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Comme nous l’indiquions dans l’introduction de cette série, le CCI fut fondé en janvier 1975 lors de la conférence internationale durant laquelle, plusieurs groupes politiques, issus de différents pays et en contacts étroits depuis plusieurs années, décidèrent de se regrouper au sein d’une organisation centralisée d’emblée à l’échelle internationale. Cet événement majeur manifestait la volonté consciente d’une très jeune génération de révolutionnaires de la nécessité de construire une organisation s’inscrivant dans la continuité programmatique et organisationnelle de la Gauche communiste en vue de préparer l’axe autour duquel devrait se constituer le futur parti mondial. L’objectif de cette deuxième partie de cette série consiste donc à exposer la démarche politique à travers laquelle le CCI s’est donné les moyens d’assumer le rôle politique pour lequel la classe la fait surgir[1].
I- Le processus de formation du CCI dans la continuité du mouvement révolutionnaire
La première expression organisée préfigurant la fondation de notre courant a surgi au Venezuela en 1964 avec la constitution du groupe Internacionalismo. Elle consistait en un petit noyau d'éléments très jeunes qui commencèrent à évoluer vers les positions de classe à travers des discussions avec un camarade plus âgé (Marc Chirik) ayant derrière lui toute une expérience militante au sein de l'Internationale Communiste, puis au sein de la Fraction italienne groupée autour de la revue Bilan, enfin au sein de la "Gauche Communiste de France" jusqu'à la dissolution de celle-ci en 1952. Ce petit groupe adopta dès le départ une attitude d’ouverture et de recherche de contacts. C'est ainsi que le groupe Internacionalismo établit ou tenta d'établir des contacts et des discussions avec le groupe News and Letters aux États-Unis ainsi qu’en Europe, avec toute une série de groupes se situant sur des positions de classe, ainsi qu’avec Battaglia comunista. C’est aussi comme cela qu’en mai 1968, trois membres d’Internacionalismo participèrent activement au mouvement social qui éclata en France en menant d’intenses discussions avec plusieurs groupes ainsi que des éléments isolés. Mais le débat sur la signification historique de mai 68 et les leçons à en tirer montra la grande confusion de la plupart des groupes préexistants. Il était dès lors nécessaire d’envisager la constitution d’un nouveau groupe politique sur la base de positions cohérentes telles que celles élaborées et défendues par Internacionalismo. C’est dans ces conditions que se constitua Révolution internationale (RI) en juillet 1968 sur la base d’une déclaration de principe. RI devint une véritable force agissante dans le processus de regroupement des révolutionnaires aussi bien en France qu’à l’échelle internationale.
Ainsi, dès 1969 – 1970, la poursuite des contacts et des discussions avec News and Letters aux États-Unis allait amener deux de ses membres à se rapprocher des positions de la Gauche communiste. Au cours de l’année 1970, rejoins par un troisième élément, ils se constituèrent en groupe en publiant eux aussi une sorte de Déclaration d’orientation politique: le premier numéro d’Internationalism voyait le jour. Et le processus s’amplifia dans les premières années 1970, au cours desquelles les militants de RI sillonnèrent l’Europe pour partir à la rencontre de lecteurs ou de correspondants, n’hésitant absolument pas à provoquer les contacts dans un monde où l’internet et les nouveaux moyens de communications n’existaient pas encore[2]. Ressentant la nécessité de régulariser et renforcer les relations entre les groupes révolutionnaires, Internationalism et Révolution internationale prirent l’initiative d’appeler à la tenue d’une série de conférences et de rencontres entre 1973 et 1974 au cours desquelles s’opérèrent une clarification et une décantation qui se traduisirent notamment par l’évolution du groupe World Revolution en Angleterre (qui scissionna de Solidarity London) vers les positions défendues par RI, Internationalism et Internacionalismo. Mais surtout ces différentes rencontres créèrent les bases permettant la constitution du CCI un an plus tard. Pendant cette même période, RI poursuivit les prises de contacts et les discussions non seulement avec des groupes organisés mais également avec des éléments isolés lecteurs de sa presse et sympathisants avec ses positions. Ce travail aboutit notamment à la constitution de petits noyaux en Espagne et en Italie qui publièrent dès 1974 respectivement les revues Accion proletaria et Rivoluzione Internazionale. Ainsi lors de la conférence de janvier 1975, les six groupes, reconnaissant que leurs plates-formes reposaient sur les mêmes positions, décidèrent de s’unifier en une organisation unique dotée d’un organe central international et publiant une revue trimestrielle (la Revue internationale) en trois langues (anglais, espagnol, français). Un grand pas venait d’être fait. La fondation du Courant Communiste International constituait l’aboutissement d’un intense travail de contacts, de discussions, de confrontations des positions, de clarification et de décantation sur la base de critères politiques bien définis. Il faut souligner que durant toute cette période, le milieu politique prolétarien n’a pas pu compter sur la contribution des organisations historiques de la Gauche italienne qui s’étaient maintenues après la Deuxième Guerre mondiale. En effet, aussi bien le Partito Communista Internazionalista (Battaglia) et surtout le PCI/Programma repoussèrent toutes les propositions de rencontre[3]. Pour eux, mai 68 n’avait aucune signification historique et se réduisait à une simple révolte d’étudiants.
Ce «splendide isolement» était justement en totale contradiction avec la démarche de la Gauche italienne d’avant la guerre.
C’est pourquoi le Rapport sur la question de l’organisation de notre courant international[4], présenté lors la conférence de janvier 1975, défendait ouvertement que la formation du Courant signifiait un véritable rétablissement de la continuité historique avec tout l’héritage de la Gauche communiste d’avant la Deuxième Guerre mondiale: «Si le mouvement ouvrier n’avait connu la rupture de 60 ans qui le sépare aujourd’hui le l’Internationale Communiste, c’est sans doute «la Gauche» de celle-ci («Gauche italienne», «Gauche allemande») qui auraient cette fois-ci assumé cette tâche. Du point de vue des positions politique, il ne fait aucun doute que la prochaine Internationale sera une continuité de cette Gauche; mais du point de vue organisationnel, cet axe est à construire. Depuis la récente reprise des luttes de la classe, notre courant international a assumé une pratique organisationnelle avec les positions de classe du prolétariat. C'est-à-dire que sa praxis est devenue, avec toutes ses faiblesses et erreurs, patrimoine de la lutte prolétarienne. Le courant a ainsi créé une nouvelle source de continuité organique, en étant la seule organisation à avoir assuré une CONTINUITE dans sa pratique au sein du cadre que constituent les positions de classe. [5]»
Par conséquent, le CCI ne se concevait pas tellement comme une «nouvelle branche» au sein de la Gauche communiste mais plutôt comme l’incarnation de la synthèse critique entre le meilleur de la Gauche italienne et de la Gauche germano-hollandaise. Mais ce «fil historique» n’aurait pu être à nouveau tissé sans la capacité du camarade MC (Marc Chirik) à défendre et transmettre le meilleur de toute l’expérience accumulée par le mouvement ouvrier à la jeune génération de révolutionnaires de l’après 68[6]. En 1975, Marc avait 68 ans et près de 50 ans de vie politique. Il était le seul à avoir participé à la vague révolutionnaire qui commença en Russie en octobre 1917. La très grande majorité des militants du CCI était à l’inverse très jeune (dans la vingtaine) et surtout n’avait aucune expérience du militantisme révolutionnaire. L’un des premiers grands enjeux dans sa phase originelle consista donc à s’approprier et assimiler en profondeur les acquis théoriques, politiques et organisationnels du mouvement ouvrier après quatre décennies de rupture dans la continuité organique qui reliait les organisations depuis la Ligue des Communistes (1847-1852)[7].
II – Fonder et construire le CCI sur la base d’une claire démarcation des positions de classe et des principes prolétariens
Si le CCI est la première organisation révolutionnaire à avoir surgi d’emblée à l’échelle internationale (même si en raison des conditions historiques, l’extension du CCI s’est d’abord effectuée en Europe et en Amérique du Nord) l’un des premiers grands défis a consisté à devoir justement défendre le principe de la centralisation internationale. C’est à dire apprendre à coordonner les forces militantes à l’échelle de plusieurs pays afin que l’organisation soit en mesure de développer une véritable vie politique unitaire et parler d’une seule et même voix au sein de la classe ouvrière et du milieu révolutionnaire. Or, tout ceci n’allait absolument pas de soi. De profonds obstacles se dressaient devant la nouvelle génération de révolutionnaires.
En 1984, dans le cadre du combat contre les tendances conseillistes au sein du CCI, notre camarade Marc Chirik rédigeait une contribution dans laquelle il retraçait la «préhistoire du CCI». La conclusion de son propos démontrait à quel point la «rupture organique» avec le mouvement révolutionnaire du passé constituait une profonde entrave au processus de regroupement des forces révolutionnaires après 68:
«Quand on l’examine avec un certain recul, il se dégage l’impression que nous assistons au début de l’histoire du mouvement politique de la classe ouvrière tellement sont nombreux les tâtonnements, les confusions que chacun des groupes traîne avec lui. C’est comme si le mouvement politique de la classe était frappé par une longue crise d’amnésie de laquelle émerge lentement et douloureusement sa mémoire. En l’absence de la capacité des groupes venant de la gauche italienne, de représenter la continuité théorique et politique, il faudra aux nouveaux groupes qui surgissent avec la reprise de la lutte ouverte du prolétariat, des années et des années pour se sortir de ce labyrinthe que représente un demi-siècle de «nuit» et de recul de la lutte de classe: pour se réapproprier les acquis théoriques, politique et organisationnels du passé et renouer le lien avec le mouvement révolutionnaire d’avant et pouvoir, tout en l’intégrant, en l’assimilant, le dépasser critiquement.
Sans aucun doute, avec la constitution du CCI, un grand pas sera fait, mais il serait présomptueux de penser qu’avec son premier congrès le CCI a définitivement dépassé sa préhistoire. Trop de faiblesses, trop de lacunes, trop de «trous dans les lacunes» persisteront encore qui pèseront lourdement sur son développement. Toute l’histoire du CCI sera marquée par la difficulté à se débarrasser de beaucoup d’idées fausses véhiculées au cours de la période de gestation.»
Ainsi, dès le départ, le Courant dû faire face à l'influence délétère de la révolte des couches de la petite-bourgeoisie intellectuelle, influence particulièrement sensible après 68 à la suite des mouvements estudiantins. L’individualisme, l’impatience, l’immédiatisme, le spontanéisme, la méfiance vis à vis des organisations révolutionnaires (en particulier celles de la Gauche Communiste) constituaient de puissants poisons contre le développement d’une véritable vie politique organisée et centralisée. Ce à quoi s’ajoutait le poids des relations affinitaires et de l’esprit de cercle totalement antagonique au renforcement de réels rapports politiques entre militants permettant de construire un cadre de fonctionnement au sein duquel le TOUT (les besoins de l’organisation) devait en permanence primer sur les préoccupations des différentes parties le composant.
Mais face à tous les stigmates liés aux faiblesses dans lesquelles la classe ouvrière avait retrouvé le chemin des luttes à partir de la fin des années 60, le CCI refusa tout compromis en son sein.
Au contraire, il adopta la méthode qu’a toujours défendu l’aile marxiste du mouvement ouvrier consistant à fonder l’organisation sur la base d’une claire démarcation des principes organisationnels et des positions programmatiques. Par conséquent, en 1976, le premier congrès du CCI adoptait les Statuts de l’organisation dans la continuité des organisations du passé.
Mais comme nous l’indiquions déjà en 1976, «les statuts des différentes organisations politiques de la classe ont été, en même temps qu'instruments de la lutte politique, des miroirs fidèles des conditions dans lesquelles celle-ci devait lutter. Et en particulier, ils portaient en eux les faiblesses et l'immaturité du prolétariat des différentes époques. Les statuts du CCI n'échappent pas à la règle. Ils sont un produit de leur époque, et c'est parce que le mouvement général de la classe a progressivement surmonté son immaturité qu'ils peuvent aujourd’hui, à leur tour, dépasser les faiblesses des statuts que nous avons passé en revue. [8]» Ces statuts devaient également répondre aux questions et aux problèmes politiques caractéristiques de la période dans laquelle l’organisation avait surgi. C’est pourquoi, qu’une de leurs caractéristiques essentielles réside dans la forte insistance sur le caractère unifié et centralisé mondialement de l'organisation. «Par ailleurs, compte-tenu de l'expérience de la dégénérescence de la troisième Internationale, où les mesures administratives ont été l'instrument utilisé contre les fractions révolutionnaires, il était utile d'insérer dans les présents statuts des points précisant les conditions dans lesquelles peuvent et doivent s'exprimer les divergences au sein de l’organisation».
C’est également au cours du premier congrès que fut adoptée une plateforme politique dont le principal objectif consistait à synthétiser les positions de classe. Ce document exprimait le degré de clarté auxquels ses militants étaient parvenus après sept années de discussions, de réflexion et d'intervention dans la classe. Si cette plateforme s’appuyait fermement sur les acquis hérités des organisations de la Gauche communiste, le CCI ne la concevait pas comme un dogme absolu. La plateforme fut rectifiée ou actualisée à plusieurs reprises en fonction de l’évolution de la compréhension de la période historique.
Ainsi, ces deux documents (Statuts-Plateforme) servaient de base pour les nouvelles adhésions à l’organisation[9]. Mais très vite, le CCI allait faire l’expérience qu’il ne suffit pas de se doter d’un cadre politique cohérent, encore fallait-il être capable de le défendre de façon permanente contre toutes les tendances visant à le remettre en cause.
III – Un combat inlassable pour la défense de l’organisation
Comme nous l’avons largement développé dans la première partie de cette série[10], l’organisation des révolutionnaires constitue un «corps étranger» dans la société capitaliste. En cela, elle n’est jamais prémunie de l’influence des idéologies bourgeoises et petites-bourgeoises qui véhiculent des visions et des comportements hostiles et destructeurs au sein d’une organisation du prolétariat. Les difficultés et les épisodes de crise y sont en quelque sorte inévitables. Au cours des cinquante dernières années, le CCI a connu plusieurs crises politiques dont certaines mirent carrément en péril sa survie même en tant qu’organisation révolutionnaire. Nous ne pouvons pas relater ici dans les détails les origines et le déroulement de ces différents épisodes. La véritable question réside plutôt dans la méthode à travers laquelle le CCI a mené le combat pour défendre l’intégrité des principes organisationnels.
D’abord, le CCI a toujours considéré que les remises en cause de son mode fonctionnement, de la part de certains militants, manifestait d’abord et avant tout les faiblesses de l’organisation dans son ensemble.
De ce fait, reprenant à son compte la méthode héritée de la fraction italienne et de la Gauche communiste de France, le CCI s’est toujours efforcé d’affronter les problèmes organisationnels:
- De la façon la plus consciente possible afin de déterminer leurs origines et se donner les moyens de les dépasser.
- Par une défense intransigeante et sans compromis des principes organisationnels.
- En évitant autant que possible des scissions ou des départs prématurés ou injustifiés de la part de militants.
- De façon collective, par le débat le plus large à l’échelle du CCI dans son ensemble, afin de confronter les positions et de clarifier les questions politiques essentielles en jeu.
C’est pourquoi les congrès internationaux[11] ou la tenue de conférences extraordinaires (comme celles de janvier 1982, d’avril 2002[12] et de mai 2014[13]), furent très souvent des moments cruciaux au cours desquels tout le CCI dût mener un combat déterminé pour la défense de ses principes et de son cadre de fonctionnement. Ces intenses moments de débats et de combats aboutirent la plupart du temps à la production de textes permettant de tirer un maximum de leçons ainsi que d’enrichir la compréhension du CCI sur les questions d’organisation. Par exemple, à la suite de la crise qui secoua le CCI entre 1981 et 1982 (perte de la moitié de la section en Grande-Bretagne, hémorragie d'une quarantaine de membres de l'organisation), la conférence extraordinaire de janvier 82 adopta deux rapports l’un sur «La fonction de l’organisation[14]» et l’autre sur «La structure et le fonctionnement de l’organisation des révolutionnaire[15]». Ces deux documents constituent (encore aujourd’hui) des contributions considérables. Ils ont notamment permis d’approfondir les bases sur lesquels le CCI s’était fondé (rôle historique de l’organisation, relation entre l’organisation et la classe, centralisation, rapports entre militants et organisation…). Le texte sur «sur la question du fonctionnement de l’organisation dans le CCI» (adopté lors du XI congrès international, suite au combat mené durant de nombreuses années contre la persistance de l’esprit de cercle et du clanisme), prolongeait l’apport des textes de 82 en se réappropriant notamment le combat mené par Lénine contre l’esprit de cercle lors du deuxième congrès du POSDR en 1903. - Enfin, le CCI a toujours eu le souci et la capacité d’exposer publiquement au sein de la classe les leçons de ses propres combats. Les textes dont il vient d’être fait référence ont tous été publiés dans la Revue internationale.
Bien évidemment, ceci ne signifie pas que nous soyons toujours parvenus à aller aux racines des difficultés. Comme nous l’avons compris plus tard, les leçons tirées sont souvent restées superficielles ou mal assimilées.
Parfois même, la réflexion fut engagée sur de mauvaises pistes ou bien se limita davantage à se confronter aux manifestations des problèmes plutôt qu’à identifier leurs racines profondes. Par exemple le combat contre l'esprit de cercle et le clanisme dans les années 90 n'avait pas été mené à fond et ces éléments délétères sont revenus à la charge en 2000-2001.
Mais ce qu’il faut surtout retenir c’est que loin de cultiver la cécité et l’omerta, le CCI s’est toujours efforcé de réagir face aux problèmes organisationnels auxquels il faisait face avec lucidité et effort de clarification. De plus, le CCI s’est toujours efforcé de lutter contre toutes les formes d’opportunisme (aussi bien en son sein que dans l’ensemble de la Gauche communiste) même si ça devait le rendre «impopulaire». D’ailleurs, à la suite du XVe congrès, le CCI a apporté une réponse très ferme à ceux qui prétendaient que les nombreuses crises traversées par notre organisation étaient la preuve de sa faillite ou de sa «paranoïa»: «C’est parce que le CCI lutte contre toute pénétration de l’opportunisme qu’il apparaît comme ayant une vie mouvementée, faite de crises qui se répètent. C’est notamment parce qu’il a défendu sans concession ses statuts et l’esprit prolétarien qu’ils expriment qu’il a suscité la rage d’une minorité gagnée par un opportunisme débridé, c'est-à-dire un abandon total des principes, en matière d'organisation. Sur ce plan, le CCI a poursuivi le combat du mouvement ouvrier, de Lénine et du parti bolchevique en particulier, dont les détracteurs stigmatisaient les crises à répétition et les multiples combats sur le plan organisationnel.[16]» C’est donc sur la base d’une pensée vivante, inspirée là encore de la méthode de la fraction italienne pour qui «la connaissance ne peut supporter aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme», que le CCI a toujours assumé d’être «à contre-courant» en faisant preuve de la plus grande vigilance concernant la vie interne de l’organisation et toutes les formes de concessions visant à remettre en cause les principes prolétariens.
IV La capacité du CCI à développer une analyse lucide et cohérente de l’évolution de la période historique
C’est avec la même démarche que le Courant s’est efforcé de développer une analyse cohérente et lucide aussi bien de la plongée du capitalisme dans sa phase de décadence que de l’évolution du rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. Là encore, tout en s’appuyant sur les apports et les acquis hérités des organisations du passé (tout particulièrement sur la compréhension de la décadence du capitalisme) le CCI fut en mesure d’actualiser et d’enrichir en permanence le cadre d’analyse marxiste permettant de saisir l’évolution des conditions historiques dans lesquelles le prolétariat devait mener sa lutte révolutionnaire. En fait, c'est la capacité de notre Courant à ne pas être enfermé dans les schémas du passé qui lui a souvent permis de discerner les changements majeurs dans la dynamique de la société capitaliste, bien avant qu’ils soient devenus trop évidents pour pouvoir être niés.
Alors que la Gauche Communiste de France ne voyait de possibilité de surgissement du prolétariat que dans et au cours d'une 3ème guerre mondiale, en 1967 le groupe Internacionalismo révisait cette vision en ébauchant l’analyse du cours historique vers les affrontements de classe sur la base de l’aggravation de la crise économique. Cette analyse fut confirmée quelques mois plus tard par l’éclatement du mouvement de mai 68 en France. Face au scepticisme des groupes historiques de la Gauche communiste, ne voyant «rien de nouveau sous le soleil», notre courant allait également se distinguer en saisissant la portée historique de l’événement.
Prolongeant l’analyse d’Internationalismo, le groupe Révolution internationale démontrait dans l’article «Comprendre mai» paru dans le n°2 du journal Révolution internationale, que mai 68 n’était pas un simple événement momentané de la classe ouvrière en France, mais l’expression d’un mouvement historique et international: la fin de la contre-révolution et le retour du prolétariat sur la scène de l’histoire. C’est donc sur la base d’une compréhension profonde de l’évolution de la période historique que le premier congrès du CCI, en 1976, adopta également son «Premier Manifeste».
Ce texte avait justement comme objectif d'annoncer à la classe la perspective des combats qu'elle avait d'ores et déjà engagés, de lui rappeler les enseignements de son passé pour qu'elle puisse se forger son avenir et également de dégager les tâches qui attendaient les révolutionnaires eux-mêmes comme fruits et facteurs actifs de ce renouveau de la lutte du prolétariat.
C'est bien parce que le CCI conçoit le marxisme comme une théorie vivante qu'il a à cœur aussi bien de creuser et approfondir les enseignements du passé que de tenter de saisir les évolutions majeures ou les phénomènes nouveaux liés à la période historique. C’est globalement ce qu’il fut en mesure de faire, dans les années et les décennies qui suivirent, en produisant des contributions majeures à l’approfondissement de la conscience de classe:
- En juillet 1979, le 3e congrès adoptait une résolution sur «l'État dans la période de transition» ainsi qu'un rapport sur le «cours historique[17]».
- Suite à la grève de masse en Pologne en 1980, les textes sur «la lutte du prolétariat dans la décadence du capitalisme[18]» et sur la «critique de la théorie du maillon faible[19]» précisaient et approfondissaient notre analyse sur les conditions présentes et futures de la lutte prolétarienne vers la révolution.
- De même, il est nécessaire de souligner les approfondissements que constituent nos différentes brochures sur Les syndicats contre la classe ouvrière, La décadence du capitalisme, Nation ou classe, Organisations communistes et conscience de classe.
Si la fin des années 70 et la décennie 80 furent marquées par une grande intensité des luttes ouvrières au sein desquelles le CCI intervint activement, cela s’accompagnait de la nécessité de tirer les leçons des défaites passées. Ainsi, afin de comprendre la défaite de la grève de masse en Pologne en 1980, l’organisation s'est penchée avec attention sur les caractéristiques spécifiques des régimes staliniens d'Europe de l'Est. C'est notamment cette analyse qui a permis au CCI, près de deux mois avant la chute du mur de Berlin, de prévoir l'effondrement du bloc de l'Est et de l'URSS, alors que beaucoup de groupes en étaient à analyser ce qui se passait en URSS et dans son glacis (la "perestroïka" et la "glasnost", l'accession au pouvoir de Solidarnosc en Pologne durant l'été 1989), comme une politique de renforcement de ce bloc. De même, la capacité à affronter lucidement les défaites de la classe, nous a permis, dès avant les événements de l'automne 1989, de prévoir qu'ils allaient provoquer un profond recul dans la conscience du prolétariat. Signalons au passage que cette analyse ne faisait pas l'unanimité dans le camp de la Gauche communiste et beaucoup pensaient que la disparition honteuse du stalinisme, du fait qu'il avait été le fer de lance de la contre-révolution, allait ouvrir la voie à un développement de la conscience et de la combativité du prolétariat.
Le BIPR, (l’ancêtre de la Tendance Communiste Internationaliste) allant même jusqu’à dire que le coup d’État contre le régime de Ceaucescu en Roumanie avait ouvert «toutes les conditions objectives et presque toutes les conditions subjectives étaient réunies pour transformer l'insurrection en une réelle et authentique révolution sociale.»
Mais surtout, l'effondrement du bloc de l'Est et du stalinisme, de même que les difficultés que cela allait provoquer pour le combat de la classe ouvrière, n'ont été pleinement compris par notre organisation que parce qu'elle avait été capable d'identifier la phase ultime dans laquelle était entrée la décadence du capitalisme: celle de la décomposition dont la dynamique à l’œuvre depuis quatre décennies (si elle n’est pas contrecarrée par la victoire de la révolution prolétarienne) mène inéluctablement à la destruction de la civilisation humaine[20]. Bon nombre de nos détracteurs réduisent l’analyse de la décomposition à une sorte de mantra, une réponse simple et toute trouvée à la «complexité du monde». Ce n’est pas le lieu de rentrer ici dans la polémique. Effectivement, il nous semble impossible de saisir les multiples manifestations de la dynamique mortifère du capitalisme sans les replacer dans le cadre global de la décomposition du capitalisme. Pour autant, cela n’a jamais constitué un motif pour s’exonérer de la nécessité d’actualiser ou d’affiner l’analyse dès lors que nous le jugions nécessaire. Ce fut le cas en 2017, lorsque le 21e congrès international adopta une actualisation des Thèses sur la décomposition[21]. Par ailleurs, au cours des dernières années, nous avons tenté de démontrer en quoi les «années 20» du XXIe siècle manifestaient une aggravation qualitative de la spirale destructrice («effet tourbillon») dans laquelle le capitalisme en décomposition plonge l’Humanité tout entière.
Bien évidemment, tout cela ne signifie pas que le CCI n’ait pas pu commettre des erreurs d’appréciation ou ait pu faire preuve d’insuffisances dans ses analyses. C’est d’ailleurs ce qui a été reconnu lors du 21e congrès international (au moment des 40 ans de l’organisation) dont un des axes majeurs de ce congrès visait à établir un bilan critique de l’analyse de la situation internationale[22]. De même, en 2022, après avoir sous-estimé les ambitions de la Russie de déclarer la guerre à l’Ukraine, le CCI a jugé nécessaire d’actualiser le Texte militarisme et décomposition produit au début des années 90[23].
V- Quel bilan après un demi-siècle d’existence ?
Si après cinq décennies de vie politique, le CCI est toujours en mesure d’assumer le rôle pour lequel la classe la fait surgir, c’est d’abord et avant tout en raison de sa capacité à s’inscrire pleinement dans la démarche politique développée par la Fraction italienne et par la Gauche communiste de France. C'est parce que, à l'image de ces prédécesseurs, le CCI a pour préoccupation de combattre le routinisme, la paresse de la pensée, l’accommodation à la société capitaliste qu’il a toujours trouvé les ressources de défendre son intégrité comme organisation révolutionnaire de combat. C'est en reprenant à son compte cette volonté d'être en éveil permanent devant les faits historiques, fustigeant l'idée «qu'il n'y rien de nouveau sous le soleil» ou que «les positions du prolétariat sont invariantes depuis 1848» (comme le prétendent les bordiguistes), qu’il a pu jusqu’à aujourd’hui «maintenir le cap» dans la défense des positions de classe.
Mais nous ferions preuve d’inconséquence si nous n’étions pas capables de porter un véritable regard critique sur 50 ans de vie organisationnelle pour identifier les efforts qu’il s’agit de poursuivre afin de pouvoir être à la hauteur de la tâche.
Savoir se doter d’un cadre de fonctionnement (incarné par les Statuts) sur la base de principes et de positions politiques cohérentes (la Plateforme) ne constitue en aucun cas une garantie permettant de construire et développer l’organisation. En effet, avec du recul, le CCI a eu beaucoup de mal à comprendre, assimiler et mettre résolument en œuvre la perspective qu’avait pourtant tracée la conférence de fondation: «L'idée qu'une organisation révolutionnaire se construit VOLONTAIREMENT, CONSCIEMMENT, AVEC PREMEDITATION, loin d’être une idée volontariste est au contraire un des aboutissements concrets de toute praxis marxiste.» Cette démarche nécessitait de développer une véritable vision à long terme du rôle historique que le CCI devait assumer. Or, parmi la génération des militants qui fonda le CCI, beaucoup pensaient que la révolution était une question d’années et qu’ils vivraient eux-mêmes les premiers affrontements à l’État bourgeois. Avec le recul de la lutte de classe à partir de la fin des années 80, ces espoirs déçus ont constitué un des principaux motifs de démission de la part de nombreux militants. Mais ces départs exprimaient surtout une faiblesse beaucoup plus générale du CCI dans son ensemble: la profonde incompréhension que l’engagement dans le militantisme révolutionnaire repose d’abord et avant tout sur la nécessité permanente de l’organisation révolutionnaire et du rôle vital qu’elle doit jouer pour le devenir révolutionnaire. Et non pas sur les aléas de la lutte de classes ou sur la capacité ou non du prolétariat à mettre fin au capitalisme. Cette perte de vue de la vision à long terme, s’est longtemps manifestée par une vision tronquée de la fonction du CCI; celle d’une sorte de «mini parti[24]» dont la tâche principale serait l’intervention dans les luttes immédiates de la classe ouvrière. Ce n’est véritablement qu’en 2015, que le CCI a véritablement commencé à comprendre que son rôle historique consistait à assumer un travail similaire à celui d’une fraction[25].
Comme nous l’avons souligné à la fin de la première partie de cette série, la capacité à développer une conception «consciente» de la construction de l’organisation a toujours constitué un défi dans l’histoire du mouvement révolutionnaire. Ce défi reste pleinement d’actualité aujourd’hui pour le CCI tant il a longtemps négligé toute la démarche développée par Lénine sur ce plan-là dans la brochure Que faire ? qu’il rédigea en 1902.
Le CCI a 50 ans et il doit dès à présent envisager de se préparer aux décennies à venir dans des conditions historiques toujours plus chaotiques et incertaines, où les affrontements de classe décisifs sont encore un horizon lointain et parsemé d’embûches. Comment préparer l’avenir ? C’est à cette question que la troisième et dernière partie de cette série essaiera de répondre.
Le CCI,
(31 juillet 2026).
[1] Il n’est pas possible de raconter ici dans les détails cinq décennies de vie politique, cela nécessiterait l’écriture d’un livre. Par conséquent, nous renverrons le lecteur à des articles déjà publiés dans notre presse faisant référence aux différents épisodes marquants de l’histoire du CCI.
[2] Ainsi, en 1972, après avoir reçu une demande d’envoi de la presse de la part d’une librairie à Barcelone, trois militants de RI prirent la direction de l’Espagne franquiste afin de trouver les moyens de rencontrer ces lecteurs, ce à quoi ils parvinrent. Quelques mois plus tard, après plusieurs discussions ayant permis une clarification des positions, ce petit noyau fut à l’origine du premier groupe d’Accion Proletaria.
[3] Par exemple, en juillet 1968, Marc Chirik et C. Bitot (qui venait de quitter le PCI) se rendirent en Italie pour inciter Battaglia à prendre l’initiative d’une conférence de groupes de la Gauche communiste. Proposition qui fut refusée.
[4] «Rapport sur la question de l’organisation de notre courant international», Revue internationale n°1, 2e trimestre 1975.
[6] «MARC: De la révolution d'octobre 1917 à la deuxième guerre mondiale», Revue internationale n°65, 2e semestre 1991.
[7] Voir: «50 ans du Courant communiste international»: Comment contribuer à la formation du futur parti des révolutionnaires ? ICCOnline, janvier 2026.
[8] «Les statuts des organisations internationales du prolétariat», Revue internationale n°5, Deuxième semestre 1976.
[9] C’est évidemment encore le cas aujourd’hui.
[10] «50 ans du Courant communiste international»: Tirer les leçons des expériences du passé», ICCOnline, janvier 2026.
[11] Pour le CCI, le congrès international constitue l’organe souverain de l’organisation.
[12] «Conférence extraordinaire du CCI: Le combat pour la défense des principes organisationnels», Revue internationale n°110, 3e trimestre 2002.
[13] «Conférence internationale extraordinaire du CCI: la "nouvelle" de notre disparition est grandement exagérée!», Revue internationale n°153, août 2014.
[14] «Rapport sur la fonction de l'organisation révolutionnaire», Revue internationale n°29, 2e trimestre 1982.
[15] «Rapport sur la structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires», Revue internationale n°33, 2e trimestre 1983.
[16] «15e Congrès du CCI: Renforcer l'organisation face aux enjeux de la période», Revue internationale n°114, 3e trimestre 2003.
[17] «Résolution sur l'État de la période de transition», Revue Internationale n°18, 3e trimestre 1979.
[18] «La lutte du prolétariat dans la décadence du capitalisme», Revue Internationale n°23, 4e trimestre 1980.
[19] «Le prolétariat d’Europe occidentale au centre de la généralisation de la lutte de classe (1982)», In Nation ou classe (brochure du CCI).
[20] «Thèses: La décomposition phase ultime de la décadence capitaliste», Revue internationale n°107, 4e trimestre 2001.
[22] «40 ans après la fondation du CCI, quel bilan et quelles perspectives pour notre activité ?», Revue internationale n°156.
[24] Cette notion de "mini parti" ou "parti en miniature" contient l'idée que même dans les périodes où la classe ouvrière ne mène pas des combats d'envergure une petite organisation révolutionnaire pourrait avoir un impact du même type (à une échelle plus réduite) qu'un parti au plein sens du terme. Comme nous l’avons expliqué dans l’introduction de cette série, une telle idée est en contradiction totale avec l'analyse développée par Bilan qui souligne la différence qualitative fondamentale entre le rôle d'un parti et celui d'une fraction.






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