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Internationalisme - année 1949

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Internationalisme (GCF) n°41 - janvier 1949

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Rubrique: 

Signification d'un message présidentiel

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Tous nos bons progressistes d'Europe ont frétillé d'enthousiasme à la lecture du message que Truman adressa au Congrès, en ce qui était pour lui un début d'année et de Présidence. A le croire, le message représentait un premier pas vers la construction du socialisme. Truman allait désormais reprendre contre les trusts le "bon combat" entamé par Roosevelt. Ils voyaient là aussi une justification éclatante de leur politique, dite de dirigisme, et comme quoi le régime d'exploitation capitaliste tout doucettement disparaît. Bref une grande victoire de la Justice, et de la Liberté, de la Patrie et de ces autres grues métaphysiques qui, disait Lafargue, font le trottoir dans les discours parlementaires, les programmes électoraux et les réclames mercantiliques. Oui, là, que la riche Amérique en soit réduite aux méthodes tatillonnes des contrôles et des restrictions, imposés par l'État, prouvait que leur "voie" était bien la seule. Et de claironner…

Il semble bien que le bruit fait autour du message est relativement hors de propos avec son contenu. La presse yankee qui annonçait, a sa veille, un "super new deal", ne parlait plus le lendemain que d'un "néo new deal" ; aujourd'hui, foin même de ces superlatifs : c'est une solution convenable. Le fait est que le "plan Truman" paraît moins l'œuvre de capitalistes d'Etat, conscients organisés et tout, mais celle plutôt de bourgeois, libéraux hétérodoxes certes, et que la nécessité seule accule à des solutions pour eux aussi désagréables qu'inéluctables. En ce sens, les réactions favorables de Wall Street, qui se soucie plus de dividendes que des théories de Keynes et épigones, sont particulièrement significatives. D'autant que les propositions de Truman visent beaucoup plus à l'éviction des classes moyennes du cycle de production et de distribution et au renforcement du contrôle étatique et syndical sur les masses ouvrières, qu'à une lutte consciente contre les trusts et leur emprise croissante sur les secteurs clés de l'économie, ainsi que sur l'appareil d'Etat lui-même.

Socialisme ? Lutte anti-trust ? voire ! L'un des points principaux du programme économique et social de Truman réclame le maintien des priorités et des allocations/aux/matériaux-clés, lesquels ne seraient disponibles qu'en insuffisantes quantités. A première vue, l'on serait tenté d'affirmer que le brain-trust de Truman, et les équipes aux commandes de l'État, se réservent ainsi le contrôle de l'industrie américaine, tendent à s'assurer le monopole du commerce intérieur et extérieur des matériaux-clés aux États-Unis. Mais le maintien de ces priorités et allocations ne bénéficiera finalement qu'aux grandes organisations industrielles et bancaires. C'est le moment de se souvenir que les 250 plus grosses entreprises industrielles des USA, qui possédaient en 1939 65% des moyens de productions nationaux, ont disposé pendant la guerre de 79% de l'équipement et des usines construites grâce à des fonds fédéraux ; bénéficiant en septembre 1944 de 78% des contrats de guerre, dont ils confiaient alors, et en partie, l'exécution à divers sous-traitants. Il ne faut pas négliger non plus, que 37 sociétés représentant 30% du capital total investi par ces 250 étaient contrôlées par 5 puissants groupes financiers à savoir : Mellon, Morgan First National, du Pont, Rockefeller et le groupe Cleveland. Ces cinq groupes détiennent aujourd'hui près de la moitié des moyens de productions détenus par toutes les sociétés en 1939 ; tandis qu'en 1945 les 250 détenaient un nombre de moyens de production égal à ceux possédés par toutes les sociétés américaines en 1939. L'on voit donc, sans phrases, à qui iront, continueront d'aller priorités et allocations.

D'autre part la "normalisation" du jeu des relations commerciales, que la pénurie relative du temps de guerre avait faussé, met en mauvaise posture bien des entreprises modestes. A la saturation du marché en produits de consommation, c'est à dire au manque de consommateurs solvables, s'ajoute une concurrence accrue, jouant au profit exclusif des grosses entreprises. Le fait que la mévente atteint aujourd'hui surtout les industries et commerces de luxe et demi-luxe-dans des proportions variables sans doute, mais toujours importantes—autorise à voir les premiers symptômes d'une crise de sous-consommation qui s'étendra, plus ou moins, aux autres secteurs industriels commerciaux et agricoles. Truman réclame le renouvellement et l'extension des contrôles existants sur les crédits bancaires et autres. Encore un coup sensible aux moyennes et petites entreprises qui ne disposent pas de formidables liquidités du Big Business. Notons à ce propos que le rapport de la Smaller War Plant Corporation (quelque chose comme l'association des petits producteurs de matériel de guerre), publié en Juin 1946, indiquait que 63 entreprises géantes disposaient de 10 milliards de dollars liquides "avec cette somme elles pourraient acheter tout l'équipement disponible financé par le gouvernement, ou 71.700 petites entreprises soit 94% des entreprises de production aux États-Unis". La guerre a accentué la concentration capitaliste aux USA, augmenté la composition organique du capital américain. L'après-guerre voit se précipiter le processus de centralisation de ce capital, c'est à dire que les capitalistes deviennent de moins en moins nombreux. Une première conséquence en est la transformation des dirigeants des moyennes et petites entreprises en gérants, mieux en simples agents d'exécution du Grand Capital. Une deuxième, et non des moindres, en est l'abaissement du niveau de vie des travailleurs. La rationalisation de la direction du travail, et du travail lui-même, reprise depuis la fin de la guerre dans tous les secteurs de la production, l'introduction de machines perfectionnées à l'usine, sur les chantiers, dans les bureaux, mènent au chômage technologique. La fermeture d'entreprises désuètes, mal armées pour la lutte dans le cadre d'une après concurrence, accroîtra encore le nombre de chômeurs. Disposant de cette indispensable armée de réserve, le Big Business peut revenir avec Truman, aux dispositions de la loi Wagner plus libérale que la législation anti-syndicale Taft-Hartley, désormais promise à l'abrogation.

Ainsi donc, se présente, sous l'un de ces aspects, le programme développé par Truman devant le Congrès : renforcement du Grand Capital aux dépens des petites et moyennes entreprises. Il serait cependant avancé d'accorder toute sa rigueur à cette affirmation d'une tendance inhérente au régime capitalisme, opérant dans une perspective historique relativement large, mais parfois démentie, pour partie, dans le contingent, l'immédiat. En d'autres termes, des accrochages sérieux peuvent se produire, sur le plan de la politique intérieure, entre les progressistes du style Truman et les représentants de tendances recuites et périmées tels Taft ou Thurmond. C'est pourquoi Truman et son Brain-trust ont insisté, verbalement, sur un renforcement des lois anti-trusts, entamé des procès dans ce cadre, et sur la réalisation de la fameuse promesse d'égalité des droits et des chances pour chacun quelle que soit sa race. L'antienne est vieille aux États-Unis comme ailleurs.

Un autre aspect important du programme est l'amorce d'une plus grande coopération entre les syndicats ouvriers, les grandes organisations paysannes d'une part, l'exécutif de l'autre. Aux paysans, Truman propose une politique de soutien des prix agricoles. Nous voyons en France, dans des conditions certes très éloignées de celles américaines, qu'une telle politique ne profite guère qu'aux grandes exploitations capitalistes ainsi qu'aux puissantes coopératives agricoles, mais que le paysan indépendant en fait pratiquement les frais, obligé qu'il est d'accepter les conditions des organismes gouvernementaux aux mains des capitalistes et des bureaucrates de la coopération.

Quant aux ouvriers d'Amérique, leur niveau de vie paraît devoir régresser sur celui de la période de guerre. En effet l'amenuisement du pouvoir d'achat du dollar est estimé à 40% par rapport à l'avant-guerre, un dollar 1948 valant 60 cents 1939 ; sans que les salaires aient augmenté dans une mesure analogue. En outre le nombre des heures de travail a été diminué sans compensation équivalente[1], pendant que les retenues opérées sur les salaires, au titre de l'impôt, montait progressivement à un tiers du traitement. Ce ne sont pas la réforme des Assurances sociales ou le perfectionnement du système hospitalier et d'enseignement qui changeront appréciablement la condition ouvrière aux USA. L'Europe est à cet égard un test suffisant. Ce sont là des mesures imposées par leurs contradictions internes, à l'État et au Grand Capital afin d'assurer la conservation et la reproduction de la marchandise force de travail. Quoi qu'il en soit de l'Europe, la Sécurité Sociale est moins encore développée aux États-Unis. Il n'y existe pratiquement ni assurances maladies ou invalidité, ni allocations familiales et leurs corollaires. 7 à 37% seulement des chômeurs bénéficient, selon les États, de l'assurance chômage. 10 millions 1/2 de travailleurs indépendants sont exclus de l'assurance vieillesse (salariées agricoles, emplois publics, commerce de détail) etc... Les projets d'amendement tentent de pallier à certaines de ces imperfections.

La Sécurité Sociale est un élément important de l'État capitaliste. Par les offices de placement, l'État oriente la main d'œuvre au mieux de ses besoins. Contrôle le marché du travail et surtout ceux des travailleurs dont les opinions, seulement, passent pour subversives. Sur un autre plan, la Sécurité Sociale permet à l'État, sinon de remplacer du moins de doubler, les syndicats dans leur rôle de sociétés de secours mutuels. Aux USA la Sécurité Sociale embryonnaire n'a pas été arrachée par les syndicats mais octroyée par l'Etat qui s'assurait ainsi la clientèle des syndicalistes, tandis que leurs bonnes tendances tenaient désormais à s'intégrer à l'appareil étatique.

Cela posé, il n'empêche que ces mesures sont le fait de la nécessité. Elles ont été préconisées par les syndicats, mises en avant par Truman au cours de la campagne électorale. D'ores et déjà apparait certain que les leaders syndicalistes retrouveront les beaux jours du temps du New-Beal et de plus beaux encore. Ils siégeront dans les commissions d'arbitrage, géreront avec l'approbation officielle, non seulement les mutuelles syndicales, mais participeront largement à la gestion des organismes d'assurances fédéraux. Enfin le retour à la loi Wagner, favorisera à nouveau les grands Trade Unions (AFL, CIO, et fédération des cheminots) aux dépens des Company Unions (syndicats jaunes). En effet si, à l'échelon local, le capitalisme individuel préfère utiliser ses jaunes à lui, l'Etat, capitaliste collectif, recherche à l'échelle nationale, les tractations avec les bonzes des Trade Unions.

Ainsi donc, nous voyons aux États-Unis s'opérer un lent amalgame des trusts, des organisations syndicales et de l'Etat. Ils s'interpénètrent de plus en plus et tendent, en dépit même des contradictions qui les divisent à former un corps unique. Plus même que par le passé, le personnel de direction monopolistique et celui de l'Etat sont interchangeables, toujours prêt à se relever l'un l'autre. Alors qu'en Europe la phase de transition du capitalisme des monopoles à celui de l'Etat s'est déroulée au milieu de heurts violents, de guerres impérialistes désastreuses atteignant toutes les infrastructures dans leurs œuvres vives, cette phase s'inscrit aux États-Unis dans un cours relativement moins mouvementé - au travers de crises économiques et sociales, profondes et durables, sans doute, mais ne nécessitant pas une intervention formidable et immédiate de l'Etat dans la vie du pays. C'est pourquoi, aux États-Unis, les dirigeants effectifs de l'économie nationale proviennent surtout des milieux d'hommes d'affaires, eux-mêmes stipendiés du Grand Capital. Et leur politique dérive des intérêts de ce Grand Capital et sur le marché intérieur des USA et sur le marché mondial. Que, ultérieurement, au cours d'une guerre mondiale frappant directement les États-Unis, une différenciation nette s'établisse entre la propriété d'Etat et celle des monopoles, cela ne fait pas de doute. Encore que l'Etat américain serait, en même temps, l'organe d'exécution de quelques monopoles tentaculaires et gigantesques, leur expression achevée. Le discours de Truman, s'il s'inscrit dans cette tendance répond cependant à des nécessités plus proches et plus précises que nous avons vu être l'absorption des petites et moyennes entreprises par le Big Business, l'intégration des cadres syndicaux à l'appareil étatique et surtout la préparation de chaînes nouvelles et solides aux masses ouvrières d'Amérique.

En ce sens, le message de Truman signifie une tentative de renforcement de l'idéologie américaine, pragmatique, patriote, individualiste, démocratique, libérale et, d'un seul mot le tout : calviniste. Sur le plan propagandistique le message apparaît bien comme ce "catalyseur d'idéalisme" dont parle la presse. Mais il est tout aussi bien un avertissement adressé à la Russie. En réclamant le maintien de l'entraînement militaire obligatoire, en présentant un budget dont, en définitive, 17% seulement sont destinés a des dépenses civiles, Truman introduit quelque élément de contradiction dans son bénifiant discours. Après cela il peut affirmer : "Nous nous trouvons au début d'une ère qui peut signifier soit une grande réalisation, soit une terrible catastrophe pour nous et pour toute l'humanité". Les antagonismes impérialistes trancheront le débat.

Enfin, en doublant la continuation du plan Marshall d'une proposition de maintien du contrôle des exportations, Truman avertit la Grande-Bretagne que s'il est tout disposé à voir dans l'Europe une filiale commerciale et un bastion militaire, il n'y tolérera pas le renforcement d'un concurrent singulièrement actif et acharné. C'est à l'empirisme que se fit le State Departement afin de mener sa lutte pour la domination mondiale contre la Russie, d'abord et surtout, mais aussi contre la Grande-Bretagne.

J'ai passé en revue et succinctement, ce qui me semblait le plus important dans le discours programme de Truman. Il ne faut cependant pas surestimer sa portée réelle. J'en dirai volontiers qu'il représente un programme maximum que les circonstances et les adversaires politiques sauront réduire à un minimum. L'intervention de l'État dans la vie économique américaine se fera surtout par l'intermédiaire de la Haute Banque et du Capital Industriel liés. Les Syndicats verront s'agrandir leur champ d'activités d'administration du Travail, et s'ouvrir des perspectives d'intégration à l'appareil d'État. Le message de Truman marque une étape dans la fusion de l'État et des monopoles aux États-Unis. À ce titre, il fait le point de la situation présente et des prolongements qu'il entend lui donner. La signification profonde devait être recherchée dans les processus qui se font jour à l'heure actuelle aux États-Unis et qui sont ceux logiques du capitalisme en l'absence de tout bouleversement révolutionnaire de la Société : le passage du capitalisme des monopoles au capitalisme d'État.

Cousin.


[1] Il était pendant la guerre de 42 à 45 heures hebdomadaires, plus même dans certaines corporations.

Il y a quelques jours un leader syndicaliste (AFL) envisageait froidement la perspective d'une semaine de trente heures.

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Ou en sommes-nous (III)

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Le mouvement trotskiste.

1948 était une année fatale au mouvement trotskiste en France. La fluctuation des influences des courants politiques ne relève évidemment pas d'une plus ou moins grande habileté, d'un plus ou moins grand savoir-faire" des organisations intéressées. En dernière analyse l'influence des courants politiques correspond et reflète les fluctuations de la situation et les tendances de son évolution. D'autre part dans la période actuelle où l'unité économique et politique, du monde, est plus étroite qu'elle n'a été dans toutes les autres périodes de l'histoire, nous devons pouvoir constater un même phénomène social dans tous les pays. Nous ne voulons nullement nier par-là l'existence des facteurs particuliers, propres à chaque pays, mais ces particularités n'interviennent et n'agissent que sur le rythme ou le degré de développement d'une tendance générale, dont la nature ne peut être comprise, que recherchée en partant d'un plan général mondial. Cela s'applique aussi exactement au mouvement trotskiste qui traverse partout une crise profonde et qui se traduit en France par des convulsions particulièrement aigues.

A plusieurs reprises nous avons eu l'occasion de rappeler notre analyse de la situation des deux dernières années de la guerre. Nous constations des tendances de reprise de lutte de classe du prolétariat, tendance très faible, certes, mais existant et allant en croissant. Ce n'est évidemment pas dans la "Résistance" contre l'occupation hitlérienne et dans le déchainement des sentiments nationalistes et chauvins sous la bannière de l'idéologie de "l'antifascisme" que nous avons, à l'instar des trotskistes, décéléré ces tendances de lutte de classe du prolétariat. Au contraire c'est uniquement dans la rupture avec la guerre impérialiste, dans la lutte contre la guerre qu'elles se sont exprimées et ont donné lieu à ces manifestations de Juin 1943 en Italie, et du printemps 1945 en Allemagne. Dans les autres pays d'Europe ces tendances quoiqu'infiniment plus faibles se manifestèrent également. Elles étaient à la base de la formation de nombreux petits groupes révolutionnaires en France, en Belgique, en Hollande, en Italie, chose qui ne s'était pas vue durant de longues années avant la guerre. Ainsi s'explique également, tout au moins en partie, le développement pris par le mouvement trotskiste, apparaissant aux yeux de certains ouvriers comme un mouvement authentiquement révolutionnaire.

Les positions de "Libération nationale" et le fait de se revendiquer de la "Résistance" et des hauts faits d'armes contre l'occupant "étranger", pouvaient ne pas desservir les trotskistes pour autant qu'ils s'adressaient aux ouvriers encore tout imprégnés d'un esprit chauvin ; mais cela précisément ne faisait pas le trotskisme se distinguer des autres partis "ouvriers" résistants et nationalistes. Sur ce plan les ouvriers n'avaient aucune raison de préférer le trotskisme au stalinisme qui avait en plus pour lui d'être un parti autrement plus sérieux, plus puissant et plus agissant. Ce n'est donc qu'en se posant en parti révolutionnaire que le trotskisme gagnait à lui une partie des ouvriers, tendant confusément à se dégager de l'idéologie capitaliste.

Cette situation du trotskisme fut encore favorisée par les circonstances particulières qui ont vu les staliniens et socialistes à la tête du gouvernement d'où ils s'opposaient farouchement aux revendications ouvrières d'augmentation de salaires et d'amélioration des conditions de vie du prolétariat. Prenant le contre-pied, soutenant et proclamant la lutte pour les revendications économiques il était aisé aux trotskistes de se faire passer pour un parti de classe qui lutte pour la défense des intérêts ouvriers. Mais la situation a depuis profondément changé. Le parti stalinien a été écarté du gouvernement et pratique une politique d'opposition violente et systématique contre le gouvernement. Les trotskistes ont raison de dire que leur programme est aujourd'hui celui des larges masses, mais cela l'est uniquement dans la mesure où a été et pouvait être repris et même dépassé par les staliniens qui se livrent à une campagne d'envergure contre le gouvernement, entraînant derrière eux de larges masses ouvrières dans des grèves économiques sans issue et des aventures sanglantes.

Les circonstances qui hier étaient quelque peu favorables au trotskisme ne le sont donc plus aujourd'hui. Il s'était d'ailleurs trop illusionné hier sur ses possibilités d'avenir se croyant vraiment en passe de devenir un grand parti de masses. De quelle hauteur ne toisait-il pas les petits groupes "d'ultra gauche" lui qui participait avec fracas aux campagnes électorales et aux référendums et qui se voyait déjà agitant les grandes foules de l'intérieur de l'Assemblée nationale, transformée en "tribune révolutionnaire". Le voilà aujourd'hui réduit au rang de "groupuscule" tant méprisé mais avec "l'ultra gauchisme", c'est à dire avec l'effort de la recherche théorique et la compréhension, en moins. De quelques centaines d'adhérents qu'il comptait le parti trotskiste est passé au nombre de dizaines. La "Vérité" de 4 pages hebdomadaires, cinglant énergiquement vers le bi-hebdomadaire est devenue aujourd'hui une feuille de deux pages qui se paie le luxe de rester deux mois sans paraître. Les "Grands, meetings" font place à de petites réunions sans assistants. La jeunesse ne subsiste plus que sur le papier. La JSR qu'on manœuvrait, l'ASR qu'on flattait, et avec qui on comptait dépecer la SFIO se sont carrément détournés du parti trotskiste. Et pour comble c'est toute la tendance dite de droite qui groupait la majorité des leaders et presque la moitié des adhérents qui abandonne l'organisation pour adhérer au RDR. Grandeur et décadence, mais très relatives, du trotskisme.

Que s'est-il donc passé pour le parti trotskiste ?

D'abord une situation qui se précise dans son cours, débouchant dans une nouvelle guerre mondiale. Une situation précise est toujours fatale à des groupements politiques qui ont pour nature précisément d'être imprécis. Le trotskisme s'est toujours plu dans des positions "en attendant que", "en dépit de", "bien que", etc. Le stalinisme et le "socialisme" étaient des forces contre-révolutionnaires et cependant les partis stalinien et socialiste étaient des partis ouvriers avec qui il fallait organiser le front unique contre la déferlante, pour la défense des intérêts du prolétariat et pour la réalisation d'un gouvernement ouvrier contre le capitalisme. Un proclamait la lutte à mort contre le gouvernement de Staline tout en proclamant la défense inconditionnelle de l'URSS, dans la guerre sous la direction du même gouvernement. La Pologne de Mr Beek était proclamée capitaliste, mais non impérialiste, qu'il fallait défendre en 1939 contre l'attaque de l'impérialisme allemand. Mais il fallait pratiquer le défaitisme révolutionnaire en Finlande attaquée par l'URSS, et qui fut malgré sa position de pays agressé, déclaré pour la circonstance "pays impérialiste". La IVème Internationale luttait catégoriquement et par tous les moyens contre la guerre impérialiste, mais introduisait immédiatement une distinction entre pays ennemis de l'URSS où il fallait pratiquer le défaitisme et les pays alliés où le défaitisme se transformait en opposition politique. Finalement cette distinction s'est élargie à la notion de bloc fasciste et bloc démocratique, et l'opposition politique dans ce dernier s'est transformée en la pratique de participation directe ou indirecte à la Résistance et à la revendication de la guerre efficace contre l'Allemagne fasciste sous la direction des syndicats. Il serait beaucoup trop long de citer toutes les manifestations qu'a donné lieu la trop subtile stratégie élastique du trotskisme. Quiconque voudrait par exemple se débrouiller dans les explications contradictoires trotskistes de leur participation dans la lutte de l'armée "populaire" contre le gouvernement de Tchan Kai Chek, après avoir appelé les ouvriers à participer à la défense de l'intégrité nationale de la Chine de ce même Tchan Kei Chek contre le Japon risque fort de se perdre dans le labyrinthe de la confusion trotskiste. Dans toutes les situations une chose apparaît nettement, c'est que nous trouvons le trotskisme associé à une des forces capitalistes en présence. L'association immédiate certaine au capitalisme, doit cependant être expliquée et justifiée par le trotskisme au nom des intérêts d'avenir du prolétariat. Plus est problématique pour l'avenir du prolétariat la pratique concrète et quotidienne des trotskistes et plus il leur est nécessaire que la situation présente un état de confusion permettant de sophistiquer et de mystifier.

A la veille de la deuxième guerre l'antifascisme, servit judicieusement de couverture à tous les partis "ouvriers" plus particulièrement au trotskisme. C'est au nom de l'antifascisme qu'on a entraîné les ouvriers dans la guerre espagnole pour finalement les jeter dans le grand massacre mondial de 39-45. La disparition de l'État fasciste, découvre du coup le maigre corps sans chair ni esprit du trotskisme.

Il faut se rappeler que le trotskisme n'a pas d'existence politique propre. Il n'est qu'un appendice ou du stalinisme ou de la démocratie "socialiste", et d'une façon générale un mélange des deux. A une période où la défense des intérêts du capitalisme d'État russe marchait de pair avec les intérêts des États capitalistes démocratiques, contre le bloc des pays dits fascistes, c'était la paix de conscience dans le trotskisme. Toutes les tendances pouvaient cohabiter en paix et chacune trouvait dans l'autre une alliée et un complice. La plateforme confuse, volontairement vague de l'antifascisme abritait le tout. Chaque tendance y trouvait son compte et le parti dans son ensemble y trouvait son ciment.

Les trois tronçons du trotskisme pouvaient ainsi réaliser vers la fin de la guerre leur unité organique et servir d'exemple pour l'ensemble du monde trotskiste. C'est dans la même période que les deux partis trotskistes des États-Unis : les défensistes et les non-défensistes de l'URSS devaient entamer des pourparlers pour une réunification.

Mais ces circonstances idylliques sont passées. Le monde se trouve aujourd'hui déjà engagé dans la guerre quoiqu'encore dans la phase "froide" entre les États-Unis et la Russie. Hormis les petits groupuscules d'ultragauche qui ne présentent aucun poids dans la situation immédiate et qui se situent en quelque sorte hors d'elle, dont l'activité est au-delà de ses contingences, toutes les autres forces politiques "réalistes" qui veulent agir sur la situation présente, se trouvent dans l'obligation de faire un choix plus ou moins net entre l'un et l'autre bloc antagonique en présence. Le mouvement trotskiste ne pouvait échapper à cette obligation. Les tendances pro-russe et pro-démocratique, toutes les deux également pour un capitalisme d'État, devaient fatalement se séparer. Aux États-Unis les pourparlers pour l'unification, du parti de Cannon et celui de Shachtman, devaient être abandonnées. En France où avait été réalisé le parti unifié, celui-ci ne pouvait pas manquer d'éclater.

La crise que traverse le mouvement trotskiste et qui prend des formes différentes selon les pays a pourtant pour fondement la division du monde capitaliste en deux blocs antagoniques. Ce fait qui est essentiel pour la compréhension de la crise dans le mouvement trotskiste, n'apparaît cependant pas toujours avec la netteté souhaitable et est loin d'être complètement compris par les intéressés eux-mêmes. Des luttes personnelles de cliques bureaucratiques du sommet pour la direction, avec les méthodes et intrigues qui leur sont propres s'y ajoutant, font souvent estomper et obscurcir le véritable fond de la crise. D'autre part des divergences politiques réelles mais secondaires tendent à occuper le premier plan. Mais aussi importantes qu'elles soient celles-ci ne doivent pas nous faire oublier la raison essentielle de la crise du trotskisme. Il y a certainement du vrai dans l'explication que donne la majorité sur le caractère petit-bourgeois démocratique de la tendance droitière qui vient de quitter le parti trotskiste pour se rattacher au RDR. Il y a autant de vrai dans l'accusation de bureaucratisme sectaire que les derniers adressent à la majorité. On pourrait d'ailleurs inverser les reproches, qu'ils resteraient également valables et parfaitement applicables aux deux tendances. Mais précisément parce que ces défauts ou ces qualités (comme on voudra) sont un fait inhérent au trotskisme qu'ils ne peuvent expliquer la crise présente de ce mouvement. Cette même crise et pour la même raison, a été connue par d'autres formations comme la gauche socialiste et l'équipe de la Revue Internationale où, comme chez les trotskistes, une partie allait rejoindre le bloc stalino-russe et l'autre le bloc américain-démocratique.

Cette crise met-elle fin au mouvement trotskiste ? Ce serait une erreur de le croire. Comme toutes les autres formations politiques issues du mouvement ouvrier et happées dans l'engrenage de l'idéologie du capitalisme, le trotskisme subsistera et occupera une place plus ou moins grande selon les circonstances et les pays. Il ne disparaîtra qu'avec un changement définitif de cours, quand le prolétariat s'engagera résolument dans la voie de la révolution socialiste. Alors toutes les positions d'équilibre et de demi-mesure qui sont à la base du programme "Transitoire", ces mots d'ordre démocratiques et cette tactique "réaliste" qui font incorporer le trotskisme dans l'idéologie capitaliste perdront leur raison d'être et avec elles l'être du trotskisme. Jusqu'e là le trotskisme peut enregistrer des abandons aussi massifs que récemment en France (la moitié de l'organisation) sans que cela vienne mettre fin au trotskisme ni que cela puisse servir de point de départ, ou avoir une signification, d'une évolution quelconque de ce mouvement. Le dernier Congrès du parti trotskiste en France, aussi bien que le récent Congrès de la IVème Internationale, par leur réaffirmation des positions éternelles du trotskisme en sont un témoignage suffisant.

Que deviennent dans tout cela les tendances gauchisantes du trotskisme ? Comme l'on sait, il y avait au moins deux tendances gauchistes cristallisées au sein du parti français : celle de Gallien[1] et celle de Chaulieu. Mais aucune ne parvenait à achever sa maturité et à dépasser le trotskisme. Elles pouvaient bien porter une critique partielle et partiellement valable, comme par exemple le rejet de la défense de l'URSS, mais quant au fond elles restaient prisonnières de l'idéologie trotskiste et du programme Transitoire. Cela vient confirmer le postulat maintes fois énoncé par nous, qu'un courant révolutionnaire ne peut prendre naissance au sein d'un organisme qui a cessé d'être un organisme de classe du prolétariat. Toute velléité de la pensée révolutionnaire se trouve rapidement étouffé dans ce milieu, et dégénère. À leur tour les mouvements organisés au sein de telles organisations, portent en eux et reproduisent l'essence anti prolétarienne du programme initial. C'est seulement dans un milieu politique propre à lui, c'est-à-dire à l'extérieur des organisations non-prolétariennes que le courant révolutionnaire peut se former et se développer.

C'est pourquoi on ne peut garder qu'une attitude extrêmement réservée à l'égard de la tendance gauchiste de Gallien, qui vient de rompre avec éclat en plein Congrès avec le parti trotskiste. Cette tendance qui depuis longtemps a rejeté la défense de l'URSS analysée par elle comme du capitalisme d'État, continue, par ailleurs, à se réclamer des positions fondamentales du trotskisme : la lutte aux côtés des peuples opprimés, l'action syndicale pour les revendications économiques, la participation aux campagnes électorales, et le "parlementarisme révolutionnaire", le Front Unique entre tous les partis se réclamant de la classe ouvrière, les mots d'ordre démocratiques, etc... Dans tout cet arsenal de lutte du mouvement ouvrier passé, qui ne correspond plus en rien à la période nouvelle du capitalisme, qui dans la situation présente, ne peut pour autant servir que d'un moyen supplémentaire d'enchaînement du prolétariat au Capitalisme d'État, la tendance Gallien, tout comme le trotskisme orthodoxe, voit toujours un levier pour l'action révolutionnaire du prolétariat. Tout comme le trotskisme officiel, la tendance Gallien ne voit pas les profondes modifications intervenues par l'évolution récente du capitalisme.

Elle ne voit pas et ne sait pas analyser la réalité et se contente de faire entrer cette dernière dans ses schémas puisés dans le passé. Sourde et aveugle elle persiste à voir présentement, dans ce cours accéléré vers la 3ème guerre mondiale un mouvement révolutionnaire croissant dans tous les pays, et répète derrière le trotskisme officiel, toutes les sottises sur le travail dans les grandes masses, et la constitution immédiate d'un parti révolutionnaire. Sur le plan international, la tendance Gallien se rattache à tout un courant du trotskisme animé par G. Munis et qui compte les sections mexicaine, espagnole, italienne et de l'Amérique latine, Natalia Sédova, la veuve de Trotsky semble également y adhérer. Ce courant n'est donc pas complètement séparé, même organiquement du trotskisme, puisque par bien des sections, il se rattache encore à la IVème Internationale.

Le sort de la seconde tendance gauchiste du parti trotskiste français celle de Chaulieu est bien plus lamentable encore. Plus forte en nombre que la première, elle est cependant plus faible sur le plan international. Sa particularité qui est son appréciation de la société russe comme du collectivisme bureaucratique, et sa théorie sur les trois forces historiques en présence : le capitalisme, le prolétariat et la bureaucratie l'apparenterait dans une certaine mesure à la W.P. des États-Unis, mais bien des positions politiques l'en différencient et font qu'elle reste isolée et à l'intérieur de la IVème Internationale. Après avoir préconisé le redressement des partis trotskistes et préparé ensuite sa rupture avec ce parti en France, le tendance Chaulieu s'est finalement assagie. En fait elle s'est liquéfiée. Une partie de ses membres s'est retirée purement et simplement de l'organisation et de toute activité, l'autre partie avec Chaulieu en tête y demeure emprisonnée, prenant sa part de responsabilité politique dans la nouvelle direction du parti, trouvant son degré avancé de corruption et de décomposition idéologique.

En résumé l'orthodoxie triomphe au sein du mouvement trotskiste. À part le fait qu'il est réduit numériquement à l'état d'un petit groupe, politiquement rien n'est changé. Le trotskisme n'a rien oublié, ni rien n’appris. Il reste identique à lui-même.

La Fraction Française de la Gauche Communiste Internationaliste.

Des quelques groupes révolutionnaires qui ont surgi à la fin de la guerre, en 1944-45, seul subsiste encore actuellement en plus de notre groupe (G.C.F.) le groupe de la F.F.G.C.I. (fraction française de la Gauche Communiste Internationaliste).

Tous les autres groupes, l'U.C.I. (Union Communiste Internationaliste) l'O.C.R. (Organisation Communiste Révolutionnaire), le R.K.D. (Communistes Révolutionnaires d'Allemagne), se sont disloqués et ont disparu. Ce fait témoigne indiscutablement de l'extrême difficulté qu'il y a pour toute activité révolutionnaire, aussi minime soit-elle, dans la situation que nous vivons de cours inexorable vers la 3ème guerre. Dire que l'on vit un cours de guerre, c'est dire en même temps qu'au sein du prolétariat on assiste à un processus de dissolution de sa conscience de classe, qui se traduit dans le fait qu'il épouse les buts de la bourgeoisie, qu'il fait sien l'idéologie et l'orientation de celle-ci. Dans une telle conjoncture, il ne sert à rien de s'indigner, de protester ou de se lamenter, et encore moins de se refuser à reconnaître le fait et d'agir comme si de rien n'était. Il importe avant tout de comprendre. C'est pour n'avoir pas compris, pour avoir pêché contre la réalité, pour avoir levé bien haut les pieds dans un cours, qui lui, suivait une marche descendante, que ces groupes se sont disloqués après s'être vainement épuisés dans une agitation stérile.

Ce n'est pas par hasard que ce soit précisément ces groupes-ci qui aient suivi cette évolution vers le néant. La raison immédiate est que ces groupes venaient directement de l'organisation trotskiste dans laquelle ils se sont formés et avec laquelle ils n'avaient rompu que très tardivement -en fin 1944. Ils avaient rompu avec le trotskisme essentiellement sur la question russe dont ils rejetaient la défense, mais avaient gardé le fond du programme trotskiste dont ils ne parvenaient à se dégager sur certains points que très lentement et très péniblement. Ils avaient surtout hérité du trotskisme sa conception de l'organisation, sa conception du comportement du militant, son remplacement de la conviction par la trique de la discipline, de l'étude théorique par un activisme bruyant.

La conception du Parti et du rapport entre le Parti et la classe semble de plus en plus devenir un test pour tout groupe révolutionnaire, un test qui révèle leur vitalité ou leur inévitable dégénérescence ultérieure. A ce test les groupes en question fournirent la réponse trotskiste classique. Dès lors que ces groupes se mouvaient sur le plan de la conception trotskiste fondamentale, leurs divergences, même celle concernant le rejet de la défense de l'URSS, paraissaient secondaires et ne pouvaient justifier leur existence politique et organisationnelle séparée. Ne trouvant la raison à leur propre existence, ils cherchèrent à la fonder sur la fidélité à des positions qui leur semblèrent plus orthodoxes. C'est dans le passé qu'ils cherchèrent les positions idéales pures, pour les opposer aux déviations du trotskisme. Ils découvrirent ainsi Lénine pour l'opposer à l'opportunisme de Trotsky et se dirent des léninistes purs. Par suite et graduellement ils découvrirent l'opposition ouvrière, les Cronstatiens, le K.A.P.D., Luxembourg. Tour à tour ils semblaient tenir enfin une certitude. Ils croyaient avoir atteint la vérité vraie, et immanquablement, après un cours répit ils voyaient des failles et ils recommençaient à bondir d'étape en étape, de théorie en théorie. C'était une course folle à travers l'histoire du socialisme mais en sens inverse. On la remontait à rebours Marx même a pu servir que de courte halte. On trouvait Bakounine et au-delà encore Stirner. Au lieu de comprendre la doctrine comme un développement historique, c'est à dire en relation étroite avec le développement des phénomènes sociaux, et par conséquent la tâche propre qui incombe aux révolutionnaires d'aujourd'hui de donner la réponse aux problèmes nouveaux tels qu'ils apparaissent dans la situation historique nouvelle, la doctrine pour eux devait contenir la vérité toute achevée toute armée, la réponse une fois pour toute donnée, définitive et toujours valable. Inhabituel au travail révolutionnaire théorique, ne concevant l'activité du groupe révolutionnaire qu'essentiellement dans l'application pratique de la vérité doctrinale, mais déçus de n'avoir pas trouvé dans l'histoire de la doctrine socialiste cette sorte de vérité, ces groupes devaient s'en prendre à la doctrine et la rejeter elle-même comme non valable. A force de chercher la vérité dans le passé ils avaient abouti à cette vieille philosophie de l'ecclésiaste : "vanité, vanité, tout n'est que vanité.", confirmant le fait maintes fois observé que "l'activisme" est une maladie grave qui conduit au désespoir et au suicide ceux qui la contractent.

Pour nous l'expérience de ces groupes offre en plus un autre enseignement d'importance. Nous savions qu'il était exclu depuis longtemps, que du sein des partis staliniens et socialistes puissent surgir des tendances évoluant vers des positions révolutionnaires. Mais on ne pouvait donner catégoriquement la même réponse concernant le mouvement trotskiste. Malgré son évolution politique l'entrainant rapidement dans l'engrenage idéologique du Capitalisme d'Etat, son existence relativement récente et son caractère politique confus, d'opposition permirent encore de croire à une telle possibilité ou tout au moins laissèrent cette question ouverte. L'expérience du groupe de l'OCR semble conclure à cette question par la négative. C'est probablement pour la dernière fois, et cela à la faveur des événements cruciaux comme la guerre impérialiste qui a vu le mouvement trotskiste y participer, qu'un groupe à tendance révolutionnaire s'est détaché de l'organisation trotskiste. Et si ce groupe s'est avéré non viable cela ne fait qu'indiquer le degré de dégénérescence par trop avancé du mouvement trotskiste. Cette dernière expérience de rupture avec l'organisation trotskiste semble avoir épuisé tous les germes révolutionnaires qui pouvaient s'y trouver. Il est plus que douteux que des tendances qui restaient attachées à l'organisation alors que celle-ci adhérait à la guerre impérialiste puissent évoluer vers des positions révolutionnaires. D'une façon générale, l'organisation comme telle a cessé d'être le climat politique permettant l'éclosion de telles tendances. Cette conclusion doit nous inciter pour l'avenir, à une attitude politique d'extrême réserve pour tout ce qui est ou provient du mouvement trotskiste.

O0O

Très différent par son origine idéologique et ses militants est le groupe de la F.F.G.C.I. S'étant constitué à la fin de 1945, il a pour origine politique, comme nous-mêmes, la Gauche Communiste Internationaliste et plus précisément la Fraction italienne dite bordiguiste. Les militants qui constituent ce groupe en plus de quelques camarades qui se séparèrent de nous en 1945 proviennent en majorité de l'ancienne fraction italienne et du groupe existant avant-guerre, l'Union Communiste, plus quelques militants activistes venus du trotskisme. En conséquence il échappe en partie aux tares typiques des groupes provenant directement du trotskisme, mais en partie seulement.

Ce qui caractérisait les fractions de la Gauche Communiste Internationale avant la guerre c'était en premier lieu la vitalité théorique, l'effort constant de réexamen critique à la lumière de l'expérience et des événements nouveaux, des positions traditionnelles, la répugnance du dogme. En second lieu, c'était son rejet de tout activisme tapageur, et était considérée comme tel toute activité en disproportion avec les possibilités objectives données par le cours réel des événements. C'est à ce double trait que la Fraction italienne doit d'avoir pu fournir durant cette période noire, la deuxième moitié d'entre les deux guerres, cette remarquable contribution à la pensée théorique révolutionnaire que constituait sa fameuse revue "Bilan". Mais la dissolution de la fraction italienne au sein du Parti communiste internationaliste d'Italie, la proclamation même de ce Parti, dont aucun doute ne peut plus subsister aujourd'hui quant à sa prématurité, devaient entraîner des conséquences fâcheuses pour ce parti comme d'ailleurs pour les autres fractions de la GCI.

La reconstitution d'un parti révolutionnaire surtout après une longue période d'absence implique théoriquement cette double signification : que nous nous trouvons en présence d'un cours montant de la révolution. En d'autres termes, la maturité des conditions objectives et que le programme servant de base politique à la constitution du Parti contient la solution, non seulement des problèmes auxquels s'était heurté le mouvement révolutionnaire dans la période précédente, mais encore la direction de la réponse à donner aux nouveaux problèmes issus de la période présente. En un mot, la maturité du programme, la maturité des conditions subjectives. La proclamation du Parti en Italie devait donc entraîner automatiquement toutes les fractions de la GCI, afin de justifier cette proclamation, à proclamer cette contre-vérité qu'au lendemain de la guerre en 1945 s'ouvrait un cours de montée révolutionnaire. C'est la logique d'une absurdité de ne pas rester unique. Aussi les fractions de la GCI, en Belgique comme en France ne devaient pas se contenter seulement de justifier l'existence du Parti en Italie, mais encore se payer le ridicule de proclamer pour les autres pays aussi, le moment enfin venu de la reconstitution du nouveau Parti du Prolétariat, et cela sans considération de ce fait aussi simple qu'à elles deux, elles groupaient un nombre de militants pouvant être dénombrés sur les doigts (des mains et... des pieds il est vrai) d'un seul homme.

Voilà pour ce qui est des conditions objectives dont les événements devaient se charger de réduire à néant l'analyse fantaisiste et ramener lentement les camarades de la GCI à plus de bon sens et d'intelligence de la réalité. Pour ce qui est du 2ème point des conditions subjectives, les conséquences devaient être, si possible, pires. En l'absence d'une maturité théorique véritable d'un programme, on était amené à proclamer pour telle les positions politiques inachevées et souvent largement dépassées par le développement historique, comme par exemple la participation aux campagnes électorales, aux organisations syndicales etc... Et plus on sentait la pérennité de ces positions plus désespérément on s'y accrochait de crainte de voir tout s'effondrer. On s'est fixé, on s'est figé. Les principes devenaient des dogmes, les positions des tabous, la critique devenait hérésie. Contre elle et pour en avoir raison on ne connaît d'autre moyen, et cela est fatal que de recourir aux mesures disciplinaires.

D'une part on hissait toute position erronée à la hauteur d'un principe programmatique inviolable et intouchable, et d'autre part on se contentait de cet "acquis" considéré suffisant pour "guider" l'assaut révolutionnaire du prolétariat, négligent complètement l'immense travail théorique qui s'impose aux révolutionnaires aujourd'hui comme la tâche la plus positive.

Bien entendu la FFGCI a été amenée à réviser bien des positions considérées auparavant comme fondamentales, comme l'analyse de la situation, les questions syndicales et la participation parlementaire. Mais cela, non en fonction d'une analyse théorique d'ensemble, mais par bribe, par morceau, par force des choses, avec lenteur et hésitation qui indiquent l'incertitude et la demi-conviction dans ses propres positions et qu'elle se trouve plutôt à la remorque des événements qu'à leur niveau et à leur compréhension.

Si les groupes tels que l'OCR, offrait l'image d'un navire ayant rompu ses attaches, voguant à la dérive, ballotée au gré des vents, et prenant eau de tous côtés, la FFGCI nous offre l'image contraire d'un navire parfaitement immobile appréhendant d'affronter la mer, si bien ancré qu'il se laisse envahir par la rouille qui le dévore.

"Nous sommes les derniers des Mohicans", c'est en ces termes que définissait les groupes révolutionnaires dans la période présente, un vieux camarade de la GCI. C'est là plus qu'un programme, c'est tout une conception du rôle du militant révolutionnaire. Le militant serait d'après cette conception devenu le gardien d'un temple, d'une tradition sacrée. Au risque de passer pour des profanateurs de cimetières où reposaient les vieux chefs glorieux et les tables sur lesquelles sont gravées les formules sacrées du mouvement du passé, nous concevons pour le militant un tout autre rôle que celui d'être la fin de quelque chose, si grande soit-elle. Le militant aujourd'hui n'est pas le dernier d'un mouvement qui s'éteint, mais en tout temps doit être la suite, la continuité d'un mouvement qui vit, le premier d'un développement nouveau.

Il y a encore deux autres raisons pour lesquelles la FFGCI tourne le dos au travail théorique. C'est la crainte d'une part d'introduire le doute chez les militants et d'autre part de les distraire de l'activité pratique. Cela mérite qu'on s'y arrête un peu, d'autant plus que ce n'est pas seulement dans la bouche des dirigeants que nous trouvons ces arguments mais encore dans celles des militants ouvriers. C'est d'ailleurs dans la mesure où cette mentalité est répandue parmi les ouvriers que les dirigeants l'exploitent et la théorisent. De notre côté nous ne croyons pas que le révolutionnaire ait à céder à cette mentalité, ni à l'accepter comme un mal inévitable, mais doit la heurter de front, quitte à choquer momentanément les ouvriers qui la proclament. Après tout la tâche du révolutionnaire n'est pas de gagner à lui un plus grand nombre d'ouvriers arrivés, mais d'aider ces ouvriers à prendre conscience de leur mission historique en tant que classe. C'est le seul critère qui puisse nous guider. Que signifie que le travail théorique trouble ou introduise le doute chez les militants ouvriers ? La révolution socialiste n'est ni une fatalité, ni même une certitude. Elle peut devenir une réalité par l'action de la classe historiquement révolutionnaire. Mais cette action de la classe, n'est pas déterminée par la foi religieuse en le socialisme mais repose uniquement sur la connaissance des conditions historiques qui font du socialisme une nécessité objective, et c'est cette connaissance qui fait du socialisme une possibilité subjective. Or le doute n'est pas le scepticisme stérile et stérilisant, mais un élément positif actif, une condition inhérente à la plus grande connaissance. Le doute arme le militant, stimule son activité, tient en éveil son attention, lui donne confiance en lui comme l'unique acteur de son destin alors que c'est précisément la foi, la croyance aveugle en quelque dogme qui endort sa vigilance, annihile ses facultés, et en lui faisant embrasser cette croyance en un destin extérieur à lui, le fait douter de lui-même. La croyance n'est que du scepticisme en puissance et l'impuissance de soi. Le doute théorique, élément et condition de la connaissance est par essence une attitude révolutionnaire, le prolétariat n'a rien à en craindre. Ceux qui lui craignent pour lui, c'est parce qu'ils doutent du prolétariat et se montrent eux-mêmes de piètres révolutionnaires.

Le prolétariat n'a pas non plus besoin d'une théorie de consolation. Ce n'est pas un enfant à qui on doit faire avaler des pilules amères en le distrayant ou en lui faisant de belles promesses. C'est un colosse qui a un monde à détruire et un monde à bâtir et qui n'a pour unique point d'appui que sa conscience de classe. Aiguiser sa conscience en lui-même, ses faiblesses et ses défaillances et non flatter sa mentalité arriérée, très compréhensible chez une classe opprimée, toujours maintenue dans l'obéissance, c'est la seule façon possible de l'aider à remplir sa tâche historique géante.

Pas davantage, le militant ouvrier n'a besoin de la méthode Coué : "ça va bien, ça va bien, ça va toujours mieux". Cette autosuggestion qui est de la mystique sur le plan social devient de la mystification. Si elle est nocive pour la cause de l'émancipation du prolétariat, en fin de compte ce sont les mystificateurs eux-mêmes qui sont mystifiés. La FF comme les autres sections de la GCI doivent l'avoir appris pour leur propre compte et à leur propre dépens.

Le doute est l'expression, le reflet des difficultés réelles que rencontre le prolétariat sur la voie de son émancipation. Il ne lui servirait à rien de fermer les yeux et de sembler les ignorer, il doit les surmonter. Le prolétariat ne saurait le faire que par la connaissance toujours plus approfondie de la nature de ces difficultés. L'ouvrier n'est un militant révolutionnaire qu'en faisant cet effort en vue de la connaissance, ou il n'est rien. La tâche du groupe révolutionnaire est précisément d'inciter, de créer les conditions nécessaires permettant à tout ouvrier de devenir un militant de sa classe, et non de lui épargner le doute et autre trouble, ou chercher à le consoler, en le maintenant toujours dans l'ignorance et dans un sentiment d'infériorité.

La deuxième raison consiste à ne pas distraire les militants de l'activité pratique. La pratique est un des traits les plus caractéristiques du prolétariat, en tant que classe jeune, dynamique, révolutionnaire. La vérité révolutionnaire se démontre dans la pratique. Mais rien n'est plus étranger à une conception révolutionnaire que cette singulière opposition que l'on tente d'introduire entre la pratique et la théorie. Ce sont là deux moments inséparables de toute action efficace, c'est à dire de toute activité réelle. C'est précisément en les séparant, en établissant un divorce entre l'un et l'autre qu'on engendre ces maladies spécifiques qui sont la contemplation passive et l'activisme forcené.

Nous avons connu pendant la dernière guerre cette tendance dans la GCI qui s'est refusée à toute activité aussi minime soit-elle même celle de penser. Il n'est pas étonnant, il est même logique que cette tendance se soit transformée après la guerre, avec la constitution du Parti en Italie en son contraire, en un activisme outrancier en attendant de retourner à nouveau demain à la contemplation pure.

Il était tout naturel que la constitution prématurée du Parti en Italie détermine chez ses protagonistes le besoin d'une activité activiste. Moins ils la sentaient efficace, positive plus ils attribuaient cette inefficacité à une activité pratique insuffisante. Ils se lançaient toujours davantage dans l'agitation dans le vide, pour s'étourdir et échapper à la sensation du vide. Cela pouvait satisfaire partiellement le besoin d'action chez des militants ouvriers qui se donnaient ainsi l'impression d'agir. Mais tout ou tard l'impression agréable mais factice se dissipe pour ne laisser d'autres traces que la lassitude d'épuisement inutile. C'est en prétendant répondre au désir des éléments ouvriers et pour les garder, que le Parti en Italie limitait ces controverses et ces recherches théoriques, bonnes disait-il pour des "intellectuels" et des "docteurs". Nous avons déjà dit ce que nous pensons de cette plate démagogie à l'ouvriérisme. Dans la mesure où elle repose sur des sentiments réels de certains ouvriers, elle n'est que l'idéalisation de ce qu'il y a de plus arriéré dans la mentalité ouvrière. Elle est une prime accordée à l'ignorance. Mais il y a plus. En vérité la sollicitude envers les ouvriers n'est qu'une façade derrière laquelle se cache toujours l'incompréhension et l'incapacité, d'un certain type de dirigeants, d'aborder eux-mêmes les problèmes fondamentaux. Aujourd'hui, après 3 années d'existence les résultats sont là. Il n'y a aucun danger que le PCI soit devenu -Dieu le garde- un "cénacle de docteurs". Mais hélas, il n'a pas su pour autant garder les ouvriers dont une grande partie a conclu le débat en "votant avec les pieds". Quant à la Fraction française elle ne pouvait perdre ce qu'elle n'a jamais eu. Elle est restée, malgré ses appels répétés à la construction du parti.

L'activisme diffère de l'activité en ce qu'il ne tient aucunement compte de la nécessité, de la rationalité de l'action. Ne tenant pas compte des possibilités tout lui devient possible. L'action n'est plus alors en correspondance avec la réalité, avec les conditions objectives mais devient un acte libre, un pur fait de la volonté. L'activisme libre séparé de la réalité, voit à son tour la réalité se séparer de lui, chacun suivant une direction différente, la plupart du temps diamétralement opposées. Une telle attitude, si elle a pour avantage d'ôter à l'activiste le souci d'avoir à étudier les cours objectifs des situations dans lesquelles il entend intervenir, présente cet inconvénient de changer la nature de son activité qui, de révolutionnaire qu'il la voulait devient du donquichottisme.

Un exemple en ce sens nous a été fourni récemment par la Fraction française, qui ne pouvant accepter l'idée d'un travail de petit groupe et voulant à tout prix agir dans la grande masse, a préféré le lancement d'un journal imprimé à la publication d'un bulletin théorique périodique. Pas un instant la F.F. ne s'est demandé si un tel journal d'agitation politique correspondait à une possibilité réelle, c'est à dire répondait à un besoin, à une demande véritable. Peut-être espérait-elle provoquer par cet acte un choc psychologique dans les masses. Toujours est-il que, grisée par sa propre audace, en l'occurrence, la publication d'un journal politique imprimé, elle a fait un pas de plus, et a confié la diffusion à une entreprise de distribution de la Presse - la Maison Hachette. Quiconque est au courant tant soit peu des conditions de la presse en France, soit que ce mode de distribution par l'intermédiaire de cette entreprise centrale, exige un minimum très élevé de vente. L'avantage de cette distribution d'être largement répandue à travers tout le pays est un poids insupportable pour un petit journal à tirage limité et d'une vente incertaine. Les frais de diffusion pour chaque exemplaire vendu et plus encore pour les invendus sont tels qu'ils écrasent fatalement et rapidement le petit journal. Les trotskistes en savent quelque chose, eux qui furent finalement obligés de retirer la diffusion de la "Vérité" à Hachette et se contenter de l'assurer par leur propre moyen. L'activisme et l'inconscience ont incité la FF à recourir à cette pratique. Résultat après une année : 4 numéros de "l'Internationaliste" sortis et quelque 200.000 francs de gaspillés. Aussi depuis plusieurs mois la FF à bout de souffle s'est trouvée dans l'obligation de suspendre toute publication. Considérée du point de vue purement pratique une telle activité ne peut être qualifiée autrement que de l'aventurisme. Au point de vue politique c'est infiniment plus grave. L'isolement des groupes révolutionnaires est inévitable dans une période où la masse de la classe ouvrière suit l'idéologie de l'État capitaliste. Dans de telles conditions, "coller" à tout prix à la masse ne peut se faire, qu'en se mettant soi-même à son niveau, c'est à dire qu'on ne parvient à agir dans la masse qu'en cessant soi-même d'être révolutionnaire. Pour ce qui concerne un journal politique d'agitation, de deux choses l'une : où il agite des positions politiques susceptibles de trouver un écho dans la masse et cela ne peut être que des positions non-révolutionnaires, ou bien il agite des positions révolutionnaires, mais dans le vide, c'est à dire il s'agite lui-même. Même dans ce second cas, l'agitation activiste compromet gravement l'activité révolutionnaire effective, une première fois en usant vainement les faibles forces révolutionnaires, une deuxième fois en les empêchant de faire un effort de recherche théorique indispensable pour la compréhension de la situation nouvelle.

La FFGCI malgré ses erreurs et faiblesses est incontestablement un groupe révolutionnaire. Il pourrait à ce titre représenter un élément actif du futur mouvement ouvrier. Mais pour être effectivement une contribution pour le mouvement à venir, il doit au plus vite se dégager de l'équivoque dans laquelle la maintient une orthodoxie figée et dans laquelle la rejette sans cesse ses tendances activistes.

Marco


[1] Pseudo de Jacque Gallienne.

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Propriété et capital (de A. Orso)

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Nous avons publié dans le numéro 38 de "Internationalisme" la première partie de l'étude de A. Orso[1] sur "Propriété et capital". Nous en continuons la publication dans ce numéro. Nous rappelons que la première partie portait sur la technique de production et la forme juridique de propriété.

2- L'avènement du capitalisme et les rapports de propriété

L'avènement de l'économie capitaliste dans ses effets sur les rapports de propriété ne se présente pas comme une instruction, mais comme une large abolition des droits de propriété privée. La thèse ainsi formulée ne doit apparaître ni étrange ni neuve, étant conforme substantiellement et formellement à la thèse de Marx.

Par rapport aux seigneurs terriens et féodaux la révolution bourgeoise a consisté en une radicale abolition des privilèges mais non à la suppression du droit de propriété sur la terre. Nous ne devons pas ici penser à la révolution dans le sens d'une brève période de luttes, ni aux mesures contre les rebelles et les émigrés et encore moins aux postérieures mesures de suppression des privilèges sur les terres de l'église, mais se référer au contenu économique-social de la grande transformation qui, dans ses prémisses, commence bien avant et finit bien après la classique date des insurrections, proclamations et promulgations des nouveaux statuts.

L'avènement du capitalisme porte le caractère d'une destruction des droits de propriété par rapport à la nombreuse classe des petits producteurs artisans et surtout, et pour une large part, dans certaines nations, des paysans propriétaires et travailleurs.

L'histoire de la naissance du capitalisme et de l'accumulation primitive coïncide avec l'histoire de la féroce et inhumaine expropriation des producteurs et est consignée dans les pages du "Capital".

Le chapitre de conclusion du premier livre, comme bien d'autres écrits fondamentaux du marxisme, présente la future destruction du capitalisme comme l'expropriation des expropriateurs et même -mais de ceci nous en parlerons dans une partie ultérieure de cet écrit- comme une revendication de cette "propriété" détruite et piétinée.

Pour que tout ceci puisse être nettement compris il est nécessaire de suivre la trame de la correcte application de notre méthode, et ne jamais perdre de vue les relations qui existent entre les formulations du langage et du droit classique, et celles spécifiques à nous, socialistes-marxistes.

L'explication de l'instauration du capitalisme dans le champ de la technique productive se rattache aux multiples perfectionnements de l'application du travail humain sur la matière travaillée ; ce rattachement débute avec les premières innovations technologiques nées sur l'établi du patient et génial artisan isolé. La relation capitalisme et technique productive, en partant de l'artisan parcourt un formidable cycle avec la naissance des premières manufactures qui remplacent peu à peu la main de l'ouvrier par des machines opératrices et finissent même par employer les grandes forces motrices.

Actuellement le capitalisme nous est présenté comme un formidable complexe de constructions, de travaux, de machineries, desquels la technique a recouvert le sol des pays plus avancés, et pour cela il est plus juste de définir le système capitaliste comme celui de la propriété et du monopole de ces moyens de production colossaux et modernes, mais ceci n'est exact que pour une part.

Les conditions techniques de la nouvelle économie consistent en de nouveaux procédés basés sur la différenciation des actes du travail et sur la division du travail, mais historiquement bien avant ce phénomène nous avons celui bien plus simple du rapprochement et de la réunion en un lieu commun du travail de nombreux travailleurs qui continuent à travailler avec la même technique en usant les mêmes simples instruments qu'ils utilisaient quand ils étaient autonomes et isolés.

Le caractère vraiment distinctif de l'innovation n'est donc pas dans le fait qu'il est apparu un possesseur ou un conquérant de nouveaux moyens mécaniques, lequel produisant des objets manufacturés plus facilement supplantés la production artisanale traditionnelle. Ces grandes transformations viennent après puisque pour la simple coopération, comme dit Marx, ou bien le regroupement de nombreux travailleurs, un local même primitif suffit et même dans le sweating system les travailleurs demeurent à domicile. Le caractère distinctif est donc ailleurs, il est un caractère négatif et en cela destructif et révolutionnaire. Aux travailleurs a été enlevé la possibilité de posséder pour leur compte la matière première les outils de travail et donc la possession du produit de leur travail, la liberté de le consommer et de le vendre. Pour reconnaître donc le début de fonctionnement d'une économie capitaliste il nous suffit de constater qu'on y voit une masse de producteurs artisanaux qui ont perdu la possibilité de se procurer de la matière et des instruments de travail, et comme condition complémentaire, nous constatons que dans les mains de nouveaux éléments économiques, les capitalistes, ont été réunis des moyens d'acquisition dans un volume notable qui mettent ces capitalistes dans une situation telle, de pouvoir accaparer les matières et les instruments de travail d'une part, et d'autre part d'acheter la force de travail des artisans devenus salariés; ces capitalistes devenant les absolus possesseurs et propriétaires de tout le produit du travail.

A cette seconde condition correspond le fait de la primitive accumulation du capital dont l'origine est étudiée dans d'autres contributions à la connaissance du marxisme et qui ressortit de multiples facteurs historiques et économiques.

Que la seule réunion des ouvriers (concentration) suffise rendre supérieur le nouveau système et le conduise à supplanter le vieux, ceci est expliqué par la diminution des frais généraux et par la meilleure utilisation du temps que les producteurs emploient aux phases techniquement assez simples du travail. Nous avons un premier dépassement du rendement de l'artisanat à boutique et atelier isolés. Mais ceci finit définitivement par être battu avec les ultérieurs développements dus à la division du travail. Ce n'est plus le compagnon aidé d’un ou deux manœuvres qui rend plus rapide la fabrication du produit, cette rapidité ressort des interventions successives des ouvriers de divers métiers, chacun d'entre eux seul ne sachant et ne pouvant le faire. Bien plus, certaines opérations, et des plus difficiles, qui avant étaient faites à la main, après un long temps, sont effectuées par une machine et le même résultat productif est obtenu avec de bien petits efforts de travail, dans le sens physique et mental, par l'ouvrier.

En suivant ce processus nous voyons s'agrandir la masse des moyens de l'usine qui naturellement n'appartiennent pas aux travailleurs juridiquement, comme déjà ne leur appartenaient plus d'une façon générale les simples ustensiles manuels dans le stade initial. Mais l'appartenance juridique de ces gros moyens aux capitalistes et donneurs de travail n'est pas une condition nécessaire ; sous d'avons prouver en rappelant que bien avant que les capitalistes ne soient apparus nous avions dans la première manufacture un capitalisme économique et social vrai et propre, et il nous reste à examiner beaucoup de cas dans lesquels en économie moderne les moyens productifs ne sont pas la propriété juridique du propriétaire de l'usine.

Le fait patent qui nous fait constater la venue du capitalisme ne se trouve pas seulement dans l'accumulation primitive, mais aussi "dans la violente séparation du producteur d'avec les instruments et les produits de son travail." Le capitalisme économiquement et socialement apparaît comme une destruction de la faculté d'appropriation des produits par les ouvriers et une appropriation de ces produits par des capitalistes.

Avec la perte de tous droits sur les biens produits le travailleur perdit simultanément tous les droits sur les instruments de travail, sur les matières premières et sur le lieu du travail. De tels droits étaient un rapport de propriété individuel que le capitalisme a détruit pour substituer un nouveau droit d'appropriation, de propriété qui nécessairement se porte sur les produits du travail et pas nécessairement sur les moyens de production. La titularisation juridique de ceux-ci peut se transformer sans que pour cela le caractère capitaliste de l'usine cesse. De plus le nouveau type d'appropriation n'est pas nécessairement un droit individuel ou personnel comme l'était hier celui de l'économie artisanale qui dépassait de peu les limites familiales.

Le capitalisme dans Marx -parce que nous ne faisons qu'exposer la doctrine qui fut toujours professer- s'instaure non seulement comme une expropriation mais fonde une économie et donc un type de propriété sociale. Nous pouvions parler classiquement de propriété personnelle, quand était donnée la réunion dans la titularisation d'une seule personne, mais quand le travail devient une fonction collective associée à beaucoup de producteurs -ce caractère étant fondamentalement indispensable au capitalisme- la propriété sur toute cette nouvelle usine est un fait de portée et d'ordre social même si le contrat juridique mentionne une seule personne.

Ce concept, essentiel dans le marxisme, se transforme directement en celui de lutte de classe et d'antagonisme de classe, qui se trouve inclus dans le système capitaliste. L'appropriation des produits par le donneur de travail lequel a face à lui non plus des esclaves et des serfs mais des travailleurs salariés "libres", est un rapport posé sur le plan social qui n'intéresse plus seulement l'unique patron et les quelques centaines d'ouvriers mais toute la classe ouvrière en contradiction avec le nouveau système de dominateurs et la force politique que le capitalisme a fondée avec son nouveau type d'état. Cette fonction sociale est rendue claire dans la loi marxiste de l'accumulation et de la reproduction progressive du capital. Le patron d'esclaves et le seigneur féodal retiraient du surtravail de leurs dépendants leur dîme personnelle mais ils pouvaient très bien le consommer en entier sans que le système économique cessât de fonctionner, à l'échelle sociale. La part des produits de leur travail laissée aux esclaves et aux serfs suffisait à les faire survivre et à perpétuer le système. Pour cela le droit de propriété du patron d'esclaves et de serfs est un vrai droit individuel. Non moins individuel est celui du paysan libre et de l'artisan qui ne donnent du travail à personne et peuvent consommer tout le fruit de leur travail qui est à la mesure de leur petite propriété terrienne et de leur petite boutique (dans le sens de fabrique et non dans celui de local). Le capitaliste retire lui aussi un profit du surtravail non payé à ses ouvriers qui ne reçoivent que le juste nécessaire pour vivre, mais le trait fondamental de la nouvelle économie n'est pas dans le fait, en théorie et selon la loi écrite, qu'il peut consommer tout le profit pour ses besoins ; au contraire le fait général et social est que les capitalistes doivent réserver une part toujours plus grande du profit à des nouveaux investissements, à la reproduction du capital. Ce fait nouveau et fondamental a plus d'importance que celui du profit consommé par celui qui ne travaille pas. Si ce dernier rapport est plus suggestif et se prête mieux à la propagande contre le régime bourgeois, la loi fondamentale du capitalisme est pour nous représentée par la nécessité d'extraire une grande part du profit en vue de l'accumulation du capital.

Les caractéristiques comparatives de l'économie capitaliste sont donc l'accumulation en quelques mains d'une masse de moyens d'achat avec lesquels on peut avoir sur le marché des matières premières et des instruments d'une part, et d'autre part la suppression pour de larges couches de producteurs autonomes de la possibilité de posséder des matières premières, des instruments et des produits du travail.

Dans notre langage marxiste ceci permet d'expliquer la genèse du capitalisme industriel d'un côté et de l'autre celle de masse de travailleurs salariés ne possédant rien. Ceci, et nous sommes les seuls à le dire, a été le résultat d'une révolution économique, sociale et politique.

Nous ne prétendons toutefois que les bourgeois et les nouveaux capitalistes aient réalisé ce processus en conquérant le pouvoir dans la guerre civile et en promulguent ensuite une loi qui disait : "il est interdit à ceux qui n'appartiennent pas à la classe capitaliste vainqueur d'acheter des matières, machines et outils et de vendre des produits manufacturés." Le processus s'est déroulé bien autrement. Aujourd'hui encore la loi n'interdit pas d'être artisan, mais encore, tandis que l'accumulation capitaliste accélère sous nos yeux son rythme vraiment infernal nous voyons la politique fasciste, social-nationaliste et social-chrétienne faire l'apologie de l'économie artisanale avec un relent de révolution française (en italien : la révolution française est remplacé par : mazzinisme de mazzini, homme politique italien du 19ème siècle.). Et cette apologie est faite entre autres pour le producteur agricole autonome, propriétaire de son lopin de terre. Le vrai processus de l'accumulation primitive a été tout autre, et l'on peut le présenter avec le langage de la philosophie et de l'éthique actuelles, avec celui du droit positif, avec celui du marxisme bien autrement profond.

La propriété comme droit de disposer du produit de son propre travail à l'aurore du capitalisme était encore défendue par des idéologues conservateurs et des théologiens ridiculisés par Marx dans leur embarras devant le passage de la propriété entre les mains de ceux qui n'avaient rien fait. Malgré toute leurs théories sur la justification du profit capitaliste par l'épargne, l'abstinence, le travail personnel antérieur, ils ne réussirent pas à moraliser le fait que le producteur d'épingles ne peut s'en approprier une sans se rendre coupable de vol qualifié.

Dans le système juridique contingent le rapport de la propriété sur une boutique, une fabrique, un stock de matières premières et de produits, d'une seule personne, n'était pas exclu et des vieux codes du régime féodal et de ceux élaborés par la révolution bourgeoise. Le rapport économique social est pourtant clarifié à la lumière du marxisme dans la considération de la valeur du produit par rapport à la quantité de force de travail nécessaire à la réaliser. Si dans la manufacture le produit s'obtient en 4 heures tandis que l'artisan l'obtient en 8, ce dernier fort de son droit de propriété pourra le porter au marché mais n'en retirera qu'un prix réduit de moitié avec lequel il ne pourra pas acquérir la subsistance de sa journée. Ne pouvant pas physiquement travailler 16 heures par jour pour équilibrer son bilan il sera obligé d'accepter les conditions du capitaliste, c'est-à-dire travailler -nous supposerons- 12 heures pour lui en lui laissant les produits et recevant dans un salaire l'équivalent de 6 heures de travail avec lesquelles même misérablement il pourra acheter.

Cette transformation brutale et féroce contient en elle la condition nécessaire pour le progrès de la technique productive : ce n'est qu'en soutirant à l'artisan asservi du capital, cette marge de valeur de sa force de travail, que l'on peut créer les bases sociales de l'accumulation du capital, fait économique qui accompagne le fait technique du développement des moyens de la productivité caractéristique de la nouvelle époque scientifique et mécanique.

Pourquoi donc l'affermissement du nouveau système de production et d'appropriation des produits du travail du pour triompher, briser certains obstacles déterminés dans les formes de production et les rapports de propriété du vieux régime ? Pourquoi existait-il une série de sanctions et de normes limitatives contradictoires aux nouvelles exigences comme à la liberté de mouvement des capitalistes et à la disponibilité d'une masse de travailleurs salariés ? D'une part le monopole du pouvoir étatique dans les mains des nobles et du clergé commettait les premiers accumulateurs du capital, les marchands usuriers ou banquiers, à des risques de vexations continues et certaines fois à des spoliations ; d'autre part les lois et les règlements corporatifs laissaient aux organismes des maîtres artisans de la cité des privilèges du monopole sur la production de certains artifices manufacturés et donc sur leur écoulement dans certains territoires. La masse des travailleurs de l'industrie n'aurait pas pu se former si elle n'avait pas charrié les serfs de la terre, les compagnons des boutiques et les patrons artisans ruinés. La révolution ne conduisit donc pas à un nouveau code positif de la propriété, mais fut indispensable pour abolir les vieilles lois féodales qui conditionnaient les rapports de production et de commerce dans les campagnes et les villes.

Considérant le système capitaliste comme opposé au régime féodal sur les ruines duquel il a surgi sous ne devons pas voire comme étant sa ligne caractéristique la création d'un droit nouveau de propriété sur la machine, la fabrique, le chemin de fer, etc.… attribué à la personne physique ou juridique.

Nous devons au contraire voire clairement quelles sont les trames discriminatives de l'économie capitaliste, car autrement nous ne pourrons suivre avec sûreté le processus de son évolution et juger des caractères de son dépassement.

En regard à l'évolution des rapports de propriété et en demeurant pour le moment sur le terrain du droit de propriété sur les biens mobiliers -nous parlerons ensuite de la propriété du sol et des biens immobiliers- les caractéristiques essentielles et nécessaires du capitalisme sont les suivantes :

  1. l'existence d'une économie marchande par laquelle les travailleurs doivent acquérir tous les moyens de subsistance dans le sens général
  2. l'impossibilité pour les travailleurs de s'approprier et d'apporter directement sur le marché les objets mobiliers constitués par le produit de leur travail, de même l'interdiction de la propriété personnelle du travailleur sur le produit
  3. la remise aux travailleurs de moyens d'achat et plus généralement de biens et de services d'une grandeur inférieure à la valeur ajoutée par eux aux produits, ainsi que l'investissement d'une grande part de cette marge de valeur dans de nouvelles entreprises.

Sur la base de ces critères fondamentaux il est nécessaire de chercher si la titularisation personnelle de la propriété sur la fabrique et sur les entreprises productives est indispensable pour l'existence du capitalisme et s'il ne peut exister non seulement une économie purement capitaliste sans une telle propriété mais aussi si dans certaines phases il ne convient au capitalisme de dissimuler sous d'autres formes son économie.

À une telle enquête, seront jointes les premières de quelque considération sur l'importance économique et l'évolution juridique du droit de propriété sur le sol, le sous-sol et suédoises du sol par des personnes et des maisons privées de nos jours.

A. Orso (à suivre)

 

[1] Pseudo d’Amadeo Bordiga.

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Le problème du socialisme (III)

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La signification de l'économie dirigée.

Dans les numéros précédents nous avons posé la question suivante : Quelles chances raisonnables y-a-t-il d'une révolution socialiste mondiale dans ce monde désemparé ? Et nous répondions qu'il n'y a pas de chance dans un court délai, en particulier parce que le pivot de l'économie et de la position mondiale s'est déplacé de l'Europe vers l'Amérique et la Russie. Cela signifie que le développement du capitalisme se continuera dans le monde entier. Enfin, nous faisions quelques remarques sur le prolétariat européen qui est maintenant la victime de ses conceptions socialistes étatiques. Il faut attendre que les conceptions de la lutte de classe et les conceptions du socialisme prennent de nouvelles formes sous les nouvelles formes de l'exploitation capitaliste qui se font jour depuis 1930. Ces nouvelles formes de l'exploitation sont enfermées dans l'économie dirigée et dans le capitalisme d'État. C'est pourquoi il se révèle nécessaire de rendre compte de la signification de cette économie dirigée. Pour la bonne compréhension il sera utile de puiser dans l'expérience de l'Allemagne de 1930-45.

Le capitalisme libéral embourbé dans les crises

En dépit de la courte durée de la période capitaliste libéral (1800-1930) le capitalisme s'est virtuellement embourbé. Cela saute aux yeux quand nous fixons l'attention sur les crises économiques qui tournent tout à l'humanité. Ces crises se sont fait jour immédiatement après la naissance du capitalisme industriel. Régulièrement, tous les onze ans : la vie économique était paralysée pendant environ un an et après cette "période de guérison" les usines travaillaient profitablement et le chômage disparaissait. Mais au cours des temps, les crises se succédaient toujours plus vite et après 1900 tous les 7 ans la vie économique s'écroulait, pendant que les périodes de guérison s'échangeaient. L'an 1921 amena une stagnation comme on n’en avait jamais connu et 2 ans après la production commence de nouveau. Les cheminées d'usines fumaient de nouveau, les cours des actions montaient à la bourse, on "gagnait" de nouveau. La crise était surmontée ... pour la classe possédante. Mais pour les travailleurs la crise se poursuivit, ce qui se manifestait dans un nouveau phénomène : quoi que la crise fût surmontée, une grande partie des travailleurs était devenue superflue pour la vie économique et restaient chômeurs. En Amérique il y avait tant de travail que la production augmentait jusqu'à 1929 de 26% au-dessus la hausse de la période précédente. Mais le nombre des travailleurs dans cette production agrandie avait baissé en valeur absolue et pendant la période de la plus grande production il y avait encore 5 millions de chômeurs. En Angleterre le même phénomène se montrait : de 1921 jusqu'à 1928 le nombre de chômeurs ne baissait pas au-dessous de 1 million. Quant à la situation en Allemagne, elle était aussi tragique.

Il va sans dire que cette situation était accablante pour la classe ouvrière. Non seulement parce que des millions d'hommes ne seraient jamais absorbés dans le processus de travail et couraient le risque de la dégénérescence dans le paupérisme, mais aussi parce que tous ces chômeurs avaient une influence désavantageuse sur les salaires et le temps de travail, pendant que l'État amenuisait les lois sociales. Et pourtant, tout cela avait peu d'importance comparé à la crise de 1929. Elle fut la plus profonde et la plus étendue de toutes celles que nous avons couru dans l'histoire de capitalisme.

C'est surtout la crise de 1929 qui nous a montré que le capitalisme libéral était devenu intenable. Dans tous les pays de grandes quantités de capitaux étaient anéantis et d'autres étaient menacés par la faillite. C'est alors que les gouvernements dans tous les pays passèrent à une politique destinée à protéger les capitaux. C'est-à-dire que, pas à pas, ils éliminaient la libre concurrence par la fixation des prix, et par la réglementation de la production.

Un réseau étendu de tarifs de douane frappant les importations protégeait les capitaux internationaux dans tous les pays, de sorte qu'un échange libre de denrées devenait impossible. Mais toutes ces mesures qui faisaient recroqueviller le marché mondial, augmentaient les tensions entre les pays et il était clair que ces murs de douane devaient être abattus par des canons dans l'intérêt du commerce mondial.

Ici même nous ne voulons pas examiner plus avant l'effet de la crise de 1929. Nous voulons seulement faire voir que la production sur la base de la libre concurrence devenait toujours plus difficile et enfin de compte impossible. La vie économique dégringolait d'une crise dans l'autre, crises par lesquelles des millions parmi les populations payaient la dépense. Il se révélait clairement qu'il n'était plus possible de satisfaire aux besoins de la vie. Les trois quarts de la population du monde souffrit de faim, était dépourvue d'habits. Et malgré cela le système de production réclamait que le blé soit brûlé dans les locomotives ou jeté à la mer, la viande était arrosée de pétrole pour interdire la consommation. Car il y avait ... trop. La démence du système ne pouvait pas être démontré plus clairement.

Les tendances de réglementation dans le capitalisme libéral.

Les sociétés anonymes

Cependant, aussi dans le capitalisme libéral on peut parler d'efforts pour régler la production, quoique, en général, ils ne soient pas regardés comme cela. Nous voulons parler de la collaboration de groupes de capitaux toujours grandissants. Tout le monde sait que, au début du capitalisme, les outils étaient encore petits et un grand nombre de petits entrepreneurs se faisaient la concurrence l'un à l'autre. La concurrence menait à l'amélioration de la technique et par là à des outils toujours plus onéreux. Bientôt l'outillage d'une usine exigeait des capitaux tellement grands que ceux-ci ne pouvaient être fournis par une seule capitaliste ? Ainsi beaucoup de petits capitalistes fournissaient les capitaux ensemble pour quelque grande usine : c'était une société anonyme.

Cette société anonyme était très simple, mais tout de même il faut remarquer qu'une particularité était ainsi introduite qui devait entraîner après elle des conséquences très profondes. Car, alors qu'autrefois chaque capitaliste avait la gestion de son propre capital maintenant on était obligé de qualifier un directeur qui avait droit de gestion du capital. Les actionnaires imputaient de gestion au directeur. Ici s'opéra une scission entre le droit de possession et le droit de gestion. Quand le directeur n'était pas versé dans l'art de faire un profit, le droit de gestion lui était ôté et imputé à un autre directeur.

Les cartels : l'étape suivante dans la collaboration entre les entrepreneurs, nous le voyons dans la formation des cartels. Les usines, fabriquant le même produit, consentaient un même prix sur le marché (Réglementation des prix). Dans d'autres branches, les entrepreneurs divisaient le marché (réglementation du marché), ou ils déterminaient la quantité de la production pour chaque usine (réglementation de la production). La formation de telles organisations d'entrepreneurs ne s'exécuta pas toujours volontairement. Mais le cartel luttait contre les "entreprises sauvages" jusqu'à la mort, à la suite de quoi, le cartel achetait l'usine à prix bas.

Ici deux choses sont importantes. D'abord, on essayait de faire une réglementation de la production. Également, nous voyons ici comment la scission entre le droit de possession et le droit de gestion s'approfondit : Les règles pour la gestion des capitaux sont prescrites pour tous. Autrement dit : les grandes entreprises du cartel acquièrent le droit de gestion du capital des plus petites, quoiqu'ils ne le possèdent pas. La lutte pour la formation des cartels n'est que la lutte pour le droit de gestion du capital, lutte menée par les plus grands capitaux.

Dès l'abord la formation des cartels était aussi considérée comme un effort d'éliminer la lutte de tous contre tous, pour établir une production planifiée. Mais il se révélait très vite que les cartels ne freinaient pas les crises. De plus, la crise une fois éclatée, les cartels se décomposaient et chaque entreprise cherchait à sauver sa peau en négligeant les règles prescrites.

Les banques : Avec les banques, on voit clairement la scission entre le droit de possession et le droit de gestion. Les banques travaillent avec les capitaux dépositaires. Les directeurs maîtrisent avec ces millions une bonne partie de la vie économique et leur pouvoir s'étend en puissance beaucoup plus loin que les millions empruntés à la vie économique.

C'est facile à comprendre. Quand une entreprise a besoin de capitaux, souvent les banques les fournissent seulement contre un siège dans le conseil d'Administration de l'entreprise. Autrement dit : la banque s'assure le droit de gestion sur le capital de l'entreprise, quoiqu'il ne la possède pas.

Le capital financier

Il y eut une période où les banques se développèrent si puissamment qu'elles assujettirent des parties considérables du capital industriel et commercial. Partout elles conquirent un siège dans les Conseils d'Administration des grandes entreprises. Mais plus tard, le capital industriel et commercial, devint plus puissant et il commença alors d'acheter des actions bancaires, afin de pénétrer dans les directions des banques. Ainsi le capital bancaire, industriel et commercial s'enchevêtraient souvent, formant ce qu'on appelle le capital financier.

Ce que nous enseigne tout cela, c'est que dans les cercles des grands pouvoirs capitalistes, il ne s'agit pas en premier lieu de prendre possession de capitaux d'autres personnes, mais de lutter pour la gestion de la vie économique. La centralisation de la gestion est donc autre chose que la concentration des droits de possession. La centralisation du pouvoir des capitaux entre les mains de peu de personne va plus vite que la concentration des droits de possession. C'est évident dès qu'on réalise que les actions sont souvent éparpillées sur des milliers d'actionnaires.

Ce phénomène de scission entre le droit de gestion et le droit de possession doit aussi être envisagé du point de vue de la réglementation des forces productives. Sans aucun doute il constitue une sorte de réglementation. Mais cette normalisation n'était qu'une mise en ordre de bataille des capitaux afin de porter la concurrence sur une échelle plus élevée. En réalité, cette "normalisation" préparait des catastrophes beaucoup plus intenses, des crises plus profondes, des guerres plus acharnées.

L'économie planifiée allemande.

La loi sur les devises de Bruning 1911.

L'Allemagne continuait sa marche vers la normalisation de la vie économique. La crise de 1919 diminua l'exportation allemande dans des proportions considérables, et de plus, les banques étrangères commençaient à réclamer le remboursement de leurs crédits à court terme. L'Amérique percevait que l'Allemagne n'était plus capable de payer les frais de la guerre s'élevant à 1600 millions de marks-or et accordait un moratoire pendant un an (moratoire-Hoover). Mais cela n'apportait pas une solution. En 10 jours les banques étrangères faisaient rentrer 3 milliards et cela signifiait la fin de la capacité de paiement. Il n'y avait plus de devises, l'or avait émigré vers la France et l'Amérique et toutes les banques allemandes étaient obligées de fermer leurs guichets. L'Allemagne avait fait faillite. (I2 Juillet 1931).

Que fait-on en cas de faillite ? Les créanciers font une liste des avoirs et des dettes et commencent à vendre les biens du débiteur. Pour l'Allemagne, on suivit la même procédure, (rapport Layton), et le danger menaçait que les actions des entreprises allemandes déménagent à l'étranger, qu'elles prennent la même route que les actions des chemins de fer allemands. Les capitalistes allemands étaient menacés d'expropriation totale. Mais les capitalistes allemands n'avaient pas l'intention de se soumettre à cette expropriation et ils se préparaient pour la grande lutte.

D'abord il s'agissait d'importer les matières premières pour l'industrie. Pour s'assurer les devises nécessaires, le chancelier Bruning promulgua sa loi sur les devises. Chaque particulier détenant des devises, devait fournir celles-ci à la Reich Bank, et le gouvernement déterminait la quantité et la sorte des denrées d'importation et de plus spécifiait dans quelles entreprises elles seraient utilisées. Il va sans dire qu'un contrôle sur les devises était nécessaire, c'est-à-dire un contrôle sur l'importation et l'exportation (le gouvernement déterminant alors les importations selon les sommes disponibles). D'un seul coup, le capitalisme libéral prenait fin pour une grande partie de la vie économique. Ce n'était pas en vertu d'un principe, mais sous l'emprise de la détresse, que s'exécuta ici la plus grande centralisation que nous avions vu dans ce temps-là (sauf en Russie). Les biens possédés restaient comme ils étaient, éparpillés, mais la gestion se déplaçait des trusts et des cartels vers l'État.

La crise avait provoqué la fermeture d'une grande partie des usines. Il y avait 12 millions de chômeurs et d'autres millions d'ouvriers ne travaillaient pas plus que 3 jours par semaine. Des milliers de jeunes hommes déambulaient sur les grandes routes comme des vagabonds. La décomposition de la grande industrie n'était plus seulement une perte de capitaux considérable pour les capitalistes : cela devenait une catastrophe "nationale". Pour les masses, le maintien de ces industries ne se réduisait plus au sauvetage de quelques capitalistes, mais se posait comme "intérêt national". Mais dans la pratique, la centralisation de la vie économique dans les mains de l'État signifiait : centralisation dans l'intérêt des grands capitaux. Virtuellement, c'étaient les intérêts des grandes industries qui déterminaient ce que l'État devait faire ou négliger, parce que le pivot de la vie économique et politique reposait sur eux.

Cette centralisation n'était en réalité qu'une étape dans la lutte permanente pour la gestion des capitaux. D'abord quelques usines ou des banques ou cartels se battaient pour la gestion de leurs capitaux. Sous la pression de la détresse, l'État devint un moyen de contrôle de presque tous les capitaux investis, mais dans l'intérêt des plus grands capitaux. En 1931, cela contenait des possibilités insoupçonnées et il s'agissait seulement de chercher une forme pratique pour cette gestion centrale.

Dictatures de 1932

La recherche de cette forme pratique se développait l'année suivante, en 1932. Le parlement, institution dans laquelle les différentes couches de la population cherchent à défendre leurs intérêts, devait être anéanti. Pour la forme, il pouvait naturellement rester, mais il ne devait plus exercer de pouvoir réel. C'est pourquoi la dictature modérée de Von Papen et Schleicher fait son apparition.

De la même façon que le pouvoir économique fut concentré dans les mains de quelques-uns, le pouvoir politique fut concentré dans les mains de quelques-uns. L'un n'est que l'expression de l'autre. Ainsi, quand Hitler vint au pouvoir en 1933, l'essentiel sur ce plan était déjà réalisé. Le temps était mûr désormais pour utiliser la gestion centrale des capitaux d'une façon favorable. Favorable pour le grand capital, naturellement.

National-socialisme

 Ce n'est naturellement pas un hasard si ce fut justement le parti national socialiste qui devait se charger d'exécuter la centralisation en faisant fonctionner la totalité du capital investi en Allemagne pour les intérêts des grands capitalistes. Car ce parti prêcha la lutte de Libération nationale contre le traité de Versailles et pour la reconstruction d'une "grande-Allemagne". Et ceci fut en harmonie avec les intérêts des grands industriels, qui devaient conquérir de l'espace vital, en rabaissant les murs des tarifs douaniers et en conquérant des pays coloniaux, riches en matières premières. Pour ceci il fallait un appareil militaire monstrueux, dont la construction ouvrait en même temps un nouveau marché intérieur pour les différentes industries nécessaires pour l'armement.

Dans la nouvelle production "planifiée" toute la vie économique fut pour ainsi dire unifiée dans une grande société anonyme, sous la direction des directeurs des grandes industries comme "hommes de métier" ainsi que des nationaux-socialistes. La grande société anonyme pour la reconstruction d'un grand appareil militaire, autrement dit "l'État allemand" fixait maintenant quelle branche de la société devait disparaître et combien les autres devaient produire. Les branches de l'économie chargées d'alimenter la population devaient être tenues au plus bas niveau ; de sorte que tout le travail puisse être utilisé au réarmement. Le taux de profit fut réglé par directive centrale et fixé à 6 ou 8%.

Échange de marchandises.

Il apparaissait déjà assez vite quelles possibilités énormes offrait la centralisation de la vie économique allemande. Malgré les entraves et malgré le manque d'or, d'importantes transactions commerciales pouvaient avoir lieu. Quand, sous le régime libéral, un importateur allemand de céréales voulait recevoir une quantité de blé de la Roumanie, il pouvait le faire uniquement en payant des devises. Mais sous les nouvelles formes, lorsque l'importateur des céréales fut devenu le même que l'exportateur de machines et autres produits (c.a.d. l'État) devises ou or furent superflus et on pouvait payer avec d'autres marchandises. Des firmes isolées pouvaient difficilement faire des transactions de cette sorte. Il fut prouvé que l'économie totalitaire était une arme tellement puissante sur le marché mondial que même les plus grands monopoles du capitalisme libéral ne pouvaient pas et de loin, se mesurer avec elle. Ceci apparut même plus fortement là où les prix qui durent être payés ou la contre-valeur à recevoir ne furent plus d'un intérêt primordial. Dans le cas où les frais s'élevaient trop haut toute la population allemande était là pour en prendre sa part. Mais de toute façon on pouvait faire du commerce et produire, tandis que ceci était impossible sous le capitalisme libéral.

Avec cette méthode d'échange des marchandises l'Allemagne pouvait prendre en main presque tout le commerce avec les Balkans. La France et l'Angleterre furent éliminés de ces marchés. Des rapports commerciaux avec l'Afrique du sud et l'Amérique du Sud furent liés de la même façon.

Ainsi l'Allemagne devenait, par l'abolition de la concurrence en Allemagne, un concurrent invincible sur le marché mondial. Par l'abolition de la concurrence à l'intérieur, la production "planifiée" n'était qu'une arme puissante pour la lutte dans la concurrence entre les puissances mondiales.

Aujourd'hui l'Allemagne est battue et la 2ème guerre mondiale a laissé l'Europe dans la ruine. Une grande partie de l'appareil de production est usé, ou détruit, les routes sont en mauvais état, et les moyens de transport doivent être renouvelés. Et de plus les dettes de l'État se sont élevées à une hauteur inconnue.

Tous ces renouvellements ainsi que l'amortissement des dettes sont possibles seulement par les "épargnes" de la population laborieuse et c'est pourquoi un bas niveau de vie est le prix du "redressement du pays". Et c'est justement ce "redressement" qui exige notre attention particulière. Car il ne s'agit pas d'un redressement du système capitaliste libéral, mais au contraire d'un avancement à grands pas vers une forme d'organisation du capital plus haute : l'économie dirigée par l'État.

La nouvelle organisation du capital en est seulement à son premier développement, dans certains pays elle est déjà plus développée que dans d'autres. Mais le principe, valable pour tous les pays, est le suivant : l'État devient le grand collecteur où toute la plus-value de l'industrie et de l'agriculture se centre. Il peut le faire de différentes manières : par les impôts sur les profits, et il est alors actionnaire silencieux dans toutes les entreprises, aussi, par sa politique des prix et de la production, pour ne pas oublier enfin par ses restrictions à la consommation et le blocage des salaires. L'État s'empare pour une grande partie de la gestion de la vie économique, quoi qu'il ne soit pas le détenteur des moyens de production, pour les intérêts de grands capitaux qui sont le pivot de la vie économique et politique. La totalité des forces productives du pays doit être coordonnée comme dans un grand konzar[1] sur le marché mondial et sur le terrain politique mondial. C'est pourquoi l'économie dirigée par l'Etat n'amène pas un soulagement de l'exploitation des populations laborieuses mais au contraire une accentuation. Le sens de l'économie dirigée par l'Etat est virtuellement d'accroître l'exploitation des masses, et d'éliminer les branches du travail qui n'ont pas d'intérêt pour l'organisation des grands capitaux.

Maintenant devient clair la raison pour laquelle nous disions que le prolétariat européen est la victime des conceptions socialistes étatiques. Jusqu'à maintenant il a cru que l'Etat était le levier du socialisme. Dans ses conceptions le capitalisme privé doit être suivi par l'économie dirigée par l'Etat et, quand cela est possible, l'Etat doit être le détenteur des moyens de production. L'ancien mouvement ouvrier convient aux zélateurs ardents de l'économie dirigée par l'Etat, parce qu'il y voit la réalisation de son socialisme. Mais ce socialisme n'est pas la suppression de l'exploitation, l'abolition des classes. Quand les dirigeants de l'Ancien mouvement ouvrier se parent encore du nom de socialistes ou communistes, ils visent une société, dans laquelle ils obtiendront les fonctions dirigeantes comme fonctionnaires de l'Etat et seront payés avec de hauts salaires comme en Russie.

Les social-démocrates, les staliniens, les dirigeants des syndicats occupent une place ambiguë dans les luttes présentes. Il est vrai qu'ils appuient partout le redressement capitaliste : mais quand cela est possible ils combattent le capital privé pour le transférer entre les mains de l'Etat. Leur pouvoir comme nouvelle classe d'oppresseurs prévus obtient par là une assise solide. Leur antagonisme contre le capital privé se fait jour dans les nationalisations. Mais là où il s'agit de maintenir l'emprise sur les masses ils font le front unique de "l'intérêt national" avec les capitalistes ou avec l'Etat oppresseur. Par là ce qui se révèle n'est pas que les dirigeants seraient "des traîtres au socialisme", ou qu'ils seraient "mauvais dirigeants", car c'est une conséquence de leurs conceptions du socialisme ; dans lequel les partis et les syndicats doivent être les moyens de maîtriser non seulement les moyens de la production et de la vie sociale, mais aussi de maîtriser les hommes comme appendices des moyens de travail.

C'est pourquoi l'économie dirigée par l'Etat est plus qu'une organisation des forces matérielles. L'Etat essaye de grouper toute la vie spirituelle autour d'un seul principe : unité nationale. Le bien-être de toute la nation, la force de la nation, doivent être le point de départ de toute l'organisation de la société. Plusieurs partis, plusieurs syndicats, plusieurs organisations de jeunesse, plusieurs organisations culturelles, tout cela est possible. Toutes ces organisations de plusieurs opinions ne donnent aucun souci au régime du moment que l'assise commune se pose dans l'unité nationale. Malgré les opinions différentes, les pensées, les sentiments et la volonté des masses sont ainsi conduites dans le même fleuve. C'est pourquoi il faut voir dans l'unité nationale une des plus importantes armes spirituelles de la bourgeoisie et... de l'Ancien mouvement ouvrier. Le "psychologie dirigée" est un complément nécessaire à l'économie dirigée par l'Etat. C'est pourquoi le bas niveau de la culture et de la civilisation du présent sera encore abaissé par la nouvelle organisation du capital.

L'avenir pour les masses est sombre. Le filet de l'économie dirigée a commencé à s'étendre sur la population laborieuse et il gène toujours leur résistance à des tendances appauvrissantes des nouvelles formes d'oppression et d'exploitation, parce que ces populations sont prisonnières de leur propre conception du socialisme et de la lutte de classe sous la direction des partis et des syndicats.

Mais ce temps d'impuissance n'est pas établi pour l'éternité. Ceci veut simplement dire que la période des syndicats et des partis correspond nécessairement à la "préhistoire" de la classe ouvrière, elle concorde avec le petit capitalisme de l'époque, cependant que la grande lutte essentielle contre le grand capital et son Etat s'annonce déjà. Pour cette lutte de nouvelles formes organisationnelles sont inévitables et dans la lutte nouvelle la classe ouvrière renouvelle ses conceptions du socialisme.

POLO


[1] un grand concert en français

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La perspective de barbarie

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I Le problème de la perspective.

Le socialisme scientifique et la lutte de classe du prolétariat.

Le mouvement révolutionnaire du prolétariat a pris sa consistance historique il y a un siècle avec Marx. Jusqu'à lui, en effet, l'Europe n'avait connu que les premières tentatives idéologiques du communisme et les premières interventions du prolétariat dans la lutte des classes avec des aspirations et des buts propres. Avec le matérialisme dialectique et le socialisme scientifique tels que les formules philosophes allemands, les hommes de tournure dans la plupart des pays. L'explication de la production et de l'histoire ainsi que la formulation correcte pour la première fois des fondements du problème de la connaissance permettent en effet, de dégager le sens des luttes du prolétariat, et de montrer comment celui-ci a condition de comprendre ce sens et d'orienter à leur tour ces luttes. Elles-mêmes d'une façon conforme, pourrait parvenir à une transformation révolutionnaire de la société mondiale qui mettrait fin à la division en classe et a ouvrirait devant l'humanité la possibilité d'une histoire consciente.

La perspective :

à partir de cette époque, le mouvement révolutionnaire s'est constitué et élargi sur une base internationale. Les crises économiques et historiques du capitalisme provoquèrent des mouvements divers. On a connu successivement la première puis la deuxième, enfin la troisième internationale, la commune de Paris, la Révolution russe. Tous ces événements vérifièrent l'appréciation générale de Marx que pendant toute une période le prolétariat intervenait de façon croissante dans la vie du capitalisme et tendait à renverser l'ordre existant pour lui substituer le socialisme. Et pendant toute cette époque le mouvement révolutionnaire s'est orienté, à opérer, en fonction de ce qu'on a toujours appelé dans ses rangs : une "perspective".

En effet, le socialisme scientifique avait d'une part expliqué l'histoire du développement humain jusqu'à notre époque (le passé) et de l'autre montré comment les contradictions propres à son état actuel -le capitalisme- devait conduire à la révolution du prolétariat et du socialisme (l'avenir). Mais cette dernière appréciation contenait elle-même deux éléments qui, pour être strictement complémentaires et n'être pas concevables l'un sans l'autre, n'en étaient pas moins différents. D'un côté il s'agissait de la conception générale, rationnelle et à priori d'une société sans classe, le socialisme, "hypothèse" pour ainsi dire de raisonnement sans lequel on ne pouvait comprendre les sociétés divisées en classes. Et de l'autre, de la tendance pratique, observable, à postériori, dans l'histoire contemporaine, du prolétariat à mener des luttes violentes animées par des idéaux exprimant l'aspiration effective des ouvriers à construire un ordre social correspondant au socialisme. Naturellement Marx n'avait dégagé scientifiquement "l'hypothèse" du socialisme que parce qu'il existait dans la vie sociale le mouvement ouvrier correspondant. Réciproquement -on l'a vu plus haut- le mouvement ouvrier ne pouvait à son tour faire en sorte que l'hypothèse de la lutte socialiste devint un jour à venir la conclusion effective et pratique de l'histoire (et pas seulement une velléité) qu'à condition qu'il assimila les principes théoriques de l'hypothèse, c'est-à-dire qu'il dégagea dans la classe ouvrière -ou au moins dans son avant-garde- le conscience claire des buts historiques qu'elle posait. Ainsi le voulait -aussi bien pour la théorie chez Marx que pour la lutte parmi les ouvriers- le procès même de la connaissance (procès que, précisément, Marx expliquait en même temps et érigeait ensuite en système pour guider la lutte révolutionnaire) à savoir que celle-ci se fait en fonction de développement historique de la société humaine lequel, à son tour, ne se comprend qu'à condition d'être ramené "en dernière instance" (le formule est d'Engels) au niveau atteint par les forces productives.

Bref, le mouvement admettait à la fois la valeur de la théorie "scientifique" du socialisme, et la présence de conditions expérimentales dans l'histoire (le mouvement ouvrier) permettant de la vérifier. C'est ce qu'on appelait, à juste titre, la perspective. On résumait ce qu'on vient de dire plus haut, sous la formule suivante : les contradictions du capitalisme conduisent à la dictature du prolétariat et à la révolution socialiste ; elles y conduisent "nécessairement", puisque seules, dictatures du prolétariat et de révolution feront que les dites contradictions pourront être surmontées. Le mouvement révolutionnaire travaillait ainsi en fonction de la "perspective du socialisme".

Fausse conception de la perspective

A la vérité cette perspective était double, contrairement à ce que pourrait laisser croire la formulation telle qu'on, l'employée ci-dessus. C'est très important de la comprendre. Nous avons en effet affaire aujourd'hui à deux courants qui viennent se compléter, et qui pour ne pas s'en rendra suffisamment compte risquent ensemble de conduire ce qui reste de nos jours d'une avant-garde révolutionnaire à s'adapter au Capitalisme d'État contemporain par une voie particulière d'opportunisme. Ces deux courants sont tels que tout se passe, en dépit de dénégation dont ils ne font pas faute, comme si ceux qui les représentent admettaient le caractère purement unilatéral de la perspective. Les uns disent en effet : la perspective socialiste telle qu'on l'admettait depuis Marx avait annoncé la "nécessité" de la révolution et sous sa forme moderne la perspective affirmait que le capitalisme traversait la période des guerres et des révolutions, et que la guerre impérialiste ne pouvait manquer d'exploser en dictature du prolétariat ; or deux guerres mondiales ont déjà passé et aucune révolution mondiale n'est en vue. D'où ils concluent à la faillite du marxisme et passent pratiquement à la bourgeoisie. Les autres par contre déclarent : la perspective du socialisme n'a été infirmée en rien, car l'expérience montrent qu'effectivement nulle révolution n'est intervenue en dépit des prévisions faites, prouve simplement qu'on s'est trompé sur les rythmes et qu'en réalité le prolétariat n'était pas encore mûr pour la grande transformation, ainsi qu'on l'avait cru dans le passé. Mais cette maturité est pour demain. Pour ainsi dire : la perspective n'ayant pas fait jusqu'ici l'objet d'un véritable "usage" reste encore bonne pour l'avenir. Ces idées se rencontrent parmi certains débris du trotskysme, dans toute la gauche communiste, et dans les tendances apparentées aux Communistes des Conseils de Hollande. C'est la vision biblique de la perspective ; le socialisme y fait figure d'une terre promise qui reste toujours lointaine mais toujours là (comme dans les mythes). Selon qu'en rejetant ainsi en avant le terme de la révolution ou en vue un avenir proche ou au contraire indéfini (ou infini ?) on retrouve deux attitudes qui à leur tour se complètent elles aussi admirablement. Dans le premier cas, on prévoit des batailles pour demain et l'activisme le plus forcené aide à se boucher les yeux sur ce que l'histoire a effectivement invalidé de la perspective du socialisme (et c'est le cas de la G.C.I.). Dans le second on prévoit un grand développement du capitalisme destiné à se poursuivre comme par le passé, à quelques variantes près dans les "méthodes", et on attend alors dans les bibliothèques que l'accroissement de puissance numérique que cette expansion des forces productives communiquera par la suite au prolétariat mondial, mène la révolution dans un avenir imprévisible (c'est le cas de beaucoup de ceux qui se réclament des Communistes des Conseils). Là aussi on oublie de faire le bilan de ce qui, dans le bagage théorique du marxisme révolutionnaire concernant la perspective du socialisme a été infirmée.

Double caractère de la perspective

Or, il n'est nullement vrai que la perspective telle qu'on l'admettait depuis Marx ait été unique. C'est bien connu, aussi savons-nous que la plupart de ceux auxquels nous reprochons de se cantonner à une vision unilatérale nous répondront qu'ils le savent bien. C'est vrai. Mais les hommes se jugent sur les actes, non sur les paroles. Ce principe vaut en général, mais encore plus en politique. Nous demandons : s'il en est ainsi, que fait-on pour tirer effectivement de l'échec des prévisions passées sur la révolution (que jadis on a toujours estimé "proche", relativement au moins et pour de très bonnes raisons) la conséquence qui découle de ce que la perspective ayant été prévue de façon alternative, un terme de cette alternative exclut obligatoirement l'autre, et par conséquent la non vérification du premier implique la vérification du second ?

La perspective disait en fait : ou socialisme ou barbarie

Pourquoi ? C'est un problème de la philosophie marxiste de l'histoire.

L'histoire est faite de luttes de classes. Elle se fait en fonction du développement réciproque des classes en lutte par rapport au niveau des forces de production. Pour le passé, nous pouvons juger de la manière dont les contradictions par lesquelles se traduisent ces antagonismes ont été "résolues". Il y a à cela deux raisons. D'une part, parce que le passé est connu, enregistré, consigné dans les livres d'histoire. Mais de l'autre parce que les déroulements historiques et notamment les révolutions du passé ont toujours été le fait de classes exploiteuses, et que les cadres du système sociale régies, qui se posaient sur des classes était simplement lors de sa formation dégagée par elles des forces économiques qui les soutenaient. Dans ces conditions, la manière dont les contradictions étaient surmontées (par substitution d'un régime d'exploitation à un autre) était claire.

Mais pour l'avenir (notre avenir) la situation est fort différente. Elle est tout juste opposée. Le prolétariat est en effet une classe exploitée. Il s'ensuit que le régime auquel tend sa lutte dans et contre la société capitaliste -à savoir le socialisme- est à priori. Ce régime, loin de mûrir dans le sein même de la société (capitaliste) dont il doit naître, est au contraire le fruit d'une simple construction rationnelle, et il a été pensé et assigné comme but à une classe et à l'humanité avant qu'on l'ait jamais vu fonctionner où que ce soit -en bref, avant qu'il ne soit devenu "réel".

La perspective tracée par Marx pour le socialisme ne pouvait donc être qu'indicative puisqu'avant tout rationnelle. Sa réalité recevait incontestablement un commencement de preuve dans les événements observables lesquels prouvaient que le prolétariat tendait bien à la dictature du prolétariat et au socialisme (la Commune de Paris pour Marx, la révolution russe plus tard). Mais il restait à vérifier -il reste encore- par l'expérience si le prolétariat accéderait effectivement, malgré la répression idéologique de la bourgeoisie, à un niveau de conscience des buts du socialisme, conscience si difficile à atteindre étant donné la position d'exploitée de la classe ouvrière et le caractère -à priori du socialisme- tel qu'il rende possible la révolution mondiale et la construction effective et sans retour du socialisme. La "nécessité" de la perspective socialiste était donc bien admise, mais seulement dans le cadre, et de ces tendances effectivement observables, et de cette difficulté de formation de la conscience du prolétariat. On laissait ouverte une alternative qui était dite "barbarie".

Les conditions subjectives de la perspective

Dans un écrit publié au numéro 37 de ce bulletin ("le centenaire du manifeste Communiste et la perspective du socialisme" -septembre 1948) nous avons examiné les conditions subjectives la conscience de la perspective socialiste telles qu'elles s'étaient posées avec Marx et depuis, et nous ne pouvons nous répéter ici en détail. Le lecteur intéressé par ces questions s'y reportera. Marx comptait ces éléments subjectifs comme partie intégrante de la perspective socialiste, et c'est toute la théorie de la "révolution permanente". Cette théorie guida et anima le mouvement dans son ensemble bien après Marx, et jusqu'à aujourd'hui, aussi bien avec Lénine et Trotsky qu'avec les courants de gauche, encore que pour ces derniers c’est été parfois davantage implicite qu'au contraire.

Pour le mouvement marxiste révolutionnaire, de ses origines à nos jours, la révolution du prolétariat supposait en effet réunies les deux conditions déjà évoquées ci-dessus à un titre ou à un autre. Les conditions dites objectives et les conditions dites subjectives. Les premières concernaient l'infrastructure (notamment les forces productives), les secondes les superstructures et la conscience.

Ces deux ordres de conditions étaient absolument liés. Le bas moyen-âge avait connu un développement des forces productives conduisant à l'éclatement des rapports féodaux et des barrières domestiques de l'artisanat. La manufacture en était résulté et avec elle l'exploitation (inconnue avant) du travail salarié ouvrant la voie au capital. La manufacture avait à son tour conduit et laissé en même temps la place à l'entreprise capitaliste moderne et à la révolution industrielle du machinisme. Le machinisme introduisait dans la société en plein transformation sous l'effet de ses développements techniques et économiques, un mode "révolutionnaire" de production (Marx). La production atteignait des niveaux inconnus du passé à une vitesse elle-même inconnue, et elle y parvenait par bonds, à travers des cycles de crises successifs. Simultanément, les rapports de classe se modifiaient et les luttes de classe s'amplifiaient. Le capital envahissait toute la production et brisait en Europe comme outre-mer tous les cadres traditionnels. Les vestiges du féodalisme s'effondraient et dans la bourgeoisie qui montait ainsi vers la domination de la société, de nouveaux rapports de lutte s'établissaient entre les différentes classes correspondant aux formes multiples du capital, notamment à propos de la répartition de la plus-value entre profits industriels et rente foncière. L'établissement des nouveaux rapports de classe conduisait la société à passer par une longue phase de révolutions en même temps que se développaient rapidement les forces productives capitalistes. C'est l'époque des révolutions bourgeoises, au cours desquelles sur une période allant de la révolution anglaise au 17ème siècle aux derniers soubresauts connus par les pays arriérés (notamment l'Asie) jusqu'à une époque récente, les rapports bourgeois établirent par crises révolutionnaires successives de la société bourgeoise leur domination sur la planète entière. L'Europe et l'Amérique terminent leurs révolutions bourgeoises après 1870, la Russie la sienne en 1917, et l'Asie arrive au même point dans les années qui suivent la première guerre mondiale et accompagnent la seconde. C'est précisément parce que dans l'esprit de Marx et de ses successeurs, ces conditions pour ainsi dire objectives et subjectives (économiques, sociales et politiques) du développement (bourgeois) du capitalisme, conditionnaient à leur tour directement, et dans le cadre jusqu'à aujourd'hui admis de la perspective socialiste, les conditions objectives et subjectives de la révolution du prolétariat, que la théorie de la révolution permanente prenait son sens et fondait la validité historique de la perspective.

En effet, le développement des forces productives du Capitalisme, créait à son tour une nouvelle classe, constituant une menace de fossoyage pour la bourgeoisie. Les exploités du Capital, les salariés, tendaient dans les conditions de développement du monde bourgeois et des révolutions bourgeoises à se constituer en classe. C'est à dire à constituer sur la base de leur condition économique propre dans la société, un groupement social aspirant, en fonction d'une idéologie appropriée à cette condition et la transcendant à la domination de la société. La société bourgeoise se développait dans les convulsions, les luttes idéologiques et politiques, les insurrections, les guerres civiles. La bourgeoisie, certaines classes bourgeoises, étaient révolutionnaires. La bataille de rue leur était familière, au moins dans certains pays. Les idées s'animaient, les connaissances se développaient, la conscience du "progrès" dominait la pensée. Dans ce climat les ouvriers s'intégraient, mais pour leur propre compte, aux luttes ouvertes pour le pouvoir. De l'exemple de la bourgeoisie révolutionnaire ils acquéraient la conscience de la "nécessité" de leur révolution propre. Des penseurs bourgeois parvenaient à fournir l'explication scientifique de la société parce qu'ils plaçaient au point de vue du prolétariat, et ils appartenaient ainsi à celui-ci qu’un armement théorique déduit des conséquences les plus extrêmes et les plus authentiques de la pensée bourgeoise. La théorie de la révolution permanente admettait justement que les développements successifs de l'ère des révolutions bourgeoises culmineraient par leur logique même dans la lutte armée des ouvriers pour la révolution sociale et la dictature internationale du prolétariat pour la construction du socialisme. La révolution socialiste serait le terme ultime et nécessaire de l'ère des révolutions bourgeoises, parce que précisément le prolétariat y trouverait les conditions de formation de sa conscience révolutionnaire de classe.

Prémices actuels la perspective de barbarie.

C'est des termes même de cette conception, absolument justifiée du point de vue de la perspective si on la ramène à l'époque, soumise d'autre part à un commencement véritable de vérification, que découlait l'idée toujours acceptée que si la révolution bourgeoise ne devait pas conduire au résultat socialiste qu'on pouvait raisonnablement escompter, il n'y aurait pas d'autre voie pour la société humaine qu'un cours du capitalisme vers la barbarie. C'est à dire qu'on assisterait à une "continuation" à une "survie" du capitalisme mais dans un sens qui historiquement signifierait une "chute", un déclin de la civilisation. C'est le moment de s'en souvenir aujourd'hui, c'est à dire, non seulement de l'invoquer mais d'en tirer, sans crainte ni réticence, toutes les conséquences nécessaires, mêmes si elles ne plaisent pas.

Des prémices précises à la vérification de la perspective de barbarie existent aujourd'hui, voilà ce qu'on ne peut nier. C'est à dire qu'en vérité, de l'alternative traditionnellement posée par le marxisme comme perspective : ou socialisme, ou barbarie, nous voyons que c'est la deuxième qui commence à se vérifier. Cela c'est l'histoire réelle dont il s'agit de tenir compte pour nos légitimes aspirations sociales.

En effet, l'ère des révolutions bourgeoises est aujourd'hui terminée comme période historique, même si avec une scholastique appropriée il reste toujours possible d'ergoter sur la révolution bourgeoise dans la Papousie ou le Zouzouland d'aujourd'hui. Simultanément à la fin des révolutions bourgeoises à l'échelle mondiale, on a vu se consommer l'échec total de la révolution elle aussi sur le plan mondial-telle qu'on l'avait escompté au cours de la guerre 1914-1918, ainsi que la chute rapide de la dictature du prolétariat instaurée localement à titre épisodique en Russie en 1917, et la dégénérescence ultérieure de la troisième internationale. Depuis, les événements ont encore confirmé la tendance puisque la guerre mondiale récente rendue possible par ces échecs et la préparation au cours de la nouvelle ont permis la liquidation du prolétariat en tant que classe indépendante et révolutionnaire dans la société. Le capitalisme entre dans une nouvelle phase structurelle, le capitalisme d'État, à la description et à l'interprétation duquel seront précisément consacrées les pages qui suivent. Or le prolétariat, loin de jouer comme facteur révolutionnaire s'y opposant, constitue tout au contraire - présentement - un soutien actif de ce cours, fondamentalement - travers le syndicalisme et accessoirement à travers le stalinisme et la social-démocratie. Le capitalisme d'État - ainsi que quelques années d'expérience, le révèlent déjà - signifie l'absorption progressive du Capital et de la société, par l'État capitaliste, l'encasernement de la société tout entière, et la transformation des individus et des classes "en masses", la centralisation bureaucratique, le recul culturel, la décomposition sociale et morale, enfin l'exploitation aggravée, l'apparition de formes forcées et concentrationnaires du travail, la guerre permanente. Le Capitalisme d'État s'ouvre sous le signe de l’âge atomique, nouvelle étape technique de l’histoire humaine après la pierre et les métaux, mais à la veille d’inaugurer l’usage des nouvelles connaissances de la structure de la matière par une gigantesque autodestruction

Fin des révolutions bourgeoises, échec de la révolution prolétarienne prévue -et prévue exclusivement- dans ce cadre, capitalisme d'État, voilà quels sont les termes aujourd'hui posés de l'ouverture de cours de barbarie. Le reconnaître d'abord est la condition impérative pour le maintien d'une position révolutionnaire et d'une orientation ultérieure.

Seulement procéder ainsi ne suffit encore pas. Puisqu'on peut parler, en effet d'une perspective de barbarie alternative à une perspective de socialisme, c'est donc, non pas en fonction de leur état mais de leur tendance qu'il faut s'efforcer de dégager la signification des conditions actuelles du capitalisme. Il faut rechercher ou va le capitalisme. Autrement dit, il faut dégager, comme pour la perspective socialiste, une véritable perspective de barbarie laquelle semble se dégager dès aujourd'hui, comme dominante. De là, il deviendra alors possible de s'orienter dans l'histoire qui vient, et c'est la première des tâches qui s'impose avant tout à nous. Mais il deviendra également possible de déterminer en même temps si l'avenir ne contiendra pas lui non plus une nouvelle perspective socialiste, fonction et des conditions générales du capitalisme telles qu'elles survivent, et des conditions historiques propres au capitalisme d'État de la barbarie. Il s'agira au premier chef de ce qui concerne les conditions subjectives, c'est à dire la formation de la conscience révolutionnaire du prolétariat. Mais on sera alors dans l'histoire, et non plus dans les mythes, comme avec ceux qui, en dépit de la disparition des conditions historiques précises et spécifiques, qui fondaient et limitaient la perspective admise depuis Marx, maintiennent cette dernière alors que les conditions ne sont plus.

Ici même, nous nous sommes attachés strictement au problème de la perspective de barbarie. Aucun autre ne sera touché, notamment celui d'une nouvelle perspective possible pour le socialisme. Nous consacrerons donc les quatre sections suivantes à l'étude des tendances évolutives du capitalisme dans leur cours vers la barbarie. L'une concernera la période de développement du capitalisme, les trois autres, la période de décadence, la dernière touchant à la perspective proprement dite. L'objet de ce travail consistera en une détermination des règles d'analyse économiques et historiques que nous croyons propres à guider une interprétation juste de la période.

Antécédents à l'analyse économique du cours de barbarie chez Engels.

Toutefois, avant de passer à cet examen, nous croyons utile de situer le problème de la barbarie tel qu'il se pose aujourd'hui par rapport aux conceptions qui, dès la fondation du socialisme scientifique, se rapportent à ce problème et en ce sens l'anticipent. Il existe, c'est incontestable, des éléments chez Engels, éléments qui, pour aussi connus qu'ils soient de beaucoup, méritent d'être rappelés ici.

Assurément, il n'est pas question de retrouver chez le compagnon de Marx une quelconque préfiguration du capitalisme dans son état actuel, ni par conséquent d'exhumer des textes sacrés prouvant que tout ce qui se passe aujourd'hui avait déjà été prévu hier, et de "légitimer" du même coup nos examens actuels par l'autorité des Grands Anciens. Ce qu'Engels nous livre, c'est une situation de la tendance organique du capitalisme vers le Capitalisme d'État, et si l'on tient compte de l'époque à laquelle les lignes qui s'y rapportent ont été écrites, on doit y voir avant tout une illustration des conditions du Capitalisme vers la fin du 19ème siècle. La valeur, pour nous, aujourd'hui, de ces conditions, c'est de nous rappeler en quoi la tendance actuelle -(barbare)- du capitalisme était déjà inscrite dans les conditions de la période de développement, et de nous en fournir par la même une interprétation correcte, c'est-à-dire située en fonction de l'accumulation du capital et des rapports de production capitalistes. C'est important pour illustrer en quoi les théories fleurissant depuis quelques années et qui expliquent les transformations actuelles de la société par l'achèvement d'un nouveau social : la "collectivisme bureaucratique" (Rizzi-Burnham-Sachtman) sont, à l'opposé des conceptions et de la méthode développée par Marx et Engels. Engels écrit (Socialisme et socialisme utopique - Editions Sociales, P. 4-35)

"Il est donc constaté, d'abord que le mode de production capitaliste est devenu incapable de diriger dorénavant les forces productives qu'il a créées, puis que ces forces productives elles-mêmes poussent de plus en plus impérieusement vers la solution de l'antagonisme, vers l'abolition de leur qualité de capital et vers la reconnaissance pratique de leur caractère réel, celui de forces productives sociales. C'est cette réaction sans cesse croissante des forces productives contre leur qualité de capital, c'est cette reconnaissance impérieusement exigée de leur caractère social, qui, de plus en plus, contraignent la classe capitaliste, autant que la nature du capital le permet, à les traiter en forces productives sociales. La période de production à haute pression, par son crédit gonflé à l'extrême, autant que la crise par l'écroulement de grands établissements capitalistes, imposent à de grandes quantités de moyens de production la socialisation qui se manifeste sous forme de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communications sont, dès le début, si gigantesques que, comme les chemins de fer, ils excluent toute autre forme d'exploitation capitaliste. Mais à un autre degré de développement, cette forme, elle aussi, devient insuffisante ; le représentant officiel de la société capitaliste, l'État, doit prendre la direction de ces forces productives. (Nous soulignons cette nécessité de transformation en propriété d'État se fait d'abord sentir pour les grands organismes de communication : les postes, les télégraphes, les chemins de fer, etc.
Si les crises peuvent l'incapacité de la bourgeoisie de diriger dorénavant les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d'État montre que la bourgeoisie est devenue superflue. Toutes les fonctions sociales des capitalistes sont remplies maintenant par des employés salariés. Le rôle social des capitalistes se borne à empocher des revenus, à détacher des coupons et à jouer à la bourse, où ils se dépouillent mutuellement de leurs capitaux. La production capitaliste, qui commence par lancer l'ouvrier dans la surpopulation relative finit par y précipiter à son tour le capitaliste, en attendant qu'elle lui assigné sa place dans l'armée industrielle de réserve.
Mais que les forces productives soient entre les mains des sociétés par actions ou de l'État, elles conservent néanmoins leur qualité de capital. Le fait est patent pour les sociétés par action. Et l'État moderne n'est que l'organisation que se donne la société bourgeoise pour mettre toutes les conditions de la production capitaliste à l'abri des attaques, tant des capitalistes individuels que des ouvriers. L'État moderne, quelle que soit sa forme, est essentiellement une machine capitaliste, l'État des capitalistes, pour ainsi dire le capitaliste collectif idéal. Plus il accapare de forces productives, plus il se change en capitaliste collectif réel (nous soulignons), plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent toujours des salariés, des prolétaires. La relation capitaliste entre salariant et salariés, n'est pas détruite, mais poussée à bout elle "fait la culbute. L'appropriation par l'Etat des forces productives ne résout pas le conflit, mais elle contient les éléments de cette "solution."

Comme on voit, Engels considérait bien dans ce texte ce qu'on appelle aujourd'hui la tendance du capitalisme à s'organiser en capitalisme d'Etat, mais c'était dans le cadre des moments internes de la société bourgeoise au 19ème siècle. Il voyait dans cette tendance des éléments de la situation de l'époque, aussi doit-on admettre que pour lui la tendance au capitalisme d'Etat s'inscrivait au point de vue du socialisme dans les conditions de la révolution permanente. C'est pourquoi, la "culbute" qu'il prévoit pour le moment ou l'état devient "capitaliste collectif réel", était envisagée par rapport aux conditions de son temps. On s'en rend compte lorsque trois pages après le texte qu'on vient de citer Engels, envisageant la nécessité d'organiser la société sans classe et le point d'évolution du capitalisme ou cela devient possible, écrit : "Ce point est aujourd'hui atteint". L'étatisation du capital était donc un tendue comme une étape de développement du capitalisme qui, dans le cours de la révolution permanente culminant dans la dictature du prolétariat, et à cause de ce cours et de cette culmination, ouvrait les voies directes à la révolution socialiste.

Les conditions effectives du capitalisme d'Etat telles que nous les voyons aujourd'hui sont bien différentes puisque les révolutions bourgeoises sont terminées, et que les prévisions de la théorie de la révolution permanente sur lesquelles étaient fondées la perspective socialiste traditionnelle n'ont pas été vérifiées. Par contre, l'étatisation du capital semble se préparer à aller bien au-delà de ce que pouvait prévoir raisonnablement Engels ; et à ouvrir, à l'inverse de ce qu'sidérait celui-ci, la réalisation effective de la perspective alternative de la barbarie. C'est pourquoi aussi le problème est posé aujourd'hui des conditions nouvelles de la "culbute" par rapport à celles qu'Engels avait envisagé jadis dans d'autres circonstances. C'est tout le problème de la nouvelle perspective socialiste.

Cette parenthèse historique terminée, nous sommes maintenant en mesure d'aborder l'étude des conditions actuelles du cours de barbarie.

MOREL. (à suivre)

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Internationalisme (GCF) n°42 -

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La crise économique réapparaît en France

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Devant les signes évidents d’une baisse des prix agricoles et de l’or en France, la première pensée qui vient consiste à considérer ces symptômes comme annonciateurs d’une nouvelle crise générale. Comme celle de 1929 et celle de 1938, nous assistons nettement à une chute des prix agricoles et à un resserrement du crédit bancaire. Une mévente des produits industriels de simple consommation s’affirme de plus en plus.

Est-ce que nous nous trouvons en face d’une nouvelle crise qui débute, ou bien est-ce toujours la même crise de 1929 qui, n’ayant jamais été résolue, remonte à fleur d’eau ?

Aucune des caractéristiques qui ont indiqué la fin des crises cycliques classiques du siècle dernier n’est apparue après 1929. Le premier pays à réagir contre la crise de 1929 fut l’Allemagne, qui, par une autarcie très fermée et une production de guerre s’affirmant au détriment d’une production de simple consommation, pallia momentanément les effets de la crise. Les pays qui, comme la France, tardèrent à s’aligner sur cette nouvelle perspective économique -celle de l’Allemagne- firent les frais d’une rechute de crise en 1937 et 1938. Ainsi, vers cette date, la production industrielle américaine accusait un recul de 30 %, en France, la production agricole et industrielle chutait de 40%. La reprise de la production à un rythme normal n’était alors que le fruit des nécessités de la guerre.

La crise de surproduction dans laquelle le monde est plongé depuis 1929 n’est donc pas encore dépassée. Si les phénomènes de pénurie et de famine que nous avons connus pendant les années de guerre semblent infirmer notre interprétation -continuation de la crise de 1929-, il est très malaisé d’expliquer que, trois ans après la fin de la guerre, malgré un niveau de vie très bas, des phénomènes précis de baisse se déclenchent et tendent à persister.

La pénurie des biens de consommation a brusquement fait place à l’abondance de ces mêmes biens. De plus, tous les secteurs de production lourde qui se rabattent à la simple consommation -charbon domestique, automobile, etc.- indiquent une surproduction, tandis que ces mêmes secteurs, travaillant pour l’industrie lourde, n’arrivent pas à satisfaire la demande : charbons industriels, fonte, acier, pétrole. Les textiles présentent en France ce double aspect : pénurie des matières premières -surtout le coton- et abondance des produits finis ou tissus.

Comment comprendre ce début de marasme ? La guerre, en concentrant la production au maximum, peut non seulement faire travailler la branche des moyens de production, mais aussi rattacher la branche des moyens de consommation à la guerre, ne laissant aux populations civiles que le strict minimum de subsistance. Ainsi, le trop-plein de produits de consommation qui, aujourd’hui, tendent à alourdir le marché, se trouvait résorbé par les besoins de la guerre.

Aussi, dès que la consommation courante de la guerre ne se fait plus sentir, la crise réapparaît avec toutes ses caractéristiques et ses contradictions, sans qu’aucune d’entre elles n’ait été dépassée. La crise de surproduction s’accompagne donc d’une crise de sous-consommation à l’état endémique depuis 1929. Sous-consommation dans le sens capitaliste, c’est-à-dire diminution de la consommation solvable.

Résumé de la situation économique actuelle

Si nous résumons la situation économique actuelle dans le monde, et en particulier en France, deux points essentiels et contradictoires ressortent :

a) La production lourde se débat dans une pénurie grandissante de matières premières, bien que dans les pays encore sous l’empreinte du capital monopoliste, des signes évidents de réduction de la production tentent de se manifester. Ainsi, en France et en Angleterre, la production d’acier, sous l’impulsion de l’État, tend à s’accroître, tandis qu’en Amérique, le monopole de l’acier cherche à réduire la production. Il a fallu l’intervention de Truman pour que la production de fer se maintienne et même croisse. De même, en Allemagne, la production de houille et d’acier rattrape le niveau de 1938-1939.

b) La production des biens de consommation ne trouve plus un marché au besoin grandissant comme l’était l’armée. Produits alimentaires, textiles, meubles ont vite fait de saturer le marché des populations civiles et ne trouvent pas, comme soupape de sûreté, la consommation militaire.

De ces deux points, il apparaît donc un écart entre les tendances de la production des moyens de production et de consommation lourde, et celles de la production des moyens de simple consommation.

Est-ce que cet écart persistera entre ces deux branches, ou bien tendront-elles à se rapprocher l’une de l’autre, et dans quel sens ?

Nous pensons, quant à nous, que la perspective de paix ou celle de guerre doit rapprocher les deux branches : dans le sens de la crise dans la perspective de paix, dans le sens de reprise en perspective de guerre.

En effet, le retard de la production lourde à suivre le mouvement de la production de biens de simple consommation provient de ce que la perspective économique sort à temps de la période de paix -où la saturation est atteinte malgré les grands travaux de reconstruction- pour déclencher une perspective de guerre d’une façon décisive.

Peut-être la dénomination "période de paix" est-elle un peu forcée pour qualifier la période entre deux guerres, mais nous ne la comprenons que dans ce sens.

La production des biens de consommation pourra encore, pour un certain temps, continuer à donner des signes de baisse, mais cela ne sera pas déterminant dans la conjoncture actuelle. La volonté de maintenir et d’accroître la production lourde détermine seule la conjoncture actuelle en l’orientant directement vers la guerre.

Cette volonté n’est pas une volonté de libre arbitre, mais découle directement de la phase actuelle du régime capitaliste, lequel, pour atténuer la crise, doit entreprendre la guerre.

La conjoncture politique présente n’est qu’une confirmation de la conjoncture économique de guerre : si, sur le plan international, nous assistions à un durcissement des positions des deux blocs, altéré par des appels pacifiques vides de contenu et de portée, sur le plan intérieur de chaque bloc, les secteurs nationaux précisent une politique d’alignement à la perspective de guerre et une politique intérieure d’épuration des milieux douteux qui permet aux discussions stratégiques militaires de donner la note directrice de ces politiques entre secteurs.

Ainsi, selon le résultat de la lutte en France et en Italie contre le parti stalinien, la stratégie de demain tiendra compte de l’Europe ou non.

Mais voyons plus particulièrement en France les mesures politiques prises dans la conjoncture de guerre présente.

Mesures politiques en France

Bien que l’élimination des staliniens du gouvernement remonte à mai 1947, pendant près d’un an, dans les coulisses, un lent travail d’épuration de l’armée et des grandes administrations s’est effectué. À la faveur des grèves et sous quelques prétextes que ce soit, les différents gouvernements ont opposé au chantage politique et social des staliniens la force de police et une démagogie appropriée. De mémoire, c’est l’affaire de la SNECMA et le limogeage de la direction stalinienne, la réorganisation des Houillères de France et la mise en disponibilité de la direction stalinienne. Viennent ensuite les décrets "Lacoste" et tout ce qu’ils comportent comme aliénation du droit de regard du syndicat. Dans l’armée et les administrations centrales, le nettoyage se fait en douceur et dans les coulisses. Enfin, au sein même de l’organisation syndicale, les courants politiques gouvernementaux — la SFIO en particulier — créent une scission qui se répercute sur le plan mondial, et c’est la naissance de la CGT-FO.

La mise sur un pied d’égalité des trois centrales syndicales : CGT, CGT-FO, CFTC -malgré la déproportion des forces- permet au gouvernement de ne pas être coupé des masses ouvrières, même si la CGT stalinienne provoque la grève.

Ainsi, pendant un laps de temps bien déterminé, une lutte sournoise, parfois violente, a opposé le gouvernement et le PCF. Dans cette lutte, le gouvernement sort vainqueur, c’est-à-dire libéré du novegotage stalinien de ces organismes. Conjointement, et au nom de la France "une et indivisible", une démagogie politique a accompagné cette lutte sournoise. Le gouvernement, pour faire entrer dans les mœurs le plan Marshall et ses conséquences, le PCF, pour créer un climat de méfiance et d’insécurité, rendant la position stratégique américaine en France vulnérable.

Parallèlement, les deux blocs effectuaient des mouvements internes de nettoyage se répercutant dans leurs zones respectives d’influence.

En France, le dernier acte de cette lutte sournoise se trouve être la grève des mineurs d’octobre 1948, qui dura plus d’un mois. Dans cette grève, nous avons défilé toute la gamme de la stratégie sociale, chaque parti se traitant de provocateur, chaque parti donnant dans la provocation, chaque parti faisant preuve de magnanimité et de mansuétude au point faible de la lutte. Démagogie et violence alternaient, et c’est le gouvernement qui eut le dernier mot. Mais fait plus important, parce que sorti vainqueur de la lutte, le cabinet Queuille pouvait attendre pour réaliser pleinement sa victoire. Ainsi, à chaque mouvement du PCF, Queuille ressortait de ses dossiers une arme juridique puisée dans la grève d’octobre 1948 : jugements des grévistes, demandes de levée d’immunité parlementaire, etc. Le PCF, il est vrai, cherchait de son côté le scandaleux et s’appuyait au besoin sur les gaullistes. Telle l’affaire St-Raphaël et Brice qui s’éteignit avec la maladie bien à propos de l’ex-garde des Sceaux : Mornet.

Mais bien qu’une telle lutte démagogique continuera à se poursuivre, nous assistons présentement à un tournant dans la lutte gouvernement-PCF -qui n’est que le prolongement de la lutte bloc américain, bloc russe- qui reflète bien plus clairement la perspective de guerre et la nécessité de passer à la lutte franche et ouverte.

Avec le Pacte Atlantique, les illusions russes au sujet de la France se sont évanouies ; aussi, après une réorganisation et une épuration de ses cadres, le PCF passe à l’attaque de front, sachant très bien ce qu’il encourt, prêtant le flanc volontairement, et ne cherchant à retirer de cette phase nouvelle que le trouble social et le sabotage réel.

Thorez, dans sa déclaration au comité central du PCF, pose clairement la perspective d’un conflit ; le conditionnel n’est employé que pour faire ressortir la prise de position pro-russe de ce parti. Le gouvernement Queuille n’attendait que cet acte pour passer à l’attaque et, froidement, comme si la coïncidence était le fait du hasard, il ressort la demande de levée d’immunité parlementaire de Thorez, Cachin, Bonte, ainsi qu’une drôle d’affaire d’espionnage ne touchant que des militants staliniens. Queuille déclare ouvertement à la presse anglo-américaine que la France se range du côté américain, et sous prétexte de séparatisme, liquide ouvertement les derniers noyaux staliniens dans les organismes d’État.

La perspective de guerre ainsi se précipite, et les deux blocs n’en sont plus à se gêner avec une démagogie d’autrefois. On pourrait dire : les jeux sont faits, rien ne va plus.

La lutte gouvernement-PCF se poursuivra tantôt violente, tantôt sourde, mais à visage découvert. Elle ressemblera plus à une lutte de contre-espionnage et de sabotage violent jusqu’à la troisième guerre impérialiste États-Unis contre Russie.

Conclusion

Répéter que la classe ouvrière est la grande perdante dans cette lutte est une réalité qui devra s’imposer de plus en plus dans la conscience des travailleurs, pour leur permettre de comprendre que le régime capitaliste ne peut les mener qu’à la guerre et à la barbarie, que ce soit du côté russe ou américain.

Et peut-être que cette conscience de vaincu donnera aux masses ouvrières la force de se hisser à la hauteur de leur mission historique : la Révolution prolétarienne contre la guerre impérialiste russo-américaine, le Socialisme révolutionnaire contre la Barbarie du Capitalisme d’État.

Mousso

Géographique: 

  • France [28]

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Personnages: 

  • Henri Queuille [29]
  • Maurice Thorez [30]
  • Marcel Cachin [31]
  • Florimond Bonte [32]

Questions théoriques: 

  • L'économie [20]

Rubrique: 

Autour d’un procès

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La presse bourgeoise d’Occident a fait grand état de ce procès où le cardinal primat de Hongrie figurait au banc des accusés. Elle allait même jusqu’à la comparer aux procès de Moscou. Cependant, et si les moyens directement utilisés dans les deux cas pour l’obtention d’aveux suffisants sont peut-être identiques, il s’en faut de beaucoup pour faire de Mindszenty un Toukhatchevsky. S’il est dans l’histoire quelque tribunal auquel le procès de Budapest ferait songer, ce serait, toutes proportions gardées, à ceux qui prononcèrent la sentence capitale à l’encontre de Charles Ier ou Louis XVI. La justice de la démocratie populaire a cherché par son arrêté à frapper de terreur les opposants au régime, en même temps qu’elle entérinait juridiquement une situation de fait : la disparition de la grande propriété foncière privée en Hongrie. Un article publié dans l’organe du Kominform le 15 juillet 1948 est assez explicite à ce sujet :

"Le danger de la réaction cléricale s’est accru au fur et à mesure que la démocratie hongroise se débarrassait des groupements et des partis politiques des gros capitalistes et hobereaux : l’aile droite du parti des petits propriétaires dirigée par Pérenc Nagy, les partis demi-fascistes de Souyok et Peiffer et enfin l’aile droite du parti social-démocrate. Les anciennes classes exploiteuses qui, de plus en plus, perdaient la possibilité d’être légalement représentées dans l’arène politique et s’en trouvaient évincées, se rassemblaient derrière la réaction cléricale, et le cardinal Mindszenty devenait toujours plus le chef de cette réaction hongroise ou, comme l’a dit l’évêque calviniste Ravasz László, "du parti politique illégal".

C’est ainsi que les thuriféraires du stalinisme présentent ce qu’ils nomment le dépérissement de l’État, issu de la révolution démocratique et populaire, au travers de l’élimination du pouvoir politique des anciennes classes dirigeantes. L’auteur de cet article, un Duclos hongrois, théoricien du Parti, néglige tout uniment de marquer que, sur ce terrain, la démocratie populaire n’a fait qu’achever l’œuvre de la révolution bourgeoise et, obéissant à la tendance historique du capital, la fait transcroître en régime capitaliste d’État.

Le procès de Mindszenty

Le procès de Mindszenty fut monté à l’intention spéciale des paysans hongrois, généralement catholiques et représentant à ce titre 67 % de la population. Fanatiques et superstitieux, soigneusement maintenus dans un état d’arriération proprement médiéval, ces paysans ont été gratifiés d’une réforme agraire qui, au droit féodal, substitua le droit bourgeois des paysans aisés sur la terre. L’outillage agricole, souvent rudimentaire, et le cheptel ont subi des destructions massives imputables à la guerre, ainsi qu’aux prélèvements généreux qu’opérèrent les impérialistes allemands puis russes.

La réforme agraire, amenant un parcellement très poussé des terres, est venue aggraver la situation agricole de la Hongrie, comme d’ailleurs dans l’ensemble des démocraties populaires.

Les paysans ont dû passer sous les fourches caudines des agents de l’État : directeurs des centres de tracteurs et des coopératives de production et de consommation, percepteurs, ingénieurs agronomes du plan, etc. Les paysans se sont groupés derrière curés et koulaks dans les organisations continuant l’œuvre des anciens partis bourgeois. De là, "purges" saisonnières ou départs en douce des leaders de ces partis. De là, heurts fréquents que vinrent exacerber encore les menaces de kolkhozisation proférées par Rakosi, le Thorez hongrois. Dans ces conditions, la production agricole hongroise était loin de compte avec les services du plan. Cela, au moment où les États-Unis refusaient systématiquement les licences d’importations nécessaires au complexe industriel et agricole hongrois ; au moment où la conclusion d’un nouveau Kominform, le conseil d’assistance économique mutuelle entre la Russie et ses satellites européens, obligera la Hongrie à tenir son rang dans la production russe d’armements. Il fallait donc au gouvernement hongrois briser l’échine de la résistance paysanne, abattre le bastion conservateur de l’Église catholique condensé dans la personne de Mindszenty et de ses acolytes.

De l’Église et de la laïcité de l’enseignement

"Il y a trois ans, écrivait le Times du 29 juillet 1948, l’Église catholique romaine possédait environ un million d’acres en Hongrie. La plus grande partie de ces terres a été perdue conformément à la réforme, bien qu’on ait laissé aux diocèses et aux paroisses des propriétés considérablement amoindries."

On comprendra alors les sentiments de Mindszenty vis-à-vis de cette République contre l’instauration de laquelle il protestait au nom du "royaume hongrois millénaire". Son refus obstiné de la reconnaître, ainsi que la réforme agraire et la nationalisation des banques et grandes industries, non contraires, voulait-on lui faire admettre, aux principes fondamentaux de l’Église. Il s’y refusait d’autant plus que certains mouvements se dessinaient dans le bas clergé, voire dans l’épiscopat, mouvements dans lesquels le sénile prélat voyait une atteinte à sa dignité primatiale. Ces ecclésiastiques souhaitaient faire la part du feu et accepter pour l’Église catholique les avantages dont jouissait déjà l’Église réformée (calviniste), cette dernière ayant obtenu une importante subvention annuelle ainsi que, pour quelques collèges et écoles, une exemption de la nationalisation de l’enseignement. Nationalisation qui, décrétée le 16 juin 1948, atteignait surtout l’Église catholique, propriétaire de la moitié des écoles hongroises. Elle avait d’ailleurs été précédée d’un savant noyautage des instituteurs et des étudiants des écoles confessionnelles, lesquels s’opposaient à la très réelle "terreur religieuse du haut clergé" et "réclamaient" l’intervention de l’État. L’État assurait d’autre part l’existence matérielle de l’Église, lui versant une subvention égale à peu près au budget de la santé publique et de la sécurité sociale. Cela explique l’attitude d’un grand nombre de catholiques hongrois qui avaient approuvé l’arrestation du cardinal.

"Beaucoup de fidèles, écrivait le Times, sentent qu’il est plus commode au cardinal de résister qu’à eux-mêmes. Tenant compte des réalisations, ils ne voient aucune force qui les pousse à choisir le rouge ou le noir et ils espèrent soutenir à la fois Dieu et M. Rakosi."

Après cela, sans doute, les supporters de la démocratie populaire viendront proclamer qu’une nouvelle étape de la "lutte de classe" a été franchie, un nouveau pas vers le socialisme accompli en Hongrie. Le ralliement à l’État hongrois d’une partie du clergé et des fidèles est un sérieux obstacle levé sur la voie qui mène à l’étatisation camouflée de la terre et de ses produits, et, simultanément, un sérieux appoint idéologique dans la lutte entre les deux blocs impérialistes, et qui se répercute en Hongrie. La condamnation de Mindszenty et d’Esterhazy, des théologiens, des banquiers et des jésuites est la liquidation d’un nid de conspirateurs d’une imbécile candeur, en même temps que l’affirmation suprême de l’autorité du jeune État stalinien. Le temps de la gentry et de l’épiscopat vassaux fidèles de l’Empereur et Roi est mort et enterré. L’État, dans sa nouvelle incarnation capitaliste, est maître, et Rakosi est son prophète mandaté qu’il est par la Mecque moscovite.

Du cardinal et du Vatican

De l’aube du XVIe siècle à nos jours, et pour des motifs historiques précis, l’emprise temporelle et morale des jésuites sur les peuples de Hongrie, de Bohème et de Pologne ne s’est jamais relâchée. Ce formidable appareil d’oppression et de terreur, les procès staliniens le détruisent petit à petit. Ils ont pratiquement anéanti son pouvoir temporel et d’éducation, reposant sur le régime féodal de la propriété foncière. Maintenant que l’équilibre de forces est tendu à se rompre entre la Russie et les USA (voir l’affaire norvégienne), les démocraties populaires doivent s’en accaparer le pouvoir idéologique. Obliger l’Église à se démettre ou à se soumettre, en contribuant pour sa part à la préparation à la guerre, et dans leur camp.

Les jésuites doivent obéir à leurs supérieurs "comme un cadavre", selon la formule. Sous des apparences parfois "modernes", ils restent profondément réactionnaires. Pendant près de trois siècles, ils ont participé, avec des fortunes diverses, à la politique vaticane et suivi le cours rapide de sa décadence. Aujourd’hui, le Vatican n’est plus que l’instrument docile du capitalisme yankee, protestant ou franc-maçon, lequel alimente copieusement le tronc de Saint-Pierre. La politique des Jésuites s’aligne sur celles de leurs bailleurs de fonds, qui, généreux, leur abandonnent les cerveaux à stupéfier. Mindszenty fut leur élève et disciple ; ils en ont voulu faire un nouveau martyr de la foi. Rongé de conservatisme jusqu’à la moelle des os, comme d’autres le sont de syphilis, le cardinal ne pouvait se montrer assez souple pour finasser avec les "usurpateurs" jusqu’à l’arrivée à Budapest des "libérateurs" américains, tenue pour certaine et proche au Vatican.

Il fallait soulever d’horreur "la conscience des hommes libres" que les proches, prudemment pacifistes, de Staline auraient pu émouvoir.

Démontrer à Washington que l’Église est à la pointe du combat contre l’Antéchrist "matérialiste", un élément nécessaire et plus utile même que l’entretien de quelques escadres de B-36. Dénoncer au monde les "crimes affreux" du stalinisme, comme si elle-même ne bénissait pas chaque jour les fusilleurs des ouvriers d’Espagne et de partout sur terre où s’exerce la sanglante répression du capitalisme occidental. Et Pacelli, Pie XII pour ses sectateurs, a de son palais pontifical jeté sa petite bombe atomique sur Budapest : l’excommunication du gouvernement hongrois. Les dégâts n’y seront pas grands, et gageons que l’épiscopat de Hongrie saura bien vite arriver à un accommodement. Il changera d’opinion, voilà tout, comme le demande déjà au clergé polonais le stalinisant chef du parti démocrate (des commerçants et petits entrepreneurs) :

"Nous considérons que l’opposition de l’Église au marxisme est un phénomène transitoire, tenant au caractère de l’époque... Une génération passera et après 10 ans ou 20 ans l’Église modifiera sa position, changeant sur la matière."

Et de citer les précédents de Copernic et Darwin. C’est au milieu de cette confusion idéologique, soigneusement entretenue, que le capitalisme d’État s’installe dans les pays catholiques de l’Est européen.

Situation du christianisme avant la 3ème guerre

Elle ne sera ici qu’ébauchée et plutôt à titre d’indication. L’idéologie de l’Église orthodoxe est foncièrement individualiste et axée sur la "vie intérieure". Son but est une "divinisation de l’homme" où l’accent est mis plutôt sur le dogme de la résurrection que sur celui du Christ souffrant pour le rachat de l’humanité. Pour l’orthodoxe, se pose seul le problème de la transformation de l’homme en dehors du contingent : "Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu", répétera-t-il volontiers. Dieu donc ne saurait s’opposer à une soumission de l’Orthodoxie au pouvoir politique, quelle que soit sa forme : celui des sultans turcs, celui d’Alexis, père de Pierre le Grand (réforme de Nikon), celui enfin du stalinisme. L’on ne saurait négliger ce fait que le nouveau patriarche de Constantinople est citoyen américain, ou peu s’en faut, et que dare-dare il s’affaire à lutter contre son antagoniste et traditionnel rival, son collègue de Moscou. Le capitalisme d’État russe s’appuie volontiers sur l’Église panslaviste. Les patriarches l’accusent même de vouloir instaurer une "troisième Rome". Par tous les moyens, le Kremlin favorise l’action abétifiant des popes, de leurs icônes et de leurs barbes. Et après avoir liquidé leurs concurrents en Russie, les éliminés en Bulgarie et Roumanie : les pasteurs luthériens bulgares, les catholiques uniates roumains.

À l’opposé, aux États-Unis, l’on voit se développer une espèce de mysticisme vulgaire : théosophe, maçon ou protestant sectaire assis sur un solide substrat calviniste pragmatique et rationnel. Son moralisme pacifiste et pudibond, son universalisme, sa volonté de rédemption du monde s’accordent fort bien avec la recherche de sphères d’investissement extérieurs aux USA. Son individualisme affirmé, son apolitisme, tout relatif à des classes solides, en font un précieux auxiliaire des dirigeants de l’État capitaliste.

Entre ces deux blocs religieux, les différences purement dogmatiques tendent à disparaître. En témoignent les conférences communes et souvent répétées depuis vingt ans. Seuls les séparent les antagonismes régissant les rapports de l’un ou l’autre de leurs maîtres impérialistes.

L’Église catholique apostolique et romaine a, près d’eux, mauvaise mine. Ses visées seraient de restaurations monarchiques, seules garantes temporelles de l’exercice de la "vraie foi". Ce sont souvent les jésuites, ceux d’Europe centrale en particulier, qui appuient ces thèses. D’autres courants, généralement dominicains, néo-thomistes, amorcent une conciliation de la religion et du monde bourgeois dans les dogmes, reconnaissant dans la science la porteuse de progrès, celle qui affranchira l’humanité du Mal. Ces derniers ecclésiastiques empruntent à Marx et à Darwin plus souvent même qu’aux évangiles ou écrits patristiques. Mais leur influence est réduite. Politiquement, ils se retrouvent dans les ailes gauches de la démocratie chrétienne d’Europe, champions de la 5ème force et de la disparition progressive des "pauvres". C’est aujourd’hui le "socialisme" de Francisque G., ou de Sturzo. Ils sont, en fin de compte, meilleurs agents du capitalisme américain que les conservateurs de l’Église, nostalgiques du Moyen Âge féodal et chrétien. Les chevaliers de la Sainte Vierge n’ont plus même la ressource de défendre la propriété foncière privée et les particularités nationales attachées. Ils ne sont plus que les adversaires du "communisme" athée des staliniens, des bourreaux du catholicisme.

Ainsi, le drame contemporain de la "conscience chrétienne", dont Garry Davis et ses suiveurs forment un tirage à part, s’inscrit-il dans un drame autrement tragique, celui de l’humanité impuissante à se débarrasser des chaînes du capitalisme et que ses efforts même paraissent resserrer.

Seule la révolution prolétarienne entraînant la suppression des antagonismes de classes peut amener la liquidation de ce que, en son pittoresque langage, Freud appelait la névrose infantile de l’humanité : la religion. Les querelles de sacristie ou de prétoire ont pour but de dissimuler cette vérité essentielle aux travailleurs exploités.

Cousin

Géographique: 

  • Hongrie [33]

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Personnages: 

  • József Mindszenty [34]
  • Mikhaïl Nikolaïevitch Toukhatchevski [35]
  • Pérenc Nagy [36]
  • Ravasz László [37]
  • Mátyás Rákosi [38]
  • Paul Esterházy [39]
  • Nicolas Copernic [40]
  • Charles Darwin [41]
  • Garry Davis [42]
  • Sigmund Freud [43]
  • Francisque Gay [44]
  • Luigi Sturzo [45]

Heritage de la Gauche Communiste: 

  • Stalinisme, le bloc de l'est [46]

Rubrique: 

Le problème du socialisme IV : La classe ouvrière et l’économie dirigée par l’État

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Dans nos digressions sur l’économie dirigée par l’État, nous avons vu que cette économie n’est pas un soulagement de l’exploitation des populations laborieuses, mais au contraire une accentuation. Le sens de cette économie dirigée est virtuellement d’accroître cette exploitation et d’éliminer des branches du travail qui n’ont pas d’intérêts pour l’organisation des grands capitaux. Et nous précisons aussi que "l’unité nationale" et "l’intérêt national" sont les plus importantes armes spirituelles de la bourgeoisie et de l’ancien mouvement ouvrier.

Dans cette société, se mouvant dans la direction de l’État totalitaire, il n’est pas question d’une lutte pour l’amélioration des conditions du travail par le moyen des syndicats. Ceux-ci se chargent plutôt des intérêts de l’État et des entrepreneurs, parce qu’ils sont soumis à "l’intérêt national". En pratique, ils ne sont que des contrôleurs de l’exécution des aménagements de l’État, et servent à briser des grèves qui éclatent sur l’initiative des travailleurs mêmes.

Cette nouvelle situation plonge les travailleurs dans la plus grande confusion. D’une part, ils appuient la réglementation de la vie économique par l’État et l’alignement de toutes les organisations sur le front du "bien-être national", c’est-à-dire qu’ils renforcent les chaînes de leur propre classe. Mais d’autre part, ils rendent ce "bien-être général" par des mouvements à cause rallumée. Cette ambiguïté les rend impuissants. Les travailleurs n’ont plus ni but social ni moyen de lutter qui leur soit propre. La forme de l’organisation de classe, qui a pris naissance à l’ère du capitalisme libéral, sur la base d’une conception commune des buts et des moyens, se trouve être aujourd’hui mise en doute. Par-là, les sources d’énergie pour la lutte anti-capitaliste sont (…) temps il y a une lutte contre l’abaissement du standard de vie, mais c’est une lutte sans issue dans les conditions présentes. Une grève de quelques milliers de personnes ne vaut rien, et une lutte à une plus grande échelle est toujours accompagnée du gaz lacrymogène ou de l’assaut chaud de l’État. La contre-force serait seulement possible si les ouvriers avaient une source d’énergie située dans une perspective socialiste et s’ils se libéraient de la peste "intérêt général" ou "intérêt national".

La confusion des conceptions sur le socialisme et sur les moyens de lutte a détruit les travailleurs en tant que classe. Naturellement, ils forment encore une classe pour le capital, mais ils ne le sont pas pour eux-mêmes. Les vieilles conceptions ont perdu leurs forces, et les nouvelles n’y sont pas encore, ou n’y sont que dans leur tout premier germe. La vieille classe est en décomposition, une nouvelle commence à s’esquisser sous fond des luttes sauvages.

Les nouvelles conditions de lutte

Un des remparts de l’économie dirigée consiste dans les efforts de la réglementation des prix, en particulier pour les denrées de consommation des travailleurs. Le blocage des salaires y joue un rôle important. Les salaires sont fixés par l’État, bien que parfois les entrepreneurs soient portés à les hausser. C’est pourquoi la lutte pour le niveau de vie s’est changée totalement, c’est-à-dire qu’elle est devenue une lutte contre l’État. C’est ainsi que les vieilles relations de pouvoir entre la classe possédante et la population laborieuse sont bouleversées, et cette dernière est foudroyée. Une des plus importantes conséquences se trouve dans le fait que l’arme de la grève n’a plus de force dans sa vieille forme. Autrefois, la grève était redoutée par les entrepreneurs à cause du préjudice financier et de la faillite. Mais pour l’État, il importe peu, en tout cas une atteinte financière n’est pas décisive. Le gouvernement ne vacille pas pour des causes économiques, mais pour des causes politiques. La lutte économique se transforme en lutte politique.

Alors, la lutte contre l’appauvrissement croissant est devenue une question primordiale. Mais le prolétariat n’y est pas préparé. Le vieux contenu idéologique n’est pas approprié aux nouvelles conditions. La grève par branches de métiers, tradition du capitalisme libéral, est encore valable pour les travailleurs. Mais la pratique récente nous a déjà montré que cette méthode n’apporte que défaite sur défaite, ou des compromis très décevants. La force des ouvriers n’était pas efficace.

Le pouvoir des ouvriers

Pour discuter le problème du pouvoir des ouvriers, nous allons l’aborder graduellement. Évidemment, le pouvoir se repose sur leur emprise sur le processus de travail et la vie sociale. Mais cela dépend de leur compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de leur conscience de classe. Moins celle-ci est développée, et moins grande est son emprise sur la vie sociale, et d’autant plus sont-ils les jouets des exploiteurs. Aussi, l’opinion qu’une masse inconsciente pourrait exercer un pouvoir social permanent, quand elle est conduite par une "avant-garde consciente", doit être repoussée comme une illusion. Cela se heurte à la force matérielle et idéologique de l’État et de la bourgeoisie.

Nous parlions de la compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de la conscience de classe. Mais beaucoup d’ouvriers ont l’opinion que la classe ouvrière ne peut jamais acquérir une compréhension suffisante pour diriger leurs propres luttes et pour en finir avec le capitalisme. Surtout dans le temps présent et dans l’avenir où l’État et ses acolytes sont maîtres des "techniques sociales" (la presse, la radio, le cinéma, les organisations). Tous les moyens de propagande sont au service des exploiteurs.

Certes, la force pour dominer la formation de "l’opinion publique" n’est pas à sous-estimer. Toutefois, les "techniques sociales" n’ont qu’un effet limité. Le cerveau humain n’est pas un réservoir où l’on peut verser tout ce qu’on veut. En somme, le cerveau n’est pas un organe de luxe, mais un organe pour maîtriser la vie, la lutte pour l’existence. Le cerveau est la grande usine où les expériences des processus de travail et de la vie sociale sont taxées à leur valeur pour la vie et sont converties en connaissances et en sentiments. Voici les limites des "techniques sociales". Car en dehors des résultats de la propagande des exploiteurs, il existe aussi une "propre" opinion comme processus élémentaire. Les oppresseurs le savent très bien, et justement pour contrarier ce processus élémentaire, la psychologie dirigée par les techniques sociales est inévitable.

Qui est-ce qui sera la plus forte ? La propagande alignée ou la formation des conceptions et sentiments élémentaires ? À ce sujet, il est à remarquer que la propagande bourgeoise aura du succès dans la mesure où le capitalisme pourra assurer l’existence matérielle de la population laborieuse. Quand l’existence est assez supportable, les tensions sociales n’engendrent pas des conceptions subversives ou une lutte à outrance.

Mais nous avons vu qu’une telle situation n’est pas à attendre. Le sens de l’économie dirigée par l’État, s’étendant sur le monde entier, est justement de resserrer l’exploitation aussi fort que possible. C’est pourquoi une lutte de classe acharnée ne tardera pas à se faire jour, une lutte débordant complètement les limites des partis et des syndicats, et laquelle prendra des formes nouvelles, plus adaptées au pouvoir bourgeois énormément agrandi.

L’occupation des usines

Quelles sont les formes nouvelles ? Par des expériences des luttes passées, nous connaissons quelques indications. Souvent déjà, les masses elles-mêmes défendaient leurs intérêts, abandonnés ou combattus par leurs syndicats. Quelques fois, les syndicats acceptaient la direction d’une lutte éclatée spontanément, mais seulement pour la liquider aussi vite que possible, ou pour la diriger dans un cul-de-sac.

En tout cas, le mouvement éclaté spontanément, les grévistes se choisissent un comité de grève, composé des ouvriers de l’usine et seulement responsable devant les grévistes. Et souvent, nous voyons un nouveau moyen de grève lequel s’acclimate toujours plus. C’est l’occupation des usines, une création spontanée des masses comme moyen de lutte dans leur simple lutte économique.

Quelle est la forme motrice de cette occupation ? Quel est le sens ?

Quand les mineurs polonais l’appliquaient pour la première fois dans la lutte économique, il semble qu’ils y aient été poussés par la peur de la police et l’angoisse que les chômeurs auraient pu prendre leur place. Mais dans les grandes occupations en Belgique, en France et en Amérique, d’autres considérations ont certainement joué leur rôle. Dans ces cas, il s’agissait de grandes masses. Pour elles, tout est comme un rempart, quand ils débrayaient simplement pour rester chez eux. Elle a été désagréable.

L’occupation des usines évite la désagrégation de la masse en individus isolés. Ici, les travailleurs sont "chez eux", ils se connaissent, au moins les grévistes de la même section de l’usine, et ici on ressent de minute en minute l’attachement dans la lutte, la solidarité, le contexte commun. Ici, tout le monde peut participer aux discussions et à toutes les occupations se rapportant à la lutte. Toutes les actions peuvent être partagées, organisées et contrôlées par tous. C’est pourquoi l’occupation des usines devient l’arme la plus importante pour l’époque de l’économie dirigée. Les usines deviennent les centres de rassemblement et d’organisation, et donnent la plus solide liaison psychique de l’unité de classe. Il va sans dire que l’État, la bourgeoisie et l’ancien mouvement ouvrier s’opposent à l’occupation des usines par tous les moyens. Le déblaiement des usines signifie que la nouvelle unité de classe est brisée. Les grévistes sont désagrégés en individus. Ils ne sont plus une masse dans le sens psychologique. Et pour les syndicats, c’est le moment de liquider le mouvement.

Mais il va aussi sans dire qu’aucune terreur ne peut éviter les occupations des usines à la longue, parce que l’organisation d’une lutte est la condition de vie pour chaque mouvement. Et cela n’est plus possible du dehors des usines.

La lutte à grande échelle

La lutte à grande échelle doit être précisée, quoique nous ne fassions ici que quelques remarques. À quoi voulons-nous arriver ? Et quelle est la crainte de l’État quant à l’occupation des usines ? A-t-il peur du grand nombre des "désobéissants" ? Ou des inconvénients pour la vie publique ?

Rien de cela. L’État a peur de la nouvelle organisation de la classe ouvrière qui tend à faire écouler sa propre organisation, l’assise de son pouvoir. Par l’occupation des usines, les travailleurs contestent à l’État et à la bourgeoisie non seulement le droit de gérer les moyens de production, mais aussi les "lois publiques". Ils s’opposent aux injonctions de l’État et se font leur propre "droit" comme communauté indépendante. Quand cela leur est possible, ils utilisent le téléphone, le télégraphe, la radio, et souvent il leur sera nécessaire de réquisitionner l’imprimerie d’un journal, consolidant ainsi leur propre contexte et saperont l’organisation de l’État. Ils réquisitionneront les autos et les camions des usines, et ils priveront les usines des matières premières quand ils en auront besoin pour la lutte. Quand il s’agit d’une lutte de plus longue durée, comme en Italie en 1920, la question du ravitaillement de la population laborieuse se fait sentir, et probablement un réquisitionnement des aliments et leur distribution par les grévistes sera nécessaire. Bref : la lutte moderne pour l’existence exige des moyens qui autrefois n’étaient pratiqués que dans une révolution.

L’essentiel des conditions de la lutte moderne se trouve dans la nécessité de réunir les forces de la classe ouvrière et la réunion des secteurs les plus différents de la vie économique. Les délégués des différentes branches se rassemblent comme Conseil ouvrier, et ils prennent une grande partie de la vie économique en gestion. Cette unification n’est que provisoire, elle n’est pas encore une organisation de la production, l’occupation des usines n’étant encore qu’un front de bataille. Mais il se montre ici en petit ce que sera plus tard l’organisation de la vie économique et publique en total, exécutée et animée par toute la population laborieuse poussée pendant une longue période de lutte contre le capital dirigé par l’État.

C’est une longue route, car presque tout doit encore être appris, comme résultat des nouvelles expériences. LA VIEILLE CONCEPTION DE LA CLASSE ORGANISÉE DOIT SE CHANGER DE FOND EN COMBLE. Selon la vieille conception, les syndicats sociaux (CGT, etc.) sont l’incorporation de la classe unifiée et organisée, c’est-à-dire une centralisation d’organisations permanentes, avec des statuts, règlements et cotisation, alors que la conception nouvelle est justement le contraire de tout cela. La classe organisée n’est pas une organisation qui peut être "fondée" et de laquelle on peut s’extraire individuellement. La classe organisée, c’est la classe ou une partie de la classe en action, où les forces sont concentrées, conformées, c’est-à-dire sont organisées. Mais c’est tout autre chose qu’une "organisation".

La route est longue encore, car la tradition du passé pèse toujours ; la nouvelle organisation du capital n’a pas encore pénétré dans tous les domaines de l’organisme social, et l’illusion que l’économie dirigée capitaliste serait un levier du socialisme n’est pas encore dissipée.

Unité de classe

L’occupation des usines nous procure un exemple exact de la nouvelle unité de classe : l’expression de la nouvelle conscience de classe, ce développement avant ou après la 3ème guerre mondiale. Il n’est pas du tout question d’une unité des opinions, car dans les usines, dans les Conseils ouvriers, tous les courants politiques et religieux se font jour. C’est pourquoi Lénine parlait de "centres d’embrouillement", lesquels devaient être conquis par les bolchéviks.

Dans l’avenir, sans doute, les différents partis politiques et syndicats essaieront de s’assurer l’emprise sur ces "centres d’embrouillement" par des machinations politiques, comme les social-démocrates et les syndicats le faisaient en Allemagne et les bolchéviks en Russie en 1918 et 1919. C’est sûr que beaucoup d’expériences décevantes seront nécessaires avant que la population laborieuse ne se soit affranchie de ce ferment de désagrégation.

Cette "conquête" de la lutte par quelque parti ou syndicat, pourquoi est-elle si néfaste ? Est-ce le manque d’un programme vraiment révolutionnaire ? Sans doute, nous n’avons pas à attendre une politique révolutionnaire des partis et syndicats d’aujourd’hui. Toutefois, cela n’est pas l’essentiel. Il ne s’agit pas de bon ou de mauvais programme.

Le problème est tel que l’organisation moderne du capital exige une telle force de la classe ouvrière, une telle cohérence, une telle fixité et assiduité dans les délibérations, une telle mesure de promptitude à se sacrifier, que ces caractères psychiques ne peuvent se former qu’en fonction d’une nouvelle communauté psychique, d’un nouveau "nous". Autrement dit : tout travailleur luttant doit savoir et sentir que la fidélité à la communauté de lutte est plus forte que la fidélité à quelque organisation. La solidarité de classe doit prévaloir à la solidarité d’organisation. Est nécessaire ce qu’on appelle une nouvelle "masse psychique".

L’accroissement de cette nouvelle "masse psychique" sur la base des usines est le contenu historique de la lutte de classe à venir. Bien que la masse se compose d’individus séparés, elle inclut chacun avec ses propres contenus de savoir, de sentiment et de volonté, le total étant autre chose que la somme d’individus. Entre les différents individus s’établit une conformité de toutes les facultés psychiques dans une nouvelle unité, et celle-ci détermine le comportement individuel en tant que partie intégrée au total. Voilà la force nécessaire pour affronter efficacement les difficultés immenses de la lutte, et qui en même temps engendre une nouvelle joie de vivre, comme toute communauté psychique en procure. Sur cette assise se fondent les nouvelles conceptions de l’ordonnance du travail, de la société, c’est-à-dire : du socialisme.

La "conquête" de la direction de la lutte par quelque organisation est néfaste, indépendamment du fait de savoir si leurs programmes soient bons ou mauvais. Elle est désastreuse parce que cette conquête scissionne les masses entre partisans et adversaires de l’organisation conquérante. Ainsi, la masse luttante est empêchée de se consolider en tant que "masse psychologique", de sorte que les énergies, pouvant seulement se développer en tant que fonction de la masse psychologique, restent en retard. Inévitablement, cela entraîne l’effondrement de tout mouvement de masse, fondement de l’action de classe du prolétariat dans la période présente de l’organisation moderne du capitalisme.

Paulo

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Approfondir: 

  • Questions d'organisation [47]

Heritage de la Gauche Communiste: 

  • La lutte Proletarienne [48]

Rubrique: 

Revue de presse - 1949

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The Bulletin est publié à New-York par la Workers League for a Revolutionary Party (Ligue des ouvriers pour un parti révolutionnaire). J’ai en mains son numéro de novembre-décembre 1948. L’article de tête, rédigé par F. Harden, traite de la "rébellion de Tito". Après avoir exposé l’affaire, Harden rappelle l’appréciation, dès longtemps portée par la WLRP, sur la Révolution d’Octobre. "Dès les premiers jours de cette révolution, la bureaucratie du parti usurpa les fruits économiques et politiques du renversement de la bourgeoisie. Cette bureaucratie était animée uniquement par le désir de conserver le pouvoir. Elle avait une double tâche : prévenir son renversement militaire par l’impérialisme, ce qui était pour elle plus important encore, prévenir une insurrection partout où elle amènerait le prolétariat à la renverser. Ce dernier but, la bureaucratie l’a atteint en pliant les masses montantes à son Komintern contre-révolutionnaire par le système des tournants ultra-droite et ultra-gauche." L’on reconnaît ici, repris sur un mode infantile, le thème habituel des mélopées trotskistes. Harden poursuit son discours en découvrant que Tito établit, les circonstances aidant, son propre régime national-bureaucratique. Ce qui n’eut pas l’heur de plaire à Staline. Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi le Kominform rompit avec Tito ! Harden, de terminer sa plaisante démonstration en invitant "particulièrement les ouvriers trotskistes à rompre avec leur direction, à cesser tout appui, ouvert ou dissimulé, au bureaucratisme des camps moscovites ou belgradois et à créer avec le WLRP le Parti Ouvrier Mondial réel qui marchera à la destruction du capitalisme et de la national-bureaucratie contre-révolutionnaire dans chaque État ouvrier". Tout cela ne serait pas sérieux, si ces fantaisistes déclarations n’attestaient pas de quel poids la tradition du trotskisme pèse encore sur des militants que l’on aurait souhaité autrement lucides, compréhensifs de leur époque et des tâches qu’elle impose aux révolutionnaires. Non, la hantise de construire un nouveau parti de classe, d’importe où et d’importe quand. Mais de rechercher dans l’expérience passée du mouvement ouvrier, dans l’évolution actuelle de la société, les conditions et les nouvelles perspectives de lutte du prolétariat.

Dans l’article suivant, George Marlen examine "la séparation organisationnelle entre Tito et Staline" et ses répercussions dans les deux clans du trotskisme américain. Pour cela, Marlen ne regarde pas même la nature fondamentale du trotskisme international, qui est de rassembler les déchets verbaux et gauchisants de la social-démocratie et du stalinisme, assemblée des ratés de la politique bourgeoise en quête de masses ouvrières à agiter stérilement. Non, du tout ! Et Marlen exhume de bien vieilles histoires, de ce que Trotsky fit, ou plutôt ne fit pas en 1923, ayant le pouvoir à sa portée. Sans doute, Marlen dénonce, à juste titre, les manœuvres de Cannon et suiveurs, proposant à Foster et aux "camarades" staliniens d’établir un front unique contre le capitalisme. Certes, il dénonce clairement l’attitude de Max Schachtman évoluant vers un soutien de l’impérialisme yankee au travers du parti social-démocrate et de son leader Norman Thomas. Mais son analyse souffre du vice inhérent à toutes les thèses et résolutions trotskistes : substituer aux termes de classe les noms de personne. Ce n’est pas le Gang de Tito qui a rompu d’avec Staline, ce sont les tenants yougoslaves d’un capitalisme d’État national qui ont brisé avec leurs employeurs russes, incapables de combler leurs besoins. Ils ont rompu délibérément, en ayant les possibilités historiques et géographiques, afin d’exploiter à leur aise "l’aide" anglo-saxonne. Il n’en va pas de même pour les États d’Europe centrale-orientale sous la coupe du Kremlin, dont les demandes sont supervisées à Moscou, au mieux de ses intérêts spécifiques. Affirmer, comme le fait Marlen, que "les scissions entre Staline et Trotsky, entre Staline et Boukharine, entre Staline et Tito sont des scissions à l’intérieur d’un et même système politique", apparaît nettement comme une généralisation abusive. C’est, en propre, oublier qu’en vingt ans le monde a changé. En ce sens, la puérilité de la conclusion que G. Marlen donne à son article n’échappera pas : "L’émancipation politique de l’avant-garde prolétarienne signifiera simultanément la fin du système stalinien et le commencement de la grande révolution socialiste". Bien rudimentaire péroraison qui se garde de soulever les vrais problèmes, ceux qui aujourd’hui restent du domaine de la recherche théorique.

Cet aperçu sur les articles que The Bulletin consacre à la "rebellion de Tito" m’évitera, je pense, d’analyser les autres. Voyons-les rapidement cependant.

Dans une étude intitulée "la guerre qui vient et les tâches de l’avant-garde prolétarienne", Thomas Harden boit à longs traits la rafraîchissante liqueur de l’utopie. Empruntant ses armes à l’arsenal dogmatique du trotskisme, il en vient à énoncer que : si les staliniens ne se sont pas emparés du pouvoir, en France et en Italie, c’est parce qu’il leur aurait fallu pour cela mobiliser le prolétariat. Et que, mobilisé par eux, le prolétariat n’aurait pas manqué de s’engager sur la voie du combat pour le socialisme, les renversant au passage. Harden "oublie" simplement la conjoncture internationale du cours vers la guerre, que dans les maquis aussi bien que lors de la récente grève des mineurs, les impérialistes anglo-saxons et leurs brillants seconds français ont jugulé militairement les offensives stratégiques de leurs antagonistes impérialistes russes, auxquels les ouvriers caporalisés servaient de masses de manœuvre, de moyens de pression. En multipliant ces exemples d’insuffisance dans l’analyse, on en aura quelque idée lorsque l’on saura que Harden ne fournit pas une seule donnée économique, mais uniquement des faits historico-politiques. Après ça, bien sûr, il peut juger "la création d’une Internationale (formée autour du WLRP) plus indispensable que jamais". Autant en emportera le vent !

The Bulletin publie enfin une lettre dénonçant l’opportunisme au sein du parti trotskiste de Grande-Bretagne ; un exposé sur "les racines du patriotisme russe stalinien" ; un autre sur "Staline dictateur en 1918" ; enfin un article sur "l’école trotskiste de la falsification". G. Marlen a pour marotte, apparemment, de dénoncer la prétention affichée par Trotsky d’avoir lutté "comme un lion" contre la clique stalinienne en 1923-24. C’est là se complaire dans une exégèse sans intérêt. Entre le paradis et l’enfer, disait quelqu’un, il n’y a que la largeur d’un cheveu. Celle qui sépare le trotskisme de l’anti-trotskisme de G. Marlen doit être de dimension équivalente.

Nous avons vu le WLRP nourrir cette dangereuse illusion qui est la création d’un parti à tout prix. La Revolutionary Workers League (Ligne révolutionnaire ouvrière) a hérité de la célèbre panacée de l’IC et du trotskisme : la construction du Parti, remède à tous les maux présents et à venir du prolétariat. Ainsi s’exprime International News, leur organe (novembre 1948) : "La prodigieuse vitalité, l’énergie déployée par les opprimés du monde entier, malgré 6 ans de la plus brutale des guerres enregistrées dans l’histoire, attestent de leur pleine volonté et capacité de faire triompher leur révolution. Il ne leur manque qu’une chose : le Parti marxiste. La construction de tels partis et d’une Internationale qui transformerait la lutte revendicative des opprimés en lutte pour le pouvoir est la tâche essentielle du jour". Et cela : "Pour la défense de l’URSS, en dépit et contre le stalinisme, défendez l’Union Soviétique par l’extension de la Révolution d’Octobre ; bâtissez des partis marxistes !" Au travers de ces slogans, l’on voit reparaître les répons des enfants de chœur, leaders de sections nationales de l’IC ou du trotskisme, à leur grand prêtre officiant. Le fait que des militants, se prétendant à l’avant-garde du prolétariat, n’aient pu se débarrasser de ces réponses acquises est l’un des plus inquiétants de l’heure.

En quelques lignes, le RRL a su résumer ses positions sous la forme syllogistique de : la situation révolutionnaire, construite ; nos partis marxistes et l’extension de la Révolution d’Octobre redonnera à la Russie son visage prolétarien. Il est inutile, je pense, de revenir sur notre perspective pour la présente période : cours vers la 3ème guerre mondiale impérialiste dans lequel nulle tentative révolutionnaire ne peut se faire jour. Les antagonismes impérialistes aujourd’hui occupent seuls la scène de l’histoire. Le prolétariat, en tant que tel, n’y a point de place. Les masses ouvrières et paysannes sont intégrées à l’un des deux blocs en affrontement, en tant que catégorie économique(*[1). Dans ces conditions, la volonté affirmée de construire le "bon" parti est vouée à la stérilité de vœux pieux. La conscience socialiste n’est pas donnée de la situation économique des ouvriers. Elle ne saurait jaillir spontanément des luttes revendicatives. C’est le rôle du parti que de la leur transfuser au travers de la lutte révolutionnaire. Mais aujourd’hui, nous l’avons vu maintes fois, nous nous trouvons, si l’on peut dire, placés sur une courbe descendante du mouvement révolutionnaire. Est-ce à dire que toute activité révolutionnaire est inconcevable ? Si, mais elle change de plan. Hier, dans une période montante, elle se donnait comme objectif la prise du pouvoir par le prolétariat constitué en ses organes unitaires. Aujourd’hui, l’activité révolutionnaire se situe essentiellement sur le plan de la pensée ; sa tâche est de réexaminer l’acquis du mouvement ouvrier, étudier le procès évolutif du monde capitaliste, aborder par-là les grands problèmes qui se poseront demain, éventuellement au prolétariat : les rapports du Parti et de la classe, ceux de l’État et de la Révolution. Et cela, non dans une atmosphère de secte, retirée du monde dans son bulletin ronéotypé, mais dans la recherche de discussions entre groupes prolétariens révolutionnaires, dans une atmosphère de confrontation d’idées.

Avec la défense de la Russie, nous voyons se déployer l’étendard publicitaire du trotskisme. Aujourd’hui, le RWL se donne lui, pour un défenseur "conditionnel de l’URSS". Cette condition nécessaire, si je lis bien International News de juin 1948, est "l’action indépendante de la classe ouvrière, internationalement et à l’intérieur de la Russie". Elle est basée sur tant et tant de conditions secondaires (indépendance politique et organique de l’organisation révolutionnaire marxiste, une authentique armée rouge et la démocratie ouvrière en URSS, etc.…) que la "défense conditionnelle" de la Russie par le RWL a toutes chances de rester platonique. On nous apprend (comment défendre l’URSS, point 4) que sous le régime stalinien, l’armée rouge sert aux fins anti-ouvrières de la bureaucratie. Mais en tant qu’armée rouge, elle est basée sur des relations de propriété prolétariennes et aura des millions de travailleurs armés dans ses rangs. Ce n’est pas une armée bourgeoise. Nous sommes pour une action de classe indépendante à l’intérieur et au dehors de l’armée rouge.

Le délire confusionniste du trotskisme ne va pas plus loin. Une lettre adressée en mars 1946 par la CE du PCI d’Italie à la RWL avait essayé de lui démontrer l’insanité de ses vues. Peine perdue. Le RWL croit en la Russie, État ouvrier, fille de la Révolution prostituée par Staline et sa clique anti-ouvrière. Saint Paul disait déjà que la foi est la substance des choses qu’on doit espérer, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.

Cousin


[1] (*) Voir Internationalisme n° 28 du 15 novembre 1947 : "Programme transitoire ou programme révolutionnaire".

 

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Personnages: 

  • Josip Broz Tito [49]
  • Thomas Harden [50]
  • George Marlen [51]
  • Joseph Staline [52]
  • Léon Trotsky [53]
  • James Patrick Cannon [54]
  • Max Schachtman [55]
  • Norman Thomas [56]

Courants politiques: 

  • Trotskysme [16]

Heritage de la Gauche Communiste: 

  • Capitalisme d'Etat [27]
  • Stalinisme, le bloc de l'est [46]

Rubrique: 

Propriété et capital : Les buts de la revendication socialiste (A. Orso - suite)

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Avant d’avancer dans le thème de notre recherche, qui a trait aux institutions juridiques de la propriété accompagnant l’économie capitaliste dans son cours historique, il est toutefois nécessaire de rappeler encore qu’elles ont toujours été les vrais buts de la revendication socialiste.

Celle-ci consiste historiquement, dans le mouvement qui investit depuis sa naissance les pôles sociaux du régime et du système capitaliste, en négligeant les avertissements littéraires et philosophiques, de communisme sur lesquels l’on eut les régimes pro-bourgeois depuis l’antiquité et qui encore se reconnaissaient à certains reflets des révolutions de classe. Mouvement de critique et de lutte dont la forme complète n’est pas séparable de l’intervention effective de la classe ouvrière salariale et de son organisation en parti international de classe faisant sienne la doctrine du Manifeste Communiste de Marx, dans la lutte sociale. La revendication socialiste, si souvent énoncée dans des études théoriques, ou dans les modestes paroles journalistiques et de propagande, ne peut rester vivante et réelle si l’on n’applique pas la méthode dialectique du marxisme.

Il ne suffit pas de créer et de protester contre les absurdités, les injustices, les inégalités, les infamies, sur lesquelles le régime bourgeois est assis, pour construire la revendication socialiste prolétarienne. Et c’est dans un tel sens que l’on peut considérer insuffisantes les innombrables positions pseudo-socialistes ou semi-socialistes de philanthropes humanitaires, d’utopistes, d’apôtres plus ou moins excités par de nouvelles éthiques et mystiques sociales.

Le cri du prolétariat et du marxisme : régime n’est pas "Vade retro Satanas...", c’est en même temps un cri de bienvenue, à une certaine époque historique, une offre d’alliance, une déclaration de guerre et une annonce de destruction. Positions incompréhensibles à tous ceux qui fondent leur explication de l’histoire et de sa lutte sur des croyances religieuses et sur des systèmes moraux, et en substance sur des méthodes non scientifiques et même inconsciemment métaphysiques, cherchant dans chaque vicissitude et à chaque étape de l’histoire de la société humaine le jeu de critères stables, dûment exagérés, comme le Bien, le Mal, la Justice, la Violence, la Liberté, l’Autorité... Certaines des caractéristiques des organisations sociales que le capitalisme a instituées sont des acquisitions que le socialisme prolétarien accepte et sans lesquelles il ne pourrait exister ; d’autres sont de formes et de structures qui, après leur épanouissement, il se fixe de les détruire.

Ses revendications sont donc définies par rapport aux différents points dans lesquels nous avons réordonnés les éléments typiques, les caractères distinctifs du capitalisme au moment de sa victoire. Celle-ci est une révolution, et une prémisse historique générale de l’arrivée du régime pour lequel les socialistes lutteront, la prise de position anticapitaliste presque immédiate, pour autant radicale et nette qu’elle soit, n’a pas le caractère d’une restauration, ou d’une apologie de conditions et formes pré-capitalistes en général. Il est nécessaire aujourd’hui de rétablir clairement tout ceci, bien que depuis un siècle les efforts critiques de notre école tendent au même but, en ce que, à chaque pas de l’histoire de la lutte de classe, de périlleuses déviations ont donné lieu à des mouvements et à des doctrines qui falsifiaient d’importantes positions du socialisme révolutionnaire.

Dans le chapitre précédent, nous avons dès le début présenté les éléments techniques et organisationnels caractéristiques de la production capitaliste en opposition à la production artisanale et féodale. Dans leur complication, certaines caractéristiques sont conservées intégralement revendiquées par le mouvement socialiste. La collaboration de nombreux ouvriers dans la production d’un même type d’objet, la successive division du travail comme non-mélange des ouvriers entre les diverses et successives phases de la manipulation qui permettent de finir un même produit, l’introduction de la technique productive de toutes les ressources de la science appliquée avec les machines, moteurs, et outils, tout cela est un apport de l’époque capitaliste auquel on n’accepte pas de renoncer et qui sera au contraire la base de la nouvelle organisation socialiste. Non moins important est la séparation des processus techniques, du mystère du secret et de l’exclusivité corporative, base certaine, dans la vision déterministe du développement difficile de la science des entraves antiques de la sorcellerie, des religions et des métaphysiques....

Reste fondamentale la démonstration que la bourgeoisie a effectué ces apports avec des méthodes surfaites et barbares, et en précipitant les masses productives dans la misère et l’esclavage du salariat. Mais on ne propose certes pas avec cela le retour à la libre production de l’artisan autonome.

Du moment que ce dernier, et même le petit paysan, étaient dépouillés de toute possession et réduits à un ouvrier salarié, on obtenait son appauvrissement et on surmontait ses résistances par la violence. Mais les nouveaux critères d’organisation de l’apport productif permettaient d’en exalter le résultat et le rendement dans le sens social. Malgré les prélèvements du patron industriel, à l’échelle générale, les masses étaient mises en état de satisfaire avec le même temps du travail de nouvelles et diverses besognes. Avant même de considérer les énormes avantages dans le rendement productif auxquels conduisirent la division du travail et le machinisme, nous retenons un avantage définitif et qui n’est pas à rejeter : la simple économie de transport, d’opérations commerciales et de gestion à laquelle conduit la manufacture par rapport aux simples boutiques. Chaque artisan était le comptable, le caissier, le placier, le commis de lui-même avec une énorme perte de temps de travail, pendant que dans l’atelier un seul employé fait ce même service pour cent ouvriers. Chaque proposition d’un nouveau déchiquètement des forces productives concentrées du capital est réactionnaire pour les socialistes. Et nous parlons de forces productives non seulement à propos des hommes aptes au travail dont nous parlions, mais naturellement des masses de matières à travailler et travaillées, des instruments du travail et de tous les complexes d’autrui modernes, utiles à la production en masse et en séries. Ce n’est pas une digression de relever que l’acception dans la revendication socialiste de la progressive concentration des chantiers et des lieux de travail comme antithèse à l’économie de petite administration, ne signifie pas du tout l’acceptation de cette conséquence du système capitaliste qui consiste à accélérer l’industrialisation technique de certaines zones, laissant d’autres dans des conditions rétrogrades, et cela comme rapport de pays à pays que comme rapport de ville à campagne. Tel rapport subsiste historiquement tant que le régime bourgeois n’a pas épuisé sa phase de spoliation et de réduction aux salariés non possesseurs des vieux systèmes productifs.

La revendication socialiste, dialectiquement, ne peut pas jouer le rôle de devin sur la fonction révolutionnaire dirigeante des ouvriers que le capitalisme a urbanisé en masses imposantes ; mais elle tend à la diffusion dans tous les territoires des ressources techniques modernes et de la vie moderne riche de manifestation, comme énoncé par le Manifeste du programme immédiat : "mesures pour enlever graduellement les différences entre ville et campagne" sans contraste avec toutes les autres mesures de caractères nettement centralisateurs dans le sens organisationnel.

Le même jugement guide la prise de position socialiste à propos des rapports entre métropoles et colonies qui veulent se soustraire à l’épuisement des premières, sans oublier que seul le capitalisme et ses développements pouvaient accélérer ce résultat des siècles en siècles, tout en ayant dans ce domaine surpassé toutes les limites dans l’emploi des méthodes barbares de conduite. Ayant donc hérité de la révolution capitaliste l’énorme développement des forces de la production, les socialistes se proposent de bouleverser l’appareil correspondant de formes, de rapports de production qui se reflètent dans les instituts juridiques, et cela après avoir accepté que les prolétaires, le quatrième état, combattent en alliance avec la bourgeoisie quand celle-ci viole les formes des instituts du régime précédent, pour fonder et consolider les siens propres, et pour les étendre dans le monde avancé et arrière. Mais en quel sens précède notre revendication historique comporte le renversement et la conquête de ces formes ?

La révolution capitaliste productive a séparé violemment les artisans de leur produit, de leur outil de travail, de tous les moyens de la production, en supprimant leur droit d’en disposer directement individuellement. Le socialisme condense cette spoliation, mais ne postule certes pas de restituer à chaque artisan son outil et l’objet de consommation avec lequel il a manipulé, pour qu’il aille sur le marché l’échanger avec ses subsistances. En un certain sens, la séparation effectuée brutalement du capitalisme est historiquement définitive. Mais dans notre dialectique prospective, telle séparation sera surmontée sur un plan plus vaste et plus lointain. L’outil et le produit étaient à disposition individuelle de l’artisan, autonome et libre : ils sont passés à la disposition du patron capitaliste. Ils devront retourner à la disposition de la classe des producteurs. Ce sera une disposition sociale, non individuelle et pas même corporative. Cela ne sera plus une forme de propriété, mais d’organisation technique générale, et si nous voulons dès maintenant affiner la formule anticipant sur le progrès, nous devrons parler d’ordre de la part de la société et non d’une classe, puisque telle organisation présente un type de société sans classe. De toute façon, sans pour le moment parler de disposition et de propriété de la part de l’individu sur l’objet qu’il consomme, nous pouvons inclure dans la revendication socialiste la liberté personnelle du travailleur sur l’objet qu’il a manipulé.

Si l’ouvrier d’une fabrique de chaussures dans le régime bourgeois vole une chaussure, il n’évitera pas les galères en démontrant qu’elle allait bien à son pied, et pire encore s’il avait l’intention de la vendre pour avoir, supposons, un peu de pain. Le socialisme ne consistera pas à permettre que l’ouvrier sorte avec une paire de chaussures en bandoulière, mais cela non parce qu’elles ont été volées au patron, mais car cela établirait un système ridiculement lent et lourd de distribution de chaussures. Et avant de voir en cela un problème de droit et de moral, qu’on y voie un problème concrètement technique. Or, la question du droit de propriété sur le produit complet ou même à moitié fait est en réalité une question cruciale, bien plus importante que la propriété sur l’instrument de production, sur la fabrique, l’atelier ou l’entreprise.

La vraie caractéristique du capitalisme est l’attribution des produits à un patron privé ainsi que la possibilité qu’il a de les vendre sur le marché. En général, au début de l’époque bourgeoise, cette attribution dérive de celle d’un atelier, d’une fabrique, d’un établissement à un titulaire privé, le capitaliste industriel, sous une forme juridique comme pour l’attribution de la propriété du sol et des maisons.

Mais telle propriété privée individuelle est un fait statique, formel, et c’est le masque du vrai rapport qui nous intéresse, lequel est dynamique et logique, et consiste dans les caractères qu’il a, mouvement produit à se greffer sur d’incessants cycles économiques.

Donc, la revendication socialiste qui devait accepter la substitution du travail associé à celui individuel, propose de supprimer l’attribution des produits daté d’un propriétaire unique, chef de l’administration, lequel serait libre de les vendre à son gré.

L’expression logique d’un postulat relatif à toute la dynamique économique se trouve être l’abolition du libre droit privé de l’industriel sur l’entreprise productive.

Telle formule est cependant incomplète, sur le plan où nous nous plaçons dans ce paragraphe, et ceci même dans l’aspect négatif et destructif de la position économique socialiste, bien que nous ne traitions pas encore du type d’organisation productive et distributive du régime socialiste, et du chemin à parcourir pour y arriver dans le champ des mesures économiques et de la lutte politique.

La formule est incomplète en tant qu’elle ne dit pas ce qui advient des autres formes propres de l’économie capitaliste, après avoir déclaré qu’on veut surpasser la forme d’attribution de tous les produits manipulés dans une administration complexe à un seul patron.

En effet, l’économie capitaliste fut possible en tant que la séparation des artisans, des moyens et des produits, trouvant une machine marchande distributive déjà en mouvement, de sorte que le capitaliste put porter les produits au marché et créer le système du salaire, donnant aux ouvriers une part de la vente pour qu’ils se procurent sur ce même marché leur subsistance.

L’artisan entre au marché comme vendeur ou acheteur, le salarié le peut seulement comme acheteur et avec des moyens limités par la loi de la plus-value.

La revendication socialiste consiste classiquement à abolir le salarié. Seule l’abolition du salarié comporte l’abolition du capitalisme. Mais nous ne pouvons abolir le salarié dans le sens de redonner à l’ouvrier l’absurde et rétrograde image du vendeur de son produit au marché, car le socialisme revendique depuis les premiers temps l’abrogation de l’économie du marché. La structure mercantile de la distribution a précédé, comme nous l’avons déjà mentionné, le capitalisme et a contenu toutes les précédentes économies différenciées remontant jusqu’à celle du marché de personnes humaines (esclavage). Économie mercantile moderne veut dire économie monétaire. Donc, la revendication anti mercantile du socialisme comporte pareillement l’abolition de la monnaie comme moyen d’échange et que comme moyen de formation pratique des capitaux.

Dans une ambiance de distribution mercantile et monétaire, le capitalisme tend inévitablement à resurgir. Si cela n’est pas vrai, il convient de déchirer toutes les pages du Capital de Marx. L’énonciation anti mercantile existe dans tous les textes du marxisme et spécialement dans les polémiques de Marx contre Proudhon et toutes les formulations du socialisme petit-bourgeois. C’est le mérite de la rédaction du programme communiste et des textes assez prolixes de Boukharine d’avoir remis en pleine lumière ce point si vital. Mais à la fin du précédent paragraphe, nous avons ajouté un troisième point caractéristique du capitalisme en regard aux régimes qu’il vainquit : l’appropriation dans le produit de l’effort de travail des ouvriers d’un fort quota au profit du patron, surtout destiné à l’accumulation d’un nouveau capital.

Il est certain que la revendication socialiste, si elle voulait ôter au patron bourgeois le droit de disposer du produit et le porter au marché, lui ôterait aussi le droit à la maîtrise de la fabrique et la disposition de la plus-value et du profit. Il y a un siècle, elle proclama aussi qu’on pouvait abolir le salarié et cela voulait dire surpasser le type d’économie de marché jusqu’alors connu. Détruisant le marché des produits vers lequel allait timidement le petit artisan médiéval avec quelques articles manufacturés et sur lequel les produits du travail moderne associé arrivent avec la qualification capitaliste de marchandises, marque qu’on détruit même le marché des instruments du production et le marché des capitaux, donc de l’accumulation du capital. Mais tout cela ne suffit pas encore.

Nous avons déjà dit que dans le progrès de l’accumulation, il y a un côté social. Nous avons rappelé que dans la propagande sentimentale et qui de nous, socialistes, n’en a pas abusé ? -nous placions en avant la méchanceté face à une abstraite justice distributive dans le prélèvement de plus-value que consommait le capitaliste ou sa famille pour vivre d’une bien autre que celle des travailleurs. Abolition du profit, nous criâmes alors, et c’était très juste. Tant juste que peu. Les bourgeois économistes depuis cent ans nous refont le compte que tout revenu national d’un pays, divisé par le nombre de la population, permet de vivre à peine au-dessus du niveau d’un humble ouvrier. Le compte est exact, mais la réfutation est aussi vieille que le système socialiste, même si on ne trouve jamais un Pareto ou un Einaudi capable de la comprendre. Les divers actes que le capitaliste accomplit avant de prélever son dernier profit avec lequel il s’amuse sont, pour une part, rationnels et pour des fins sociales. Aussi, dans une économie collective, on devra accumuler produits et instruments pour conserver et faire avancer l’organisation générale. Dans un certain sens, on aura une accumulation sociale.

Nous dirons donc, nous, socialistes, que nous voulons substituer l’accumulation sociale à celle personnelle privée ? Nous n’y serons pas encore. Si la consommation par le capitaliste d’une quote-part de plus-value est un fait privé que nous demandons d’abolir, elle est toujours de peu de poids quantitatif, car l’accumulation même capitaliste est déjà un fait social, et un facteur à tendance utile à tous sur le plan social.

Les vieilles économies de thésaurisation seules sont restées immobiles pendant des milliers d’années, l’économie capitaliste qui accumule a, en quelques dizaines d’années, centuplé les forces productives, travaillant ainsi pour notre révolution.

Mais l’anarchie que Marx impute au régime capitaliste réside dans le fait que le capitaliste accumule pour des administrations, pour des entreprises qui se mouvementent et vivent dans une ambiance mercantile.

Ce système, et nous verrons mieux cette difficile mais centrale thèse technico-économique sans quelques exemples de la suite, ce système ne s’efforce que de s’ordonner en fonction du très grand profit de l’administration qui, très souvent, ne s’effectue qu’en soustrayant des profits d’autres administrations. Au départ, et ici les économistes classiques de l’école bourgeoise avaient raison, la supériorité de la grande administration sur le super-ancien de la petite production conduisait à un tel grand rendement que, en plus du profit du capitaliste particulier et de l’accumulation, l’ouvrier de l’industrie évoluée mettait sur sa table à manger des mets ignorés par les petits artisans.

Mais dans son développement, chaque usine, renfermée en elle, avec sa comptabilité de crédit et de débit, avec sa recherche du profit maximum, voyait les problèmes du rendement général du travail humain, résolus mal et à l’envers.

Le système capitaliste empêche de poser le problème du rendement maximum -pas du profit, du produit- à partir d’effort et de temps, de manière que, après le prélèvement de la plus-value d’accumulation, on puisse pousser la consommation et la réduction du travail, l’effort de travail, l’obligation du travail. Préoccupé de réaliser seulement la vente du produit usiné à un haut prix en payant bas prix les produits des autres usines, le système capitaliste ne peut atteindre l’équilibre entre la production et la consommation, et précipite ainsi la crise.

Donc, la revendication socialiste se propose d’abattre non seulement le droit et l’économie de la propriété privée, mais en même temps l’économie marchande et l’économie d’entreprise.

Ce n’est qu’en dépassant ces trois formes de l’économie présente : propriété privée sur les produits, marché monétaire et organisation de la production par entreprise, que l’on pourra prétendre se diriger vers l’organisation socialiste. Nous verrons ensuite comment la suppression d’un seul de ces buts fait dégénérer la revendication socialiste. Le critère de l’économie personnelle et individuelle peut-être largement dépassé même en plein capitalisme. Nous combattons le capitalisme comme classe et non seulement les capitalistes individuels. Il y a capitalisme tant que les produits sont orientés vers le marché ou comptabilisé à l’actif d’une entreprise entendue comme une île économique distincte, même si elle est très grande, pendant que la rétribution du travail sera portée au passif.

L’économie bourgeoise est une économie en partie double. La personne bourgeoise n’est pas un homme, mais une firme. Nous voulons détruire toute firme. Nous voulons supprimer l’économie en partie double, créer l’économie en partie simple, que l’histoire connut déjà à l’orée de la civilisation.

Tout ceci était sûr déjà en 1948, ce qui ne nous empêche pas de l’admettre et de le dire avec une juvénile ardeur.

Nous verrons que depuis cent ans, il s’est passé bien des choses dans le jeu des rapports que nous avons considérés, toutes choses qui nous ont durci dans la soutenance des mêmes thèses.

A. Orso

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Personnages: 

  • Karl Marx [24]
  • Pierre-Joseph Proudhon [57]
  • Nikolaï Boukharine [58]

Questions théoriques: 

  • l'Etat capitaliste [59]
  • L'économie [20]

Rubrique: 

La perspective de barbarie II : La phase concurrentielle du capitalisme (période ascendante)

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Cette parenthèse fermée, abordons maintenant les trois phases : (concurrence, monopole, capitalisme d’État) qu’a traversé successivement la société moderne. C’est en les passant en revue qu’on pourra comprendre la dernière d’entre elles, le capitalisme d’État. Précisément, l’enseignement du texte d’Engels qu’on vient de citer est de montrer que la première phase traçait en quelque sorte à l’avance les lignes de force des deux qui lui ont succédé. Seulement, puisque d’un côté il faut avoir la prudence de ne pas voir chez Engels une sorte d’"anticipation", et que de l’autre, nous avons aujourd’hui une expérience plus étendue que la sienne, il faut reprendre les phénomènes qu’il avait annoncés, mais en le faisant cette fois-ci a posteriori, d’après l’histoire. Ce qu’Engels annonçait en termes très simples il y a fort longtemps, nous devons aujourd’hui le concrétiser, le préciser d’après l’expérience qui désormais existe, et enfin le placer dans le cadre historique réel tel qu’il apparaît de nos jours. De plus, il faut situer l’évolution économique par rapport aux conditions de l’accumulation, au moins dans les grandes lignes, car en définitive elles commandent la vie phénoménale du capitalisme. Et dans le même temps aussi, il faut retracer l’évolution parallèle de l’État dans ses rapports avec la classe capitaliste, puisque l’achèvement ultime atteint à la fusion de l’État et du capital. En apparence, on donnera peut-être l’impression de rabâcher des choses bien connues — quoi de plus familier en effet que le capitalisme concurrentiel ou le capitalisme des monopoles ? En réalité, on atteindra à une véritable idée d’ensemble, permettant une meilleure conception qu’autrefois, puisqu’on pourra restituer le passé en fonction de son aboutissement présent.

On doit donc commencer par récapituler les caractères spécifiques du capitalisme dans sa première période : la période concurrentielle ou période ascendante, puis en s’en tenant toujours aux caractères ainsi dégagés, montrer ce qu’ils sont devenus avec les autres périodes. Il restera entendu qu’on s’astreindra à respecter une sorte de perspective dans laquelle apparaîtra la logique économique selon laquelle on passe de l’une à l’autre. Il est bien évident que ce n’est pas par hasard si les caractères de la première période (concurrentielle) feront ainsi figure de caractères fondamentaux du capitalisme par rapport auxquels les formes ultérieures sont seulement dérivées. Il est vrai que dans toutes les sciences qui considèrent une succession historique, c’est à partir de la phase la plus achevée d’une suite de structures représentant une évolution qu’on peut comprendre (par exemple, c’est l’homme, dit Marx, qui permet de comprendre le singe, et non pas l’inverse). Mais il est aussi vrai que les périodes de développement établissent les caractères dont se déduisent les formes postérieures qui en dérivent (biologiquement, c’est le singe qui explique l’homme). Ce principe très général vaut particulièrement dans l’histoire du capitalisme. En effet, d’une part, le capitalisme d’État permet aujourd’hui, et bien après coup, de comprendre les formes premières, classiques, du régime, dans ses conditions de propriété privée et de concurrence, et ceci bien mieux qu’il n’en était dans le passé, parce qu’il les enrichit d’une perspective historique. Mais d’autre part, il contraint à se référer aux caractères spécifiques de ces conditions premières, parce qu’elles fournissent seules les catégories économiques d’où une théorie du capitalisme en général est possible, comme cela se voit chez Smith, chez Ricardo et chez Marx dans Le Capital. Au cours de la période classique (concurrentielle) du capitalisme, les normes essentielles du régime se sont établies. Ce sont bien ces normes qui ont conditionné son devenir à partir de là. Elles forment le cadre de la loi capitaliste de la valeur, laquelle traduit la transformation de la force de travail en marchandise et sa consommation par le capital. Cette loi de la valeur, loi spécifique du régime capitaliste, le distingue de tout régime passé et à venir de l’histoire, et par conséquent, c’est seulement par rapport à elle qu’on peut expliquer et interpréter les phases monopolistes et étatiques, en considérant la manière dont elle opère dans chacune d’entre elles.

Les conditions de la période concurrentielle furent celles d’un développement sans entraves des forces productrices et des luttes révolutionnaires de la bourgeoisie pour la domination économique et politique de la société. Cette période peut être caractérisée par les termes suivants :

  1. Propriété privée - Chaque entrepreneur est propriétaire de ses moyens de production. Il est capitaliste et technicien. Il dirige l’ensemble de l’entreprise sur tous les plans. C’est l’"Entrepreneur" de Saint-Simon. L’héritage assure la transmission des entreprises et des biens de main en main d’une génération à l’autre.
  2. Concurrence - Le capitaliste individuel travaille pour le marché. Les produits sont échangés, ils deviennent "marchandises". Le capitaliste recherche le profit maximum. Il produit pour le profit, non pour obtenir des valeurs d’usage (dont il a personnellement besoin). La masse des profits résultant de toutes les productions réunies se répartit à l’échelle sociale en profits d’entrepreneur (industriel et commercial), intérêt et rente, et ceux-ci apparaissent une fois répartis, comme un rapport du capital argent individuel engagé. C’est (individuellement) "la production pour la production". Il n’y a pas entre les capitalistes d’associations assurant la maîtrise du marché à quelques-uns. Les coalitions d’intérêts sont interdites. Les valeurs s’ajustent par le mécanisme des prix libres. Les firmes surgissent et disparaissent par le mécanisme libre (correspondant à celui des prix) de l’entreprise et de la faillite.
  3. Création d’un marché mondial - À cette époque, le but historique assigné à la bourgeoisie semble être la création d’un marché mondial (Marx). Les diverses régions du monde entrent dans la formation d’un marché commun. Les tarifs douaniers tendent à baisser par rapport au passé (capitalisme commercial) pour devenir (à des niveaux très bas) purement compensateurs. Ils égalisent les conditions de ressources naturelles de développement ou d’âge des industries des diverses nations. La libre circulation tend à s’élargir constamment de pays à pays, aussi bien pour les marchandises que pour les hommes (capitalistes et ouvriers) et les capitaux. L’étalon-or international fournit le moyen stable de mesure permettant le marché mondial et son développement. Les capitaux se transfèrent de pays à pays et s’investissent d’après la loi du taux différentiel du profit (là où le profit est le plus élevé). Sur cette base, il se dégage une profonde division internationale du travail, condition même du marché mondial, division qui se recoupe avec celle en catégories distributives du capital (pays d’entreprise, d’intérêt, de rente foncière, etc....).
  4. Rentabilité - Chaque entreprise doit assurer individuellement la couverture des frais de production, plus le profit. Toute entreprise en perte disparaît.
  5. Prolétarisation - La tendance naturelle du capital est à la concentration dans le cadre de la concurrence. Il y a élimination des petits producteurs par les gros. Une masse croissante d’individus sont transformés en prolétaires.
  6. Loi de la valeur - L’économie travaille sur des prix et pour la formation du profit. Mais en réalité, prix et profits ne sont que des formes déviées des valeurs représentées et mesurées par les quantités de travail dépensées dans la production. Tout se passe comme si la masse du travail dépensé par la société reproduisait (capital constant et variable) et élargissait (plus-value) le capital social, somme des capitaux (machines et matières) possédées par l’ensemble des capitalistes individuels. Ce procès fournit une plus-value sociale globale qui est partagée entre tous les capitalistes individuels en fonction des capitaux que chacun a engagé et sur la base d’un profit moyen qui se forme par péréquation. Le mouvement est commandé par les rapports entre les masses sociales de capital variable, capital constant et plus-value, assurant la reproduction et l’élargissement de la force de travail sociale en même temps que ceux des moyens de production qu’elle met en œuvre, ce qui ajuste la production de ces derniers à celle des biens consommables (la Branche I s’ajuste à la Branche II de la production). Il y a (socialement) production pour la consommation. Les ajustements ainsi réalisés dans l’anarchie de la propriété privée, et selon la loi (cachée) de la valeur, s’opèrent par le déroulement successif de crises cycliques.
  7. Non-intervention - La société capitaliste étant divisée en classes, les tâches de gestion communes à la société sont l’œuvre d’un organisme spécialement délégué pour cela : l’État.

La société civile se fondant sur la propriété privée, l’État qui administre en vertu de cette délégation -ne possède pas- n’est pas propriétaire -(du moins à l’échelle de la société)- et c’est pourquoi il lui est extérieur. C’est un appareil auxiliaire de répression entretenu "hors" de la société, sur une sorte de cotisation des capitalistes, prélevée sur la plus-value (l’impôt) (et l’emprunt pratiqué en bourse) aussi est-il leur État, l’instrument de la répression qu’il exerce sur la classe ouvrière pour la maintenir dans l’exploitation et contenir sa tendance à l’émancipation. Il tombe sous le contrôle de la classe bourgeoise économiquement la plus forte dans la société, ou arbitre deux classes bourgeoises de poids égal. Son rôle est alors de tracer le cadre juridique (les lois) approprié à la vie et à la perpétuation du régime capitaliste (droit de succession) et au maintien de l’exploitation sur laquelle il est fondé (appareil judiciaire). Il maintient ce cadre sans y intervenir et contraint de l’extérieur les exploités à rester dans l’exploitation, à l’aide de forces de répression physiques organisées par lui (police, armée). De plus, il est l’instrument de la lutte, soit entre les différentes classes de la bourgeoisie, soit (d’un État à l’autre) des différentes fractions nationales de la bourgeoisie mondiale. Car le caractère de la production capitaliste est d’être, dans le cadre d’un marché mondial, divisé en nations.

Quant à la gestion de l’État, elle peut prendre une double forme. Dans un cas, l’État fait lui-même les lois et les applique, et il assure la gestion de la société en son propre nom pour le compte des capitalistes (Dictature). Dans l’autre, les lois sont l’œuvre des représentants élus des classes bourgeoises (Parlement) qui, en même temps, limitent les pouvoirs propres de l’appareil (la propriété) et sur les personnes, c’est-à-dire au premier chef les capitalistes (Démocratie). Le prolétariat peut être admis à faire entendre sa voix dans le cadre parlementaire (suffrage universel) dans la mesure où cela laisse sans danger le régime social lui-même. Dans le cadre démocratique, les différentes classes s’expriment politiquement (c’est-à-dire par rapport à l’État), sur le plan parlementaire ou autre, par l’intermédiaire de partis. Ceux-ci matérialisent la conscience active des classes. Ils représentent des milieux politiques très faibles par le nombre, l’essentiel de la vie sociale se passant dans la société civile. Dans cette période, le temps travaille pour la Démocratie. En effet, le développement de la Révolution bourgeoise amène la consolidation du système démocratique avec suffrage universel, au fur et à mesure que s’étendent la domination du capital et le marché mondial.

La phase monopoliste du capitalisme (première période de décadence)

Avec la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire après que furent terminées les révolutions bourgeoises de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, commença une nouvelle phase du capitalisme : le cadre concurrentiel laissa la place au monopole. Ainsi le voulait la loi de l’accumulation capitaliste. Cette loi impliquait en effet l’accroissement permanent de la composition organique du capital (rapport du capital constant au capital variable), et la tendance simultanée des capitaux à la concentration et à la centralisation. Ce qui veut dire que pour travailler, le capital devait atteindre chaque jour à cette époque une dimension plus grande dans chacune des entreprises, tendance qui avait pour effet d’en réduire le nombre. Naturellement, dans chaque pays, le mouvement d’après lequel le nombre des entreprises allait en diminuant et le poids économique de celles qui subsistaient, en croissant, tendit à réduire les pouvoirs de la production à quelques formations peu nombreuses et très puissantes du capital individuel, ce qui aboutit à placer l’économie sous le contrôle de quelques-uns. La concurrence engendrait le monopole qui s’établit par les trusts et des cartels. En opérant ainsi, le capital résolvait les tâches imposées par l’accroissement de sa propre composition organique.

La période des monopoles a produit un gigantesque développement économique, mais en même temps posé, par les conditions mêmes de ce développement, les prémices de la décadence du capitalisme. Cette période qui, en gros, s’est étendue jusqu’à la première guerre mondiale et la crise de 1930, peut être, par rapport à celle de la concurrence, caractérisée par les termes suivants :

  1. Modification des rapports internes du capital - L’élargissement de l’accumulation atteint un palier. La composition organique du capital social est alors d’une dimension telle que la formation de la plus-value ne serait plus suffisante pour maintenir le rythme antérieur d’accumulation si les conditions de concurrence étaient maintenues. Le capital se concentre à une vitesse accélérée.
  2. Socialisation capitaliste de la propriété privée - La concentration du capital provoquée par l’élévation de la composition organique exige pour chaque unité de production la mobilisation de ressources considérables qui, détenues par des capitalistes individuels dispersés, ne pourraient plus atteindre une dimension suffisante chez chacun. La société de capitaux pouvant grouper les capitaux isolés succède au capitaliste individuel. La propriété privée se prolonge sous une forme sociale (anonyme). Elle devient propriété de l’Action elle-même, part sociale à une propriété privée. La propriété reste privée dans son essence.
  3. Restriction de la concurrence - La socialisation capitaliste de la propriété privée conduit à son regroupement par un nombre réduit de capitalistes. La propriété de l’Action permet en effet à ceux qui en détiennent un nombre même minoritaire de contrôler la propriété des moyens de production de nombreuses entreprises. Le monopole réalisé par le regroupement des Actions succède donc à la concurrence, engendrée par elle. Des trusts se forment qui regroupent et combinent d’importants comptes de production. Les entreprises qu’ils n’incorporent pas d’une manière directe sont en même temps regroupées en cartels, ou ententes monopolistes. Les coalitions d’intérêts (trusts et cartels combinés) dominent le marché. Les prix sont établis par le monopole qui "fait" le marché, et en ce sens cesse de produire pour lui. Dès lors, on ne produit plus au hasard, "pour produire", mais au contraire pour un marché calculé (quotas monopolistes) sur lequel on règle la production (restreinte). C’est une esquisse très embryonnaire -d’un plan. Mais c’est un plan qui a pour office de contrecarrer le développement des forces productives pourtant stimulé par ailleurs par le monopole, puisqu’il est fonction de quotas restrictifs. Ce système ouvre donc pour la première fois un cours de décadence capitaliste pour le moment où le monopole, une fois la stimulation initiale passée, conduit à la sclérose des forces productives existantes. D’autre part, les prix cessant d’être libres, les valeurs ne peuvent s’ajuster. Le développement monopoliste détraque (en même temps que les prix libres) le mécanisme libre de l’entreprise et de la faillite. L’accès à la production et l’élimination des capitalistes individuels ne sont plus ouverts. C’est que le monopole consolide les positions acquises et maintient avec ses prix artificiels (qui viennent compenser la réduction que les rapports accrus du capital constant au capital variable infligeaient au taux de profit moyen) les entreprises non rentables. Contrairement à ce qui se passait à l’époque de la concurrence- laquelle conduisait à une sorte de sélection naturelle. Il y a désormais exploitation des petites exploitations par les grosses, sans expropriation.
  4. Strangulation et cloisonnement du marché mondial - L’essor du marché mondial se poursuit sous l’impulsion des forces productives. Les échanges internationaux s’accroissent considérablement en volume et en valeur, et avec eux la solidarité économique des différents pays. La monopolisation prend un cadre et un essor international. Le monopole dans chaque pays culmine en trusts et en cartels internationaux. Ces derniers se resserrent ou se relâchent selon les fluctuations des crises cycliques.

Cependant, dans le même temps qu’il simplifie puissamment les échanges, le monopole érige rapidement des barrières douanières constamment réhaussées, les barrières sont nécessaires pour que chaque élément national du réseau mondial des monopoles établisse ses assises. Le marché mondial, tout en se développant, tend donc à se cloisonner.

C’est l’étalon-or qui continue à assurer le lien entre les États, jusqu’au moment où, avec la guerre de 1914 et la montée du capitalisme (monopoliste) américain sur le plan mondial, il commence à se détériorer. L’or sera dorénavant drainé vers les banques américaines, et la plupart des pays deviendront exsangues l’un après l’autre. Dans l’ensemble, le marché mondial est dominé par l’exportation du capital dont les traits et les causes seront repris plus loin.

  1. Maintien monopoliste de la rentabilité — Le monopole, au fur et à mesure qu’il s’affermit, se constitue en oligarchie.

En effet, l’Action, expression socialisée de la propriété privée, se vend et s’achète. La Bourse, autrefois marché des valeurs d’État, devient alors marché des Actions. Mais par la Bourse et les participations que les opérations permettent, capital industriel, capital commercial, capital bancaire, tendent à fusionner sur la base du capital industriel monopoliste. Ils tendent simultanément à s’associer aux finances publiques.

C’est en définitive sur le plan financier que l’oligarchie se constitue, puisque sur ce plan la bourgeoisie monopoliste peut se cimenter autour de l’État qui devient son instrument direct. Formant un tout homogène -bien que toujours divisé par des contradictions internes- le monopole institué en oligarchie opère sur le taux d’accumulation propre au secteur monopolisé, taux cadrant justement avec le niveau atteint par la composition organique du capital social.

Tout se passe dans ces conditions comme si le monopole contrecarrait tout simplement la tendance qui s’affirmerait normalement avec la concurrence du taux de profit moyen à la chute, chute résultant, comme il a été dit, de la composition organique élevée du capital et de l’insuffisance relative de plus-value sociale qui lui correspond. La rentabilité individuelle reste donc en principe la règle impérative comme dans le cadre concurrentiel, mais elle opère désormais, non par rapport à l’entreprise pure et simple, mais dans le cadre du monopole. Mais cette rentabilité monopoliste est assurée parce qu’il y a prélèvement, grâce aux prix artificiels du monopole, d’un surprofit monopoliste prélevé au détriment de la plus-value accumulée dans le secteur mondial encore concurrentiel (notamment colonial et semi-colonial). Dans ces conditions de rentabilité, se réalise, au moins initialement, une formidable explosion des forces productives. En même temps, toutefois, ces conditions préparent un renversement de tendance, car elles ont un double effet :

  1. Établissement d’une rentabilité globale pour les formations monopolistes qui se substitue à la rentabilité strictement individuelle de chaque branche ou entreprise comme sous la concurrence. C’est ainsi que les entreprises mal placées subsistent. Le calcul économique échappe à l’intérieur du monopole (particulier ou général) à l’emprise des conditions de rentabilité individuelle telles que les imposait jadis la loi de la valeur.
  2. Formation, dans le cadre d’une insuffisance absolue de plus-value, d’une surabondance relative. C’est-à-dire que l’accumulation monopoliste excède la capacité d’élargissement immédiate du monopole. Il faut donc, dans chaque pays, exporter du capital. Le monopole national synthétique organisé autour de l’État entre en lutte contre les autres monopoles nationaux pour les sphères extérieures d’investissement. Cette lutte culmine en lutte armée, et l’armement fournit à son tour et en partie un moyen d’absorber l’excédent relatif de plus-value, puisqu’il le volatilise dans des productions anti-économiques (commandes d’État). La guerre permet aux États qui la gagnent de dérober dans un cadre mondial les espaces d’investissement monopolistes aux autres États. En devenant mondiale à son tour, la guerre contribue à sa manière à la marche économique du système. Mais, par son extension, la guerre du monopole (guerre impérialiste) accélère à son tour la décadence du capitalisme telle que l’ouvre la restriction monopoliste.
  1. Limites tendancielle et changement de plan de la prolétarisation - Le monopole empêchant l’élimination des entreprises capitalistes même non rentables dans les pays avancés, la prolétarisation prend un nouveau cours. Les couches bourgeoises productives comme parasitaires se trouvent consolidées, et la prolétarisation, malgré sa croissance continue, subit une contre tendance. La classe ouvrière, autrefois assez homogène, se divise sous l’empire du progrès technique et des conditions du monopole en couches différenciées par leur qualification technique et leur rôle dans la production (techniciens spécialistes et manœuvres). Le surprofit monopoliste permet en outre de surpayer des couches entières de travailleurs hautement qualifiés (aristocratie ouvrière), ce qui accentue la différenciation du prolétariat en couches distinctes.

Simultanément, une partie des couches bourgeoises prend, tout en restant au sein de la bourgeoisie, une position salariée. En effet, avec le monopole, les capitalistes se retranchent dans la sphère financière, et la production proprement dite passe entre les mains d’une bureaucratie interne aux monopoles et créée par lui (directeurs, ingénieurs, employés). Le "salariat" s’introduit donc au sein de la bourgeoisie -mais sans changer son caractère capitaliste- donnant ainsi à la gestion économique la forme d’une profession libérale (perception indirecte de plus-value).

  1. Altération de la loi de la valeur -Les prix, dans le système concurrentiel, déviaient par rapport aux valeurs. Mais ils déviaient précisément dans le cadre de la loi de la valeur, c’est-à-dire en fonction de rapports déterminés entre catégories de la production (capital constant, capital variable, plus-value), l’ajustement entre ces catégories d’une part et entre ces prix et la valeur de l’autre se faisant par des successions de crises cycliques. Ce sont ces conditions qui se trouvent changées.

Avec le monopole, en effet, les prix subissent une déviation (prix de monopole) qui n’a plus rien à voir avec la déviation concurrentielle. L’ajustement des catégories (valeur) du capital (en fonction des prix et par l’intermédiaire d’un taux de profit moyen formé par péréquation) ne se fait plus dans les mêmes conditions. Les prix ne gravitent plus librement autour de la valeur. Il y a donc altération de la loi de la valeur. Cette déviation des prix monopolistes, conséquence des monopoles, donne à la concurrence le caractère d’une "concurrence monopolistique".

D’immenses appareils de distribution s’édifient alors (marketing) qui établissent et maintiennent le contrôle du marché. La distribution des produits gonfle par rapport à la production. Également, leur circulation, ce qui tend à son tour à gonfler aussi l’appareil bancaire déjà renforcé par la centralisation industrielle. Les frais de vente tendent à dépasser les frais de production. La bureaucratie économique (la fraction salariée de la bourgeoisie) qui, dans le cadre du monopole, produit et gère pour le compte de l’oligarchie, s’étend ainsi à une bureaucratie parasitaire dont la charge économique vient faire contrepartie à la rentabilité établie par le monopole. C’est un des aspects de la décadence économique ouverte avec le monopole. Quoi qu’il en soit, la formation de prix et de profits monopolistes se fait dans le cadre du marché, donc, par rapport à lui, en quelque sorte comme une de ses fonctions (la propriété privée subsiste, elle reste le fondement du monopole, inconcevable sans elle). Dans ces conditions, les crises cycliques persistent et elles assurent — dans le cadre certes maintenu mais désormais altéré de la loi de la valeur — l’ajustement de la production à la consommation, du produit en valeur de la Branche I (moyens de production) à la Branche II (biens de consommation). Cet ajustement s’effectue par le mécanisme des prix monopolistes déviés.

  1. Amalgame de l’État et de l’oligarchie - Par l’intermédiaire de la Bourse, les finances publiques de chaque pays et le capital privé (monopoliste) réalisent une certaine interpénétration. Les banques détiennent l’essentiel des titres des emprunts d’État. Elles contrôlent ainsi le Trésor. Mais en même temps, les commandes d’État (armement surtout) et les placements publics à l’étranger, également ses nouveaux marchés extérieurs ouverts par la force (colonies, semi-colonies, États adversaires) donnent au monopole l’espace qu’il lui faut. Une interpénétration étroite, un amalgame s’opère entre l’État et l’oligarchie. L’État prend en mains des services publics plus étendus (postes, télégraphes, etc.). La bureaucratie militaire gonfle particulièrement.

Toutefois, la société (économie, production) et l’État restent "extérieur l’un à l’autre" comme par le passé, puisque l’essentiel des moyens de production est toujours objet de propriété privée. Les classes parasitaires du capitalisme monopoliste (et dans son ensemble l’oligarchie) prédominent économiquement, et elles forment avec l’État un système financier commun.

L’État fonctionne comme leur appareil de répression dans les mêmes conditions que pour les autres classes capitalistes qui avaient dominé l’économie avant la formation de l’oligarchie monopoliste. Son rôle -de l’État- s’accroît sur le terrain des antagonismes (économiques et surtout militaires) entre les fractions nationales de la bourgeoisie mondiale. Les conditions de gestion de l’État restent, du point de vue général, les mêmes qu’avec la concurrence (Dictature, Démocratie, Suffrage Universel). Le monopole supposant des rapports capitalistes ainsi qu’une accumulation avancée, succédant d’autre part dans les pays dominés (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord) à la période d’accumulation à laquelle correspond la révolution bourgeoise, ouvre la voie à la consolidation, à l’épanouissement de la Démocratie. Celle-ci atteint alors son maximum de développement.

(À suivre)

Morel

Conscience et organisation: 

  • La Gauche Communiste de France [2]

Personnages: 

  • Adam Smith [60]
  • David Ricardo [61]
  • Karl Marx [24]

Questions théoriques: 

  • L'économie [20]

Rubrique: 


Source URL:https://fr.internationalism.org/en/node/11751

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