Crise du Brexit: les divisions de la bourgeoisie n’aideront pas la classe ouvrière

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La classe dirigeante est dans le pétrin à propos du Brexit. Deux mois et demi avant l’échéance du 29 mars, le vote sur l’accord de retrait s’est soldé par un refus significatif avec un record de 230 voix contre. Le Parlement n’est pas le seul à être divisé sur la question : les partis travailliste comme conservateur le sont également. Tandis que le Parlement se bat pour exercer plus fortement son pouvoir sur le gouvernement (par exemple, le Président Berkow a autorisé le dépôt d’un amendement priant le Premier ministre de revenir au Parlement trois jours après avoir perdu le vote, muni d’un plan alternatif, alors que ce n’est pas conforme à la législation), Jacob Rees-Mogg, lui, a proposé que le Parlement soit suspendu. Deux mois avant l’échéance du Brexit, les entreprises se plaignent de l’incertitude sur ce qui risque de se passer, en particulier au cas où le pays sortirait de l’UE sans accord. Comment une telle situation a-t-elle pu frapper une bourgeoisie stable jusqu’ici, réputée pour le contrôle de son appareil politique ? Pour The Economist, la crise dans laquelle se trouve la Grande-Bretagne reflète en grande partie les problèmes et les contradictions inhérents à l’idée même de Brexit” (19 janvier 2019). Mais cela n’explique guère pourquoi elle s’est exposée à ces problèmes et à ces contradictions, pourquoi le gouvernement Cameron, qui, malgré les divisions au sein du Parti conservateur, était fermement favorable au maintien dans l’UE, devait organiser un référendum pour ou contre, les deux partis étant d’accord pour accepter le résultat quel qu’il ait été. Quelque chose a changé lorsque le gouvernement de John Major1 a été confronté aux “bâtards” eurosceptiques qui ont rendu les liens avec l’UE plus compliqués, mais n’avaient jamais pu changer fondamentalement la politique de maintien dans l’UE. Depuis, nous avons assisté à la montée en puissance du populisme de droite à l’échelle internationale, avec son idéologie ultra-nationaliste, anti-immigration et “anti-élites”. Ce sont des thèmes clairement bourgeois, utilisés par les gouvernements de gauche comme de droite (rappelons la campagne du gouvernement Blair contre les “faux” demandeurs d’asile et l’infâme déclaration d’un “environnement hostile” face à l’immigration illégale par le gouvernement May). Mais les forces populistes sont irrationnelles et perturbatrices, comme nous l’avons vu en Italie avec l’actuel gouvernement populiste, aux États-Unis avec la présidence Trump et avec le Brexit. En France, le populisme a fortement influencé le mouvement des “gilets jaunes”. Le populisme a pris en Grande-Bretagne la forme majeure du Brexit et de l’UKIP2 et a trouvé un écho substantiel aussi bien dans le parti travailliste que dans le parti conservateur à cause des divisions apparues avec le déclin du Royaume-Uni, rétrogradé du statut de principale puissance impérialiste mondiale à celui de “second couteau” au cours des cent dernières années (voir le “Rapport sur la situation en Grande Bretagne, World Revolution, janvier 2019). Si la classe dirigeante se dirige vers le Scylla du Brexit, c’est avant tout pour éviter le Charybde du populisme.

La classe dominante est poussée sur les rochers du Brexit par la marée du populisme

Chaque parti peut critiquer l’accord de retrait de May. Les brexiters n’apprécient pas que les réglementations britanniques soient alignées sur celles de l’UE, pour éviter une frontière irlandaise trop imperméable (certains se satisferaient d’une absence d’accord). Corbyn veut faire l’impossible en maintenant une union douanière avec l’UE tout en évitant la libre circulation des travailleurs ; certains pro-Européens souhaitent un nouveau “vote populaire” dans l’espoir d’abandonner le Brexit. Yvette Cooper demande un délai afin que le gouvernement et le parlement trouvent un accord. Quelques brexiters “durs”, tels que Rees-Mogg, se sont exprimés pour défendre la possibilité d’un nouvel accord. Mais, au cas où l’accord ne serait pas réalisé, la décision finale reviendrait, non pas à la Grande-Bretagne mais aux 27 pays de l’UE.

L’incertitude règne au sein de la bourgeoisie. Les entreprises ont besoin de stabilité pour pouvoir se projeter. Les responsables du département de la santé, le NHS, se concertent sur la gestion de l’approvisionnement en médicaments. La Confédération britannique de l’industrie met en garde contre un no deal, qui entraînerait une perte de 8 % du PIB, et la directrice générale, Carolyn Fairbairn, a déclaré : “Lors des réunions à Davos, on a reconnu que les causes de la vulnérabilité de l’économie mondiale incluent désormais le Brexit” (The Guardian, 24 janvier 2019). Elle a poursuivi en soulignant que cela conduisait à une dévalorisation du label “Royaume Uni” sur le marché mondial et a souligné la nécessité de ne pas sortir de l’UE sans accord afin de protéger les emplois et les investissements. Les entreprises, y compris le NHS, ont en effet besoin d’une politique d’immigration post-Brexit pour assurer l’entrée dans le pays de travailleurs de l’UE acceptant des salaires inférieurs à 30 000 £.

L’insistance de l’UE pour garder ouverte la frontière irlandaise, ce qui cause beaucoup de tourments aux brexiters qui ne veulent pas s’aligner sur les réglementations européennes, est un des piliers de l’Accord du Vendredi Saint.(3) Étant donné que le partage du pouvoir est en panne depuis des mois, que le DUP4 et le Sinn Fein n’arrivent pas à se mettre d’accord, la frontière est la seule chose qui reste acquise. Comme pour rappeler à tout le monde ce qui est en jeu, la nouvelle IRA a fait exploser une voiture piégée devant un tribunal de Derry le 19 janvier 2019.

Le problème du Brexit est en train de creuser les divisions au sein des partis conservateur et travailliste. L’aile dure des brexiters est plus visible chez les conservateurs. Cependant, il ne faut pas oublier qu’en 2016, un vote de défiance envers Jeremy Corbyn a été organisé par le groupe parlementaire du Parti travailliste à cause de son attachement à l’Europe. Il a été largement blâmé pour le résultat du référendum. Les divisions au sein du Parti travailliste ont même menacé son unité en 2016 et les élections de 2017 ont réconcilié provisoirement le Parti travailliste progressiste (PLP) avec Jeremy Corbyn. Les difficultés du Parti travailliste ne sont pas surprenantes quand on regarde ce qui se passe en Europe : les partis socialistes en France et en Espagne ont été largement éclipsés respectivement par La France Insoumise et Podemos ; on a vu également en Allemagne la mauvaise performance du SPD après des années de grande coalition autour d’Angela Merkel.

Une des raisons pour lesquelles Theresa May a persisté à refuser d’organiser un deuxième référendum, malgré l’impasse dans lequel se trouve l’accord de sortie de l’UE, l’affaiblissement de l’économie britannique, comme de sa place dans le monde et la probabilité d’un revirement d’opinion est essentiellement la peur que cela n’entraîne une méfiance envers la démocratie et que cela n’ouvre la porte à une agitation sociale influencée par le populisme.

Les divisions de la bourgeoisie utilisées contre la classe ouvrière

Alors que le gouvernement craint plus que tout le populisme, il est “l’organe exécutif” d’une classe capitaliste qui n’oublie jamais la menace que représente la classe ouvrière. On l’a bien vu quand le parti travailliste s’est temporairement réconcilié avec Jeremy Corbyn, suite au résultat meilleur que prévu des élections, qui avait montré sa capacité à mobiliser un nombre non négligeable de jeunes ouvriers jusque-là indifférents à la politique. On le voit aussi quand Theresa May, après avoir perdu le vote concernant l’accord sur le Brexit, a essayé de rencontrer toutes les personnalités politiques importantes pour discuter des prochaines étapes, notamment la secrétaire générale du Trades Union Congress, Frances O’Grady et les dirigeants de UNITE, GMB et UNISON. Non pas que les syndicats parlent pour la classe ouvrière (ils ne le font pas). Ils jouent pleinement leur rôle, celui de comprendre l’état d’esprit des travailleurs, jauger jusqu’où ils peuvent supporter l’austérité et les licenciements avant de réagir et cantonner les luttes dans des limites acceptables. Le fait que les syndicats aient été consultés et que May ait eu tant à cœur de préserver les droits des ouvriers montre que la bourgeoisie n’oublie pas le fossé existant entre les deux classes, malgré son souci immédiat du populisme.

Ce serait une grave erreur, cependant, de croire que le désarroi de la classe dominante face au populisme soit un atout pour la classe ouvrière. Actuellement, le nombre de grèves est historiquement au plus bas et la classe ouvrière a même du mal à se reconnaître en tant que classe. Elle risque de se faire avoir et de tomber dans le piège de la division selon les lignes des différentes idéologies mises en avant par la classe dominante. Aucune de ces idéologies, favorables ou non au Brexit, pour un nouveau référendum ou le vote du Parlement, n’a quelque chose à offrir à la classe ouvrière. Quelle que soit l’issue du Brexit, la crise économique continuera à s’approfondir et toutes les fractions de la bourgeoisie seront obligées de réagir avec des mesures d’austérité et de nouvelles attaques. Le résultat d’un nouveau référendum sera à coup sûr rendu responsable de cet état de fait, même si des attaques similaires ont lieu dans d’autres pays à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE.

Afin de résister aux attaques, les ouvriers doivent s’unir et lutter ensemble. Le capital ne peut que nous diviser : les tenants du “non” contre les tenants du “oui”, “classe ouvrière blanche” au Nord contre “classe ouvrière cosmopolite” à Londres ; les vieux contre les jeunes qui doivent vivre avec les conséquences du vote, les “natifs” contre les “migrants”.

N’oublions pas que le camp travailliste comme celui des conservateurs sont tous les deux favorables à l’alignement de la politique d’immigration sur les besoins du capital, tous les deux sont également capables de rejeter la responsabilité du manque d’écoles et de services de santé sur les “nouveaux arrivants” après les avoir surexploités pendant des décennies. Avant tout, nous ne devons pas nous laisser embarquer dans les campagnes pour ou contre le populisme.

Le nationalisme ouvert et la volonté évidente de diviser les travailleurs entre “natifs” et “migrants” montrent le danger de se faire happer par le populisme (voir l’affiche de l’UKIP montrant des migrants en Europe afin de faire peur aux gens et de les inciter à voter “non”). Au niveau international, on peut voir la même chose en Allemagne avec l’AfD, aux États-Unis avec Trump et ses “bad hombres”, et en Italie avec le refus d’accueillir les migrants. On voit les mêmes thèmes en France avec les manifestations des “gilets jaunes” qui ont commencé une “révolte populaire” qui sape, en réalité, la capacité des ouvriers à lutter. L’explosion de colère légitime des “gilets jaunes” contre leurs conditions de vie misérables a été noyée dans un conglomérat interclassiste de soi-disant citoyens individuels et libres. Le rejet des “élites” et de la politique en général les rend particulièrement perméables aux idéologies les plus réactionnaires, notamment la xénophobie d’extrême-droite.

La division que nous impose le populisme n’implique pas que nous devrions tomber dans l’anti-populisme, avec ses illusions sur la démocratie libérale, ou nous rallier au Parti travailliste qui a aussi attaqué la classe ouvrière chaque fois qu’il était au gouvernement (même le gouvernement Atlee avec sa création du service de santé, le NHS) et restreint l’immigration quand le capital n’avait pas besoin de main-d’œuvre supplémentaire. Nous ne devons pas nous laisser aller à soutenir un mensonge idéologique de l’État capitaliste contre un autre. Avant tout, nous devons éviter de fustiger la partie de la classe ouvrière sur laquelle pèse fortement le poids du populisme ; nous devons nous rappeler que, que l’on soit victime du chômage dans une zone industrielle délabrée, embauché à zéro heure de travail par jour dans une des nouvelles entreprises Internet, coincé par les dettes en tant qu’étudiant ou obligé de vivre avec une pension de retraite en baisse, etc., nous faisons tous partie de la même classe. L’État capitaliste et toutes ses forces politiques sont notre ennemi.

Alex, (26 janvier 2019)

D’après World Revolution, organe du CCI en Grande-Bretagne

1Premier ministre entre 1990 et 1997 (NdT).

2Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni, fondé en 1993 et rassemblant dès cette époque les franges les plus hostiles à l’Union Européenne qui a connu un succès historique devant les partis « traditionnels » aux élections européennes de 2014 avec 27, 49 % de voix et 27 députés sur 73 (NdT).

3L’Accord du Vendredi saint, (ou accord de Belfast) signé en 1998, avait mis fin à trente années de conflits sanglants en Irlande du Nord (NdT).

4Democratic Unionist Party : fraction protestante traditionnellement « dure » en Irlande du Nord qui, depuis plus d’une décennie, cogère et prône, au sein d’une alliance avec les Tories, le maintien de l’Ulster dans le Royaume-Uni (NdT).

 

 

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