Le nationalisme: un poison mortel contre la classe ouvrière

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La critique de Rosa Luxembourg sur le "droit à l’auto-détermination des peuples" a été reprise et approfondie par les fractions communistes de gauche qui se sont détachées de l’internationale Communiste dégénérescente. Dans les années 30,40 et 50, des groupes révolutionnaires comme Bilan et Internationalisme ont démontré que l’idéologie de "l’auto-détermination nationale" était devenue un simple écran de fumée pour camoufler les antagonismes inter-impérialistes qui avaient précipité le monde dans la deuxième guerre mondiale et avaient menacé de les plonger dans une troisième. Leur travail a été poursuivi par un groupe comme Internacionalismo au Vénézuela dans les années 60, qui a eu le courage de dénoncer les mouvements de guérilla nationaliste en Amérique du Sud et la "guerre de libération nationale" au Vietnam. Dans les années 70 et 80, le CCI a repris le flambeau de cette tâche politique essentielle. Dans cet article nous voulons nous centrer sur la façon dont la question nationale est posée aujourd’hui, dans la phase finale du capitalisme, la phase de décomposition généralisée.

Quand nous parlons de phase de décomposition de la société capitaliste, nous voulons dire une phase dans laquelle il y a une sorte d’impasse entre les deux classes de la société, le prolétariat et la bourgeoisie.

Aucune de ces deux classes n’est pour le moment capable d’imposer sa solution à la crise historique du système, guerre mondiale ou révolution. Mais la crise continue ses ravages, entraînant la société dans un effondrement généralisé. Les contradictions accumulées tout au long de la décadence du capitalisme atteignent des sommets et toute la vie sociale s’effondre dans le chaos, chaque composante du système luttant désespérément pour sa survie à court terme.

LE NATIONALISME ACCELERE LA PLONGEE DANS LE CHAOS

Sur le plan international, cette orientation vers le chacun pour soi s’exprime dans une tendance des conflits impérialistes entre capitaux nationaux à échapper à toute discipline, à tout contrôle central ; cette situation s’est considérablement aggravée du fait de la remise en cause de la division du monde en deux blocs, datant de 1945. A l’intérieur de chaque capital national, mais plus particulièrement dans les pays les plus faibles, cette même tendance prend la forme d’une multitude de conflits nationaux, régionaux, religieux ou ethniques, de pogroms et de guerres civiles.

C’est donc une caractéristique de cette période de voir la terrible résurgence du nationalisme sous toutes ses formes. Mais cette "renaissance" du nationalisme est diamétralement opposée aux mouvements nationaux progressistes qui apparaissent aux 18e et 19e siècles. A cette époque, de tels mouvements étaient un facteur de dépassement de l’esprit de clocher féodal, de création d’entités capitalistes à grande échelle et d’une économie mondiale unifiée. Aujourd’hui, les mouvements nationalistes expriment et intensifient le démantèlement de l’économie mondiale et des entités capitalistes qui la constituent. Dans un monde qui a besoin de l’unité la plus globale pour résoudre ses problèmes (guerres, famines, pollution, etc.), le nationalisme est une force totalement réactionnaire.

Au début du 20e siècle, Rosa Luxemburg avait déjà prédit que la tentative de garantir le "droit à l’auto-détermination" à chaque petite nation (une politique défendue par d’importants éléments du mouvement ouvrier, comme Lénine et les bolcheviks) aboutirait à une grotesque régression vers le passé. En rapport avec les exigences contradictoires des diverses nationalités dans les Balkans, elle écrivait : “l’idée d’assurer à toutes les 'nations’ la possibilité de l’auto-détermination est équivalente à revenir du développement capitaliste aux petits fiefs médiévaux des 15e et 16e siècles.” ("La Question Nationale", 1908-1909.)

Aujourd’hui, la situation dans les Balkans et l’ex-URSS est une sinistre confirmation des prédictions de Rosa Luxemburg. Il y a toute une kyrielle de "peuples" et de "républiques" qui veulent leur propre Etat national, un phénomène issu de l’effondrement du stalinisme, mais qui a été également un facteur actif de celui-ci. Mais, contrairement aux mouvements nationaux progressistes des 18e et 19e siècles, ceux-ci ne représentent pas la moindre possibilité de développement du capitalisme. Et, malgré toute la propagande nauséabonde à propos de la capacité de ces "nouvelles nations” à se transformer en entreprises commerciales dynamiques sur le "marché libre”, même des commentateurs bourgeois lucides reconnaissent l”’infaisabilité" économique de ces nations.

Dans le cas de la Yougoslavie, il n’y a qu’à regarder une carte pour se rendre compte que l’indépendance de la Croatie est un non-sens économique et géographique : pour aller de Dubrovnik à Vukovar, par exemple, on ne passe pas par Zagreb, mais par Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine. Et celle-ci, comme la Serbie, est une "nation" dont les ressources sont actuellement dilapidées par la guerre.

La situation est semblable dans l’ex-URSS. Dans la caricature stalinienne d’économie planifiée, en fait une forme d’anarchie bureaucratique, il y avait un niveau absurde de concentration d’industries spécifiques dans des régions particulières, ce qui signifie que la plupart des républiques sont totalement dépendantes des fournitures à bon marché de matières premières en provenance d’autres parties de l’ex-Union, en général les régions les plus industrialisées.

Comme l’écrivait un analyste économique dans "The Guardian" : "Considérons la viabilité de l’industrie chimique en Biélorussie, une de celle qui emploie le plus de monde dans cette république. La république n’a que des réserves insignifiantes de pétrole. Il est fourni par la Russie à des prix nettement en dessous de la moyenne mondiale. Elle n’a pas non plus de capacités significatives de production d’électricité. Son réseau est desservi par la production nucléaire de l’Ukraine, à nouveau pour un prix nettement moindre que le coût économique réel Forcez cette industrie chimique à acheter ces produits aux prix du marché, comme la Russie et l’Ukraine menacent de l’imposer, et c’est la mort assurée. Les Biélorusses pourraient essayer de vendre à leur tour aux prix du marché, mais qui voudrait acheter les produits chimiques biélorusses, de seconde qualité, alors qu’il est possible de s’en procurer de meilleurs à l’Ouest? Le parlement a beau protester de sa bravoure, l’indépendance serait un suicide économique.” (The Guardian, 28.8.91.)

Cela est encore plus vrai pour les républiques d’Asie. Certains commentateurs affirment que seules les républiques baltes (qui ont des liens historiques plus étroits avec l’Europe occidentale, et plus particulièrement l’Allemagne), la Russie et l’Ukraine disposent d’un minimum de bases pour se "lancer” dans la jungle du marché mondial, et que le reste de l’ex-URSS serait laissé à l’abandon, comme l’ont déjà été l’Afrique et l’Asie.

Les bourgeoisies occidentales, et avec elles Gorbatchev, Eltsine et d’autres "hommes d’Etat" ont beau mettre leurs espoirs dans l’émergence d’une sorte de "CEE” orientale liant les nouvelles républiques par une coopération économique amicale, la réelle tendance aujourd’hui, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, n’est pas à la coopération supra-nationale mais à une concurrence de plus en plus féroce et vicieuse entre nations, conduisant à des conflits impérialistes entre entités étatiques naissantes.

L’INDEPENDANCE NATIONALE EXACERBE LES CONFLITS ETHNIQUES

En effet, l’effondrement de l’URSS a déjà fait sentir ses conséquences au-delà des frontières des républiques qui la constituaient. Tant dans l’ex-URSS que dans la plupart des États d’Europe de l’Est, il y a des divisions nationales au sein des divisions nationales. A ce propos aussi, Rosa Luxemburg avait déjà souligné, au début du siècle, dans un autre passage de l’article déjà cité, que sur le territoire de pratiquement toute "minorité nationale opprimée", il y en avait une autre, plus petite et encore plus opprimée, qui se réveillerait lorsque le groupe plus grand atteindrait son grand but "d’auto-détermination" : les Allemands et les Slovaques sur le territoire tchèque, les Lituaniens en Pologne, etc.

Une fois de plus, l’histoire a pleinement confirmé les prédictions de Luxemburg : il n’y a qu’à se rappeler comment le problème sans solution de la minorité allemande en Tchécoslovaquie est devenu un des prétextes du déclenchement de la seconde guerre mondiale. Mais dans la phase de décomposition capitaliste, les divisions ethniques de ce genre sont devenues une véritable plaie sociale. C’est vrai de l’Afrique, où les divisions tribales ont pris un tour meurtrier en Afrique du Sud, au Liberia, en Ouganda et dans beaucoup d’autres pays ; en Inde et au Sri Lanka, où toute une série de factions nationales, ethniques, religieuses et de castes sont enfermées dans une spirale de massacres mutuels. Et c’est par-dessus tout vrai, une fois encore, en Europe de l’Est et dans l’ex-URSS.

La Tchécoslovaquie, nouvellement "démocratique", menace d’exploser sous la pression des rivalités entre Tchèques et Slovaques. La Yougoslavie sombre dans la guerre entre les républiques qui la constituaient, mais à l’intérieur de chacune de ces républiques, il y a des enclaves de minorités nationales demandant leur autonomie ou la préservation de liens avec des pays auxquels elles s’identifient (les Serbes en Croatie, les Albanais en Serbie, et toute une mosaïque de minorités en Bosnie-Herzégovine). Et c’est pareil dans l’ex-URSS : il y a d’importantes minorités russes dans les pays baltes qui réclament leur indépendance, il y a des Arméniens en Azerbaïdjan, des minorités turques en Ouzbékistan... dans tous les cas, la montée des mouvements nationalistes dans ces républiques a conduit à des persécutions et des pogroms contre des minorités moins nombreuses. En Ouzbékistan et en Azerbaïdjan par exemple, ces pogroms ont déjà coûté des milliers de vies humaines.

Jusqu’à présent, ces bains de sang se sont limités aux républiques périphériques, mais il ne faut pas oublier que la fédération russe est elle-même un patchwork de groupes ethniques et religieux, de régions, de territoires et de peuples "autonomes", chacun d’eux étant susceptible de se joindre au mouvement général de fragmentation, transformant la Russie elle-même en un énorme champ de bataille.

La face réelle du nationalisme aujourd’hui est précisément ce spectacle dantesque des Croates massacrant des Serbes, des Azéris assassinant des Arméniens, des nostalgiques du fascisme et de la monarchie appelant à l’extermination des Juifs et à la renaissance de la Grande Russie, des divisions fratricides entre les couches les plus pauvres et les plus opprimées de la société. Ce n’est pas un retour au passé. C’est l’expression pure d’une société en plein délire. Le produit de la décomposition sociale et économique et la complète absence de toute perspective pour le futur ne sont prétexte qu’à des pogroms, des orgies de meurtres et de destructions. C’est le visage terrifiant du suicide de l’humanité.

L’actuelle frénésie nationaliste en URSS et en Europe de l’Est met un point final à la mythologie de "l’auto-détermination nationale". Lénine et les bolchéviks croyaient qu’accorder ce "droit" serait un pas pour dépasser les divisions nationales, et donc pouvoir s’occuper des problèmes réels de la lutte de classe. Mais c’est précisément lorsque ce "droit" est garanti que les divisions nationales, loin de s’atténuer, se décuplent. Les divisions nationales ne peuvent pas être exorcisées par des appels à plus de nationalisme. Il leur faut une médecine toute différente : celle de la lutte de la classe ouvrière, qui met fin à toute division nationale et ouvre la voie à un futur de solidarité pour l’humanité.

CDW

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