Depuis quelques mois, différents mouvements sociaux, en particulier en Europe, sont venus apporter une confirmation tangible de l’existence d’un tournant dans la lutte de classe au niveau international. C’est ce tournant qui s’est illustré à partir des luttes ouvrières du printemps 2003 contre la "réforme" des retraites en France et en Autriche.
L’accélération de la crise mondiale du capitalisme réduit de plus en plus la marge de manoeuvre de la bourgeoisie qui, dans sa logique d’exploitation, n’a pas d’autre choix que d’attaquer toujours plus violemment et frontalement le niveau de vie de la classe ouvrière dans son ensemble.
Malgré la force et l’omniprésence de l’encadrement syndical, malgré les hésitations de la classe ouvrière à entrer en lutte, il est clair désormais que celle-ci a commencé à répondre aux attaques de la bourgeoisie. Même si cette réponse est bien loin de pouvoir s’opposer au niveau des attaques qui sont portées aux prolétaires. Déjà, la mobilisation des conducteurs de tramways italiens, des postiers et des pompiers anglais durant l’hiver 2003, puis des ouvriers des usines Fiat à Melfi dans le Sud de l’Italie au printemps illustrait (et cela malgré toutes les faiblesses et l’isolement de ces luttes) ce réveil de la combativité ouvrière. Mais aujourd’hui, les exemples se multiplient et sont de plus en plus édifiants.
La combativité des ouvriers s’est affirmée à plusieurs reprises depuis la lutte de juillet dernier en Allemagne chez Mercedes-Daimler-Chrysler. Plus de 60 000 ouvriers avaient été impliqués à ce moment-là dans des grèves et des manifestations de protestation contre le chantage et l’ultimatum de la direction. Non seulement des ouvriers de Siemens, Porsche, Bosch et Alcatel avaient participé à ces mobilisations mais le fait que de nombreux salariés de Brême se soient associés à ces mouvements a constitué une manifestation très significative d’un embryon de solidarité ouvrière (voir RI n°349).
Depuis plusieurs semaines en Espagne, à Ferrol en Galice, à Puerto Real et San Fernando près de Cadix en Andalousie comme à Sestao (dans la région de Bilbao), les ouvriers des chantiers navals ont déclenché un mouvement très dur dans lequel ils tentent de s’opposer à un plan de privatisation qui se traduirait par des milliers de suppressions d’emplois. Ce plan, qui avait été initié sous le gouvernement de droite, a été relancé par le gouvernement de gauche, en dépit des promesses de le suspendre quand le parti socialiste était encore dans l’opposition. Les syndicats qui avaient préparé un "calendrier de mobilisations" ont été pris de vitesse par la combativité ouvrière. Le 17 septembre, en assemblée générale, les ouvriers de Ferrol ont décidé, contre l’avis des syndicats, d’une manifestation allant jusqu’au siège du PSOE (le parti du gouvernement Zapatero). A San Fernando (Andalousie), les ouvriers ont spontanément décidé d’une manifestation à travers la ville. Les intérimaires et travailleurs précaires se sont souvent joints à la lutte, contrairement aux précédentes manifestations des chantiers navals du mois de mars. Pour éviter d’être débordés, les syndicats ont changé de stratégie, laissant le programme des mobilisations "ouvert" à de telles initiatives pour permettre au syndicalisme de base de les encadrer. Même si le mouvement à été dominé par des actions traditionnelles des syndicats pour défouler la colère ouvrière à travers des impasses servant uniquement à diviser les ouvriers (barrages d’autoroutes ou de voies ferrées comme à Sestao, débouchant fréquemment sur de stériles affrontements avec la police), l’aspect le plus nouveau et significatif de ces mobilisations a été une poussée vers la recherche d’une solidarité d’ouvriers d’autres secteurs. Toujours à San Fernando, les syndicats ont été contraints d’organiser une journée de grève générale et une manifestation qui a été la plus grande de l’histoire de la ville.
Plus récemment, le 2 octobre, une manifestation organisée par les syndicats et les altermondialistes à Berlin (qui devait "clôturer" la série de "protestations du lundi" contre le plan gouvernemental "Hartz IV") a rassemblé 45 000 personnes. Le même jour, une gigantesque manifestation avait lieu à Amsterdam contre les projets du gouvernement, précédée d’importantes mobilisations régionales. Officiellement, il y avait 200 000 participants, constituant la manifestation la plus importante du pays de ces dix dernières années. En dépit du slogan principal qui était "Non au gouvernement, oui aux syndicats !", la réaction la plus spontanée des participants eux-mêmes était la "surprise"et "l’étonnement" de se retrouver si nombreux ensemble. Il faut d’ailleurs se rappeler que les Pays-Bas avaient été, avec la Belgique, un des premiers pays où se marquait déjà la reprise internationale des luttes ouvrières à l’automne 1983.
Le 14 octobre dernier, 9400 ouvriers de l’usine Opel à Bochum, dans le coeur industriel de la Ruhr, se sont mis en grève, dès l’annonce par la maison-mère General Motors d’un nouveau plan de licenciement de 12 000 salariés sur le sol européen (en Suède mais surtout 10 000 en Allemagne dont 4000 sur le site de Bochum, menacé de fermeture). Poussés par une profonde colère, les ouvriers se sont néanmoins très rapidement heurtés à différents obstacles. En particulier, ils ont été piégés dans la fausse alternative mise en place de concert par le syndicat IG Metall et le syndicalisme de base : "accepter des négociations ‘constructives’ pour éviter ‘le pire’" ou bien "la grève jusqu’au bout". Les syndicalistes de base à Bochum, incluant le noyau dur stalinien des maoïstes du MLDP déclarèrent qu’ils se battraient aussi longtemps que les patrons n’auraient pas pris l’engagement de ne pas fermer l’usine de Bochum, et qu’ils préféraient que l’usine ferme plutôt que de faire quelque concession que ce soit. Le syndicat officiel, IG Metall, est resté en arrière plan, de façon "démocratique" et presque "neutre", déclarant qu’il respecterait tout ce que les ouvriers décideraient de faire. C’est à cause de cette tactique visant à permettre au syndicat IG Metall de ne pas perdre le contrôle du mouvement que les médias ont dit mensongèrement que ce syndicat avait été débordé. Parallèlement à cela, il s’est développé une campagne patronale contre les leaders du syndicalisme de base, ce qui a encore permis d’accroître le prestige de ces derniers. Après une semaine de grève, les manoeuvres de division de la bourgeoisie ont abouti à ce que la reprise du travail s’opère sous le signe de l’hostilité d’une minorité d’ouvriers combatifs, influencés par les gauchistes, contre tous ceux qui voulaient cesser la lutte.
A l’occasion de grèves organisées par les syndicats de General Motors dans différents pays européens et largement suivies, le besoin de solidarité entre les ouvriers s’est exprimé sous différentes formes : le 19, les ouvriers d’Opel à Saragosse en Espagne, ont fait des arrêts de travail qui ont bloqué la production et ils avaient projeté d’autres actions pour les jours suivants en solidarité avec les "camarades d’Allemagne" ; en Pologne, à Gwilice (Silésie du Sud), des ouvriers déclaraient "Aujourd’hui, c’est le tour des Allemands, demain ce sera le nôtre" ; des salariés allemands déclaraient "la politique de la direction est de monter les salariés européens les uns contre les autres". Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que ces mobilisations syndicales au niveau européen avaient pour but de dévoyer une tendance naissante au développement de la solidarité de classe dans le nationalisme anti-américain (General Motors est une entreprise à capital américain !) et dans les impasses du réformisme de l’altermondialisme, des partis de gauche et d’extrême-gauche.
Chacun de ces mouvements sert de révélateur à la réflexion qui se développe en profondeur au sein du prolétariat : l’accumulation, l’ampleur et la nature des attaques de la bourgeoisie sont amenées à saper les illusions que la classe dominante tente de répandre. Par ailleurs, elles imposent en même temps de plus en plus, au niveau de la conscience des exploités, une inquiétude et un questionnement sur le sort que ce système d’exploitation réserve pour leur avenir et celui de leurs enfants, pour les générations futures.
Le CCI est intervenu dans ces luttes en vue de pousser à la réflexion politique, notamment par tract dans la lutte des chantiers navals en Espagne et à Opel-General Motors en Allemagne (ces tracts sont consultables, ou le seront prochainement, en différentes langues sur notre site Internet).
Cette situation ouvre de nouvelles perspectives. Même si de telles luttes sont sporadiques, leur succession, de même que leur caractère massif, engageant chaque fois un prolétariat très concentré, démontre qu’elles ne sont pas un feu de paille. Elles témoignent d’une profonde perte d’illusions sur l’avenir que peut réserver le capitalisme. Elles révèlent la prise de conscience que les attaques, la dégradation des conditions de vie concernent les ouvriers de tous les pays et ne se posent pas au niveau d’un site, d’une entreprise, d’une nation. Elles démontrent enfin que se développe chez les ouvriers le sentiment d’appartenir à une seule et même classe.
W. (21 octobre)Dans une situation de chaos généralisé, de guerre civile permanente, d’attentats terroristes et d’enlèvements quotidiens d’otages de toutes nationalités y compris irakienne, une nouvelle offensive terrestre et aérienne de l’armée américaine a débuté en octobre. Pour la première fois depuis le début de cette guerre en Irak, des soldats irakiens entièrement armés par les Etats-Unis ont participé, directement sous commandement américain à la première phase de cette offensive. En effet comme le révèle le Financial Times : "Il est préférable de confier les opérations militaires aux forces irakiennes afin d’en minimiser les retombées politiques." Celle-ci s’est d’ailleurs traduite le 3 octobre dernier par la chute de Samarra (ville située à 100 km au nord de Bagdad). Pour arriver à ses fins dans cette offensive, des combats acharnés et un quadrillage maison par maison ont dû avoir lieu. On sait pertinemment que des femmes et des enfants sont morts au cours de cet assaut même si aucune statistique fiable ne peut donner un aperçu du massacre. Mais la ville de Samarra n’a été que le premier moment d’une offensive qui s’est développée en direction de Falloujah.
Dans ce pays livré aujourd’hui à l’anarchie, il y aurait eu au moins 2300 attaques envers les forces de la coalition, la police irakienne et la population civile, dans une vaste zone géographique allant de Mossoul au Nord, à travers le Kurdistan, y compris Kirkouk et le triangle sunnite (Tikrit, Samarra, Baquba, Ramadi, Falloujah et Bagdad), jusqu’à Bassorah au Sud. Pas une région de l’Irak n’est épargnée. Le bourbier irakien est tel que certains pays qui ont des troupes sur place se posent maintenant de plus en plus ouvertement la question de leur maintien. Le ministre polonais de la défense, Jerzy Somajdzinski a ainsi annoncé dans une interview à Gazeta Wyboteza un retrait possible des troupes d’ici 2005. " Un retour anticipé de nos troupes répondrait à la demande du premier ministre irakien Allaoui ", a affirmé de son côté le ministre italien de la défense au quotidien La Stampa (cité par Courrier International du 19 octobre). Il n’y a pas aujourd’hui un seul Etat impérialiste, embarqué dans la guerre en Irak aux cotés des forces anglo-américaines qui ne soit pas lui-même comme l’impérialisme américain en pleine impasse.
La perte de contrôle de la situation par les Etats-Unis, malgré la nouvelle offensive militaire en cours, est telle que l’éclatement futur de l’entité irakienne n’est plus totalement improbable. Au Nord de l’Irak, la ville de Kirkouk est aujourd’hui revendiquée, de manière de plus en plus agressive et belliqueuse, par les Arabes, les Kurdes et les Turkmènes. Mais beaucoup plus significatif encore est le fait que trois provinces du Sud menacent maintenant de faire sécession. " Des membres du conseil municipal de Bassorah, deuxième ville de l’Irak, à majorité chiite, auraient donc entamé des pourparlers avec leurs homologues dans deux villes voisines, Maysan et Dhiquar, afin d’envisager la création d’une région fédérale dans le Sud. " (Courrier International du 19 octobre). Si l’éclatement de l’Irak n’est pas encore à l’ordre du jour, tel que cela se passe dans le Caucase, dans les Balkans, partout où la guerre impérialiste fait rage, le démantèlement des entités nationales bourgeoises est à l’ordre du jour. Si le contrôle du pétrole en tant qu’arme stratégique et militaire est important, il n’est pas inutile de rappeler que 80% des réserves pétrolières de l’Irak se retrouvent justement dans ces régions du Sud où il existe des velléités d’autonomie. Dans ce Sud de l’Irak, les Chiites sont majoritairement très proches de l’Iran. L’évolution de la réalité du chaos dans cette région du monde permet donc de douter de la capacité de l’impérialisme américain de contrôler à terme les zones pétrolières irakiennes.
Mais l’offensive guerrière actuelle des Etats-Unis a, en fait, un objectif prioritaire et immédiat. La bourgeoisie américaine misent sur un bien faible espoir, celui des élections prévues pour le 31 janvier prochain qui pourraient peut-être, à ses yeux, stabiliser momentanément la situation. Pour ce faire, tous les moyens disponibles sont utilisés. Pourtant, la tenue de ces élections semble d’ores et déjà bien compromise. Les autorités irakiennes et les représentants des Nations-Unies, qui s’efforcent d’organiser ces élections affirment que celles-ci seront très difficiles à tenir. Un membre du comité organisateur a même déclaré : "Les Balkans à coté d’ici, c’est la Norvège". La Maison Blanche a même envisagé, au pire, de ne tenir les élections que dans les zones sécurisées. Face à cette décrédibilisation à l’avance de ces élections, les autorités irakiennes ont été immédiatement obligées de réagir. Ce ne seront pas des élections partielles a assuré le premier ministre irakien, Iyad Allaoui. C'est en fait exactement le contraire que démontre la réalité, avec la perte de contrôle des Etats-Unis en cours dans ce pays. Pour limiter les dégâts, en plus de l’offensive militaire, les Etats-Unis ont été contraints d'injecter discrètement 100 millions de dollars dans "l’éducation des électeurs" (Courrier International). De plus, l’Etat américain a demandé une aide supplémentaire à la Grande-Bretagne :
"Pour venir en aide aux américains les troupes britanniques vont être déployées dans l’une des zones les plus violentes de l’Irak…650 soldats du bataillon Black Watch vont devoir prendre position dans la ville d’Iskandariyah située au sud de Bagdad, où les étrangers et les forces officielles irakiennes sont régulièrement la cible des rebelles." (The Independant)
Des sondages montrent que seulement 2% des Irakiens considèrent l’armée américaine comme des libérateurs. Aujourd’hui, les Chiites restent dans l’expectative. Etant majoritaires en Irak, ils espèrent profiter de ce processus électoral. La haine qui existe en Irak et dans le monde arabe à l'encontre des Etats-Unis est due à la politique impérialiste que mènent les Etats-Unis dans cette partie du monde. Jusqu’en 1967 et la guerre des Six Jours, c’était au contraire l’impérialisme français qui était voué à la vindicte populaire, une France qui combattait en Algérie et participait à l’agression militaire de l’Egypte. Une France impérialiste qui, à l’époque, était le principal fournisseur d’armes de l’Etat hébreu. Les alliances impérialistes ont aujourd’hui, sans aucun doute, complètement changé. L’affaiblissement du leadership américain est maintenant tel que, quel que soit le niveau de maîtrise ou de crédibilité des élections de janvier prochain en Irak, non seulement rien ne sera changé, mais tout sera pire.
"Aucun gouvernement irakien ne pourra tenir longtemps au-delà du départ des troupes américaines, s’il n’a pas fait ses preuves d’opposant à l’occupation." (John V.Whisbeck dans le journal Asharq al-Awsat)
Les attentats terroristes qui viennent d’avoir lieu dans le Sinaï en Egypte, marquent une aggravation nette du chaos au Moyen-Orient. Cette région balnéaire de l’Egypte était devenu le dernier endroit où les Arabes et les Juifs pouvaient se côtoyer sans risque de violence ou d’attentats. Ces derniers attentats, quels que soient leurs auteurs, manifestent ouvertement qu’il n’y a pas de sanctuaire protégé de la barbarie et de l’horreur capitalistes. Pour les Israéliens, l’Egypte semble apparaître comme un allié de moins en moins fiable. "Il n’était pas nécessaire de subir la grossièreté, l’indolence, l’indifférence voire l’hostilité dont ont fait preuve de façon révoltante les autorités égyptiennes la nuit des attentats pour comprendre que la sécurité d’Israël et des Israéliens ne figure pas parmi les priorités des Egyptiens." (Martin Sherman dans le Yediut Aharunut) L’Egypte depuis longtemps proche des Etats-Unis, depuis longtemps aussi premier interlocuteur de l’Etat israélien dans le monde arabe, et néanmoins pays d’accueil pour des organisations terroristes tel que le Hamas palestinien, se retrouve maintenant, elle aussi, au cœur des affrontements, réduisant progressivement le Moyen-Orient à un tas de ruines. La poursuite de l’offensive militaire israélienne dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, livrant son lot de massacres quotidiens, dans une fuite en avant guerrière qui ne peut connaître aucune limite dans un capitalisme en pleine faillite, démontre une fois encore la totale irrationalité de ce système nauséabond. Mais pire encore, la véritable bête noire de Tel-Aviv apparaît être aujourd’hui, sans contestation possible l’Iran. L’Iran qui ne peut que tirer profit des conséquences des affrontements inter-impérialistes grands et petits qui se déroulent depuis une bonne dizaine d’années dans toute la région. Depuis le renversement des talibans en Afghanistan, et la chute de l’Irak de Saddam Hussein, les principales forces rivales fondamentalistes et guerrières ont ainsi été éliminées. Dans la montée du chaos et du chacun pour soi, alors que plus aucune puissance ne peut durablement imposer sa loi sur un autre Etat impérialiste, l’Iran cherche à tout prix à se doter de l’arme nucléaire. Arme que possèdent déjà d’autres pays voisins et rivaux, tels Israël ou même le Pakistan. "Les responsables des services de sécurité israélien sont par conséquent confrontés à un paradoxe : satisfaits de la disparition d’un ennemi juré grâce à l’invasion américaine de l’Irak, ils s’inquiètent de plus en plus des occasions que cette même invasion a créées pour un autre ennemi. Et ils voient le Moyen-Orient basculer du stade des rivalités conventionnelles à celui, infiniment dangereux, des rivalités nucléaires." (Stevens Erlanger, The New York Times). C’est pourquoi de plus en plus de déclarations belliqueuses émanent de hauts fonctionnaires israéliens. Tout ceci ne correspond pas à des déclarations farfelues de quelques politiciens bourgeois, mais à une effroyable réalité, celle de la barbarie et de la décomposition capitalistes. Laissée à sa propre dynamique, cette perspective est inévitable, comme l’est le danger d’une guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan.
Le prolétariat ne doit pas s’habituer à l’horreur et à la barbarie capitalistes montrées et remontrées en permanence sur tous les écrans de télévision du monde. Il est nécessaire qu’il développe son indignation face à ce flot de massacres, attentats et autres affrontements guerriers impérialistes. L’affaiblissement accéléré du leadership américain ne peut que pousser ses principaux rivaux à défendre par tous les moyens efficaces leurs intérêts impérialistes. Cela ne peut que pousser chaque Etat, chaque seigneur de la guerre dans toujours plus de violence. La classe ouvrière, seule classe pouvant s’unir et s’organiser à l’échelle de la planète, est la seule force en mesure d’offrir une autre perspective à l’humanité. Pour cela, elle doit intégrer la nature capitaliste des affrontements impérialistes en cours, en Irak comme au Moyen-Orient. Le prolétariat se doit d’opposer la révolution communiste à la barbarie capitaliste.
Tino (21 octobre)Tous les médias de la planète sont focalisés sur les prochaines élections américaines. Dans le pays même, c’est un matraquage idéologique quotidien qui dure depuis des mois, à travers les primaires, puis les conventions de chaque parti. Politiciens, leaders syndicaux, lobbies et organismes patronaux, associations diverses, clergé, défenseurs des droits de l’homme, mouvements anti-guerre, stars de cinéma, chanteurs se sont massivement mobilisés pour faire croire que cette élection était un enjeu majeur, "l’élection la plus importante de notre temps", selon les termes d’un leader démocrate et que le choix des électeurs allait engager non seulement l’avenir de l’Amérique mais aussi l’avenir de l’humanité. Les trois débats télévisés entre les deux candidats, George Bush Jr et John Kerry ont été intégralement retransmis et retranscrits partout, y compris en Europe. De "méga" ou "giga" concerts de rock ont été organisés aux quatre coins du pays pour drainer des foules énormes de jeunes en faveur du candidat Kerry. Le grand cirque que constituent tous les quatre ans les élections américaines a atteint aujourd’hui un paroxysme.
L’indécision actuelle des sondages et les alertes aux "irrégularités possibles" permettent d’en faire par avance un suspense aussi grand qu’en 2000 entre Bush et son challenger Gore quand l’indécision étant restée à son comble trois semaines après le scrutin et que les voix ont dû être recomptées une à une dans certains Etats. Rarement on nous aura présenté un duel électoral aux Etats-Unis comme aussi âpre et tranché. Comme si l’électeur avait un vrai choix entre "un candidat de droite" et un "candidat de gauche". Pourtant, les différences entre Bush et Kerry sont minimes et résident surtout dans une "différence de style". Les désaccords les plus patents portent sur des questions comme l’avortement, l’homosexualité, l’environnement ou la bioéthique, permettant de coller sur l’un l’estampille "conservateur", et sur l’autre l’étiquette "progressiste". Mais, sur l’essentiel, ils partagent les mêmes objectifs et annoncent la poursuite de la même politique belliciste, prétendant défendre coûte que coûte la nation américaine. On trouve d’ailleurs chez Kerry les mêmes accents hystériques ultra-patriotards que chez son concurrent : "Pour nous, le drapeau américain est le plus puissant symbole de ce que nous sommes et de ce en quoi nous croyons. Il représente notre force, notre diversité, notre amour du pays. Tout ce que fait l’Amérique est grand et bon. Ce drapeau n’appartient pas à un président, à une idéologie, à un parti, il appartient au peuple américain." (Internationalism n°131, septembre/octobre 2004).
L’un comme l’autre entendent maintenir avant tout avec la même détermination et le même acharnement l’hégémonie menacée de l’impérialisme américain sur le monde face aux autres grandes puissances rivales. Si Kerry a critiqué l’intervention guerrière de Bush en Irak, c’est uniquement sur trois points : il a accusé son rival d’avoir eu recours à une propagande mensongère sur la présence d’armes de destruction massive en Irak, ce qu’il a appelé avec sa formule-choc : "une campagne de tromperie massive". Deuxièmement, il aurait fallu, selon lui, ne pas intervenir seuls mais entraîner toutes les puissances européennes dans la guerre en Irak (cette critique n’est pas propre au "camp des démocrates" mais a été émise depuis des mois par une partie du "clan républicain" lui-même). Enfin, il reproche à Bush de n’avoir pas su s’appuyer sur un plan solide et sérieux pour un contrôle et une occupation effective de l’Irak. En résumé, toutes ces critiques portent sur la forme, "la manière", nullement sur le fond. Non seulement, comme sénateur, il a voté sans aucune réserve les crédits de guerre et il a pleinement soutenu l’invasion de l’Irak mais il n’a pas d’autre politique à proposer que de poursuivre et d’intensifier l’effort de guerre en Irak. Non seulement Kerry défend les mêmes objectifs que Bush mais il n’a pas d’autre choix que de poursuivre la stratégie d’occupation en Irak et d’intensifier la fuite en avant des Etats-Unis dans ses aventures guerrières pour la défense des intérêts impérialistes de la bourgeoisie et de la nation américaines. Dans son discours d’investiture lors de la Convention démocrate, le candidat Kerry a d’ores et déjà lancé le même défi aux autres Etats qu’à l’ONU, sur les traces de Bush : "Je n’hésiterai pas à employer la force si elle est nécessaire. A toute attaque, le niveau de réponse doit être le plus adapté. Je n’accorderai jamais à une quelconque autre nation ou à un organisme international un droit de veto sur des questions qui concernent notre sécurité nationale". Par rapport à la croisade et à la traque anti-terroriste de Bush, il fait même de la surenchère en affichant sa détermination à "vouloir tuer les terroristes jusqu’au dernier". Si, à l’heure actuelle, l’un et l’autre disent la même chose, c’est parce qu’ils sont embarqués dans le même bateau, dans une même politique belliciste à tel point que c’est Kerry qui déclare vouloir construire et former une armée américaine plus forte et qui préconise d’augmenter ses effectifs de 40 000 hommes en doublant le chiffre des forces spéciales pour conduire les opérations anti-terroristes, de doter le pays de nouvelles armes et de favoriser le développement de la technologie militaire la plus moderne. Pas mal pour un candidat soutenu par les mouvements anti-guerre ! Dans le cadre de l’intensification de la militarisation de la société américaine, l’un comme l’autre soutiennent des projets pour renforcer l’arsenal répressif : - Bush, à travers le développement du Patriot Act qu’il a fait voter ; - Kerry, à travers le projet de mise en application immédiate des recommandations de la "Commission du 11 septembre" qui prône une réforme et une amélioration des services de renseignements avec un "renforcement de la sécurité des frontières" et davantage de moyens consacrés à l’espionnage et à la surveillance individuelle au nom de la défense de la sécurité des citoyens.
Sur le plan social, même si Kerry a beau jeu de marteler l’argument que Bush est le premier président depuis 72 ans à afficher une perte de 1,6 millions d’emplois sous son mandat et qu’avec un second mandat de son rival, les retraités étaient menacés de voir leurs pensions diminuer de 45 %, il n’a aucune perspective d’amélioration à proposer. Quand il déclare que Bush est le président responsable des plus importants déficits de l’histoire américaine et que lui-même se propose de réduire au plus vite l’endettement faramineux du pays, il tente de masquer que ce ne peut être qu’à travers de nouvelles coupes dans les budgets sociaux, comme tous les gouvernements de la planète y sont contraints par les lois mêmes de l’exploitation capitaliste. Quand il attaque la politique fiscale de Bush qui "favorise les plus riches", les suppressions d’avantages fiscaux qu’il préconise, même s’il devait en appliquer certaines, ne rendront jamais les pauvres moins pauvres et n’amélioreront en rien le sort de la classe ouvrière. Il est vrai qu’il n’y a jamais eu un enfoncement si spectaculaire dans la misère : en 2003, 1,3 millions d’Américains sont tombés sous le seuil de pauvreté au cours de l’année, établissant le total record de 36,3 millions vivant dans la misère (12,5 % de la population) dont 12,9 millions d’enfants ou d’adolescents de moins de 18 ans (soit un taux de 18% de la population infantile), et 45 millions de personnes sont privées de toute couverture sociale. Mais ce que Kerry se garde bien de rappeler c’est que ces chiffres n’ont cessé d’augmenter sous tous les présidents, qu’ils soient républicains ou démocrates depuis les années Reagan, et que c’est le démocrate Clinton qui a massivement réduit la couverure sociale à travers le programme Medicare.
Si cette campagne électorale américaine apparaît plus agressive que les précédentes, c’est avant tout parce qu’aucun candidat ne peut avancer quoi que ce soit de positif pour l’avenir. Il n'y a en effet aucune amélioration de la situation possible, ni sur le plan de la crise économique, ni sur le plan des conflits impérialistes. Chacun d’eux n’a qu’un recours possible pour se mettre en valeur : inspirer chez les électeurs potentiels la crainte de l’élection de son adversaire.
Peu importe qui est le vainqueur des élections. Les ouvriers n’ont absolument rien à gagner en se laissant entraîner dans ce vote parce que celui qui sera élu, quel qu’il soit, ne peut qu’envoyer toujours davantage d’enfants de prolétaires se faire trouer la peau sur tous les champs de bataille du monde pour défendre la politique impérialiste de la bourgeoisie nationale. L’un et l’autre ne peuvent de toutes façons qu’aggraver et rendre plus féroces les conditions d’exploitation, ils ne peuvent que faire payer toujours plus à la classe ouvrière l’aggravation de la crise économique mondiale. Et ces attaques vont continuer à éroder le niveau de vie et plonger dans la misère une partie croissante de la classe ouvrière américaine.
Wim (20 octobre)Le film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, a fait la une de la presse française durant l'été dernier. Ce long métrage reprenant de façon très critique l'ensemble de la politique de l'administration Bush en direction de l'Irak a reçu la palme d'or au festival de Cannes et a été reçu en France avec une publicité au moins égale à de nombreuses superproductions américaines. Loin des Star War, Batman et autres Spiderman, la production de Moore a été nominée bien plus pour ses aspects politiques qu'artistiques, mais a cependant permis de remplir largement les salles de cinéma cet été. Il faut dire que cette superproduction anti-Bush venait à point nommé remplir la tâche que s'est assignée la bourgeoisie française : faire de l'antiaméricanisme à tous crins. La bourgeoisie française a donc trouvé dans le film de Moore une bonne occasion de justifier a posteriori son opposition à l'intervention américaine en Irak.
Au sein même des Etats-Unis, la controverse autour de ce film reflète l'importance des divisions existant dans la bourgeoisie américaine sur la façon avec laquelle la guerre a été menée en Irak. Mais fondamentalement, il s'agit d'abord et avant tout d'un film de propagande en faveur des démocrates, dans le cadre de la préparation aux élections présidentielles. Les différentes prises de position et "bagarres" sur cette production sont révélatrices de cet état de fait.
Ainsi, la société Walt Disney Co, productrice du film, avait au début décidée de ne pas laisser sortir le film de peur d'offenser l'administration Bush à cause de la forte attaque politique qui la vise. L'ex-gouverneur de l'Etat de New-York, Mario Cuomo, démocrate libéral important, qui représentait Moore en tant qu'avocat pour faire sortir le film, soutenait qu'il se battait pour celui-ci parce qu'il pensait que chaque Américain devait le voir, qu'il s'agissait d'un message vital pour la démocratie américaine.
Face à lui, le New York Post, journal "populaire" conservateur, contrôlé par le groupe de presse Murdoch's News Corp, dénonçait en revanche le film de Moore comme étant une propagande grossière.
Dans le barouf médiatique autour de Fahrenheit 9/11, il est apparu avec évidence, et cela était particulièrement clair aux Etats-Unis, que ce que les commentateurs et les journalistes de tout acabit disaient était complètement dépendant de la fraction de la bourgeoisie à laquelle ils appartenaient. Qu'ils s'agissent des tenants de Bush ou de ses adversaires, chacun faisait parler la voix de son maître.
Cependant, une chose doit rester claire : Fahrenheit 9/11 n'est ni anti-guerre, ni anti-impérialiste. Il est simplement pro-démocrate. Moore met ainsi une bonne raclée à Bush. Ce film met en scène toute une série d'images très fortes sur l'horreur de la guerre, et sur l'ineptie balourde de Bush et de son administration, utilisant des prises de vue gênantes pour celle-ci. Par exemple, on peut voir Paul Wolfowitz, l'architecte de la stratégie de l'impérialisme américain en Irak, présenté comme un clown dans une scène où il se lèche les doigts pour arranger ses cheveux avant d'apparaître à la télé - on le voit même tenir son peigne dans la bouche.
Moore se sert des défauts reconnus de Bush comme orateur public afin de dresser le portrait de quelqu'un de stupide et mesquin, le rendant complètement ridicule.
Il utilise toutes les ficelles des médias pour toucher la sensibilité de la population par rapport aux soldats morts en Irak. Dans un autre registre, il se sert encore d'une propagande démagogique pour "dénoncer" à bon compte les politiques. On peut rappeler la scène où Moore demande à des membres du Congrès si leur soutien à la guerre irait jusqu'à envoyer leurs propres enfants se battre en Irak et n'obtient que des regards d'incrédulité en réponse.
Si ce film se fait fort d'attaquer la campagne menée par Bush pour justifier la guerre, il n'a au bout du compte rien d'anti-guerre. Ainsi par exemple, Moore soutient clairement l'invasion et l'occupation impérialiste américaine en Afghanistan, et ne fait au fond que critiquer Bush parce qu'il n'a pas assez fait la guerre dans ce pays. Il ridiculise l'administration Bush pour ses liens diplomatiques avec le régime des talibans avant l'invasion militaire et même pour avoir eu la visite de représentants talibans dans l'Etat du Texas et l'attaque pour n'avoir pas envahi l'Afghanistan plus tôt. Il se plaint que le président américain ait attendu deux mois pour attaquer - laissant "deux mois d'avance" à Ben Laden et critique encore le fait que le président ait envoyé aussi peu de troupes en Afghanistan.
Les erreurs et la cupidité personnelles de Bush sont rendues responsables de la débâcle en Irak. Les arguments de Moore ne volent pas plus haut que de mettre en avant le fait que les relations d'affaires de la famille Bush avec la famille royale saoudienne expliquent la politique étrangère de l'administration américaine actuelle. Tout en s'arrêtant à la limite d'un appel à entrer en guerre contre la famille royale saoudienne, il dénonce pratiquement le président américain de trahison pour avoir fait la visite de New-York avec l'ambassadeur saoudien au soir du 13 septembre, et de protéger les intérêts saoudiens aux Etats-Unis.
Cette "analyse", Michael Moore l'a clamée très fort dans les interviews télévisées sur son film. Elles sont typiques de cette politique capitaliste qui consiste à attaquer des individus et leurs méfaits plutôt que le système capitaliste lui-même.
En bon représentant de la bourgeoisie, ce marchand de soupe médiatique veut nous faire croire que la situation actuelle est le produit de l'incompétence et du manque d'intelligence de Bush et de son administration, incapables de stabiliser l'Irak. C'est un argument complètement faux. Car la situation d'instabilité anarchique qui se répand est le pur produit de la situation historique dans laquelle se trouve le capitalisme aujourd'hui. Evoquer l'incompétence de tel ou tel chef d'Etat comme étant la cause des guerres permet à la bourgeoisie de cacher l'effroyable responsabilité du capitalisme décadent et de l'ensemble de la classe bourgeoise. Une telle logique permet en effet d'absoudre ce système de tous ses crimes en trouvant pour ceux-ci des boucs émissaires : la folie d'Hitler ou son déséquilibre mental serait la cause de la Seconde Guerre mondiale ; de même l'inhumanité et l'inconséquence de Bush seraient la cause de la guerre et des horreurs actuelles en Irak. Or, dans ces deux cas significatifs, ces hommes, avec leur tempérament et leurs spécificités, correspondent aux besoins de la classe qui les a portés au pouvoir.
Hitler avait été soutenu par l'ensemble de la bourgeoisie allemande parce qu'il se montrait capable de préparer la guerre rendue inévitable par la crise du capitalisme et par la défaite de la vague révolutionnaire qui a suivi Octobre 1917. Le déséquilibre d'un Hitler -ou plutôt le fait de mettre un tel déséquilibré au pouvoir- n'était rien d'autre que l'expression même de l'irrationalité de la guerre dans laquelle se lançait la bourgeoisie allemande. Il en est de même de Bush et de son administration. Ils mènent la seule politique qui aujourd'hui soit possible, du point de vue capitaliste, pour défendre les intérêts impérialistes américains, leur leadership mondial, à savoir celle de la guerre, de la fuite en avant dans le militarisme.
La prétendue "incompétence" de l'administration Bush, notamment du fait de l'influence qu'a pu exercer en son sein une fraction va-t-en guerre et jusqu'au-boutiste représentée par des Rumsfeld et Wolfowitz, son incapacité à agir sur la base d'une vision à long terme, sont révélatrices du fait que la politique de la Maison Blanche est à la fois la seule possible, et qu'elle est vouée à l'échec. Le fait que Colin Powell, appartenant à la même administration et sachant mener une guerre, ait fait des mises en garde, qui n'ont pas été écoutées, quant à l'impréparation du conflit, est une confirmation supplémentaire de cette tendance à l'irrationnel.
Il ne faut pas s'illusionner, c'est l'ensemble de la bourgeoisie américaine qui soutient une politique militariste parce que c'est la seule possible pour la défense de ses intérêts impérialistes.
La véritable discussion au sein de la bourgeoisie américaine n'est pas de savoir si les Etats-Unis devaient envahir l'Irak mais sur des questions tactiques : quelles justifications idéologiques devaient être utilisées (les armes de destruction massive et les liens avec Al Qaïda ainsi que les violations des droits de l'homme), à quel niveau les Etats-Unis devraient travailler de façon à obtenir un soutien international à cette invasion, et de quelles tactiques et doctrines militaires ils se serviraient dans celle-ci et pendant l'occupation.
Plus secondairement, mais de façon non négligeable, Fahrenheit 9/11 n'a d'ailleurs pas seulement pour fonction de cacher la nature profondément bourgeoise de la politique impérialiste américaine et de rouler pour le parti démocrate, mais de redonner du tonus à la mystification électorale elle-même, qui a pris du plomb dans l'aile avec le désastre des élections de 2000, où chaque bulletin a dû être recompté, du fait de tricheries supposées.
En conclusion, on peut voir Fahrenheit 9/11 si l'on a envie de rire aux dépens de Bush (et de voir une manière habile et prétendument critique de faire de la propagande politique bourgeoise), mais pas une seconde pour espérer y voir une prise de position anti-impérialiste ou anti-guerre, pas plus qu'une analyse pertinente des événements actuels. Quel que soit celui qui gagne les élections en novembre, l'impérialisme américain continuera sans aucun doute à répandre la guerre. La seule façon d'en finir avec la guerre est d'en finir avec le capitalisme.
D'après Internationalism n°131 (septembre/octobre 2004)Face à une concurrence de plus en plus acharnée, la logique de l'entreprise était de réduire les coûts de production, c'est-à-dire de licencier une partie du personnel et moderniser les sites industriels pour être plus compétitif. De licenciements en restructurations diverses, cela n'a pas empêché que la situation de l’entreprise soit devenue à nouveau critique à la fin de l’année 2003. Les parts de marché de la marque ont fondu comme neige au soleil.
Fin juillet, Nestlé Waters propose donc un plan drastique de suppressions de postes en échange de la modernisation du site. La direction du groupe obtient alors dans un premier temps la signature de la CFDT et de la CFE-CGC. Mais la CGT , syndicat largement majoritaire dans l'entreprise, s’y oppose, brandissant la loi Fillon sur le "dialogue social". Mi-septembre, la direction remet sur le tapis l’opposition déclarée de la CGT à son "plan de sauvetage" et menace de la rendre responsable de la vente de l’entreprise (appelée "filialisation"), avec à la clé le démantèlement des lieux de production et le licenciement de l’ensemble des ouvriers.
La bourgeoisie est parvenue à ses fins à travers un partage du travail exemplaire. Les médias ont présenté ces événements comme un bras de fer entre la CGT et la direction. En menant campagne contre "l’irresponsabilité" du syndicat et en le mettant en lien avec le risque de licenciements encore plus lourds, la direction comptait sur ce chantage pour faire pression sur des ouvriers déjà profondément déboussolés et démoralisés par près d'un mois de tergiversations pendant lequel les syndicats ont joué un rôle de sabotage déterminant de toute velléité de lutte.
Ainsi, la direction de Perrier, si elle a condamné publiquement l’attitude de la CGT comme "irresponsable", a fait apparaître en même temps aux yeux des ouvriers ce syndicat comme un véritable syndicat combatif, qui se battait contre le patronat et qui défendait les intérêts des prolétaires.
En fait, lorsqu’elle est "relancée" par la direction, mi-septembre, la CGT tergiverse et demande un "délai" de réponse pour consulter ses adhérents et convoquer une assemblée générale pour déterminer sa position. En réalité, il s'agit pour la CGT de laisser les ouvriers mijoter et se morfondre dans une attente angoissée car elle organise d’abord réunion sur réunion pendant une semaine entière, du 21 au 28 septembre, d’abord avec la direction, notamment à Lyon, puis à Nîmes, où les leaders du syndicat se déplacent pour soi-disant évaluer la possibilité d’une coordination (qui ne verra jamais le jour) de tous les sites industriels regroupés sous Nestlé Waters et menacés eux aussi de restructurations (Contrex, Vittel, Quézac, etc.).
Nicolas Sarkozy, ministre de l’Economie, et Bernard Thibault, leader national de la CGT, interviennent alors pour demander aux leaders syndicaux locaux et à la direction de rouvrir les négociations. C’est alors que la direction menace de mettre en vente la marque Perrier et de fermer l’usine si la CGT fait une quelconque obstruction à la mise en place du plan de licenciements.
Le syndicats vont ensuite mettre en place la confusion générale. L'ensemble des syndicats provoquent la division dans une assemblée générale particulièrement houleuse où ils mettent en scène une véritable foire d’empoigne : la CFDT critique vertement le jusqu’au-boutisme cégétiste qui aurait amené la direction à radicaliser ses objectifs, alors qu'il est clair que ceux-ci étaient dessinés bien avant. Cette zizanie orchestrée permet à la CGT, apparaissant comme totalement isolée et "victime" de la pression de la direction, de changer de position, d’infléchir son attitude radicale sans perdre la face et de lever "officiellement" son opposition. De fait, elle accepte, sans le signer, le plan de restructuration. Le leader syndical de Perrier pouvait déclarer avec cynisme sans aucune remise en cause ni aucune réaction de la part des salariés : " La CGT a accueilli avec satisfaction les engagements de principe de la direction, pris en échange de la levée de son opposition. Elle a décidé de faire cette importante concession, puisque la direction a accepté de mettre en oeuvre les investissements nécessaires à la modernisation de l’outil de travail et au développement des produits de la marque. " (cité dans Le Monde du 30 septembre) Ce discours est largement éclairant. Dès le départ, la direction et les syndicats, CGT comprise, étaient totalement d’accord sur le fond, le plan était nécessaire pour tenter de redresser l’entreprise. Le seul problème était de l’imposer aux salariés.
Le terrain a été entièrement balisé de façon à ce qu'aucune expression de riposte ouvrière réelle n'ait lieu et à ce que la situation renforce la confusion dans la conscience des prolétaires et la division dans leurs rangs. Et si les ouvriers ont accepté ces mesures dans la passivité, c’est fondamentalement parce qu’ils ont fait confiance aux syndicats. Ceux- ci les ont isolés. Tout a été focalisé sur Perrier et le site de Vergèze, le plus important du groupe agro-alimentaire. C’était déjà la méthode employée avec "les LU" ou "les Lustucru". A leur tour, "les Perrier" ont été soigneusement enfermés dans la logique de la défense de "leur" boîte et isolés de leurs frères de classe qui ont, partout, quels que soient les secteurs, les mêmes problèmes et qui sont confrontés aux mêmes attaques. Parallèlement, la division entre la CGT et les autres syndicats a en fait servi à la mise en place d'une véritable division entre les ouvriers à l’intérieur même de l’entreprise, faisant ainsi barrage à toute expression de solidarité ouvrière.
Aujourd’hui, le résultat de la manoeuvre est sous nos yeux. Tout ce joli petit monde peut se déclarer satisfait. Le gouvernement peut se vanter d’avoir contribué par son intervention à désamorcer ce conflit dans le contexte d’une montée de profond mécontentement et de mouvements sociaux qui secouent actuellement plusieurs pays européens (voir notre article de première page). La direction peut poursuivre tranquillement ses objectifs de restructurations concernant l’ensemble du groupe. Le 21 octobre, l’administrateur-délégué de Nestlé en Suisse pouvait d’ailleurs se targuer d’avoir reçu plusieurs offres sérieuses de rachat de la marque Perrier. Les syndicats auront rempli leur mission de faire passer les mesures de licenciement sans avoir perdu trop de plumes. En particulier, la CGT aura réussi à masquer son travail de sabotage, d’isolement et d’étouffement de toute réaction ouvrière, tout en se faisant passer elle-même comme " victime" du chantage du patronat.
Les seules victimes de ce partage du travail, ce sont les ouvriers qui se retrouvent sur le carreau, défaits, impuissants, divisés, atomisés, démoralisés.
Pour pouvoir se battre, entreprendre de résister efficacement aux plans de licenciements de plus en plus nombreux, comme à toutes les attaques grandissantes de la bourgeoisie, la classe ouvrière doit commencer à tirer les véritables leçons de ce type de défaite. Elle doit comprendre qu’accepter de s’en remettre aux syndicats pour lutter la mène inévitablement aux défaites les plus cuisantes. Elle doit comprendre que la seule direction dans laquelle les syndicats la poussent, c’est celle de l’isolement, de la division, de la démoralisation, Elle doit comprendre que le rôle de tous les syndicats, quels qu’ils soient ou se prétendent être, n’est nullement de la défendre mais de l' encadrer pour faire passer les attaques de la bourgeoisie, qu’elles viennent du patronat comme du gouvernement.
Grégoire (22 octobre)Nous publions ci-dessous une synthèse de la réunion publique que le CCI a pu tenir à Buenos Aires en août 2004 grâce au NCI d'Argentine (dont nous avons publié plusieurs contributions dans notre presse). Malgré leurs faibles forces et les conditions extrêmement difficiles dans lesquels ils se trouvent, ces camarades se sont impliqués activement dans le débat, notamment pour défendre les positions de base du camp prolétarien.
Le vendredi 27 août, le CCI a tenu une réunion publique à Buenos Aires sur le thème de la décadence du capitalisme.
Plusieurs participants ont affirmé avoir été agréablement surpris par la discussion, vivante et animée, avec la participation active des éléments présents. Ils ont vu que cette réunion se situait aux antipodes de celles des groupes de la gauche ou de l'extrême-gauche du capital dans lesquelles un orateur ou plusieurs orateurs se relaient pour déverser des discours interminables qui fatiguent les personnes qui rentrent chez elles démoralisées. A l'inverse de tout cela, la réunion publique du CCI a démontré à l'évidence qu'elle a été un lieu où l'on peut discuter et opposer des arguments en vue de la clarification, laquelle est une arme de la classe ouvrière. Car ce n'est que par le feu du débat que peut surgir l'étincelle de la clarté.
La présentation a mis en avant les questions suivantes : comment expliquer les deux guerres mondiales, les interminables guerres régionales et les guerres du chaos actuel accompagnées d'un terrorisme aveugle et barbare ? Comment expliquer la dégradation inexorable des conditions de vie de tous les ouvriers du monde, y compris les "privilégiés" d'Allemagne, de France, des Etats-Unis, etc. ? Comment expliquer l'accroissement des famines dans le monde, les épidémies et les maladies les plus effroyables ? Comment expliquer la dislocation croissante des relations sociales qui engendre l'insécurité, la dépravation morale, les drogues, la fuite dans l'irrationnel, la barbarie la plus abjecte ? Comment expliquer la menace croissante d'énormes catastrophes écologiques ?
La bourgeoisie, dans toutes ses variantes, nous offre toutes sortes de fausses explications : il y aurait une crise de restructuration du capitalisme, un capitalisme "réformé" avec une intervention de l'État corrigeant ses tendances les plus négatives qui permettrait qu'un "autre monde" soit possible, etc. Face à cela, l'explication donnée par le CCI a mis en évidence que le capitalisme est un système social décadent qui, depuis la Première Guerre mondiale, s'est transformé en une entrave pour le développement de l'humanité. La poursuite de sa survie porte avec elle la menace de destruction de l'espèce humaine. Comme le disait l'Internationale communiste à son premier congrès (mars 1919) : "La période actuelle est celle de la décomposition et de l'effondrement de tout le système capitaliste mondial et elle sera celle de l'effondrement de la civilisation européenne en général si on ne détruit pas le capitalisme avec ses contradictions insolubles."[1] [8]
La classe ouvrière est la seule classe sociale capable de détruire le capitalisme
Cette présentation qui s'est limitée à vingt minutes afin de donner le maximum de temps à la discussion ne fut remise en question ouvertement par aucun des participants. La discussion s'est centrée sur deux questions:
De façon générale, les participants ont exprimé leur accord avec le fait que le prolétariat est la classe révolutionnaire qui détient entre ses mains la lutte pour la destruction du capitalisme. Cependant, des doutes ont été soulevés, que la discussion a permis de dissiper:
Bien que nous ne puissions longuement développer les réponses que cette réunion publique a apportées à ces questions, il est ressorti clairement de la discussion que le prolétariat:
Deux participants ont défendu, en se revendiquant de l'"analyse marxiste", le prétendu caractère "socialiste" (ou "comme un pas vers le socialisme") des régimes de l'ex-URSS, de la Corée du Nord, de Cuba, etc. Ils ont affirmé que, dans ces pays, il y a eu des "révolutions socialistes". D'autres participants leur ont répondu de façon très tranchante avec les arguments suivants :
Faute de temps, la discussion a dû s'arrêter là, et plusieurs participants ont manifesté la nécessité de poursuivre le débat. En particulier, l'un d'entre eux a proposé de mettre en discussion la question de la dictature du prolétariat et comment lutter aujourd'hui pour la réaliser. Il a également été convenu qu'une synthèse de cette réunion soit publiée sur Internet afin que la discussion puisse se poursuivre par ce moyen.
D'après Accion
Proletaria n°178,
publication du CCI en
Espagne
Nous avons toujours affirmé (notamment dans notre presse) l’absolue nécessité pour les organisations se réclamant des courants de la Gauche communiste de mener un débat public, de confronter leurs positions réciproques afin que les éléments à la recherche d'une perspective de classe puissent se faire une idée claire des différentes positions existant au sein du camp prolétarien.
Bien que (comme le PCint et la CWO qui l'ont constitué), le BIPR ait toujours défendu l’internationalisme prolétarien, au milieu des pires horreurs nationalistes déversées par la bourgeoisie, son analyse des causes des différents conflits guerriers au cours de ces vingt dernières années, passait totalement à côté de l’essentiel. Ainsi, concernant la guerre actuelle en Irak, le BIPR, dans son exposé introductif a réitéré l'analyse suivant laquelle cette nouvelle guerre aurait une rationalité économique (la rente pétrolière et la mainmise des Etats-Unis sur les sources de "l'or noir"). C'est cette analyse que le BIPR avait déjà défendue par le passé, notamment lors de la guerre en Afghanistan en 2001 : "…les Etats-Unis ont besoin que le dollar reste la monnaie du commerce international s’ils veulent maintenir leur position de super-puissance mondiale. Ainsi, par dessus tout, les Etats-Unis cherchent désespérément à assurer que la poursuite du commerce global du pétrole se fasse en dollars. Cela veut dire avoir une influence déterminante dans l’itinéraire des pipe-lines de pétrole et de gaz avant même l’implication commerciale américaine dans l’extraction à leur source. Il en est ainsi quand de simples décisions commerciales sont déterminées par l’intérêt dominant du capitalisme américain dans son ensemble et que l’Etat américain s’impose politiquement et militairement dans l’intérêt d’objectifs plus vastes, objectifs qui souvent s’opposent aux intérêts d’autres Etats et de plus en plus à ceux de ses alliés européens. En d’autres termes, tel est le cœur de la concurrence capitaliste au 21e siècle (…). (cité dans notre Revue Internationale n° 108, janvier 2002, dans notre polémique avec le BIPR sur la question de la guerre)
C'est une analyse similaire que le BIPR avait défendue lors de la première guerre du Golfe en 1991 : "la crise du Golfe s’est produite vraiment à propos du pétrole et de ceux qui le contrôlent. Sans pétrole bon marché les profits chuteront. Les profits du capitalisme occidental sont menacés et c’est pour cette raison et aucune autre que les Etats-Unis préparent un bain de sang au Moyen-Orient." (cité dans notre Revue Internationale n°64)
Devant l’évolution évidente de la réalité, le BIPR a toutefois été obligé, à propos du conflit actuel en Irak, de faire évoluer quelque peu son analyse. Ainsi, dans son exposé introductif, le BIPR a émis trois raisons essentielles pouvant expliquer le déclenchement de cette nouvelle guerre en Irak :
Suite à la présentation de cet exposé, le CCI est intervenu pour mettre en évidence que l'offensive américaine en Irak a essentiellement des causes stratégiques. Si la question du pétrole joue un rôle important, ce n'est pas avant tout pour des raisons économiques, mais fondamentalement stratégiques et militaires. Ainsi, nous avons rappelé que l'importance stratégique du pétrole ne date ni d'aujourd'hui, ni des années 1960, mais d'avant la Première Guerre mondiale, depuis la mécanisation des armées.
Dans nos interventions, nous avons souligné notamment que l'exposé révèle une certaine avancée du BIPR puisque celui-ci, dans la liste des causes de l'offensive américaine en Irak, a placé en premier l'existence de raisons "géostratégiques". Malgré sa vision mécaniste et réductionniste du lien entre la crise économique et la guerre (et qui relève du matérialisme vulgaire), le BIPR ne peut pas se voiler totalement la face devant l'évidence des faits : plus de dix ans après, les zones d'acheminement du pétrole en Afghanistan n’ont pas été sécurisées par la guerre, mais au contraire en partie détruites.
Malheureusement, nous étions un peu trop optimistes en affirmant que le BIPR avait fait une avancée dans ses analyses.
En effet, le camarade qui a présenté l'exposé a "corrigé" notre intervention en affirmant que nous avions mal entendu (ou mal compris) le contenu de cet exposé puisque, quel que soit l'ordre où les causes ont été présentées... les "causes stratégiques" de l'offensive américaine en Irak sont, pour le BIPR, "secondaires" !
Le camarade a même affirmé qu'il aurait dû nous distribuer l'exposé écrit pour éviter tout "malentendu" de notre part. Depuis, le BIPR a publié sur son site Internet en français cet exposé écrit. Ainsi, le lecteur pourra s'y reporter et voir que le facteur principal mis en avant est bien celui que nous avions entendu : "Si l'or noir figure dans les calculs irakiens de Washington, c'est plus comme ressource stratégique plutôt qu'économique. Avec cette guerre, il s'agit davantage de perpétuer l'hégémonie américaine -et, dans ce sens, de prendre des garanties pour l'avenir- que de gonfler tout de suite les bénéfices d'Exxon." On se saurait être plus clair (et nous sommes tout à fait d'accord avec cette analyse) !
Ainsi, cette petite contorsion consistant à affirmer que le CCI aurait "mal compris" ou "mal entendu" a permis au BIPR, tout au long de la discussion, de faire l'impasse totale sur les "causes stratégiques" de la guerre en Irak. Elle n'a servi en réalité qu'à masquer soit que les analyses du BIPR sont à géométrie variable, soit que les camarades du BIPR ne sont pas tous d'accord avec les analyses "officielles" de leur propre organisation.
Dans nos interventions, nous avons insisté sur le fait que, avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence au début du 20e siècle, la guerre a perdu toute rationalité économique pour le capital comme un tout et même, de plus en plus, pour chaque Etat en particulier. Nous avons rappelé que le concept de décadence du capitalisme n'est pas une invention du CCI, puisque c'est l'Internationale communiste qui, en 1919, avait adopté cette analyse. De même, l'analyse de l'irrationalité de la guerre dans cette période de décadence n'est pas non plus une idée farfelue sortie de la tête des "idéalistes" du CCI. C'est la Gauche Communiste de France (GCF) dont le CCI s'est toujours revendiqué qui avait développé une telle analyse en affirmant que dans la période de décadence du capitalisme "la production est essentiellement axée sur la production de moyens de destruction, c'est-à-dire en vue de la guerre. La décadence de la société capitaliste trouve son expression éclatante dans le fait que des guerres en vue du développement économique (période ascendante), l'activité économique se restreint essentiellement en vue de la guerre (période décadente)" (Rapport à la Conférence de juillet 1945 de la Gauche Communiste de France, cité dans notre Revue Internationale n°18, "Le cours historique")[2] [14]
Nous avons également mis en évidence que le rejet du caractère irrationnel, sur le plan économique, des guerres dans la période de décadence, et leur irrationalité croissante dans la phase ultime de cette décadence (celle de la décomposition du capitalisme) amène le BIPR à ne faire aucune différence entre la fonction des guerres coloniales et de construction d'États nationaux au 19e siècle et les guerres qui se sont déchaînées depuis 1914.
Ainsi, nous avons rappelé notre analyse suivant laquelle au 19e siècle les guerres étaient "rentables". Elles avaient une rationalité économique (puisqu'elles ont permis l'expansion du capitalisme à l'échelle de toute la planète), alors qu'au 20e siècle ces guerres ont pris un caractère de plus en plus irrationnel. Et c'est encore plus évident aujourd'hui : avec l'entrée du capitalisme dans sa période de décomposition (ouverte avec la dislocation des deux blocs impérialistes issus de la Seconde Guerre mondiale), cette irrationalité sur le plan économique a atteint un niveau supérieur comme on a pu le voir, par exemple, dans les Balkans ou en Tchétchénie.
Ainsi, l'ordre mondial institué par la conférence de Yalta en 1945 a aujourd'hui cédé la place à une ère de désordre mondial marqué par le déchaînement du "chacun pour soi" sur la scène impérialiste.
La myopie du BIPR l’amène à ne pas percevoir que la logique impérialiste du capitalisme en période de décadence tend de plus en plus à n’obéir qu’à sa propre logique : celle de la fuite en avant, effrénée, dans la guerre et dans une barbarie croissante.
L'intervention du CCI a également mis en évidence les implications de l'analyse du BIPR suivant laquelle la guerre des Etats-Unis contre l'Irak aurait encore une rationalité économique (notamment la fameuse "rente pétrolière"). Une telle vision conduit le BIPR, en réalité, à sous-estimer l'extrême gravité de la situation historique actuelle (marquée par un développement d'un chaos sanglant) et donc la gravité des enjeux pour la classe ouvrière et pour l'avenir de l'humanité.
Nous avons également rappelé, dans cette réunion publique, le cadre dans lequel le CCI avait analysé les causes de cette nouvelle guerre en Irak.: "Dans le contexte de faillite du capitalisme et de décomposition de la société bourgeoise, la réalité nous montre que la seule politique possible de chaque grande puissance est d’essayer de mettre les autres en difficulté pour tenter de s’imposer elle même. C’est la loi du capitalisme. Ainsi cette instabilité, cette anarchie croissante et ce chaos qui se répandent ne sont pas la spécificité de telle ou telle zone exotique et arriérée mais bien le produit du capitalisme dans sa phase actuelle irréversible de décomposition. Et comme le capitalisme domine la planète, c’est la planète entière qui est de plus en plus soumise au chaos." (Revue Internationale n°118)
Le BIPR n'a pas été en mesure de réfuter nos arguments avec un minimum de sérieux. Ainsi, concernant notre analyse de la décomposition du capitalisme, le seul "argument" politique que nous avons pu entendre de la part du BIPR a consisté à stigmatiser une fois encore "l'idéalisme" du CCI par un sarcasme hors de propos : "avec votre analyse de la décomposition, tout est dans tout, le chaos, Dieu, les anges,…" !
Mais ce n'est pas tout. Nous avons été sidérés d’entendre des arguments à faire se retourner Marx et Engels dans leurs tombes :
1) Lorsque nous avons posé la question : "Le BIPR défend-il aujourd'hui encore son analyse suivant laquelle si une troisième guerre mondiale n'a pas éclaté avant l'effondrement du bloc de l'Est c'est à cause de la bombe atomique et de 'l'équilibre de la terreur' ?", aucun militant du BIPR n'a voulu, dans un premier temps, répondre à notre question. Et c'est seulement lorsque nous avons posé cette question pour la troisième fois que l'un d'entre eux a daigné enfin nous répondre, de façon très succincte (et sans aucune argumentation) : l'équilibre de la terreur est "UN des facteurs" qui explique que la bourgeoisie n'a pas pu déchaîner une troisième guerre mondiale… En somme, l'analyse classique des secteurs bourgeois dominants qui, pendant des décennies, ont vendu aux prolétaires une effroyable course aux armements au nom de la "préservation de la paix". Sans commentaires !
Outre qu'ils ont entendu le BIPR reprendre à son compte les platitudes de la propagande bourgeoise, tous les éléments en recherche présents à cette réunion publique sont restés sur leur faim : ils sont sortis de cette réunion sans connaître quels sont les "autres facteurs" (et surtout quel est le facteur déterminant) qui, selon le BIPR, ont constitué un obstacle à une troisième guerre mondiale. Par contre, ils ont pu entendre que pour le CCI, le facteur essentiel réside dans le fait que, depuis la fin des années 1960, un nouveau cours historique (celui des affrontements de classe) avait été ouvert, marquant la fin de la longue période de contre-révolution qui s'était abattue sur le prolétariat après la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23. Si une troisième guerre mondiale n'a pas éclaté, ce n'est pas à cause de l'arme atomique et de "l'équilibre de la terreur", mais bien parce que la classe ouvrière mondiale n'était pas prête à verser son sang derrière les drapeaux nationaux.
2) Concernant l'analyse marxiste de la décadence du capitalisme, on a pu entendre un porte-parole du BIPR nous répondre en ces termes : "je suis fatigué de discuter depuis 25 ans avec le CCI." En effet, le CCI est tellement "borné" qu'il ne veut toujours pas comprendre le B-A/BA du marxisme, lequel aurait enseigné (selon ce porte-parole du BIPR) que "dans le capitalisme, il faut distinguer deux choses : la formation sociale et le mode de production. On peut considérer qu'il y a décadence de la formation sociale (même si je n'aime pas le mot 'décadence'), mais le mode de production n'est pas décadent. Car si une révolution sociale n’intervient pas, nous aurons toujours les deux, avec l’effondrement de la société dans la barbarie. "
En prenant toutes les précautions d’usage (il est vrai que si une révolution n'intervient pas, nous aurons un effondrement dans la barbarie), le BIPR nous a tranquillement affirmé que le capitalisme pouvait être en décadence en tant que "système social", au niveau de sa superstructure (idéologies dominantes, culture, loisirs, mœurs, morale, etc..), mais pas en tant que "système économique", c'est-à-dire sur le plan de son infrastructure (au niveau de son mode de production et de la manière dont les hommes sont organisés pour produire leur existence).
Et c'est au nom du marxisme, du "matérialisme" et bien sûr contre la vision "idéaliste" du CCI qu'a été assénée une telle leçon de "dialectique" ! Nous préférons laisser à Marx le soin de réfuter pareilles inepties : "Il en résulte qu’un mode de production ou un stade industriel déterminé est toujours lié à un mode déterminé de coopération ou à un stade social bien défini et ce mode de coopération est lui-même une force productive." "La production de leurs idées, des représentations, de la conscience est de prime abord, directement mêlée à l’activité et au commerce matériel des hommes, c’est le langage de la vie réelle." ("L'idéologie allemande"). Ainsi, ce "langage de la vie réelle", le BIPR semble l'ignorer. Mais, comme disait Spinoza, "l'ignorance n'est pas un argument" !
Pour le marxisme, la décadence comme l’ascendance d’un mode de production affecte tous les aspects de la société, car c'est l'état des infrastructures (l'économie) qui détermine celui des superstructures (la vie sociale), même si l’évolution ou l’involution d’une civilisation ne se développe pas d’une manière homogène dans tous ses aspects. Affirmer le contraire n’est ni matérialiste, ni marxiste. C'est tomber dans l'idéalisme le plus stupide.
3) Au cours de la discussion, l’un de nos sympathisants a demandé au BIPR : "Si on suit votre analyse du cycle "crise/expansion/nouvelle crise, etc., quelle est votre position sur les luttes de libération nationale ? Seraient-elles encore valables aujourd'hui ? Et est-ce que cela veut dire que les syndicats auraient encore une nature ouvrière ?".
Sur la question des luttes de libération nationale, le BIPR n'a apporté aucune réponse à la question. Par contre, un camarade du présidium a affirmé que si le BIPR n'est pas pour le travail dans les syndicats c'est "parce que l'expérience a montré qu'on a rien à y faire et non pas parce que le capitalisme serait en décadence." Nous sommes intervenus pour demander au BIPR s'il rejetait ainsi la position défendue par le PCInt en 1947 et qu'il cite pourtant en exergue dans ses "Thèses sur le syndicat aujourd'hui et l'action communiste" (adoptées au 4e congrès du PCInt) : "Dans l'actuelle phase de décadence de la société capitaliste, le syndicat est appelé à être un instrument essentiel de la politique conservatrice et par conséquent à assumer une fonction précise d'organisme de l'État." (surligné par nous).
Le camarade du présidium, qui a répondu à la question posée sur la nature des syndicats, a alors paru très surpris que le BIPR ou le PCInt ait pu avoir une telle analyse. Visiblement, il semblait découvrir cette position programmatique de sa propre organisation (qui est pourtant publiée même sur le site Web du BIPR) !
De toute évidence, la remise en cause de l'analyse de la décadence du capitalisme élaborée par l'Internationale communiste, ne peut que conduire le BIPR à "réviser" certaines positions de sa propre plateforme.
En dehors de notre contribution au débat, et des questions posées par nos sympathisants (auxquelles le BIPR soit n'a pas répondu, soit a répondu de façon pour le moins très confuse), on peut signaler l'intervention d’un élément du milieu conseilliste (que nous connaissons depuis longtemps) dont l'intervention a consisté essentiellement à critiquer notre analyse de la décadence du capitalisme (basée sur la théorie de la saturation des marchés développée par Rosa Luxembourg dans L’Accumulation du capital ). Cet élément est venu nous faire une fois encore une "leçon de marxisme" en défendant l’idée que le capitalisme global est toujours aujourd’hui en pleine phase d’accumulation élargie comme en témoigne notamment le formidable développement économique de la Chine !
Cette analyse (qui est aujourd'hui très répandue parmi les "experts" de la classe dominante) n'a pas donné lieu à la moindre critique de la part du BIPR. Le CCI est donc intervenu pour démontrer que la prétendue "expansion économique" de la Chine était bâtie sur du sable (voir notre article sur la Chine dans Révolution Internationale n°350).
On a pu entendre encore l'un des deux supporters de la FICCI faire une longue intervention (incompréhensible et totalement incohérente) visant à "démontrer" que l'analyse du CCI (et donc de l'Internationale communiste) sur la décadence du capitalisme est une absurdité et qu'elle se situe en dehors du marxisme.
Tout aussi significative a été la "prestation" des deux "tribuns" de la FICCI qui se sont agités non pas pour prendre position sur l'analyse du BIPR exposée par le présidium, mais pour tenter de "démolir" les analyses du CCI[3] [15].
L'absence de tout sérieux de la FICCI s'est encore bruyamment révélée par le comportement de deux de ses membres (et de leurs deux supporters) qui, au lieu de prendre la parole pour développer une argumentation politique, se sont contentés tout au long de cette réunion d'adopter une attitude faite de ricanements, de sarcasmes (et même d'applaudissements face aux critiques portées aux analyses du CCI, comme si ces éléments étaient venus assister à un match de football !). Ce manque de sérieux a d'ailleurs profondément choqué les éléments en recherche qui étaient présents. L'un d'entre eux a ainsi demandé la parole et a affirmé que ce type d'attitude dans une réunion politique ne l'avait pas "incité à s'inscrire dans la discussion".
Ainsi, il est clair que si le CCI n'avait pas été présent et n'avait pas apporté matière à la discussion, il n'y aurait eu aucun débat contradictoire, aucune confrontation des différentes positions. La FICCI (qui prétend être le "vrai défenseur de la plate forme du CCI") s'est en effet bien gardée d'avancer la moindre divergence, la moindre critique à l'analyse du BIPR.
Sur le concept de décadence du capitalisme (que le BIPR est en train de "redéfinir", en fait de rejeter), les membres de la FICCI n'ont pas pipé mot. De même qu'ils ont évité pudiquement toute confrontation avec le BIPR sur la question : pourquoi la bourgeoisie n'a-t-elle pas été en mesure de déclencher une troisième guerre mondiale avant l'effondrement du bloc de l'Est ?
Ainsi, la prétendue ouverture au débat public, pour la "clarification" et la "confrontation" des différents points de vue au sein du camp prolétarien, dont se revendique la FICCI n'est qu'un bluff agrémenté d'une bonne dose d'hypocrisie. En réalité, pour constituer un "front unique anti-CCI", le BIPR et la FICCI préfèrent cacher leurs désaccords et les discuter dans leurs réunions "privées" !
Pour notre part, si nous avons refusé de mener le moindre "débat" avec les éléments de la FICCI (et cela malgré leurs interventions provocatrices), c'est parce que le CCI est venu à une réunion publique du BIPR et qu'il ne voulait surtout pas permettre à ces individus de saboter le débat. C'est pour cela que nous sommes intervenus pour réfuter les arguments du BIPR et non pas ceux de cette "fraction" autoproclamée qui s'est comportée comme une bande de voyous (en volant du matériel et de l'argent au CCI).
C'est également parce que le CCI ne craint pas la confrontation publique de ses divergences avec le BIPR, qu'il a participé à cette réunion. En ce sens, nous ne partageons pas la position du BIPR (réitérée à la fin de cette réunion publique) suivant laquelle le débat entre le CCI et le BIPR "ne sert à rien". Notre conception du débat public n'est pas celle d'un bras de fer entre les groupes de la Gauche communiste pour savoir qui est le plus "fort", ou qui va "conquérir" le plus d'éléments. Si nous sommes intéressés à la discussion publique de ces divergences, c'est essentiellement afin de permettre aux éléments en recherche de connaître non seulement les positions du CCI mais aussi celles des autres groupes du camp prolétarien. Seule cette démarche peut leur permettre de se clarifier et de ne pas se tromper de porte s'ils veulent devenir militants.
Face aux éléments à la recherche d'une perspective de classe, il appartient aux organisations révolutionnaires d'apporter une réponse à toutes leurs questions, de les convaincre avec le maximum de clarté, de rigueur et de sérieux dans l'argumentation. De même qu'il leur appartient de défendre, dans leurs réunions publiques, le sérieux du débat politique en bannissant toute attitude parasitaire consistant à polluer ce débat par des sarcasmes, des ricanements ou des applaudissements.
CCI (18 octobre)Note au
lecteur :
La version Internet de cet article comporte de toutes petites différences avec
le tirage sur papier laquelle n'avait pas intégré trois corrections du fait
d'une erreur de transfert de fichier électronique. Nous publierons un erratum
dans le prochain n° de RI.
[1] [16] Pour des raisons de place et d'équilibre de notre journal, nous ne
publions pas dans ce numéro de RI la première partie de cet article
intitulée "Le BIPR pris en otage par des voyous !" (et
que le lecteur pourra trouver sur notre site Web). Cela dit, tout lecteur qui
n'a pas les moyens de consulter notre site Internet, peut nous en faire la
demande par écrit. Nous lui enverrons gratuitement une copie de cet article.
Nous leur enverrons également la réponse que le BIPR vient de publier (sur son
site Web) sous le titre "Réponse à une organisation en voie de
désintégration."
[2] [17] Un membre de la FICCI a fait une intervention pour tenter de
"ridiculiser" notre vision de l'irrationalité de la guerre en nous
accusant de "révisionnisme" et allant même jusqu'à affirmer que nous
étions "des Kautsky" ! En réalité, ce sont les ténors de cette prétendue
"fraction" qui se révèlent être les vrais "révisionnistes",
puisqu'ils abandonnent aujourd'hui l'analyse développée par la GCF et dont le
CCI, quant à lui, s'est toujours revendiqué. Ainsi, ces renégats qui prétendent
être les "vrais défenseurs des positions programmatiques du CCI",
rejettent aujourd'hui (pour caresser le BIPR dans le sens du poil) cette
position élémentaire de notre plateforme sur laquelle est fondée notre cadre
d'analyse de la décadence du capitalisme.
[3] [18] Et pour combattre les analyses "kautskistes"
et "révisionnistes" du CCI, on a pu entendre de la bouche de
ceux que le BIPR appelle les anciens "dirigeants de la vieille garde du
CCI" (sic !) des "arguments" qui frisent le crétinisme. On y
a appris (entre autres "perles" de la FICCI), que :
L’histoire du mouvement ouvrier a tragiquement appris aux communistes que des partis prétendant défendre la classe ouvrière et l’avènement du socialisme ou du communisme n’avaient, en fait et quelle que soit la conscience qu'en avaient leurs militants, pour objectif véritable que la défaite de la classe ouvrière, le maintien de l’exploitation capitaliste et, finalement, le sacrifice de la vie de millions de prolétaires pour les intérêts de leur bourgeoisie nationale lors des guerres impérialistes du 20e siècle.
L'histoire de ce siècle a amplement démontré que le critère essentiel qui détermine l'appartenance de classe véritable d'une organisation qui se réclame du prolétariat est l'internationalisme. Ce n'est pas un hasard si ce sont les mêmes courants qui s'étaient clairement prononcés contre la guerre impérialiste en 1914 et qui avaient impulsé les conférences de Zimmerwald et de Kienthal (particulièrement les bolcheviks et les spartakistes) que l'on a retrouvés par la suite à la tête de la révolution, alors que les courants social-chauvins ou même centristes (Ebert-Scheidemann, ou les mencheviks) ont constitué le fer de lance de la contre-révolution. Ce n'est pas un hasard non plus si c'est le mot d'ordre "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" qui conclut non seulement le Manifeste communiste de 1848, mais aussi l'Adresse inaugurale de l'AIT en 1864.
Aujourd'hui, alors que les guerres ne cessent de ravager telle ou telle partie du monde, la défense de l'internationalisme continue de constituer le critère décisif d'appartenance d'une organisation au camp de la classe ouvrière. Face à ces guerres, la seule attitude conforme aux intérêts de cette dernière consiste à rejeter toute participation dans l’un ou l’autre des camps en présence, à dénoncer toutes les forces bourgeoises qui appellent les prolétaires, sous quelque prétexte que ce soit, à donner leur vie pour un de ces camps capitalistes, à mettre en avant, comme l’ont fait les bolcheviks en 1914, la seule perspective possible : la lutte de classe intransigeante en vue du renversement du capitalisme.
Tout autre attitude conduisant à demander aux prolétaires de s’aligner sur l’un des camps militaires en présence revient à se transformer en sergent recruteur de la guerre capitaliste, en complice de la bourgeoisie et donc en traître. Ce n’est pas différemment que Lénine et les bolcheviks considéraient les social-démocrates qui, au nom de la lutte contre le "militarisme prussien" pour les uns ou au nom de la lutte contre "l’oppression tsariste" pour les autres, ont appelé les ouvriers à s’étriper mutuellement en 1914. Et malheureusement, malgré toutes vos bonnes intentions affichées, c’est exactement cette politique nationaliste que dénonçait Lénine que vous adoptez face à la guerre en Irak.
Lorsque dans votre presse vous soutenez "inconditionnellement la résistance armée du peuple irakien à l’envahisseur", ce que vous faites en réalité, c’est d’appeler les prolétaires d’Irak à se transformer en chair à canon au service de tel secteur de leur bourgeoisie nationale qui conçoit aujourd’hui la défense de ses intérêts capitalistes et impérialistes en dehors et contre l’alliance avec les États-Unis (alors que d’autres secteurs bourgeois estiment préférable de s’allier aux États-Unis dans la défense de leurs intérêts). Il faut d’ailleurs noter que les secteurs dominants de la bourgeoisie irakienne (qui, pendant des décennies, se sont rangés derrière Saddam Hussein) ont pu, suivant les circonstances, être les meilleurs alliés des États-Unis (particulièrement dans la guerre contre l’Iran au cours des années 1980) ou appartenir à "l’axe du mal", censé vouloir la perte de cette même puissance.
Pour justifier votre politique de soutien à un des secteurs de la bourgeoisie irakienne, vous invoquez (c’est ce que vous avez fait à un de vos forums à la dernière fête de Lutte Ouvrière) la position défendue par Lénine au cours de la Première Guerre mondiale lorsque, dans Le socialisme et la guerre, il écrivait par exemple : "… si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l'Inde à l'Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc. (…) tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les ‘grandes’ puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices." (Chapitre.1, "Les principes du socialisme et la guerre de 1914-1915")
Cependant, ce que vous avez oublié (ou décidé d’oublier), c’est justement qu’un des axes essentiels de cet écrit fondamental de Lénine (comme du reste de ses principaux textes écrits à cette époque) consiste à dénoncer férocement les prétextes invoqués par les courants social-chauvins pour justifier leur soutien à la guerre impérialiste et basés sur "l’indépendance nationale" de tel ou tel pays ou nationalité.
Ainsi, Lénine affirme d’un côté que : "En réalité, la bourgeoisie allemande a entrepris une guerre de rapine contre la Serbie pour la soumettre et étouffer la révolution nationale des Slaves du Sud " (La guerre et la social-démocratie russe). Il écrit de même que : "L'élément national dans la guerre actuelle est représenté seulement par la guerre de la Serbie contre l'Autriche (…). C'est seulement en Serbie et parmi les Serbes qu'il existe un mouvement de libération nationale datant de longues années, embrassant des millions d'individus parmi les "masses populaires", et dont le "prolongement" est la guerre de la Serbie contre l'Autriche. Si cette guerre était isolée, c'est-à-dire si elle n'était pas liée à la guerre européenne générale, aux visées égoïstes et spoliatrices de l'Angleterre, de la Russie, etc., tous les socialistes seraient tenus de souhaiter le succès de la bourgeoisie serbe - c'est là la seule conclusion juste et absolument nécessaire que l'on doive tirer du facteur national dans la guerre actuelle." Cependant, il poursuit : "La dialectique de Marx, dernier mot de la méthode évolutionniste scientifique, interdit justement l'examen isolé, c'est-à-dire unilatéral et déformé, de l'objet étudié. Le facteur national dans la guerre serbo-autrichienne n'a et ne peut avoir aucune importance sérieuse dans la guerre européenne générale. Si l'Allemagne triomphe, elle étouffera la Belgique, encore une partie de la Pologne, peut-être une partie de la France, etc. Si la Russie remporte la victoire, elle étouffera la Galicie, encore une partie de la Pologne, l'Arménie, etc. Si le résultat est 'nul', l'ancienne oppression nationale demeurera. Pour la Serbie, c'est-à-dire pour environ un centième des participants à la guerre actuelle, celle-ci est le 'prolongement de la politique' du mouvement de libération bourgeois. Pour 99 pour cent, la guerre est le prolongement de la politique de la bourgeoisie impérialiste, c'est-à-dire caduque, capable de dépraver des nations, mais non de les affranchir. L'Entente, en 'libérant' la Serbie, vend les intérêts de la liberté serbe à l'impérialisme italien en échange de son appui dans le pillage de l'Autriche. Tout cela, qui est de notoriété publique, a été déformé sans scrupule par Kautsky afin de justifier les opportunistes." (La faillite de la 2e Internationale, chapitre 6)
Notons à propos de la Serbie en 1914 que le Parti socialiste de ce pays (et il fut salué pour cela par tous les internationalistes de cette époque) a refusé catégoriquement et a dénoncé la "résistance du peuple serbe contre l’envahisseur autrichien" alors même que ce dernier était en train de bombarder la population civile de Belgrade.
Pour en revenir à aujourd’hui, "il est de notoriété publique" (et on pourrait ajouter que ceux qui ne le reconnaissent pas ne font que "déformer sans scrupule la réalité") que la guerre menée par les États-Unis et la Grande-Bretagne contre l’Irak (au même titre que la guerre déclenchée en août 1914 par l’Autriche et l’Allemagne contre la "petite Serbie") a des implications impérialistes qui dépassent de loin ce pays. Concrètement, face aux pays de la "coalition", nous avons un groupe de pays, comme la France et l’Allemagne, dont les intérêts impérialistes sont antagoniques des premiers. C’est pour cela que ces deux derniers pays ont tout fait pour empêcher l’intervention américaine l’année dernière, qu’ils se sont refusés depuis d’envoyer la moindre troupe en Irak. Et le fait qu’ils viennent de voter aux Nations Unies une résolution présentée par les États-Unis et la Grande-Bretagne ne signifie pas autre chose que les accords diplomatiques, au même titre que les disputes, ne sont qu’un moment de la guerre larvée que se livrent les grandes puissances.
Malgré toutes les déclarations d’amitié, claironnées notamment au moment de la célébration du débarquement du 6 juin 1944, l’impérialisme français trouve un avantage dans les difficultés que peuvent rencontrer les États-Unis en Irak. En fin de compte, à quoi aboutit votre soutien à la "résistance du peuple irakien" : à faire le jeu de la bourgeoisie de "votre" pays. Et là, vous ne pourrez pas invoquer Lénine pour justifier cette politique puisque, pour sa part, il appelait à "(…) combattre au premier chef le chauvinisme de ‘sa propre’ bourgeoisie". (La situation et les tâches de l'Internationale Socialiste, 1e novembre 1914)
Il faut vous rendre à l’évidence et cesser de vous raconter des fables si vous souhaitez suivre l’exemple de Lénine dans la défense de l’internationalisme : le soutien à la "résistance du peuple irakien contre l’envahisseur" est une trahison pure et simple de l’internationalisme et donc une politique chauvine anti-prolétarienne. C’est contre une politique comme la vôtre que Lénine écrit : "Les social-chauvins reprennent à leur compte la mystification du peuple par la bourgeoisie, selon laquelle la guerre serait menée pour la défense de la liberté et de l'existence des nations, et se rangent ainsi aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat." (Le socialisme et la guerre, chapitre 1)
Cela dit, le soutien à la "résistance du peuple irakien", c’est-à-dire aux secteurs anti-américains de la bourgeoisie irakienne, n’est pas une trahison de l’internationalisme du seul point de vue de l’enjeu que représente l’Irak dans les antagonismes entre grandes puissances impérialistes. En d’autres termes, ce n’est pas une trahison de l’internationalisme seulement à l’adresse des prolétaires de ces puissances. C’est également une trahison de l’internationalisme vis-à-vis des prolétaires irakiens comme nous le verrons dans la suite de cet article (qui sera publié dans le prochain numéro de RI).
CCILinks
[1] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/36/france
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[3] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/59/irak
[4] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/56/moyen-orient
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/guerre-irak
[6] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/50/etats-unis
[7] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/luttes-classe
[8] https://fr.internationalism.org/ri351/reunion_publique_cci.htm#_ftn1
[9] https://fr.internationalism.org/ri351/reunion_publique_cci.htm#_ftnref1
[10] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/reunions-publiques
[11] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/interventions
[12] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/52/amerique-centrale-et-du-sud
[13] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftn1
[14] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftn2
[15] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftn3
[16] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftnref1
[17] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftnref2
[18] https://fr.internationalism.org/ri351/bipr_reunion_publique.htm#_ftnref3
[19] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/tci-bipr
[20] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/trotskysme
[21] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/internationalisme