Théories du complot: un poison contre la conscience de la classe ouvrière

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Nous republions ci-dessous un article, rédigé en 2012, à propos des théories du complot. Depuis cette date, ce phénomène n’a fait que s’amplifier et même se banaliser. Ainsi, avec la pandémie de Covid-19, on a vu se propager tout un tas “d’explications” qui s’appuient sur des théories des complots souvent ancrées dans des discours de propagande et reposant sur des croyances ou des convictions purement émotives et irrationnelles. Ces “théories vont des accusations du président des États-Unis, Donald Trump, selon laquelle la Chine “communiste” aurait à la fois fabriqué et propagé le virus Covid-19, à l’idée répandue que la pandémie est utilisée par les États pour ficher et contrôler la population, voire créée par une diabolique “élite mondiale” ou par des individus tels que l’investisseur George Soros ou le multimilliardaire Bill Gates afin de favoriser leurs “projets de domination mondiale”. Des gens pensent même que le virus est une “pure invention” ! Ces visions totalement délirantes et hors de toute réalité s’avèrent très dangereuses et conduisent parfois à des comportements très nocifs : certains, n’hésitent pas à organiser des covid party avec pour objet de “vérifier” si le Covid-19 est bien “réel” et “dangereux”. Toutes ces visions sont avant tout une expression, fondamentalement irrationnelle et faussement rassurante, liée à une absence de perspective, une vision sans futur. Ce sont clairement les manifestations idéologiques d’une impasse et un reflet du degré de pourrissement de la société capitaliste actuelle et des rapports sociaux dans sa phase ultime de décadence : celle d’un enfoncement dans sa propre décomposition où se manifeste une tendance croissante à la dissolution ou au rejet de toute pensée rationnelle et cohérente. Ces théories ne servent qu’à obscurcir ou fantasmer (comme le font les sectes ou l’esprit religieux) la conscience de la réalité sociale et à esquiver les vrais problèmes de fonctionnement de la société capitaliste en rejetant toute mise en cause globale de ce système. Le regain et la prolifération de ces visions se propagent dans de nombreux domaines de la société, comme dans de larges secteurs de la classe dominante, pas seulement parmi les fractions populistes qui s’en nourrissent. Ces visions complotistes assorties de fake news sévissent même parmi des franges éclairées de la bourgeoisie au sein de l’État, se parant parfois de l’autorité de tel ou tel scientifique.

En même temps, la classe dominante, qui subit elle-même les effets d’un certain déboussolement à travers une tendance à la perte de contrôle des mécanismes politiques du système aberrant qu’elle perpétue, reste tout à fait capable d’instrumentaliser les théories complotistes contre la classe ouvrière. La bourgeoisie cherche ainsi à masquer son propre machiavélisme et les amalgames qu’elle entretient entre la dénonciation de ses manœuvres politiciennes constantes, de sa corruption, de ses magouilles, de ses décisions dans le dos des travailleurs, de ses mensonges, etc. avec les théories complotistes. Elle se prépare déjà ainsi à lancer l’accusation de complotisme contre tous ceux, et en particulier les prolétaires (comme ses organisations révolutionnaires) qui, dans le développement de leurs luttes, seront précisément et inévitablement amenés à dénoncer la domination de classe, le mobile de l’exploitation et les manœuvres de l’ombre bien réelles de la bourgeoisie. En effet, la capacité de la bourgeoisie à fomenter des manœuvres avec ses “hommes de l’ombre” et parfois même des complots est, comme le montre l’article ci-dessous, bel et bien un comportement caractéristique de la bourgeoisie. Un comportement propre aux classes exploiteuses et poussé à son paroxysme par cette classe de gangsters.


Une des idées qui s’est exprimée lors d’une réunion du mouvement Occupy à Londres était que la classe dominante a organisé d’une façon ou d’une autre l’actuelle crise économique pour préserver son propre pouvoir. Cette idée n’est aucunement nouvelle ; les théories conspirationnistes existent depuis l'apparition des sociétés de classe mais leur influence varie considérablement dans les termes selon la période historique où elles se développent. Même l’Antiquité a eu sa part avec l’accusation portée contre Néron par les historiens de son époque d’avoir mis le feu à Rome.

À une époque plus récente, depuis la montée en puissance de la dynastie Rothschild dans le secteur bancaire international et son financement du camp anglais au cours des guerres napoléonnienes, l’idée que des élites financières utilisent la guerre et la crise économique à leurs propres fins a pu trouver un auditoire complaisant.

Aujourd’hui, alors que les masses essaient de trouver un sens à la catastrophe économique qui secoue les fondements de la société jusqu’à son cœur, et du fait que les politiques bourgeoises dominantes sont totalement discréditées, beaucoup se tournent vers des théories conspirationnistes pour essayer de comprendre la situation mondiale.

Ces conceptions ne sont plus l'apanage de « fous » extrémistes. Par exemple, des sondages d’opinion ont montré que les visions conspirationnistes du 11 septembre sont largement répandues au sein de l’opinion publique américaine. Un sondage de 2004 a révélé que 49% des habitants de New York pensaient que certaines parties du gouvernement américain avaient été prévenues de l’attaque et l’avaient laissée se dérouler.

Nous-mêmes, le CCI, avons été accusés d’être des « théoriciens de la conspiration » à cause de notre conception du « machiavélisme » de la classe dominante. En réalité, nous pensons qu’il existe des différences fondamentales entre une analyse marxiste de la vie politique de la classe dominante et les fondements idéologiques de nombreuses théories de la conspiration. C’est ce que nous voulons examiner dans cet article.

Véritables conspirations…

Une théorie conspirationniste parmi les plus anciennes entoure la Conspiration des poudres de 1605 en Angleterre, lorsque Lord Salisbury a été soupçonné d’être le cerveau du complot ou de lui avoir permis de se poursuivre alors qu’il l’avait découvert, afin de justifier une répression contre les Catholiques. Cette idée d’opération masquée est très commune dans la théorie conspirationniste – c'est-à-dire une opération secrète conçue pour donner l'impression qu'elle est menée par un groupe ou une puissance ennemie afin de justifier une action contre elle. Beaucoup de « théories masquées » vous font tomber dans ce que l’on peut appeler le spectre plausible ou possible de la théorie de la conspiration. Le caractère plausible dérive du fait que bien des opérations masquées ont été effectivement planifiées et menées à terme dans l’histoire. Ainsi, par exemple :

  • l’Allemagne a justifié son invasion de la Pologne en 1939 grâce à l’attaque d’une station radio allemande par un groupe de soldats polonais ; connu sous le nom d’incident de Gleiwitz, il s’agissait en fait d’une opération montée par des commandos SS habillés d’uniformes polonais ;

  • l’opération Susannah (1954) a été une tentative des forces de sécurité israéliennes de poser des bombes dans différents hôtels en Egypte, ce dont les extrémistes islamiques, communistes, etc. auraient été rendus responsables. Connue comme étant l’affaire Lavon, elle a contraint le ministre de la défense israélien, Pinhas Lavon, à démissionner au bout du compte ;

  • l’opération Northwoods a été initiée par des membres de l’administration Kennedy, proposant que des agents gouvernementaux mènent des actes de terrorisme aux États-Unis et d’en accuser Cuba, afin de justifier une opération militaire. Bien que Northwoods n’ait jamais été mise en œuvre, il ne fait aucun doute que ce type d'opérations est sérieusement envisagé aux échelons supérieurs de l'État.

On peut trouver d’autres exemples de conspiration historique démontrée :

  • le pacte Ebert-Groener était un accord secret entre Friedrich Ebert (le chef du SPD) et Wilhelm Groener (le commandant de la Reichswehr) en 1918 pendant la Révolution allemande. C’était une alliance contre-révolutionnaire entre la Gauche et la Droite, la Gauche fournissant la couverture politique (le SPD au pouvoir proclamant qu’il gouvernait au nom des ouvriers) pendant que la Droite fournissait les muscles, les Corps Francs qui deviendront par la suite les SA et les SS.

  • La loge Propaganda Due (P2) – « un État dans l’État1 » - avait développé des ramifications dans toute la classe dominante italienne. Elle était liée à la Mafia et au Vatican, et comprenait des politiciens italiens, des hommes d’affaires et des fonctionnaires de l’État (y compris dans la police et les services de sécurité). La P2 a été mise en lumière en 1981 par les investigations qui ont suivi la faillite de la Banque Ambrosiano. Elle est soupçonnée d’avoir été étroitement liée avec la mystérieuse « opération Gladio » ;

  • L’opération Gladio elle-même a été initialement montée par l’OTAN en tant qu’opération d’infiltration dans le cas d’une invasion soviétique de l’Europe, ou dans celui d’un gouvernement « communiste2 » prenant le pouvoir dans un État européen. Très liées à la bourgeoisie d’extrême-Droite et au crime organisé, les structures constituant Gladio voulaient tenter de perturber la vie politique et sociale sous le nouveau régime à travers la subversion et la terreur. Divers procès et enquêtes ont soupçonné Gladio et P2 d’implication dans des actes terroristes dans l’Italie d’après-guerre. Bien que Gladio était au départ centré sur l’Italie, d’autres opérations similaires existaient dans divers pays d’Europe et Gladio est devenu un terme pratique pour les couvrir.

Il est cependant réel d’un point de vue historique que de telles conspirations existent. Naturellement, cela ne signifie pas que tout événement est le produit d’une conspiration, ni que nous pouvons naïvement rejeter toute discussion sur les machinations bourgeoises comme n’étant « que » des théories conspirationnistes.

et conspirations imaginaires

Il va sans dire que alors que des conspirations existent de façon prouvée et que d’autres, bien que non démontrées, sont au moins plausibles, il existe de nombreuses théories conspirationnistes totalement sans fondement.

Ces théories conspirationnistes ont souvent des caractéristiques très similaires :

  • le monde serait secrètement contrôlé par un groupe clandestin qui va des Juifs et des Francs-Maçons aux banquiers (qui par coïncidence sont souvent des Juifs), voire aux extraterrestres ;

  • tout événement mondial important est le produit des machinations de cette clique.

Ironiquement, la diffusion de telles théories conspirationnistes a souvent son origine (ou est au moins facilitée) par des organes étatiques. Les répugnants « Protocoles des Sages de Sion », le soi-disant procès-verbal d’une réunion des chefs juifs mondiaux participant à un complot pour prendre le pouvoir au niveau mondial, est un faux rédigé par l’Okhrana, la police secrète tsariste. Les Juifs sont bien sûr depuis longtemps la cible d’accusations de conspiration. Même le mot « cabale », souvent utilisé pour désigner un groupe de conjurés, dérive de « kabbale », une forme de mysticisme juif. Beaucoup de théories conspirationnistes modernes, même lorsqu’il ne s’agit pas des divagations antisémites de l’extrême-Droite, sont idéologiquement des héritières de la même forme de haine qu’incarnent les « Protocoles ». Beaucoup de conspirationnistes modernes peuvent sincèrement parler des « banquiers internationaux » et d’une « élite globale » plutôt que de la « Juiverie internationale », mais la structure idéologique essentielle est la même. Après tout, beaucoup du ressentiment envers les Juifs dérive d’une perception de leur domination du système bancaire, et du fait qu’ils représentent une minorité visible soupçonnée d’être loyale à autre chose qu’à la Couronne ou l’État national. Ce genre de théories conspirationnistes est donc aussi étroitement lié aux sentiments nationalistes. Au passage, cette influence est même visible dans l’idéologie gauchiste qui répudie officiellement racisme et nationalisme : l’idéologie anti-mondialisation est explicitement liée à l’idée de capitalistes globalistes qui sapent l’État national et exploitent leur propre peuple. Les similitudes sous-jacentes avec l’idéologie paranoïaque du régime nazi sont ici évidentes.

Les Communistes ont toujours été une cible privilégiée des théories conspirationnistes. Aux États-Unis, les Protocoles ont été republiés en 1919 par le Public Ledger de Philadelphie, toutes les références aux « Juifs » ayant été remplacées par « Bolcheviks » et l’ensemble rebaptisé « Bible rouge ». Les antisémites ont écrit sur les origines juives de Marx et ont toujours fait le lien entre Juifs et Communistes, et il était inévitable que la Révolution russe soit assimilée à une conspiration juive. La vaste littérature écrite sur le sujet serait digne d’un traité académique en soi, mais il est juste de dire que l’identification bien connue faite par le régime nazi entre « Juifs » et « Bolcheviks » est la conséquence logique de cette forme de pensée.

Alors que beaucoup de gens voient parfaitement les fantasmes paranoïaques de l’extrême-Droite pour ce qu’ils sont, on ne peut que constater que l’historiographie dominante bourgeoise a largement interprété la Révolution russe avec des lunettes conspirationnistes. Elle réduit souvent cette révolution à un simple coup d’État des bolcheviks au lieu de la comprendre comme un acte conscient des masses elles-mêmes. Une nouvelle fois, nous constatons que la théorie de la conspiration, malgré son rejet déclaré de la pensée dominante, est très proche des axes fondamentaux de l'idéologie bourgeoise, même si elle en exagère certains aspects au point d'en être absurde.

Le rôle de la théorie conspirationniste

Officiellement, la bourgeoisie désavoue la théorie de la conspiration. En fait, le mot est utilisé de façon péjorative pour montrer que l’idée de conspiration dans l’État démocratique est tellement ridicule qu’aucune personne sensée ne pourrait y croire. Malgré cela, comme nous l’avons déjà vu, la bourgeoisie se livre constamment à des activités conspiratives. Ainsi sa propre vision de l’histoire est conspirative, une chronique de rivalités sans fin entre cliques voulant prendre le contrôle de l’État, de manipulation des masses, etc.

Les théories conspirationnistes orientées vers la diffamation de groupes particuliers sont une expression du racisme et des préjugés endémiques à la société capitaliste ; dans ce sens, elles ont un caractère spontané. Mais elles sont employées consciemment par l’État afin de justifier une action contre certains groupes. Les mensonges venimeux propagés au sujet des Juifs ont été utilisés au cours de l’histoire pour justifier de violents pogroms.

De même, les théories de la conspiration autour des communistes ont été utilisés pour mobiliser la contre-révolution au cours de l’Octobre Rouge, en Russie et ailleurs. La « peur du Rouge » aux États-Unis par exemple a été propagée afin de soutenir les buts politiques de l’État américain. Dans un premier temps, le but était de décapiter les organes politiques de la classe ouvrière. L’offensive idéologique n’était pas limitée aux Communistes : Anarchistes, membres des syndicats (en particulier des IWW), grévistes de toutes sortes ont été quotidiennement dénoncés comme des dangers pour la société respectable. C’était là une partie de la contre-révolution internationale qui s’est déchaînée pour écraser la vague révolutionnaire.

Lors de la seconde Peur rouge, l’épouvantable période du « Maccarthysme », les buts politiques avaient une dimension sociale mais étaient à l’origine orientés par la rivalité impérialiste entre les États-Unis et leur rival russe. La classe dominante américaine était préoccupée par l’attrait de la classe ouvrière pour l’idéologie stalinienne et avait déjà découvert des réseaux actifs d’espionnage russes.

Qu’en est-il des théories de conspiration qui dénoncent l’État (comme celle du Mouvement pour la Vérité sur le 11 septembre par exemple) ? À certains égards elles représentent l’extrême méfiance de la petite-bourgeoisie envers l’État et le grand Capital. Ce n’est pas par accident que le berceau des théories conspirationnistes modernes se trouve chez les Libertariens d’extrême-Droite américains. À première vue, ces théories apparaissent pour contester la mythologie de l’État démocratique. Mais de fait elles jouent un rôle dans la préservation de cette mythologie, vu que, étant une expression de l’impuissance historique de la petite-bourgeoisie, elles sont incapables de fournir une quelconque alternative à la démocratie bourgeoise. Au contraire, elles se réduisent à un appel totalement utopique demandant que l’État soit ce qu’il prétend être, c’est-à-dire une expression démocratique du « peuple ». Par exemple, John Buchanan s’est présenté à l’élection présidentielle américaine de 2004 sur un programme de « vérité ». Les éléments les plus radicaux, qui considèrent cette approche comme totalement futile, sont condamnés à aller s’enterrer dans une retraite de montagne avec un stock de vivres et d’armes automatiques, à attendre une hypothétique apocalypse finale.

Les variétés les plus paranoïaques jouent un autre rôle. Dans un premier temps, elles permettent à la conscience générale de discréditer toute discussion sérieuse sur les rouages intérieurs de la classe bourgeoise en utilisant la culpabilité par association : en partie à cause de la nature ridicule de certaines de leurs affirmations, mais aussi de leurs associations douteuses avec l'extrême-Droite et le fondamentalisme religieux.

Surtout, comme nous l’avons déjà vu, ces thèses soulignent des thèmes qui n’ont rien de neuf en eux-mêmes, leurs formes modernes sont certainement influencées par l’une des expressions classiques du capitalisme en décomposition : la tendance de l’idéologie bourgeoise à devenir de plus en plus ouvertement irrationnelle. En partie, elles sont une réponse au chaos grandissant du capitalisme au quotidien, dans sa réalité matérielle, et ce n’est pas un accident s’ils sont étroitement liés à l’émergence du New Age et du fondamentalisme religieux. David Icke, un classique représentant de la version New Age, nous parle d’extraterrestres reptiliens qui dirigent secrètement le monde, alors que des Chrétiens millénaristes croient qu’ils sont en train de vivre à l’époque soi-disant prédites dans le Livre des Révélations, et que la venue de l’Antéchrist sera accompagnée par un « nouvel ordre mondial » totalitaire. Près de 20 % des chrétiens américains (en gros 16 % de la population totale) pensent que Jesus reviendra au cours de leur vie3. Les ventes du livre de Hal Lindsey The late, great Planet Earth, l’un des plus anciens ouvrages les plus lus sur « la fin des temps », dépassent les 28 millions d’exemplaires depuis 1990, malgré le fait qu’il a été plus ou moins falsifié par des prédictions fausses. La série Left Behind, un récit fictionnel de l’Apocalypse, s’est vendue à des millions d’exemplaires (en 1998 les quatre premiers tomes étaient aux quatre premières places de la liste des best-sellers du New York Times).

On pourrait donner bien d’autres exemples, qui soulignent le fait que de telles théories ont une influence grandissante dans la culture grand public et la politique. L’impact de l’idéologie de la « fin des temps » sur l’aile Droite de la classe dominante américaine est indéniable, et nous devons également mettre en avant le succès de la série télévisée « X-Files » qui a repris et largement popularisé la variété extraterrestre du conspirationnisme.

Marxisme contre conspirationnisme

Mais les marxistes (ou le CCI à tout le moins) ne sont-ils pas des théoriciens de la conspiration ? Comme nous l’avons déjà dit, nous défendons l’idée que la classe dominante est tout-à-fait capable d’élaborer des conspirations pour mener ses buts à bien. Nous en avons identifié un certain nombre d’exemples historiques au début de cet article. Nous avons également identifié une « élite » (la classe capitaliste) qui a concentré tout le pouvoir politique et économique dans ses mains. Superficiellement, il peut sembler que nous suivions le schéma classique des théories conspirationnistes.

On doit s’attendre à ce que, en tant que marxistes, nous défendions une théorie matérialiste de la réalité et qu’en conséquence nous rejetons l’idée que nous serions en train de vivre au bord de l’Armageddon, ou que des lézards dirigeraient secrètement la planète. Mais pourquoi, par exemple, rejetons-nous l’idée d’une élite globale secrète (qui serait après tout des capitalistes) contrôlant le monde, manipulant des guerres et des crises afin de mener à bien ses propres projets ?

La raison est basée sur notre compréhension du fonctionnement du capitalisme. En dénonçant les lézards, les banquiers, le groupe Bilderberg, etc., les théoriciens de la conspiration ne font que s’accrocher à l’une des plus profondes illusions offertes par la bourgeoisie : l’idée que tout, partout, est sous contrôle. Il est plus facile de mettre l’horreur et le gaspillage du capitalisme décadent, en décomposition, sur le compte d’une grande conspiration que de comprendre ce que cette tragédie est réellement : une société où l’humanité (et même la classe dominante) se trouve confrontée à ses propres activités économiques et sociales qui lui apparaissent étrangères et hors de tout contrôle.

Les lois du capitalisme fonctionnent indépendamment de la volonté des capitalistes, en dépit de leurs efforts désespérés pour tenter de les contrôler (notamment au moyen de l’État). Par exemple, l’actuelle crise n’est pas le résultat de la manipulation d’une quelconque élite globale, au contraire, la tendance vers la crise échappe de plus en plus à son contrôle malgré ses machinations. Alors qu’il est certainement vrai que telle ou telle faction de la bourgeoisie va chercher à instrumentaliser la guerre ou la crise4 à ses propres fins, il est important de se souvenir que ces buts sont en général dirigés contre une autre faction de la bourgeoisie.

La classe capitaliste s’est construite sur les principes de la concurrence, un mécanisme dont le capitalisme ne saurait s’affranchir. La concurrence est profondément ancrée au sein des processus économiques du capitalisme, et elle ne peut être dépassée par la simple volonté. Cet élément s’exprime dans la vie économique et politique de la classe dominante sous la forme de cliques, de la concurrence entre individus, entre corporations, États nationaux et alliances d’États nationaux. Les tendances agissant contre la concurrence existent certainement – immobilisme, monopole, etc. – et sont exacerbées dans la période de décadence, mais elles ne peuvent jamais totalement la dépasser, seulement la placer à un niveau supérieur. La concurrence entre entreprises est devenue une concurrence entre États ; le libre-échange est sacrifié au mercantilisme ; des guerres ont lieu pour des marchés et des ressources naturelles, et tendent toujours plus à devenir des conflagrations globales (des guerres mondiales). Le machiavélisme est le produit de la conscience aliénée de la classe dominante, de la compétition de chacun contre tous, et il n’offre à la bourgeoisie aucun moyen d’échapper aux contradictions fondamentales de sa vie aussi bien économique, idéologique que politique.

L’unité la plus haute atteinte par la bourgeoisie l’a été au cours de la période révolutionnaire, lorsqu’elle a été contrainte d’affronter la menace d’une classe organisée et consciente. Le pacte Ebert-Groener mentionné plus haut est un exemple des intrigues dont la bourgeoisie est capable dans ce genre de situation, mais la difficulté pour la classe dominante de rester unie dans une situation aussi dangereuse s’est exprimée dans le putsch mort-né de Kapp.

Pour les marxistes, la bourgeoisie ne peut atteindre l’unité permanente indispensable pour totalement contrôler l’évolution de la société. Les théories conspirationnistes dont nous parlons ici n’offrent ni une méthode pour comprendre la crise historique de la société capitaliste, ni un programme pour la dépasser. Néanmoins, nous devons nous attendre à un développement de l’influence du conspirationnisme dans le futur, du fait que la crise systémique s’approfondit et que la conscience de la classe ouvrière reste très faible. Les Communistes ne peuvent pas simplement rejeter les porteurs de telles conceptions, mais doivent les confronter aux racines réactionnaires de telles idées, tout en insistant sur la nature foncièrement machiavélique de la classe dominante.

Lorsque la lutte des classes s'accélèrera et que le prolétariat, à nouveau, ressentira sa propre force, il ne se laissera plus séduire et duper par les théories conspirationnistes en lui opposant sa propre méthode d’analyse historique : le marxisme.

Ishamaël, le 01/08/12

2 Communiste dans ce contexte signifiait évidemment le stalinisme représenté par le bloc de l’Est, bien qu’il pourrait aussi s’appliquer à tout parti de gauche s’opposant à l’impérialisme américain. Naturellement, aucun de ces mouvements ne représentait une politique véritablement communiste ou ouvrière, mais de semblables méthodes pourraient incontestablement être utilisées contre tout mouvement véritable de la classe ouvrière.

4 Par exemple, la crise asiatique de la seconde moitié des années 90 a été fortement exacerbée par les actions menées par la bourgeoisie américaine pour développer sa propre domination dans la région, mais la situation a très vite échappé à tout contrôle et a menacé l’économie globale au sens large, avec des conséquences pour l’économie américaine.

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Théorie du complot