Dans nos digressions sur l’économie dirigée par l’État, nous avons vu que cette économie n’est pas un soulagement de l’exploitation des populations laborieuses, mais au contraire une accentuation. Le sens de cette économie dirigée est virtuellement d’accroître cette exploitation et d’éliminer des branches du travail qui n’ont pas d’intérêts pour l’organisation des grands capitaux. Et nous précisons aussi que "l’unité nationale" et "l’intérêt national" sont les plus importantes armes spirituelles de la bourgeoisie et de l’ancien mouvement ouvrier.
Dans cette société, se mouvant dans la direction de l’État totalitaire, il n’est pas question d’une lutte pour l’amélioration des conditions du travail par le moyen des syndicats. Ceux-ci se chargent plutôt des intérêts de l’État et des entrepreneurs, parce qu’ils sont soumis à "l’intérêt national". En pratique, ils ne sont que des contrôleurs de l’exécution des aménagements de l’État, et servent à briser des grèves qui éclatent sur l’initiative des travailleurs mêmes.
Cette nouvelle situation plonge les travailleurs dans la plus grande confusion. D’une part, ils appuient la réglementation de la vie économique par l’État et l’alignement de toutes les organisations sur le front du "bien-être national", c’est-à-dire qu’ils renforcent les chaînes de leur propre classe. Mais d’autre part, ils rendent ce "bien-être général" par des mouvements à cause rallumée. Cette ambiguïté les rend impuissants. Les travailleurs n’ont plus ni but social ni moyen de lutter qui leur soit propre. La forme de l’organisation de classe, qui a pris naissance à l’ère du capitalisme libéral, sur la base d’une conception commune des buts et des moyens, se trouve être aujourd’hui mise en doute. Par-là, les sources d’énergie pour la lutte anti-capitaliste sont (…) temps il y a une lutte contre l’abaissement du standard de vie, mais c’est une lutte sans issue dans les conditions présentes. Une grève de quelques milliers de personnes ne vaut rien, et une lutte à une plus grande échelle est toujours accompagnée du gaz lacrymogène ou de l’assaut chaud de l’État. La contre-force serait seulement possible si les ouvriers avaient une source d’énergie située dans une perspective socialiste et s’ils se libéraient de la peste "intérêt général" ou "intérêt national".
La confusion des conceptions sur le socialisme et sur les moyens de lutte a détruit les travailleurs en tant que classe. Naturellement, ils forment encore une classe pour le capital, mais ils ne le sont pas pour eux-mêmes. Les vieilles conceptions ont perdu leurs forces, et les nouvelles n’y sont pas encore, ou n’y sont que dans leur tout premier germe. La vieille classe est en décomposition, une nouvelle commence à s’esquisser sous fond des luttes sauvages.
Un des remparts de l’économie dirigée consiste dans les efforts de la réglementation des prix, en particulier pour les denrées de consommation des travailleurs. Le blocage des salaires y joue un rôle important. Les salaires sont fixés par l’État, bien que parfois les entrepreneurs soient portés à les hausser. C’est pourquoi la lutte pour le niveau de vie s’est changée totalement, c’est-à-dire qu’elle est devenue une lutte contre l’État. C’est ainsi que les vieilles relations de pouvoir entre la classe possédante et la population laborieuse sont bouleversées, et cette dernière est foudroyée. Une des plus importantes conséquences se trouve dans le fait que l’arme de la grève n’a plus de force dans sa vieille forme. Autrefois, la grève était redoutée par les entrepreneurs à cause du préjudice financier et de la faillite. Mais pour l’État, il importe peu, en tout cas une atteinte financière n’est pas décisive. Le gouvernement ne vacille pas pour des causes économiques, mais pour des causes politiques. La lutte économique se transforme en lutte politique.
Alors, la lutte contre l’appauvrissement croissant est devenue une question primordiale. Mais le prolétariat n’y est pas préparé. Le vieux contenu idéologique n’est pas approprié aux nouvelles conditions. La grève par branches de métiers, tradition du capitalisme libéral, est encore valable pour les travailleurs. Mais la pratique récente nous a déjà montré que cette méthode n’apporte que défaite sur défaite, ou des compromis très décevants. La force des ouvriers n’était pas efficace.
Pour discuter le problème du pouvoir des ouvriers, nous allons l’aborder graduellement. Évidemment, le pouvoir se repose sur leur emprise sur le processus de travail et la vie sociale. Mais cela dépend de leur compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de leur conscience de classe. Moins celle-ci est développée, et moins grande est son emprise sur la vie sociale, et d’autant plus sont-ils les jouets des exploiteurs. Aussi, l’opinion qu’une masse inconsciente pourrait exercer un pouvoir social permanent, quand elle est conduite par une "avant-garde consciente", doit être repoussée comme une illusion. Cela se heurte à la force matérielle et idéologique de l’État et de la bourgeoisie.
Nous parlions de la compréhension des contextes sociaux et d’un de ses dérivés : le niveau de la conscience de classe. Mais beaucoup d’ouvriers ont l’opinion que la classe ouvrière ne peut jamais acquérir une compréhension suffisante pour diriger leurs propres luttes et pour en finir avec le capitalisme. Surtout dans le temps présent et dans l’avenir où l’État et ses acolytes sont maîtres des "techniques sociales" (la presse, la radio, le cinéma, les organisations). Tous les moyens de propagande sont au service des exploiteurs.
Certes, la force pour dominer la formation de "l’opinion publique" n’est pas à sous-estimer. Toutefois, les "techniques sociales" n’ont qu’un effet limité. Le cerveau humain n’est pas un réservoir où l’on peut verser tout ce qu’on veut. En somme, le cerveau n’est pas un organe de luxe, mais un organe pour maîtriser la vie, la lutte pour l’existence. Le cerveau est la grande usine où les expériences des processus de travail et de la vie sociale sont taxées à leur valeur pour la vie et sont converties en connaissances et en sentiments. Voici les limites des "techniques sociales". Car en dehors des résultats de la propagande des exploiteurs, il existe aussi une "propre" opinion comme processus élémentaire. Les oppresseurs le savent très bien, et justement pour contrarier ce processus élémentaire, la psychologie dirigée par les techniques sociales est inévitable.
Qui est-ce qui sera la plus forte ? La propagande alignée ou la formation des conceptions et sentiments élémentaires ? À ce sujet, il est à remarquer que la propagande bourgeoise aura du succès dans la mesure où le capitalisme pourra assurer l’existence matérielle de la population laborieuse. Quand l’existence est assez supportable, les tensions sociales n’engendrent pas des conceptions subversives ou une lutte à outrance.
Mais nous avons vu qu’une telle situation n’est pas à attendre. Le sens de l’économie dirigée par l’État, s’étendant sur le monde entier, est justement de resserrer l’exploitation aussi fort que possible. C’est pourquoi une lutte de classe acharnée ne tardera pas à se faire jour, une lutte débordant complètement les limites des partis et des syndicats, et laquelle prendra des formes nouvelles, plus adaptées au pouvoir bourgeois énormément agrandi.
Quelles sont les formes nouvelles ? Par des expériences des luttes passées, nous connaissons quelques indications. Souvent déjà, les masses elles-mêmes défendaient leurs intérêts, abandonnés ou combattus par leurs syndicats. Quelques fois, les syndicats acceptaient la direction d’une lutte éclatée spontanément, mais seulement pour la liquider aussi vite que possible, ou pour la diriger dans un cul-de-sac.
En tout cas, le mouvement éclaté spontanément, les grévistes se choisissent un comité de grève, composé des ouvriers de l’usine et seulement responsable devant les grévistes. Et souvent, nous voyons un nouveau moyen de grève lequel s’acclimate toujours plus. C’est l’occupation des usines, une création spontanée des masses comme moyen de lutte dans leur simple lutte économique.
Quelle est la forme motrice de cette occupation ? Quel est le sens ?
Quand les mineurs polonais l’appliquaient pour la première fois dans la lutte économique, il semble qu’ils y aient été poussés par la peur de la police et l’angoisse que les chômeurs auraient pu prendre leur place. Mais dans les grandes occupations en Belgique, en France et en Amérique, d’autres considérations ont certainement joué leur rôle. Dans ces cas, il s’agissait de grandes masses. Pour elles, tout est comme un rempart, quand ils débrayaient simplement pour rester chez eux. Elle a été désagréable.
L’occupation des usines évite la désagrégation de la masse en individus isolés. Ici, les travailleurs sont "chez eux", ils se connaissent, au moins les grévistes de la même section de l’usine, et ici on ressent de minute en minute l’attachement dans la lutte, la solidarité, le contexte commun. Ici, tout le monde peut participer aux discussions et à toutes les occupations se rapportant à la lutte. Toutes les actions peuvent être partagées, organisées et contrôlées par tous. C’est pourquoi l’occupation des usines devient l’arme la plus importante pour l’époque de l’économie dirigée. Les usines deviennent les centres de rassemblement et d’organisation, et donnent la plus solide liaison psychique de l’unité de classe. Il va sans dire que l’État, la bourgeoisie et l’ancien mouvement ouvrier s’opposent à l’occupation des usines par tous les moyens. Le déblaiement des usines signifie que la nouvelle unité de classe est brisée. Les grévistes sont désagrégés en individus. Ils ne sont plus une masse dans le sens psychologique. Et pour les syndicats, c’est le moment de liquider le mouvement.
Mais il va aussi sans dire qu’aucune terreur ne peut éviter les occupations des usines à la longue, parce que l’organisation d’une lutte est la condition de vie pour chaque mouvement. Et cela n’est plus possible du dehors des usines.
La lutte à grande échelle doit être précisée, quoique nous ne fassions ici que quelques remarques. À quoi voulons-nous arriver ? Et quelle est la crainte de l’État quant à l’occupation des usines ? A-t-il peur du grand nombre des "désobéissants" ? Ou des inconvénients pour la vie publique ?
Rien de cela. L’État a peur de la nouvelle organisation de la classe ouvrière qui tend à faire écouler sa propre organisation, l’assise de son pouvoir. Par l’occupation des usines, les travailleurs contestent à l’État et à la bourgeoisie non seulement le droit de gérer les moyens de production, mais aussi les "lois publiques". Ils s’opposent aux injonctions de l’État et se font leur propre "droit" comme communauté indépendante. Quand cela leur est possible, ils utilisent le téléphone, le télégraphe, la radio, et souvent il leur sera nécessaire de réquisitionner l’imprimerie d’un journal, consolidant ainsi leur propre contexte et saperont l’organisation de l’État. Ils réquisitionneront les autos et les camions des usines, et ils priveront les usines des matières premières quand ils en auront besoin pour la lutte. Quand il s’agit d’une lutte de plus longue durée, comme en Italie en 1920, la question du ravitaillement de la population laborieuse se fait sentir, et probablement un réquisitionnement des aliments et leur distribution par les grévistes sera nécessaire. Bref : la lutte moderne pour l’existence exige des moyens qui autrefois n’étaient pratiqués que dans une révolution.
L’essentiel des conditions de la lutte moderne se trouve dans la nécessité de réunir les forces de la classe ouvrière et la réunion des secteurs les plus différents de la vie économique. Les délégués des différentes branches se rassemblent comme Conseil ouvrier, et ils prennent une grande partie de la vie économique en gestion. Cette unification n’est que provisoire, elle n’est pas encore une organisation de la production, l’occupation des usines n’étant encore qu’un front de bataille. Mais il se montre ici en petit ce que sera plus tard l’organisation de la vie économique et publique en total, exécutée et animée par toute la population laborieuse poussée pendant une longue période de lutte contre le capital dirigé par l’État.
C’est une longue route, car presque tout doit encore être appris, comme résultat des nouvelles expériences. LA VIEILLE CONCEPTION DE LA CLASSE ORGANISÉE DOIT SE CHANGER DE FOND EN COMBLE. Selon la vieille conception, les syndicats sociaux (CGT, etc.) sont l’incorporation de la classe unifiée et organisée, c’est-à-dire une centralisation d’organisations permanentes, avec des statuts, règlements et cotisation, alors que la conception nouvelle est justement le contraire de tout cela. La classe organisée n’est pas une organisation qui peut être "fondée" et de laquelle on peut s’extraire individuellement. La classe organisée, c’est la classe ou une partie de la classe en action, où les forces sont concentrées, conformées, c’est-à-dire sont organisées. Mais c’est tout autre chose qu’une "organisation".
La route est longue encore, car la tradition du passé pèse toujours ; la nouvelle organisation du capital n’a pas encore pénétré dans tous les domaines de l’organisme social, et l’illusion que l’économie dirigée capitaliste serait un levier du socialisme n’est pas encore dissipée.
L’occupation des usines nous procure un exemple exact de la nouvelle unité de classe : l’expression de la nouvelle conscience de classe, ce développement avant ou après la 3ème guerre mondiale. Il n’est pas du tout question d’une unité des opinions, car dans les usines, dans les Conseils ouvriers, tous les courants politiques et religieux se font jour. C’est pourquoi Lénine parlait de "centres d’embrouillement", lesquels devaient être conquis par les bolchéviks.
Dans l’avenir, sans doute, les différents partis politiques et syndicats essaieront de s’assurer l’emprise sur ces "centres d’embrouillement" par des machinations politiques, comme les social-démocrates et les syndicats le faisaient en Allemagne et les bolchéviks en Russie en 1918 et 1919. C’est sûr que beaucoup d’expériences décevantes seront nécessaires avant que la population laborieuse ne se soit affranchie de ce ferment de désagrégation.
Cette "conquête" de la lutte par quelque parti ou syndicat, pourquoi est-elle si néfaste ? Est-ce le manque d’un programme vraiment révolutionnaire ? Sans doute, nous n’avons pas à attendre une politique révolutionnaire des partis et syndicats d’aujourd’hui. Toutefois, cela n’est pas l’essentiel. Il ne s’agit pas de bon ou de mauvais programme.
Le problème est tel que l’organisation moderne du capital exige une telle force de la classe ouvrière, une telle cohérence, une telle fixité et assiduité dans les délibérations, une telle mesure de promptitude à se sacrifier, que ces caractères psychiques ne peuvent se former qu’en fonction d’une nouvelle communauté psychique, d’un nouveau "nous". Autrement dit : tout travailleur luttant doit savoir et sentir que la fidélité à la communauté de lutte est plus forte que la fidélité à quelque organisation. La solidarité de classe doit prévaloir à la solidarité d’organisation. Est nécessaire ce qu’on appelle une nouvelle "masse psychique".
L’accroissement de cette nouvelle "masse psychique" sur la base des usines est le contenu historique de la lutte de classe à venir. Bien que la masse se compose d’individus séparés, elle inclut chacun avec ses propres contenus de savoir, de sentiment et de volonté, le total étant autre chose que la somme d’individus. Entre les différents individus s’établit une conformité de toutes les facultés psychiques dans une nouvelle unité, et celle-ci détermine le comportement individuel en tant que partie intégrée au total. Voilà la force nécessaire pour affronter efficacement les difficultés immenses de la lutte, et qui en même temps engendre une nouvelle joie de vivre, comme toute communauté psychique en procure. Sur cette assise se fondent les nouvelles conceptions de l’ordonnance du travail, de la société, c’est-à-dire : du socialisme.
La "conquête" de la direction de la lutte par quelque organisation est néfaste, indépendamment du fait de savoir si leurs programmes soient bons ou mauvais. Elle est désastreuse parce que cette conquête scissionne les masses entre partisans et adversaires de l’organisation conquérante. Ainsi, la masse luttante est empêchée de se consolider en tant que "masse psychologique", de sorte que les énergies, pouvant seulement se développer en tant que fonction de la masse psychologique, restent en retard. Inévitablement, cela entraîne l’effondrement de tout mouvement de masse, fondement de l’action de classe du prolétariat dans la période présente de l’organisation moderne du capitalisme.
Paulo