Le legs dissimulé de la gauche du capital (V): Le débat : conflit brutal pour la bourgeoisie, moyen indispensable de clarification pour le prolétariat

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L’article ci-dessous fait partie de la série : Le legs dissimulé de la gauche du capital, dans laquelle nous mettons en évidence une chose difficile à saisir pour de nombreux groupes et militants de la Gauche communiste : il ne s’agit pas seulement de rompre avec les positions politiques de tous les partis du capital (populisme, fascisme, droite, gauche, extrême-gauche) mais il faut rompre également avec leurs méthodes organisationnelles, leur morale, leur mode de pensée. Cette rupture est absolument nécessaire mais elle est cependant très difficile car nous vivons quotidiennement avec le poids des idéologies ennemies de la libération de l’humanité : bourgeoise, petite-bourgeoise et lumpenproletariat. Dans ce cinquième article de la série, nous traiterons de la question vitale du débat. [1]

Le prolétariat, la classe du débat

Le débat est source de vie pour le prolétariat, lequel n’est pas une force inconsciente luttant complètement à l’aveugle, motivée par le déterminisme des conditions objectives, il est au contraire la classe de la conscience dont le combat est guidé par les compréhensions de ses nécessités et de ses possibilités sur le dur chemin vers le communisme. Cette compréhension n’émane ni de vérités absolues formulées une fois pour toutes dans le Manifeste du Parti communiste ni de l’esprit privilégié de chefs géniaux mais il est le produit “du développement intellectuel de la classe ouvrière [qui devait résulter] de l’action et de la discussion communes. Les évènements et les vicissitudes de la lutte contre le capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l’insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l’émancipation ouvrière[2]

Les révolutions prolétariennes se sont érigées sur un gigantesque débat de masses. L’action autonome et auto-organisée de la classe ouvrière s’appuie sur un débat auquel participent activement des centaines de milliers d’ouvriers, de jeunes, de femmes, de retraités. La révolution russe de 1917 fut basée sur un débat permanent de milliers de discussions dans les locaux, les cirques, les rues, les tramways… Ces journées de 1917 nous ont laissé deux images qui illustrent bien l’importance du débat pour la classe ouvrière : le tramway à l’arrêt parce que tous ses occupants, conducteur inclus, avaient décidé de discuter d’un sujet ou encore la fenêtre depuis laquelle quelqu’un lance un discours et devant laquelle des centaines de personnes se rassemble pour écouter et discuter.

Mai 68 fut également un débat permanent de masses. Il y a un contraste flagrant entre les discussions des ouvriers dans les grèves de Mai durant lesquelles on parlait de comment détruire l’État, comment créer une société nouvelle, du sabotage syndical, etc., et une “assemblée” d’étudiants en Allemagne en 1967, contrôlée par des maoïstes “radicaux” et durant laquelle se perdirent presque 3 heures afin de décider de comment organiser une manifestation. “On se parle et on s’écoute” fut un des slogans les plus populaires de Mai 68.

Les mouvements de 2006 et 2011 (lutte contre le CPE en France et le mouvement des Indignés en Espagne) [3] se sont fondés sur un débat vivant avec des milliers de travailleurs, jeunes, etc., parlant sans restrictions. Sur les places occupées on organisait des bibliothèques volantes, rappelant une activité qui avait surgit avec une force gigantesque durant la révolution russe de 1917 comme le soulignait John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde : “Toute la Russie apprenait à lire, et elle lisait (l’économie politique, l’histoire) parce que le peuple désirait savoir. Dans toutes les villes, grandes et petites, sur le front, chaque fraction politique avait son journal (quelquefois elle en avait même plusieurs). Des pamphlets, par centaines de mille, étaient distribués par des milliers d’organisations et répandus dans les armées, dans les villages, les usines, les rues. La soif d’instruction, si longtemps réprimée, avec la révolution prit la forme d’un véritable délire. Du seul Institut Smolny, pendant les six premiers mois, sortaient chaque jour des trains et des voitures chargés de littérature pour saturer le pays. La Russie, insatiable, absorbait toute matière imprimée comme le sable chaud absorbe de l’eau. Et ce n’était point des fables, de l’histoire falsifiée, de la religion diluée et des romans corrupteurs à bon marché mais les théories sociales et économiques de la philosophie, les œuvres de Tolstoï, de Gogol, de Gorki”. [4]

Si le débat est le nerf vital de la classe ouvrière, il l’est encore plus pour ses organisations révolutionnaires : “l’organisation des révolutionnaires ne peut être “monolithique”. L’existence de divergences en son sein est la manifestation que c’est un organe vivant qui n’a pas de réponses toutes faites à apporter immédiatement aux problèmes qui surgissent devant la classe. Le marxisme n’est ni un dogme, ni un catéchisme. C’est l’instrument théorique d’une classe qui, à travers son expérience et en vue de son devenir historique, avance progressivement, avec des hauts et des bas, vers une prise de conscience qui est la condition indispensable de son émancipation. Comme toute réflexion humaine, celle qui préside au développement de la conscience prolétarienne n’est pas un processus linéaire et mécanique, mais bien contradictoire et critique. Il suppose nécessairement la confrontation des arguments. En fait, le fameux “monolithisme” ou la fameuse “invariance” des bordiguistes est un leurre, ou bien l’organisation est complètement sclérosée et n’est plus en prise avec la vie de classe, ou bien elle n’est pas monolithique et ses positions ne sont pas invariantes[5]

Pourquoi parlent-ils de “débat” alors qu’en réalité c’est un duel à coups de gourdins ?

Cependant les militants qui sont passés par un parti politique bourgeois ont vécu dans leur propre chair que ce “débat” est une farce et une source évidente de souffrances. Dans tous les partis bourgeois, quelles que soient leurs couleurs, le “débat” prend la forme du “Duel à coups de gourdins”, le fameux tableau de Goya que l’on peut contempler au Musée du Prado. Les débats électoraux relèvent plus du “débat-poubelle” au vu de la quantité d’insultes, d’accusations, de linge sale, de pièges, de coups bas, etc. qui en ressort. Ce sont des spectacles de dénigrement et de règlements de comptes : conçus comme un match de boxe où la clarté, la vérité, la réalité ne comptent pas. Le seul enjeu est de voir qui gagne et qui perd, qui va duper et mentir le mieux, qui va manipuler les esprits avec le plus de cynisme.[6]

Dans un parti bourgeois, la “libre expression” est une pure fumisterie. On laisse dire les choses jusqu’à une limite qui ne remettrait pas en question la domination des “dirigeants”. Lorsque ce seuil est dépassé, une campagne de calomnies est organisée contre ceux qui ont osé penser par eux-mêmes, quand on ne les expulse pas directement et manu militari du parti en invoquant un prétexte quelconque. Ces pratiques ont lieu dans tous les partis où aussi bien les bourreaux que les victimes y ont recours. Rosa Diez, une dirigeante du PSOE basque, a ainsi été la cible d’une virulente campagne de délation de la part de ses “camarades” de parti. Elle ne s’alignait pas sur l’orientation, en vigueur à ce moment-là, vers la collaboration avec le nationalisme basque et on lui rendit la vie impossible jusqu’à ce qu’elle finisse par partir. Elle fonda alors l’UPYD  (qui aspirait à occuper une position centriste prise ensuite par Ciudadanos) et, quand surgirent des rivaux et des opposants au sein de sa propre boutique, elle leur fit subir le même sort que le sien, atteignant même des doses de sadisme et de cynisme qui auraient fait frémir Staline lui-même.

On évite en général le débat dans les partis bourgeois, quelle que soit leur couleur. Le stalinisme interdit le débat en profitant d’une grave erreur du parti bolchevique en 1921 : la prohibition des fractions, mesure impulsée par Lénine comme une fausse réponse à Kronstadt. [7] Le trotskisme refuse également le débat en son sein et pratique le même type d’exclusion et de répression. La tentative d’expulsion de l’Opposition de Gauche qui se produisit au sein d’une prison stalinienne (!), [8] comme en témoigne le livre d’Anton Ciliga, [9] précédemment cité dans des articles antérieurs de cette série : “À la lutte idéologique dans le “Collectif” trotskiste vint s’ajouter un conflit organisationnel qui, durant quelques mois, relégua la question idéologique au second plan. Ce conflit caractérise la psychologie et les habitudes de l’Opposition russe. La droite et le centre proposèrent aux “bolcheviks militants” l’ultimatum suivant : ou ils se dissolvaient et arrêtaient de publier leur journal ou ils seraient expulsés de l’organisation trotskiste.

En effet, la majorité pensait qu’il ne devait y avoir aucun sous-groupe au sein de la fraction trotskiste. Ce principe de la “fraction monolithique” au fond, était le même que celui dont s’inspirait Staline pour l’ensemble du parti”.

Dans les congrès, personne n’écoute les présentations qui consistent en exposés ennuyeux où l’on affirme en même temps une chose et son contraire. On organise des conférences sectorielles, des colloques et bien d’autres évènements qui ne sont rien de plus que des opérations de relations publiques.

Le “débat” surgit lorsqu’il s’agit de déboulonner la clique au pouvoir et de la remplacer par une nouvelle. Ceci peut se produire pour diverses raisons : intérêts de factions, déviance en ce qui concerne la défense des intérêts du capital national, mauvais résultats électoraux… Dès lors éclate un “débat” qui s’avère être une arme de lutte pour le pouvoir. En certaines occasions, le “débat” consiste en ce qu’une faction invente une “thèse” alambiquée et contradictoire et l’oppose violemment à celle de ses rivaux, recourant à de féroces critiques au travers de mots, d’adjectifs incendiaires (“opportuniste”, “abandon du marxisme”, etc.) et d’autres prétextes sophistiqués. Le cours du “débat” n’est qu’une succession d’insultes, de menaces, de linge sale lavé en public, d’accusations… jalonnée de temps à autre par des actes diplomatiques d’accolades pour “démontrer” l’amour de l’ “unité” et que l’on “apprécie” des rivaux qui seraient avant tout des “camarades”. [10] Il y a des moments, enfin, d’équilibre des forces entre les différentes factions en lice faisant du “débat” une somme “d’opinions” que chacun défend comme sa propriété et qui ne donne lieu à aucune clarification mais plutôt à une somme chaotique d’idées ou de textes “conciliateurs” qui mettent dans le même sac des idées opposées. [11]

Ainsi donc, nous pouvons conclure que le “débat” dans une organisation bourgeoise (quelle que soit sa place sur l’échiquier politique qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche) est une farce et un moyen de se livrer à des attaques personnelles incendiaires qui peuvent engendrer de graves blessures psychologiques pour les victimes et qui montre de la part des bourreaux, une cruauté, un cynisme et une absence de scrupules moraux réellement hallucinants. Enfin, c’est un jeu dans lequel parfois ceux qui furent bourreaux peuvent devenir à leur tour victimes et vice-versa. Les mauvais traitements qu’ils ont subis, ils peuvent les infliger au centuple à d’autres dès qu’ils obtiennent une once de pouvoir.

Les principes et les moyens du débat prolétarien

Le débat prolétarien est fondamentalement différent. Le débat au sein des organisations prolétariennes répond à des principes radicalement différents de ceux que nous venons de voir dans les partis bourgeois.

La conscience de classe du prolétariat (ce qui signifie la connaissance, qui se développe en son sein, des fins et des moyens de sa lutte historique) peut uniquement naître du débat, d’un débat sans limites ni entraves. “La conscience ne peut se développer sans un débat fraternel, public et international”, comme nous l’affirmons dans notre texte : La culture du débat, arme de la lutte de classe”. [12] Les organisations communistes qui expriment de manière avancée et permanente l’effort de prise de conscience qui existe dans la classe, ont besoin du débat comme arme vitale : “parmi les premières exigences qu’elles [ces minorités] ont exprimées, il y avait la nécessité du débat, non comme un luxe mais comme un besoin impérieux, la nécessité que ceux qui y participent prennent les autres au sérieux et apprennent à les écouter ; également la nécessité que, dans la discussion, les armes soient les arguments et non la force brutale, ni l’appel à la morale ou à l’autorité de théoriciens”, poursuit ce même texte.

Dans une organisation politique prolétarienne, le débat doit être aux antipodes des méthodes répugnantes que nous avons dénoncées auparavant. Il est question de chercher entre tous, une vérité partagée, où il n’y a ni gagnants ni perdants et où le seul triomphe est celui de la clarté commune. La discussion se base sur des arguments, des analyses, des hypothèses, des doutes… Les erreurs font partie du chemin qui mène à des conclusions opérationnelles. Les accusations, les insultes, la personnalisation sur des camarades ou des organes doivent être proscrits catégoriquement, car il ne s’agit pas de savoir qui dit quoi mais ce qui est dit.

Les désaccords sont des moments nécessaires dans la recherche d’une position. Non parce qu’ils sont un “droit démocratique” mais un devoir lorsqu’on ne partage pas une position ou qu’on estime qu’elle est insuffisante ou confuse. Dans le cours du débat se confrontent des positions et, parfois, il y a des positions minoritaires qui avec le temps, deviennent majoritaires. Tel fut le cas de Lénine avec ses Thèses d’Avril qui, lorsqu’il les présenta à son arrivée en Russie en 1917, étaient minoritaires au sein du Parti bolchevick, lequel était dominé par la déviance opportuniste qu’avait imposée le Comité central. Au travers d’une discussion intense et à travers une forte participation de tous les militants, le parti se convainquit de la validité des positions de Lénine et finit par les adopter. [13]

Les différentes positions qui s’expriment au sein d’une organisation prolétarienne ne sont pas des postures figées qui sont la propriété de ceux qui les défendent. Dans l’organisation révolutionnaire, “les divergences n’expriment nullement la défense d’intérêts matériels, personnels ou de groupes de pression particuliers, mais sont la traduction d’un processus vivant et dynamique de clarification des problèmes qui se posent à la classe et sont destinés comme tels à être résorbés avec l’approfondissement de la discussion et à la lumière de l’expérience” (“Rapport sur la Structure et le fonctionnement des organisations révolutionnaires”, cité plus haut).

Dans les organisations prolétariennes, il ne peut y avoir d’ “esprits éclairés” qu’il faudrait suivre aveuglément. Il est clair qu’il peut y avoir des camarades avec des capacités plus grandes ou qui possèdent une plus grande maîtrise dans certains domaines. Il y a certes des militants dont le dévouement, la conviction et l’enthousiasme peuvent jouir d’une certaine autorité morale. Cependant, rien de tout cela ne peut leur conférer un statut particulier privilégié qui consacrerait une fois pour toutes tel ou tel comme un “chef génial”, un “expert” spécialiste de telle ou telle question ou “un grand théoricien”. “Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun, producteurs sauvons-nous nous-mêmes, décrétons le salut commun”, dit une strophe de l’hymne de la Première Internationale.

De manière plus précise, comme le signale notre texte sur la Structure et le Fonctionnement, “Il n’existe pas dans l’organisation de tâche “nobles” et des tâches “secondaires” ou moins “nobles”. Le travail d’élaboration théorique comme la réalisation des tâches pratiques, le travail au sein des organes centraux comme le travail spécifique des sections locales, sont tout aussi importants pour l’organisation et ne sauraient de ce fait être hiérarchisées (c’est le capitalisme qui établit de telles hiérarchies)”.

Dans une organisation communiste, il faut combattre le suivisme, vice consistant à s’aligner, sans réfléchir, sur la position d’un “militant éclairé” ou d’un organe central. Dans une organisation communiste, tout militant doit préserver un esprit critique, ne pas prendre pour argent comptant mais analyser ce qui est exposé, y compris ce qui vient de “dirigeants”, d’organes centraux ou de “militants plus avancés”. Ceci se situe aux antipodes de l’état d’esprit qui règne dans les partis bourgeois et plus particulièrement dans leurs représentants de gauche. Dans ces derniers, on pratique le suivisme et le respect les plus extrêmes des chefs, ce qui en l’occurrence vient de loin ; en effet dans l’Opposition trotskiste, ces tendances existaient déjà : “Les lettres de Trotski et de Rakovski, qui traitaient des questions à l’ordre du jour, parvenaient à entrer dans la prison et donnaient lieu à de nombreux commentaires. L’esprit hiérarchique et de soumission devant le chef qui imprégnait l’Opposition russe ne cessait de surprendre. Une phrase ou une parole de Trotski avait valeur de preuve. De plus, aussi bien les trotskistes de droite comme de gauche donnaient à ces phrases un sens véritablement tendancieux, chacun à sa manière. La complète soumission à Lénine et Staline qui régnait dans le parti était également présente dans l’Opposition mais avec Lénine et Trotsky : tout le reste était une œuvre du diable”. (Anton Ciliga, Op. cit., page 273).

Il existe une idée très dangereuse que l’on se doit de rejeter formellement : il y aurait des militants “experts” qui, une fois intervenus, “auraient tout dit”, il serait “impossible de faire mieux” et la posture des autres se limiterait à “prendre des notes” et se taire.

Cette vision renie radicalement le débat prolétarien qui est un processus dynamique au cours duquel se multiplient les efforts, dont beaucoup erronés, pour aborder les problèmes. La vision superficielle, empreinte de logique mercantile, de seulement voir le “produit” ou le résultat final sans distinguer du tout ce qui a conduit à son élaboration, de seulement se focaliser sur la valeur d’échange, nécessairement abstraite et intemporelle, consiste à croire que tout est le produit de discours finis de militants “géniaux”. Marx ne partageait pas ce point de vue. Dans une lettre adressée à Wilhelm Blos en 1877, il soulignait : “Mon aversion pour toute forme de culte de la personnalité était telle qu’à l’époque de la Première Internationale, alors pressé par de nombreuses tentatives (émanant de plusieurs pays) visant à m’accorder une reconnaissance publique, je n’ai jamais permis qu’elles voient le jour ; jamais je ne leur ai donné de suite si ce n’est d’occasionnelles rebuffades ; lorsqu’Engels et moi-même rejoignirent la Ligue Communiste clandestine, nous le fîmes seulement à la seule condition qu’elle soit purgée de tout principe alimentant une croyance irrationnelle en l’autorité”. [14]

Au cours d’un débat, on formule des hypothèses ou des positions opposées. Il y a des approximations, des erreurs commises, il y a des interventions plus claires mais le résultat global n’émane pas “du militant le plus clairvoyant” sinon d’une synthèse dynamique et vivante d’un ensemble de positions intégrées à la discussion. La position qui finit par être adoptée n’est pas celle de ceux qui “avaient raison” et elle n’est pas non plus, la plupart du temps, totalement antagoniste à celle de ceux “qui avaient tort” ; c’est une position nouvelle et supérieure qui aide collectivement à clarifier les choses.

Les obstacles au développement du débat prolétarien

Évidemment, le débat n’est pas facile au sein d’une organisation prolétarienne. Cette dernière n’évolue pas dans un monde à part mais elle doit supporter tout le poids de l’idéologie dominante et la conception du débat qu’elle porte avec elle. Il est inévitable que les “formes du débat” qui sont propres à la société bourgeoise et dont on nous abreuve tous les jours à travers le spectacle des partis, de la télévision et ses programmes poubelles, les réseaux sociaux, les campagnes électorales, etc., s’infiltrent dans la vie des organisations prolétariennes. Ces dernières doivent mener une lutte soutenue contre cette infiltration destructrice.

La culture du débat peut uniquement se développer que contre le courant de la société bourgeoise. Comme la tendance spontanée au sein du capitalisme n’est pas la clarification des idées mais la violence, la manipulation et la lutte pour obtenir une majorité (dont le cirque électoral de la démocratie bourgeoise est le meilleur exemple), l’infiltration de cette idéologie au sein des organisations prolétariennes contient toujours les germes de crise et de dégénérescence. L’histoire du Parti bolchevique l’illustre parfaitement. Tant que le Parti était le fer de lance de la Révolution, les débats les plus vivants et souvent les plus vifs constituaient une de ses principales forces. En revanche, l’interdiction des véritables fractions (après le massacre de Kronstadt en 1921) a constitué un signe majeur et a été un facteur actif de sa dégénérescence” comme le montre notre texte sur la culture du débat cité précédemment. Celui-ci se réfère à l’héritage empoisonné qu’a laissé le stalinisme dans les rangs ouvriers et qui pèse lourdement sur les communistes dont bon nombre ont commencé leur vie politique dans des organisations staliniennes, maoïstes ou trotskistes et croient que l’échange d’arguments est synonyme de “libéralisme bourgeois” et qu’un “bon communiste” est quelqu’un qui “la ferme” et fait taire sa conscience et ses émotions”.

Pour cela, “les camarades qui sont aujourd’hui déterminés à rejeter les effets de ce produit moribond de la contre-révolution comprennent de mieux en mieux qu’une telle démarche ne nécessite pas seulement le rejet de ses positions mais aussi de sa mentalité”.

En effet, il faut combattre la mentalité falsificatrice du débat qui suppure par tous les pores du monde bourgeois et particulièrement la canaille stalinienne et tous ses appendices, notamment ceux qui feignent une plus grande “ouverture” comme les trotskistes. Il faut être clair et tranché dans la défense d’une position mais cela n’a pour autant rien à voir avec l’arrogance et la brutalité. Il faut être combatif mais cela ne signifie pas être querelleur et agressif. Il faut appeler un chat un chat mais il ne faut pas en déduire qu’il faudrait être insultant et cynique. Il ne faut pas chercher la conciliation d’arguments ou les compromis mais il ne faut pas confondre cela avec le sectarisme et le refus d’écouter les arguments des interlocuteurs. En définitive, le débat prolétarien doit se frayer un chemin au milieu de la confusion et la déviance que divulguent le stalinisme et ses avatars.

L’individualisme, ennemi du débat

Bien que le collectivisme bureaucratique des partis bourgeois, avec son monolithisme et ses contraintes brutales, constitue un obstacle au débat, il est nécessaire de se prémunir contre ce qui apparaît comme son opposé alors qu’en réalité il est son complément. Nous nous référons à la vision individualiste du débat.

Celle-ci consiste en ce que chacun ait “sa propre opinion” et cette “opinion” serait sa propriété privée. Par conséquent, critiquer la position d’un camarade reviendrait à l’attaquer car ce serait “violer” sa “propriété privée”, ce serait lui ôter quelque chose qui lui “appartient”. Critiquer telle position de tel camarade serait l’équivalent de lui voler son portable ou le laisser sans nourriture.

Cette vision est radicalement fausse. Le savoir ne naît pas du “raisonnement personnel” ou de “la conviction intime” de chaque individu. Ce que nous pensons fait partie d’un effort historique et social, lié au travail et au développement des forces productives. Ce que chacun dit n’est “original” que s’il s’inscrit de manière critique dans un effort collectif de pensée. La pensée du prolétariat est le produit de sa lutte historique au niveau mondial, lutte qui ne se limite pas à ses combats économiques mais qui, comme le disait Engels, possède trois dimensions interconnectées : la lutte économique, la lutte politique et la lutte idéologique.

Chaque organisation politique prolétarienne s’inscrit dans la continuité historique critique d’un large chaînon qui va de la Ligue des communistes (1848) jusqu’aux petites organisations actuelles de la Gauche communiste. Dans ce fil historique, s’insèrent les positions, idées, appréciations, contributions de chaque militant. Si chaque militant aspire à étendre toujours plus ses connaissances, il ne considère pas cela comme une entreprise individuelle mais avec l’objectif de porter le plus loin possible la clarification des positions et les orientations de l’ensemble de l’organisation du prolétariat.

Dès lors, la posture individualiste du “à chacun son opinion”, ou sa position est un grave obstacle au débat et est un complément du monolithisme bureaucratique des partis bourgeois. Quand, dans un débat, chacun y va de “son opinion”, le résultat peut être ou bien un conflit entre vainqueurs et vaincus ou bien une somme inutile de différentes opinions contradictoires. L’individualisme est un obstacle à la clarté et comme partie du monolithisme de “c’est mon opinion, c’est à prendre ou à laisser”, cela signifie qu’il n’y a pas de débat lorsque chacun ne fait que manifester sa “propre opinion”.

Pour le développement d’un débat prolétarien international

Le débat prolétarien a une nature historique ; il recueille le meilleur du débat scientifique et culturel qui a existé dans l’histoire de l’humanité. “Fondamentalement, la culture du débat est une expression de la nature éminemment sociale de l’humanité. C’est en particulier une émanation de l’utilisation spécifiquement humaine du langage. L’utilisation du langage comme moyen d’échanger des informations est quelque chose que l’humanité partage avec beaucoup d’animaux. Ce qui distingue l’humanité du reste de la nature sur ce plan, c’est sa capacité à cultiver et à échanger une argumentation (en lien avec le développement de la logique et de la science) et à parvenir à connaître les autres (le développement de l’empathie liée, entre autres, au développement de l’art)”.

La culture du débat puise ses racines dans le communisme primitif : “Engels, par exemple, parle du rôle des assemblées générales chez les Grecs à l’époque d’Homère, chez les premières tribus germaniques ou chez les Iroquois d’Amérique du Nord et fait en particulier l’éloge de la culture du débat de ces derniers. Le débat est né en réponse à une nécessité matérielle. En Grèce il se développe à partir de la comparaison entre différentes sources de connaissance. On compare différents modes de pensée, différents modes d’investigations et leurs résultats. On découvre qu’ils se contredisent, se confirment ou se complètent. Ils se combattent ou se complètent, ou les deux. À travers la comparaison, les vérités absolues sont rendues relatives.

Notre texte sur la Structure et le Fonctionnement résume les principes fondamentaux du débat prolétarien : “rejet de toute mesure disciplinaire ou administrative de la part de l’organisation à l’égard de ses membres qui soulèvent des désaccords : de même que la minorité doit savoir être une minorité au sein de l’organisation, la majorité doit savoir être une majorité et, en particulier, ne pas abuser du fait que sa position est devenue celle de l’organisation pour annihiler le débat par quelque moyen que ce soit, par exemple en obligeant les membres de la minorité à être les porte-paroles de positions auxquelles ils n’adhèrent pas ; l’ensemble de l’organisation est intéressé à ce que la discussion (même si elle porte sur des divergences de principes qui ne peuvent qu’aboutir à une séparation organisationnelle) soit menée le plus clairement possible. L’ensemble de l’organisation est intéressé à ce que la discussion (…) soit menée le plus clairement possible (sans pour cela évidemment paralyser ou affaiblir les tâches de l’organisation) pour se convaincre mutuellement de la validité de leurs analyses respectives ou, tout au moins, permettre que la plus grande clarté soit faite sur la nature et la portée des désaccords. Dans la mesure où les débats qui traversent l’organisation concernent en général l’ensemble du prolétariat, il convient que celle-ci les porte à l’extérieur”.

Le prolétariat est une classe internationale et pour cela le débat doit avoir une nature internationale et centralisée. Si le débat n’est pas une addition d’opinions individuelles, il ne peut pas être non plus la somme d’une série de positions locales. La force du prolétariat est son unité et sa conscience qui cherchent à s’exprimer au niveau mondial.

Le débat international, intégrant les contributions et les expériences des prolétaires de tous les pays est celui qui donne une clarté et une vision globales qui rendront plus forte la lutte prolétarienne.

C. Mir, 11 juillet 2018

 

[1] Les autres articles de la série sont publiés sur notre site internet.

[2] Préface à l’édition allemande de 1890 du Manifeste Communiste, Engels.

[3] Voir : “Thèses sur le mouvement des étudiants contre le CPE du printemps 2006 en France

 Voir aussi notre tract international diffusé en 2011 “De l’indignation à l’espoir

[4] Dix jours qui ébranlèrent le monde, chapitre 1, John Reed,

[6] Voir “Débats électoraux, tout le contraire d’un vrai débat” (article disponible en espagnol)

[7] En 1921 se produit le soulèvement des marins et ouvriers de la garnison de Kronstadt, proche de Saint Petersburg. Le pouvoir soviétique réprima brutalement ce mouvement, ce qui signifia un pas très important vers la dégénérescence du bastion prolétarien en Russie (voir “Les Leçons de Kronstadt”)

Comme fausse leçon des évènements, le parti bolchevique, en pleine dégénérescence opportuniste, décida lors de son 10e Congrès d’interdire temporairement les fractions dans le Parti.

[8] Prison “de l’Isoloir” (!) à Verkhneouralsk située sur le fleuve Oural, dans le région de Tcheliabinsk et Magnitogorsk.

[9] Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Ante Ciliga.

[10] Dans l’actuelle guerre de succession du Parti Populaire espagnol (PP, droite), les six candidats proclament tous les jours qu’ils sont “amis” pour, ensuite, entreprendre tous types de manœuvres, insinuations, accusations, tractations de couloirs, etc.

[11] Un exemple récent : l’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya ou Gauche républicaine de Catalogne, parti indépendantiste) a célébré son dernier congrès durant lequel la direction a imposé une ligne “conciliatrice” avec le pouvoir central espagnol. Cependant, elle a permis que les bases “radicalisent” leurs interventions avec tout un fatras d’amendements “indépendantistes” et de “désobéissance”. Le résultat fut un amas de textes confus et incompréhensibles dans lesquels on parle à la fois d’ “autonomie” au sein de l’Espagne et d’indépendance vis-à-vis de l’Espagne.

[12] Voir : “la culture du débat, une arme du prolétariat”, Revue internationale n° 131 (4e trimestre 2007).

[13] Voir “Les Thèses d’Avril, phare de la Révolution prolétarienne”, Revue Internationale n° 89.

[14] La Vie familiale de Karl Marx, Eleanor Marx, page 205 de l’édition espagnole (traduit par nous).

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Vie de la bourgeoisie