C'est une habitude que prennent les gouvernements dits démocratiques d'inviter chaque année le peuple à une mascarade électorale. Bien plus que de rallier des masses à une politique ou à une autre, il s'agit d'empêcher ces mêmes masses de se désintéresser des querelles impérialistes, de crainte de les voir retrouver la solution révolutionnaire de classe. Aussi, toutes les nouvelles acquisitions de la publicité sont mises en œuvre. Les staliniens présentent des films pour faire avaler leurs discours, Ramadier prêche la pénitence, espérant dans les effets d'un masochisme collectif, et De Gaulle tente de rééditer son exploit du 18 juin 1940. Les kermesses battent leur plein.
Mais, fait significatif entre autres, on ne vit plus des incidents oratoires, on tâte des barricades de revues grand-guignolesques. À Verdun, un peu partout où quelques misérables tonnes de denrées alimentaires passent, des barricades se hérissent, des députés retrouvent les gestes de 1789, l'écharpe tricolore s'engraisse des grèves suscitées spontanément. On est prêt à mourir. Mais, au dernier moment, il y a contre-ordre et tout rentre dans le calme. Ces simulacres de guerre civile, qui font hurler les démocrates et frissonner les gens bien républicains, ces attentats manqués qui soulèvent un peu de poussière sont les artifices de la nouvelle publicité politique. Et l'on y perd la tête en attendant d'y perdre la vie.
Dans cette atmosphère bien remuante, une masse de tracts d'appel, de manifestes, de conférences internationales et de solutions définitives sont jetés en pâture à la masse qui ne demande pas tellement de paroles.
Mais, au fait, que promet-on aux masses, dans tout ce flot d'éloquence et de littérature, pour les river aux besoins politiques journaliers des 2 grands blocs impérialistes ?
La Résistance a épuisé ses derniers restes de démagogie. La lutte contre le boche et le danger allemand, s'il revient comme un leitmotiv dans chaque discours, dans chaque manifeste, c'est plus comme "médaille du mérite démocratique" que comme objectif réel.
Face à la dictature nazie, on a pu croire en la démocratie des "alliés" ; mais, cette démocratie, aux yeux des travailleurs, représentait plus un niveau de vie honnête qu'une longue constitution indigeste.
Et cette démocratie est arrivée ; que d'encre, que de battage ! Les commissions, les comités de vigilance ou non ont trainé la faim des ouvriers derrière eux. A chaque tentative de lutte contre la famine les masses ont rencontré une démagogie effrénée des organismes de collaboration de classe tels les syndicats ; c'est une politique prétendument socialiste qui conserve une structure capitaliste en employant des termes révolutionnaires dans des organismes qui avaient pu jadis, dans d'autres conditions, servir la classe ouvrière.
La tactique des États bourgeois, de la France en particulier, a consisté en définitive à amener la classe ouvrière à discuter et à chercher à résoudre des problèmes qui n'intéressaient que le déroulement économique du capitalisme.
Les revendications économiques -qui, hier encore, pouvaient être le tremplin de vagues offensives du prolétariat- enterrent, dès qu'elles s'expriment, toutes possibilités de luttes révolutionnaires, car aujourd'hui la bourgeoisie discute ces revendications mais dans le cadre bourgeois ; pour toute augmentation de salaire, la balance commerciale capitaliste présente inlassablement un déficit non fictif, mais éminemment réel.
Aussi joue-t-on sur la monnaie ; et les augmentations se soldent en définitive par des chutes du pouvoir d'achat des masses.
Et, si les ouvriers bougent pour lutter confusément contre la famine, les organismes syndicaux et les partis dits ouvriers ressortent, fort à propos, une vieille revendication enterrée pour dévier et canaliser le flux des masses.
Comme les revendications économiques tiennent compte forcément du coût de la vie et des prix, voilà du travail pour les comités tripartites -gouvernement, patronat et salariés- d'arbitrage. À chaque fois, et ceci ne rate pas; on discute des salaires pour chercher surtout une solution à la crise du régime.
La lutte ne se fait plus entre classes mais entre une société capitaliste et les conditions qui poussent cette société dans l'abime. Les ouvriers servent de pâture ; on jette du lest ; et ce lest est toujours au détriment des conditions de vie des ouvriers.
Toutes les conditions politiques actuelles poussent la classe ouvrière vers la collaboration de classe. L'ennemi à abattre n'est plus le système mais ces imbrisables lois du déroulement économique du régime. On cherche à amoindrir les effets du capitalisme en décrépitude en consolidant tant bien que mal, par une réduction du niveau de vie des travailleurs...
Les ouvriers sont invités à participer à ce travail inutile ; toute la gauche bourgeoise -SFIO, staliniens, trotskistes- les entraine à pallier quotidiennement à la crise du système bourgeois. Pour les uns, la grande pénitence, la ceinture au dernier cran est la solution réelle contre la famine ; c'est une façon de combattre le mal par le mal. La strychnine à petite dose peut mithridatiser, la famine par échelons successifs pourra amenuiser les forces ouvrières qui pourraient être dangereuses. Voilà la perspective Ramadier ! Pour les autres, c'est la démocratie bafouée, l'aliénation de l'indépendance nationale, la dollar porte-malheur qui sont cause de notre mauvaise situation. Que faire alors ? Réclamer le retour des staliniens au gouvernement. Solution de chantage, mais la classe ouvrière n'est pas le maître-chanteur, il n'est que la monnaie d'échange. Voilà l'horizon des "lendemains qui chantent" du PCF.
Et les troisièmes, les sans grades, les aspirants meneurs, ceux qui, de tout mouvement de masse, prophétisent immédiatement leur radicalisation, que proposent-ils comme radicalisation ? L'échelle-mobile panacée universelle, seule arme contre la famine. Est-ce le régime qui se trouve en cause ? Bien sûr que non ! Si on voulait seulement multiplier par le même coefficient les salaires et les prix, tout irait bien. Avec ceci, ils se prétendent marxistes et internationalistes, ces symboles étant si souples et si accommodants.
L'avenir, pour ces apprentis-sorciers, est à une multiplication des commissions d'arbitrage pour calculer le coefficient d'augmentation des prix. La lutte ouvrière est retenue par le souffle des machines à calculer. Et, si ça ne suffit pas, il faut diminuer les bénéfices, ce qui signifie qu'on ne pense pas à les supprimer. C'est donc la perpétuation de l'exploitation et de la guerre. Voilà les secrets du "Programme transitoire" de la 4ème, Internationale de nom seulement.
Mais ces trois solutions offertes à la masse des travailleurs ne s'encadrent pas moins dans le déroulement historique de la situation. La guerre qui s'approche inexorablement, divisant le monde et chaque pays en deux blocs impérialistes adverses, s'appuie sue ces démagogiques solutions qui ne font que préparer les diverses économies à soutenir une nouvelle vague de guerre, pour permettre au capitalisme de survivre encore. Il est vrai que les causes de cette prochaine guerre sont rejetées d'un camp à un autre et vice versa. Les fauteurs de guerre sont ceux qui admettent un bloc impérialiste contre un autre.
Que reste-t-il à la classe ouvrière ? Prendre fait et cause pour un bloc contre un autre ; mais alors elle aliène son indépendance de classe, fait les frais en sueur et en sang de la guerre impérialiste, subit saignée sur saignée pour maintenir debout l'édifice branlant du capitalisme. Elle perd sa conscience politique dans les entreprises de renflouage que lui présente l'État capitaliste. Elle ne voit plus de solution que sur le terrain de l'ennemi de classe et passe son temps à espérer dans les commissions d'arbitrage qui surgiront comme des champignons. La nature du collectivisme, qui ne pouvait demeurer enfermé dans des limites nationales, prend figure de nationalisations, portant la lutte concurrentielle du plan national au plan international.
Bien plus, la classe ouvrière ne voit plus la collectivisation comme le premier pas vers une société de consommation ; son socialisme ne se présente plus que comme une simple planification d'une économie existante et en pleine décrépitude.
À la politique indépendante de classe, la classe ouvrière est amenée à donner le pas à la démocratie : sa mission historique ne signifie pour elle qu'une recherche de mode d'élection équitable, sans tenir compte de la nature de classe de ces élections. Elle vote et votera sans s'apercevoir que, quel que soit le mode d'élection, elle est une minorité dans le monde bourgeois. Et même si elle ne se fait plus d'illusions sur la valeur progressiste des élections, habituée à choisir uniquement les solutions que lui présente la bourgeoisie, elle applique et appliquera la politique du moindre mal et sera entrainée encore plus par le char de la bourgeoisie. Que reste-t-il à faire donc ? Une seule politique, une seule tactique : le refus de toutes solutions présentées par la bourgeoisie.
La classe ouvrière n'a pas à chercher avec le capitalisme, au travers de discussions, la solution à la famine permanente. Les contradictions qui épuisent le régime actuel, les travailleurs n'ont pas à les résoudre, mais à abattre le régime. C'est la révolution qui se pose immédiatement sans programme transitoire, sans étape pédagogique. Il faut refuser l'existence et le fonctionnement du régime en sachant fort bien que ce refus entraine le choc de classes, la guerre civile classe contre classe.
Si la classe ouvrière considère la révolution comme un mythe ou comme un continuel désir irréalisable, c'est la famine et la guerre en permanence. Refusant ces 2 fléaux engendrés par le capitalisme, on rejette tout ce qui peut perpétuer la vie de ce régime ; on oppose à tout compromis la révolution, non comme un mot mais comme un acte.
On pourrait rire de cette tactique, la trouvant trop simple ; mais à chercher une voie plus subtile, plus compliquée, on finit par tomber dans l'opportunisme et la collaboration de classe.
Et, pour l'immédiat, pas de politique du moindre mal à la mascarade d'octobre ; l'abstention consciente de classe devient un acte révolutionnaire.
Mousso
La phase expansive de l'impérialisme russe qui débute avec le pacte Hitler-Staline devait inévitablement rendre toute entente impossible entre les "alliés" de la guerre contre l'Axe.
Nous pouvons vérifier cette conjoncture qui nous conduit vers la guerre à la lumière des faits de tous les jours, ce que nous avons fait en toute objectivité dans chacun de nos bulletins.
Mais il est encore des gens qui prétendent qu'il n'y a pas de nouveaux nuages sous le soleil d'automne, qu'il en est aujourd'hui comme d'hier : "Cette guerre, disent-ils, nous accorde un sursis que nous devons utiliser pour mobiliser la classe prolétarienne." À quelques variantes prés dans la forme, c'est ce qui se dégage du contenu de la thèse anarchiste.
Il est sans doute bien évident que la conférence de l'ONU n'apporte pas les nuages précurseurs des foudres de la guerre avec elle. Elle a toutefois cet avantage de nous y préparer psychologiquement.
Mais pour tous les agitateurs qui remuent le vide, pour les "économistes" à la petite semaine, ceux qui prêchent la grève générale à tous les coins de rue, pour tous ceux qui entendent mobiliser le prolétariat sur la base de revendications corporatistes, il y a un fait qui semble totalement leur échapper : c'est la puissance des organismes répressifs à la disposition de la bourgeoisie (armée, magistrature, police, presse etc.) ; quelle est l'influence des forces réactionnaires au sein de la classe ouvrière. Si tout cet appareil peut fonctionner librement et surement, pas de doute que l'opinion des ouvriers en soit entachée et réactionnaire.
Les événements de l'ONU sont bien le signe d'une situation qui s'aggrave à un rythme accéléré. L'impérialisme a effectivement pris conscience qu'il ne peut maintenir "la paix" qu'en préparant la guerre. Il y a un an, il y avait place pour le doute dans les positions des quatre grands impérialismes, dans la rapidité du cours vers la guerre. Mais les récents événements (les discours et déclarations communes) sont suffisamment catégoriques quant à la précision de l'antagonisme russo-américain et quant au degré avancé de murissement de cet antagonisme.
Au moment où Marshall fait son discours à Flushing-Meadows, l'agence Reuter fait savoir que les É-U envisagent de placer leurs forces armées à la disposition de l'ONU pour la restauration de "la paix" et de la sécurité sur les frontières de la Grèce. Ne serait-ce pas là un prélude à la guerre généralisée ?
Il y a d'autres facteurs plus persuasifs pour indiquer le degré de fermeté de l'offensive américaine face au bloc russe. Le département d'État et les déclarations de Mr Trumann - qui entend apporter une aide de 580 millions de dollars à la France et à l'Italie à seule fin, dit-il d'éviter la famine - cela doit se traduire "éviter de créer un climat favorable à l'emprise communiste et permettre à la France et à l'Italie de s'engager sans ambages dans la politique du dollar". C'est aussi pour cette même raison que, malgré le véto soviétique, le délégué américain ne désespère pas de l'entrée de l'Italie dans l'ONU.
La politique américaine s'accuse également dans le domaine militaire : selon les accords signés par les principales puissances, toutes les forces d'occupation d'Italie doivent être retirées ; cependant Sumner Welles déclare que la situation devenant de plus en plus précaire, le maintien des troupes serait non seulement une garantie pour les États-Unis mais aussi pour l'Italie. Tous ces agissements américains ont un but bien défini : il s'agit de chasser la Russie de la Méditerranée et des Balkans.
Nous pouvons dire aujourd'hui que l'ONU restera dans l'impasse, car il n'y a plus de place pour les compromis, qui étaient encore possibles dans les conférences antérieures.
Dans le bloc russe, on se prépare hâtivement à l'échéance qui approche à pas de géant : pendant que se déroulent les joutes oratoires à Lake-Success, la Bulgarie et la Yougoslavie se hâtent d'envoyer des armes à l'EAM en Grèce, où le général américain Chamberlain prépare une série de plans destinés à faire face à toutes menaces susceptibles de se présenter. Ces plans auront pour objectif primordial de maitriser la "rébellion", sans toutefois exclure l'éventualité d'une intervention extérieure.
En Allemagne, dans la zone russe, les orateurs du Parti socialiste unifié allemand et les officiers russes vont entreprendre une vaste campagne soviétique avant la conférence de Londres, à l'issue de laquelle ils demanderont l'anschluss de la zone à la Russie.
En vérité, ces événements montrent clairement que les impérialistes préparent hâtivement la guerre ; chacun a besoin d'accroitre son autorité dans sa zone, ce qui se manifeste par la destruction des oppositions dans la zone russe ainsi que l'assassinat de Petkov en Bulgarie.
Dans une situation économique de guerre comme celle que vivent nos impérialismes modernes, les pays de second et troisième ordre se placent obligatoirement dans le camp où leurs intérêts respectifs les introduisent, cela en fonction de leurs économies subordonnées.
C'est dans ce sens que l'on s'explique la position de la Grande-Bretagne, défense inconditionnelle de l'Amérique face à l'URSS et animatrice du plan Marshall.
Quant à la France, le capitalisme a bien conscience de la guerre qui se prépare, mais il y préfère obtenir quelques miettes d'un pays riche plutôt que de tout perdre. Devant le danger immédiat, la France se refuse à jouer en médiateur ; elle s'engage sans réserve dans le bloc anglo-saxon où le plan Monnet attend le charbon de la reconstruction et le blé des 16 ; en échange, la bi-zone pourrait devenir la tri-zone face à l'anschluss russe.
De même pour les pays coloniaux : les événements de Indes, d'Indochine, d'Afrique et de Tunisie ne sont pas étrangers à l'influence économique des 2 pôles d'attraction du globe.
Dans ce chaos qui grandit chaque jour avec une précision mathématique, ceux dont la mission devrait être de guider le prolétariat utilisent, avec un cynisme qui n'a pas d'égal, des armes toute rouillées et des théories toutes aussi infirmées par l'histoire, telle la revendication économique corporatiste et la grève générale, pour lutter contre l'éventualité de la guerre. Les trotskistes impénitents s'évertuent, une fois de plus, à se vautrer dans la collaboration avec la bourgeoisie capitaliste : par leur "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", dans "la lutte contre le fascisme", ils apportent leur appui à la politique stalinienne qu'ils rejoignent lorsqu'ils invitent les prolétaires à défendre "la patrie soviétique".
Les anarchistes affirment n'avoir aucun point commun avec les opportunistes trotskistes qu'ils dénoncent comme tels. En fait, bien qu'ils rejettent la défense de l'URSS, ils ont néanmoins un point commun, celui qui consiste à prêcher la grève générale. Ils apportent ainsi tous les deux, avec les "économistes" syndicaux de toutes catégories, de l'eau au moulin de la bourgeoisie, de l'impérialisme russe et de tous ses agents. Devant la possibilité de la guerre, le stalinisme utilisera toutes les armes et, à plus forte raison, la grève générale ; mais ce sera uniquement pour dégager le chemin à ladite armée rouge.
Quant à nous, nous pensons que la perspective de la guerre est proche, que cette situation peur se rapprocher du cours 1936-40, avec un développement plus rapide des événements ; au nom de la lutte du fascisme et de l'antifascisme, le capitalisme a pu terminer victorieusement sa guerre contre les peuples. Dans la conjoncture actuelle où le capitalisme évolue à pas de géant vers la 3ème guerre mondiale, il importe que chaque travailleur trouve la possibilité d'abattre l'obstacle qui se trouve devant lui. Cela signifie, pour nous, se détacher de l'idéologie bourgeoise, dans une lutte politique et sociale qui rejette la démagogie de la défense de la Russie et la notion de guerre progressiste.
Refus de la misère –Refus de la famine– Autant de pain en plus et autant de canons en moins, tel est l'axe de toute propagande révolutionnaire face à la guerre qui vient.
RENARD
La guerre de 1939 a été la conclusion d'un cours historico-économique dont les éléments les plus immédiats se dégagent au moment de la crise de 1929 :
Le conflit profond mais médiatisé est entre le bloc américain (ETATS-UNIS, GB et Dominions) et le danger que représentent séparément pour lui l'expansion allemande d'une part et japonaise de l'autre.
Dans ce conflit, les expressions immédiates sont :
L'expansion japonaise en se développant met immédiatement, par la suite, des possessions américaines, françaises et anglaises sous sa coupe et attaque donc ces pays.
En se développant, l'expansion allemande se heurte directement aux pays alliés de la France et de l'Angleterre qui savent bien que la Tchécoslovaquie et la Pologne envahies par Hitler signifient à brève échéance l'invasion de la France et de l'Angleterre.
La Russie, devant l'expansion japonaise et allemande, comprend très bien que son indépendance est en danger. Rester neutre signifierait, pour elle, simplement être mangée plus tard mais plus surement. Elle s'engage donc dans la politique d'expansion impérialiste armée à son tour et veut également se faire une base de défense-offensive en Finlande (son point faible stratégique étant la baie d'Helsingfors et de Kronstadt) et en Pologne.
À son tour, Hitler voit dans cette manœuvre russe une menace directe ; l'offensive est encore la meilleure défensive, détruire la menace russe, faire des richesses russes un appui économique dans sa guerre contre les USA, voilà le motif de son offensive contre la Russie. Mais les USA comprennent qu'il serait dangereux que l'Allemagne gagne la guerre contre l'URSS et, d'autre part, que le moment est favorable pour attaquer l'Allemagne, alors que ses forces sont dispersées sur plusieurs fronts.
Il y a donc le front japonais opposé aux Etats-Unis et à l'Angleterre, le front allemand opposé à la Russie et le front allemand opposé à l'Angleterre et aux Etats-Unis. Si l'un quelconque des fronts -sur lesquels le Japon et l'Allemagne attaquent- s'effondre, tous les autres fronts se trouvent ainsi renforcés. Cette vérité devait, pour un moment, rejeter les Etats-Unis et la Russie dans une communauté d'intérêts momentanée et immédiate : celui de la défensive. Mais, aussitôt que l'Allemagne s'effondra, la Russie s'empressa de prendre sa place en Europe pour s'assurer son plan de défense et les réparations de la guerre, cela face à la victoire menaçante des Etats-Unis.
La victoire met aussitôt en présence, par l'élimination des blocs allemand et japonais, les deux blocs vainqueurs. L'un et l'autre sont une menace l'un pour l'autre.
Dans ces deux conflits, celui de 1939-45 et le conflit russo-américain présent, la place des petits pays est la suivante : de gré ou de force leur situation géographico-économique les introduit dans le cycle d'une des campagnes politico-militaires d'offensive-défensive des grands blocs impérialistes. Ces nations ne choisissent pas : leur situation géographique et économique d'une part, les plans des grands impérialistes et leurs développements d'autre part choisissent pour eux. La Pologne est d'abord dépecée par l'Allemagne et la Russie, puis par l'Allemagne et, en définitive, par la Russie. La France est dépecée par l'Allemagne, puis libérée par les Etats-Unis, etc. Dans ces conditions, certaines fractions de la bourgeoisie peuvent se donner l'illusion qu'elles choisissent leur appartenance à tel ou tel bloc. En réalité, elles ont autant de part dans leur choix que le choix des grands impérialismes vis-à-vis d'eux peut en avoir. En définitive, c'est le rapport des forces impérialistes en présence qui fait que tel ou tel petit pays est enchainé au char d'un grand impérialisme.
La situation - plus compliquée dans la guerre de 1939-45 parce que la liquidation de la situation de la crise de 1929 et de la situation historique antérieure l'avait produite telle - se trouve aujourd'hui simplifiée : deux blocs restent en présence ; qui choisit qui ?
Les bourgeoisies polonaise, tchèque, bulgare, roumaine, yougoslave peuvent être, dans leur for intérieur, départagée quant à leur position (appartenir au bloc russe ou au bloc américain) en fait, le bloc russe s'appuie sur la fraction de ces bourgeoisies qui lui est favorable pour exercer sa dictature sur le pays et liquider toute opposition à lui non favorable.
Les bourgeoisies grecque, italienne et française choisissent-elles entre leur appartenance au bloc russe ou au bloc américain ? Le choix de la Grèce est très clair : les troupes anglaises, puis les capitaux et les armements américains ont choisi la fraction qui leur est favorable au sein de la bourgeoisie grecque pour écraser la fraction favorable au bloc russe, qui elle-même reçoit l'appui matériel direct de ce bloc. Qui choisit dans ce choix ? La Grèce ou le rapport de forces russo-américain ?
La France et l'Italie doivent leur "vie" aux Etats-Unis et les Etats-Unis ont entre les mains leur destinée. Est-ce que la bourgeoisie française CHOISIT les Etats-Unis plutôt que l'URSS ? La force de l'opposition stalinienne dans ces deux pays est en mesure de démontrer avec suffisamment de clarté à quel point, dans ce CHOIX, ces deux bourgeoisies sont satisfaites : l'opposition stalinienne en France fait son cheval de bataille de toutes les abdications de la France devant les Etats-Unis ; ce n'est pas par démagogie, cela exprime réellement le mécontentement d'une fraction de la bourgeoisie française face au CHOIX de l'autre fraction ; mais QUI choisit QUI ? Pour l'instant, la France EST CHOISIE par les Etats-Unis, qui font peser sur elle la menace de désagrégation de son empire colonial. L'Italie est choisie par les Etats-Unis qui occupent militairement le pays.
La guerre entre les Etats-Unis et la Russie peut se diviser en 3 phases :
Le plan Marshall a été la transition de la première phase à la seconde : les Etats-Unis choisissent leur base d'opération. La conférence de l'ONU : le duel Marshall-Vichinsky : la déclaration de la guerre.
La réunion des 9 partis communistes et la résolution sur "les questions nationales" (le rapprochement ainsi tenté des pays de "démocratie nouvelle") : la réunion - où n'assiste pas le parti allemand et où n'assistent, en dehors du bloc russe, que les partis italien et français - est la réponse russe au plan Marshall ; la Russie choisit, comme base d'opération en Europe, l'Italie et le France et entend s'appuyer sur les fractions de la bourgeoisie à eux favorables, en engageant d'avance une politique destinée à renforcer ces 2 fractions.
Au rythme actuel des opérations de préparation (le plan Marshall, la conférence de l'ONU, la réponse russe, en France la réponse de De Gaulle à Thorez), on peut dire que les opérations militaires sont extrêmement proches et, comme c'est en France que le conflit prend sa phase la plus aigüe, il apparaît que la France peut devenir la base de départ de ces opérations militaires, la troisième phase du conflit.
Suivre maintenant le rythme des opérations de la phase présente entre américains et russes d'une part (politique américaine en Allemagne et conférences), d'autre part le duel entre les forces des fractions bourgeoises favorables aux américains et aux russes en France, c'est suivre avec sureté l'évolution de la transformation de la 2ème phase en la 3ème.
PHILIPPE
Un camarade, après avoir pris connaissance d'une de nos brochures "INTERNATIONALISME", demande de prendre contact avec nous et il nous écrit :
"… Je souhaiterai vivement avoir quelques précisions sur les points suivants : sur les motifs objectifs de votre scission d'avec la FFGC ; votre appréciation du rôle incombant aujourd'hui au parti, à l'organisation politique ; et si, surtout, vous acceptez la plateforme politique du PCI d'Italie, plus précisément ses thèses 1 et 2. Une telle attitude ne fait, selon moi, qu'aboutir à un conformisme ecclésiastique. Le socialisme scientifique de Marx, fondé sur le matérialisme dialectique, apparaît aujourd'hui comme nettement incomplet. Non seulement il ne tient pas assez compte de l'homme (HOMME), c'est-à-dire de l'homme lié aux structures mentales que lui a infusées, dès l'école, la bourgeoisie, mais encore, et sur son terrain même, ne peut tenir compte de la grande alternative posée par notre époque : société bureaucratique, dont les formes s'intègrent en brigue du capitalisme étatique à l'existentialisme, ou RÉVOLUTION prolétarienne et HUMAINE.
Enfin ce marxisme apparaît fortement retardataire dans la mesure où, sclérosé et dévitaminé, il n'a pu, révolutionnairement, synthétiser les acquisitions de la science moderne (de la physique quantique et ondulatoire à la psychanalyse, par exemple). Le désintérêt manifeste que les militants marxistes ont par rapport à cet ensemble d'acquisitions (certes hétérogènes) me paraît symptomatique d'un aveuglement lorsque ceux-ci laissent cette synthèse au jugement des théoriciens bourgeois. Bien sûr, de telles critiques sont aisées, mais il n'en demeure pas moins que le seul "révolutionnaire" à avoir jaugé l'importance des théories scientifiques modernes est Pierre Naville et que ce dernier l'a fait en un sens mécaniste, c'est-à-dire inhumain.
Qu'en pensez-vous, camarades de la Gauche Communiste de France ?
Les processus de montée au pouvoir d'une classe bureaucratique méritent plus que des dénégations peureuses. Il est, là encore, symptomatique que de telles études n'ont été faites que par des réformistes (Schatchman), des anarchistes (Goffinet) ou des petits-bourgeois avérés (Burnham).
La GCF reconnait-elle la réalité de ces processus, ou non ?
Salutations révolutionnaires.
***
La formulation des points 1 et 2 de la plateforme politique du PCI justifie pleinement la phrase du camarade : "Une telle attitude ne fait, selon moi, qu'aboutir à un conformisme ecclésiastique." :
2- La conception historique du parti est celle du Manifeste Communiste de Marx et Engels de 1848 et des applications classiques qu'ils en ont donné à l'histoire de la lutte des classes ; sa théorie économique est celle du Capital de Marx, complétée, en ce qui concerne la plus récente phase du capitalisme, par les appréciations essentielles de l'analyse de Lénine dans "L'impérialisme..." ; sa politique programmatique est celle qui a été développé d'après la doctrine fondamentale dans "L'État et la révolution" de Lénine et dans les textes constitutifs de l'Internationale de Moscou. (Plateforme politique)
On croirait en effet plutôt des litanies destinées à des paysans pour adorer des dieux fétiches quelconques qu'une haute expression des idées les plus achevées et avancées de communistes révolutionnaires.
***********************************************
Cher camarade,
D'abord je te demande d'excuser le retard que je mets à te répondre. Ensuite je passerai immédiatement dans le vif du sujet.
Je suis désolé de te décevoir mais je comprends difficilement, de la part de quelqu'un qui a l'air de parler en connaissance de cause, la phrase aussi à la mode aujourd'hui : "… Le socialisme scientifique de Marx, fondé sur le "matérialisme dialectique" apparaît actuellement comme nettement incomplet..."
Nous entendons tous les jours des "gens extrêmement biens", "extrêmement éminents", enfin des bonshommes dans le genre de Burnham (que tu cites d'ailleurs toi-même) et d'autres, et quantité d'autres le répéter à qui mieux-mieux, à tous vents et à qui veut bien les entendre.
Or chose extrêmement curieuse, cette phrase constitue, de leur part, en quelque sorte le visa sur le passeport qui leur donne droit d'entrée dans les couches ultra-réactionnaires de la société ; c'est leur dénigrement de la révolution ; c'est l'expression de leur rancœur de ne pas avoir pu "jouer un rôle" dans le mouvement ouvrier, de ne pas avoir pu être des "chefs" enfin, des Lénine ou même, pourquoi pas, des Marx.
Quand "l'intellectuel marxiste" dit : "Marx ? Bah, tout ça, c’est dépassé... C'est tout juste une expression romantique de démocratisme petit-bourgeois, d'une classe montante qui veut également avoir droit au gâteau... ou bien "… Le marxisme est maintenant dépassé... La science moderne (et ses acquisitions) ridiculise l'idée même de la révolution prolétarienne de Marx, qui était tout juste valable au 19ème siècle..."
Je m'arrête. De tout cela s'exhale une telle odeur d'égout, quand on sait la signification profonde que cela prend pour ceux qui l'affirment. Il n'est que de demander : où vont-ils ? Que font-ils ceux qui font ces sortes de "réflexions amères" sur le marxisme ?
Tu me diras : "Ces gens sont moins dangereux que ceux pour qui le marxisme est devenu la Bible ou le Coran." Tous sont dangereux. Tous sont dangereux, soit parce qu'ils sont ignorants, soit parce que ce sont des détracteurs conscients.
Les sciences sont très à la mode dans les milieux "intellectuels petits-bourgeois". Il y a le "snob" des sciences comme il y a le "snob" de l'art. Alors on dit : "… le marxisme ne tient pas assez compte des uns et des autres, Marx ne tient pas assez compte de l'HOMME." On veut dire pour soi : "La vie de marxiste ne me laisse pas assez de temps pour m'intéresser à ces choses-là."
J'ai, en général, horreur de m'appuyer, dans la discussion, sur des phrases ou des citations de Marx parce que je n’aime pas faire le type qui "connait par cœur les œuvres complètes de Marx, Engels, etc." Je n'en connais que très peu malheureusement ; cependant, dans le peu que je connais, j'ai assez pour infirmer totalement ces affirmations telles "le marxisme est dépassé", "le matérialisme dialectique est incomplet", "il ne tient pas assez compte de l'HOMME" ou bien "le marxisme est fortement retardataire dans le sens où il n'a pu synthétiser révolutionnairement les acquisitions de la science moderne... etc."
Le matérialisme dialectique ni incomplet ni dépassé ; il ne peut l'être, pour la bonne raison qu'il est une méthode qui s'applique, en tant que méthode d'étude historique, économique et politique, au processus concret de la vie de la société humaine et, partant, de ses différentes manifestations, évolutions, etc., et EN MÊME TEMPS il se propose d'agir sur cette vie de la société humaine dans le sens de la RÉALISATION de l'HOMME.
Le marxisme est donc pensée agissante, tout comme l'homme est un être pensant et agissant. Mais il pense et il agit sur la vie de la société humaine. Le marxisme est donc le seul HUMANISME RÉEL puisqu'il considère l'homme comme un être social, sa pensée comme une pensée qui doit englober tout ce qui est social et agir socialement ; en un mot c'est le Socialisme.
L'histoire jusqu'à nos jours n'est que l'histoire de l'homme aliéné.
La propriété privée et surtout la propriété privée collective, le besoin de l'homme de "posséder", d'"avoir", d'"acquérir", en un mot tout ce qui se rattache à cette aliénation de l'homme au travers des besoins crées par la société jusqu'à nos jours, tout cela c'est l'histoire d'une humanité qui EST, qui VIT sans avoir conscience réellement de son être, de SON ÊTRE HUMAIN et SOCIAL.
L'HOMME jusqu'à nos jours ne réalise pas lui-même son histoire, en vue de subvenir à ses besoins, CONSCIEMMENT et d'en être libéré.
L'histoire de l'homme jusqu'à nos jours est l'histoire d'une humanité qui, luttant en vue de dominer les forces de la nature, est elle-même dominée par les forces qu'elle a engendrées dans ce but.
Jusqu'au capitalisme cependant, l'humanité (ses membres exploités) ne pouvait que s'insurger contre les conditions qui leur étaient faites sans pouvoir trouver, dans le degré objectif d'évolution de la société, la possibilité de réaliser sa véritable libération.
Mais l'appareil que la société a engendré pour lutter en vue de la domination de la nature a atteint une complexité d'organisation sociale-économique et sociale-politique qui, du fait qu'existent les conditions de sa disparition, se conserve uniquement contre l'histoire elle-même, contre l'intérêt historique de l'humanité et l'entraine, pour conserver les privilèges de la classe au pouvoir, dans une chute vers une barbarie moderne avec la guerre permanente.
La prise de conscience du prolétariat est maintenant l'ACTE attendu qui, en tant que pensée et action, créera l'étincelle sociale, la révolution dans les cerveaux embués d'atavisme d'une humanité aliénée de caractère naturel humain, et la révolution dans la société où existent, où subsistent les conditions de cette aliénation.
La révolution socialiste sera donc, dans l'histoire de l'homme, le passage de l'humanité en tant qu'être à l'humanité en tant que conscience, en tant qu'humanité consciente : la vraie libération de l'homme.
Tout ne sera pas rose quand la révolution commencera, mais il s'agira de créer les conditions nécessaires pour libérer l'humanité du besoin, pour lutter contre tout retour en arrière, contre toute tentative des anciennes conditions sociales de se reformer d'une manière ou d'une autre à la faveur des hésitations du prolétariat.
Le rôle du parti est, avant la révolution, de développer et de conserver la vie à l'expression la plus avancée de la conscience de la classe. Toute conception du parti qui, de quelque manière que ce soit, empêcherait, dans la vie du parti, la conscience révolutionnaire de s'exprimer et de se développer, exprimerait en réalité une tendance réactionnaire et irait à l'encontre des intérêts historiques de la classe ouvrière. La révolution commencée, le rôle du parti reste toujours le même : entretenir et développer dans la classe ouvrière la conscience de la tâche révolutionnaire de celle-ci.
La révolution ne se fait pas contre le prolétariat. Il faut donc permettre aux couches les plus retardataires de développer toutes leurs objections, en évitant de renouveler des aberrations de la révolution comme le fut Kronstadt (1921), expression typique d'une révolution qui se heurtait à des problèmes qu'elle n'était pas encore en mesure de résoudre.
Le milieu où doit justement se faire la libération de "l'homme lié aux structures mentales que lui a infusé, dès l'école, la bourgeoisie", en tenant compte "de la grande alternative posée par notre époque", est le parti du prolétariat, dans le problème-même qu'il pose historiquement : prise de conscience et action révolutionnaire – libération de l'HOMME.
En dehors des grandes lignes exposées ci-dessus, je ne vois pas d'autres solutions. Et je préfère que, au lieu de dire : "...le marxisme ne tient pas compte de l'HOMME", on dise clairement : "je ne crois en la libération de l'homme", car, à ce moment-là, on sera plus sincère pour les autres et pour soi-même.
Mais le fait même que le marxisme est dialectique prouve sa réalité en tant que science révolutionnaire. Du fait que chaque moment de la vie de la société est en même temps différent et contient une influence du moment qui le précède, les marxistes doivent sans cesse réviser leurs théories et leurs principes d'action en fonction de cette influence de l'histoire et d'après l'expérience des luttes du prolétariat, de ses défaites et de ses succès.
Le matérialisme dialectique ne peut être "incomplet".
Le fait même qu'il est dialectique signifie qu'il s'applique à l'évolution et au mouvement de l'humanité. Il y a effectivement le facteur subjectif de la prise de conscience sur la situation objective. Mais, camarades, tous ces problèmes, c'est le matérialisme dialectique qui les pose et qui peut seul permettre de les résoudre.
Comment le matérialisme dialectique serait-il un système achevé, tel les conceptions mécanistes ou utopiques, alors que l'évolution de la société est illimitée pour l'état de nos connaissances actuelles ?
Pourquoi les domaines de la dialectique auraient-ils des limites puisque justement ils posent comme principe premier et absolu qu'il n'y a pas de limites dans le devenir ?
La dialectique est simplement une idée du devenir humain, une idée sur et pour la réalisation de ce devenir. Et de même que le communisme n'est pas un but mais simplement une condition du devenir historique humain, de même dire que "le matérialisme dialectique est incomplet", c'est déjà le limiter à l'état d'un système et d'une conception mécaniste.
De même, affirmer que "le marxisme n'a pas su synthétiser les acquisitions de la science moderne et... laisse cette synthèse au jugement des théoriciens bourgeois..." exprime à la fois une méconnaissance du rôle et de la place du marxisme (rôle dans l'histoire et place dans les sciences de la nature) et une méconnaissance du rôle et de la place de la bourgeoisie.
Toute l'histoire de la bourgeoisie - en tant que classe sociale - et du capitalisme - en tant que système économique - est basée sur l'étude et l'application des sciences de la nature.
Le capitalisme n'a été possible que parce que la chimie, la physique etc.… sont sorties des limbes de la pensée où les reléguait la philosophie pour passer dans le domaine de l'application pratique et expérimentale. La philosophie bourgeoise fait donc son apparition en se proclamant matérialiste et elle est effectivement, avant tout matérialiste, mais elle est encore philosophie.
Les sciences de la nature sont donc du point de vue historique une acquisition de la bourgeoisie. Dans ce domaine comme dans le domaine économique - le capitalisme lui-même -, il y a progrès humain ; mais, du fait qu'aussitôt que la condition du progrès crée, entre les mains de la classe bourgeoise, des conditions d'asservissement et d'empêchement de tout autre progrès HUMAIN RÉEL - la révolution -, elles sont circoncises de leur élan initial progressif pour tomber sous les lois historiques propres au devenir humain lui-même.
En d'autres termes, les sciences de la nature ont été une condition de la réalisation du capitalisme - qui, lui-même, est objectivement une condition de la réalisation du socialisme -, mais il y a une étape à franchir et cette étape échappe totalement au domaine des sciences de la nature : c'est le domaine de la science historique, économique et sociale. Seule la révolution de la révolution politique est une condition, pour les sciences de la nature, de devenir objectivement un nouveau facteur de progrès et de progrès au sens social et HUMAIN.
C'est-à-dire que le fait que ces sciences peuvent aujourd'hui servir à la destruction systématique des richesses et des vies humaines montre que, EN SOI, elles sont bâtardes sans l'apport de la révolution politique et sociale.
Les sciences sont un simple instrument, aujourd'hui au service du capitalisme, demain elles seront au service du socialisme.
Le marxisme ne doit pas "synthétiser les sciences de la nature", il doit créer le climat qui engendrera une synthèse historique de négation de l'exploitation sous toutes ses formes, la société sans classes (négation du capitalisme par le prolétariat et négation du prolétariat par lui-même). Les sciences suivront l'évolution générale de la société.
Cela ne veut d'ailleurs pas dire que nous ne devons pas nous y intéresser, au contraire ; mais tout en sachant bien la place qu'il convient de leur accorder.
Il n'y a pas un processus de "montée au pouvoir d'une classe bureaucratique" mais une évolution générale du capitalisme moderne vers une bureaucratisation étatique, d'une part en vue d'assurer une meilleure répartition des revenus nationaux dans la classe capitaliste, d'autre part en vue d'être mieux armée dans la compétition inter-impérialiste, ensuite en vue de lutter contre le prolétariat en cas d'insurrection et d'essayer de le pousser à la collaboration de classe dans une cogérance de l'État.
Nous sommes en désaccord formel avec toutes les théories "techno-bureaucratiques" ou similaires, se rapprochant, quant au fond, de l'idée de "l'ère des directeurs" ou "la révolution des chefs". Pour nous, dans cette évolution de la société capitaliste - qui correspond à des nécessités propres au système -, rien n'est changé au niveau des rapports fondamentaux de classe et des bases économiques fondamentales du système capitaliste lui-même. Il y a accentuation des contradictions antérieures, crise permanente, étatisme, bureaucratisme, militarisme, guerre permanente et nécessité objective de la révolution socialiste.
Mais si, tout en tenant compte que la société évolue, que l'histoire n'est pas un phénomène statique et mécanique, nous ne pensons pas qu'il y ait besoin de "nouvelles philosophies", pas plus que nous ne prenons au sérieux ceux qui parlent de "révolution des technocrates" et autres ; si nous n'avons pas d'ailleurs dans ces deux domaines une position intransigeante, nous sommes absolus et intransigeants dans le domaine politique.
Je précise : nous avons, dans les deux premiers domaines, une position bien déterminée, des idées relativement arrêtées et complètes mais toujours susceptibles d'être mises en doute, discutées et surtout constamment complétées et révisées. Mais, dans le domaine politique, nous sommes absolument intransigeants.
Tous les courants politiques qui, de quelque manière que ce soit, mène à la participation à la guerre impérialiste, ou y a participé hier, sont pour nous des ennemis de classe du prolétariat.
1- Défense conditionnée ou inconditionnée de l'URSS.
2- Dilemmes antifascisme-fascisme ou démocratie-totalitarisme (la politique du moindre mal est pour nous profondément réactionnaire).
3- La défense du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et les luttes nationalistes qui en sont les compléments.
De même, après le terrain de la guerre impérialiste, la politique syndicale et parlementaire nous trouvent également intransigeants.
Si nous sommes intransigeants sur le terrain politique, c'est parce que c'est sur ce terrain que le prolétariat doit prendre position dans l'immédiat et être ou ne pas être dupé et embrigadé par la bourgeoisie.
Sur le terrain philosophique, ma foi, cela ne me dérange qu'un ouvrier, qui est d'accord avec notre programme politique, vienne me dire : "Je suis anarchiste" ou "Je crois en Dieu", parce que sa libération de ces aberrations philosophiques retardataires est fonction de la libération de l'homme par la révolution, révolution impossible en dehors des bases politiques étroites dans lesquelles la bourgeoisie contraint le prolétariat à se retrancher de plus en plus.
Dans le fond, personne n'est complètement libéré des empreintes de la société bourgeoise capitaliste et ce ne sont pas ceux qui se disent les plus matérialistes qui en comprennent le mieux le sens. Tout est relatif. Il n'y a rien d'absolu dans ce domaine-là (philosophique). En politique c'est le contraire : les frontières entre les classes sont absolues.
C'est ce qui explique nos divergences extrêmement importantes avec l'ensemble de la GCI (FB, FFGC, PCI d'Italie), divergences qui d'ailleurs ne justifie pas la scission mais la crée, en fait, de par leur nature.
En effet, il s'agit surtout de la conception du parti, son rôle et son organisation, sa formation etc.
Au début nous étions opposés à la formation prématurée d'un parti en Italie, avec tout ce que le parti incombe de tâches, pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait pas, à notre avis, une situation italienne ou internationale qui permette à une fraction de la Gauche de devenir un parti de la classe ouvrière, c'est-à-dire y ayant une influence déterminante dans sa lutte. Sur ce point, la situation ultérieure nous a donné raison.
La FFGC est la cristallisation, en France, de la mystification du parti en Italie. Nous n'avons jamais scissionné d'avec ces camarades, pour la simple et bonne raison que les camarades qui en font partie n'étaient pas membres de la GCI avant que l'existence du PCI n'ait été révélée en France. Trois camarades, qui avaient rompu avec nous, sont restés un mois sans vie politique et ont accepté de former ce regroupement basé sur l'adoration du parti italien et de ses faits et gestes, regroupement qui, pendant plusieurs mois, a vécu en prenant le même nom que nous et en appelant son journal "Étincelle" comme nous. Vint la formation d'un Bureau International et ce regroupement, qui se faisait d'autant plus orthodoxe qu'il avait un passé à faire oublier, fut "reconnu" ; et nous, parce que nous avions osé formuler quelques critiques, on nous rejetait d'une manière absolument bureaucratique, comme aux plus beaux jours de la 3ème Internationale.
L'évolution de cette situation devait révéler, de la part du PCI et du reste de la GCI, des conceptions extrêmement dangereuses sur le parti qui creusèrent le fossé idéologique entre nous.
Ainsi, peu à peu, l'ensemble de la GCI retournant en arrière de 20 ans sur les acquisitions de la Gauche italienne sans même mettre en cause les points politiques qu'ils sautaient aussi légèrement - l'abstentionnisme, l'ensemble des problèmes se rattachant au parti -, nous nous trouvions poussés à approfondir tous ces problèmes, à faire une série d'évolutions, à dépasser les acquis antérieurs (notamment sur la question syndicale) et à trouver la séparation plus prononcée entre nous et le reste de la GCI. Cependant, ces camarades gardent de nombreux points communs avec nous sur les problèmes essentiels se rattachant à la guerre impérialiste et à la Russie. L'hostilité de nos rapports vient seulement du fait de leur hargne et de leur rage devant notre opposition absolue et intransigeante ; et elle est surtout basée (de leur côté) sur un crétinisme épais et sur un amour propre hypertrophique maladif relevant de la psychiatrie.
Salut communiste.
Pour la GCF
PHIL
Nous publions un article d'un camarade qui traite certaines questions présentant, à l'heure actuelle, un réel intérêt.
La rédaction
***
"La grande importance d'une orientation théorique juste apparaît avec le plus d'évidence dans une période de conflits sociaux aigus, de transformations politiques et de situations changeantes. Dans de telles périodes, les conceptions et généralisations politiques vite usées demandent à être concrétisées, précisées et rectifiées..." dit, quelque part, Léon Trotsky. La période actuelle -période essentiellement transitoire, agonie prolongée d'un régime sociale décadent ayant achevé d'exploiter ses dernières possibilités de survie- réclame cette "juste orientation" en demandant concrétisations et précisions constantes. Elle réclame d'abord une terminologie soigneusement ajustée aux processus historiques dont elle prétend rendre compte.
Dans un articles intitulé "Instabilité et décadences capitalistes" (Internationalisme n° 23), le camarade Philippe associe "bonapartisme" et "État capitaliste fort... capitalisme étatisé". Le terme de bonapartisme s'accole à ce régime généralement militaro-policier qui se maintient au pouvoir en jouant un rôle d'arbitre entre classes antagoniques, mais en relatif équilibre de forces. Il fait prévaloir, ce régime, cette loi que Marx appelait celle du bâton, en frappant la classe dont les visées -ou l'oppression exacerbante dont elle supporte le poids- tend à rompre cet équilibre. Ainsi, du régime Perón en Argentine : "rachat" et "nationalisations" de biens capitalistes, démagogie effrénée, répression des menées révolutionnaires (aussi bien nationalistes petites-bourgeoises que socialistes) ; à l'extérieur enfin, politique d'appuis alternatifs sur l'un ou sur l'autre des "blocs" en affrontement. La caractéristique du bonapartisme est fonction de cet équilibre ; il s'effondre lorsque, sous la poussée de pressions extérieures, cet équilibre se rompt (Vargas au Brésil, par exemple). Le capitalisme étatisé ou, pour parler clairement, le capitalisme d'État suppose, lui, appropriation par l'État des secteurs clés de la production et, quoique cette appréciation puisse être partiellement contestée, on pourrait ranger, dans cette catégorie, la Russie stalinienne et la courte expérience néo-fasciste en Italie du nord. Ainsi, malgré une certaine base de masses, le bonapartisme est un accident provisoire, s'essayant à évoluer vers un capitalisme d'État qui s'édifie sur des bases économiques autrement plus stables, comme nous le verrons plus loin.
En fait, au lendemain d'une guerre qui l'a laissé exsangue, le capitalisme se cherche désespérément, bien qu'il doit, de par la logique même de ses contradictions, se préparer à un conflit qu'il sait signifier sa fin. Cependant et en conformité avec cette loi élémentaire de la biologie selon laquelle tout corps vivant tend à s'assurer les meilleurs conditions de vie, les différents impérialismes mettent en œuvre une série de travaux destinés à raffermir de chancelantes assises : sur le plan militaire, c'est l'accélération de la recherche scientifique, la construction de gigantesques laboratoires, l'aménagement d'immenses étendues géographiques (Turkestan, Texas, Australie enfin où le physicien anglais Oliphant, spécialiste des questions nucléaires, supervise un plan s'échelonnant sur dix ans) ; sur le plan économique, il n'est pas de nations (même l'Albanie) qui ne s'active à "planifier" sa production, n'ouvre pas de chantiers démesurés avec les répercussions sociales s'y impliquant (Staline commue la peine de mort en années de travaux forcés et la MVD trouvera recrutement aisé pour ses camps de travail sibériens) ; enfin, la façade chrétienne des bourgeoisies atlantiques s'orne des flamboyants fanions du paternalisme étatisé et du super-lapinisme. Mais, tout cet apparent manège est en trompe-l’œil ; un regard sur les procès-verbaux de telle séance ONUesque renseigne tout autant que la lecture d'un baromètre avant l'orage. Le monde des impérialismes oscille sur une plaque tournante dont chacune des voies conduit non plus aux glorieuses et fraiches campagnes de rapines mais à l'anéantissement des potentialités d'existence humaine et cela pour des décades en années.
La résolution des problèmes théoriques posés par les présentes conjectures est à l'ordre du jour des discussions de l'avant-garde prolétarienne. Mais cette étude demeurera stérile si elle ne se hisse à cette praxis que Marx a définie comme interdépendance et interférence dialectiques de la pensée et de l'action. Les idées et les projets valent ce qu'en font les hommes qui les prônent. Et la possibilité d'une troisième solution historique, intervenant dans un délai historiquement bref, montre que l'histoire ne suit pas un cours forcé, toujours déterminé et se déroulant comme les marches d'un escalier mécanique dont chacune des marches suivrait automatiquement l'autre au sens ascendant (voire descendant).
Pour parer aux effets de la plus puissante vague de grèves ayant secoué l'économie américaine, le sénat, aux objurgations du vieux réactionnaire Taft, s'est résolu à sanctionner une énergique législation anti-syndicale et, de fait, anti-gréviste. Il est curieux de noter le jeu de la presse -de la radio gouvernementale- présentant cette législation comme "défense des droits ouvriers" contre l'arbitraire syndicaliste, contre l'insupportable autorité d'une bureaucratie qui s'est auto-nommée et tache de régenter la vie du pays, etc.
Car les monopoleurs tentent de conserver, à leur actif propre - non celui des bureaucrates planistes -, les avantages de "leur" reconversion industrielle. Il est sans doute trop tôt, par ailleurs, pour juger des effets de cette loi et la campagne électorale, d'ores et déjà ouverte, permettra bien des "petits accommodements". Mais, la période cruciale de reconversion passée, les contradictions capitalistes iront s'accentuant à nouveau, et ce premier pas vers la répression que constitue la loi Taft-Hartler ira se multipliant.
Les É-U, à l'heure actuelle au moins, ne connaissent pas de "surproduction" ; mais son spectre, celui de la crise de 1929, va assombrissant visages et voix "autorisées". Dans un récent ouvrage, Fritz Sternberg (je cite d'après les extraits publiés dans "IV° Internationale" de mars-avril 1947) a analysé "The coming crisis". Si la capacité de production des É-U, déclare-t-il, est pleinement utilisée, cette production pourra être deux fois plus grande que celle du reste du monde capitaliste. Ainsi, les monopoleurs américains paraissent tenir les impérialismes concurrents à la gorge, pouvoir submerger, supprimer toutes les tentatives d'opposition à leur hégémonie. Mais, ajoute Sternberg, les É-U étaient et sont encore le pays dans lequel le commerce extérieur joue le moindre rôle par rapport à l'ensemble de la production totale... même si l'on prend pour indice les exportations de 1944 (à 80% financées par prêt-bail), c'est-à-dire de la meilleure année du commerce extérieur, celle-ci représentent moins de 10% de la production américaine. Les exportations ne peuvent donc servir d'exutoire à "la surproduction" prévisible et tout accroissement de la consommation intérieure, entrainant un relèvement du standing ouvrier et partant des salaires, est interdit, comme nous l'avons vu plus haut. La création de nouvelles industries, et Sternberg l'a démontré magistralement, est contrecarrée par les intérêts des monopoleurs dont le pouvoir, durant la guerre, s'est amplifié dans d'interminables proportions.
Aussi, les É-U n'auront d'autre ressource que d'orienter leur production vers la préparation d'un potentiel de guerre. Il n'est pas douteux toutefois que quelques planistes "progressistes" chercheraient avec plaisir leur provende dans la planification, chère à la NRA. Le manque excessif de maturité politique de la classe ouvrière américaine fait que le débat sera tranché, très provisoirement, par les élections présidentielles de 1948.
Comme le dit bien Ernest Germain (dans le numéro de "IV° Internationale" déjà cité) : "L'industrie soviétique rencontre, sur la voie de la reconstruction, des difficultés extraordinaires." C'est que l'économie russe se ressent, après une guerre "nationale" ruineuse, de ces contradictions qui, dans des circonstances analogues, déchirent un vulgaire et quelconque État bourgeois. Une catastrophe naturelle - la famine - est venue s'ajouter aux séquelles économico-politiques des occupations allemande et roumaine (dispersion des kolkhoziens et partage des kolkhozes sur des bases industrielles, destruction quasi-totale du potentiel industriel dans les régions de l'ouest), ainsi que d'un effort de guerre prolongée et dont tout le fardeau a porté sur le peuple. Le matériel pillé dans le glacis et en Allemagne "au titre des réparations" n'a pallié que dans une faible mesure aux déficiences terribles de la satrapie stalinienne. Cependant, le peu d'informations objectives reçues sur la situation en Russie ne permet guère que des hypothèses.
Il est aisé de voir pourtant dans les récents procès intentés à des bureaucrates responsables d'exploitations industrielles et agricoles, dont les intensives campagnes de presse dénonçant le sabotage, la corruption et l'incurie régnantes (ainsi que dans certains limogeages sensationnels ces jours-ci encore en zone russe en Allemagne), il est aisé d'apercevoir un raidissement de l'appareil du parti tendant à trouver, aux mille difficultés de l'heure, un bouc-émissaire dans la personne des directeurs d'entreprises et de militaires haut-gradés. Comme aux beaux jours de la NEP, les nouveaux millionnaires du village, les koulaks de l'après-guerre se gobergent et se pavanent à la satisfaction du "Père des peuples" et de son directeur de l'Emprunt. Les nombreux "héros de l'Union soviétique" s'essaient à toucher une part du gâteau, en s'infiltrant dans les rouages étatiques ; et les gens en place s'ingénient à renouveler, à leur profit, la vieille ficelle du "Ils ont des droits sur nous". À en croire les journalistes bourgeois, tout va presque pour le mieux dans la presque meilleure des Russies. L'extension du vagabondage et du "banditisme", plus encore les fictions graves et "accrochages" dans l'exécution du plan quinquennal (réservant, pour une fois, - indice non négligeable - une part assez large à la production d'articles dits de première nécessité) font de ce presque un rectificatif singulièrement élastique.
La bureaucratie du parti cherche à réduire l'importance prise au cours de la guerre par les technocrates et les militaires. Pour cela, elle vient s'appuyer sur les paysans enrichis et sur l'aristocratie ouvrière à laquelle elle permet de ci-delà quelque grève "inspirée". Le rétablissement de l'héritage et la scolarité payante complètent l'officialisation des palinodies religieuses afin de renforcer les privilèges de la classe dirigeante.
Sur le plan diplomatique, après une série de replis stratégiques, d'abandons de terrain (Iran, Mandchourie, Trieste), l'impérialisme stalinien en vient à se raidir : en Allemagne et en Corée, Staline donne une impulsion nouvelle à ses "organisations populaires, démocratiques et unifiées" ; refus d'étude du plan Marshall et surtout rejet imposé aux vassaux d'Europe centrale-orientale ; renversement de politique en Grèce et dans les États satellites où s'affirme l'abandon de la tactique du front national "ouvert" ; enfin, en Chine, une aide plus conséquente est apportée aux bandes de Mao-Tsé-Toung. La politique stalinienne reprend donc du poil de la bête et cherche à opposer un barrage aux ambitions américaines. L'annonce d’une excellente récolte en céréales compense certains espoirs déçus d'un prêt américain. Bon gré, mal gré, la Russie impérialiste a mis la main sur l'économie et la politique de ses "protégés", a rappelé à la Tchécoslovaquie qu'elle n'est pas un pont mais un bastion ; et, dans le fond du Kremlin, Staline se souvient qu'il fut pope pour prier Dieu revenu, que la guerre, sa guerre, n'arrive pas trop tôt.
Nous venons de voir les dépendants de l'impérialisme russe défilant avec lui dans les circonstances officielles à la manière de ces barbares vaincus que le char du triomphateur romain poussait à ses devants. En dehors de ses implications politiques, l'effort principal des stratèges moscovites tâche d'harmoniser les "plans" des États vassaux où la Russie a repris la politique de colonisation économique précédemment menée par le Reich. Cette harmonisation s'effectue en concordance avec le plan quinquennal russe et celui de la Tchécoslovaquie, clé de voute du système. Après avoir vu s'ouvrir la porte de service, le capitalisme occidental l'a vue refermée par ses portiers même. Les occidentaux ont alors procédé à des mesures de "rétorsion" : protestations en faveur en faveur des bourgeois indigènes brimés, des "libertés" (de vote, presse, parole, cultes, etc.), coupures de crédits concomitants à la suppression de l'UNRRA et autre amicaux avertissements. Les satellites sont donc réduits aux moyens de bord, c'est-à-dire la planification dont ils ont été bureaucratiquement dotés.
Partout ailleurs dans le monde les tacticiens américains poussent leurs points, renforcent au mieux leurs avant-postes (Grèce et Turquie, Iran, Japon, Espagne, Italie, Allemagne enfin). La réglementation des changes et le contingentement douanier sont les armes sur lesquelles comptent les impérialismes secondaires afin de se défendre du cher grand méchant loup yankee. Aussi, ce dernier réemploie-t-il sur place les capitaux dont la faiblesse de production de ses débiteurs et la saturation à prévoir de son propre marché intérieur lui interdit le rapatriement en marchandises. Les monopoleurs des É-U renflouent et s'approprient des industries dans le marasme, créent des filiales, mettent la main sur tous les brevets d'inventions, contrôlent d'un mot tout ce qui, chez ses débiteurs bourgeois, échappe à l'emprise étatique encore leur arrache-t-il souvent des concessions axées principalement sur l'obtention des bases et "la liberté du commerce"). Aux méthodes classiques de l'occupation militaire colonialiste, les yankees ont délibérément substitué celle perfectionnée des britanniques, du noyautage économique.
Philippe a raison, dans l'article précité, d'insister sur le fait que les impérialismes de second ordre n'en tentent pas moins de jouer leur carte. En effet, et dans l'esprit de ses promoteurs, la conférence des seize et celles qui précédèrent devraient permettre d'échapper, au moins dans l'immédiat, au dilemme Russie-Amérique. Par des unions douanières (le.... en serait l'embryon), une "juste répartition" des charges incombant au titre de la reconstruction occidentale, les impérialistes européens espèrent tirer quelque peu leur épingle du jeu mortel. Ils n'ignorent pas que leur présence aux colonies est gravement menacée par des impérialismes matériellement plus riches (É-U) ou idéologiquement (la Ligue Arabe en particulier, poursuivant des buts très relativement autonomes). Eux aussi, les européens, sont conduits, de ces faits, à s'appuyer sur une armature bureaucratique dont le substrat est récolté dans les cadres de l'aristocratie ouvrière, national-communiste, ou de la petite-bourgeoisie social-démocrate ou chrétien-démocrate. Mais cette bureaucratie, sans conscience spécifique de classe, obéit encore aux injonctions de ses surdéterminants impérialistes.
Ainsi, cette analyse, certes imprécise et gravement lacunaire, nous amène à constater la disparition du prolétariat comme autonome de la lutte des classes, cela dans le cours des 3 dernières années. Si une appréciation de la période actuelle comme étant une période de recul irrévocable me paraît encline au pessimisme panique, il n'en reste pas moins qu'un grand nombre d'ouvriers marchent sans murmure aux ordres de la bureaucratie. Période de stagnation apparente, le stade actuel du combat prolétarien est une phase cruciale. Un nouveau bond en avant de la classe est lié à une prise de conscience dialectique, à l'expérience acquise et à des nouvelles méthodes de lutte-grève avec gestion par exemple.
L'ère des monopoles a épuisé les dernières possibilités de survie d'une bourgeoisie luttant pour conserver les bénéfices et privilèges de l'oppression sociale par elle exercée. Concomitant, sur le plan politique, à l'ère des grands impérialismes et de leurs suiveurs, le capitalisme monopoleur trouvait face à lui une petite-bourgeoisie fonctionnellement hostile ainsi qu'un prolétariat sur-exploité et réduit aux incertitudes du chômage. Affrontées aux monopoleurs, la petite-bourgeoisie et de larges couches prolétariennes étaient conduites aux mysticismes, au culte gravitant autour d'un chef révélé dont le pouvoir exorbitant leur paraissait garantir un standard de vie directement menacé par ailleurs.
Avec ce chef et sa clique, les monopoleurs - ayant favorisé son accession au pouvoir afin de museler l'avant-garde et des revendications prolétariennes par trop dangereuses pour lui - ont composé et lui ont abandonné une partie de l'initiative politique. Mais les progrès de la concentration industrielle et du machinisme, les effets d'une rationalisation intensives des normes du travail en ont accru la division. Et cette division, cette complexité extrême devait entrainer une anarchie de la production que quelques contremaitres insuffisamment spécialisés ne pouvaient enrayer. Pour y remédier, les monopoleurs ont du, de plus en plus, s'entourer d'un état-major de cadres, de technocrates agissant à l'intérieur même du cycle de production, à s'appuyer, se confier à leur seule initiative. Revenant par là et sur un rythme historique accéléré, avec un processus de désintégration qui, de l'empire romain fortement centralisé, nécessitèrent le passage vers les formes féodales ; passage effectué par l'intermédiaire de chefs de clans barbares et d'un clergé associés, infiniment plus jeunes et dynamiques.
Cependant cette collaboration du monopoleur et de ses cadres subordonnés, se déroulant dans un milieu capitaliste, ne va pas sans contradictions vite portées au summum. Dans l'exacerbation, la tension totale des forces productives que cause une guerre mondiale, les monopoleurs et leurs gestionnaires viennent en opposition ; et celui qui a, sur les lieux de production, la prise la plus directe, se sert de l'État fort afin d'augmenter la somme de ses privilèges, de consolider des avantages (antérieurement acquis) par expulsion du parasite capitaliste. Cet épiphénomène des compétitions et conflits inter-impérialistes s'accuse dans la république néo-fasciste de fin 1943-44 ; l'intervention armée des anglo-saxons, seule, ayant fait cesser tel état de chose, à leur profit bien entendu.
Ainsi, d'une part pour contrôler et assurer une production aux normes complexes, les monopoleurs passent pouvoir aux gestionnaires pour la défendre, impulsent et soutiennent un régime bonapartiste avec lequel ils ont dès lors partie liée. D'autre part les gestionnaires, conscients de leur nécessité pour le monopoleur et de la précarité de la situation, considérant le capitaliste comme une anachronique superfluité, iront chercher l'appui de l'État fort pour les en débarrasser. Le sort du monopoleur est soudé à la recherche et l'appropriation de matières premières, à l'accroissement de la production, à l'ouverture de nouveaux marchés etc. Les intérêts du gestionnaire sont, là, solidaires de ceux de son capitalisme. Économiquement, sinon politiquement, son influence ne paraît s'exercer que sur des incidences limitées. Mais il n'est plus de cadres restreints autonomes dans l'économie du 20ème siècle ; il y a interdépendance foncière d'un cycle de production à un autre. Et les gestionnaires, dans leur procès de montée au pouvoir, s'ils sont solidaires de leur capitalisme face aux concurrences et face aux revendications prolétariennes, ne s'en préparent pas moins à mener le combat pour leur propre compte :
Enfin, le technocrate s'oppose aux empiètements du bureaucrate politicien, à ce qu'il considère comme excès de pouvoir et manque de spécialisation. Et le bureaucrate, tenant en main l'appareil judiciaire et militaire, "liquide" alors les opposants (procès de Moscou, procès d'ingénieurs en Russie et sous le nazisme).
Toute constatation de phénomènes arrivée à son terme d'évolution se transforme en son contraire. Tel est l'un des postulats essentiels de la dialectique. Ainsi, la bourgeoisie, individualiste à l'origine, peut avoir pour successeur le collectivisme bureaucratique. Cette possibilité deviendra inéluctable dès lors que le prolétariat, représentant la classe seule apte à réaliser le devenir humain, n'effectue pas la prise de conscience nécessaire à l'accomplissement de ses tâches révolutionnaires. Et Pierre Chaulieu répète fort à propos que "l'Histoire n'est déterminée en définitive que par l'action déterminante de l'Homme."
Que peut signifier pour nous, révolutionnaires marxistes, l'ensemble de ces conjectures ? Cette évolution générale, mais non irréversibles, des formes d'administration bourgeoises vers la bureaucratie ? Rien d'autre que spécifier singulièrement l'urgence de nos tâches. L'extraordinaire essor des sciences en cette première moitié de siècle assurera, dans la seconde moitié, un pouvoir discrétionnaire à la classe qui saura accommoder à ses fins les applications inouïes de recherches sortant à peine des limbes des théories. Cette classe se voit déjà désignée : la bureaucratie, agrégat complexes de petits-bourgeois technocrates et politiciens. Elle tient en mains l'investigation scientifique et demain, avec l'appui d'un État fort, elle en enlèvera aux monopoleurs les bénéfices pratiques.
L'époque actuelle est une plaque tournante. Entre la bourgeoisie, désespérément accrochée à ses prérogatives, et la bureaucratie "en route vers les cimes" le débat ne peut être avant la mise hors de combat du prolétariat. Si affaibli idéologiquement et physiquement que soit ce dernier, les prémices objectives de sa révolution sont mures, aussi mures que pourrissantes (Trotsky). La dictature du prolétariat est encore une éventualité historique, en premier lieu tributaire d'une prise de conscience élargie aux perspectives immédiates et médiates.
Aussi l'effort des militants s'attache à l'élucidation, à la mise en lumière, en valeur des facteurs subjectifs. Cependant, le temps où le syndicat travaillait dans les masses pour les éduquer et les rendre combattives est de l'histoire ancienne, celle d'un Age d'or du capitalisme (Internationalisme n° 24). Et ce travail incombe aujourd'hui aux militants agissant dans leurs groupes constitués :
Georges Cousin
18 août 1947
*********
NDLR : Cet article présentant des points théoriques que nous ne partageons pas, nous comptons répondre dans le prochain numéro d'Internationalisme.
Parfait, nous sommes sûrement tous d'accord avec la première phrase. Pourtant lorsqu'on veut restreindre à la seule matière physique toute réalité, nous sommes alors en contradiction avec la première définition. L'électricité aussi fait partie de la réalité objective; est-elle pour autant matière physique ? Nos sensations nous montrent l'existence de la lumière ; celle-ci est une réalité mais ce n'est pas de la matière. Les concepts introduits par les physiciens pour expliquer ces phénomènes lumineux, c'est-à-dire d'abord l'éther puis les photons, peuvent difficilement être qualifiés de matière. Et l'énergie n'est-elle pas aussi réelle que la matière physique ? Plus directement que les choses matérielles elles-mêmes, c'est leur énergie qui se manifeste dans toute expérience et qui donne naissance à nos sensations. C'est pour cette raison qu'Ostwald déclarait, il y a un demi-siècle, que l'énergie est la seule substance réelle du monde ; et il nomme cela «la fin du matérialisme scientifique». Et finalement, ce qui nous est donné à travers nos sensations, quand nos semblables nous parlent, ce ne sont pas seulement les sons qui sortent de leur gorge et de leurs lèvres, et pas seulement l'énergie des vibrations de l'air, mais aussi et surtout, leurs pensées, leurs idées. Les idées humaines appartiennent à la réalité objective aussi sûrement que les objets palpables ; le monde réel est constitué aussi bien des choses spirituelles que des choses appelées matérielles en physique. Si dans notre science, dont nous avons besoin pour notre activité, nous voulons représenter notre monde d'expérience tout entier, le concept de matière physique ne suffit pas ; nous avons besoin d'autres concepts comme l'énergie, l'esprit, la conscience.
Si en accord avec la définition ci-dessus, la matière doit être considérée comme le nom du concept philosophique qui dénote la réalité objective, ce terme recouvre beaucoup plus de choses que la seule matière physique. Nous en venons alors à cette notion exprimée à plusieurs reprises dans les chapitres précédents où l'on considérait que le terme de «monde matériel» désignait la réalité observée toute entière. Et c'est là la signification du mot materia, matière, dans le matérialisme historique qui désigne tout ce qui existe réellement dans le monde «y compris l'esprit et les chimères», comme disait Dietzgen. Par conséquent, ce ne sont pas les théories modernes de la structure de la matière qui amènent à critiquer le matérialisme de Lénine, comme celui-ci l'indique un peu plus haut dans la même page, mais bien le fait qu'il identifie matière physique et monde réel.
La signification du mot matière dans le matérialisme historique, telle que nous venons de la définir, est bien entendu complètement étrangère à Lénine ; contrairement à sa première définition, il restreint cette signification à la seule matière physique. C'est de là que provient son attaque contre le «confusionnisme» de Dietzgen :
"«La pensée est fonction du cerveau», dit J. Dietzgen (Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit, 1903, p.52. Il y a une traduction russe : L'essence du travail cérébral). «La pensée est le produit du cerveau... Ma table à écrire, contenu de ma pensée, coïncide avec cette pensée, ne s'en distingue pas. Mais hors de ma tête, cette table à écrire, objet de ma pensée, en est tout à fait différente» (p.53). Ces propositions matérialistes parfaitement claires sont cependant complétées chez Dietzgen par celle-ci : «Mais la représentation qui ne provient pas des sens est également sensible, matérielle, c'est-à-dire réelle... L'esprit ne se distingue pas plus de la table, de la lumière, du son que ces choses ne se distinguent les unes des autres» (p.54). L'erreur est ici évidente. Que pensée et matière soient «réelles», c'est-à-dire qu'elles existent, cela est juste. Mais dire que la pensée est matérielle, c'est faire un faux pas vers la confusion du matérialisme et de l'idéalisme. Au fond, c'est plutôt chez Dietzgen une expression inexacte. Il s'exprime en effet ailleurs en termes plus précis : «L'esprit et la matière ont au moins ceci de commun qu'ils existent» (p. 80)." (p.253)
Ici, Lénine répudie sa propre définition de la matière comme l'expression philosophique de la réalité objective. Ou peut-être la réalité objective est-elle quelque chose de différent de ce qui existe réellement ? Ce que Lénine veut exprimer - mais qu'il n'arrive pas à formuler sans «expressions inexactes» - c'est que les pensées existent réellement certes, mais la réalité objective pure et véritable ne se trouve que dans la matière physique.
Le matérialisme bourgeois, en identifiant la réalité objective avec la matière physique, devait faire de toute autre réalité, comme les choses spirituelles, un attribut ou une propriété de cette matière. Par conséquent, il n'y a rien d'étonnant à ce que nous trouvions des idées analogues chez Lénine. A l'affirmation de Pearson : «Il n'est pas logique de dire que toute matière possède une conscience », Lénine réplique :
Et il est encore plus clair lorsqu'il se retourne contre Mach :
Mais il n'indique pas où Engels aurait fait cette profession de foi. Nous sommes en droit de nous demander si la conviction, que Engels partageait les vues de Lénine et de Diderot, repose sur des preuves précises. Dans l'Anti-Dühring, Engels s'exprime tout différemment : «La vie est la forme d'existence des matières albuminoïdes», c'est-à-dire la vie n'est pas la propriété de toute matière, mais apparaît seulement dans des structures moléculaires très compliquées, comme l'albumine. Il n'est donc guère probable qu'il ait pu considérer la sensibilité - qui, nous le savons, n'est propre qu'à la matière vivante - comme une propriété de toute matière. Cette manière de généraliser à la matière en général des propriétés qui n'ont été observées que dans certains cas particuliers, relève d'une tournure d'esprit bourgeoise non dialectique.
On peut ici remarquer que Plekhanov affiche des idées semblables à celles de Lénine. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), il critique le botaniste Francé au sujet de «la spiritualité de la matière», de «la doctrine selon laquelle la matière en général et surtout la matière organique a toujours une certaine sensibilité». Ensuite Plekhanov exprime ainsi son propre point de vue : «Francé y voit le contraire du matérialisme. En réalité, c'est la traduction de la doctrine matérialiste de Feuerbach (...) On peut affirmer avec certitude que Marx et Engels (...) auraient suivi ce courant de pensée avec le plus grand intérêt» (Édition allemande, p.42 et suiv.). La prudence de cette affirmation montre bien que Marx et Engels n'ont jamais manifesté dans leurs écrits un intérêt quelconque pour cette tendance. De plus, Francé, en naturaliste borné, ne connaît que les oppositions existant au sein de la pensée bourgeoise ; il prétend que les matérialistes ne croient qu'en la matière, donc, d'après lui, la doctrine selon laquelle il y a quelque chose de spirituel dans toute matière n'a plus rien à voir avec le matérialisme. Plekhanov, au contraire, pense que cette doctrine constitue une petite modification du matérialisme, qui s'en trouve renforcé.
Lénine était parfaitement conscient de l'accord qui existait entre ses conceptions et le matérialisme bourgeois du 19ème siècle. Pour lui, le «matérialisme» est la base commune du marxisme et du matérialisme bourgeois. Il précise que Engels, dans son livre sur Feuerbach, faisait trois reproches à ces matérialistes, à savoir qu'ils conservaient les doctrines matérialistes du 18ème siècle, que leur matérialisme était mécanique et que, dans le domaine des sciences sociales, ils restaient accrochés à l'idéalisme et ne comprenaient rien au matérialisme historique ; et il poursuit :
Nous avons démontré dans les pages précédentes que c'était là une illusion de la part de Lénine ; ces trois reproches entraînent, dans leurs conséquences, une opposition fondamentale dans les conceptions épistémologiques. Lénine fait un amalgame analogue quand il écrit que Engels était d'accord avec Dühring sur la question du matérialisme :
Témoin la manière dont Engels achève Dühring en des termes remarquablement méprisants.
L'accord de Lénine avec le matérialisme bourgeois et son désaccord avec le matérialisme historique se manifestent en de nombreuses circonstances. Le matérialisme bourgeois avait lutté et luttait principalement contre la religion ; et ce que Lénine reproche au premier chef à Mach et à ses adeptes, c'est de soutenir le fidéisme. Nous avons pu le constater dans plusieurs des citations que nous avons faites et on trouve des centaines d'exemples dans son livre où le fidéisme est considéré comme le contraire du matérialisme. Marx et Engels ne parlent pas de fidéisme; pour eux la ligne de démarcation se trouve entre matérialisme et idéalisme. Dans le terme «fidéisme» l'accent est mis sur la religion. Lénine explique où il a pris ce mot :
Opposer la religion à la raison est une réminiscence de l'époque pré-marxiste, de l'émancipation de la bourgeoisie où l'on faisait appel à la «raison» pour attaquer la foi religieuse, considérée comme ennemi principal dans la lutte sociale ; la «libre pensée» s'opposait à l'«obscurantisme». En brandissant constamment le spectre du fidéisme comme la conséquence la plus dangereuse des doctrines qu'il combat, Lénine montre que pour lui aussi, dans le monde des idées, la religion reste l'ennemi principal.
Ainsi attaque-t-il Mach quand celui-ci écrit que le problème du déterminisme ne peut pas être résolu d'une façon empirique : dans la recherche scientifique, dit Mach, tous les savants doivent être déterministes, mais dans la vie pratique, ils restent indéterministes.
«N'est-ce pas faire preuve d'obscurantisme lorsqu'on sépare soigneusement la théorie pure de la pratique ? Lorsqu'on réduit le déterminisme au domaine de la «recherche», et qu'en morale, dans la vie sociale, dans tous les autres domaines sauf la «recherche», on laisse la question à l'appréciation «subjective» (...) Voilà bien un partage à l'amiable : la théorie aux professeurs, la pratique aux théologiens !» (p.196)
Ainsi tous les problèmes sont abordés du point de vue de la religion. De toute évidence Lénine ignorait que la doctrine calviniste, pourtant profondément religieuse, était d'un déterminisme très strict, tandis que les matérialistes bourgeois du XIX° siècle croyaient au libre arbitre et professaient par là même l'indéterminisme. D'ailleurs un penseur vraiment marxiste n'aurait pas manqué l'occasion d'expliquer aux «machistes» russes que c'est le matérialisme historique qui a ouvert la voie au déterminisme dans le domaine social ; nous avons montré plus haut que la conviction théorique, que les règles et les lois sont valables dans certains domaines ; ce qui revient au déterminisme ne peut être fondée sur des bases solides que lorsque nous réussissons à établir pratiquement de telles lois et de telles relations. On a vu plus loin que Mach, parce qu'il appartenait à la bourgeoisie et donc qu'il conservait une ligne de pensée fondamentalement bourgeoise, était nécessairement indéterministe dans ses conceptions sociales, et que par conséquent ses idées étaient en retard sur celles de Marx et incompatibles avec le marxisme. Mais on ne trouve rien de ce genre chez Lénine ; nulle part n'est mentionné le fait que les idées sont déterminées par la classe sociale ; les divergences théoriques planent dans l'air sans lien avec la réalité sociale. Bien sûr les idées théoriques doivent être critiquées à l'aide d'arguments théoriques. Toutefois, lorsque l'accent est mis avec une telle violence sur les conséquences sociales, il faudrait quand même prendre en considération les origines sociales des idées critiquées. Mais cet aspect essentiel du marxisme ne semble pas exister chez Lénine.
Aussi il n'y a rien d'étonnant à voir que parmi les auteurs précédents c'est surtout Ernest Haeckel que Lénine estime et comble d'éloges. Dans un dernier chapitre intitulé «Ernst Haeckel et Ernst Mach », il les compare et les oppose :
Cela ne dérange pas Lénine, dans ses louanges, que Haeckel combine, comme tout le monde sait, la science populaire avec une philosophie des plus sommaires ; Lénine lui-même parle de «naïveté philosophique» et dit que Haeckel "n'entre pas dans le détail des questions philosophiques et ne sait pas opposer l'une à l'autre les théories matérialistes et idéalistes de la connaissance." (p.366). L'essentiel pour lui c'est que Haeckel soit un adversaire acharné des principales doctrines religieuses.
«La tempête soulevée dans les pays civilisés par les Énigmes de l'Univers de E. Haeckel a fait ressortir avec un singulier relief l'esprit de parti en philosophie, dans la société contemporaine d'une part et, de l'autre, la véritable portée sociale de la lutte du matérialisme contre l'idéalisme et l'agnosticisme. La diffusion de ce livre par centaines de milliers d'exemplaires, immédiatement, traduit dans toutes les langues et répandu en éditions à bon marché, atteste avec évidence que cet ouvrage "est allé au peuple", et que E. Haeckel a du coup conquis des masses de lecteurs. Ce petit livre populaire est devenu une arme de la lutte de classe. Dans tous les pays du monde, les professeurs de philosophie et de théologie se sont mis de mille manières à réfuter et à pourfendre Haeckel.» (p.363)
De quelle lutte de classe est-il question ? Quelle classe est ici représentée par Haeckel et contre quelle autre classe lutte-t-elle ? Lénine ne le dit pas. Doit-on comprendre qu'il pense implicitement que Haeckel, sans le vouloir, agissait comme porte-parole de la classe ouvrière contre la bourgeoisie ? Mais, en ce cas, il faut préciser que Haeckel s'opposait violemment au socialisme et que, dans sa défense du darwinisme, il essayait de faire admettre cette doctrine à la classe dirigeante en soulignant que le principe de la sélection naturelle du plus apte était une théorie d'essence aristocratique qui pouvait très bien servir à réfuter «cette absurdité totale du socialisme égalitaire». Ce que Lénine appelle une tempête soulevée par les Énigmes de l'Univers (Welträtsel) n'était en réalité qu'un léger orage au sein de la bourgeoisie, qui représentait le dernier stade de son abandon du matérialisme pour une conception idéaliste du monde. Ce livre de Haeckel fut le dernier sursaut, bien affaibli, du matérialisme bourgeois ; les tendances idéalistes, mystiques et religieuses étaient cependant déjà si fortes dans la bourgeoisie et chez les intellectuels que de toutes parts les attaques fusèrent contre le livre de Haeckel et en dévoilèrent les faiblesses. Nous avons indiqué ci-dessus ce qui faisait l'importance de ce livre pour la masse de ses lecteurs de la classe ouvrière. Lorsque Lénine parle ici de lutte de classes, cela prouve à quel point il ignorait la nature de la lutte des classes dans les pays de capitalisme développé et qu'il la voyait surtout sous forme d'une lutte pour et contre la religion.
**************
La parenté entre la pensée de Lénine et le matérialisme bourgeois, qui est manifeste dans son livre, n'est pas une déformation du marxisme propre à Lénine. On trouve des idées analogues chez Plekhanov qui, à l'époque, était considéré comme le premier et le plus important théoricien du socialisme russe. Dans son livre Grundprobleme des Marxismus (Questions fondamentales du marxisme), d'abord écrit en russe puis traduit en allemand en 1910, il commence par envisager d'une façon générale la concordance de vues entre Marx et Feuerbach. Ce qu'on désigne communément par «humanisme» dans l'œuvre de Feuerbach, explique-t-il, n'est en fait qu'une démarche qui part de l'homme pour arriver à la matière. La citation de Feuerbach sur la «tête de l'homme» reproduite ci-dessus montre que la question de la «matière cérébrale» a été résolue à cette époque dans un sens purement matérialiste. Cette manière de voir fut aussi celle de Marx et de Engels et devint la base même de leur philosophie. Bien sûr Marx et Engels pensaient que les idées humaines sont produites dans le cerveau comme ils pensaient que la terre tourne autour du soleil. Mais Plekhanov ajoute que : «Lorsqu'on examine cette thèse de Feuerbach, on se familiarise du même coup avec l'aspect philosophique du marxisme.» Puis il cite cette phrase de Feuerbach : «L'être engendre la pensée et non la pensée l'être. L'être existe en lui-même et par lui-même, l'existence possède en elle-même sa base» ; et il conclut : «Cette façon d'envisager le rapport entre être et pensée est devenue, chez Marx et Engels, la base de la conception matérialiste de l'histoire» (Édition allemande p. 48). Certes, mais le problème est de savoir ce qu’ils entendent par «être». Ce mot en apparence incolore mêle sans distinction de nombreux concepts opposés qui se dégagèrent ultérieurement. Nous appelons être tout ce qui nous est perceptible ; du point de vue des sciences de la nature, «être» peut signifier matière, du point de vue des sciences sociales le même mot peut désigner la société toute entière. Pour Feuerbach, il s'agissait de la substance corporelle de l'homme : «Der Mensch ist was er ist» (l'homme est ce qu'il mange). Pour Marx, c'est la réalité sociale, c'est-à-dire la société des hommes, des rapports de production et des outils qui détermine la conscience.
Plekhanov parle de la première des thèses sur Feuerbach ; il dit que Marx y «complète et approfondit les idées de Feuerbach»; il explique que Feuerbach considérait l'homme dans ses relations passives et Marx dans ses relations actives envers la nature. Il cite (p.18) cette phrase du Capital : «En agissant sur la nature extérieure et en la transformant, l'homme transforme en même temps sa propre nature», et il ajoute : «la profondeur de cette pensée apparaît clairement à la lumière de la théorie de la connaissance de Marx (...) Toutefois, on doit admettre que la théorie de la connaissance de Marx découle directement de celle de Feuerbach ou, plus exactement, qu'elle est un approfondissement général de la théorie de la connaissance de Feuerbach». Et dans la page suivante, il parle à nouveau du «matérialisme moderne, le matérialisme de Feuerbach, Marx et Engels». En fait, ils ont tout simplement utilisé tous les trois, cette phrase ambiguë : «l'être détermine la pensée», et la doctrine matérialiste selon laquelle le cerveau produit la pensée n'est qu'un aspect très accessoire du marxisme et ne contient en fait aucune ébauche d'une véritable théorie de la connaissance.
L'aspect essentiel du marxisme, c'est ce qui le distingue des autres théories matérialistes qui sont l'expression de luttes de classes différentes. La théorie de la connaissance de Feuerbach fait partie du combat pour l'émancipation de la classe bourgeoise et repose sur la carence des sciences de la société en tant que réalité toute puissante qui conditionne la pensée humaine. La théorie marxiste de la connaissance part de l'influence de la société - ce monde matériel que l'homme fait lui-même - sur l'esprit et par là appartient à la lutte de classe du prolétariat. Bien sûr, historiquement, la théorie de la connaissance de Marx procédait des idées de Hegel et de Feuerbach mais tout aussi certainement elle est devenue quelque chose de totalement différent de ce qu'ont pu écrire Hegel ou Feuerbach. Il est significatif pour comprendre les conceptions de Plekhanov de remarquer qu'il ne voit pas cet antagonisme et qu'il donne une importance capitale à un lien commun qui n'a aucune importance réelle dans le problème véritable : les pensées sont produites par le cerveau.
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/gauche-communiste-france
[2] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/ramadier
[3] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/gaulle
[4] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/lutte-proletarienne
[5] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/petkov
[6] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/monnet
[7] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/marshall
[8] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/sumnerwelles
[9] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/trumann
[10] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/hitler
[11] https://fr.internationalism.org/tag/30/369/staline
[12] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/imperialisme
[13] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/vichinsky
[14] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/degaulle
[15] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/thorez
[16] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/marx
[17] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/schatchman
[18] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/goffinet
[19] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/burnham
[20] https://fr.internationalism.org/tag/30/528/lenine
[21] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/materialisme
[22] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/alienation
[23] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/lorganisation-revolutionnaire
[24] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/conscience-classe
[25] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/leon-trotsky
[26] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/peron
[27] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/getulio-vargas
[28] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/taft
[29] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/hartler
[30] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/fritz-sternberg
[31] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/franco
[32] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/tchang-kai-chek-0
[33] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/roosevelt
[34] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/bevin
[35] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/blum
[36] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/malraux
[37] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/hemingway
[38] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/junger
[39] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/pierre-chaulieu
[40] https://fr.internationalism.org/tag/30/539/trotsky
[41] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/chaulieu
[42] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/georges-cousin
[43] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/plekhanov
[44] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/engels
[45] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/feuerbach
[46] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/ernst-haeckel
[47] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/ernst-mach
[48] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/france
[49] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/diderot
[50] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/joseph-dietzgen
[51] https://fr.internationalism.org/tag/30/468/anton-pannekoek
[52] https://fr.internationalism.org/tag/courants-politiques/communisme-conseil
[53] https://fr.internationalism.org/tag/approfondir/gauche-communiste-communisme-conseil
[54] https://fr.internationalism.org/tag/heritage-gauche-communiste/marxisme-theorie-revolution