Cette parenthèse fermée, abordons maintenant les trois phases : (concurrence, monopole, capitalisme d’État) qu’a traversé successivement la société moderne. C’est en les passant en revue qu’on pourra comprendre la dernière d’entre elles, le capitalisme d’État. Précisément, l’enseignement du texte d’Engels qu’on vient de citer est de montrer que la première phase traçait en quelque sorte à l’avance les lignes de force des deux qui lui ont succédé. Seulement, puisque d’un côté il faut avoir la prudence de ne pas voir chez Engels une sorte d’"anticipation", et que de l’autre, nous avons aujourd’hui une expérience plus étendue que la sienne, il faut reprendre les phénomènes qu’il avait annoncés, mais en le faisant cette fois-ci a posteriori, d’après l’histoire. Ce qu’Engels annonçait en termes très simples il y a fort longtemps, nous devons aujourd’hui le concrétiser, le préciser d’après l’expérience qui désormais existe, et enfin le placer dans le cadre historique réel tel qu’il apparaît de nos jours. De plus, il faut situer l’évolution économique par rapport aux conditions de l’accumulation, au moins dans les grandes lignes, car en définitive elles commandent la vie phénoménale du capitalisme. Et dans le même temps aussi, il faut retracer l’évolution parallèle de l’État dans ses rapports avec la classe capitaliste, puisque l’achèvement ultime atteint à la fusion de l’État et du capital. En apparence, on donnera peut-être l’impression de rabâcher des choses bien connues — quoi de plus familier en effet que le capitalisme concurrentiel ou le capitalisme des monopoles ? En réalité, on atteindra à une véritable idée d’ensemble, permettant une meilleure conception qu’autrefois, puisqu’on pourra restituer le passé en fonction de son aboutissement présent.
On doit donc commencer par récapituler les caractères spécifiques du capitalisme dans sa première période : la période concurrentielle ou période ascendante, puis en s’en tenant toujours aux caractères ainsi dégagés, montrer ce qu’ils sont devenus avec les autres périodes. Il restera entendu qu’on s’astreindra à respecter une sorte de perspective dans laquelle apparaîtra la logique économique selon laquelle on passe de l’une à l’autre. Il est bien évident que ce n’est pas par hasard si les caractères de la première période (concurrentielle) feront ainsi figure de caractères fondamentaux du capitalisme par rapport auxquels les formes ultérieures sont seulement dérivées. Il est vrai que dans toutes les sciences qui considèrent une succession historique, c’est à partir de la phase la plus achevée d’une suite de structures représentant une évolution qu’on peut comprendre (par exemple, c’est l’homme, dit Marx, qui permet de comprendre le singe, et non pas l’inverse). Mais il est aussi vrai que les périodes de développement établissent les caractères dont se déduisent les formes postérieures qui en dérivent (biologiquement, c’est le singe qui explique l’homme). Ce principe très général vaut particulièrement dans l’histoire du capitalisme. En effet, d’une part, le capitalisme d’État permet aujourd’hui, et bien après coup, de comprendre les formes premières, classiques, du régime, dans ses conditions de propriété privée et de concurrence, et ceci bien mieux qu’il n’en était dans le passé, parce qu’il les enrichit d’une perspective historique. Mais d’autre part, il contraint à se référer aux caractères spécifiques de ces conditions premières, parce qu’elles fournissent seules les catégories économiques d’où une théorie du capitalisme en général est possible, comme cela se voit chez Smith, chez Ricardo et chez Marx dans Le Capital. Au cours de la période classique (concurrentielle) du capitalisme, les normes essentielles du régime se sont établies. Ce sont bien ces normes qui ont conditionné son devenir à partir de là. Elles forment le cadre de la loi capitaliste de la valeur, laquelle traduit la transformation de la force de travail en marchandise et sa consommation par le capital. Cette loi de la valeur, loi spécifique du régime capitaliste, le distingue de tout régime passé et à venir de l’histoire, et par conséquent, c’est seulement par rapport à elle qu’on peut expliquer et interpréter les phases monopolistes et étatiques, en considérant la manière dont elle opère dans chacune d’entre elles.
Les conditions de la période concurrentielle furent celles d’un développement sans entraves des forces productrices et des luttes révolutionnaires de la bourgeoisie pour la domination économique et politique de la société. Cette période peut être caractérisée par les termes suivants :
La société civile se fondant sur la propriété privée, l’État qui administre en vertu de cette délégation -ne possède pas- n’est pas propriétaire -(du moins à l’échelle de la société)- et c’est pourquoi il lui est extérieur. C’est un appareil auxiliaire de répression entretenu "hors" de la société, sur une sorte de cotisation des capitalistes, prélevée sur la plus-value (l’impôt) (et l’emprunt pratiqué en bourse) aussi est-il leur État, l’instrument de la répression qu’il exerce sur la classe ouvrière pour la maintenir dans l’exploitation et contenir sa tendance à l’émancipation. Il tombe sous le contrôle de la classe bourgeoise économiquement la plus forte dans la société, ou arbitre deux classes bourgeoises de poids égal. Son rôle est alors de tracer le cadre juridique (les lois) approprié à la vie et à la perpétuation du régime capitaliste (droit de succession) et au maintien de l’exploitation sur laquelle il est fondé (appareil judiciaire). Il maintient ce cadre sans y intervenir et contraint de l’extérieur les exploités à rester dans l’exploitation, à l’aide de forces de répression physiques organisées par lui (police, armée). De plus, il est l’instrument de la lutte, soit entre les différentes classes de la bourgeoisie, soit (d’un État à l’autre) des différentes fractions nationales de la bourgeoisie mondiale. Car le caractère de la production capitaliste est d’être, dans le cadre d’un marché mondial, divisé en nations.
Quant à la gestion de l’État, elle peut prendre une double forme. Dans un cas, l’État fait lui-même les lois et les applique, et il assure la gestion de la société en son propre nom pour le compte des capitalistes (Dictature). Dans l’autre, les lois sont l’œuvre des représentants élus des classes bourgeoises (Parlement) qui, en même temps, limitent les pouvoirs propres de l’appareil (la propriété) et sur les personnes, c’est-à-dire au premier chef les capitalistes (Démocratie). Le prolétariat peut être admis à faire entendre sa voix dans le cadre parlementaire (suffrage universel) dans la mesure où cela laisse sans danger le régime social lui-même. Dans le cadre démocratique, les différentes classes s’expriment politiquement (c’est-à-dire par rapport à l’État), sur le plan parlementaire ou autre, par l’intermédiaire de partis. Ceux-ci matérialisent la conscience active des classes. Ils représentent des milieux politiques très faibles par le nombre, l’essentiel de la vie sociale se passant dans la société civile. Dans cette période, le temps travaille pour la Démocratie. En effet, le développement de la Révolution bourgeoise amène la consolidation du système démocratique avec suffrage universel, au fur et à mesure que s’étendent la domination du capital et le marché mondial.
La phase monopoliste du capitalisme (première période de décadence)
Avec la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire après que furent terminées les révolutions bourgeoises de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, commença une nouvelle phase du capitalisme : le cadre concurrentiel laissa la place au monopole. Ainsi le voulait la loi de l’accumulation capitaliste. Cette loi impliquait en effet l’accroissement permanent de la composition organique du capital (rapport du capital constant au capital variable), et la tendance simultanée des capitaux à la concentration et à la centralisation. Ce qui veut dire que pour travailler, le capital devait atteindre chaque jour à cette époque une dimension plus grande dans chacune des entreprises, tendance qui avait pour effet d’en réduire le nombre. Naturellement, dans chaque pays, le mouvement d’après lequel le nombre des entreprises allait en diminuant et le poids économique de celles qui subsistaient, en croissant, tendit à réduire les pouvoirs de la production à quelques formations peu nombreuses et très puissantes du capital individuel, ce qui aboutit à placer l’économie sous le contrôle de quelques-uns. La concurrence engendrait le monopole qui s’établit par les trusts et des cartels. En opérant ainsi, le capital résolvait les tâches imposées par l’accroissement de sa propre composition organique.
La période des monopoles a produit un gigantesque développement économique, mais en même temps posé, par les conditions mêmes de ce développement, les prémices de la décadence du capitalisme. Cette période qui, en gros, s’est étendue jusqu’à la première guerre mondiale et la crise de 1930, peut être, par rapport à celle de la concurrence, caractérisée par les termes suivants :
Cependant, dans le même temps qu’il simplifie puissamment les échanges, le monopole érige rapidement des barrières douanières constamment réhaussées, les barrières sont nécessaires pour que chaque élément national du réseau mondial des monopoles établisse ses assises. Le marché mondial, tout en se développant, tend donc à se cloisonner.
C’est l’étalon-or qui continue à assurer le lien entre les États, jusqu’au moment où, avec la guerre de 1914 et la montée du capitalisme (monopoliste) américain sur le plan mondial, il commence à se détériorer. L’or sera dorénavant drainé vers les banques américaines, et la plupart des pays deviendront exsangues l’un après l’autre. Dans l’ensemble, le marché mondial est dominé par l’exportation du capital dont les traits et les causes seront repris plus loin.
En effet, l’Action, expression socialisée de la propriété privée, se vend et s’achète. La Bourse, autrefois marché des valeurs d’État, devient alors marché des Actions. Mais par la Bourse et les participations que les opérations permettent, capital industriel, capital commercial, capital bancaire, tendent à fusionner sur la base du capital industriel monopoliste. Ils tendent simultanément à s’associer aux finances publiques.
C’est en définitive sur le plan financier que l’oligarchie se constitue, puisque sur ce plan la bourgeoisie monopoliste peut se cimenter autour de l’État qui devient son instrument direct. Formant un tout homogène -bien que toujours divisé par des contradictions internes- le monopole institué en oligarchie opère sur le taux d’accumulation propre au secteur monopolisé, taux cadrant justement avec le niveau atteint par la composition organique du capital social.
Tout se passe dans ces conditions comme si le monopole contrecarrait tout simplement la tendance qui s’affirmerait normalement avec la concurrence du taux de profit moyen à la chute, chute résultant, comme il a été dit, de la composition organique élevée du capital et de l’insuffisance relative de plus-value sociale qui lui correspond. La rentabilité individuelle reste donc en principe la règle impérative comme dans le cadre concurrentiel, mais elle opère désormais, non par rapport à l’entreprise pure et simple, mais dans le cadre du monopole. Mais cette rentabilité monopoliste est assurée parce qu’il y a prélèvement, grâce aux prix artificiels du monopole, d’un surprofit monopoliste prélevé au détriment de la plus-value accumulée dans le secteur mondial encore concurrentiel (notamment colonial et semi-colonial). Dans ces conditions de rentabilité, se réalise, au moins initialement, une formidable explosion des forces productives. En même temps, toutefois, ces conditions préparent un renversement de tendance, car elles ont un double effet :
Simultanément, une partie des couches bourgeoises prend, tout en restant au sein de la bourgeoisie, une position salariée. En effet, avec le monopole, les capitalistes se retranchent dans la sphère financière, et la production proprement dite passe entre les mains d’une bureaucratie interne aux monopoles et créée par lui (directeurs, ingénieurs, employés). Le "salariat" s’introduit donc au sein de la bourgeoisie -mais sans changer son caractère capitaliste- donnant ainsi à la gestion économique la forme d’une profession libérale (perception indirecte de plus-value).
Avec le monopole, en effet, les prix subissent une déviation (prix de monopole) qui n’a plus rien à voir avec la déviation concurrentielle. L’ajustement des catégories (valeur) du capital (en fonction des prix et par l’intermédiaire d’un taux de profit moyen formé par péréquation) ne se fait plus dans les mêmes conditions. Les prix ne gravitent plus librement autour de la valeur. Il y a donc altération de la loi de la valeur. Cette déviation des prix monopolistes, conséquence des monopoles, donne à la concurrence le caractère d’une "concurrence monopolistique".
D’immenses appareils de distribution s’édifient alors (marketing) qui établissent et maintiennent le contrôle du marché. La distribution des produits gonfle par rapport à la production. Également, leur circulation, ce qui tend à son tour à gonfler aussi l’appareil bancaire déjà renforcé par la centralisation industrielle. Les frais de vente tendent à dépasser les frais de production. La bureaucratie économique (la fraction salariée de la bourgeoisie) qui, dans le cadre du monopole, produit et gère pour le compte de l’oligarchie, s’étend ainsi à une bureaucratie parasitaire dont la charge économique vient faire contrepartie à la rentabilité établie par le monopole. C’est un des aspects de la décadence économique ouverte avec le monopole. Quoi qu’il en soit, la formation de prix et de profits monopolistes se fait dans le cadre du marché, donc, par rapport à lui, en quelque sorte comme une de ses fonctions (la propriété privée subsiste, elle reste le fondement du monopole, inconcevable sans elle). Dans ces conditions, les crises cycliques persistent et elles assurent — dans le cadre certes maintenu mais désormais altéré de la loi de la valeur — l’ajustement de la production à la consommation, du produit en valeur de la Branche I (moyens de production) à la Branche II (biens de consommation). Cet ajustement s’effectue par le mécanisme des prix monopolistes déviés.
Toutefois, la société (économie, production) et l’État restent "extérieur l’un à l’autre" comme par le passé, puisque l’essentiel des moyens de production est toujours objet de propriété privée. Les classes parasitaires du capitalisme monopoliste (et dans son ensemble l’oligarchie) prédominent économiquement, et elles forment avec l’État un système financier commun.
L’État fonctionne comme leur appareil de répression dans les mêmes conditions que pour les autres classes capitalistes qui avaient dominé l’économie avant la formation de l’oligarchie monopoliste. Son rôle -de l’État- s’accroît sur le terrain des antagonismes (économiques et surtout militaires) entre les fractions nationales de la bourgeoisie mondiale. Les conditions de gestion de l’État restent, du point de vue général, les mêmes qu’avec la concurrence (Dictature, Démocratie, Suffrage Universel). Le monopole supposant des rapports capitalistes ainsi qu’une accumulation avancée, succédant d’autre part dans les pays dominés (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord) à la période d’accumulation à laquelle correspond la révolution bourgeoise, ouvre la voie à la consolidation, à l’épanouissement de la Démocratie. Celle-ci atteint alors son maximum de développement.
(À suivre)
Morel
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/gauche-communiste-france
[2] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/adam-smith
[3] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/david-ricardo
[4] https://fr.internationalism.org/tag/30/547/karl-marx
[5] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/leconomie