Pourquoi les prolétaires doivent défendre leur autonomie de classe ?

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Nous publions ci-dessous l’exposé introductif aux réunions publiques que le CCI a organisé en France au mois de janvier.

L’idée très répandue, aussi bien par les médias de la bourgeoisie que par certains partis politiques, c’est que le mouvement des “gilets jaunes” est une manifestation inédite de la lutte de classe, quelque chose de comparable à la grève généralisée de Mai 68. Ce mouvement embrasse, en réalité, une panoplie très large de revendications, allant de l’annulation de la taxe sur le carburant et l’allègement des impôts jusqu’à l’augmentation du SMIC et/ou des retraites.

C’est pour cela que, parmi les “gilets jaunes”, on retrouve aussi bien des petits entrepreneurs à l’origine de cette mobilisation que des ouvriers qui se sont progressivement agrégés à ce mouvement de colère contre les attaques du gouvernement Macron. C’est pourquoi nous qualifions ce mouvement d’interclassiste. Les prolétaires sont en effet noyés dans ce magma informe. Malgré leurs revendications prolétariennes contre la baisse de leur pouvoir d’achat, ils ne se sont pas mobilisés sur un terrain de classe, en tant que membres de la classe ouvrière mais en tant que citoyens français. Ce mouvement des “gilets jaunes”, en tant que tel, s’est développé dès le début sur un terrain qui est opposé à celui de la classe ouvrière, tant dans ses méthodes de lutte que par certaines revendications étrangères au prolétariat. Évidemment, ce mouvement se situe aux antipodes du but historique du mouvement prolétarien : la lutte pour le renversement du système capitaliste ouvrant la perspective de l’abolition de l’exploitation et de l’esclavage salarié.

Le développement du capitalisme n’a pas fait disparaître les couches intermédiaires, situées entre les deux classes fondamentales de la société : le prolétariat et la bourgeoisie. Ces couches sociales intermédiaires sont composées de petits artisans, de petits entrepreneurs, des professions libérales, de secteurs de la paysannerie qui se sont mobilisés contre leur paupérisation, contre la dégradation de leurs conditions de vie. L’objectif de ces couches intermédiaires, et leur seule perspective, consiste à quémander à l’État le maintien des moyens leur permettant de continuer à vivre de leur petit business, de s’aménager une meilleure place au sein la société capitaliste.

Ces couches intermédiaires, du fait qu’elles ne sont pas intégrées dans le salariat, ne sont pas intéressées à l’abolition du capitalisme. Il n’en est pas de même pour le prolétariat dont la condition fondamentale est de vendre sa force de travail à la classe bourgeoise, puisque cette force de travail est la seule “richesse” qui permet aux prolétaires de survivre dans un monde dominé par la production de marchandises.

Pour le prolétariat, il ne s’agit pas de quémander quoi que soit à l’État capitaliste mais de lutter contre son exploitation et pour la défense de ses conditions de vie constamment attaquées par le capital avec l’aggravation de la crise économique. Le développement de ses luttes, la généralisation de son combat, leur unification est un véritable tremplin pour poser les jalons du renversement du capitalisme et pour instaurer une nouvelle société débarrassée de l’exploitation et de toutes ses conséquences : la barbarie, les guerres, la décomposition et le chaos social. Pour le prolétariat, son horizon, c’est le futur, et non pas les mesquins intérêts immédiats de la petite bourgeoisie.

Les luttes du prolétariat s’appuient sur une réalité matérielle : le travail associé. Cette association du travail est le cadre dans lequel la classe ouvrière puise sa force en tant que classe sociale antagonique à la bourgeoisie. Ses méthodes de luttes sont le produit de cette association. Les assemblées générales, l’organisation du prolétariat en comités de lutte, en comités de grève, en conseils ouvriers sont l’expression de cette association. La classe ouvrière dans ses luttes s’organise et développe, de manière consciente, un projet de société qui sera “une association de producteurs où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous” comme le disait Marx dans le Manifeste du parti communiste.

Le mouvement des “gilets jaunes” est bien loin de cette perspective car au sein de ce mouvement, c’est le besoin d’être reconnu comme de bons citoyens français qui a dominé. Pour les petits patrons en gilets jaunes, la principale motivation de leur colère, c’est la nécessité de se dresser contre les grandes entreprises capitalistes qui les étouffent, c’est la volonté de lutter contre l’augmentation des taxes fiscales qui asphyxie leurs petites entreprises. Nous sommes loin de la réalité prolétarienne, loin du travail associé. Contrairement au prolétariat, les couches sociales intermédiaires, notamment la petite bourgeoisie, qui dominent le mouvement des gilets jaunes, n’ont aucun projet révolutionnaire de transformation de la société ; elles sont fondamentalement conservatrices et même réactionnaires.

Les ouvriers qui se sont laissés entraîner dans ce mouvement, à la remorque des petits patrons, ne luttent pas sur leur terrain de classe. De ce fait, ils sont inévitablement happés par l’idéologie bourgeoise, par des idéologies réactionnaires et anti-prolétariennes comme le nationalisme patriotard, la xénophobie, le racisme anti-immigrés à tel point que parmi les 42 revendications initiales des “gilets jaunes” on trouve la revendication de l’expulsion des immigrés clandestins, avec l’idée répugnante et populiste qu’on ne veut pas que nos impôts servent à accueillir tous les migrants qui fuient la misère absolue et la barbarie guerrière de leur pays d’origine. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des “gilets jaunes” a été soutenu dès le début non seulement par tous les partis de droite mais aussi par celui de Marine Le Pen, l’ex-FN. Contrairement au mouvement interclassiste des “gilets jaunes”, nous devons rappeler ici que la classe ouvrière est une classe d’immigrés et que son mot d’ordre est : “Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays unissez-vous”.

Ce mouvement interclassiste se présente en réalité comme une révolte populaire, c’est la colère du “peuple français” qui s’exprime. On est tous unis parce qu’on est le peuple français. Sur les ronds-points et dans les manifestations de “gilets jaunes”, c’est à tue-tête que l’on entend chanter la Marseillaise avec le drapeau national tricolore comme étendard. Or, nous devons affirmer haut et fort que le drapeau tricolore était celui des Versaillais, des massacreurs de la Commune de Paris tandis que les communards avaient remplacé le drapeau tricolore de la Révolution de 1789 par le drapeau Rouge, devenu le symbole du mouvement ouvrier et de l’internationalisme. La référence historique des “gilets jaunes” est en effet la Révolution française de 1789 où la révolte populaire des “sans culottes” contre la famine avait permis à la bourgeoisie, asphyxiée par les taxes, de prendre le pouvoir politique et de se débarrasser de la noblesse qui avait le privilège de ne pas payer d’impôts.

Contrairement à la révolution française de 1789, la nouvelle classe exploitée qui est apparue sur les décombres de la société féodale, le prolétariat, ne peut plus faire alliance avec les couches sociales victimes aussi de l’augmentation de leurs impôts. Dès le début du mouvement ouvrier, le prolétariat a dû affirmer son autonomie de classe pour défendre ses propres intérêts de classe révolutionnaire ayant ses propres méthodes de lutte en lien avec son projet historique : le communisme. C’est ce projet révolutionnaire qui était déjà contenu dans la révolte des Canuts en 1830, dans les journées insurrectionnelles de juin 1848 ou dans la Commune de Paris de 1871.

Souvenons-nous que Marx, il y a 150 ans, avait identifié les journées insurrectionnelles de juin 1848 à Paris comme étant la première manifestation de l’autonomie de la classe destinée à devenir le fossoyeur du capitalisme, et ceci à une époque où le salariat ne s’était pas encore généralisé.

Au milieu du XIXe siècle, la bourgeoisie devait poursuivre l’achèvement de sa révolution en se débarrassant des vieux restes de la féodalité et instaurer un régime de démocratie parlementaire. Cependant, face à la grande crise économique de 1847, les masses populaires des villes et des campagnes ont été confrontées à la famine, ce qui a provoqué une série de soulèvements des masses urbaines de prolétaires ou de semi-prolétaires à Paris, Berlin, Vienne et d’autres villes. Comme le Manifeste du parti communiste l’a mis en évidence, le prolétariat était déjà devenu une force distincte des autres couches sociales.

En février 1848, les ouvriers parisiens avaient constitué la force principale derrière les barricades, dans le soulèvement qui avait renversé la monarchie de Louis-Philippe et instauré la République. Mais au cours des mois suivants, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie “républicaine” était devenu ouvert et aigu, du fait que la nouvelle classe exploiteuse avait montré clairement qu’elle était incapable de faire quoi que ce soit pour soulager la misère économique des ouvriers. La résistance du jeune prolétariat parisien s’était concrétisée dans la revendication confuse du “droit au travail”, lorsque le gouvernement décida de fermer les Ateliers nationaux qui avaient été créés pour apporter aux ouvriers un minimum de secours face au chômage.

Néanmoins, comme l’avait affirmé Marx en 1850, dans son livre Les luttes de classe en France, derrière le slogan du “droit au travail” s’était exprimé les débuts d’un mouvement pour la suppression de la propriété privée. La bourgeoisie était consciente de ce danger : lorsque les ouvriers parisiens ont érigé des barricades, les armes à la main, pour défendre les Ateliers nationaux, le soulèvement a été réprimé avec la plus grande férocité. En réalité, ce que voulait la bourgeoisie en provoquant ce soulèvement, c’était retirer les armes au prolétariat. Comme l’écrivait Marx dans Les luttes de classe en France : “les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d’armes, tinrent en échec cinq jours durant l’armée, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mortelles par une brutalité inouïe et massacra plus de 3 000 prisonniers.”

Cette première défaite sanglante du prolétariat a démontré de manière implacable la fin d’une illusion, d’une utopie, l’illusion que la République bourgeoise pourrait alléger les souffrances de la classe exploitée. Les journées insurrectionnelles de Juin 1848 ont donc fait apparaître avec clarté l’affrontement inexorable de deux classes sociales ayant des intérêts totalement opposés. Elles ont fait apparaître également que, contrairement à la révolution de 1789, le prolétariat s’est détaché des autres couches sociales pour s’affirmer comme classe indépendante, et comme seule force révolutionnaire de la société. Le Manifeste du parti communiste est devenu alors le programme révolutionnaire de la classe porteuse du communisme, même si, en 1848, comme le dit Marx, les conditions de la révolution n’étaient pas encore mûres.

Ainsi l’autonomie de classe du prolétariat signifie son indépendance par rapport aux autres classes de la société. Cette autonomie constitue une CONDITION INDISPENSABLE pour l’action révolutionnaire de la classe exploitée. C’est pour cela que la référence des “gilets jaunes” à la Révolution de 1789 et leur nostalgie de cette révolution du “peuple français” avec ses cahiers de doléances, tenues à l’époque par les curés des paroisses catholiques, est totalement réactionnaire. Face à la révolte populaire des “gilets jaunes”, nous devons rappeler que la notion de “peuple” n’appartient pas au vocabulaire du marxisme, et cela depuis les journées de Juin 1848. Au contraire, cette notion de “peuple français” ne peut déboucher que sur l’interclassisme, la dilution du prolétariat dans toutes les autres couches et classe sociales. Finalement, ce concept nationaliste de “peuple français” ne peut conduire, dans certaines circonstances historiques, qu’à l’union nationale, à l’union sacrée des exploités avec leurs propres exploiteurs.

Pour terminer cet exposé, nous voulons répondre ici à une question que certains de nos lecteurs se sont posée : le mouvement des “gilets jaunes” peut-il devenir un tremplin pour le surgissement d’une lutte autonome de la classe ouvrière ?

Notre réponse est clairement NON. La lutte de classe du prolétariat ne peut pas surgir à la remorque d’un tel mouvement interclassiste, nationaliste et citoyen. Bien que la grande majorité des prolétaires éprouve une certaine sympathie pour ce mouvement contre “la vie chère”, ils ne se reconnaissent pas dans les méthodes de luttes des “gilets jaunes”. Ils ne se reconnaissent pas dans les blocages et l’occupation stériles des ronds-points. Ils ne se reconnaissent pas dans les actes de violence aveugles et désespérés qui ne peuvent mener qu’au chaos social et faire le jeu de la répression et du renforcement de l’État policier. La grande majorité des prolétaires ne se reconnaissent pas non plus dans un mouvement soutenu par la droite et l’extrême droite.

Aujourd’hui, on voit encore plus clairement l’impasse, le caractère non prolétarien de ce mouvement de citoyens français en gilets jaunes, à travers sa revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire, une revendication parfaitement réformiste qui vise à dévoyer les prolétaires derrière la mystification électorale et la défense de la démocratie bourgeoisie. Pour les “gilets jaunes”, il s’agit d’améliorer la démocratie parlementaire de l’État capitaliste afin que la “voix du peuple” puisse être entendue. Alors que pour le prolétariat, le but de son combat de classe est de renverser l’État bourgeois et toutes les institutions démocratiques de la dictature du Capital. C’est justement parce que cette revendication du RIC n’a rien de prolétarien qu’elle est soutenue par toutes les cliques bourgeoises, de l’extrême droite du parti de Marine Le Pen à l’extrême gauche trotskiste du NPA de Besancenot, en passant par le parti de Mélenchon.

RI, 19 janvier 2019

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Réunions publiques sur le mouvement des "Gilets Jaunes"