dans l'Allemagne "une grande nation industrielle rejetée au rang d'une colonie'". Il fait l'amalgame entre un pays militairement occupé qui reste un des principaux pays impérialistes dans le monde et un pays colonisé. Ce faisant, il entraîne le Parti communiste d'Allemagne (KPD) et l'IC sur le terrain du nationalisme alors que ces organisations sont déjà largement infectées par l'opportunisme.
On peut déplorer ainsi des déclarations comme celle de l'Exécutif de l'IC qui affirme : "Le fait d'insister fortement sur l'élément national en Allemagne est révolutionnaire au même titre que le fait d'insister sur l'élément national dans les colonies". Radek renchérit : "Ce que l'on appelle nationalisme allemand n'est pas seulement du nationalisme : c’est un large mouvement national ayant une vaste signification révolutionnaire". Et Zinoviev se félicite, en concluant les travaux de l'Exécutif de l'IC, qu'un journal bourgeois ait reconnu le caractère "national-bolchevique" assumé par le KPD.
Puis, au milieu de l'année 1923, la réaction de l'IC se manifeste par un brusque virage qui va de l'attentisme pessimiste manifesté par Radek dans son rapport sur l'offensive du capital au 4e congrès de l'IC ("la révolution n'est pas à l'ordre du jour") à l'optimisme frénétique moins d'un an après : "La révolution est aux portes de l'Allemagne. C'est l'affaire de quelques mois". En conséquence, en présence de la direction du KPD, il est décidé à Moscou qu'il faut préparer d'urgence l'assaut du pouvoir et même en fixer la date. Le 1er octobre Zinoviev déclare au secrétaire du parti allemand Brandler, qu'il voit "le moment décisif d'ici quatre, cinq, six semaines". Toutefois en Allemagne, les mots d'ordre sont contradictoires. On lance des mots d'ordre d'insurrection et en même temps on lance le mot d'ordre de "gouvernement ouvrier" avec la social-démocratie, cette social-démocratie qui a très largement contribué à l'écrasement de la révolution de 1919 et à l'assassinat des meilleurs militants, ouvriers et révolutionnaires dont Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Léo Jogisches.
Il s’agit bien de la première crise d'importance de l'IC. Parallèlement à ces événements dramatiques qui montrent que la courbe du mouvement, qui était jusque là ascendante, est en train de s'inverser, se développe une crise dans la direction du parti bolchevik. Le combat de la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline commence, dès cette période, contre Trotsky et l'Opposition de gauche.
C'est en 1923 que l'IC prend le fameux tournant "gauchiste", ce qui coupe l'herbe sous les pieds à la gauche et à ses critiques au sein de PIC. Puis, en 1924, Zinoviev va chercher à utiliser la défaite de la révolution allemande contre l'Opposition.
Ultérieurement, Trotsky reviendra sur la révolution allemande. Dans sa lettre d'Alma Ata au 6e congrès de l'IC datée du 12 juillet 1928, il écrit : "La seconde moitié de 1923 fut une période d'attente tendue de la révolution en Allemagne. La situation fut jugée trop tard et avec hésitation... le 5e congrès (de l'IC de 1924) s'oriente vers l'insurrection en présence du reflux politique".
Seule la Gauche communiste italienne, avec à sa tête Bordiga, est capable de tirer, et de façon magistrale, les premières leçons politiques de cette crise de l'IC même si elles restent encore largement incomplètes. Elle avait déjà lancé une mise en garde au 4e congrès de l'IC en 1922, notamment contre la politique de front unique qui était mise en avant et contre l'opportunisme qui gagnait l'Internationale. En 1923, Bordiga est en prison mais, les divergences devenant de plus en plus importantes, il rédige un manifeste "A tous les camarades du PC d'Italie" qui aurait dû constituer une rupture avec l'orientation de l'IC s'il avait été soutenu par les autres membres du comité exécutif du parti. Enfin en 1924 Bordiga développe lui-même ses critiques au 5e Congrès de l'IC.
Les lettres publiées ci-après proviennent des "archives Perrone" ([1] [46]). Elles ont été écrites au cours du 6e Plénum de l'Exécutif de l'IC, au cours duquel Bordiga s'est affronté sur toutes les questions à Staline ([2] [47]). Bordiga y demande des précisions à Trotsky sur la question allemande. Ce dernier répond qu'il estimait, contrairement aux affirmations de Staline, que le moment favorable pour l'insurrection était déjà passé en octobre 1923 et qu'il n'avait jamais soutenu la politique de Brandler dans cette période.
Le 28 octobre 1926, Bordiga écrit à Karl Korsch (un des membres du communisme de gauche en Allemagne) : "Satisfaisantes sont les positions de Trotsky sur la question allemande de 1923." Toutefois, si les critiques de Trotsky et de Bordiga concordent sur cet événement comme sur la nécessité de discuter
de la question russe et de l'Internationale, les positions politiques du premier ne sont pas aussi tranchées et argumentées sur le fond. Bordiga, en ce qui le concerne, critique les tendances opportunistes au sein de l'IC caractérisées au 4e Congrès par la politique du "front unique", de concessions à la social-démocratie et d'ouverture des partis communistes aux courants centristes (notamment aux "terzini" dans le PC d'Italie).
Lettre de Bordiga à Trotsky
Moscou, le 2 mars 1926
Cher camarade Trotsky,
Pendant une réunion de la délégation de la section italienne à l'exécutif Elargi actuel, avec le camarade Staline, des questions ayant été posées, au sujet de votre préface au livre "1917" et de votre critique sur les événements d'Octobre 1923 en Allemagne, le camarade Staline a répondu que dans votre attitude sur ce point il y avait eu une contradiction.
Pour ne pas courir le danger de citer avec la moindre des inexactitudes les paroles du camarade Staline, je me référerai à la formulation de cette même observation qui est contenue dans un texte écrit, c'est-à-dire à l'article du camarade Kuusinen publié par la Correspondance Internationale (édition française) du 17 décembre 1924, n° 82. Cet article a été publié en italien pendant la discussion pour notre 3e Congrès (Unitâ du 31 août 1925). Il est soutenu que :
a) avant octobre 1923 vous avez soutenu le groupe Brandler et vous avez accepté la ligne décidée par les organes dirigeants de 1T.C. pour l'action en Allemagne ;
b)en janvier 1924, dans les thèses souscrites avec le camarade Radek vous avez affirmé que le parti allemand ne devait pas déchaîner la lutte en octobre ;
c)en septembre 1924 seulement vous avez formulé votre critique visant les erreurs de la politique du PC A et de l'IC qui auraient amené à ne pas saisir l'occasion favorable pour la lutte en Allemagne.
Au sujet de ces prétendues contradictions, j'ai polémiqué contre le camarade Kuusinen dans un article parti dans l'Unitâ au mois d'octobre, en me basant sur les éléments qui m'étaient connus. Mais c'est vous seulement qui pouvait apporter une lumière complète sur la question, et je vous demande de le faire à titre de renseignement et d'information dans des notes brèves, dont je ferai un usage d'instruction personnelle. C’est seulement avec l'autorisation éventuelle des organes du parti à qui en revient la faculté que j e pourrai à 1 ' avenir m'y fonder pour un examen du problème dans notre presse.
Vous adressant mes salutations communistes.
Amadeo Bordiga.
Réponse de Trotsky
2/3/26
Cher camarade Bordiga,
L'exposition des faits que vous avez donnée se base sans aucun doute sur une série de malentendus évidents, qui, avec les documents en main, peuvent être dissipés sans difficulté.
1) Au cours de l'automne 1923, j'ai critiqué âprement le C.C. dirigé par le camarade Brandler. J'ai dû plusieurs fois exprimer de façon officielle ma préoccupation que ce C.C. ne pouvait pas conduire le prolétariat allemand à la conquête du pouvoir. Cette affirmation est enregistrée dans un document officiel du parti. Plusieurs fois, j'ai eu l'occasion - en parlant avec Brandler ou de Brandler - de dire qu'il n'avait pas compris le caractère spécifique de la situation révolutionnaire, de dire qu'il confondait la révolution avec une insurrection armée, qu'il attendait de manière fataliste le développement des événements au lieu d'aller à leur rencontre, etc., etc.,...
2) C'est vrai que je me suis opposé à ce que je sois mandaté pour travailler ensemble avec Brandler et Ruth Fischer parce que dans une telle période de lutte à l'intérieur du Comité Central, cela pouvait amener à une défaite complète, d'autant plus que pour l'essentiel, c'est-à-dire par rapport à la révolution et à ses étapes, la position de Ruth Fischer était pleine du même fatalisme social-démocrate, - elle n' avait pas compris que dans une telle période, peu de semaines sont décisives pour plusieurs années, et même pour des décennies. J'estimais nécessaire de soutenir le Comité Central existant, d'exercer une pression sur lui, de renforcer la fermeté révolutionnaire en mandatant les camarades pour l'assister, etc... Personne encore ne pensait qu'il fut nécessaire de remplacer Brandler et je n'ai pas fait cette proposition.
3) Quand Brandler, en janvier 1924, est venu à Moscou et a dit qu'il était alors plus optimiste par rapport au développement des événements, que durant les événements à l'automne précédent, il est devenu encore plus clair pour moi que Brandler n'avait pas compris quelle est la combinaison particulière de conditions qui créent une situation révolutionnaire. Je lui ai dit qu'il ne savait pas distinguer le devenir de la révolution de sa fin. "A l'automne dernier, la révolution vous a tourné le dos ; vous avez laissé passer le moment Maintenant, la révolution vous tourne le dos ; vous, au contraire, vous croyez qu'elle vient vers vous"".
Si je craignais plus que tout à l'automne 1923 que le parti communiste allemand ait laissé passer le moment décisif - comme cela est advenu effectivement - après janvier 1924, je redoutais que la gauche ne fasse une politique comme si 1'insurrection armée était encore à 1'ordre du jour. Ainsi que je l'ai expliqué dans une série d'articles et de discours dans lesquels je cherchais à démontrer que la situation révolutionnaire était déjà passée, qu'il y avait inévitablement un reflux de la révolution, que dans l'avenir immédiat le parti communiste avait perdu inévitablement son influence, que la bourgeoisie allait utiliser le reflux de la révolution pour se renforcer économiquement, que le capital américain allait exploiter le renforcement du régime bourgeois pour une large intervention en Europe sous les mots d'ordre de "normalisation", "pacifisme", etc... Dans une telle période, je soulignais la perspective révolutionnaire générale comme une ligne stratégique, et non comme une ligne tactique.
4) J'ai donné par téléphone mon soutien aux thèses de Janvier du camarade Radek. Je n'ai pas pris part à la rédaction de ces thèses ; j'étais malade. J'ai donné ma signature parce qu'elles contenaient 1'affirmation que le parti allemand avait laissé passer la situation révolutionnaire et qu'en Allemagne commençait pour nous une bonne phase, pas d'une offensive immédiate mais de défense et de préparation. Ceci était pour moi, alors, l'élément décisif.
5) L'affirmation que j'aurai faite que le parti allemand n'aurait pas dû conduire le prolétariat à l'insurrection est fausse du début à la fin. Mon accusation principale contre le C.C. de Brandler était en réalité qu'il n'a pas su suivre pas à pas les événements, ni porter le parti à la tête des masses populaires pour l'insurrection armée dans la période août-octobre.
6) J'ai dit et écrit qu'après que le parti ait, par fatalisme, perdu le rythme des événements, il était trop tard pour donner le signal de l'insurrection armée : les militaires avaient utilisé le temps perdu par la révolution pour occuper les positions importantes, et, par dessus tout, s'étant produit une modification dans les masses, il débutait une période de reflux. En cela consiste précisément le caractère spécifique et original de la situation révolutionnaire, qui peut, en l'espace d'un mois ou deux, se modifier radicalement. Lénine ne répétait pas en vain en septembre/octobre 17 : "maintenant ou jamais" c'est-à-dire " « jamais» la même situation révolutionnaire ne se répétera."
7) Si en janvier 1924, pour cause de maladie, je n'ai pas pris part aux travaux du Comintern, il est tout à fait vrai que j'étais opposé à ce qui fut mis en avant par Brandler aux travaux du Comité central. C'était mon opinion que Brandler avait chèrement payé l'expérience pratique si nécessaire pour un chef révolutionnaire. Dans ce sens, j'aurais certainement défendu l'opinion que Brandler devait rester dans le Comité central, si, à ce moment là je n'avais pas été en dehors de Moscou. De plus, je n'avais pas du tout confiance en Maslow. Sur la base des entretiens que j'avais eus avec lui, j'estimais qu'il partageait tous les défauts des positions de Brandler par rapport aux problèmes de la révolution, mais qu'il n'avait pas les bonnes qualités de Brandler, c'est-à-dire le sérieux et l'esprit consciencieux. Indépendamment du fait que je me sois trompé ou non dans cette évaluation de Maslow cette question avait un rapport indirect avec l'évaluation de la situation révolutionnaire de l'automne 1923- de la modification survenue en novembre-décembre de la même année.
8) Une des principales expériences de l'insurrection allemande était le fait que dans le moment décisif, duquel, comme je l'ai déjà dit, dépendait le sort de la révolution pour une longue période, et dans tous les partis communistes, une récidive social-démocrate, est, dans une plus ou moins grande mesure, inévitable. Dans notre révolution, cette récidive, grâce à tout le passé du parti et au rôle sans autre exemple de Lénine, fut minime; et malgré tout, c'est-à-dire à certains moments, le succès du parti dans la lutte fut mis en danger. Il me semblait et il me semble d'autant plus important le caractère inévitable des récidives social-démocrates durant les moments décisifs, dans les partis communistes européens plus jeunes et moins trempés. Ce point de vue doit permettre d'évaluer le travail du parti, son expérience, ses offensives, ses retraites dans toutes les étapes de la préparation vers la conquête du pouvoir. C'est en se basant sur cette expérience que peut se faire la sélection des cadres dirigeants du parti.
L.Trotsky
En dépit de la mort supposée du communisme qui aurait fait suite à l'effondrement de l'URSS, divers éléments et plusieurs petits groupes ont émergé en Russie depuis 1990 pour remettre en question l'équation mensongère de la bourgeoisie mondiale selon laquelle stalinisme = communisme.
Dans la Revue Internationale n° 92, nous avons rendu compte de deux conférences, appelées par quelques-uns de ces éléments, qui se sont déroulées à Moscou sur la question de l'héritage politique de Léon Trotsky. Pendant le déroulement de ces Conférences, un certain nombre de participants a voulu se pencher sur d'autres analyses, plus radicales, mises en avant par d'autres membres de l'opposition de gauche durant les années 1920 et 1930 à propos de la dégénérescence de la révolution d'Octobre. Ils ont voulu aussi connaître la contribution de la Gauche communiste sur cette question et, à ce propos, la participation du CCI à ces conférences les a aidés dans leurs questionnements.
A côté de ce compte-rendu, nous avons publié une critique approfondie du livre de Trotsky La révolution trahie rédigée par l'un des animateurs de la conférence.
Depuis lors, le CCI a également eu une correspondance avec différents éléments en Russie. Nous publions ici quelques extraits de ces lettres afin de contribuer à enrichir le débat international sur la nature de l'organisation et des positions communistes pour la future révolution prolétarienne mondiale.
Comme nos lecteurs vont le voir, l'orientation adoptée par notre correspondant - F. du sud de la Russie ([1] [51]) - est proche des positions et de la tradition de la Gauche communiste. D'une part, il défend le parti bolchevik et, d'autre part, il reconnaît la nature capitaliste et impérialiste du régime stalinien. En particulier, il adopte une position internationaliste sur la deuxième guerre impérialiste mondiale, contrairement aux trotskistes qui ont justifié leur participation à cette guerre sous prétexte de défendre l'URSS et ses prétendus acquis prolétariens.
Toutefois, l'approche de notre correspondant sur deux questions essentielles - d'abord sur la possibilité de la révolution mondiale en 1917-23, ensuite sur la possibilité de libération nationale après 1914 et par voie de conséquence sur la possibilité d'un quelconque développement capitaliste durant ce siècle -montre un désaccord sur le cadre et la méthode dans lesquels peuvent être comprises ces positions révolutionnaires internationalistes.
Nous avons pris la liberté de choisir des extraits de différentes lettres du camarade pour gagner de la place et nous consacrer au coeur de la question. Nous avons aussi parfois pris la liberté de corriger le texte (écrit en anglais) du camarade, non par amour de la grammaire mais pour faciliter la traduction dans les différentes langues de la Revue Internationale.
"...Les Bolcheviks se trompaient théoriquement au sujet des possibilités d'une révolution socialiste mondiale au début du 20e siècle. De telles possibilités sont apparues seulement aujourd'hui, à la fin du 20e siècle. Mais dans leur action, ils avaient absolument classe, qui donnent des réponses justes ou fausses aux questions du maître. L'exemple le plus banal est celui de Christophe Colomb qui pensait avoir découvert la route de l'Inde mais qui découvrait l'Amérique. Beaucoup de doctes savants n'ont pas commis une telle erreur mais ils n'ont pas découvert l'Amérique !
Est-ce que les héros des guerres paysannes et des premiers soulèvements bourgeois avaient raison - Wat Tyler, John Bail, Thomas Munzer, Arnold of Brescia, Cola di Rienza, etc. dans leur lutte contre le féodalisme quand les conditions pour la victoire du capitalisme n'étaient pas encore mûres ? Bien sûr qu'ils avaient raison : la lutte de classes des opprimés, même quand ils étaient défaits, accélère le développement de l'ordre d'exploitation existant (et) parce qu'il hâte la chute de cet ordre. Après des défaites, les opprimés peuvent devenir capables de victoire. Rosa Luxemburg a excellemment écrit sur cette question dans sa polémique avec Bernstein dans Réforme sociale ou Révolution.
Si la nécessité de la révolution existait, les révolutionnaires devaient agir même si leurs successeurs comprendraient que ce n'était pas la révolution socialiste. Les conditions pour la révolution socialiste n'étaient pas encore mûres. Les illusions des Bolcheviks au sujet de la possibilité de la révolution socialiste mondiale en 1917-23, étaient des illusions nécessaires, des illusions inévitables comme les illusions de John Bail ou Gracchus Babeuf... Lénine, Trotsky et leurs camarades avec leurs illusions ont fait un énorme travail progressif et nous ont laissé une expérience précieuse du prolétariat, bien que défaite, une révolution. Les Mencheviks avec leurs théories n'ont même pas été capables de mener une révolution bourgeoise et ont fini comme la queue de gauche de la contre-révolution des bourgeois et des propriétaires terriens...
Si nous voulons être marxistes, nous devons comprendre quelles étaient les causes objectives des défaites des révolutions prolétariennes du 20e siècle ? Quelles causes objectives rendront la révolution socialiste mondiale possible au 21e siècle ? Les explications subjectives, telles que la «trahison des sociaux-démocrates et du stalinisme» de Trotsky, ou votre «faiblesse de la conscience de classe à un niveau international» ne sont pas suffisantes. Oui, le niveau de la conscience de classe du prolétariat était et est bas, mais quelles sont les causes objectives de cela ? Oui, les sociaux-démocrates et les staliniens étaient et sont des traîtres, mais qu 'est-ce qui fait que ces traîtres gagnent toujours contre les révolutionnaires ? Pourquoi Ebert et Noske gagnent contre Liebknecht et Luxemburg, Staline contre Trotsky, Togliatti contre Bordiga ? Pourquoi l'Internationale Communiste, créée comme une rupture définitive avec l'opportunisme dégénéré de la 2e Internationale, dégénère elle même trois fois plus vite que la 2e dans l'opportunisme ? Nous devons comprendre tout ceci. "
Sur la décadence du capitalisme : "Votre compréhension de ce capitalisme seulement comme l'étape décadente du capitalisme, seulement comme quelque monstruosité (par exemple, dans un article d'Internationalisme sur l'effondrement du stalinisme) ne donne pas de réponse à la question : pourquoi c'était progressiste, capitaliste bien sûr, dans l'URSS stalinienne et d'autres pays arborant le drapeau rouge ?"
Sur la question nationale : "Au sujet de votre brochure Nation ou classe, nous sommes d'accord avec vos conclusions mais nous ne sommes pas d'accord avec la partie sur les motifs et l'analyse historique. Nous sommes d'accord qu'aujourd'hui, à la fin du 20e siècle, le mot d'ordre du droit à l'autodétermination des nations a perdu tout caractère révolutionnaire. C'est un mot d'ordre bourgeois démocrate. Quand l'époque des révolutions bourgeoises est close, ce slogan est clos aussi pour les révolutionnaires prolétariens. Mais nous pensons que l'époque des révolutions bourgeoises est close à la fin du 20e siècle, non au début. En 1915, Lénine avait généralement raison contre Luxemburg, en 1952 Bordiga avait généralement raison sur cette question contre Damen, mais aujourd'hui la situation est inverse. Et nous considérons complètement erronée votre position que différents mouvements révolutionnaires non prolétariens du tiers-monde qui ne contenaient pas un iota de socialisme, mais étaient objectivement des mouvements révolutionnaires, n'étaient que des outils de Moscou - comme vous l'avez écrit sur le Vietnam, par exemple - et ne sont pas objectivement des mouvements bourgeois progressistes.
Il semble que vous faites la même erreur que Trotsky qui comprenait la crise du capitalisme comme une impasse absolue et non comme un long et tortueux processus de dégénérescence et dégradation quand les éléments négatifs et réactionnaires du capitalisme pèseraient de plus en plus sur les éléments progressifs. Y a-t-il eu un progrès en Union Soviétique ? Oui, bien sûr. Est-ce que c'était un progrès socialiste? Bien sûr que non. C'était une transition d'un pays agraire semi féodal à un pays capitaliste industriel, c'est-à-dire un progrès bourgeois, dans le sang et la boue, comme tout progrès bourgeois. Et les révolutions en Chine, Cuba, Yougoslavie, etc. ? Etaient-elles progressives ? Bien sûr, [comme] il y avait des transformations contradictoirement progressistes dans beaucoup d'autres pays. Nous pouvons et nous devons parler de ce caractère à moitié contradictoire de toutes ces révolutions bourgeoises, mais c'étaient des révolutions bourgeoises. Les conditions objectives pour la révolution prolétarienne en Chine aujourd'hui sont plus mûres qu'elles l'étaient dans les années 1920 grâce à la révolution bourgeoise des années 1940. "
S'il y a un fil conducteur à travers ces extraits, c'est l'idée que les "conditions objectives" pour la révolution prolétarienne n'ont pas existé à l'échelle mondiale durant la plus grande partie du 20e siècle, contrairement à ce que le CCI, dans la continuation du 1er congrès de l'Internationale communiste, met en avant. Aussi, selon cette idée, la révolution d'Octobre était prématurée et, par conséquent, au moins jusqu'à la fin de ce siècle, certaines formes de développement capitaliste progressiste étaient possibles dans les pays de la périphérie du capitalisme mondial et la libération nationale y était donc possible.
Une compréhension claire des conditions objectives dans la société, c'est-à-dire le développement économique de la société à une période historique donnée, est un besoin fondamental pour les marxistes puisqu'ils reconnaissent, contrairement aux anarchistes, que le socialisme, au lieu d'être un simple souhait, est un nouveau mode de production dont la possibilité et la nécessité sont conditionnées par l'épuisement économique de la société capitaliste. Ceci est la pierre angulaire du matérialisme historique avec laquelle, nous sommes sûrs, le camarade est d'accord.
De même, on ne peut guère discuter le fait que Marx voyait les conditions objectives pour le socialisme essentiellement au nombre de deux : "Jamais une société n'expire avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. " (Avant-propos à la Critique de l'économie politique, 1859, Edition La Pléiade)
Considérant que le capitalisme mondial n'était pas prêt économiquement à périr en 1917, le camarade tire la conclusion que l'immense soulèvement en Russie ne pouvait conduire qu'à une révolution bourgeoise au niveau économique. Au niveau politique, c'était une révolution prolétarienne qui était destinée à échouer du fait que ses objectifs communistes ne correspondaient pas aux réels besoins matériels de la société à cette époque-là. Donc le parti bolchevik et l'Internationale communiste ne pouvaient être que des perdants héroïques qui se sont trompés sur les conditions objectives tout comme John Bail, Thomas Munzer et Gracchus Babeuf qui pensaient qu'une nouvelle société égalitaire était possible alors que les conditions pour celle-ci n'étaient pas présentes.
Le camarade dit que cette position sur la nature d'Octobre est contradictoire dans un sens dialectique. Mais ceci contredit un des concepts de base de l'histoire et donc du matérialisme dialectique selon lequel "(...) l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer." (idem)
La conscience des classes sociales, leurs buts et leurs problèmes, tendent à correspondre à leurs intérêts matériels et leur position dans les rapports de production et d'échange. C'est uniquement sur cette base que la lutte de classe évolue. Pour une classe exploitée comme le prolétariat, la conscience de soi ne peut seulement se développer qu'après une très longue lutte afin de se libérer elle-même de l'emprise de la conscience de la bourgeoisie. Dans cet effort, les difficultés, incompréhensions, erreurs, confusions reflètent le retard de la conscience par rapport au développement des conditions matérielles - un autre aspect du matérialisme historique qui voit la vie sociale comme essentiellement pratique, préoccupée par la nourriture, l'habillement, le logement - et donc, précèdent les tentatives de l'homme d'expliquer le monde. Mais d'après le camarade, la conscience révolutionnaire du prolétariat a mûri à l'échelle mondiale pour une tâche qui n'existait pas encore. Il met le marxisme sur la tête et imagine que des millions de prolétaires peuvent se mobiliser par erreur dans une lutte à mort pour une révolution bourgeoise. Et pour ceci, il les imagine dirigés par des figures ahistoriques - les révolutionnaires - lesquelles seraient motivées non pas par la classe pour laquelle ils luttent mais par un désir de révolution en général.
Est-ce que la conscience révolutionnaire mûrit dans une classe par erreur ?
Est-ce qu'il y a une tendance historique pour la conscience révolutionnaire de mûrir avant son heure ? Si nous regardons d'un peu plus près, par exemple, les circonstances historiques de la révolte de 1381 des paysans en Angleterre (John Bail) ou celles de la guerre des paysans en Allemagne en 1525 (Thomas Munzer), nous pouvons voir que ce n'est pas le cas : la conscience de ces mouvements tend à refléter les intérêts des protagonistes et les circonstances matérielles de leur époque.
Ces mouvements étaient fondamentalement une réponse désespérée aux conditions toujours plus pénibles imposées par la classe féodale décadente à la paysannerie. Dans ces révoltes comme dans tout mouvement d'exploités à travers l'histoire, il se développait contre les exploiteurs le désir d'une nouvelle société sans exploitation et sans misère. Mais la paysannerie n'a jamais été et ne pourra jamais être une classe révolutionnaire dans le sens véritable du terme puisque les paysans, étant essentiellement une couche de petits propriétaires, ne sont pas les porteurs de nouveaux rapports de production, c'est-à-dire d'une nouvelle société. La paysannerie en révolte n'était pas destinée à être le véhicule pour le nouveau mode bourgeois de production émergeant des villes d'Europe durant la décadence du féodalisme. Comme Engels le met en avant, la paysannerie était destinée à être ruinée par les révolutions capitalistes victorieuses.
Dans les révolutions bourgeoises elles-mêmes (en Allemagne, Grande-Bretagne et France entre le 16e et 18e siècle) la paysannerie et les artisans ont joué un rôle actif mais auxiliaire, pas pour leurs propres intérêts. Dans la mesure où les intérêts prolétariens émergent de façon distincte à cette époque, ils entrent violemment en conflit même avec l'aile la plus radicale de la bourgeoisie, comme en témoigne la lutte entre les Nivelleurs et Cromwell durant la révolution anglaise de 1649 ou la Conspiration des Egaux de Babeuf contre les Montagnards en 1793. ([2] [52])
La paysannerie n'avait pas la cohésion ou les buts conscients d'une classe révolutionnaire. Elle ne pouvait pas développer sa propre vision du monde ni élaborer une réelle stratégie pour renverser la classe dominante. Elle devait emprunter sa théorie révolutionnaire aux exploiteurs puisque sa vision du futur était toujours enfermée dans une religion, c'est-à-dire dans une forme conservatrice. Si ces buts et ces batailles héroïques nous inspirent aujourd'hui et apparaissent hors de leur temps c'est parce que le dernier millénaire (et les quatre précédents) a eu une importante caractéristique : l'exploitation d'une partie de la société par une autre; c'est pourquoi les noms des dirigeants de ces batailles sont restés gravés, à travers les siècles, dans la mémoire des exploités.
C'est seulement à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle que l'idée socialiste apparaît pour la première fois avec une force réelle. Et cette période coïncide, certainement pas accidentellement, avec le développement embryonnaire du prolétariat.
La maturation de la conscience communiste reflète les intérêts matériels de la classe ouvrière
Les prolétaires sont les descendants des paysans et artisans dépouillés de leur terre et de leurs moyens de production par la bourgeoisie. Ils n'ont rien gardé qui puisse les lier à l'ancienne société et ne sont pas porteurs d'une nouvelle forme d'exploitation. Ayant uniquement leur force de travail à vendre et travaillant de manière associée, ils n'ont pas besoin de divisions internes. Ils sont une classe exploitée mais, contrairement à la paysannerie, ils ont un intérêt matériel non seulement à mettre fin à toute forme de propriété mais aussi à créer une société mondiale dans laquelle les moyens de production et d'échange seront détenus en commun : le communisme.
La classe ouvrière, croissant avec le développement sur une large échelle de la production capitaliste, a un pouvoir économique potentiel énorme dans ses mains. De plus, étant concentrée par millions dans et autour des plus grandes villes du monde et liée par des moyens modernes de transport et de communication, elle a les moyens de se mobiliser pour un assaut victorieux contre les bastions du pouvoir politique capitaliste.
La conscience de classe du prolétariat, au contraire de la conscience de la paysannerie, n'est pas liée au passé mais est contrainte de regarder vers le futur sans illusions utopiques ou aventuristes. Elle doit sobrement tirer toutes les conséquences, bien que gigantesques, du renversement de la société existante et de la construction d'une nouvelle société.
Le marxisme, la plus haute expression de cette conscience, peut donner au prolétariat une image réelle de ses conditions et de ses objectifs à chaque étape de sa lutte et de son but final, parce qu'il est capable de mettre en évidence les lois du changement historique. Cette théorie révolutionnaire a émergé dans les années 1840 et, durant les quelques décennies suivantes, a éliminé les vestiges de l'utopisme véhiculé par la classe ouvrière dans les idées socialistes. Dès 1914, le marxisme était déjà triomphant dans un mouvement de la classe ouvrière qui avait 70 années de combat pour ses intérêts à son actif. Une période qui incluait la Commune de Paris de 1871, la révolution russe de 1905 et l'expérience des lre et 2e Internationales.
Et à ce point, le marxisme s'est montré capable de critiquer ses propres erreurs, de revoir ses analyses politiques et positions qui étaient devenues obsolètes avec la marche des événements. La gauche marxiste, avec laquelle le camarade s'identifie, dans tous les principaux partis de la 2e Internationale, a reconnu la nouvelle période ouverte par la première guerre mondiale et la fin de la période de l'expansion "paisible" du capitalisme. La même gauche marxiste mena les insurrections révolutionnaires qui surgirent à la fin de la guerre. Mais c'est juste ici que le camarade, qui aurait fait ce que les bolcheviks firent en octobre 1917 comme un tremplin pour la révolution mondiale, répète les arguments pseudo-marxistes au sujet de l'immaturité des conditions objectives que tous les opportunistes et centristes de la social-démocratie - Karl Kautsky en particulier -utilisaient pour justifier l'isolement et l'étranglement de la révolution russe.
L'échec de la vague révolutionnaire n'a pas été le reflet subjectif inévitable de l'insuffisance des conditions objectives, mais un résultat du fait que la maturation de la conscience n' a pas été suffisamment profonde et rapide pour s'emparer du prolétariat mondial dans la "fenêtre d'opportunité» relativement courte qui s'ouvrait après la guerre et ses difficultés contingentes, sans parler des difficultés spécifiques de la révolution prolétarienne en comparaison avec les révolutions des classes révolutionnaires antérieures.
Pour le matérialisme historique, l'époque de révolution sociale, qui résulte de la maturation des éléments de la nouvelle société, est annoncée par le développement des "formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout." (Marx. Avant-propos à la Critique de l'économie politique)
L'Internationale Communiste n'était pas, comme le camarade semble le dire, une aberration précoce. En réalité, elle a seulement rattrapé les événements. Elle était l'expression de la recherche d'une solution au capitalisme face à la maturation des conditions objectives. Dire que son échec était inévitable c'est faire du matérialisme historique une recette fataliste et mécanique plutôt qu'une théorie selon laquelle ce sont "les hommes qui font l'histoire".
1917-23 : le capitalisme mondial mérite de périr
En 1914 les éléments de la nouvelle société avaient mûri dans l'ancienne. Mais est-ce que toutes les forces productives pour lesquelles il y avait de la place dans l'ancienne société s'étaient développées ? Est-ce que le socialisme était devenu une nécessité historique ? Le camarade répond par la négative et l'évidence de cette réponse lui semble se situer dans le développement progressif du capitalisme dans la Russie stalinienne, en Chine, au Vietnam et dans d'autres pays. Selon lui, les bolcheviks pensaient qu'ils faisaient la révolution mondiale alors qu'au contraire ils menaient une révolution bourgeoise.
Pour le camarade, la preuve en est l'industrialisation de la Russie et sa transition du féodalisme au capitalisme après 1917, ainsi que l'existence d'"éléments progressistes" dans une période de déclin croissant.
Mais pour le matérialisme historique, tout mode de production a des périodes distinctes d'ascendance et de déclin. Le capitalisme étant un système mondial, au contraire des modes de production féodal, esclavagiste et asiatique avant lui, doit être jugé mûr pour la révolution sur les bases de sa condition internationale et non sur la base de tel ou tel pays qui, pris en lui-même, pourrait donner l'illusion de la possibilité d'un développement progressiste.
Si on isole certaines périodes ou certains pays dans la période de décadence du capitalisme depuis 1914, il est possible d'être aveuglé par l'apparente croissance d'un système; particulièrement lorsque cela se produit dans quelques pays sous-développés comme le résultat de la venue au pouvoir d'une clique capitaliste d'Etat.
Le capitalisme en déclin, une fois encore à l'opposé des sociétés qui l'ont précédé, se caractérise par la surproduction. Alors que le déclin de Rome ou la décadence du système féodal en Europe signifiaient une stagnation et même une régression et un déclin dans la production, le capitalisme décadent continue d'étendre la production (même si c'est à un taux moyen plus bas : environ 50 % de moins que dans la période ascendante) en même temps qu'il étouffe et détruit les forces productives de la société. Nous ne voyons donc pas un arrêt absolue de la croissance de la production capitaliste dans sa phase décadente, comme l'envisage Trotsky.
Le capitalisme ne peut étendre les forces productives que s'il est capable de réaliser la plus-value contenue dans une masse de marchandises toujours croissante qu'il lance sur le marché mondial.
"... Plus la production capitaliste se développe, plus elle est obligée de produire sur une échelle qui n'a rien à faire avec la demande immédiate, mais dépend d'une extension constante du marché mondial... Ricardo ne voit pas que la marchandise doit nécessairement être transformée en argent. La demande des ouvriers ne peut pas suffire pour cela, puisque le profit vient précisément du fait que la demande des ouvriers est moindre que la valeur de ce qu'ils produisent, et que ce profit est d'autant plus grand que cette demande est relativement plus petite. La demande des capitalistes pour les marchandises des uns et des autres n'est pas suffisante non plus... Dire qu'à la fin les capitalistes peuvent seulement échanger et consommer des marchandises entre eux, c'est oublier la nature de la production capitaliste et que la question est de transformer le capital en valeur. " (Marx, Le Capital, Livre IV Section 2 et Livre III Section 1)
Alors que le capitalisme étend énormément les forces productives - force de travail, moyens de production et de consommation -ces dernières existent seulement pour être achetées et vendues parce qu'elles ont une double nature comme valeurs d'usage et valeurs d'échange. Le capitalisme doit transformer en argent les fruits de la production. Le bénéfice donc du développement des forces productives dans le capitalisme reste, pour la masse de la population, largement un potentiel, une promesse lumineuse qui semble toujours hors de portée, à cause de leur pouvoir d'achat limité. Cette contradiction, qui explique la tendance du capitalisme à la surproduction mène seulement à des crises périodiques en période d'ascendance du capitalisme et débouche sur une série de catastrophes une fois que le capitalisme ne peut plus la compenser par la conquête continue de marchés précapitalistes.
L'ouverture de l'époque impérialiste, et en particulier la guerre impérialiste généralisée de 1914-18, a montré que le capitalisme avait atteint ses limites avant qu'il ait complètement éliminé tous les vestiges des sociétés précédentes dans chaque pays ; bien avant qu'il ait été capable de transformer chaque producteur en un travailleur salarié et introduit la production à large échelle à chaque branche d'industrie. En Russie, l'agriculture était toujours basée sur des normes pré-capitalistes, la majorité de la population était constituée de paysans et la forme politique du régime n'avait pas encore pris une forme démocratique bourgeoise en remplacement de l'absolutisme féodal. Néanmoins, le marché mondial dominait déjà l'économie russe et, à Saint Petersbourg, Moscou ainsi que dans d'autres grandes villes, un nombre énorme de prolétaires était concentré dans quelques unes des plus grandes unités industrielles d'Europe.
L'arriération du régime et de l'économie agraire n’a pas empêché la Russie d'être complètement intégrée dans la toile des puissances impérialistes avec ses propres intérêts et objectifs prédateurs. La venue au pouvoir politique de la bourgeoisie dans le gouvernement provisoire après février 1917 n'a pas mené à une quelconque déviation de la politique impérialiste.
Aussi, l'objectif bolchevik que la révolution russe soit un tremplin pour la révolution mondiale était complètement réaliste. Le capitalisme avait atteint les limites du développement national. Ce n'est pas l'arriération relative de la Russie qui a été la cause de l'échec de cette transition mais bien l'échec de la révolution allemande.
L'incapacité à prendre des mesures économiques socialistes de la part du régime soviétique, à ses débuts, n'a pas non plus été le produit de l'arriération russe. La transition vers le mode de production socialiste ne peut sérieusement commencer que lorsque le marché mondial capitaliste a été détruit par la révolution mondiale.
Si nous sommes d'accord que le socialisme dans un seul pays est impossible et que le nationalisme n'est pas un pas en avant vers le socialisme, il y a néanmoins l'illusion que, après la victoire du stalinisme, l'industrialisation a représenté un pas capitaliste progressiste.
Le camarade n'oublie-t-il pas que cette industrialisation a servi fondamentalement l'économie de guerre et les préparatifs impérialistes pour la 2e guerre mondiale ? Que l'élimination de la paysannerie a mené aux goulags des millions de personnes ? En un mot que les taux de croissance fantastiques de l'industrie russe n'ont pu être réalisés que par une tricherie avec la loi de la valeur, en s'affranchissant temporairement de la sanction du marché mondial et en développant une politique de prix artificiels ?
Le développement du capitalisme d'Etat, dont la Russie constitue l'exemple le plus aberrant, a cependant représenté le moyen caractéristique dans la décadence capitaliste, pour chaque bourgeoisie nationale, de faire face à ses rivaux impérialistes actuels et futurs. Dans la période de décadence, la part moyenne des dépense de l'Etat dans l'économie nationale est d'environ 50 %, qu'on peut comparer avec un peu plus de 10 % dans l'ascendance du capitalisme.
Dans la décadence capitaliste, il n'y a pas de rattrapage des pays avancés par les pays moins développés et donc l'accès à l'indépendance politique vis-à-vis des grandes puissances de la part de supposées révolutions nationales reste largement une fiction. Alors qu'à la fin du 19e siècle la croissance du Produit national brut des pays moins développés était de un sixième de celle des pays de capitalisme avancé, dans la décadence cette disparité atteint un seizième. Par conséquent, l'intégration de la population dans le travail salarié de façon plus rapide que la croissance de la population elle-même, qui est une caractéristique des vraies révolutions bourgeoises du passé, ne s'est justement pas produite dans les pays moins développés au cours de la décadence capitaliste. Au contraire, des masses de population sont de plus en plus complètement exclues du processus de production. ([3] [53])
Au 20e siècle, le monde capitaliste comme un tout passe par des fluctuations périodiques de sa croissance qui éclipsent complètement les crises du 19e siècle. Les guerres mondiales de cette période, au lieu d'être des moyens de relancer la croissance, comme c'était le cas de ce celles su 19e siècle (qui apparaissent relativement comme des escarmouches), sont si destructrices qu'elle amènent à la ruine économique à la fois les vainqueurs et les vaincus.
Notre rejet de la possibilité d'un développement progressiste du capitalisme tout au long du 20e siècle n'a donc rien à voir avec une quelconque pudeur de notre part face au "sang" et à la "boue" des révolutions bourgeoises, mais repose sur l'épuisement économique objectif du mode de production capitaliste.
Dans la formule de Lénine la période de "l'horreur sans fin" est remplacée après 1914 par "la fin dans l'horreur".
Les cycles de crise, guerre, reconstruction, nouvelle crise du capitalisme, au cours de ce siècle, confirment que toutes les forces productives que ce mode de production a contenues ont été développées et que ce dernier mérite de périr. Il est certainement vrai qu'à la fin du 20e siècle, la décadence du capitalisme est beaucoup plus avancée qu'au début : en fait, elle est entrée dans une phase de décomposition. Mais les camarades ne nous donnent aucune preuve pour montrer que la décadence du capitalisme a commencé à la fin du siècle, aucun argument pour situer un changement qualitatif d'une telle importance à la fin plutôt qu'au début de plus de deux cycles de la crise permanente du capitalisme.
Conséquences
Si on nie que le déclin du capitalisme s'applique à toute une période qui commence avec la première guerre mondiale et s'étend donc au mode de production comme un tout, alors on raisonne pour la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière sur un sentiment plus que sur une nécessité historique.
Nier la nécessité objective de la révolution mondiale en 1917-23 et considérer sa défaite inévitable est, en effet, une position bizarre. Mais elle a des conséquences dangereuses puisqu'elle écarte la nécessité impérieuse de tirer les leçons de la défaite de la vagué révolutionnaire aux niveaux politique et théorique. Même si le camarade s'identifie à la gauche communiste, il ne se sert pas de tout le travail de celle-ci qui a consisté à soumettre l'expérience révolutionnaire à une critique fondamentale, en particulier concernant la question nationale. Même si le camarade nie aujourd'hui toute possibilité de libération nationale, c'est seulement sur une base contingente et non historique. Si on peut encore voir des développements progressistes dans des mouvements impérialistes contre-révolutionnaires comme le maoïsme de la Chine, le stalinisme du Vietnam ou de Cuba, alors le danger d'abandonner les positions internationalistes cohérentes subsiste.
Como
[1] [54] Ce même questionnement se retrouve presque mot pour mot chez d'autres correspondants.
[2] [55] Ainsi, l'histoire, contrairement à ce que dit le camarade, n'a jamais montré qu'une classe pouvait être porteuse du destin historique d'une autre classe, précisément parce que les révolutions ne surviennent que lorsque toutes les possibilités du vieux système et de sa classe dominante ont été épuisées et lorsque la classe révolutionnaire porteuse des germes de la nouvelle société est passée par une longue période de gestation dans l'ancienne société. Voir notre brochure Russie 1917, début de la révolution mondiale, en particulier la réfutation de la théorie de la révolution double. La vie est en général assez difficile sans avoir à faire la révolution pour quelqu'un d'autre. Et, de plus, à une époque où ce n'est plus d'actualité.
[3] [56] Voir notre brochure La décadence du capitalisme et la Revue internationale n° 54.
Nous voulons dans cet article présenter le livre Expectativas fallidas - Espana 1934-39 (les "perspectives avortées"), paru à l'automne 1999 en Espagne. Le livre rassemble diverses prises de position du courant communiste de conseils sur la guerre d'Espagne de 1936-39. Il s'agit de textes de Mattick, Korsch et Wagner avec une introduction de Cajo Brendel, un des membres encore vivant aujourd'hui du courant communiste de conseils.
Nous n'allons pas traiter ici de ce courant politique du prolétariat qui, en continuation du combat du KAPD, de Pannekoek et d'autres, durant les années 1920, contre la dégénérescence et le passage dans le camp du capital des partis communistes, a poursuivi sa lutte dans les années 1930, au plus profond de la contre-révolution, en défendant les positions du prolétariat et en faisant des apports de valeur à celles-ci. ([1] [59])
Pour nous, militants de la Gauche communiste, c'est avec un grand intérêt que nous accueillons la publication de documents de ce courant. Cependant, Expectativas fallidas présente un choix "très sélectif de documents du communisme de conseils sur la guerre de 1936. Il rassemble les textes les plus confus de ce courant, ceux qui font le plus de concessions à la mystification "antifasciste" et qui sont les plus enclins à adopter des idées anarchistes. Alors qu'il existe des documents du communisme de conseils qui dénoncent l'enrôlement et le massacre du prolétariat dans un conflit impérialiste qui opposait des fractions bourgeoises rivales, les textes publiés dans le livre transforment cette boucherie impérialiste en une "tentative de révolution prolétarienne". Alors que des textes du GIK ([2] [60]) dénoncent le piège de l'antifascisme, les documents du livre sont très ambigus par rapport à cette position. Alors qu'il y a des prises de position du communisme de conseils qui dénoncent clairement la CNT comme une force syndicale qui a trahi les ouvriers, les textes du livre la présentent comme une organisation révolutionnaire.
Un des responsables de la compilation, Sergio Rosés, signale que "Le conseillisme, ou plutôt les conseillistes, sont, à grands traits, un ensemble hétérogène d'individualités et d'organisations situées à la marge et face au léninisme et qui se revendiquent du marxisme révolutionnaire. " Cependant, comme par hasard, de ce qui a été écrit par cet "ensemble hétérogène" sur le massacre de 1936, c'est le pire qui a été publié.
Il n'est pas dans notre propos de porter un jugement de valeur sur les intentions des auteurs de la sélection. Ce qui en résulte clairement est que le lecteur qui ne connaît pas à fond les positions du communisme de conseils se fera une idée assez biaisée et déformée de sa pensée politique. Il la verra comme proche de la CNT et comme un soutien critique à la prétendue "révolution sociale antifasciste".
En cela, objectivement, le livre apporte de l'eau au moulin de la campagne anticommuniste que développe la bourgeoisie. Il existe un anticommunisme grossier et brutal dans lequel on peut classer des ouvrages comme Le Livre noir du communisme. Mais il y a une autre facette de la campagne anticommuniste, plus sophistiquée et subtile, ayant pour cible les éléments prolétariens en recherche des positions révolutionnaires et face auxquels ces discours grotesques ont un effet contreproductif. Elle consiste à enrober l'anticommunisme d'une prise de position révolutionnaire grâce à laquelle, d'un côté, on fait la promotion de l'anarchisme comme alternative au marxisme supposé en faillite et, d'un autre côté, on oppose le "modèle" de la "révolution espagnole de 1936" au "coup d'Etat bolchevik" d'octobre 1917. Dans cette orientation politique, les penchants et les sympathies d'une partie du courant conseilliste pour l'anarchisme et la CNT viennent à point nommé car comme le dit Sergio Rosés : "Finalement –et c'est un trait qui les différencie des autres courants de la gauche marxiste révolutionnaire -, [c 'est] une prise en considération que, dans le cours de cette révolution, l'anarchisme espagnol a démontré son caractère révolutionnaire, «en s'efforçant de convertir le langage révolutionnaire en réalité» selon leurs propres mots. "
Malgré les efforts de dénigrement systématique du marxisme, les éléments jeunes qui recherchent une cohérence révolutionnaire finissent par trouver insuffisante et confuse l'alternative anarchiste et se sentent attirés parles positions marxistes. C'est pourquoi, une autre facette importante de la campagne anticommuniste est de présenter le communisme de conseils comme une sorte de "pont" vers l'anarchisme, comme une "acceptation des points positifs de la doctrine libertaire" et surtout comme un ennemi acharné du "léninisme". ([3] [61])
Le contenu de Expectativas fallidas s'inscrit indiscutablement dans cette direction. Même si Cajo Brendel dans l'introduction du livre insiste sur la différence nette entre communisme de conseils et anarchisme, il ajoute cependant que : "Les communiste de conseils (...) signaleront que les anarchistes espagnols étaient le groupe social le plus radical, qui avait raison de maintenir la position selon laquelle la radicalisation de la révolution était la condition pour vaincre le franquisme, alors que les «démocrates» et les «communistes» cherchaient à retarder la révolution jusqu 'à ce que le franquisme soit défait. Cette divergence politique et sociale a marqué la différence entre le point de vue démocratique et celui des communistes de conseils." ([4] [62])
Par cette prise de position sur Expectativas fallidas, nous voulons combattre cet amalgame entre anarchisme et communisme de conseils qui constitue une sorte d'"OPA hostile" - pour user du langage à la mode de la Bourse -sur un courant prolétarien : on fabrique une version déformée et édulcorée de l'histoire de celui-ci, en exploitant ses erreurs les plus graves pour offrir de cette manière un succédané du marxisme au moyen duquel on sème la confusion et on dévoie les éléments en recherche d'une cohérence révolutionnaire.
Il nous semble important de défendre le courant du communisme de conseils. Pour cela, en ce qui concerne les leçons de l'Espagne 1936, tout en critiquant les confusions qui s'expriment à travers les textes publiés dans le livre Expectativas fallidas, nous rappellerons les positions justes qu'ont su défendre les groupes les plus clairs de ce courant.
Une révolution antiféodale ?
Pour maintenir le prolétariat pieds et poings liés à la défense de l'ordre capitaliste, les socialistes et les staliniens ont mis l'accent sur le fait que l'Espagne était un pays très arriéré, avec d'importants vestiges de féodalisme et que, pour cette raison, les travailleurs devaient laisser de côté pour le moment toute aspiration socialiste et se contenter d'une "révolution démocratique". Une partie du courant du communisme de conseils partageait aussi cette vision, même si elle en rejetait les conséquences politiques.
Il faut dire d'entrée que ce n'était pas la position du GIK qui affirmait avec clarté que "l'époque dans laquelle une révolution bourgeoise était possible est caduque. En 1848, on pouvait encore appliquer ce schéma mais maintenant la situation a complètement changé (...). Nous ne sommes pas face à une lutte entre la bourgeoisie émergente et le féodalisme qui prédomine de toutes parts mais, tout au contraire, face à une lutte entre le prolétariat et le capital monopoliste. " (mars 1937)
Il est certain que le courant communiste de conseils avait une grande difficulté pour clarifier cette question puisque, en 1934, le GIK lui-même avait adopté les fameuses Thèses sur le bolchevisme qui, pour justifier l'identification de la révolution russe à une révolution bourgeoise et la caractérisation des bolcheviks comme parti bourgeois jacobin, s'étaient appuyées sur l'arriération de la Russie et le poids énorme de la paysannerie.
En adoptant une telle position ([5] [63]) le communisme de conseils s'inspirait de celle adoptée par Gorter en 1920 qui, dans sa Réponse à Lénine, avait différencié deux groupes de pays dans le monde : les pays arriérés dans lesquels serait valable la tactique de Lénine du parlementarisme révolutionnaire, la participation dans les syndicats, etc. et les pays de capitalisme pleinement développé dans lesquels la seule tactique possible était la lutte directe pour le communisme (voir La Gauche hollandaise). Mais, alors que face aux événements de 1936, le GIK a été capable de mettre en question cette position erronée (même si ce n'était hélas que de manière implicite), d'autres courants conseillistes, justement tous ceux qui sont regroupés dans Expectativas fallidas, ont continué à la défendre.
L'Espagne de 1931 avait bien sûr facilité l'adoption de cette vision : la monarchie récemment renversée s'était distinguée par une corruption et un parasitisme chroniques; la situation de la paysannerie était bouleversée ; il existait une concentration de la propriété de la terre entre quelques mains parmi lesquelles les fameux 16 Grands d'Espagne ainsi que des petits seigneurs andalous, de même que persistaient des pratiques féodales dans des régions comme la Galice ou l'Estrémadure, etc.
Une analyse en soi de la situation d'un pays peut amener à une distorsion de la réalité. Il est nécessaire de la considérer d'un point de vue historique et mondial. L'histoire montre que le capitalisme est parfaitement capable de s'allier avec les classes féodales et d'établir avec elles des alliances durables au cours des diverses phases de son développement. Dans le pays pionnier de la révolution bourgeoise, la Grande-Bretagne, persistent des institutions d'origine féodale comme la monarchie et ses attributions gracieuses de titres nobiliaires. Le développement du capitalisme en Allemagne a eu lieu sous la botte de Bismarck, le représentant de la classe féodale des propriétaires terriens, les junkers. Au Japon, c'est la monarchie féodale qui a conduit l'ouverture du développement capitaliste avec "l'ère Meiji" qui commence en 1869 et aujourd'hui encore la société japonaise est imprégnée de vestiges féodaux. Le capitalisme peut exister et se développer avec des restes d'autres modes de production ; plus encore, comme l'a montré Rosa Luxemburg, cette "cohabitation" lui fournit un terrain pour son propre développement. ([6] [64])
Mais la question essentielle est : où en est le développement du capitalisme à l'échelle mondiale ? Cela a été le critère pour les marxistes au début du 20e siècle lorsqu'il a fallu se poser la question de ce qui était à l'ordre du jour : la révolution prolétarienne ou les révolutions bourgeoises ? C'est la position qui a inspiré Lénine dans les Thèses d'avril, pour caractériser la révolution en cours en Russie 1917 comme prolétarienne et socialiste, face à la position menchevik qui lui attribuait un caractère démocratique et bourgeois sur base de l'analyse de l'arriération de la Russie, du poids de la paysannerie et de la persistance de forts liens avec le tsarisme. Lénine, sans nier ces réalités nationales, mettait l'accent sur la réalité à l'échelle mondiale marquée par "la nécessité objective du capitalisme qui, en se développant, s'est converti en impérialisme et a engendré la guerre impérialiste. Cette guerre a amené toute l'humanité au bord de l'abîme, presque à la ruine de toute la culture, à l'abrutissement et à la mort de millions et millions d'hommes. Il n 'y a pas d'autre issue que la révolution du prolétariat. " ("Les tâches du prolétariat dans notre révolution")
La révolution de 1917 et toute la vague révolutionnaire qui l'a suivie, la situation en Chine en 1923-27 ([7] [65]) ainsi que la situation en Espagne en 1931 montrent clairement que le capitalisme a cessé d'être un mode de production progressiste, qu'il est entré dans sa phase de décadence, de contradiction irréversible avec le développement des forces productives et que, dans tous les pays, malgré des entraves et des vestiges féodaux plus ou moins importants, c'est la révolution communiste mondiale qui est à Tordre du jour. Sur ce point il y a une convergence claire entre Bilan et le GIK. Par contre, il y a une divergence entre leurs positions et celles des courants conseillistes publiées dans Expectativas fallidas.
Les ambiguïtés face à la mystification antifasciste
Les textes contenus dans ce livre montrent que ceux qui les ont écrits se sont laissés impressionner par l'intense propagande de la bourgeoisie à l'époque, qui présentait le fascisme comme le mal absolu, le concentré extrême de l'autoritarisme, de la répression, de la domination totalitaire, de l'arrogance bureaucratique ([8] [66]), face auquel la "démocratie", malgré ses "défauts indiscutables", serait non seulement un frein mais également un "moindre mal". Mattick nous dit que "les ouvriers, pour leur part, sont obligés par instinct de conservation, en dépit de toutes les différences organisationnelles et idéologiques, à un front unifié contre le fascisme en tant qu 'ennemi le plus proche et le plus direct (...). Les ouvriers, sans se préoccuper si c'est pour des objectifs démocratiques-bourgeois, capitalistes d'Etat, anarcho-syndicalistes ou communistes, sont obligés de lutter contre le fascisme s'ils veulent non seulement éviter l'aggravation de leur situation de pauvreté mais également simplement rester en vie. " Il est clair que les ouvriers ressentent le besoin de "simplement rester en vie" mais "l'ennemi le plus proche et le plus direct" n'était précisément pas le fascisme mais l'Etat républicain et ses représentants les plus "radicaux" : la CNT et le POUM. Ce sont eux qui les empêchèrent de "rester en vie" en les envoyant au massacre sur les fronts militaires contre Franco. Ce sont eux qui les empêchèrent de simplement survivre en leur faisant accepter les rationnements et renoncer aux améliorations salariales conquises pendant les journées de juillet.
Cet argument selon lequel les circonstances ne permettent pas de parler de révolution, ni même de revendications mais "simplement de rester en vie", est développé par Helmuth Wagner : "Les travailleurs espagnols ne peuvent pas lutter réellement contre la direction des syndicats car cela provoquerait l'effondrement total des fronts militaires (!). Ils doivent lutter contre les fascistes pour sauver leurs vies, ils doivent accepter tout aide d'où qu'elle vienne. Ils ne se posent pas la question de savoir si le résultat de tout cela sera le capitalisme ou le socialisme ; ils savent seulement qu'ils doivent lutter jusqu 'au bout. " Le même texte qui dénonce "la guerre espagnole" comme " (acquérant) le caractère d'un conflit international entre les grandes puissances" est contre le fait que les travailleurs provoquent l'effondrement des fronts militaires! La confusion antifasciste amène à oublier la position internationaliste du prolétariat, celle que défendirent Pannekoek et d'autres pionniers du communisme de conseils, au coude à coude avec Lénine, Rosa Luxemburg etc., c'est à dire parvenir, par la lutte de classe, à provoquer "l'effondrement des fronts militaires".
Est-ce que la République n'a pas constitué pour la vie des travailleurs un danger aussi évident ou même plus que le fascisme ? Ses 5 années de vie depuis 1931 sont jalonnées d'un chapelet de massacres : le Haut Llobregat en 1932 ; Casas Viejas en 1933 ; les Asturies en 1934 ; et le Front populaire lui-même, au travers de sa victoire électorale en février 1936, s'est chargé de remplir les prisons de militants ouvriers... Il est commode d'oublier tout cela au nom de l'abstraction intellectuelle qui présente le fascisme comme "la menace absolue pour la vie humaine". Au nom de cela, H. Wagner critique une partie des anarchistes hollandais qui dénoncent "toute action qui signifie une aide aux ouvriers espagnols, comme l'envoi d'armes" tout en reconnaissant en même temps que "les armes modernes étrangères contribuent à la bataille militaire et, par conséquent, le prolétariat espagnol se soumet aux intérêts impérialistes " ! Dans la manière de raisonner de Wagner "se soumettre aux intérêts impérialistes" serait quelque chose de "politique", "moral", distinct de la lutte "matérielle" "pour la vie". Alors que la soumission du prolétariat aux intérêts impérialistes signifie la négation maximale de la vie !
Mattick invoque un fatalisme plus terre à terre : "On ne peut rien faire sinon amener toutes les forces antifascistes à l'action contre le fascisme, indépendamment de leurs désirs en sens contraire. Cette situation n 'est pas recherchée mais forcée et elle répond clairement au fait que l'histoire est déterminée par les luttes de classes et non par des organisations particulières, des intérêts spécifiques, des dirigeants ou des idées". Mattick oublie que le prolétariat est une classe historique ; et ceci signifie concrètement que, dans des situations où son programme ne peut pas déterminer l'évolution des événements à court ou moyen terme, il doit maintenir ses positions et continuer à les approfondir, même s'il en est réduit pour toute une longue période à l'activité d'une l'étroite minorité. Par conséquent, la dénonciation de l'antifascisme était ce qui était "forcé" par la situation du point de vue des intérêts immédiats et historiques du prolétariat et c'est ce que fit non seulement Bilan mais aussi le GIK lui-même qui dénonça : "La lutte en Espagne revêt le caractère d'un conflit international entre les grandes puissances impérialistes. Les armes modernes venues de l'étranger ont placé le conflit sur un terrain militaire et, par conséquent, le prolétariat espagnol a été soumis aux intérêts impérialistes. " (avril 1937)
Mattick se rabaisse au niveau des serviteurs "ouvriers" de la bourgeoisie qui nous répètent qu'il faut se débarrasser des "théories" et des "idéaux" et qu'il faut "aller droit au but". Cet "aller droit au but" serait la lutte sur le terrain de l'antifascisme qu'on nous présente comme le plus "pratique" et "le plus immédiat". L'expérience démontre justement qu'en se mettant sur ce terrain, le prolétariat se retrouve sous les coups sans pitié à la fois des ses "amis" antifascistes et de ses ennemis fascistes.
Mattick constate que "la lutte contre le fascisme repousse la lutte décisive entre bourgeoisie et prolétariat et ne permet aux deux camps que des demi-mesures qui non seulement soutiennent le progrès de la révolution mais également la formation de forces contre-révolutionnaires ; et les deux facteurs sont en même temps préjudiciables pour la lutte antifasciste." C'est complètement faux. La "lutte contre le fascisme" ne constitue pas une espèce de trêve entre la bourgeoisie et le prolétariat pour permettre de "se concentrer contre l'ennemi commun", trêve qui serait mise à profit par les deux classes pour renforcer leurs positions respectives et se préparer à la lutte décisive. Cette position n'est rien de plus que de la politique fiction pour tromper les prolétaires. Les années 1930 ont montré que la soumission du prolétariat au "front antifasciste" a signifié que la "lutte décisive" a été gagnée par la bourgeoisie et que cela lui a laissé les mains libres pour massacrer les ouvriers, les emmener à la guerre et leur imposer une exploitation féroce. L'orgie antifasciste en Espagne, le succès du Front populaire français dans l'embrigadement des ouvriers derrière la bannière de l'antifascisme, ont parachevé les conditions politiques et idéologiques pour l'éclatement de la 2e guerre mondiale.
La seule lutte possible contre le fascisme est la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie dans son ensemble, aussi bien fasciste qu'antifasciste car, comme le dit Bilan : "les expériences prouvent que pour la victoire du fascisme les forces antifascistes du capitalisme sont aussi nécessaires que les forces fascistes elles-mêmes. " ([9] [67]) Sans établir une identification abusive entre les deux situations historiques très différentes, les ouvriers russes se mobilisèrent rapidement contre le coup de Kornilov en septembre 1917 et c'est ce qui se produisit dans les premiers moments du coup d'Etat franquiste de 1936. Dans les deux cas la réponse initiale est la lutte sur le terrain de classe contre une fraction de la bourgeoisie sans faire le jeu de l'autre, rivale de la première. Cependant, il y a une différence substantielle entre la Russie 1917 et l'Espagne 1936. Le premier exemple se situe dans un cours historique à la révolution dont il fut le premier pas, alors que le deuxième exemple s'inscrit dans une période de contre-révolution triomphante au niveau mondial. Alors que dans la première situation la réponse ouvrière constitua un renforcement du pouvoir des Soviets et ouvrit le chemin vers la défaite du pouvoir bourgeois, dans la seconde il n'y eut pas le moindre signe d'organisation propre des ouvriers et ceux-ci furent rapidement dévoyés vers le renforcement du pouvoir bourgeois par le biais du piège antifasciste.
Sous le coup du massacre de mai 1937 perpétré par les forces républicaines, Mattick reconnaît alors, hélas trop tardivement que "le Front populaire n'est pas un moindre mal pour les travailleurs, mais simplement une autre forme de la dictature capitaliste qui s'ajoute au fascisme. La lutte doit se mener contre le capitalisme" (dans "Les barricades doivent être levées : le fascisme de Moscou en Espagne"). Et, dans la critique d'un document de l'anarchiste allemand Rudolph Rocker, il défend que "démocratie et fascisme servent les intérêts du même système. Pour cette raison, les travailleurs doivent mener la guerre contre les deux. Ils doivent combattre le capitalisme partout, indépendamment des habits qu'il revêt et du nom qu 'il adopte. "
Révolution sociale ou embrigadement du prolétariat vers la guerre impérialiste ?
Une des confusions qui a pesé sur des générations d'ouvriers au 20e siècle consiste à considérer les événements d'Espagne 1936 comme une "révolution sociale". Mis à part Bilan, le GIK et les Travailleurs marxistes de Mexico ([10] [68]), la plupart des rares groupes prolétariens de l'époque ont alimenté cette confusion : Trotsky et les trotskistes, l'Union communiste, la LCI (Ligue communiste internationaliste de Belgique, autour de Hainaut), une bonne partie des groupes du communisme des conseils, la Fraction bolchevique-léniniste en Espagne autour de Munis et jusqu'à la minorité de Bilan ([11] [69])
La rengaine de la "révolution sociale espagnole" a été chantée sur tous les tons par la bourgeoisie, y compris dans ses secteurs les plus conservateurs, dans le but évident de faire prendre aux ouvriers leurs pires défaites pour de grandes victoires. La rengaine sur la révolution espagnole « plus profonde et plus sociale que la révolution russe » est particulièrement lancinante. La bourgeoisie oppose la séduisante "révolution économique et sociale espagnole" à la révolution russe dont l'aspect politique est jugé "sordide" et "impersonnel". Elle chante avec des trémolos romantiques la "participation des travailleurs à la gestion de ses affaires", l'opposant à l'assombrissante et ténébreuse image conférée aux machinations "politiques" des bolcheviques.
On trouve dans ce livre certains textes qui dénoncent dans le détail cette imposture ([12] [70]) que la bourgeoisie, par contre, n'a de cesse d'alimenter dans le but évident de dénigrer les authentiques expériences révolutionnaires du prolétariat (en Russie 1917 et pendant la vague révolutionnaire qui s'ensuivit) et d'encenser les fausses expériences comme celle d'Espagne 1936. Les autres textes publiés dans Expectativasfaillidas, par contre, les couvrent de fleurs.
Mattick, dit que "l'initiative autonome des travailleurs créa rapidement une situation très différente et transforma la lutte défensive politique contre le fascisme en début de révolution sociale réelle". Cette affirmation n'est pas qu'une grossière exagération, elle est une manifestation lamentable de myopie localiste. Elle ne prend absolument pas en compte les conditions objectives dominantes au niveau international, qui sont pourtant décisives pour le prolétariat : la succession de défaites de grande envergure qu'il venait de subir et qui, en Allemagne en particulier, s'étaient soldées par l'ascension de Hitler en 1933, la trahison des partis communistes qui s'étaient convertis en agents de l'Union sacrée au service du capital, au nom des trop fameux Fronts populaires. Comme l'analysèrent alors Bilan et le GIK, le cours historique n'allait plus vers la révolution mais vers la guerre impérialiste généralisée.
Le raisonnement de Mattick contraste fortement avec la méthode utilisée par le GIK qui précisait : "Sans la révolution mondiale, nous sommes perdus, disait Lénine en parlant de la Russie. C'est particulièrement vrai pour l'Espagne... Le développement de la lutte en Espagne dépend de son développement dans le monde entier. Mais le contraire est aussi vrai. La révolution prolétarienne est internationale, la réaction aussi. Toute action du prolétariat espagnol trouvera un écho dans le reste du monde et, ici, toute explosion de la lutte de classe est un appui aux combattants prolétariens en Espagne " (juin 1936).
La méthode d'analyse de Mattick se rapproche d'autant plus de l'anarchisme qu'elle s'éloigne plus du marxisme. Comme les anarchistes, elle ne prend pas la peine d'analyser le rapport de forces entre les classes au niveau international, pas plus que la maturation de la conscience dans le prolétariat, sa capacité à se doter d'un parti de classe ou à former des conseils ouvriers; et encore moins à s'affronter au capital dans les principaux pays ni l'évolution de son autonomie politique ... Tout ceci est ignoré pour pouvoir s'agenouiller devant le Saint Graal de "l'initiative autonome des travailleurs". Une initiative qui, en s'enfermant dans le cadre de l'entreprise ou de la municipalité, perd toute sa force potentielle et se trouve récupérée par les engrenages du capitalisme et utilisée à son profit ([13] [71]).
Il est juste d'affirmer que, dans le capitalisme en décadence, chaque fois que les ouvriers parviennent à affirmer leur terrain de classe, se dessine ce que Lénine appelait "l'hydre de la révolution". Autant ce terrain de classe s'affirme par l'extension et l'unification des luttes, autant il est nié par les "occupations" et les "expériences d'autogestion" tant encensées par anarchistes et conseillistes. Pour autant qu'il s'affirme initialement, ce terrain de classe reste très fragile. Le capitalisme d'Etat entretient contre cet effort spontané de la classe ouvrière tout un appareil de mystification et de contrôle politique (syndicats, partis "de gauche", coordinations etc.) et se retranche derrière un appareil répressif perfectionné. En outre, comme le prolétariat a pu le constater dans sa chair dès la Commune de Paris, les diverses nations capitalistes sont capables de s'unir contre le prolétariat. Pour cela, le mouvement vers une perspective révolutionnaire requiert un effort gigantesque de la classe ouvrière et ne peut se réaliser que dans le contexte d'une dynamique internationale qui connaît la constitution du parti mondial, celle des conseils ouvriers, leur affrontement contre l'Etat capitaliste et cela au moins dans les principaux pays industrialisés.
Les erreurs de certains communistes de conseils sur "l'autonomie" atteignent un sommet avec les deux textes de Korsch sur les collectivisations, "Economie et politique dans l'Espagne révolutionnaire" et "La collectivisation en Espagne". Pour Korsch, la substance de la "révolution espagnole" se trouve dans les collectivisations de l'industrie et de l'agriculture. Les ouvriers auraient fait dans celles-ci la conquête "d'un espace d'autonomie", ils auraient décidé "librement" et lâché la bride à leur "initiative et créativité"; et toutes ces expériences constitueraient "une révolution"... Etrange révolution que celle qui se développe sans toucher à l'Etat bourgeois, laissant son armée, sa police, ses appareils de propagande, ses cachots et ses geôles fonctionner à plein !
Comme nous le détaillons dans "Le mythe des collectivités anarchistes", la "libre décision" des ouvriers ne put s'exprimer que dans le sens de fabriquer des obus et des canons, de réorienter des industries comme celle de l'automobile vers la production de guerre. "L'initiative et la créativité" des ouvriers et des paysans se concrétisa par des journées de travail de 12 et 14 heures, dans un contexte de répression féroce et l'interdiction du droit de grève sous peine d'être accusé de sabotage de la lutte antifasciste.
Se basant sur une brochure de propagande de la CNT, Korsch affirme "qu'une fois éliminée la résistance des anciens directeurs politiques et économiques, les travailleurs en armes purent procéder directement tant aux tâches militaires qu 'à celles positives de poursuivre la production sous de nouvelles formes. "
En quoi consistent ces "nouvelles formes" ? Korsch nous éclaire sur ce point : "Nous comprenons le processus par lequel certaines branches de l'industrie en manque de matières premières qui ne peuvent s'acquérir à l'étranger, ou qui ne satisfont pas les besoins immédiats de la population, s'adaptent rapidement pour fournir le matériel de guerre le plus urgent". "[Cette brochure] nous conte l'émouvante histoire des couches les plus pauvres de la classe ouvrière qui sacrifient les récentes améliorations de leurs conditions de vie pour collaborer à la production de guerre et aider les victimes et les réfugiés arrivant des territoires occupés par Franco" (idem). L'"action révolutionnaire" que nous offre Korsch consiste donc à transformer les ouvriers et les paysans en esclaves de l'économie de guerre. Voilà précisément ce que veulent les patrons : que les travailleurs se sacrifient volontairement pour la production ! Qu'en plus de travailler comme des damnés ils consacrent toute leur pensée, leur initiative, leur créativité, à perfectionner la production ! Ce n'est pas sans rappeler la "très révolutionnaire activité" des cercles de qualité !
Korsch constate que "durant son héroïque première phase, le mouvement espagnol négligea la défense politique et juridique des nouvelles conditions économiques et sociales obtenues". Le "mouvement" négligea en réalité l'essentiel : la destruction de l'appareil d'Etat de la bourgeoisie, unique façon de "sauvegarder" le moindre acquis économique ou social des travailleurs. En outre, "les acquis révolutionnaires des premiers jours furent même volontairement sacrifiés par les ouvriers eux-mêmes dans une vaine tentative d'appuyer l'objectif principal de la lutte commune contre le fascisme". Cette affirmation de Korsch suffit en elle-même pour démentir toutes les spéculations sur la soi-disant "révolution" espagnole, mettant en évidence ce qui se passa en réalité : l'embrigadement des ouvriers dans la guerre impérialiste, sous le masque de l'antifascisme.
Ces élucubrations de Korsch se situent aux antipodes des prises de position du GIK qui affirmait clairement que "les entreprises collectivisées sont mises sous le contrôle des syndicats et travaillent pour les besoins militaires... Elles n'ont rien à voir avec une gestion autonome des ouvriers !... La défense de la révolution n 'est possible que sur la base d'une dictature du prolétariat au moyen des conseils ouvriers et non sur la base d'une collaboration des partis antifascistes. La destruction de l'Etat et l'exercice de s fonctions centrales du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes est l'axe de la révolution prolétarienne" (Octobre, 1936).
Les concessions à la CNT et à l'anarchisme
Le communisme des conseils se trouve en difficulté quand il s'agit d'aborder correctement la question du parti du prolétariat, la nature fondamentalement politique de la révolution prolétarienne, le bilan de la révolution russe qu'il considère comme "bourgeoise", etc. ([14] [72]). Ces difficultés le rendent perméable à l'anarchisme et à l'anarcho-syndicalisme.
Ainsi Mattick nourrit-il de grands espoirs quant à la CNT : "Au vu de la situation interne espagnole, un capitalisme d'Etat contrôlé par les socialiste s-staliniens est improbable pour la simple raison que le mouvement ouvrier anarcho-syndicaliste prendrait probablement le pouvoir avant que de se soumettre à la dictature social-démocrate".
Ces espoirs ne se réalisèrent absolument pas : la CNT était maîtresse de la situation mais n'utilisa pas ce rapport de forces pour prendre le pouvoir et implanter le communisme libertaire. Elle assuma le rôle de rempart de l'Etat capitaliste. Elle renonça tranquillement à "détruire l'Etat", envoya des ministres anarchistes tant au gouvernement catalan qu'au gouvernement central et mit tout son poids pour discipliner les ouvriers dans les usines et les mobiliser pour le front. Une telle contradiction avec les postulats qu'elle avait proclamés bruyamment pendant des années n'est pas le résultat de la trahison de quelques chefs ou du Comité national de la CNT mais est le produit combiné de la nature des syndicats dans la décadence du capitalisme et de la doctrine anarchiste elle-même. ([15] [73])
Mattick s'emploie à faire des tours de passe-passe verbaux pour ignorer cette réalité : "L'idée est fortement ancrée dans cette organisation [il s'agit de la CNT] que la révolution ne peut se faire que d'en bas, par l'action spontanée et l'initiative autonome des travailleurs, même si elle a souvent été trahie. Le parlementarisme et l'économie dirigée par les travailleurs sont considérés comme des falsifications ouvrières et le capitalisme d'Etat est mis sur le même plan que n'importe quelle autre classe de la société exploiteuse. Au cours de la guerre civile, l’anarcho-syndicalisme a été l'élément révolutionnaire le plus audacieux, s'efforçant de transformer le langage révolutionnaire en réalité concrète".
La CNT n'a pas transformé son langage révolutionnaire en réalité mais l'a contredit sur tous les points. Ses proclamations antiparlementaires se transformèrent en soutien non déguisé au Front populaire lors des élections de février 1936. Son verbiage antiétatique se transforma en défense de l'Etat bourgeois. Son opposition au "dirigisme économique" se concrétisa par une forte centralisation de l'industrie et la mise de l'agriculture au service de l'économie de guerre et de l'approvisionnement de l'armée au détriment de la population civile. Sous le masque des collectivités, la CNT collabora à l'implantation d'un capitalisme d'Etat au service de l'économie de guerre, comme le signala le GIK dès 1931 : "la CNT est un syndicat qui aspire à prendre le pouvoir en tant que CNT. Ceci doit nécessairement la conduire à une dictature sur le prolétariat exercée par la direction de la CNT (capitalisme d'Etat)".
Mattick abandonne le terrain du marxisme pour se mettre sur celui de la phraséologie typique de l'anarchisme quand il nous parle de "révolution par le bas", "d'initiative autonome" etc. La démagogie sur la "révolution par le bas" a servi pour enfermer les travailleurs dans toutes sortes de fronts inter-classistes habilement manipulés par la bourgeoisie. Celle-ci est des plus habiles dans la dissimulation de ses intérêts et objectifs sous le camouflage de "ceux d'en bas", la masse inter-classiste qui, en fin de compte, contient tout le monde excepté la poignée d'empêcheurs de tourner en rond contre qui se focalisent toutes les colères. La rhétorique sur la lutte de "ceux d'en bas" fut utilisée par la CNT, jusqu'à la nausée, pour faire communier les ouvriers avec les "compagnons" patrons "antifascistes", les "camarades" politiques antifascistes et les "camarades" militaires antifascistes, etc.
En ce qui concerne "l'initiative autonome", il s'agit là d'une combinaison de termes utilisée par les anarchistes pour indiquer qu ' une action n'est pas "dirigée" par des "politiques" et n'a pas en vue "de prendre le pouvoir". Mais ni la CNT ni les libertaires de la FAI ne furent préoccupés l'espace d'une seconde par le fait que les ouvriers soient subordonnés à des politiciens républicains tant de droite que de gauche, ni par le fait que leur prétendue "initiative autonome" soit axée autour de la défense de l'Etat bourgeois.
Mattick continue son naufrage dans le marécage anarchiste en affirmant "qu'en de telles circonstances, les traditions fédéralistes seraient d'une énorme importance, en formant le contrepoids nécessaire aux dangers du centralisme". La centralisation est une force fondamentale de la lutte prolétarienne. L'idée qu'elle incarne le mal absolu est typique de l'anarchisme, traduisant la crainte du petit-bourgeois de perdre la petite parcelle «d'autonomie» dans laquelle il se croit le maître absolu. La centralisation est l'expression pratique pour le prolétariat de l'unité qui existe en son sein. Il a les mêmes intérêts dans tous les secteurs qui le composent, tant au niveau de la production qu'au niveau géographique et il a le même objectif historique : l'abolition de l'exploitation, l'instauration d'une société sans classes.
Le problème n'est pas dans la centralisation mais dans la division de la société en classes. La bourgeoisie a besoin d'un Etat centralisé et le prolétariat lui oppose la centralisation de ses instruments d'organisation et de lutte. Le "fédéralisme" dans les rangs prolétariens signifie l'atomisation de ses forces et de ses énergies, la division selon des intérêts corporatifs, locaux, régionaux, issus de la pression de la société de classes, de ses intérêts, de son être. Le fédéralisme est un poison qui divise les rangs prolétariens et le désarment face à la centralisation de l'Etat bourgeois.
Selon les dogmes anarchistes, la "fédération" est l'antidote de la bureaucratie, de la hiérarchie, de l'Etat. Mais la réalité ne confirme pas ces dogmes. Le règne des coteries "fédérales" et "autonomes" recouvre celui de petits bureaucrates aussi arrogants et manipulateurs que les grands dignitaires de l'appareil d'Etat. La hiérarchie au niveau national est simplement remplacée par des hiérarchies non moins pesantes au niveau local ou de groupes affinitaires. La structure étatique centralisée au niveau national, conquête historique de la bourgeoisie face au féodalisme, laisse le pas à des structures non moins étatiques à l'échelle des agglomérations ou des cantons, en tous cas aussi oppressives sinon plus que la structure nationale.
La pratique concrète du "fédéralisme" par la CNT-FAI, en 1936-39, est significative. Comme le reconnaissent les anarchistes eux-mêmes, les cadres dirigeants de la CNT occupèrent avidement les postes clé dans les collectivités agraires, les comités d'usine ou les unités militaires où ils se comportèrent fréquemment comme de véritables tyrans. Et quand la défaite du camp républicain devint évidente, une partie des petits chefs "libertaires" n'hésitèrent pas à négocier la poursuite de leurs prébendes avec les franquistes.
L'enthousiasme de Mattick pour la CNT ne commence à se rafraîchir que quand il se penche sur le massacre perpétré par les staliniens en Mai 1937, avec l'évidente complicité de la CNT : "Les travailleurs révolutionnaires doivent aussi reconnaître que les leaders anarchistes, les apparatchiks de la CNT et de la FAI s'opposent aux intérêts des travailleurs, qu 'ils appartiennent au camp ennemi" ; et plus loin : "Les phrases radicales des anarchistes n'étaient pas prononcées pour être appliquées, mais servaient au contrôle des travailleurs par l'appareil de la CNT ; "sans la CNT", se vantaient-ils orgueilleusement, «l'Espagne antifasciste serait ingouvernable»."
En tentant de comprendre les raisons de la trahison, Mattick révèle la profonde infection de sa pensée par le virus libertaire : "La CNT ne s'étaitpas posé la question de la révolution du point de vue de la classe ouvrière, sa préoccupation a toujours été celle de l'organisation. Elle intervenait en faveur des travailleurs et comptait sur leur aide, mais elle n'était pas intéressée par l'initiative autonome et l'action des travailleurs indépendants des intérêts organisationnels " ; "dans le but de diriger, ou de participer à la direction, [la CNT] devait s'opposer à toute initiative autonome des travailleurs et finit ainsi par soutenir la légalité, l'ordre et le gouvernement".
Mattick considère les choses d'un point de vue anarchiste : "l'organisation" en général, "le pouvoir" en général ; l'organisation et le pouvoir en tant que catégories absolues, naturellement oppressives des tendances naturelles à la "liberté" et à "l'initiative" des individus travailleurs.
Tout ceci n'a malheureusement rien à voir avec l'expérience historique et la méthode marxiste. Les organisations sont soit bourgeoises, soit prolétariennes. Une organisation bourgeoise est nécessairement ennemie des travailleurs et doit donc être "bureaucratique" et castratrice. Une organisation prolétarienne qui fait de plus en plus de concessions à la bourgeoisie, s'éloigne de même de plus en plus des travailleurs, leur devient étrangère et finit par s'opposer à leurs intérêts puis, dans le même processus, tend à se "bureaucratiser" et à devenir répressive face aux initiatives de la classe. Pour autant, il ne s'agit pas de tirer la conclusion que la classe ouvrière ne doit pas s'organiser, tant au niveau de la classe dans son ensemble (assemblées générales et conseils ouvriers) qu'au niveau de son avant-garde (partis et organisations politiques). L'organisation pour la classe ouvrière reste son arme essentielle, l'instrument de son initiative et de son autonomie politique.
La question du pouvoir se pose de la même façon. La "soif du pouvoir" serait ce qui aurait conduit la CNT à s'opposer aux travailleurs. L'idée serait que "le pouvoir corrompt" en soi quand, en réalité, ce qui corrompt une organisation jusqu'à l'extrême au point de la convertir en ennemie de la classe ouvrière n'est rien d'autre que sa subordination au programme et aux objectifs du capitalisme. En ce qui concerne la CNT, une raison de fond supplémentaire se trouvait dans le fait que, comme syndicat, elle ne pouvait se maintenir en tant qu'organisation de masse permanente dans la période décadente du capitalisme sans s'intégrer d'une façon ou d'une autre dans l'Etat capitaliste. Ce qui conduit Mattick à lancer son bouquet final : "la CNT parlait en anarcho-syndicaliste mais elle agissait en bolchevique, c'est-à-dire en capitaliste". Cette formule si bien léchée montre à quel point les pires erreurs du communisme des conseils sont du grain à moudre pour les moulins idéologiques anticommunistes de la bourgeoisie. Nous ne nous attarderons pas ici à démontrer l'ignominie de cette comparaison, rappelant simplement que les bolcheviks luttèrent de toutes leurs forces, en paroles et en actes, contre la première guerre mondiale, cette boucherie sans nom qui massacra 20 millions de personnes, alors que la CNT qui faisait des discours rhétoriques contre la guerre en général, se consacra à embrigader les ouvriers et les paysans pour les envoyer sur le front de la guerre d'Espagne qui allait servir de laboratoire à la seconde guerre mondiale et ses 60 millions de morts. Les bolcheviks parlaient et agissaient pour la révolution prolétarienne en Octobre 1917; et ils continuèrent à parler et à agir en faveur de l'extension internationale de la révolution sans laquelle il était clair, selon eux, que la révolution d'Octobre ne pouvait que périr, ce qui arriva. La CNT, par contre, pérorait beaucoup sur le "communisme intégral" mais, dans les actes, se consacra à soutenir l'Etat et le système d'exploitation capitalistes.
Adalen
[1] [74] Ce courant prolétarien a cependant eu des faiblesses importantes. Pour un examen de sa trajectoire et de son évolution, se reporter à notre livre La Gauche hollandaise qui embrasse la période de 1920 à 1970 et inclut une importante bibliographie. Il est publié en français et en italien. Il va prochainement paraître en anglais.
[2] [75] GIK : Groepen van Internationale Komunisten, groupe des communistes internationalistes, groupe hollandais qui a existé pendant les années 1930. Au sein du communisme de conseils il a exprimé la position la plus claire face à la guerre d'Espagne, proche de celle de Bilan. Nous utiliserons ses documents comme référence, ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas de confusions importantes (voir La Gauche hollandaise). Un texte du GIK sur la guerre d'Espagne traduit du hollandais a été publié en espagnol dans le livre : Revolucion y contrarevolucion en Espana.
[3] [76] Cette orientation consistant à associer le communisme de conseils à l'anarchisme nous le voyons aussi en Hollande et en Belgique. Nos sections dans ces deux pays ont entrepris un combat énergique contre cet amalgame. Voir "Le communisme de conseils n’est pas un socialisme libertaire" dans Internationalisme n°256 et, plus particulièrement, "Le communisme de conseils n'est pas un pont entre le marxisme et l'anarchisme. Débat public à Amsterdam" dans Internationalisme n°259.
[4] [77] Ce ne sont pas tous les groupes communistes de conseils qui partagent cette position de Cajo Brendel. Le GIK, groupe le plus important dans les années 1930 et deux autres groupes (voir La Gauche hollandaise) rejetaient ouvertement cette position. Non seulement ils condamnaient la CNT comme ennemi des ouvriers mais ils se refusaient aussi à suivre la voie de la "radicalisation" du front antifasciste, en signalant que "si les ouvriers cherchent vraiment à former un front de défense contre les Blancs (les franquistes), ils ne peuvent le faire qu'à condition de prendre dans leurs mains pour eux-mêmes le pouvoir politique au lieu de le laisser aux mains du gouvernement du Front populaire. " (octobre 1936).
[5] [78] On peut trouver une critique détaillée de cette position dans notre brochure Octobre 1917, début de la révolution mondiale.
[6] [79] Voir L'accumulation du capital. 1.
[7] [80] La situation en Chine dans les années 1920 et la politique de l'Internationale communiste d'alliance avec la bourgeoisie "révolutionnaire" locale déchaîna une polémique violente. La Gauche communiste ainsi que Trotsky combattirent cette position comme une trahison de l'internationalisme. Voir notre article dans la Revue internationale n° 96
[8] [81] Aujourd'hui, la bourgeoisie lance aussi des campagnes antifascistes énormes comme on le voit actuellement avec l'entrée du parti de Haider dans le gouvernement autrichien. Mais aujourd'hui, le fascisme n'a pas, et de loin, la même dimension et la force qu'il avait dans les années 1930 au cours desquelles existait ce type de régime dans des pays clé comme l'Allemagne et l'Italie.
[9] [82] Bilan n° 7, "L'antifascisme, formule de confusion ", publié dans ce numéro.
[10] [83] Voir ses textes dans la Revue internationale n° 10 et dans le livre même.
[11] [84] Pour mieux connaître la réaction des divers groupes de l'époque, consulter le chapitre V de notre livre La Gauche communiste d'Italie, publié en français, anglais, italien et espagnol.
[12] [85] Il s'agit des articles "Le mythe des collectivités anarchistes" qu'avait déjà publié le CCI dans la Revue internationale n° 15, "Russie 1917 et Espagne 1936" publié aussi dans la Revue internationale n° 25 et la "Critique du livre de Munis : Jalons de défaite, promesses de victoire".
[13] [86] Il faut lire à ce sujet l'analyse classique de Engels quant aux conséquences catastrophiques de la lutte "autonome" si chère aux anarchistes ; il s'agit du livre Les Bakouninistes à l’œuvre qui analyse comment 1' anarchisme poussa les ouvriers combatifs espagnols à servir de chair à canon au profit des républicains et des cantonalistes en 1873. Il faut aussi se référer à la déplorable expérience des Conseils de fabrique de Turin en 1920 où l'enfermement des ouvriers dans les usines au nom des "occupations" et de "l'autogestion" les conduisit à une sévère défaite qui sonna le glas des perspectives révolutionnaires en Italie et ouvrit les portes au fascisme. Lire pour cela le livre Débat sur les conseils de fabrique dans lequel Bordiga polémique contre la position "autonomiste" de Gramsci.
[14] [87] Ce n'est pas le but de cet article d'examiner ces problèmes et d'en dégager les racines. Nous renvoyons le lecteur à notre livre La Gauche hollandaise et aux articles publiés dans la.Revue internationale n° 2,12, 13, 27 à 30, 40 et 41, 48.
[15] [88] Ce n'est pas non plus le but de cet article que d'analyser ces questions. Nous renvoyons à un autre article de ce livre, "Les noces de l'anarchisme avec l'Etat bourgeois". Sur la question syndicale, voir notre brochure Les Syndicats contre la classe ouvrière
Les publications récentes du Bureau international pour le parti révolutionnaire (BIPR), et les discussions entre le CCI et la CWO dans les réunions publiques de celle-ci, ont confirmé que la manière dont le débat est mené entre les organisations révolutionnaires est une question politique en elle-même.
Le BIPR a lui-même soulevé la question dans Internationalist communist n°18, puisqu'il accuse le CCI d'afficher un "penchant pour la calomnie par allusion" quand nous taxons d'empirisme la démarche développée dans certaines de ses analyses (Cf. notre article "La méthode marxiste et l'appel du CCI sur la guerre en ex-Yougoslavie" dans la Revue internationale n° 99).
Nous ne répondrons pas à cette accusation particulière, sauf pour renvoyer les lecteurs à l'article évoqué ci-dessus qui selon nous ne contient aucune calomnie mais développe une argumentation purement politique pour appuyer cette caractérisation. Par contre nous avons l'intention de poser la question de façon plus générale, même si cela nécessite de donner quelques exemples particuliers du problème que nous soulevons.
Le CCI a en effet toujours pris très au sérieux la question des polémiques et du débat entre organisations révolutionnaires : c'est un reflet direct de 1'importance que nous avons toujours attribuée à l'existence et au développement du milieu politique prolétarien lui-même. C'est pourquoi, dès notre fondation, nous avons fait des articles polémiques un aspect régulier de notre presse, nous avons assisté régulièrement aux réunions publiques des autres groupes et nous avons soutenu ou proposé, à de nombreuses reprises, de renforcer 1'unité et la solidarité du mouvement révolutionnaire (conférences, réunions communes, etc.). Dans notre propre activité interne, nous lisons et discutons systématiquement les publications des autres courants prolétariens et faisons des rapports réguliers sur le milieu prolétarien. Dans nos polémiques avec les autres groupes nous avons toujours cherché à mettre en évidence avec le plus de clarté là où nous sommes d'accord avec eux aussi bien que là où nous avons des désaccords ; et lorsque nous traitons de ces désaccords, nous tentons de les poser aussi clairement et exactement que possible, en nous référant, avec le maximum de précision, aux textes publiés par les autres groupes. Notre préoccupation se fonde également sur la compréhension que le sectarisme, qui insiste constamment sur les différences au delà de ce qui unit le mouvement, est un problème réel pour le milieu prolétarien, en particulier depuis la fin de la période de contre-révolution à la fin des années 1960. L'exemple le plus clair de ce danger est fourni par le courant bordiguiste qui, après la seconde guerre mondiale, dans une volonté louable de se protéger de la pression contre-révolutionnaire ambiante, a tenté d'ériger une défense infranchissable en développant la théorie selon laquelle seule une organisation monolithique était capable de mettre en oeuvre une politique réellement communiste. C'était la première fois, dans le mouvement ouvrier, qu'apparaissait une telle théorie.
Au cours de ces dernières années, parce que nous avons mieux perçu la nécessité vitale de défendre l'unité indispensable du camp prolétarien contre les attaques de la classe dominante qui devenaient plus aiguës que jamais, nous avons accentué notre effort pour débusquer tout vestige de sectarisme dans nos propres polémiques. Nous avons tout fait pour qu'elles soient soigneusement planifiées et centralisées à l'échelle internationale, pour qu'elles évitent les exagérations, tout esprit de rivalité mesquine, pour qu'elles ne soient plus des réponses du tac au tac sur des points secondaires. Nous avons également rectifié certaines de nos affirmations qui se sont avérées erronées et qui avaient provoqué des incompréhensions entre nous et d'autres groupes (voir par exemple l'article sur les 100 numéros de la Revue internationale, dans le n°100). Nos lecteurs peuvent juger par eux-mêmes de la réalité de cet effort. Ils peuvent se référer à toutes nos polémiques récentes avec le BIPR dans la Revue internationale, par exemple celle qui traite du 6e congrès de Battaglia Comunista dans le n°90, celle sur les origines du Partito Comunista Intemazionalista dans les n°91 et 92 ou plus récemment notre critique des thèses du BIPR sur les tâches des communistes dans la périphérie capitaliste parue dans le n°100. Nous signalons ces articles parce qu'ils illustrent la manière dont nous pensons qu'un débat sérieux doit être mené : un débat qui n'a pas peur de faire des critiques très tranchantes de ce que nous considérons comme des erreurs ou même des influences de l'idéologie bourgeoise mais qui est toujours basé sur la théorie et la pratique réelles des autres groupes prolétariens.
Nous devons dire franchement que les polémiques du BIPR, dans la période récente, ne sont pas à la hauteur de ces critères. L'exemple le plus éloquent se trouve dans la prise de position officielle du BIPR "Les révolutionnaires face à la perspective de guerre et la situation actuelle de la classe ouvrière", parue dans Internationalist Communist n°18 (IC), qui traite de la signification et de la portée historique de la dernière guerre dans les Balkans. Sans entrer dans une discussion détaillée sur les nombreuses questions générales importantes soulevées dans ce texte, nous voulons attirer l'attention sur les conclusions que tire le BIPR concernant les réponses des autres groupes du milieu prolétarien face à la guerre : "D'autres éléments politiques de cette scène politique, bien que ne tombant pas dans l'erreur tragique de soutenir une des parties belligérantes ont eux-mêmes également, au nom d'un faux anti-impérialisme ou sous prétexte qu'historiquement et économiquement des visions progressistes sont aujourd'hui impossibles, pris leurs distances avec les méthodes et les perspectives de travail qui mènent au regroupement dans le futur parti révolutionnaire. Ils ne peuvent plus être sauvés et sont victimes de leur propre cadre idéaliste et mécaniste, incapable de reconnaître les particularités de l'explosion des contradictions économiques perpétuelles du capitalisme moderne."
Deux points fondamentaux sont soulevés ici. D'abord, si vraiment les groupes organisés du milieu prolétarien "ne peuvent plus être sauvés", ceci a de sérieuses implications pour l'avenir de ce milieu. Indépendamment de toute autre chose, cela implique que le futur parti mondial - contrairement à tous les partis de classe ayant existé dans le passé - sera formé autour d'un seul courant dans le mouvement marxiste. En même temps, ceci aurait les plus graves conséquences pour les énergies militantes qui sont actuellement "piégés" dans ces organisations qui "ne peuvent plus être sauvées" et il devrait être de la responsabilité du BIPR d'entreprendre la récupération de tout ce qu'il peut du naufrage - une tâche dont le BIPR ne parle même pas dans ce texte. Mais pour revenir au problème de la méthode du débat, malgré la gravité de ces affirmations, le BIPR ne dit pas une seule fois explicitement à qui il se réfère. Nous pouvons raisonnablement penser, sur la base des polémiques antérieures du BIPR, que les "idéalistes" c'est le CCI, quant aux "mécanistes" ce sont les bordiguistes... mais nous n'en sommes pas sûrs. Il s'agit là d'une irresponsabilité politique grave de la part du BIPR, complètement en dehors des meilleures traditions du mouvement ouvrier. Cela n'a jamais été le style, par exemple, de Lénine qui a toujours dit de façon absolument claire à qui il adressait ses polémiques, ni celui de la gauche italienne, dans les années 1930, qui était extrêmement précise dans ses prises de position vis-à-vis des différents courants qui constituaient le milieu prolétarien de son époque. Si le BIPR pense que le CCI et les groupes bordiguistes ne peuvent plus être sauvés, qu'il l'argumenté ouvertement et en se basant sur les véritables positions, analyses et intervention de ces groupes. Nous insistons sur ce dernier point car s'il est essentiel de mentionner les noms de ceux que l'on critique, ce n'est pas suffisant. Pour se rendre compte de cela nous n'avons qu'à jeter un oeil sur l'autre polémique dans ce même numéro d'IC, "Idéalisme ou marxisme" qui, une fois encore, traite des prétendues "faiblesses fatales du CCI". Il n'est pas inutile de signaler que cette polémique a été écrite par un sympathisant actuel du BIPR qui a fait un passage éclair dans le CCI et l'a quitté dans des circonstances vraiment peu claires il y a quelques années. Ce texte, qui est proposé comme une réponse par intérim à notre article sur le BIPR dans la Revue internationale n°99, est un "modèle" de mauvaise polémique qui aligne toute une série d'affirmations sur la méthodologie politique du CCI sans jamais avoir le souci de citer quoi que ce soit du CCI.
Le deuxième exemple nous est fourni par la "Correspondance avec le CCI" dans la publication de la CWO, Revolutionary Perspectives (n°16). Cette correspondance traite principalement des analyses respectives de nos organisations sur la récente grève des électriciens en Grande-Bretagne. Les circonstances de cette lettre sont les suivantes : nous avons écrit à la CWO en novembre 1999 pour lui fournir une copie d'une brochure de J.Maciver intitulée Escaping a paranoid cuit ("fuir un culte paranoïde"), brochure qui est parue au moment même où le CCI était exclu des réunions de discussion de "No war but the class war" à Londres (voir World Révolution n°229). Pour nous, ce document est un exemple d'une attaque parasitaire typique, pas seulement contre le CCI mais aussi contre le BIPR et les autres groupes prolétariens. La CWO a choisi de ne pas publier cette partie de notre lettre ni sa propre réponse à celle-ci.1
A la fin de notre lettre, nous avons aussi abordé la question de la nature de classe du comité de grève des électriciens dont RP faisait part. Dans la mesure où, à notre connaissance, ce comité était constitué entièrement de shop-stewards (délégués de base des syndicats), nous avons pensé qu'il s'agissait plus d'un organe syndical radical que d'une véritable expression de la lutte des électriciens. Pourtant, la CWO dans son article de RP n°15 a semblé voir quelque chose de beaucoup plus positif dans cet organe. Dans la mesure où nous prenons en considération son opinion, nous avons demandé qu'elle nous fasse savoir si elle avait une quelconque information qui pourrait permettre de poser la question sous un angle différent, puisque dans certaines circonstances aujourd'hui il peut être très difficile de faire la différence entre un véritable organe de la lutte ouvrière et une expression très radicale des syndicats. La réponse de la CWO, tout en ne nous fournissant aucune information concrète comme nous l'avions souhaité, a soulevé beaucoup de questions politiques, rien de moins que sur la nature des syndicats et du syndicalisme de base. Mais ce n'est pas le lieu d'aborder cette discussion ici. Une fois encore, nous souhaitons attirer l'attention sur la méthode de la polémique de la CWO, surtout quand elle en vient à décrire les vraies positions du CCI. On nous dit : "Vous avez encore la vision d'une classe ouvrière ayant la conscience « souterraine » de la nécessité de détruire le capitalisme. Pour vous, la seule « mystification » qui entrave la lutte est celle mise en place par les syndicats. Si la classe ouvrière était seulement « démystifiée » de son syndicalisme alors elle prendrait le chemin révolutionnaire. C'est un des exemples de votre idéalisme semi-religieux. La méthode marxiste sait que la classe ouvrière deviendra révolutionnaire à travers son expérience pratique et le programme révolutionnaire que nous défendons correspondra plus exactement aux besoins révolutionnaires d'une classe dont la conscience s'élève. La question ne sera pas : 1. De «démystifier» les ouvriers, 2. Ensuite d'entrer en lutte. La démystification, la lutte et la réappropriation de son propre programme vont toutes survenir simultanément comme partie du mouvement contre le capitalisme."
Nous sommes d'accord qu'il serait idéaliste d'argumenter que les ouvriers seront d'abord "démystifiés" du syndicalisme et ensuite qu'ils entreront en lutte. Mais nous mettons au défi la CWO de trouver un seul texte du CCI qui défende cette conception. Plutôt que de porter des accusations de ce genre ou d'argumenter comme elle le fait dans la même lettre que "nous ne disons rien de positif sur la véritable lutte des ouvriers", nous voulons lui demander de se reporter réellement aux nombreux textes que nous avons publiés sur la période actuelle de lutte de classe, textes qui tentent de placer les difficultés actuelles de la classe - mais aussi ses pas en avant - dans leur contexte général depuis l'effondrement du bloc de l'Est. La lecture de ces textes aurait aussi permis à la CWO de se rendre compte de l'importance que nous attachons à la confrontation pratique, quotidienne des ouvriers avec les syndicats pour jeter les bases pour une rupture définitive avec ces organes. La CWO a peut-être beaucoup de désaccords avec nos analyses mais au moins le débat serait clair pour le reste du mouvement prolétarien.2
Le passage que nous avons cité soulève un autre problème : la tendance à traiter comme des sortes de pensées talmudiques du CCI des positions qui ne sont en aucun cas de notre invention mais qui, et c'est la moindre de nos responsabilités, représentent une volonté de notre part de développer des questions déjà abordées par le mouvement marxiste. C'est le cas de la notion de maturation souterraine, que la CWO considère presque comme ridicule, mais dont la longue histoire nous ramène, via Trotsky, à Marx qui a écrit la phrase immortelle "bien creusé vieille taupe" en décrivant la lutte de classe. En fait nous avons argumenté ce point dans une polémique avec la CWO dans la Revue Internationale n°43, au milieu des années 1980, un article qui n'a jamais eu de réponse. Mais si la CWO n'aime pas nos interprétations de tels concepts, qu'elle aille aux sources des classiques marxistes (comme l'Histoire de la révolution russe de Trotsky) et argumente contre elles directement.
Le débat public le plus récent entre le CCI et la CWO - lors d'une réunion publique de cette organisation à Londres - a montré une fois encore cette dernière tendance. Le thème de la réunion traitait du communisme et comment y parvenir; et sur beaucoup d'aspects la discussion qui s'en est suivie a été très positive. Le CCI a salué la présentation qui défendait la vision marxiste du communisme et de la lutte de classe contre toutes les campagnes actuelles de la classe dominante sur "la mort du communisme" ; nous n'avons eu aucune réticence à dire que nous étions d'accord avec pratiquement tout. Tout aussi naturellement, il y a eu une discussion sur les divergences entre le CCI et la CWO concernant la question de l'Etat dans la période de transition ; et cela a aussi été positif par le fait qu'il y avait, semble-t-il, une volonté réelle de la part de la majorité des camarades de la CWO de comprendre ce que le CCI disait là-dessus. Nous avons argumenté, en réponse à la CWO, que si l'Etat et la révolution de Lénine est un point de départ fondamental pour poser la question de l'Etat dans un cadre marxiste, les vues qu'il a défendues en 1917 devaient être approfondies et, à un certain niveau, revues à la lumière de l'expérience réelle du pouvoir prolétarien en Russie. En se basant lui-même sur les débats qui ont eu lieu au sein du parti bolchevik à cette époque, et en particulier sur les conclusions tirées par la Gauche italienne dans les années 1930, le CCI considère que la dictature du prolétariat ne peut pas s'identifier à l'Etat de transition qui apparaît inévitablement après l'insurrection victorieuse. Nous n'avons pas l'intention ici de revenir sur les aspects de fond de cette question, par contre nous tenons à réaffirmer notre désaccord avec une démarche avancée par un camarade de la CWO, démarche qui, pour nous, est exemplaire de la méthode qu'il ne faut pas utiliser pour mener un débat entre révolutionnaires marxistes. Selon ce camarade, cette position sur 1'Etat de transition n'est rien d'autre que l'invention d'un membre de la Fraction de gauche, Mitchell : "il a juste inventé". Cette affirmation est objectivement incorrecte pour ne pas dire une sottise. La série même des articles de Mitchell publiée dans Bilan ("Problèmes de la période de transition") ainsi que beaucoup d'autres articles fondamentaux des Fractions italienne et belge que ces organisations ont assumés collectivement, sans parler des prises de position faites par d'autres camarades individuellement, développent cette même position. Mais surtout, ce genre d'affirmation montre un véritable mépris pour le travail de la Fraction qui, après tout, est l'ancêtre politique commun du CCI et du BIPR. A la réunion, nous avons déjà appelé la CWO à lire l'article "Le prolétariat et l'Etat de transition" paru dans la Revue internationale n°100, qui fournit une preuve claire que la position de Bilan sur l'Etat était basée sur les vrais débats qui avaient eu lieu dans le parti bolchevik, en particulier le débat sur les syndicats en 1921 (sans parler des questions qu'a soulevées la tragédie de Kronstadt). Nous appelons encore une fois la CWO à faire un effort sérieux et collectif afin d'étudier le travail de Bilan sur cette question ; et nous sommes prêts à lui fournir les textes appropriés (nous avons l'intention de toute façon de republier la série de Mitchell dans un avenir pas trop lointain). Les camarades de la CWO sont libres de rejeter les arguments de la Fraction mais il faut qu'ils le fassent sur la base d'une étude approfondie et d'une réflexion.
En résumé nous pensons que les questions auxquelles se confronte le mouvement révolutionnaire aujourd'hui -l'analyse des événements actuels, comme les guerres et les mouvements de classe ou les expériences plus historiques comme la révolution russe - sont trop importantes pour être dévoyées dans de faux débats ou pour être dépréciées par des affirmations non prouvées et de fausses accusations. Nous appelons le BIPR à élever le niveau de ses polémiques en tant qu'effort pour l'amélioration du ton et du contenu du débat dans tout le milieu politique prolétarien.
Amos.
1La CWO a choisi de ne pas publier cette partie de la lettre et sa réponse parce que, pour elle, le parasitisme n'est pas un problème sérieux pour le camp prolétarien. Pour ce que nous en avons compris, il s'agirait là d'une nouvelle invention du CCI. Une fois encore, nous demandons à la CWO de justifier cette affirmation en répondant à notre principal travail sur cette question, les "Thèses sur le parasitisme" publiées dans la Revue internationale n°94, qui la place dans son contexte historique.
2La CWO pourrait, par exemple, lire le texte basé sur le rapport sur la lutte de classe au 13e congrès du CCI, dans la Revue internationale n°99. Mais elle pourrait aussi relire l'article de WR n°229 qu'elle critique dans RP n°16, qui dit que nous ne voyons rien de positif dans la grève des électriciens. En fait, notre article conclut que cette dernière et d'autres luttes récentes "montrent que le prolétariat résiste de plus en plus aux attaques et que le potentiel pour le développement de luttes plus larges et plus combatives se développe." II n'y a pas de contradiction à dire qu'une lutte est importante et argumenter que les organes qui prétendent la représenter font partie de l'appareil syndical.
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