Dans le précédent article de cette série, nous avons vu comment le futur bolchevik, Trotsky, n'avait pas compris la signification de la naissance du bolchevisme et avait pris le parti des mencheviks contre Lénine. Dans cet article nous allons examiner comment une autre grande figure de l'aile gauche de la social-démocratie, Rosa Luxemburg - qui, en 1918, allait écrire que "l'avenir appartient au bolchevisme" - a mis ses grands talents polémiques au service des mencheviks contre le prétendu "ultra-centralisme" personnifié par Lénine.
La réponse de Rosa Luxemburg au livre de Lénine Un pas en avant, deux pas en arrière, fut publiée dans la Neue Zeit (et dans la nouvelle Iskra) sous le titre "Questions d'organisation dans la social-démocratie russe". Par la suite, cet ouvrage fut publié sous le titre "Centralisme et démocratie" (1) et a servi de référence (souvent à travers une sélection de citations) aux conseillistes, aux anarchistes, aux sociaux-démocrates de gauche et autres "anti-léninistes" pendant plusieurs décennies. En fait, Rosa Luxemburg n'avait pas du tout l'intention de situer Lénine en dehors du marxisme, ni du mouvement ouvrier, aussi fortes qu'aient été ses critiques : elle les faisait dans un esprit de polémique vigoureuse mais fraternelle. L'article ne contient aucune attaque personnelle comme c'est le cas dans les textes de Trotsky dans la même période. De plus, Luxemburg commence son article en soutenant la contribution apportée par l'Iskra avant le congrès et notamment sa défense cohérente de la nécessité de dépasser la phase des cercles : "La tâche sur laquelle la social-démocratie russe peine depuis plusieurs années consiste dans la transition du type d'organisation de la phase préparatoire où, la propagande étant la principale forme d'activité, les groupes locaux et de petits cénacles se maintenant sans liaison entre eux, à l'unité d'une organisation plus vaste, telle que l'exige une action politique concertée sur tout le territoire de l'État. Mais l'autonomie parfaite et l'isolement ayant été les traits les plus accusés de la forme d'organisation désormais surannée, il était naturel que le mot d'ordre de la tendance nouvelle prônant une vaste union fût le centralisme. L'idée du centralisme a été le motif dominant de la brillante campagne menée pendant trois ans par I'lskra pour aboutir au congrès d'août 1903 qui, bien qu'il compte comme deuxième congrès du parti social-démocrate, en a été effectivement l'assemblée constituante. La même idée s'était emparée de la jeune élite de la social-démocratie en Russie". Cependant, Rosa Luxemburg n'hésite pas à prendre le parti des mencheviks dans la dispute qui a surgi pendant le deuxième congrès. Le reste du texte est donc une critique de "l'aile ultra-centraliste du parti" dirigée par Lénine. Pour expliquer cela, on peut invoquer différents facteurs : il y avait certainement des différences au niveau de la démarche et au niveau théorique entre Luxemburg et Lénine, notamment sur la question centrale de la conscience de classe sur laquelle nous reviendrons. Luxemburg s'était également déjà affrontée à Lénine sur la question nationale, ce qui pouvait l'avoir prédisposée à mettre en question sa méthode - elle trouvait que sa pensée était souvent rigide et scolastique. Ensuite, comme son texte le montre, elle commençait déjà à se pencher sur la question de la grève de masse et de la spontanéité de la classe ouvrière. L'insistance de Lénine sur les limites de cette spontanéité devait lui sembler totalement contre-productive alors qu'elle-même était en train de mener une véritable bataille dans le parti allemand pour défendre l'action spontanée des masses contre le point de vue bureaucratique et rigide de l'aile droite de la social-démocratie et des dirigeants syndicaux qui craignaient plus un soulèvement incontrôlé des masses que le capitalisme lui-même. Comme nous le verrons, certaines de ses polémiques ont tendance à projeter l'expérience du parti allemand sur la situation en Russie, ce qui l'a certainement amenée à mal interpréter la signification réelle des divergences dans le POSDR. Pour finir, il faut aussi tenir compte d'un certain conservatisme envers l'autorité. Nous avons déjà vu cela dans les réactions de Trotsky vis-à-vis de la scission. En fait, très vite les mencheviks ont mené une campagne personnalisée contre Lénine dans le but de gagner le parti allemand à leur position : "La question, c'est comment battre Lénine... Plus que tout, nous devons pousser des autorités comme Kautsky, Rosa Luxemburg contre lui" (cité par P. Nettl). Et il ne fait pas de doute que Kautsky et d'autres "chefs" allemands étaient enclins à penser que Lénine s'apparentait à un parvenu ambitieux. Lorsque Liadov s'est rendu en Allemagne pour expliquer la situation des bolcheviks, Kautsky lui dit : "Ecoutez, nous ne connaissons pas votre Lénine. Il nous est inconnu mais nous connaissons très bien Plekhanov et Axelrod. Ce n'est que grâce à eux que nous avons pu avoir quelques lumières sur la situation en Russie. Nous ne pouvons tout simplement pas accepter votre déclaration selon lesquelles Plekhanov et Axelrod se seraient tout d'un coup transformés en opportunistes" (ibid.). A ce moment-là, dans le parti allemand, Luxemburg avait principalement orienté sa polémique contre l'aile ouvertement révisionniste du parti menée par Bernstein ; peut-être avait-elle des doutes sur la direction "orthodoxe", mais elle comptait toujours sur cette dernière pour combattre la droite et il se peut que sa vision de la scission en Russie, basée non pas sur une analyse politique véritable mais sur une fausse "confiance" dans la vieille garde du POSDR, en ait été influencée. Plus tard, elle allait voir le glissement de la direction allemande elle-même dans l'opportunisme, rien moins que sur la question de la grève de masse et de la spontanéité de la classe. En tout état de cause, Luxemburg, comme Trotsky, s'est emparée des formules de Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière sur le jacobinisme (le révolutionnaire social-démocrate, avait dit Lénine, est "le Jacobin lié indissolublement à l'organisation du prolétariat conscient de ses intérêts de classe".) pour argumenter que son "ultra-centralisme" constituait une régression vers une démarche dépassée de l'activité révolutionnaire, héritée d'une phase encore immature du mouvement ouvrier : "L'établissement du centralisme sur ces deux principes : la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine - nous paraît donc une transposition mécanique des principes d'organisation blanquistes de cercles de conjurés, dans le mouvement socialiste des masses ouvrières". Comme Trotsky, elle rejette l'appel que fait Lénine, pour contrer l'anarchisme de grand seigneur des intellectuels, à la discipline prolétarienne de fabrique : "La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seulement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'État bourgeois centralisé." Luxemburg s'oppose à la vision de Lénine sur les rapports entre le parti et la classe dans le passage suivant - sur la signification duquel nous reviendrons ultérieurement : "En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière. Il faut donc que le centralisme de la social-démocratie soit d'une nature essentiellement différente du centralisme blanquiste. Il ne saurait être autre chose que la concentration impérieuse de la volonté de l'avant-garde consciente et militante de la classe ouvrière vis-à-vis de ses groupes et individus. C'est, pour ainsi dire, un "auto-centralisme" de la couche dirigeante du prolétariat, c'est le règne de la majorité à l'intérieur de son propre parti".
Luxemburg revient également sur la question de l'opportunisme et de l'explication avancée par Lénine et des méthodes qu'il propose pour s'y opposer. Elle dit qu'il accorde trop d'importance aux intellectuels comme principale source des tendances opportunistes dans la social-démocratie et que, de ce fait, il n'en voit pas le danger dans le contexte historique. Elle est d'accord sur le fait que l'opportunisme peut être fort parmi les éléments académiques des partis occidentaux, mais elle le voit comme inséparable des influences du parlementarisme et de la lutte pour des réformes et, plus généralement, des conditions historiques dans lesquelles la social-démocratie travaille en Occident. Elle note aussi que l'opportunisme n'est pas nécessairement lié à la décentralisation ou à la centralisation en tant que formes d'organisation, précisément parce que ce qui le caractérise, c'est l'absence de principes. Et Rosa Luxemburg va même plus loin, mettant en évidence que dans les premières phases de son existence, confrontée à des conditions d'arriération économique et politique, la tendance opportuniste dans le parti allemand, l'aile lassallienne, était en faveur d'un ultra-centralisme en opposition à la tendance marxiste d'Eisenach - l'implication étant que dans la Russie arriérée, l'opportunisme s'identifierait plus vraisemblablement à ce même zèle ultra-centraliste. Faisant écho à une intervention de Trotsky lors du deuxième congrès, Luxemburg défend que même si des règles et des statuts précis sont tout à fait nécessaires, ils ne constituent pas une garantie contre le développement de l'opportunisme qui est le produit des conditions mêmes dans lesquelles se développe la lutte de classe : la tension entre la nécessité de lutter quotidiennement pour se défendre et les buts historiques du mouvement. Ayant ainsi posé le problème dans un contexte historique le plus large, Luxemburg se moque sans façon de l'idée de Lénine selon laquelle de "rigoureux paragraphes sur le papier" pourraient, dans la bataille contre l'opportunisme, remplacer l'absence d'une majorité révolutionnaire dans le parti. En dernière analyse, ni des organes centraux stricts, ni la meilleure constitution (statuts) du parti ne peuvent remplacer la créativité des masses quand il s'agit de maintenir un cours révolutionnaire contre les tentations de l'opportunisme. D'où la conclusion si souvent citée de son article : "...disons-le sans détours : les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur "comité central"."
Lénine a répondu à Luxemburg dans l'article "Un pas en avant, deux pas en arrière, réponse par N. Lénine à Rosa Luxemburg", écrit en septembre 1904 et soumis à la Neue Zeit. Cependant, Kautsky refusa de publier l'article et il ne parut pas avant 1930. Lénine salue l'intervention des camarades allemands dans le débat mais regrette le fait que l'article de Luxemburg "ne fasse pas connaître mon livre au lecteur mais parle d'autre chose". Comme il considère que Rosa Luxemburg a mené une polémique totalement hors sujet, il n'engage pas avec elle une discussion sur les questions générales qu'elle soulève, mais s'en tient à un rappel des principaux faits qui ont eu lieu à l'occasion de la scission. Il remercie calmement Rosa "d'expliquer l'idée profonde que la soumission servile est nuisible au parti", et souligne qu'il ne défend pas une forme particulière de centralisme mais défend simplement "les principes élémentaires de n'importe quel système de parti concevable" - la question soulevée au congrès du POSDR n'étant pas la soumission servile à un organe central, mais la domination d'une minorité, d'un cercle au sein du parti sur ce qui aurait dû être un congrès souverain. Il montre aussi que son analogie avec le jacobinisme est tout à fait valable et avait de toutes façons été souvent employée par l'Iskra et par Axelrod en particulier. Comparer les divisions dans le parti prolétarien et celles entre la droite et la gauche dans la révolution française, insiste-t-il, ne signifie pas qu'il y a une identité entre la social-démocratie et le jacobinisme. De même il rejette l'accusation selon laquelle son modèle de parti serait basé sur la fabrique capitaliste : "La camarade Luxemburg déclare que je glorifie l'influence éducatrice de l'usine. Ce n'est pas le cas. C'est mon adversaire, pas moi, qui dit que j'ai dépeint le parti comme une usine. Je l'ai bel et bien ridiculisé et ai montré avec ses propres mots qu'il mélangeait deux aspects différents de la discipline d'usine ce qui est malheureusement aussi le cas de la camarade Luxemburg". En fait, le fait que Trotsky et Luxemburg soient scandalisés par la formule "discipline de fabrique" obscurcit un élément important de vérité dans l'utilisation que fait Lénine de cette expression. Pour Lénine, l'aspect positif de ce que le prolétariat apprend à travers la "discipline" de la production à l'usine, c'est précisément la supériorité du collectif sur l'individu - la nécessité, en fait, de l'association des ouvriers et l'impossibilité que les ouvriers se défendent en tant qu'individus dispersés. C'est cet aspect de "la discipline de fabrique" qui doit se refléter non seulement dans les organisations générales de la classe ouvrière mais aussi dans ses organisations politiques, à travers le triomphe de l'esprit de parti sur l'esprit de cercle et sur l'anarchisme de grand seigneur des intellectuels. Ceci nous mène à la thèse centrale de Lénine : la critique de l'opportunisme par Rosa est bien trop abstraite et générale. Elle a évidemment raison d'identifier ses racines fondamentales dans les conditions historiques de la lutte de classe ; mais l'opportunisme prend beaucoup de formes et les formes spécifiques russes qui se sont manifestées au congrès étaient celles de la révolte anarchiste contre la centralisation, un retour par une partie de l'ancienne Iskra à un point de vue auquel elle voulait justement régler son compte au congrès, en premier lieu à la manifestation spécifiquement russe de positions à la Bernstein du type "le mouvement est tout, le but n'est rien" - l'économisme. Il est notable que Rosa reste silencieuse sur ces questions, c'est pourquoi Lénine dédie la seconde partie de son article à rendre compte succinctement de la façon dont cette rechute a eu lieu. Lénine balaie les "déclamations grandiloquentes" de Luxemburg sur l'impossibilité de combattre l'opportunisme par des règles et des règlements "en eux-mêmes" ; les statuts ne peuvent avoir une existence autonome ; néanmoins ils constituent une arme indispensable pour combattre les manifestations concrètes de l'opportunisme. "Jamais et nulle part je n'ai dit un tel non sens comme quoi les règles du parti seraient des armes en elles-mêmes". Ce que Lénine reprend à son compte en revanche, c'est la défense consciente des règles organisationnelles du parti et la nécessité de les codifier dans des statuts sans ambiguïté. Les appels abstraits à la lutte créative des masses pour dépasser le danger opportuniste ne peuvent remplacer cette tâche spécifique qui revient aux révolutionnaires.
Comme nous l'avons dit, Lénine choisit de ne pas entrer dans d'autres questions plus profondes soulevées par Rosa dans son texte : ses erreurs sur la conscience de classe et l'identification qu'elle fait entre le parti et la classe et il est nécessaire d'en parler ici brièvement. Dans les arguments de Luxemburg, les questions de la conscience de classe, du centralisme et des rapports entre le parti et la classe sont inextricablement liés. "Bien entendu, l'absence des conditions les plus nécessaires, pour la réalisation complète du centralisme dans le mouvement russe peut représenter un très grand obstacle. Il nous semble, cependant, que ce serait une grosse erreur que de penser qu'on pourrait "provisoirement" substituer le pouvoir absolu d'un comité central agissant en quelque sorte par "délégation" tacite à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers conscients dans le parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du parti par le contrôle inverse du comité central sur l'activité du prolétariat révolutionnaire. L'histoire même du mouvement ouvrier en Russie nous offre maintes preuves de la valeur problématique d'un semblable centralisme. Un centre tout-puissant, investi d'un droit sans limite de contrôle et d'ingérence selon l'idéal de Lénine, tomberait dans l'absurde si sa compétence était réduite aux fonctions exclusivement techniques telles que l'administration de la caisse, la répartition du travail entre les propagandistes et les agitateurs, les transports clandestins des imprimés, la diffusion des périodiques, circulaires, affiches. On ne comprendrait le but politique d'une institution munie de tels pouvoirs que si ses forces étaient consacrées à l'élaboration d'une tactique de combat uniforme et si elle assumait l'initiative d'une vaste action révolutionnaire. Mais que nous enseignent les vicissitudes par lesquelles est passé jusqu'à ce jour le mouvement socialiste en Russie ? Les revirements de tactique les plus importants et les plus féconds des dernières dix années n'ont pas été l'invention de quelques dirigeants et encore moins d'organes centraux, mais ils ont été chaque fois le produit spontané du mouvement en effervescence. Ainsi en fut-il de la première étape du mouvement vraiment prolétarien en Russie qu'on peut dater de la grève générale spontanée de Saint-Pétersbourg en 1896 et qui marqua le début de toute une ère de luttes économiques menées par les masses ouvrières. Ainsi en fut-il encore pour la deuxième phase de la lutte: celle des démonstrations de rue, dont le signal fut donné par l'agitation spontanée des étudiants de Saint Petersbourg en mars 1901. Le grand tournant suivant de la tactique qui ouvrit des horizons nouveaux fut marqué - en 1903 - par la grève générale à Rostov-sur-le-Don : encore une explosion spontanée, car la grève se transforma "d'elle-même" en manifestations politiques avec l'agitation dans la rue, des grands meetings populaires en plein air et des discours publics, que le plus enthousiaste des révolutionnaires n'aurait oser rêver quelques années plus tôt. Dans tous ces cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocrates n'y ont cependant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose) ; et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine. Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable centre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie. On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène - le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes centraux dans l'élaboration de la tactique - s'observe en Allemagne aussi bien que partout. Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démocratie n'est, en général, pas "à inventer", elle est le résultat d'une série ininterrompue de grands actes créateurs de la lutte de classes souvent spontanée, qui cherche son chemin. L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes.
Le rôle des organes directeurs du parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conservateur : comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes; mais le transforment en même temps en un bastion contre des progrès ultérieurs de plus vaste envergure". Le développement historique du programme communiste est souvent passé par la polémique entre les révolutionnaires, des débats acharnés entre différents courants au sein du mouvement. Si nous regardons le débat sur l'organisation au début du siècle, nous pouvons voir de tels va-et-vient de la dialectique. Le long passage que nous avons cité contient beaucoup de ce qui va former l'ossature de son brillant texte Grève de masse, partis et syndicats qui analyse les conditions de la lutte de classe à l'aube de la nouvelle période. Luxemburg, plus rapidement qu'aucun autre révolutionnaire de l'époque, a vu que dans cette période, le prolétariat serait contraint de développer une tactique, des méthodes et des formes organisationnelles dans le feu de la lutte de classe elle-même ; celles-ci ne pourraient être prévues d'avance ni organisées jusqu'au moindre détail par la minorité révolutionnaire pas plus que par aucun organisme préexistant. En 1904, Rosa Luxemburg avançait déjà vers ces conclusions à travers l'observation des récents mouvements de masse en Russie ; les grèves et les soulèvements de 1905 allaient lui donner définitivement raison. Conformément au diagnostic de Luxemburg, le mouvement de 1905 fut une explosion sociale générale dans laquelle la classe ouvrière passa quasiment en une nuit d'une situation où elle adressait humblement des pétitions au Tsar à une grève de masse et à une insurrection armée ; en totale cohérence aussi avec son point de vue, l'avant-garde révolutionnaire se trouva souvent à la queue du mouvement. En particulier, quand le prolétariat découvrit spontanément la forme d'organisation appropriée à l'époque de la révolution prolétarienne - les conseils ouvriers, les soviets - beaucoup de ceux qui pensaient appliquer la théorie de Lénine commencèrent par demander que ces créations imprévues de la spontanéité ouvrière, soit adoptent le programme bolchevique, soit se dissolvent, obligeant Lénine lui-même à s'emporter contre le formalisme rigide de ses camarades bolcheviques et à défendre et les soviets et le parti. Quel autre exemple pourrait-on donner de la tendance de "la direction révolutionnaire" à jouer un rôle conservateur ? Et rappelons que la bagarre menée par Luxemburg pour convaincre la social-démocratie allemande de l'importance de la spontanéité, était surtout dirigée vers l'aile droite du parti, concentrée dans la fraction parlementaire et dans la hiérarchie syndicale, qui ne pouvait même pas concevoir une lutte qui ne soit pas rigidement planifiée et dirigée par le centre du parti et des syndicats. On ne peut guère s'étonner que Luxemburg ait eu tendance à voir le centralisme de Lénine comme une variante "russe" de cette vision bureaucratique de la guerre de classe. Et cependant, exactement comme on l'a vu dans la polémique de Trotsky, malgré toute la perspicacité de Luxemburg, il y a deux défauts majeurs dans ce passage, des défauts qui confirment que sur la question de l'organisation révolutionnaire, de son rôle et de sa position dans les soulèvements massifs de la nouvelle période, c'était Lénine et non Luxemburg qui a saisi l'essentiel. Le premier défaut est lié à une phrase souvent citée de ce passage : "L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes." C'est évidemment juste en tant que proposition historique générale ; comme le dit Marx, ce sont les hommes qui font l'histoire mais pas dans des conditions choisies par eux. Jusqu'ici, ils ont été à la merci des forces inconscientes de la nature et de l'économie qui ont dominé leur volonté consciente et ont fait que leurs plans les mieux établis ont abouti à des résultats très différents de ce qu'ils espéraient. Pour les mêmes raisons, la compréhension par l'humanité de sa position dans le monde reste sous l'emprise de l'idéologie - des mythes, des évasions et des illusions perpétuellement reproduits par ses propres divisions tant au niveau individuel que collectif. Bref, l'inconscient nécessairement précède et domine le conscient. Mais cette démarche ignore une caractéristique fondamentale de l'activité consciente de l'homme : sa capacité à prévoir, à façonner l'avenir, à soumettre les forces inconscientes à son contrôle délibéré. Et avec le prolétariat et la révolution prolétarienne, cette caractéristique humaine fondamentale peut et doit renverser la formule de Luxemburg et soumettre l'ensemble de la vie sociale à son contrôle conscient. Il est vrai que cela ne peut se réaliser pleinement que dans le communisme lorsque le prolétariat s'est dissous lui-même ; il est vrai que dans ses luttes élémentaires de défense, sa conscience n'est pas moins élémentaire. Mais cela ne change pas le fait qu'il a tendance à être de plus en plus conscient de ses buts historiques, ce qui implique le développement d'une conscience qui est capable de prévoir et modeler le futur. Cette domination du conscient sur l'inconscient ne peut pleinement s'épanouir que dans le communisme, mais la révolution constitue déjà un pas qualitatif dans sa direction. D'où le rôle absolument indispensable de l'organisation révolutionnaire qui a la tâche spécifique d'analyser les leçons du passé et de développer la capacité à prévoir, comme le disent Marx et Engels dans Le Manifeste communiste, "la marche générale du mouvement", bref de montrer la voie vers le futur. Luxemburg, piégée dans une argumentation qui rendait nécessaire l'insistance sur la domination de l'inconscient, voit le rôle de l'organisation comme essentiellement conservateur : préserver les acquis du passé, agir comme mémoire de la classe ouvrière. Mais bien que cela soit tout à fait vital, son but final n'est pas le moins du monde "conservateur" : c'est l'anticipation de la véritable direction du mouvement futur et l'influence active sur le processus qui y mène. Les exemples ne manquent pas dans l'histoire du mouvement révolutionnaire. C'est cette capacité qui a permis à Marx par exemple de voir dans les modestes escarmouches, limitées et apparemment anachroniques, des tisserands silésiens dans une Allemagne semi-féodale, l'indication de la future guerre de classe, la première évidence tangible de la nature révolutionnaire du prolétariat. Nous pouvons également citer l'intervention décisive de Lénine en avril 1917 qui, même contre des éléments conservateurs "dirigeant" son propre parti, a été capable d'annoncer et donc de préparer la confrontation révolutionnaire à venir entre la classe ouvrière russe et le gouvernement provisoire "démocratique". C'est cette tendance dans la démarche de Luxemburg à réduire la conscience à un reflet passif d'un mouvement objectif qui a amené la Gauche communiste de France - qui n'avait certainement pas peur de prendre le parti de Luxemburg contre Lénine sur d'autres questions cruciales comme l'impérialisme et la question nationale - à défendre que la démarche de Lénine sur le problème de la conscience de classe était plus précise que celle de Rosa : "La thèse de Lénine sur la "conscience socialiste injectée dans le parti" en opposition à la thèse de Rosa sur la "spontanéité" de la prise de conscience, engendrée au cours d'un mouvement partant des luttes économiques et culminant en une lutte socialiste révolutionnaire, est certainement plus précise. La thèse de la "spontanéité", avec son apparence démocratique, révèle à la racine une tendance mécaniste vers un rigoureux déterminisme économique. Elle est basée sur un rapport de cause à effet, la conscience étant simplement un effet, le résultat d'un mouvement initial, c'est-à-dire de la lutte économique des ouvriers qui la fait surgir. Dans cette vision la conscience est fondamentalement passive par rapport aux luttes économiques qui sont le facteur actif. La conception de Lénine rend à la conscience socialiste et au parti qui la matérialise leur caractère de facteur et de principe essentiellement actifs. Elle ne se détache pas de la vie et du mouvement mais est incluse dedans". (Internationalisme n°38, "Sur la nature et la fonction du parti politique du prolétariat"). Les camarades de la GCF s'abstiennent ici de critiquer les exagérations polémiques de l'argument de Lénine - le côté kautskyste qui présente littéralement la conscience socialiste comme la création de l'intelligentsia. Malgré le fait que la plus grande partie de cet article soit occupée à rejeter la conception substitutionniste militariste du parti, la critique des erreurs de Lénine sur la conscience de classe était manifestement secondaire pour eux à ce niveau. C'est parce que la question fondamentale était d'insister sur le rôle actif de la conscience de classe contre toute tendance à la réduire à un reflet passif des luttes de résistance immédiate des ouvriers. Une autre erreur dans les remarques que fait Rosa Luxemburg sur la tendance par essence conservatrice de la direction du parti consiste dans le fait qu'elle ne situe pas celle-ci dans son contexte historique, et en fait donc un péché originel de toutes les organisations centralisées (sentiment que les anarchistes partagent complètement). Comme nous l'avons vu plus haut, Luxemburg a fort justement argumenté qu'il fallait chercher les racines de l'opportunisme dans les conditions les plus fondamentales de la vie du prolétariat au sein de la société bourgeoise. Il s'ensuit que puisque toutes les organisations politiques prolétariennes doivent agir au sein de cette société, elles sont donc sujettes à la pression perpétuelle de l'idéologie dominante, qu'il y a un "invariable" danger de conservatisme, d'adaptation opportuniste aux apparences immédiates, de résistance à faire face aux avancées requises par l'évolution du mouvement réel. Mais il est certainement insuffisant d'en rester là. Pour commencer, il faut souligner que ce danger n'est en aucun cas limité aux organes centraux et peut tout aussi bien se manifester dans des branches locales (du parti). Cela a été clairement le cas dans le SPD allemand qui, dans certaines régions (comme en Bavière), a été notoirement "perméable" aux différentes expressions du révisionnisme. Deuxièmement, la menace opportuniste, tout en étant permanente, est plus forte dans certaines conditions historiques que dans d'autres. Dans le cas de l'Internationale communiste, c'est sans aucun doute le déclin de la vague révolutionnaire et l'isolement du régime prolétarien en Russie qui ont renforcé la menace au point qu'elle a irréversiblement condamné ses partis à la dégénérescence et à la trahison. Et dans la période où Luxemburg élabore sa polémique contre Lénine, le conservatisme croissant des partis social-démocrates était précisément le reflet de conditions historiques définies : le passage du capitalisme de sa période ascendante à sa phase de décadence qui, tout en n'étant pas encore complètement achevé, révélait déjà l'inadéquation des anciennes formes d'organisations de la classe, à la fois les organisations générales (les syndicats) et les organisations politiques (le parti "de masse"). Dans ces circonstances, toute critique sérieuse des tendances conservatrices de la social-démocratie devait s'accompagner d'une nouvelle conception du parti. L'ironie ici, c'est que l'analyse par Luxemburg des nouvelles formes et méthodes de la lutte de classe préparait le terrain d'une telle conception, comme nous l'avons déjà souligné dans le premier article de cette série. C'est particulièrement vrai pour la brochure sur la grève de masse qui souligne le rôle de direction politique que le parti doit jouer au sein du mouvement de masse. En fait, la profonde hostilité qu'elle rencontra de la part du centre "orthodoxe" du parti, constitue en elle-même la preuve que les anciennes formes social-démocrates étaient liées à des méthodes de lutte devenues totalement inadaptées à la nouvelle époque. Mais c'est Lénine qui a apporté la pièce manquante du puzzle en insistant sur la nécessité d'un "parti révolutionnaire d'un type nouveau". Ce saut théorique de Lénine n'a pas du tout été pleinement élaboré, et nous ne savons que trop bien que les anciennes conceptions social-démocrates ont continué à hanter le mouvement bien plus tard dans l'époque des guerres et des révolutions. Mais il n'en reste pas moins que cette brillante intuition est née des profondeurs de la nouvelle réalité : les anciens partis de masse ne pouvaient plus, par définition, jouer le rôle d'orientation politique de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, pas plus que les syndicats n'ont pu lui fournir son cadre organisationnel global.
A maintes reprises, la polémique de Luxemburg contre Lénine rend floue la distinction entre la direction du parti, le parti dans son ensemble et la classe dans son ensemble. En particulier, l'argument que ce sont les masses elles-mêmes (ou les "masses" au sein du parti) qui doivent mener la lutte contre le conservatisme et l'opportunisme est une généralisation qui élude le rôle indispensable, dans cette lutte, de l'avant-garde politique organisée. A la racine de cet argument se trouve la fausse identification entre le parti et la classe que nous avons évoquée plus haut : "En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière". Il est vrai que la social-démocratie, la fraction, le groupe ou le parti politique du prolétariat, n'est pas quelque chose en dehors du mouvement de la classe, qu'elle est un produit organique du prolétariat. Mais c'est un produit particulier et unique ; toute tendance à l'identifier au "mouvement en général" est nuisible à la fois pour la minorité politique et pour le mouvement dans son ensemble. Dans certaines circonstances, l'identification erronée entre le parti et la classe peut être utilisée pour justifier les théories et la pratique substitutionnistes : cela a été une tendance marquée de la phase de déclin de la révolution en Russie, lorsque certains bolcheviks se sont mis à théoriser l'idée que la classe devait se soumettre de façon inconditionnelle aux directives du parti (en réalité du parti-Etat) parce que le parti ne pouvait que représenter les intérêts du prolétariat en toutes circonstances et toutes conditions. Mais dans la polémique de Luxemburg contre Lénine, nous voyons l'erreur symétrique, la vie et les tâches particulières de l'organisation politique sont noyées dans le mouvement de masse - précisément ce à quoi Lénine s'opposait dans sa lutte contre l'économisme et le menchevisme. En fait, l'opposition de Luxemburg à la "la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine", son insistance sur le fait que "il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, solidement encadré dans le parti, et les couches ambiantes du prolétariat, déjà entraînées dans la lutte de classes" ne pouvaient, dans les circonstances de l'époque, que venir au secours de l'argument de Martov selon lequel ce serait parfait si "chaque gréviste se déclarait social-démocrate". Et comme nous l'avons vu dans le précédent article, le danger le plus important auquel étaient confrontés les révolutionnaires à l'époque n'était pas, comme le disait Trotsky, le substitutionnisme mais son jumeau anarchiste, "démocratiste" et économiste. Ainsi, Rosa Luxemburg - qui fut de façon répétée attaquée pour son "autoritarisme" au sein du SPD et de la social-démocratie polonaise, précisément à cause de sa défense de la centralisation, était, à ce moment particulier de l'histoire, influencée par le contre-offensive "démocratique" à l'égard de la défense rigoureuse de la centralisation organisationnelle par Lénine. Ainsi, Rosa qui était au c�ur de la lutte contre l'opportunisme au sein de son propre parti, devait se tromper en identifiant mal la source du danger opportuniste dans le parti russe. L'histoire n'allait pas attendre longtemps - moins d'un an en réalité - pour montrer que Lénine avait raison de voir les mencheviks comme la véritable cristallisation de l'opportunisme dans le POSDR et le bolchevisme comme l'expression de la "tendance révolutionnaire" dans le parti.
Amos
(1) En anglais sous le titre "Léninism or marxism"
Depuis 1968 et plus particulièrement depuis l'effondrement du bloc de l'Est, un nombre significatif d'éléments désireux de militer pour la révolution ont tourné le dos à l'expérience de la révolution russe et de la 3ème Internationale, pour chercher des enseignements pour la lutte et l'organisation du prolétariat dans une autre tradition, celle du "syndicalisme révolutionnaire" (terme qu'on assimile aussi parfois à "anarcho-syndicalisme") (1).
Ce courant, qui est apparu au tournant des 19e et 20e siècles et qui a joué un rôle important dans certains pays jusqu'aux années 1930, comporte comme caractéristique majeure de rejeter (ou au moins de sous-estimer de façon considérable) la nécessité pour le prolétariat de se doter d'un parti politique, tant dans ses luttes au sein du capitalisme que dans le renversement de celui-ci par la révolution, la seule forme d'organisation possible étant le syndicat. Et de fait, la démarche de ces éléments qui se tournent vers le syndicalisme révolutionnaire découle en grande partie du fait que l'idée même d'organisation politique a été largement discréditée par l'expérience du stalinisme : la répression brutale en URSS même d'abord, puis des révoltes ouvrières en Allemagne de l'Est et en Hongrie dans les années 1950 ; l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 ; le sabotage par le PCF stalinien des luttes ouvrières en France en mai 1968 ; puis de nouveau la répression des luttes en Pologne au début des années 1970, etc. Cette situation a encore empiré après la chute du mur de Berlin en 1989 avec les campagnes immondes de la bourgeoisie assimilant l'effondrement du stalinisme à la faillite du communisme et du marxisme, portant ainsi un coup de plus à toute idée de regroupement politique sur la base des principes marxistes.
Une des grandes forces du prolétariat consiste dans sa capacité de revenir sans cesse sur les défaites et les erreurs du passé, afin de les comprendre et d'en tirer des leçons pour la lutte présente et à venir. Comme disait Marx : "Les révolutions prolétariennes (...) se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives" (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). Cette partie de l'expérience du mouvement ouvrier constituée par le syndicalisme révolutionnaire ne saurait faire exception à ce besoin d'examen critique afin d'en tirer toutes les leçons. Pour ce faire, il est nécessaire de replacer les idées et l'action du syndicalisme révolutionnaire dans leur contexte historique, seule démarche qui permette d'en saisir les origines en lien avec l'histoire même du mouvement ouvrier. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'entreprendre une série d'articles, dont celui-ci sert d'introduction, sur l'histoire du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme. Au sein de celle-ci, nous nous attacherons à répondre aux questions suivantes :
Notre réponse sera basée sur l'expérience concrète que la classe ouvrière a faite du syndicalisme révolutionnaire, à travers une analyse de plusieurs périodes importantes de la vie du prolétariat :
A travers cette série, nous ne visons pas à établir la chronologie détaillée des différentes organisations syndicalistes révolutionnaires, mais à mettre en évidence en quoi les principes du syndicalisme révolutionnaire se sont révélés non seulement inaptes à orienter l'action du prolétariat en vue de son émancipation, mais encore comment ils ont participé à l'entraîner, en certaines circonstances, sur le terrain de la bourgeoisie. Cette démarche historique, matérialiste, illustrera de façon significative la différence profonde existant entre l'anarchisme et le marxisme, et qui s'exprime en particulier dans la différence de leurs attitudes respectives envers les trahisons au sein du mouvement socialiste et du mouvement anarchiste. Les anarchistes se plaisent à montrer du doigt les grandes trahisons du mouvement socialiste et communiste : l'entrée dans la guerre des partis socialistes en 1914, et la contre-révolution stalinienne des années 1920-30. Ils prétendent y trouver une filiation fatale, inévitable, qui va de "l'autoritaire" Marx à Staline, en passant par Lénine - une sorte de "péché originel" en somme (démarche qui les place parfaitement au diapason avec la propagande bourgeoise sur la "mort du communisme"). Par rapport aux trahisons commises par des anarchistes, par contre, leur attitude est différente : le patriotisme anti-allemand d'un Kropotkine ou d'un James Guillaume en 1914, l'appui indéfectible qu'accorda la CGT française au gouvernement d'Union Sacrée pendant la guerre de 1914-18, l'entrée des ministres de la CNT dans les gouvernements bourgeois de la République espagnole, rien de tout ça n'est de nature à mettre en question, à leurs yeux, les "principes" éternels de l'anarchisme. Dans le mouvement marxiste, en revanche, les trahisons ont toujours été expliquées et combattues, avant et après les faits, par les courants de gauche (2). Ce combat mené par les courants de gauche ne s'est jamais limité à un simple "rappel des principes", mais a consisté en un effort à la fois pratique et théorique pour comprendre et montrer d'où vient la trahison, quelles sont les modifications en cours dans la situation historique, matérielle du capitalisme qui l'expliquent, notamment en rendant caduques des analyses et moyens de luttes jusque là adaptés au combat de la classe ouvrière. Chez les anarchistes, et chez les anarcho-syndicalistes, rien de tel. La trahison est mise sur le dos des "chefs" - ce qui n'aide en rien à comprendre pourquoi les "chefs" ont trahi. On continue d'accorder aux principes une valeur éternelle, purement morale, vidée de son contenu historique. Face à la "trahison", on ne peut donc rien faire d'autre que de réaffirmer les mêmes valeurs éternelles, et c'est bien pour cela que le mouvement anarchiste, contrairement au marxisme, n'a jamais dégagé des fractions de gauche en son sein. C'est pour cela aussi que les révolutionnaires authentiques dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire français de 1914 (Rosmer, Monatte) n'ont pas tenté de constituer un courant de gauche au sein du syndicalisme révolutionnaire mais se sont tournés vers le bolchevisme.
Comme on l'a vu plus haut, au coeur de la divergence entre le courant syndicaliste révolutionnaire et le marxisme il y a la question de la forme d'organisation que se donne la classe ouvrière en vue de mener le combat contre le capitalisme. En fait, la compréhension de cette question ne s'est pas faite du jour au lendemain. Ce n'est pas parce que le prolétariat est historiquement la classe révolutionnaire appelée à renverser le capitalisme, qu'il a fait son apparition au sein de la société capitaliste déjà prêt pour la révolution, comme Athéna est sortie toute prête de la tête de Zeus. Bien au contraire, la classe ouvrière n'a gagné en conscience politique et en capacité organisationnelle qu'à la suite d'énormes efforts et souvent d'amères défaites. Dans ce long chemin du prolétariat vers son émancipation, deux besoins fondamentaux, dès le départ, se font sentir :
Et de fait, toute l'histoire du prolétariat au cours du 19e siècle est marquée par ses efforts incessants afin de se doter des formes d'organisation les plus aptes à rendre compte de ces deux besoins fondamentaux, concrètement pour se doter d'une organisation générale en vue de rassembler tous les ouvriers en lutte et d'une organisation politique dont une des tâches essentielles consiste à donner une claire perspective à ces combats. La période qui part des débuts de la formation de la classe ouvrière jusqu'à la Commune de Paris est marquée par tout une série d'efforts et de tentatives d'organisation du prolétariat, en général fortement marqués par l'histoire spécifique du mouvement ouvrier dans chaque pays. Au cours de cette période, une des tâches essentielles de la classe ouvrière et de ses efforts d'organisation consiste encore en la nécessité de s'affirmer comme classe spécifique face aux autres classes de la société (bourgeoisie et petite bourgeoisie) avec qui elle a pu partager certains objectifs communs (comme le renversement de l'ordre féodal).
Dans ce contexte historique marqué par l'immaturité d'un prolétariat en cours de formation et sans expérience propre, les deux besoins fondamentaux de la classe ouvrière s'expriment sous la forme d'organisations qui, soit sont encore fortement tournées vers le passé (comme les sociétés de compagnonnage issues du Moyen Age), soit sont incapables de comprendre la nécessité d'une organisation générale de la classe pour mener le combat contre l'ordre capitaliste dont elles font pourtant une critique particulièrement radicale. C'est ainsi que les premières organisations politiques du prolétariat sont souvent caractérisées par une vision "sectaire" selon laquelle la révolution doit être l'oeuvre, non pas de la classe dans son ensemble, mais d'une minorité de comploteurs qui se saisiront du pouvoir par un coup d'Etat, pour le remettre ensuite au peuple. Cette tradition nous a donné de grandes figures du mouvement ouvrier comme Gracchus Babeuf et Auguste Blanqui. C'est au cours de cette période, que les socialistes utopistes (dont les plus grands noms sont Fourier et Saint-Simon en France, Owen en Angleterre) élaborent leurs plans pour une future société destinée à remplacer la société capitaliste dont ils font une dénonciation impitoyable et souvent très pertinente. Dans les premières organisations de masse de la classe ouvrière, on peut trouver parfois l'expression d'une tendance à chercher un illusoire retour au passé, parfois des intuitions du devenir de la classe qui allaient bien au-delà de ses capacités de l'époque : d'un côté, par exemple, les efforts d'organisation syndicale clandestine en Grande-Bretagne à la fin du 18e siècle (connu sous le nom du "Army of Redressors" sous le commandement du mythique Général Ludd) exprimaient souvent le désir de revenir à la production artisanale ; d'un autre côté, le but que se donne le Grand National Consolidated Union du début du 19e (3), de réunir les divers mouvements corporatistes en une grève générale révolutionnaire préfigure de manière utopique l'organisation des soviets un siècle plus tard. Très tôt, la bourgeoisie reconnaît le danger que représente pour elle l'organisation de masse des ouvriers : en France, la loi Le Chapelier interdit dès 1793, en pleine période révolutionnaire, toute forme d'association ouvrière, y compris les simples associations d'entraide économique face au chômage ou à la maladie. Au fur et à mesure de son développement, le prolétariat s'affirme en tant que classe autonome face aux autres classes de la société.
On voit dans le chartisme anglais, les embryons du parti politique de classe ainsi que la première séparation du prolétariat avec la petite bourgeoisie radicale. La vague de luttes qui se termine avec la défaite des révolutions de 1848 (et donc également du chartisme) nous a légué les principes incorporés dans le Manifeste communiste. Néanmoins, l'idée d'un véritable parti politique du prolétariat met encore du temps à émerger, puisque la Première Internationale créée dans les années 1860 réunit les caractéristiques à la fois du parti politique et de l'organisation unitaire de masse.
La Commune de Paris de 1871, suivie par le Congrès de la Haye de la Première Internationale en 1872, ont marqué un point de rupture pour le mouvement ouvrier sur le plan du développement de son organisation. La capacité des masses ouvrières à dépasser dans l'organisation qu'elles se donnent la conception et la pratique conspiratives des blanquistes avait été largement démontrée, à la fois par les succès dans les luttes économiques des ouvriers organisés dans l'Association Internationale des Travailleurs, et par le premier pouvoir de la classe ouvrière de l'histoire qu'avait constitué la Commune.
Désormais, seuls les anarchistes attachés à l'idée de "l'acte exemplaire", et notamment les fidèles de Bakounine (4), restaient des adeptes de la conspiration ultra-minoritaire comme moyen d'action. En même temps, la Commune a démontré l'absurdité de l'idée que les ouvriers pouvaient tout simplement ignorer l'activité politique (c'est-à-dire l'action revendicative vis-à-vis de l'Etat dans l'immédiat, et la prise du pouvoir politique dans la perspective révolutionnaire). Le reflux de la lutte et de la conscience de classe suite à la défaite écrasante de la Commune a fait que ces leçons n'ont pas pu être tirées dans l'immédiat. Mais les trente années qui ont suivi la Commune ont vu s'opérer une décantation dans le prolétariat autour des moyens de s'organiser : on distingue d'un côté, l'organisation syndicale pour la défense des intérêts économiques de chaque corporation(5), et de l'autre côté l'organisation en parti politique à la fois pour la défense des intérêts généraux immédiats de la classe ouvrière à travers l'action politique parlementaire (luttes pour imposer une limite légale au travail des enfants et des femmes, ou à la durée de la journée de travail, par exemple), ainsi que pour la préparation et la propagande pour le "programme maximum", c'est-à-dire le renversement du capitalisme et la transformation socialiste de la société.
Du fait que le capitalisme dans son ensemble est encore dans sa période ascendante, avec notamment une expansion sans précédent des forces productives (les trente dernières années du 19ème siècle sont témoins à la fois de cette expansion et de l'extension des rapports de production capitaliste au niveau mondial), il est encore possible pour la classe ouvrière d'arracher des réformes durables à la bourgeoisie (6). La pression sur les partis bourgeois dans le cadre parlementaire permet de faire adopter des lois favorables à la classe ouvrière et de faire reculer les "lois scélérates" d'interdiction de l'organisation de la classe en syndicats et en partis politiques. Cependant, ces "succès" de l'action des partis ouvriers au sein du capitalisme contiennent des dangers extrêmement graves pour le prolétariat. Le courant de pensée réformiste considère comme définitive cette situation qui a vu le développement de l'influence des organisations ouvrières sur la base de l'obtention de réformes réelles en faveur de la classe ouvrière, alors qu'elle n'est que temporaire. Ce courant, pour qui "le mouvement est tout et le but n'est rien" s'expriment à la fin du 19e siècle principalement soit dans les partis politiques, soit dans les syndicats, suivant les pays. Ainsi, en Allemagne, par exemple, la tentative du courant autour de Bernstein de faire officialiser une politique opportuniste d'abandon du but révolutionnaire est vivement combattue dans le parti Social-démocrate par la résistance, notamment, de la Gauche autour de Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek. En revanche, c'est plus facilement qu'il acquiert une forte influence dans les grands appareils syndicaux. En France, où le parti socialiste est bien plus profondément marqué qu'en Allemagne par l'idéologie réformiste et opportuniste, on assiste à la situation inverse. Ainsi, le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899-1901 comprend en son sein un ministre socialiste - Alexandre Millerand (7).
Une telle participation ministérielle, récusée par l'ensemble de la Social-démocratie dans les congrès de la Seconde Internationale, n'est rejetée qu'avec difficulté (et pour certains avec beaucoup de regrets) par les socialistes français eux-mêmes. Ce n'est donc absolument pas le fruit du hasard si, lors de la rupture en 1914 avec les organisations ouvrières passées à l'ennemi (partis socialistes et syndicats), la Gauche internationaliste est issue du parti allemand (le groupe Spartakus autour de Luxemburg et Liebknecht), et des syndicats français (la tendance internationaliste représentée par Rosmer, Monatte, et Merrheim entre autres). De façon générale, c'est dans les fractions parlementaires des partis socialistes, et dans tout l'appareil impliqué dans le travail parlementaire, que l'opportunisme était le plus présent. C'est aussi là qu'avaient tendance à affluer les éléments carriéristes dans l'espoir de profiter de l'influence croissante du mouvement ouvrier, mais qui bien sûr n'avaient aucun intérêt dans le renversement révolutionnaire de l'ordre existant. De ce fait, il s'ensuivit au sein de la classe ouvrière une tendance à identifier le travail politique avec l'activité parlementaire, l'activité parlementaire avec l'opportunisme et le carriérisme, le carriérisme avec l'intelligentsia petite-bourgeoise des avocats et des journalistes, et enfin l'opportunisme avec la notion même de parti politique. Face au développement de l'opportunisme, la réponse que donnèrent beaucoup d'ouvriers révolutionnaires, consista à rejeter l'activité politique dans son ensemble, et à se replier, en quelque sorte, vers les syndicats. C'est ainsi que, dans la mesure où le mouvement syndicaliste révolutionnaire était un courant réellement ouvrier, il s'est fixé comme but, nous le verrons, de construire des syndicats qui seraient des organes unitaires de la classe ouvrière capables à la fois de la regrouper pour la défense de ses intérêts économiques, de la préparer pour le jour où elle devrait prendre le pouvoir au moyen de la grève générale, et de servir de structure organisationnelle à la société communiste future. Ces syndicats devaient être des syndicats de classe, libérés du carriérisme de l'intelligentsia qui cherchait à se servir du mouvement ouvrier pour se faire une place sur les bancs du Parlement, et indépendants - comme allait le souligner le congrès d'Amiens de 1906 de la CGT française - de tout parti politique. En somme, comme disait Lénine : "Dans beaucoup de pays d'Europe de l'Est, le syndicalisme révolutionnaire a été le résultat direct et inévitable de l'opportunisme, du réformisme, et du crétinisme parlementaire. Dans notre pays également, les premiers pas de "l'activité au Douma" ont énormément renforcé l'opportunisme, et ont réduit les mencheviques à un état de servilité face aux Cadets. Le syndicalisme révolutionnaire ne peut que se développer sur le sol russe en tant que réaction contre cette conduite honteuse de Sociaux-démocrates "distingués" ". (8)
En quoi consiste donc ce syndicalisme révolutionnaire dont Lénine prévoyait le développement ? Ses différentes composantes partagent d'abord une vision commune de ce que doit être un syndicat. Pour résumer cette conception, on ne peut faire mieux que de citer le préambule de la Constitution des International Workers of the World (IWW) adoptée à Chicago en 1908 : "La mission historique de la classe ouvrière est de supprimer le capitalisme. (9) L'armée des producteurs doit être organisée non seulement pour la lutte quotidienne contre les capitalistes, mais aussi pour prendre en mains la production quand le capitalisme aura été renversé. En nous organisant par industrie, nous formons la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne" (10). Le syndicat donc doit être l'organe unitaire de la classe à la fois pour la lutte de défense des intérêts immédiats, pour la prise de pouvoir révolutionnaire, et pour l'organisation de la future société communiste. Selon cette vision, le parti politique est au mieux sans importance (Bill Haywood considérait que les IWW étaient "le socialisme en bleu de travail"), au pire, un vivier de bureaucrates en herbe. Cette vision du syndicalisme révolutionnaire appelle deux critiques importantes, sur lesquelles nous reviendrons plus en détail ultérieurement. La première critique concerne l'idée selon laquelle on pourrait "former la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne". Penser qu'il serait possible de commencer à construire la nouvelle société au sein de l'ancienne provient de l'incompréhension profonde concernant l'antagonisme existant entre la dernière des sociétés d'exploitation, le capitalisme, et la société sans classe qu'il s'agit d'instaurer.
C'est une grave erreur qui conduit à sous-estimer la profondeur de la transformation sociale nécessaire pour opérer la transition entre ces deux formes sociales et, aussi, à sous-estimer la résistance de la classe dominante à la prise du pouvoir par la classe ouvrière. En fait, toute concession immédiatiste ou réformiste visant à vouloir s'affranchir artificiellement de ces contraintes et lois régissant la transition du capitalisme à la société sans classe fait le jeu de conceptions aussi réactionnaires que l'autogestion (en fait auto-exploitation) ou la construction du socialisme en un seul pays chère à Staline. Lorsque les anarcho-syndicalistes contemporains adressent aux bolcheviks la critique de ne pas avoir adopté, dès octobre 1917, des mesures radicales de transformation sociale, alors que le capitalisme dominait économiquement sur toute la planète, y inclus en Russie, ils démontrent en fait leur vision réformiste de la révolution et de la nouvelle société dont elle doit permettre l'avènement. A cela il n'y a en fait rien d'étonnant puisque le syndicalisme révolutionnaire revient, en fait, à prôner la reconduite par les ouvriers de la propriété privée, la propriété privée d'un capitaliste devenant alors la propriété privée d'un groupe d'ouvriers, chaque usine, chaque entreprise, gardant son autonomie par rapport aux autres. Selon cette vision, la transformation à mettre en oeuvre est si peu radicale que les mêmes ouvriers continueront de travailler dans les mêmes industries et, nécessairement, dans les mêmes conditions. La deuxième critique qui doit être portée au syndicalisme révolutionnaire, c'est de rester étranger à l'expérience révolutionnaire réelle de la classe. Pour les marxistes, la révolution russe de 1905, avec la création spontanée des conseils ouvriers, a été un moment crucial. Pour Lénine, les soviets sont "la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat". Rosa Luxemburg, Trotsky, Pannekoek, en fait toute l'aile gauche de la social-démocratie qui allait former l'Internationale Communiste, se sont penchés sur l'analyse de ces évènements, ainsi que sur d'autres comme les grandes grèves aux Pays-Bas en 1903. Ainsi, l'expérience politique de 1905 devient, à travers le combat et la propagande des courants de gauche de la Seconde Internationale, un élément vital de la conscience ouvrière, qui portera ses fruits en octobre 1917 en Russie (où le rôle des anarchistes a été minime d'ailleurs) et pendant toute la vague révolutionnaire qui a vu surgir des soviets en Finlande, Allemagne, Hongrie. Les syndicalistes "révolutionnaires", au contraire, sont restés figés dans des schémas abstraits qui, pour avoir été bâtis sur l'expérience de la lutte syndicale réformiste pendant l'ascendance du capitalisme, se sont révélés parfaitement inadéquats pour la lutte révolutionnaire dans le capitalisme décadent. Il est vrai que les anarchistes aiment prétendre que la "révolution" espagnole a été bien plus profonde que la Révolution russe en termes de changement social, mais nous verrons qu'en réalité il n'en est rien. Les syndicalistes révolutionnaires d'aujourd'hui ont poursuivi dans la même "tradition", en laissant complètement de côté de l'expérience réelle des luttes ouvrières depuis 1968. En particulier, ils ne tiennent aucun compte du fait que, d'un côté, la forme d'organisation prise par les luttes n'est pas syndicale mais celle de l'assemblée générale souveraine avec des délégués élus et révocables (11), alors que de l'autre côté l'Etat bourgeois incorpore directement les syndicats en son sein (12). Nous avons vu que les syndicalistes révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes partagent une vision commune du syndicat comme lieu d'organisation de la classe ouvrière. Voyons maintenant trois éléments clé de ce courant qu'on retrouve régulièrement dans les différentes organisations, et que nous examinerons en détail dans de prochains articles.
On pourrait imaginer aujourd'hui que la question de l'action directe a été résolue par l'histoire. A l'époque de la montée du syndicalisme révolutionnaire, l'action directe était mise en avant par opposition à l'action des "chefs", c'est-à-dire en général les dirigeants parlementaires des partis socialistes ou les bureaucrates syndicaux. Or, depuis l'entrée en décadence du capitalisme, non seulement les partis "socialistes" et "communistes" ont définitivement trahi le prolétariat, mais en plus les conditions mêmes de la lutte de classe font que toute action sur le terrain du Parlement ou de la conquête de "droits" politiques est devenue caduque. En ce sens, le débat entre "action directe" et "action politique" n'est plus de mise. Certains pourraient imaginer que l'histoire a réglé la question et que marxistes et anarchistes se trouveraient en train de défendre, d'un commun accord, l'action directe de la classe ouvrière dans les luttes. La réalité est tout autre. Sur la question de "l'action directe", on touche du doigt la divergence entre marxistes et anarchistes sur le rôle de la minorité révolutionnaire. Pour les marxistes, l'action de la minorité révolutionnaire est celle d'une avant-garde politique de la classe ouvrière et n'a strictement rien à voir avec l'action minoritaire héritée de "l'acte exemplaire" anarchiste, et qui se substitue à l'action de toute la classe. Les orientations que donne à sa classe l'organisation marxiste dépendent en permanence du niveau de la lutte de la classe dans son ensemble, de la capacité plus ou moins grande, à un moment donné, de l'ensemble du prolétariat à agir en tant que classe contre la bourgeoisie, de faire siens les principes et les analyses des communistes dans la lutte (de se "saisir de l'arme de la théorie", ainsi que l'exprimait Marx). L'anarcho-syndicalisme, par contre, reste infecté par la vision essentiellement morale et minoritaire des anarchistes. Pour ce courant, il n'y a pas de distinction entre "l'action directe" de la masse des ouvriers, et celle des minorités, fussent-elles petites.
L'idée de la grève générale n'est pas spécifique à l'anarcho-syndicalisme, puisqu'elle trouve sa première expression dans les écrits du socialiste utopiste Robert Owen au début du 19e siècle. Cela dit, elle est devenue une des caractéristiques majeures de la théorie syndicaliste révolutionnaire. Nous pouvons en distinguer plusieurs aspects fondamentaux (13) :
Dans les faits, aucune de ces idées n'a survécu à l'épreuve de l'expérience concrète du prolétariat lui-même. D'abord, la théorie selon laquelle la période révolutionnaire serait précédée par un développement continu de la force des syndicats s'est révélée parfaitement fausse. Ni dans la révolution russe, ni dans la révolution allemande, ceux-ci n'ont été des organes de lutte ou d'exercice du pouvoir du prolétariat. Au contraire, ils ont été, au mieux, des freins et des éléments conservateurs (par exemple le syndicat des cheminots en Russie qui s'est opposé à la révolution en 1917). En effet, dans tous les pays impliqués dans la Première Guerre mondiale, le syndicat assume pour le compte de l'Etat bourgeois un rôle d'encadrement de la classe ouvrière en vue d'assurer la production de guerre et afin d'empêcher tout développement de la résistance au massacre. Ce rôle est pris en charge sans hésitation par la direction de la CGT anarcho-syndicaliste dès l'entrée en guerre de la France. Le refus de la "politique" par le syndicalisme révolutionnaire a eu pour conséquence de désarmer complètement les ouvriers face aux questions qui se sont réellement posées à l'occasion des épisodes critiques lors de la guerre et de la révolution. Toutes les questions qui se posent entre 1914 et 1936 sont des questions politiques : quelle est la nature de la guerre qui éclate en 1914, guerre impérialiste ou guerre pour la défense des droits démocratiques contre le militarisme allemand ? Quelle attitude adopter envers la "démocratisation" des Etats absolutistes en février 1917 (Russie) et en 1918 (Allemagne) ? Quelle attitude adopter envers l'Etat démocratique en Espagne en 1936, ennemi bourgeois ou allié anti-fasciste ? Dans tous les cas, le syndicalisme révolutionnaire se révèle incapable de répondre, et finit par sombrer dans l'alliance de fait avec la bourgeoisie. L'expérience de la grève de masse en Russie 1905 a mis en question les théories énoncées jusqu'alors à la fois par les anarchistes et les sociaux-démocrates (les marxistes à l'époque). Mais il n'y a que l'aile gauche du marxisme qui s'est montrée capable de tirer les leçons de cette expérience cruciale. "La révolution russe [de 1905], cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l'anarchisme, mais encore aboutit à une liquidation historique de l'anarchisme. Ainsi la dialectique de l'histoire, le fondement de roc sur lequel s'appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l'anarchisme auquel l'idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même ; en revanche, la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l'action du prolétariat, apparaît aujourd'hui comme l'arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques. S'il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l'ancien point de vue marxiste à l'égard de la grève de masse, pourtant seuls le marxisme, ses méthodes, et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme. "La femme aimée du Maure ne peut mourir que de la main du Maure" " (Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti, et syndicats, édition La Découverte, pp 94, 96 ; la citation à la fin est une allusion à l'Othello de Shakespeare).
Faire une distinction entre l'internationalisme et l'anti-militarisme peut, à première vue, sembler n'avoir qu'un intérêt purement académique. Celui qui est contre l'armée n'est-il pas forcément pour la fraternité entre les peuples ? Ne s'agit-il pas, dans le fond, d'un même combat ? Non. Il y a entre l'un et l'autre une différence de démarche. L'internationalisme se base sur la compréhension du fait que, si le capitalisme est un système mondial, il reste néanmoins incapable de dépasser le cadre national et la concurrence de plus en plus effrénée entre les nations. En tant que tel, il engendre un mouvement visant à renverser la société capitaliste au niveau international, par une classe ouvrière unie elle aussi au niveau international. Depuis 1848, le premier mot d'ordre du mouvement ouvrier n'est pas anti-militariste, mais bien internationaliste : "Ouvriers de tous les pays, unissez-vous !". Pour la gauche marxiste révolutionnaire de la Social-démocratie d'avant 1914, il était impossible de concevoir la lutte contre le militarisme comme autre chose qu'un aspect d'une lutte bien plus large. "La Social-démocratie, conformément à sa conception de l'essence du militarisme, considère que l'abolition complète du militarisme en soi est impossible : le militarisme ne peut tomber qu'avec le capitalisme, le dernier système de société de classe le but de la propagande Social-démocrate anti-militariste n'est pas de combattre le système en tant que phénomène isolé, pas plus que son but final n'est l'abolition du militarisme en soi" (Karl Liebknecht, Militarismus und anti-militarismus, traduit par nous). L'anti-militarisme, par contre, n'est pas forcément internationaliste puisqu'il tend à prendre comme ennemi principal, non pas le capitalisme en tant que tel, mais seulement un aspect de celui-ci. Pour l'anarcho-syndicalisme de la CGT française avant 1914, la propagande anti-militariste est motivée surtout par l'expérience immédiate de l'utilisation de l'armée contre les grévistes.
Elle considérait qu'il était nécessaire à la fois de soutenir moralement les jeunes prolétaires pendant leur service militaire et de convaincre la troupe qu'elle devait refuser de se servir de ses armes contre les grévistes. C'était un but qui, en soi, n'était pas critiquable. Mais l'anarcho-syndicalisme restait incapable de comprendre le militarisme en tant que phénomène intégralement liée au capitalisme, un phénomène qui allait en s'aggravant dans la période avant 1914, où les grandes puissances impérialistes se préparaient pour la Première Guerre mondiale. Typique de cette incompréhension est l'idée que le militarisme n'est en fait qu'une excuse inventée de toutes pièces pour justifier le maintien d'une force répressive anti-ouvrière, idée exprimée par les dirigeants anarcho-syndicalistes Pouget et Pataud : "les gouvernements tenaient à conserver la guerre - car la peur de la guerre était, pour eux, le meilleur des artifices de domination. Grâce à la crainte de la guerre, habilement entretenue, ils pouvaient hérisser le pays d'armées permanentes qui, sous prétexte de protéger la frontière, ne menaçaient, en réalité, que le peuple et ne protégeaient que la classe dirigeante" (Comment nous ferons la révolution). En fait, l'anti-militarisme de la CGT ressemble au pacifisme, dans sa capacité d'exécuter un tournant à 180° lorsque la "patrie est en danger".
En 1914, les anti-militaristes de la veille découvrent du jour au lendemain que la bourgeoisie française est "moins militariste" que la bourgeoisie allemande, et qu'il faut alors défendre la "tradition révolutionnaire" de la France de 1789 contre la botte inculte des militaristes prussiens, plutôt que de "transformer la guerre impérialiste en guerre civile", pour reprendre la formule de Lénine. Evidemment, la question du militarisme ne pouvait se poser de la même façon après l'épouvantable boucherie de 1914-18, qui avait largement dépassé en horreur tout ce que les anti-militaristes d'avant 1914 avaient pu imaginer. A l'idéologie anti-militariste a succédé, en quelque sorte, celle de l'anti-fascisme, comme nous le verrons quand il s'agira de considérer le rôle de la CNT dans la guerre en Espagne pendant les années 1930. Dans les deux cas, il s'est agi de choisir un camp de la bourgeoisie plus démocratique, contre un autre plus autoritaire, dictatorial.
La distinction entre ces deux courants, entre lesquels il existait des inter-relations, n'était pas forcément évidente pour leurs contemporains. Avant 1914, par exemple, on peut même dire que la CGT française a servi en quelque sorte d'organisation phare aux courants syndicalistes révolutionnaires au sens large, de la même manière que le SPD allemand a été l'organisation phare pour les autres partis de la 2e Internationale. Néanmoins, avec le recul de l'histoire, il apparaît nécessaire de distinguer entre les positions des anarcho-syndicalistes et celles des syndicalistes révolutionnaires. Cette distinction recouvre en grande partie la différence entre les pays moins développés au niveau industriel (la France et l'Espagne), et les deux pays capitalistes les plus développés et les plus importants du 19e (Grande-Bretagne) et du 20e siècle (Etats-Unis). Elle est fortement liée à la plus grande influence qu'a eu, dans le mouvement ouvrier des pays moins développés, l'anarchisme caractéristique de la petite bourgeoisie et du petit artisanat en voie de prolétarisation, alors que le syndicalisme révolutionnaire constituait une réponse plus adaptée à la problématique d'un prolétariat fortement concentré dans la grande industrie. Examinons brièvement quatre éléments importants qui nous permettent de faire la différence entre les deux courants.
Pour ou contre la centralisation. L'anarcho-syndicalisme a toujours eu une vision fédéraliste, selon laquelle la fédération syndicale n'est qu'un regroupement de syndicats indépendants : la confédération n'a aucune autorité au niveau de chaque syndicat. Dans la CGT en particulier, cette position convenait parfaitement aux anarcho-syndicalistes qui dominaient surtout les petits syndicats car le système de prise de décision (une voix par syndicat) au niveau confédéral leur donnait un poids dans la CGT qui allait bien au-delà de leur importance numérique réelle. Le syndicalisme révolutionnaire des IWW par contre, est fondé implicitement et explicitement sur la centralisation internationale de la classe ouvrière. Ce n'est pas un hasard si l'un des slogans des IWW est : "One big union" ("Un seul grand syndicat"). Le nom même du syndicat ("Ouvriers industriels du monde") affiche clairement - même si la réalité n'a jamais été à la hauteur de l'ambition - l'intention de regrouper les ouvriers du monde entier dans une organisation unique. Les statuts des IWW, adoptés à Chicago en 1905, entérinent ainsi l'autorité de l'organe central : "Les subdivisions internationales et nationales des syndicats auront une autonomie complète en ce qui concerne leurs affaires internes respectives à une condition : le conseil exécutif général doit contrôler ces syndicats dans l'intérêt général" (14).
L'attitude envers l'action politique est assez différente parmi les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires. Même s'il y a des membres des partis socialistes dans certains syndicats de la CGT, les anarcho-syndicalistes eux-mêmes sont "anti-politiques", ne voyant dans ces partis que magouilles parlementaires ou "de chefs". La fameuse Charte adoptée par le Congrès d'Amiens de 1906 affirme la totale indépendance de la CGT par rapport aux partis ou aux "sectes" (référence aux groupes anarchistes). Ce refus de toute vision politique (comprise exclusivement sous l'angle de l'activité parlementaire de l'époque) figure parmi les raisons pour lesquelles la CGT se trouve politiquement complètement démunie devant la guerre de 1914, celle-ci ne suivant pas le schéma prévu de la grève générale sur le terrain purement "économique". Le rejet anarchiste de la "politique" n'avait pas vraiment trouvé d'écho lors de la fondation des IWW, même si ceux-ci se voulaient une organisation unitaire de la classe ouvrière et entendaient garder leur entière liberté d'action par rapport aux partis politiques. Au contraire, les fondateurs et les dirigeants les plus en vue des IWW étaient souvent membres d'un parti politique : Big Bill Haywood était non seulement secrétaire du Western Federation of Miners, mais également membre du SPA (Socialist Party of America), de même que A. Simons. Daniel De Leon, du SLP (Socialist Labor Party) joua également un rôle de premier plan dans la formation des IWW. Dans le contexte plutôt particulier des Etats-Unis, les IWW étaient souvent considérés par la bourgeoisie et par le syndicat réformiste AFL (American Federation of Labor), comme une expression syndicale du socialisme politique. Même après la scission de 1908, lors du congrès où les IWW modifièrent leur constitution de manière à bannir toute caution à l'action politique (c'est-à-dire essentiellement électorale), des membres du SPA continuèrent de jouer un rôle fondamental au sein des IWW. Haywood notamment sera élu au comité exécutif du SPA en 1911 : son élection représente d'ailleurs une victoire pour les révolutionnaires contre les réformistes au sein même du parti socialiste. De même, il serait impossible d'expliquer l'influence du syndicalisme révolutionnaire parmi les shop-stewards en Grande-Bretagne, sans mentionner le rôle joué par John MacLean et le SLP écossais. Ce n'est pas non plus un hasard si les bastions du mouvement des shop-stewards (la sidérurgie et les mines de charbon du sud du pays de Galles, le bassin industriel de la Clyde en Ecosse, la région de Sheffield en Angleterre) allaient devenir aussi des bastions du Parti Communiste dans les années qui suivirent la Révolution russe.
Enfin, le positionnement de l'un et l'autre de ces deux courants face à la guerre ne constitue pas la moindre des différences. Si on situe entre 1900 et 1940 la période d'essor du syndicalisme, on constate une différence notable entre l'anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire dans l'attitude des différents courants envers la guerre impérialiste : - L'anarcho-syndicalisme a sombré armes et bagages dans le soutien à la guerre impérialiste : la CGT en 1914 a embrigadé les ouvriers français pour la guerre, alors que la CNT espagnole en 1936-37 est devenue, à travers l'idéologie anti-fasciste et sa participation au gouvernement, un des principaux soutiens à la république bourgeoise. - Le syndicalisme révolutionnaire, par contre, est resté sur des positions internationalistes : les IWW aux Etats-Unis, les shop-stewards en Grande-Bretagne, ont été au coeur de la résistance ouvrière à la guerre. Evidemment, cette distinction doit être nuancée : ainsi, le syndicalisme révolutionnaire a connu bien des faiblesses (notamment une forte tendance à voir la question de la guerre uniquement à travers le prisme étroit de la lutte économique contre ses effets). Néanmoins, au niveau des organisations la distinction reste valable. En somme, si le syndicalisme révolutionnaire, malgré ses faiblesses, a fourni une partie des militants ouvriers les plus déterminés dans la lutte contre la guerre, l'anarcho-syndicalisme a fourni des ministres aux gouvernements d'Union Sacrée des républiques bourgeoises française et espagnole.
"Le camarade Voinov a parfaitement raison d'appeler les Sociaux-démocrates russe à apprendre de l'exemple de l'opportunisme et de celui du syndicalisme révolutionnaire. Le travail révolutionnaire dans les syndicats, mettant l'accent non pas sur la ruse parlementaire mais sur l'éducation du prolétariat, sur le ralliement aux organisations entièrement classistes, sur la lutte en-dehors du parlement, sur la capacité d'utiliser (et aussi sur la préparation des masses à utiliser avec succès) la grève générale, ainsi que les "formes de lutte de décembre" (15) dans la révolution russe - tout ceci est très clairement la tâche de la tendance bolchevique. Et l'expérience de la révolution russe rend cette tâche beaucoup plus facile pour nous, elle nous fournit une grande richesse, en termes d'orientation pratique et de données historiques, qui nous donne la possibilité d'évaluer concrètement les nouvelles méthodes de lutte, la grève de masse et l'utilisation de la force directe. Ces méthodes de lutte sont encore moins "nouvelles" pour les bolcheviques russes, ou pour le prolétariat russe. Elles sont "nouvelles" pour les opportunistes qui font de leur mieux pour éradiquer des esprits des ouvriers en occident le souvenir de la Commune et des esprits des ouvriers en Russie le souvenir de décembre 1905. Afin de renforcer ces souvenirs, de faire une étude scientifique de cette grande expérience, de diffuser ses leçons parmi les masses, ainsi que la compréhension de l'inévitabilité de sa répétition à une autre échelle - cette tâche des Sociaux-démocrates en Russie nous ouvre des perspectives infiniment plus riches que "l'anti-opportunisme" et "l'anti-parlementarisme" unilatéraux des syndicalistes révolutionnaires " (16). Pour Lénine, le syndicalisme révolutionnaire représente une réponse prolétarienne à l'opportunisme et au crétinisme parlementaire de la Social-démocratie, mais une réponse partielle et schématique, incapable de saisir dans toute sa complexité la période charnière du début du 20e siècle. Malgré les différences historiques qui ont fait surgir les différents courants syndicalistes révolutionnaires, tous ont ce défaut en commun. Comme nous le verrons dans les articles à venir, cette faiblesse leur fut fatale : au mieux, le courant syndicaliste révolutionnaire n'a pas su contribuer pleinement au développement de la vague révolutionnaire de 1917-23 ; au pire, il a sombré corps et biens dans le soutien ouvert au capitalisme impérialiste qu'il a cru pendant un temps combattre.
Jens, 04/07/04
(1) Nous verrons plus loin les différences entre le syndicalisme révolutionnaire et l'anarcho-syndicalisme. De façon brève, on peut dire déjà que l'anarcho-syndicalisme constitue une branche du syndicalisme révolutionnaire. Tous les anarcho-syndicalistes se considèrent comme syndicalistes révolutionnaires, la réciproque n'étant pas vraie.
(2) La trahison des partis socialistes en 1914 est combattue par l'aile gauche de ces partis (Rosa Luxemburg, Pannekoek, Gorter, Lénine, Trotsky) dès le début du 20ème siècle ; la trahison, dans les années 1920-30, des partis communistes (qui se portent à la tête de la contre-révolution) ainsi que la trahison du courant trotskyste lors de la deuxième guerre mondiale, sont combattues par les communistes de gauche (KAPD en Allemagne, GIK en Hollande, la gauche du PC italien autour de Bordiga, les fractions de la Gauche internationale Bilan et Internationalisme).
(3) Le Grand National Consolidated Union fut créé en 1833, avec la participation active de Robert Owen, connu pour ses écrits socialistes utopiques ; selon la presse de l'époque, il aurait encadré 800.000 ouvriers anglais (voir Preparing for power, J.T. Murphy).
(4) Les anarchistes aiment opposer le " libertaire " et " démocratique " Bakounine à " l'autoritaire " Marx. En réalité, l'aristocrate Bakounine avait un profond mépris pour le " peuple ", qui devait être dirigé, selon lui, par la main invisible de la conspiration secrète : " pour la vraie révolution, il faut non des individus placés à la tête de la foule et qui la commandent, mais des hommes cachés invisiblement au milieu d'elle, reliant invisiblement par eux-mêmes une foule avec l'autre, et donnant ainsi invisiblement une seule et même direction, un seul et même esprit et caractère au mouvement. L'organisation secrète préparatoire n'a que ce sens là, et ce n'est que pour cela qu'elle est nécessaire " (Bakounine, Les principes de la révolution). Voir la Revue Internationale n°88, " Questions d'organisation ". Pour plus de détails sur les conceptions organisationnelles de Bakounine, voir l'excellente biographie de E.H. Carr.
(5) A cette époque, les syndicats sont organisés par corporation, et l'organisation est souvent limitée, de surcroît, aux seuls ouvriers qualifiés.
(6) A titre d'exemple de la différence entre la période ascendante et la période décadente du capitalisme, signalons l'évolution de la durée de la journée de travail, qui de 16 à 17 heures au début du 19e siècle tend vers dix heures, voire huit heures dans certaines industries, au début du 20e siècle. Depuis lors, la journée de travail effective (en dehors des arnaques comme les 35 heures en France, aujourd'hui de toutes façons remises en question par la bourgeoisie) est resté obstinément bloquée autour de huit heures par jour malgré une augmentation faramineuse de la productivité. Dans certains pays comme la Grande-Bretagne, la tendance depuis vingt ans est nettement à la hausse, la journée typique de 9.00-17.00 ayant été remplacée par une journée de 09.00-18.00 voire plus.
(7) Millerand était un avocat apprécié dans le mouvement ouvrier français pour ses qualités de défenseur des syndicalistes devant les tribunaux. Protégé de Jaurès, il entra au parlement en 1885 en tant que socialiste indépendant. Mais sa participation au cabinet Waldeck-Rousseau lui vaut l'opposition des socialistes, dont il s'éloigne progressivement à partir de 1905. Ministre des Travaux Publics (1909-1910) puis de la guerre (1912-1913 et 1914-1915).
(8) Lénine, dans une préface à la brochure de Voinov (Lunacharsky) sur l'attitude du parti envers les syndicats (1907). Traduit pas nous. Dans les faits, si le syndicalisme révolutionnaire s'est développé très peu en Russie c'est parce que les ouvriers russes se sont tournés vers un parti politique marxiste véritablement révolutionnaire : le parti bolchevique.
(9) Il est à noter ici que cette idée d'une mission historique de la classe ouvrière est tout à fait dans la tradition marxiste, bien plus qu'anarchiste.
(10) Toutes les citations des IWW sont empruntées au livre de Larry Portis : IWW et syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis publié par Editions Spartacus.
(11) Voir notamment nos articles sur les grèves en Pologne en 1980.
(12) Pour ceux qui en douteraient, il suffit de voir à quel point les syndicats dans les pays " démocratiques " sont financés par l'Etat. Ainsi le journal français La Tribune du 23 février 2004 indique que 2500 fonctionnaires sont payés par le Ministère de l'Education Nationale pour le travail syndical. Ce journal évoque aussi les subventions diverses aux syndicats, comme par exemple les 35 millions d'euros versés par an au titre du " fonctionnement du paritarisme ".
(13) La vision anarcho-syndicaliste de la grève générale est exposée de façon assez détaillée - quoique romancée - dans Comment nous ferons la révolution, livre écrit par Pouget et Pataud, deux dirigeants de la CGT avant 1914. Nous y reviendrons.
(14) On remarquera ici un niveau de centralisation allant bien au-delà de celui qui existait dans la 2e Internationale.
(15) C'est-à-dire les soviets
(16) Lénine, op.cit.Traduit par nous.
La classe dominante ne lésine devant aucune dépense lorsqu'il s'agit de mettre en place des spectacles visant à faire accepter leur sort aux exploités et aux opprimés. Déjà, dans la Rome antique, les Empereurs savaient qu'il fallait fournir à la plèbe du pain et du cirque ("panem et circenses") pour qu'elle accepte son sort. Et quand le pain se faisait rare, on en rajoutait un peu sur le cirque. Dans la chrétienté, les fastes de la messe avaient fondamentalement le même objectif. Mais là aussi, comme avec les jeux du cirque, il ne s'agissait pas seulement de fournir aux opprimés une petite dose de divertissement afin de leur faire oublier leur triste quotidien. Il s'agissait aussi de chanter la toute puissance et la toute bienfaisance des autorités du moment. De ce point de vue, la bourgeoisie n'a rien inventé, mais elle a développé et sophistiqué ce genre de spectacles avec tous les moyens que lui donnent tant l'expérience des anciennes classes exploiteuses que la maîtrise de la science et de la technologie que la société capitaliste a permise. Au quotidien, grâce en particulier à la télévision, le "bon peuple" a droit à toutes sortes de "reality shows", tournois sportifs et autres célébrations des fastes de la société actuelle (y compris les mariages princiers, plusieurs siècles après le renversement du pouvoir politique de l'aristocratie !). Et quand le calendrier s'y prête, alors on célèbre les grands événements historiques afin, non seulement "d'amuser le peuple" mais de lui bourrer le crâne d'un maximum de mensonges et de fausses leçons à propos de ces événements. Le 60e anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944 en a été un nouvel exemple ; un exemple particulièrement significatif.
Tous les journalistes qui ont couvert "l'événement" l'ont constaté : les cérémonies de 60e anniversaire du débarquement ont dépassé en faste, en participation des "personnalités", en "couverture médiatique" et en "ferveur populaire" celles du cinquantenaire. C'est un paradoxe que ces mêmes journalistes ont essayé de comprendre. Les explications ont été variées et quelques fois un peu surprenantes : c'est parce que ces cérémonies permettent de sceller l'amitié retrouvée entre la France et les États-Unis après la brouille liée à la guerre en Irak ; ou bien parce que c'était la dernière fois qu'on verrait participer les rescapés de cet épisode de l'histoire, ces vieux messieurs couverts de médailles qui, une fois dans leur vie de mineur des Appalaches, de paysan de l'Oklahoma ou de chauffeur-livreur de Londres, feraient l'objet de la gratitude universelle, seraient considérés comme des V.I.P. Les communistes ne célèbrent pas le débarquement de juin 1944, comme ils pourraient le faire pour la Commune de Paris de 1871 ou la Révolution d'octobre 1917. Cependant, il leur appartient à l'occasion de cet anniversaire et des cérémonies qu'il l'ont entouré de rappeler ce que fut vraiment cet événement, ce que fut sa signification afin d'opposer à la marée des mensonges bourgeois une petite digue au service de la petite minorité qui, aujourd'hui, peut les entendre.
Jamais avant le 6 juin 1944, l'espèce humaine, dont l'histoire est pourtant riche en guerres, n'avait réalisé une opération militaire de l'envergure du débarquement allié en Normandie. Ce sont 6939 bâtiments qui, dans la nuit du 5 au 6 juin, ont traversé la Manche dont 1213 navires de guerre, 4126 bâtiments de débarquement, 736 bâtiments de servitude et 864 navires marchands. Au dessus de cette armada,11590 appareils zèbrent le ciel : 5050 chasseurs, 5110 bombardiers, 2310 avions de transport, 2600 planeurs et 700 avions de reconnaissance. Sur le plan des effectifs, ce sont 132715 hommes qui sont débarqués le "Jour J", ainsi que 15000 américains et 7000 britanniques qui ont été parachutés la veille derrière les lignes adverses par 2395 avions. Malgré leur énormité, ces chiffres sont encore loin de représenter toute l'ampleur de l'opération militaire. Avant même le débarquement, des dragueurs de mines avaient tracé cinq immenses chenaux permettant le passage de l'armada alliée. Le débarquement lui-même ne vise qu'à établir une tête de pont permettant de débarquer des troupes et des moyens matériels en quantité bien plus considérable. C'est ainsi que, en moins d'un mois, ce sont un million et demi de soldats Alliés qui sont débarqués avec tout leur équipement, notamment des dizaines de milliers de véhicules blindés (le tank Sherman à lui seul a été construit à 150 000 exemplaires). Pour ce faire, des moyens matériels et humains ahurissants sont mobilisés. Pour que les navires puissent décharger leur cargaison ou leurs passagers, il faut aux Alliés un port en eau profonde tel que Cherbourg ou Le Havre. Mais comme ces villes ne sont pas prises d'emblée, ils créent de toutes pièces au large de deux petites localités, Arromanches et Saint-Laurent, deux ports artificiels en acheminant d'Angleterre des centaines de caissons flottants en béton qui ensuite ont été immergés pour servir de digues et de quais (opération "Mulberry"). Pendant quelques semaines, Arromanches est devenue le plus grand port du monde avant que le relais ne soit passé à Cherbourg qui est pris par les Alliés un mois après le débarquement et dont le trafic s'élève alors au double de celui du port de New York en 1939. Enfin, dès le 12 août, les Alliés peuvent commencer à utiliser PLUTO (Pipe Line Under The Ocean), un pipe line sous-marin assurant l'approvisionnement en carburant depuis l'île de Wight jusqu'à Cherbourg. Ces moyens matériels et humains démesurés sont en soi un véritable symbole de qu'est devenu le système capitaliste, un système qui engloutit en vue de la destruction des quantités ahurissantes de moyens technologiques et de travail humain. Mais au-delà de son côté démesuré, il faut rappeler que l'opération "Neptune" (nom de code désignant le débarquement en Normandie), préparait un des plus grands carnages de l'histoire (l'opération "Overlord", l'ensemble des plans militaires en Europe occidentale à la mi-1944). Le long des côtes de la Normandie on peut voir ces immenses alignements de croix blanches témoins du terrible tribut payé par toute une génération de jeunes américains, anglais, canadiens, allemands, etc. dont certains avaient à peine 16 ans. Ces cimetières militaires ne comptabilisent pas les civils, femmes, enfants, vieillards, qui ont été tués lors des affrontements et dont le nombre, dans certains cas, est presque aussi élevé que celui des soldats tombés dans les combats. La bataille de Normandie, pendant laquelle les troupes allemandes ont tenté d'empêcher les troupes Alliées de prendre pied puis de progresser en France se solde par des centaines de milliers de morts au total.
Tous ces éléments, les discours et commentaires des médias bourgeois ne les cachent en aucune façon. On a même l'impression que les commentateurs en rajoutent lorsqu'ils évoquent la terrible boucherie de cet été 1944. Cependant, c'est dans l'interprétation de ces faits que se trouve le mensonge. Les soldats qui ont débarqué le 6 juin 1944 et les jours suivants sont présentés comme les soldats de la "liberté" et de la "civilisation". C'est ce qu'on leur avait dit avant le Débarquement pour les convaincre de donner leur vie ; c'est ce qu'on a dit aux mères de tous ceux que la mort a frappés au sortir de l'enfance ; c'est ce qu'ont déclaré une nouvelle fois les politiciens qui, en nombre, ont fait le déplacement sur les plages normandes le 6 juin 2004, les Bush, Blair, Poutine, Schröder, Chirac... Et les commentateurs de rajouter : "où en serions-nous si ces soldats n'avaient pas fait ces terribles sacrifices ? Nous serions encore sous la botte du nazisme !" Tout est dit : cette boucherie, aussi effroyable qu'elle fut, était un "mal nécessaire" pour "sauver la civilisation et la démocratie". Face à ces mensonges, qui sont partagés unanimement par tous les ennemis d'hier (le chancelier allemand avait été invité aux cérémonies) et que reprennent pratiquement toutes les forces politiques, de la droite la plus réactionnaire aux trotskistes, il est indispensable de réaffirmer quelques vérités élémentaires.
La première vérité à affirmer, c'est qu'il n'y avait pas dans la Seconde Guerre mondiale un "camp de la démocratie" contre un "camp du totalitarisme", à moins de continuer à considérer que Staline était un grand champion de la démocratie. À cette époque, c'est ce que prétendaient d'ailleurs les partis dits "communistes", et les autres partis ne faisaient pas beaucoup d'efforts pour les démentir. Les véritables communistes, pour leur part, dénonçaient depuis des années le régime stalinien, fossoyeur de la révolution d'Octobre 1917 et fer de lance de la contre-révolution mondiale. En réalité, il y avait dans la Seconde Guerre mondiale, tout comme dans la Première, deux camps impérialistes qui se disputaient les marchés, les matières premières et les zones d'influence du monde. Et si l'Allemagne, comme lors de la Première Guerre mondiale, apparaissait comme la puissance agressive, "celle par qui la guerre arrive", c'est tout simplement parce qu'elle avait été la plus mal lotie dans le partage du gâteau impérialiste à la suite du traité de Versailles concluant la première boucherie impérialiste, un traité qui avait aggravé encore à son détriment le partage qui lui était déjà défavorable avant 1914 du fait du retard avec lequel elle était arrivée sur la scène impérialiste (des petits pays comme la Hollande ou la Belgique avaient un empire colonial plus vaste que celui de l'Allemagne).
La deuxième vérité est celle-ci : malgré tous les discours sur "la défense de la civilisation", ce n'est pas cette dernière qui préoccupait les dirigeants Alliés qui ont pu faire preuve, à l'occasion, d'une barbarie tout à fait comparable à celle des pays de l'Axe. Et nous ne parlons pas seulement du Goulag stalinien qui valait bien les camps nazis. Les pays "démocratiques" se sont également illustrés dans ce domaine. Nous n'allons pas ici passer en revue l'ensemble des crimes et actes de barbarie commis par les valeureux "défenseurs de la civilisation" (à ce sujet voir notamment notre article "Les massacres et les crimes des 'grandes démocraties'" dans la Revue internationale n° 66). Il nous suffit de rappeler qu'avant la Seconde Guerre mondiale, et même avant l'arrivée des nazis au pouvoir, ces pays avaient "exporté" leur "civilisation" vers les colonies non seulement par le goupillon mais aussi, et surtout par le sabre, les canonnières et les mitrailleuses, sans compter les gaz asphyxiants et la torture. Quant aux preuves indiscutables de "civilisation" dont les Alliés ont fait preuve aux cours de la Seconde Guerre mondiale, rappelons quelques un de leurs hauts faits d'arme. Les premiers qui viennent à l'esprit, ce sont évidemment les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945 où fut employée pour la première et unique fois de l'histoire l'arme atomique tuant en une seconde près de cent mille civils et plus de cent mille autres au terme de mois et d'années de souffrance. Mais le terrible bilan de ces bombardements n'est sont pas seulement dû au fait qu'ils ont fait appel à une arme nouvelle, encore mal connue.
C'est avec des moyens totalement "classiques" que les fers de lance de la civilisation ont massacré des populations uniquement civiles : - bombardements de Hambourg en juillet 1943 : 50 000 morts ; - bombardement de Tokyo en mars 1945 : 80 000 morts ; - bombardement de Dresde les 13 et 14 février 1945 : 250 000 morts. Ce dernier bombardement est particulièrement significatif. À Dresde il n'y avait ni concentration militaire, ni objectif économique ou industriel. Il y avait surtout des réfugiés venant des autres villes qui avaient déjà été rasées. En outre, la guerre était déjà gagnée par les Alliés. Mais pour ces derniers il fallait provoquer la terreur dans la population allemande, et particulièrement parmi les ouvriers, afin qu'il ne leur prenne pas l'idée de recommencer ce qu'ils avaient fait à la fin de la Première Guerre mondiale : des combats révolutionnaires en vue de renverser le capitalisme. Au procès de Nuremberg qui s'est tenu après la guerre ont été jugés les "criminels de guerre" nazis. En fait, ce qui leur a valu leur condamnation, ce n'est pas tant l'ampleur de leurs crimes que le fait qu'ils appartenaient au camp des vaincus. Sinon, à leur côté, il aurait fallu voir Churchill et Truman principaux "décideurs" des massacres évoqué ci-dessus. Enfin, il faut affirmer une dernière vérité face à l'argument suivant lequel l'humanité aurait connu des souffrances bien pires encore si les Alliés n'étaient pas venus libérer l'Europe. En premier lieu, la ré-écriture de l'histoire est en général un exercice vain. Bien plus féconde est la compréhension de pourquoi l'histoire a pris tel cours plutôt que tel autre. Comme dans le cas présent ("si les Alliés avaient perdu la guerre..."), cet exercice est en général effectué par ceux-là qui veulent justifier l'ordre existant qui serait finalement le "moins mauvais" ("La Démocratie est la pire forme de gouvernement à l'exception de toutes les autres", Churchill). En réalité, la victoire de la "démocratie" et de la "civilisation" lors de la Seconde Guerre mondiale n'a aucunement mis fin à la barbarie du monde capitaliste. Depuis 1945, il y a eu autant de victimes de la guerre qu'au cours des deux guerres mondiales réunies. En outre, le maintien en place d'un mode de production, le capitalisme, dont les deux guerres mondiales, de même que la crise économique des années 30 et la crise actuelle font la preuve qu'il a fait son temps, a valu à l'humanité la poursuite et aujourd'hui l'aggravation de toutes sortes de calamités particulièrement meurtrières (famines, épidémies, catastrophes "naturelles" dont on pourrait éliminer les conséquences dramatiques, etc.). Sans compter que le système capitaliste, en se perpétuant, hypothèque de plus en plus l'avenir de l'espèce humaine en détruisant de façon irréversible l'environnement et en préparant de nouvelles catastrophes naturelles, notamment climatiques, aux conséquences effrayantes. Et si le système capitaliste a pu survivre plus d'un demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale, c'est que la "victoire de la Démocratie" a représenté une terrible défaite pour la classe ouvrière ; une défaite idéologique qui est venu parachever la contre-révolution qui s'était abattue sur elle après l'échec de la vague révolutionnaire des années 1917-1923. C'est justement et principalement parce que la bourgeoisie, avec l'aide de tous les partis politiques qui se prétendent "ouvriers" (des "socialistes" jusqu'aux trotskistes, en passant par les "communistes"), a réussi à faire croire aux ouvriers des principaux pays capitalistes, notamment ceux des grandes concentrations industrielles d'Europe occidentale, que la victoire de la Démocratie était "leur victoire" que ces derniers n'ont pas engagé des combats révolutionnaires au cours et à la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme ils l'avaient fait lors de la Première. En d'autres termes, la "victoire" de la Démocratie, et notamment le Débarquement qu'on a tant encensé ces derniers jours, a donné un sursis au capitalisme décadent, lui permettant de poursuivre pendant plus d'un demi siècle son cours catastrophique et barbare. Voila une vérité dont aucun média ne s'est fait l'écho, évidemment. Au contraire, le zèle tout particulier avec lequel tous les puissants du monde et leurs larbins ont célébré ce "grand moment de la Liberté" est à la hauteur de l'inquiétude nouvelle que la classe dominante commence à ressentir face à la perspective d'une reprise des combats de la classe ouvrière à mesure que la crise du capitalisme fera chaque jour plus la preuve de la faillite historique de ce système et de la nécessité de le renverser. Et justement, il est un autre enseignement très important que les opérations "Neptune" et "Overlord" doivent apporter à la classe ouvrière : c'est l'immense compétence dont est capable la bourgeoisie pour faire croire à ses mensonges.
A la conférence de Téhéran qui s'est tenue entre les principaux dirigeants Alliés en décembre 1943, Churchill a déclaré à Staline : "En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu'elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonges". Ce n'était pas une nouveauté. Au 6e siècle avant Jésus-Christ, le stratège chinois Sunzi énonçait déjà ainsi les règles principales de l'art de la guerre : "Imposer sa volonté à l'adversaire, l'obliger à se disperser ; agir du fort au faible, et en secret, mais être renseigné en permanence sur l'adversaire ; feindre, car tout acte de guerre est fondé sur la duperie". (L'art de la guerre, Flammarion, Paris, 1972) Et pour s'assurer du succès de la plus grande opération militaire de l'histoire, "Neptune", il fallait mettre en oeuvre une des entreprises de mystification les plus vastes qui aient jamais existé. Cette entreprise avait pour nom de code "Fortitude" et elle visait a induire les dirigeants allemands en erreur au moment du débarquement. Son élaboration avait été confiée à la Section de Contrôle de Londres (LCS), un organisme secret créé par Churchill et auquel collaboraient les principaux responsables des renseignements anglais et américains. Nous n'allons pas énumérer ici l'ensemble des moyens qui ont été mis en oeuvre afin de tromper l'état-major allemand. Nous nous contenterons d'en signaler les plus significatifs. Au cours de la première moitié de 1'année 1944, l'évolution de la guerre avait permis aux dirigeants allemands de comprendre que les Alliés allaient ouvrir un front en Europe occidentale. En d'autres termes, qu'ils allaient débarquer dans cette zone. Là dessus, les Alliés savaient bien qu'il était impossible de tromper leur adversaire. Cependant, la question restait posée du moment et surtout du lieu précis de ce débarquement et l'objectif des "Moyens spéciaux" (terme utilisé par les britanniques) était de faire croire que celui-ci allait avoir lieu à une date et en un lieu autres que le 6 juin 1944 sur les plages normandes. Théoriquement, le débarquement pouvait avoir lieu en n'importe quel point de la côte entre le Golfe de Gascogne et la Norvège (c'est-à-dire plusieurs milliers de kilomètres). Cependant, dans la mesure où c'est en Angleterre que les Alliés avaient installé l'essentiel de leurs moyens militaires, il paraissait logique que le débarquement ait lieu quelque part entre la Bretagne et la Hollande. Plus précisément, Hitler était persuadé qu'il aurait lieu dans le Pas-de-Calais, là où les côtes anglaises sont les plus proches du continent, ce qui devait permettre à la chasse anglaise, dont le rayon d'action était limité, de participer aux combats. Grâce à leurs moyens d'espionnage, les Alliés avaient eu connaissance de cette conviction des dirigeants allemands et le but central de "Fortitude" était qu'ils la conservent le plus longtemps possible, y compris après le Débarquement en Normandie qui devait être interprété comme une diversion préparant le véritable Débarquement dans le Pas-de-Calais. Et le fait est que pendant plusieurs semaines, Hitler a attendu ce dernier ce qui l'a conduit à refuser d'envoyer vers la Normandie d'énormes moyens militaires basés dans le Nord de la France et en Belgique. Quand il a compris de quoi il retournait, il était trop tard : les Alliés avaient réussi à débarquer suffisamment d'hommes et de matériel pour leur permettre de remporter la bataille de Normandie et de commencer leur offensive vers Paris puis vers l'Allemagne. Les Alliés n'ont pas lésiné sur les moyens pour tromper leur adversaire. Certains des moyens employés étaient d'ailleurs assez cocasses : c'est ainsi qu'un acteur provincial dans le civil, Meyrick Edward Clifton James, a joué en mai 1944 le plus grand rôle de sa vie en étant présenté comme le maréchal Montgomery, le militaire anglais le plus prestigieux de la Seconde Guerre mondiale, à qui avait été confiée la direction opérationnelle du Débarquement. Sosie presque parfait de "Monty", soigneusement habillé et maquillé par des spécialistes, James est arrivé le 26 mai à Gibraltar avant de rejoindre Alger, ce qui avait pour objectif de faire croire que le débarquement des Alliés dans le sud de la France (qui finalement a eu lieu le 15 août en Provence) devait précéder celui du nord-ouest. (1) Il existe une foule d'autres épisodes de ce type, même si moins "folkloriques". Cependant, le moyen le plus décisif destiné à convaincre les dirigeants allemands que le débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais est la constitution du FUSAG (Premier groupe d'armée des États-Unis) commandé par le général Patton, un des officiers supérieurs américains les plus en vue, et qui s'est installé dans le Sud-Est de l'Angleterre, donc face au Pas-de-Calais. La particularité de ce groupe d'armée, supposé comporter un million d'hommes, c'est qu'il était complètement fictif. Les tanks que les avions de reconnaissance allemands avaient pu photographier étaient des baudruches gonflables, les avions étaient en bois, les baraquements militaires en carton, etc. Quant aux messages radio qui partaient de ce rassemblement militaire, ils empruntaient la voix d'acteurs américains et canadiens de confiance. (2) Parmi les autres moyens employés pour renforcer la conviction allemande sur le débarquement dans le Nord de la France, certains révèlent tout le cynisme dont est capable la classe dominante. C'est ainsi que des agents de la "France libre" travaillant pour les britanniques ont été envoyés saboter des canons allemands qui défendaient cette partie de la côte. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'ils allaient être livrés à la Gestapo par ceux-là même qui leur avaient confié cette mission afin qu'ils parlent sous la torture et communiquent des informations supposées "sensibles". (3) Ce qui frappe lorsqu'on prend connaissance des "moyens spéciaux" employés par les deux camps de la Seconde Guerre mondiale, et particulier les Alliés, c'est l'incroyable machiavélisme qui a été mis en oeuvre pour tromper l'ennemi. Un des chapitres du livre de référence sur les opérations d'intoxication de la Seconde Guerre mondiale, "Bodygard of Lies" ("La Guerre secrète", en français) de Anthony Cave Brown, s'intitule d'ailleurs "Fortitude Nord, les machiavéliques stratagèmes". De fait, pendant longtemps, le gouvernement américain a tenté de cacher ces moyens (par un mémorandum du 28 août 1945, le président Truman a interdit toute divulgation d'information sur ce sujet). Les sphères dirigeantes de la classe dominante ne sont pas intéressées à ce qu'on soupçonne le degré de machiavélisme dont elles sont capables, surtout dans une période historique où la guerre est permanente. Après tout, si un stratagème n'a pas été éventé, il peut rendre de nouveaux services. Ainsi, l'attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbor, en décembre 1941, avait été voulue et favorisée par les dirigeants anglais et américains pour "forcer la main" à la population américaine et aux secteurs bourgeois qui étaient hostiles à l'entrée en guerre des États-Unis. Cette réalité a toujours été démentie par les autorités américaines (qui l'ont entourée jusqu'à aujourd'hui d'un "rempart de mensonges"). Si, comme c'est fortement probable, l'attaque contre les Twin Towers du 11 septembre 2001 a été voulue et favorisée par les services spécialisés de l'État américain qui ont "laissé faire" Al Qaïda, afin de préparer la guerre contre l'Irak, on comprend que le mensonge sur la réalité de Pearl Harbor continue d'être utile aujourd'hui. (4) Enfin, il est un élément que la classe ouvrière ne doit jamais perdre de vue : l'incroyable machiavélisme dont est capable la classe dominante lorsqu'elle fait la guerre, elle est parfaitement capable de l'employer contre les exploités. Et on peut même dire que c'est face au prolétariat qu'elle déploie avec le plus de sophistication tous ses talents dans l'art de la mystification: car là, l'enjeu de l'affrontement n'est plus pour la bourgeoisie une simple question de suprématie impérialiste, mais une question de vie ou de mort. En d'autres termes, dans la guerre de classe que la bourgeoisie livrera au prolétariat, enore plus que dans la guerre entre ses composantes nationales, elle "protège la vérité par un rempart de mensaonges". Les flonflons de la célébration du débarquement du 6 juin 1944 se sont tus. Mais la classe ouvrière ne doit jamais oublier les véritables leçons de cet événement : - le capitalisme décadent ne peut mettre fin aux guerres, il ne peut qu'accumuler ruines sur ruines, que semer la mort à grande échelle ; - la bourgeoisie est prête à toutes les infamies, à tous les mensonges pour préserver sa domination sur la société ; - le prolétariat ne doit jamais sous estimer l'intelligence de la classe exploiteuse, sa capacité à mettre en oeuvre les mystifications les plus sophistiquées pour conserver son pouvoir et ses privilèges.
Fabienne
(1) Dans ce registre, il faut également signaler l'opération "Chair à pâté" ("Mincemeat") destinée à faire croire à l'État-major allemand que le débarquement en Sicile de juillet 1943 n'est qu'une diversion pour un débarquement beaucoup plus important en Grèce et en Sardaigne. Pour ce faire, on a largué près des côtes espagnoles le cadavre d'un homme, le major William Martin, qui n'avait jamais existé et qui portait attachée à son poignet une serviette contenant des documents propres à accréditer la mystification préparée par les Alliés. Ces documents, avant que d'être restitués aux anglais par les autorités franquistes, avaient néanmoins été photocopiés par les services secrets allemands. L'opération "Mincemeat", jointe à d'autres manoeuvres du même type, a pleinement réussi puisque Hitler a envoyé à Athènes son plus brillant officier supérieur, Rommel lui-même, diriger des moyens militaires qui n'ont jamais servi.
(2) Il faut noter que le FUSAG était complété par la 4e armée britannique, forte de 350 000 hommes, basée en Écosse et supposée préparer un débarquement en Norvège. Elle aussi était totalement fictive, ce qui ne l'a pas empêché, dès qu'à commencé le débarquement en Normandie, de se déplacer vers le Sud pour rejoindre le FUSAG en vue d'un débarquement à venir dans le Pas-de-Calais...
(3) Cet exploit peu glorieux des "Moyens spéciaux" est rapporté de façon romancée par le journaliste et romancier américain Larry Collins (co-auteur de "Paris brûle-t-il ?") dans son roman "Fortitude". Cet épisode n'est évidemment pas le seul où s'est exprimé le cynisme des dirigeants Alliés. Dans ce domaine, il vaut la peine de rappeler le débarquement sur Dieppe du 19 août 1942. Cette opération où ont été engagés 5000 soldats canadiens et 2000 britanniques ne visait nullement à prendre position en France. Dès le départ, les dirigeants Alliés savaient qu'ils envoyaient tous ces jeunes soldats au massacre. L'opération avait comme unique objectif de tester "en réel" les moyens de défense allemands et de récolter de l'information sur les différents problèmes qu'il faudrait résoudre lors du véritable débarquement.
(4) Voir à ce sujet notre article "Pearl Harbor 1941, les 'Twin Towers' 2001, Le machiavélisme de la bourgeoisie", Revue internationale 108. A ceux qui critiquent nos articles mettant en évidence le machiavélisme de la classe dominante en affirmant que celle-ci n'est pas capable de réaliser les agissements que nous lui attribuons, nous conseillons de lire "La Guerre secrète", ou plus simplement "L'espion qui venait du froid" écrit par un ancien agent secret anglais, John Le Carré. Ce sont d'excellent remèdes contre la naïveté comme celle dont sont affligés nos détracteurs.
Tous les grands bourgeois de ce monde capitaliste nous ont invités à commémorer avec eux le soixantième anniversaire du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Les Bush, Schröder, Chirac, Blair, Poutine�, dans un même élan, alliés ou ennemis d'hier, dans une unité qui se voulait émouvante, nous ont invité à ne pas oublier ce qui fut, d'après eux, une épopée héroïque pour la défense de la liberté et de la démocratie ! Selon le discours idéologique dominant, cette unité affichée des alliés et des ennemis d'hier devrait nous conduire à penser qu'en réfléchissant aux "erreurs" du passé et en les corrigeant, il est alors possible de construire un monde de paix, un monde stable et maîtrisé. Ce monde de paix - ce "nouvel ordre mondial" - c'est ce qu'on nous avait déjà promis après l'effondrement du bloc de l'URSS en 1989.
Et pourtant, les années 1990 ont vu la poursuite non seulement du développement de la barbarie guerrière, mais celui d'une instabilité croissante de toute la société capitaliste. L'effondrement du bloc de l'Est, qui représentait environ un sixième de l'économie mondiale, a manifesté l'entrée de plain pied du capitalisme dans sa phase de décomposition. Les tensions impérialistes qui cessaient d'être polarisées par le face à face entre deux blocs impérialistes rivaux se partageant le monde, n'ont pas disparu pour autant. Elles ont pris la forme de la guerre de chacun contre tous, portant le déchaînement des conflits guerriers sur la planète à un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale. La perspective de paix et de prospérité annoncée par le leader mondial américain a fait long feu et, très vite, a laissé la place au cauchemar d'une société qui s'entre-déchire, au niveau mondial, avec le risque d'entraîner l'humanité toute entière dans sa chute. La première guerre du Golfe en 1991 n'avait pas permis que soit révélé au grand jour cet aspect du "chacun contre tous", pourtant déjà dominant et déterminant, les Etats-Unis étant encore parvenus à rallier derrière eux les grandes puissances; notamment grâce à ce qui leur restait d'autorité sur leurs anciens alliés. Par contre, au Rwanda, en ex-Yougoslavie, au Zaïre, pour ne citer que ces conflits, le chacun pour soi, la défense par chacun de ses intérêts impérialistes propres au détriment de tous les autres, avait été plus explicite. Et l'entrée dans le nouveau millénaire a vu s'amplifier cette dynamique des conflits impérialistes. Après les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis avaient solennellement annoncé qu'ils feraient la guerre au terrorisme, qu'ils libèreraient l'Afghanistan de l'arriération des talibans puis qu'ils apporteraient la prospérité et la démocratie en Irak. Le résultat aujourd'hui est une instabilité croissante et meurtrière qui se répand, non seulement en Irak mais dans toute cette zone. Phénomène nouveau, on voit que la situation tend à échapper au contrôle même de la principale puissance militaire de la planète. Les objectifs que la bourgeoisie américaine s'était donnés lui ont échappé. Aux images triomphales qui suivirent l'entrée des troupes américaines dans Bagdad, où l'on voyait ces dernières déboulonner une statue de Saddam Hussein, ont succédé les tueries quasi journalières, démontrant l'incapacité des Etats-Unis à stabiliser la situation, et laissant la population de ce pays dans des conditions de survie effroyables.
La lutte acharnée entre seigneurs de la guerre, plus ou moins inféodés à des puissances régionales ou mondiales, et qui domine déjà en Irak et en Afghanistan, commence à s'étendre en Arabie saoudite, avec une vague d'attentats contre les étrangers, les installations pétrolières et le gouvernement. L'instabilité dans ce pays menace la principale source du pétrole au monde (25% des réserves mondiales), faisant planer un risque supplémentaire sur une situation économique déjà dépressionniste : celui d'une flambée des prix pétroliers, pourtant actuellement au-dessus des 40 dollars le baril. Dans une telle dynamique, les grandes puissances elles-mêmes perdent de plus en plus la capacité d'orienter, comme elles le voudraient, la marche de l'ensemble de la société et ne sont évidemment pas en mesure de lui donner la moindre perspective. Le c�ur de l'Europe n'est pas épargné par l'irruption du chaos comme l'ont illustré les attentats du 11 mars 2004 en Espagne. Tout cela manifeste "l'entrée du monde dans une période d'instabilité jamais vue par le passé" (Introduction aux "Thèses sur la Décomposition", 1990, Revue Internationale n°107) et qui s'accélère aujourd'hui. En fait, ce que déjà la guerre du Golfe nous avait montré c'est que, dès le début de 1991, "face à la tendance au chaos généralisé propre à la phase de décomposition, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est a donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capitalisme, dans sa tentative de maintenir en place les différentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition du corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens mêmes qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation considérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme." ("Militarisme et Décomposition", Revue Internationale n° 64.)
L'administration Bush est-elle la cause profonde du désastre irakien ?
Les manifestants anti-Bush, les poncifs des puissances comme la France et l'Allemagne à l'ONU, voire les cris de désespoir de certaines fractions de la bourgeoisie aux Etats-Unis, envisagent tous de pouvoir inverser cette tendance et de retrouver une stabilité dans le monde grâce à des gouvernants moins cupides, moins cyniques, plus généreux et plus intelligents.
La bourgeoisie voudrait effectivement nous faire croire que la paix et la stabilité dépendent de ceux qui nous gouvernent. Dans ce sens, l'argument privilégié des différentes bourgeoisies qui se sont opposées à la guerre en Irak - parce qu'elles n'y avaient aucun intérêt, tout au contraire - était de dire que si Bush avait respecté le "droit international", s'il avait respecté la légitimité de l'ONU, l'Irak ne serait pas le bourbier sanglant qu'il est aujourd'hui devenu et les Etats-Unis ne seraient pas dans cette impasse. Au sein de la bourgeoisie américaine, qui était globalement en faveur de cette guerre, de plus en plus de voix se font entendre pour dire que la situation actuelle est le produit de l'incompétence et du manque d'intelligence de Bush et de son administration qui s'avèrent incapables de stabiliser l'Irak. En fait, ces deux types d'arguments sont faux. Ils n'ont d'autre objectif, de la part de la bourgeoisie, que le besoin de mystifier et de s'auto-mystifier. Cette situation d'instabilité anarchique qui se répand, est le pur produit de la situation historique dans laquelle se trouve plongée la société capitaliste aujourd'hui. Elle ne relève pas de la plus ou moins grande compétence d'une personne, pas plus que de sa personnalité propre. En effet : "Pour ce qui concerne la politique internationale des Etats-Unis, l'étalage et l'emploi de la force armée non seulement fait partie depuis longtemps de ses méthodes, mais elle constitue maintenant le principal instrument de défense de ses intérêts impérialistes, comme le CCI l'a mis en évidence depuis 1990, avant même la guerre du Golfe. Face à un monde dominé par le "chacun pour soi", où notamment les anciens vassaux du gendarme américain aspirent à se dégager le plus possible de la pesante tutelle de ce gendarme qu'ils avaient dû supporter face à la menace du bloc adverse, le seul moyen décisif pour les Etats-Unis d'imposer leur autorité est de s'appuyer sur l'instrument pour lesquels ils disposent d'une supériorité écrasante sur tous les autres Etats : la force militaire.
Ce faisant, les Etats-Unis sont pris dans une contradiction : - d'une part, s'ils renoncent à la mise en �uvre ou à l'étalage de leur supériorité militaire, cela ne peut qu'encourager les pays qui contestent leur autorité à aller encore plus loin dans cette contestation ; - d'autre part, lorsqu'ils font usage de la force brute, même et surtout quand ce moyen aboutit momentanément à faire ravaler les velléités de leurs opposants, cela ne peut que pousser ces derniers à saisir la moindre occasion pour prendre leur revanche et tenter de se dégager de l'emprise américaine (�)" (Résolution sur la situation internationale du 12e Congrès du CCI, Revue Internationale n°90, 1997).
Invoquer l'incompétence de tel ou tel chef d'Etat comme étant la cause des guerres, permet à la bourgeoisie de masquer la réalité, de cacher l'effroyable responsabilité que porte le capitalisme décadent et avec lui l'ensemble de la classe bourgeoise mondiale. En effet, une telle logique permet d'absoudre ce système de tous ses crimes en trouvant pour ceux-ci des boucs émissaires : la folie d'Hitler ou son déséquilibre seraient la cause de la Seconde Guerre mondiale ; de même l'inhumanité et l'incompétence de Bush seraient la cause de la guerre et des horreurs actuelles en Irak. Or, dans ces deux cas significatifs, ces hommes, avec leur tempérament et leurs spécificités, correspondent aux besoins de la classe qui les a portés au pouvoir. Dans ces deux cas, ils n'ont fait qu'appliquer la politique voulue par leur classe, de défense des intérêts du capital national. Hitler avait été soutenu par l'ensemble de la bourgeoisie allemande parce qu'il se montrait capable de préparer la guerre rendue inévitable par la crise du capitalisme et par la défaite de la vague révolutionnaire qui a suivi Octobre 1917. Le programme de réarmement allemand des années 1930, suivi par la guerre mondiale contre l'URSS et les alliés était une entreprise à la fois inévitable de par la situation de l'Allemagne après le Traité de Versailles de 1919, et vouée à l'échec. Elle était, en ce sens, profondément irrationnelle. Le déséquilibre d'un Hitler - ou plutôt le fait de mettre un tel déséquilibré à la tête de l'Etat - n'était rien d'autre que l'expression même de l'irrationalité de la guerre dans laquelle se lançait la bourgeoisie allemande. Il en est de même pour Bush et son administration. Ils mènent la seule politique qui aujourd'hui soit possible, du point de vue capitaliste, pour défendre les intérêts impérialistes américains, leur leadership mondial, à savoir celle de la guerre, de la fuite en avant dans le militarisme. L'incompétence de l'administration Bush, notamment du fait de l'influence qu'a pu exercer en son sein une fraction va-t-en guerre et jusqu'au-boutiste représentée entre autres par les Rumsfeld et Wolsfovitch, son incapacité à agir sur la base d'une vision à long terme, sont révélatrices du fait que la politique étrangère de la Maison Blanche est à la fois la seule possible, et vouée à l'échec. Le fait que Colin Powell, appartenant lui aussi à la même administration qui sait comment conduire une guerre, ait fait des mises en garde qui n'ont pas été écoutées quant à l'impréparation du conflit dans lequel les Etats-Unis s'engageaient, est une confirmation supplémentaire de cette tendance à l'irrationnel. C'est l'ensemble de la bourgeoisie américaine qui soutient une politique militariste, parce que c'est la seule possible pour la défense de ses intérêts impérialistes. Et, de fait, les divergences au sein de la bourgeoisie américaine, devant la catastrophe que représente l'Irak pour la crédibilité des Etats-Unis et pour le maintien de leur leadership mondial, portent uniquement sur des questions tactiques mais, en aucun cas, sur une condamnation de la guerre elle-même. Cela est tellement vrai que John Kerry, qui se présente comme adversaire démocrate de Bush aux prochaines élections présidentielles, n'a aucune politique alternative à proposer sinon de renforcer les effectifs militaires américains en Irak. Si les politiques à mener et leur succès dépendaient des seules qualités de ceux qui gouvernent, par exemple de leur intelligence, comment expliquer alors que la politique impérialiste d'un Reagan, qui à priori n'était pas moins désavantagé que Bush, ait pu remporter les succès que l'on sait contre l'impérialisme russe, en Afghanistan notamment ? La raison se trouve en fait au niveau de conditions différentes dans la situation : le fait de se trouver à la tête de l'un des deux blocs impérialistes rivaux qui dominaient le monde, au sein desquels existait une discipline vis-à-vis de la tête de bloc, conférait aux Etats-Unis une autorité bien supérieure. Quant aux "défenseurs de la paix" en Irak, les Schröder, les Chirac, leur attitude vis-à-vis de ce conflit n'a rien à voir avecde plus grandes qualités humaines ou politiques chez eux que chez leur rival Bush, et s'explique par le fait que cette guerre menaçait directement leurs intérêts impérialistes respectifs. Pour l'Allemagne, l'installation des Etats-Unis en Irak fait obstacle à ses perspectives d'avancée vers cette partie du monde, vers laquelle elle a traditionnellement orienté ses efforts d'expansion. Pour la France, elle lui ôte l'influence qui lui restait dans ce pays, de par son soutien plus ou moins dissimulé à Saddam Hussein. En finir avec la guerre ne relève pas en premier lieu des capacités propres des hommes politiques influents dans l'appareil d'Etat, ni en aucune façon de leur bonne ou mauvaise volonté, mais de la lutte de classe. La politique de la bourgeoisie est uniquement et implacablement déterminée, dans chaque pays, par la défense du capital national. A cette fin, elle porte au pouvoir les hommes qui apparaissent les plus à même de répondre à ces nécessités. Et si Kerry devait remplacer Bush à la présidence américaine, ce serait pour tenter de donner un souffle nouveau à une politique qui resterait fondamentalement la même. Pour un monde sans guerres, il ne s'agit pas de changer les gouvernements, mais de détruire le capitalisme. Ainsi, ni le transfert prévu de la souveraineté aux mains d'un gouvernement autochtone en Irak, ni le vote unanime de la résolution de l'ONU en faveur des modalités qui doivent accompagner ce transfert ne peuvent annoncer un avenir de plus grande stabilité. Et le projet de Grand Moyen-Orient non plus. Encore moins la célébration en grande pompe du débarquement du 6 juin 1944 et les déclarations de bonnes intentions qui l'accompagnent.
L'Europe : un antidote au désordre mondial ?
L'Europe pourrait-elle constituer un anti-dote à ce désordre et à cette anarchie ou au moins en limiter l'extension ? La France et l'Allemagne, on l'a vu lors de l'élargissement de l'Union, le 1er mai 2004, et encore lors des dernières élections européennes, se sont plu à présenter la construction de l'Europe comme un facteur de paix et de stabilité dans le monde. Si celle-ci parvenait à une unité politique, ce serait une garantie de paix nous dit-on. C'est un mensonge. En supposant que tous les Etats d'Europe s'entendent pour marcher d'un même pas, un bloc européen serait également un facteur de conflits mondiaux, puisque rival des Etats-Unis. Le projet de constitution de l'Europe ne fait d'ailleurs qu'exprimer en des termes sibyllins la volonté de certains Etats de pouvoir jouer, au moyen de l'Europe, un rôle sur l'arène impérialiste mondiale : "Les Etats membres appuient activement et sans réserve la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union, dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et s'abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l'Union ou susceptible de nuire à son efficacité�" (Chapitre I-15) Une telle orientation ne peut que constituer une menace vis-à-vis du leadership américain, et c'est bien pour cette raison que les Etats-Unis mettent des bâtons dans les roues de la construction d'une quelconque unité européenne, par exemple en soutenant la candidature turque à l'entrée dans l'Union. Néanmoins, l'unité européenne n'existe qu'au niveau de la propagande. Pour se rendre compte de l'absurdité que représente la notion de "bloc européen", il suffit de regarder en face la réalité de l'Union européenne : le budget européen s'élève à un minuscule 4% du PNB de l'UE, dont la plus grande partie est destinée, non pas à l'effort militaire mais à la Politique Agricole Commune ; il n'y a aucune force militaire sous commandement européen capable de rivaliser avec l'OTAN ou l'armée américaine. Il n'existe pas non plus de super-puissance militaire au sein de l'UE capable d'imposer sa volonté aux autres (une manifestation de cet état de fait a été la cacophonie régnant autour de l'adoption de la Constitution européenne) (1).
De surcroît, la politique d'une des principales puissances membre de l'UE, la Grande Bretagne, consiste à poursuivre l'objectif (le même depuis 400 ans) visant à diviser les puissances européennes, ses "partenaires" de l'UE. Dans ces conditions, toute alliance européenne ne peut être autre chose qu'un accord temporaire et forcément instable. Les guerres en Yougoslavie et en Irak ont mis en lumière l'éclatement de l'unité politique de l'Europe dès que les intérêts impérialistes des différentes bourgeoisies qui la composent sont en jeu. Et si actuellement des pays comme l'Espagne ou même la Pologne et d'autres du centre de l'Europe se tournent actuellement vers l'Allemagne ou tendent à le faire, il ne s'agit que d'une tendance limitée dans le temps, comme l'ont été avant elle et depuis 1990 d'autres du même type, en particulier les différents épisodes du rapprochement/éloignement au sein du couple franco-allemand. Ainsi, dans un cas comme dans l'autre, tendance vers l'unité politique ou désunion ouverte, l'exacerbation des tensions entre pays européens ne peut être surmontée. Dans le contexte de faillite du capitalisme et de décomposition de la société bourgeoise, la réalité nous montre que la seule politique possible de chaque grande puissance est d'essayer de mettre les autres en difficulté pour pouvoir s'imposer elle-même. C'est la loi du capitalisme. Ainsi, cette instabilité, cette anarchie croissante et ce chaos qui se répandent ne sont pas la spécificité de telle ou telle zone exotique et arriérée mais bien le produit du capitalisme dans sa phase actuelle, irréversible, de décomposition. Et comme le capitalisme domine la planète, c'est la planète entière qui est de plus en plus soumise au chaos.
Quelle perspective pour l'avenir de l'humanité ?
Seul le prolétariat mondial porte en lui une perspective car il n'est pas seulement la classe exploitée mais surtout la classe révolutionnaire de cette société, c'est-à-dire la classe qui est porteuse d'autres rapports sociaux débarrassés de l'exploitation, de la guerre, de la misère. Condensant en lui toutes les misères, toutes les injustices et toute l'exploitation, il détient potentiellement la force de renverser le capitalisme et d'instaurer le véritable communisme. Mais, pour se hisser à la hauteur de cet enjeu historique, il doit comprendre notamment que la guerre est un pur produit du capitalisme en faillite ; que la bourgeoisie est une classe cynique d'exploiteurs et de menteurs, qui redoute au plus haut point que son ennemi de classe, le prolétariat, ne perçoive la réalité telle qu'elle est, et non telle qu'elle lui est présentée par ses exploiteurs. Seul le développement de la lutte de classe, pour la défense de ses conditions de vie, jusqu'au renversement du capitalisme, pourra permettre au prolétariat de freiner le bras meurtrier de la bourgeoisie. Souvenons-nous en effet que c'est par la lutte de classe que la génération des prolétaires du début du 20e siècle avait mis fin à la Première Guerre mondiale. Le prolétariat a devant lui une grande responsabilité historique. Le développement de sa conscience des enjeux ainsi que de son unité dans la lutte, sera un élément déterminant. L'avenir de l'humanité tout entière en dépend.
G 15/06/04
(1) La constitution est elle-même un échec pour les "fédéralistes" qui espèrent voir une plus grande unité européenne, en écartant toute notion d'un véritable "gouvernement européen" en faveur d'une continuation du panier de crabes inter-gouvernemental existant.
Dans le premier article de cette série nous commencerons donc par rappeler, contre ceux qui affirment que le concept et que le terme même de décadence seraient absents ou sans valeur scientifique chez Marx et Engels, que cette théorie n'est autre que le coeur même de la conception du matérialisme historique. Nous montrerons que ce cadre théorique, ainsi que le terme de "décadence', est bel et bien amplement présent chez Marx et Engels tout au long de leur oeuvre. Derrière la critique ou l'abandon de la notion de décadence, ce qui est en jeu, c'est le rejet de ce qui constitue le coeur même du marxisme. Que la vision du monde actuel en décadence soit réfutée par les forces de la bourgeoisie, c'est tout à fait normal. Le problème, c'est que face à cet effort pour mettre en évidence les enjeux face auxquels la décadence de ce système place la classe ouvrière et l'humanité, on se heurte à des courants qui se prétendent marxistes tout en rejetant les outils que nous fournit la méthode marxiste pour appréhender la réalité (1).
La théorie de la décadence dans l'oeuvre des fondateurs du matérialisme historique
Contrairement à ce qui est généralement énoncé, les découvertes principales des travaux de Marx et Engels ne résident ni dans l'existence des classes, ni dans la lutte des classes, ni dans la loi de la valeur-travail ou de la plus-value. Tous ces concepts, des historiens et économistes les avaient déjà dégagés lorsque la bourgeoisie était encore une classe révolutionnaire en butte à la résistance féodale. Le caractère fondamentalement novateur des travaux de Marx et Engels réside dans la mise en évidence du caractère historique de la division en classes, de la dynamique à la base de la succession des modes de production et donc du caractère transitoire du mode de production capitaliste et de la nécessaire dictature du prolétariat comme phase intermédiaire vers une société sans classes. Autrement dit, ce qui constitue le cœur de leurs découvertes n'est autre que le matérialisme historique : "Or, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Bien longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient retracé l'évolution historique de cette lutte des classes, et des économistes bourgeois en avaient mis en évidence l'anatomie économique. Le nouveau de mon travail a consisté à démontrer : 1) que l'existence des classes est exclusivement liée à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes" (Lettre de Marx du 5 mai 1852 à J. Weydemeyer, La Pléiade-politique, tome I : 1680).
D'après nos censeurs, la notion de décadence n'a rien de marxiste et elle serait même absente de l'œuvre de Marx et Engels. Une simple lecture de leurs principaux écrits montre au contraire que cette notion est au cœur même du matérialisme historique. A tel point que, lorsqu'ils nous indiquent dans l'Anti-Dühring (2) (1877) ce qu'il y a d'essentiel et de commun entre la vision de l'histoire de Fourier et le matérialisme historique, c'est bien aux notions d'ascendance et de décadence d'un mode de production, valables pour toute l'histoire de l'humanité, auxquels Marx et Engels se réfèrent : "Mais là où Fourier apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. (...) Fourier manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conception à l'avenir de l'humanité dans son ensemble." (Editions Sociales 1973 : 297-298).
C'est peut-être dans le passage des Principes d'une critique de l'économie politique cité dans l'introduction ci-dessus que Marx donne la définition la plus claire de ce que recouvre une phase de décadence. Phase qu'il identifie à une étape particulière dans la vie d'un mode de production - "Au delà d'un certain point" - où les rapports sociaux de production deviennent un obstacle pour le développement des forces productives - "le système capitaliste devient un obstacle pour l'expansion des forces productives du travail". Au-delà de ce point atteint par le développement économique, la persistance des rapports sociaux de production - salariat, servage, esclavage - constitue un obstacle irrémédiable pour le développement des forces productives, tel est le mécanisme fondateur de l'évolution de tous les modes de production : "Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l'esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave". Marx en définit même très précisément les caractéristiques : "C'est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l'incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis". Cette définition théorique générale de la décadence sera utilisée par Marx et Engels comme "véritable concept scientifiquement opérationnel" dans l'analyse concrète de l'évolution des modes de production.
Le concept de décadence dans l'analyse des modes antérieurs de production
Ayant consacré une bonne partie de leurs énergies à décrypter les mécanismes et contradictions du capitalisme, il est logique que Marx et Engels se soient penchés de façon substantielle sur sa naissance au sein des entrailles du féodalisme. Ainsi, Engels rédige en 1884 un complément à son étude sur La guerre des paysans en Allemagne, qui a pour objet de donner le cadre historique global de la période dans laquelle s'insèrent les événements qu'il analyse. Il intitulera ce complément très explicitement : La décadence de la féodalité et l'essor de la bourgeoisie dont voici quelques extraits on ne peut plus significatifs : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas, dans toute l'Europe de l'Ouest le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux. (...) Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales. Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale (...) Mais partout - dans les villes comme à la campagne - s'étaient accrus les éléments de la population qui réclamaient avant tout que cessassent l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays... (...) Nous avons vu comment, sur le plan économique, la noblesse féodale commença à devenir superflue, voire même gênante dans la société de la fin du Moyen Age ; comment aussi, sur le plan politique, elle était déjà une entrave au développement des villes et de l'Etat national, possible à cet époque sous la forme monarchique seulement. Elle avait été maintenue malgré tout par cette circonstance qu'elle avait jusque là le monopole du maniement des armes, que sans elle on ne pouvait faire de guerre ni livrer de bataille. Cela devait changer aussi ; le dernier pas allait être fait pour prouver à la noblesse féodale que la période de la société et de l'Etat qu'elle dominait touchait à son terme, que, dans sa qualité de chevalier, même sur le champ de bataille, on ne pouvait plus l'utiliser." (Engels, Editions Sociales 1974 : 173-185).
Ces longs développements d'Engels sont particulièrement intéressants en ce sens qu'ils nous restituent à la fois le processus de "décadence de la féodalité" et, au sein même de celle-ci, de "l'essor de la bourgeoisie" ainsi que celui de la transition au capitalisme. En quelques phrases, il nous énonce les quatre principales caractéristiques de toute période de décadence d'un mode de production et de transition à un autre :
(a) La lente et progressive émergence d'une nouvelle classe révolutionnaire porteuse de nouveaux rapports sociaux de production au sein même de l'ancienne société en décadence : "Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales". La bourgeoisie représentait le renouveau et la noblesse de l'Ancien Régime ; ce n'est qu'une fois son pouvoir économique quelque peu consolidé au sein du mode de production féodal et, s'appuyant sur lui, que la bourgeoisie se sentira assez forte pour disputer le pouvoir à l'aristocratie. Signalons au passage que ceci vient formellement démentir la version bordiguiste de l'histoire qui nous présente une vision particulièrement déformée du matérialisme historique en postulant que chaque mode de production ne connaîtrait qu'un mouvement, perpétuellement ascendant, que seul un événement brutal (une révolution ? une crise ?) ferait brusquement chuter, presque verticalement. A l'issue de cette catastrophe "salvatrice", un nouveau régime social surgirait au fond de l'abîme : "La vision marxiste peut se représenter en autant de branches, de courbes toutes ascendantes jusqu'à ses sommets auxquelles succède une violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit ; on a une autre branche historique d'ascension" (Bordiga, réunion de Rome 1951, publié dans Invariance n°4) (3).
(b) La dialectique de l'ancien et du nouveau au niveau de l'infrastructure : "Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale". Quel que soit le caractère encore limité ("mesquin") des progrès matériels de la bourgeoisie, ceux-ci suffisaient à bouleverser une société féodale "stagnante" et "en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale" nous dit Engels. Ceci vient également formellement démentir cette autre version totalement farfelue et inventée de toute pièce selon laquelle le féodalisme serait mort seulement parce qu'il avait face à lui un mode de production plus efficace le surpassant dans une course de vitesse : - "Nous avons vu, au cours des pages qui précèdent, qu'il y a plusieurs manières pour un mode de production donné de disparaître. (...) Il peut aussi être battu en brèche en son propre sein par une forme de production montante jusqu'à ce que le mouvement qualitatif se transforme en saut qualitatif et que la nouvelle forme renverse l'ancienne. C'est le cas du féodalisme qui donne naissance au mode de production capitaliste" (RIMC (4) ) ; - "Le féodalisme a disparu à cause du succès de l'économie de marché. Contrairement à l'esclavage, il n'a pas disparu à cause d'un manque de productivité. Au contraire : la naissance et le développement de la production capitaliste a été rendu possible par l'augmentation de la productivité de l'agriculture féodale, qui a rendu des masses de paysans superflus de sorte qu'ils ont pu devenir des prolétaires, et créer suffisamment de plus-value pour nourrir la population croissante des villes. Le capitalisme a dépassé le féodalisme, non parce que la productivité de ce dernier serait devenue stagnante, mais parce qu'elle était inférieure à la productivité de la production capitaliste." (Perspectives Internationalistes, "16 thèses sur l'histoire et l'état de l'économie capitaliste" (5)). Marx, par contre, parle clairement "d'un régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production" et d'un "pouvoir seigneurial avec ses prérogatives révoltantes" : "Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats avaient non seulement à déplacer les maîtres des métiers, mais aussi les détenteurs féodaux des sources de la richesse. Leur avènement se présente de ce côté-là comme le résultat d'une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes, et contre le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l'homme par l'homme" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1969, Livre premier, Tome III : 155). L'analyse des fondateurs du matérialisme historique, amplement confirmée sur le plan empirique par les études historiques (6), est à 180° des élucubrations des pourfendeurs de la théorie de la décadence. L'analyse de la décadence du féodalisme et de la transition au capitalisme est d'ailleurs déjà clairement énoncée dans le Manifeste Communiste où Marx nous dit que : "La société bourgeoise moderne, (qui) est issue des ruines de la société féodale (...). Ils (le commerce mondial, les marchés coloniaux) hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition. L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait plus aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. (...) Nous l'avons vu : les moyens de production et d'échange qui servirent de base à la formation de la bourgeoisie furent créés dans la société féodale. A un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Ces chaînes, il fallait les briser : elles furent brisées" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 162, 166). Pour qui sait lire, Marx est très clair, il parle bien d'une "société féodale en décomposition". Pourquoi le féodalisme est-il en décadence ? Parce que "les rapports féodaux de propriété cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer". C'est au sein de cette féodalité en ruine que la transition au capitalisme va commencer : "La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale". Marx développera encore cette analyse dans les Principes d'une critique de l'économie politique (Ebauche, 1857-58) : "C'est seulement aux temps de l'effondrement de la féodalité, alors que les luttes y sont encore intestines - ainsi en Angleterre au XIVè et dans la première moitié du XVè siècle -, que l'on peut situer l'âge d'or du travail en train de s'émanciper." (La Pléiade-économie, tome II : 354). Pour caractériser la décadence féodale qui s'étale du début du XIVè siècle jusqu'au XVIIIè, Marx et Engels emploient de multiples termes qui ne souffrent d'aucune ambiguïté pour qui dispose d'un minimum d'honnêteté politique : "Féodalité en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale", "noblesse en stagnation", "société féodale en ruine", "société féodale en décomposition", "les rapports féodaux entravaient la production" et "l'effondrement de la féodalité, le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production (7). (c) Le développement des conflits entre différentes fractions de la classe dominante : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas (...) l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays". Ce qu'elle ne pouvait plus se procurer par sa domination économico-politique sur la paysannerie, la noblesse féodale essaya de se le procurer par la violence. Confrontée aux difficultés croissantes à extraire suffisamment de surtravail par la rente féodale, la noblesse va s'entre-déchirer dans d'interminables conflits qui n'auront d'autres conséquences que de la ruiner encore un peu plus et de ruiner la société tout entière. La Guerre de Cent ans qui a divisé la population européenne par deux et les guerres monarchiques incessantes en sont les exemples les plus marquants. (d) Le développement des luttes de la classe exploitée : "...dans toute l'Europe de l'Ouest, le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux". Dans le domaine des rapports sociaux, la décadence d'un mode de production se manifeste par un développement quantitatif et qualitatif des luttes entre classes antagoniques : lutte de la classe exploitée, qui ressent d'autant plus sa misère que l'exploitation est portée à son comble par la classe exploiteuse aux abois ; luttes de la classe porteuse de la nouvelle société qui se heurte aux forces de l'ancien ordre social (dans les sociétés passées, il s'est toujours agi d'une nouvelle classe exploiteuse, dans le capitalisme, le prolétariat est à la fois classe exploitée et classe révolutionnaire).
Ces longues citations sur la fin du mode de production féodal et la transition au capitalisme démontrent déjà amplement que le concept de décadence est non seulement théoriquement défini par Marx et Engels mais qu'il leur sert bel et bien de véritable concept scientifique opérationnel pour décrypter la dynamique de succession des modes de production qu'ils ont pu identifier de leur vivant. C'est donc tout logiquement aussi qu'ils utilisent ce concept lorsqu'ils étudient les sociétés primitives, asiatiques ou antiques. Ainsi, lorsqu'ils analysent l'évolution du MODE DE PRODUCTION ESCLAVAGISTE, Marx et Engels mettent en évidence, dès L'idéologie allemande (1845-46), les caractéristiques générales de la période de décadence antique :"Les derniers siècles de l'Empire romain en déclin et la conquête des barbares eux-mêmes anéantirent une masse de forces productives : l'agriculture avait décliné, l'industrie était tombée en décadence par manque de débouchés, le commerce était en sommeil ou interrompu par la violence, la population, tant rurale qu'urbaine, avait diminué." (Editions Sociales 1982 : 74-75). De même, dans l'analyse des SOCIETES PRIMITIVES, nous retrouvons le cœur même de la définition de Marx et Engels de la décadence d'un mode de production : "L'histoire de la décadence des sociétés primitives (...) est encore à faire. Jusqu'ici on n'a fourni que de maigres ébauches (...). Deuxièmement, (que) les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement..." (Premier brouillon de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch (1881), La Pléiade-économie, tome II : 1568). Enfin, pour les sociétés du MODE DE PRODUCTION ASIATIQUE (8) voici ce qu'en dit Marx dans "Le Capital" lorsqu'il compare la stagnation des sociétés asiatiques avec la transition au capitalisme en Europe : "Dans tous les systèmes de production pré-capitalistes, l'usure ne fait œuvre révolutionnaire qu'en détruisant et dissolvant les formes de propriété, qui se reproduisaient sans cesse sous la même forme et sur la base desquelles reposait solidement la structure politique. Dans les formes asiatiques de production, il arrive que l'usure continue longtemps sa fonction sans provoquer autre chose que décadence économique et corruption politique. C'est seulement là où sont réunies les autres conditions du système de production capitaliste et quand elles le sont, que l'usure apparaît comme l'un des moyens qui contribuent à faire naître le nouveau mode de production, d'une part en ruinant les seigneurs féodaux et les petits producteurs, et en centralisant les conditions de travail de façon à en faire du capital, d'autre part" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1970, Livre 3ème, Tome II : 256).
L'approche de la décadence du capitalisme chez Marx et Engels
Certains esprits chagrins, qui savent pertinemment bien que Marx et Engels ont abondamment utilisés le concept de décadence pour les modes de production antérieurs au capitalisme, prétendent cependant que : "Marx s'est limité à donner du capitalisme une définition progressiste seulement pour la phase historique dans laquelle il a éliminé le monde économique de la féodalité engendrant une vigoureuse période de développement des forces productives qui étaient inhibées par la forme économique précédente, mais il ne s'est pas plus avancé dans une définition de la décadence si ce n'est ponctuellement dans la fameuse introduction à " la critique de l'économie politique"..." (Prometeo n°8, décembre 2003). Rien n'est plus faux ! Durant toute leur existence Marx et Engels ont analysé l'évolution du capitalisme et constamment essayé de déterminer les critères et le moment de son entrée en décadence.
Ainsi, dès le Manifeste Communiste, ils pensent qu'il a accompli sa mission historique et que les temps sont mûrs pour le passage au communisme : "Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée. (...) La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c'est-à-dire que l'existence de la bourgeoisie et l'existence de la société sont devenues incompatibles." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 167, 173) (9). L'on sait que Marx et Engels reconnaîtront plus tard avoir posé un diagnostic prématuré. Ainsi, dès la fin de l'année 1850, Marx écrivait dans la "Neue Rheinische Zeitung" : "En présence de cette prospérité générale où les forces productives de la société bourgeoise s'épanouissent avec toute la luxuriance somme toute possible dans le cadre bourgeois, il ne saurait être question d'une véritable révolution". Et, dans une très intéressante lettre à Engels du 8 octobre 1858, Marx précisera les critères qualitatifs à retenir pour déterminer le moment du passage à la phase de décadence du capitalisme, à savoir la création du "marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial". A son avis, ces deux critères sont rencontrés pour l'Europe - en 1858 il pense que la révolution socialiste est mûre sur le continent -, mais pas encore pour le reste du globe qu'il estime encore être dans sa phase ascendante : "La véritable mission de la société bourgeoise, c'est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond cette mission semble achevée depuis la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture du Japon et de la Chine. Pour nous la question difficile est celle-ci : sur le continent (européen), la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste, mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque, sur un terrain beaucoup plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore dans sa phase ascendante ?". Dans le Capital (cf. infra) Marx dira que "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus". En 1881 encore, Marx, dans le second brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, pensait que le capitalisme était rentré dans sa phase de décadence en Occident : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l'Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu'un système social régressif" (Shanin 1983, Late Marx and the Russian Road, Marx and " The Peripheries of Capitalism". Routledge and Kegan Paul : 103). A nouveau, pour qui sait lire et dispose d'un minimum d'honnêteté politique, les termes utilisés par Marx pour parler de la décadence du capitalisme sont sans ambiguïtés : période de sénilité, système social régressif, entrave au développement des forces productives, système qui se survit de plus en plus, etc. Enfin, Engels conclura cette quête en 1895 : "L'histoire nous a donné tort, à nous comme à tous ceux qui pensaient de façon analogue. Elle a montré clairement que l'état du développement économique sur le continent était alors bien loin encore d'être mûr pour l'élimination de la production capitaliste ; elle l'a prouvé par la révolution économique qui, depuis 1848, a gagné tout le continent... (...) cela prouve une fois pour toutes combien il était impossible en 1848 de faire la conquête de la transformation sociale par un simple coup de main." (Engels, La Pléiade-politique, tome I : 1129). Par les écrits même de Marx et Engels "cela prouve une fois pour toutes" les âneries répétées à longueur de pages par des éléments parasitaires sur la possibilité de la révolution communiste dès 1848 : "Nous avons à plusieurs reprises défendu la thèse qu'à partir de 1848, le communisme est possible." (Robin Goodfellow, "Le communisme comme nécessité historique, 01/02/2004 (10)). Aneries malheureusement largement partagées par les bordiguistes du PCI, qui, dans une très mauvaise polémique, nous reprochent d'affirmer - comme Marx et Engels - que "les conditions de son renversement n'existent pas au moment de l'apogée d'une forme sociale" pour déclarer "Voilà jeté à la poubelle un siècle d'existence et de lutte du prolétariat et de son parti (...) Du coup ni la naissance de la théorie communiste, ni le sens et les enseignements des révolutions du XIXè siècle ne peuvent être comprises..." (Brochure n°29 du PCI : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" : 7). Pourquoi cet argument est-il totalement inepte ? Parce qu'au moment où Marx et Engels écrivaient le Manifeste Communiste, il y avait bien des ralentissements périodiques de la croissance par des crises cycliques et qu'au cours de ces crises, ils pouvaient déjà y analyser toutes les manifestations des contradictions fondamentales du capitalisme. Mais ces "révoltes des forces productives contre les rapports modernes de production" n'étaient que des révoltes de jeunesse. L'aboutissement de ces explosions régulières n'était autre que le renforcement du système qui, dans une vigoureuse ascension, se débarrassait de ses habits d'enfance et des dernières contraintes féodales qu'il trouvait sur son chemin. En 1850, seulement 10 % de la population mondiale est intégrée aux rapports de production capitalistes. Le système du salariat a tout un avenir devant lui. Marx et Engels ont eu la géniale perspicacité de dégager dans les crises de croissance du capitalisme l'essence de toutes ses crises et d'annoncer ainsi à l'histoire future les fondements de ses convulsions les plus profondes. S'ils ont pu le faire, c'est parce que, dès sa naissance, une forme sociale porte en elle en germe toutes les contradictions qui l'amèneront à sa mort. Mais tant que ces contradictions ne sont pas développées au point d'entraver de façon permanente sa croissance, elles constituent le moteur même de cette croissance. Les ralentissements que connaît par à-coups l'économie capitaliste au XIXè siècle n'ont rien à voir avec ces entraves permanentes et croissantes. Ainsi, prolongeant l'intuition de Marx sur le moment de l'entrée en décadence du capitalisme par "la création du marché mondial dans ses grandes lignes" ainsi " qu'une production conditionnée par le marché mondial" (Marx), Rosa Luxemburg en dégagera clairement la dynamique et le moment : "... Les crises telles que nous les avons connues jusqu'à présent (revêtent) elles aussi en quelque sorte le caractère de crises juvéniles. Nous n'en sommes pas parvenus pour autant au degré d'élaboration et d'épuisement du marché mondial qui pourrait provoquer l'assaut fatal et périodique des forces productives contre les barrières des marchés, assaut qui constituerait le type même de la crise de sénilité du capitalisme... Une fois le marché mondial élaboré et constitué dans ses grandes lignes et tel qu'il ne peut plus s'agrandir au moyen de brusques poussées expansionnistes, la productivité du travail continuera à s'accroître d'une manière irrésistible ; c'est alors que débutera, à plus ou moins brève échéance, l'assaut périodique des forces de production contre les barrières qui endiguent les échanges, assaut que sa répétition même rendra de plus en plus rude et impérieux".
La notion de décadence dans Le Capital de Marx
Nous avons vu ci-dessus que Marx et Engels ont abondamment utilisé la notion de décadence dans leurs principaux écrits sur le matérialisme historique et la critique de l'économie politique (L'idéologie allemande, le Manifeste, l'Anti-Duhring, les Principes d'une critique de l'économie politique, la postface à La guerre des paysans en Allemagne) mais également dans plusieurs lettres de leurs correspondances, diverses préfaces, etc. Qu'en est-il dans ce qui est considéré comme l'œuvre maîtresse de Marx par le BIPR car, pour ce dernier, le terme de décadence "...lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital"(11)! Apparemment le BIPR n'a pas bien lu Le Capital car dans toutes les parties où Marx aborde, soit la naissance du capitalisme, soit sa fin, la notion de décadence est bel et bien présente ! Ainsi, Marx confirmera son analyse de la décadence du féodalisme et, au sein de cette dernière, de la transition au capitalisme dans les pages même du Capital : "La structure économique capitaliste est sortie des entrailles de l'ordre économique féodal. La dissolution de l'un a dégagé les éléments constitutifs de l'autre. (...) Bien que les premières ébauches de la production capitaliste aient été faites de bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée, l'ère capitaliste ne date que du XVIè siècle. Partout où elle éclôt, l'abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli, et le régime des villes souveraines, cette gloire du Moyen Age, est déjà en pleine décadence . (...) La révolution qui allait jeter les premiers fondements du régime capitaliste eut son prélude dans le dernier tiers du XVè siècle et au commencement du XVIè." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 1169-1170, 1173). De même, lorsque Marx aborde les contradictions insurmontables dans lesquelles le capitalisme s'enfonce et lorsqu'il envisage son dépassement par le communisme, il parle bel et bien de "l'entrée du capitalisme dans une période sénile où il se survit de plus en plus" : "Ici le système de production capitaliste tombe dans une nouvelle contradiction. Sa mission historique est de faire s'épanouir, de faire avancer radicalement, en progression géométrique, la productivité du travail humain. Il est infidèle à sa vocation dès qu'il met, comme ici, obstacle au développement de la productivité. Par là il prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome I : 274). Notons au passage que Marx envisage la période de sénilité du capitalisme comme une phase où il se survit de plus en plus, où il met un obstacle au développement de la productivité. Ceci vient encore une fois démentir cette autre théorie inventée de toute pièce par le groupe "Perspective Internationaliste" selon laquelle la décadence du capitalisme (mais aussi celle du féodalisme, cf. ci-dessus) se caractériserait par un plein développement des forces productives et de la productivité du travail (12)! Enfin, dans un autre passage du Capital où Marx rappelle le processus général de la succession des formes historiques de production : "Mais toute forme historique définie de ce procès (de travail) continue à développer les bases matérielles et les formes sociales de celui-ci. Lorsqu'elle est parvenue à un certain degré de maturité, cette forme historique donnée est dépouillée pour faire place à une forme supérieure. On voit que le moment d'une crise de ce genre est venu, lorsque s'approfondissent la contradiction et l'opposition entre les rapports de distribution, partant l'aspect historique défini des rapports de production correspondants et les forces productives, la capacité de production et le développement de leurs agents. Le développement matériel de la production et sa forme sociale entrent alors en conflit" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome III : 258). Il reprend la définition qu'il en a donnée dans la Critique de l'économie politique que nous allons maintenant examiner. Signalons simplement, avant cela, que ce qui est vrai pour Le Capital est aussi vrai pour les multiples travaux préparatoires à sa rédaction où la notion de décadence y est également largement présente (13) pour s'en convaincre, le meilleur conseil que nous pourrions donner au BIPR est de relire sa propre bible... ou de retourner sur les bancs de l'école pour apprendre à lire.
La notion de décadence définie par Marx dans la Critique de l'économie politique
Voici comment Marx expose de façon synthétique les principaux résultats de ses recherches en 1859 dans la " Critique de l'économie politique" : "Voici, en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuel. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. Il n'est pas question ici d'un antagonisme individuel ; nous l'entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l'existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 272-274).
Nos censeurs ont la malhonnête habitude d'esquiver la question de la décadence en transformant et ré-interprétant systématiquement les écrits de Marx et Engels. C'est particulièrement le cas de cet extrait de la Critique de l'économie politique où ils pensent, à tort nous l'avons vu, que ce serait le seul endroit où Marx parlerait de décadence ! Ainsi, pour le BIPR, Marx, dans ce passage, ne parlerait pas de deux phases bien distinctes dans l'évolution historique du mode de production capitaliste mais du phénomène récurrent de la crise économique : "Il en est de même pour ce qui pousse les défenseurs de cette analyse (de la décadence) à citer l'autre phrase de Marx selon laquelle, à un certain niveau de développement du capitalisme, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production, développant ainsi le processus de décadence. A part le fait que l'expression en question se rapporte au phénomène de la crise générale et à la rupture du rapport entre la structure économique et les superstructures idéologiques qui peuvent générer des épisodes de classe dans le sens révolutionnaire et non à la question en discussion" (Prometeo n°8, décembre 2003).
En elle-même, la citation de Marx ne souffre d'aucune ambiguïté. Elle est claire, limpide et s'inscrit dans la même logique que toutes les autres relevées dans cet article. Depuis sa lettre à J. Wedemeyer, l'on sait combien Marx considérait le matérialisme historique comme son véritable apport théorique et, lorsqu'il résume ici "en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études", c'est bien à propos de l'évolution des modes de production qu'il parle, de leurs dynamiques et contradictions qui s'articulent autour de la relation dialectique entre les rapports sociaux de production et les forces productives. Marx synthétise en quelques phrases tout l'arc historique de l'évolution humaine "Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. (...) Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt". Nulle part, comme le prétend le BIPR, Marx n'évoque les cycles récurrents des crises, les collisions périodiques entre les forces productives et les rapports sociaux de production ou les grandes périodes de l'évolution du taux de profit ; Marx se situe ici à une autre échelle, à l'échelle des grandes phases de l'évolution des modes de production, à l'échelle des "ères" historiques. Dans cet extrait, comme dans tous ceux que nous avons cité, Marx définit bel et bien deux grandes phases dans l'évolution historique d'un mode de production : une phase ascendante où les rapports sociaux de production impulsent et favorisent le développement des forces productives, "les rapports de propriété.... Hier, encore formes de développement des forces productives", puis, "A un certain degré de leur développement" advient une phase décadente où "les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants", c'est-à-dire, où les rapports sociaux de production n'aiguillonnent plus les forces productives mais "se changent en de lourdes entraves". Marx précise bien que ce retournement a lieu à un moment précis "A un certain degré de développement" et ne parle pas du tout de "collisions récurrentes et toujours croissantes" selon l'interprétation abusive du BIPR. D'ailleurs, Marx emploie à plusieurs reprises dans Le Capital des formulations identiques à celle de sa Critique de l'économie politique et, lorsqu'il fait référence au caractère historiquement limité du capitalisme, il parle bien de deux phases bien distinctes dans son évolution : "...dans le développement des forces productives le mode de production capitaliste trouve une limite qui n'a rien à voir avec la production de la richesse en soi ; et cette limitation bien particulière témoigne du caractère limité et purement historique, transitoire, du système de production capitaliste. Elle témoigne qu'il n'est pas un mode absolu de production de la richesse, qu'au contraire il entre en conflit avec le développement de celle-ci à une certaine étape de l'évolution" (Editions Sociales, 1974, livre III°, tome 1 : 255) ou "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (op. cité, supra). Que le BIPR ait quelques difficultés de lecture pour comprendre la Critique de l'économie politique de Marx, on peut lui pardonner, tout le monde peut faire des erreurs ; mais lorsque cela se répète, même pour les citations de ce qu'il considère être sa Bible (Le Capital), cela montre qu'il ne s'agit plus d'une défaillance ponctuelle. Nos censeurs parasitaires, eux, se plaisent en dissections syntaxiques en long en large... et en travers. En effet, pour RIMC, "Le CCI prend la peine de souligner le membre de phrase " Alors commence", sans doute pour mettre l'accent, en bon gradualiste qu'il est, sur le caractère progressif du mouvement qu'il pense ainsi désigner. Or, on pourrait tout aussi bien souligner le mot " révolution sociale", qui précisément signifie le contraire, une révolution étant le bouleversement violent de l'ordre existant, autrement dit, une rupture qualitative brutale dans l'ordonnance des choses et des événements" (RIMC, "Dialectique...", op. cité). Or, pour qui sait lire, Marx parle de l'ouverture d'une "ère de révolution sociale" (une "ère" est une époque où s'établit un nouvel ordre des choses) et il se situe dans le changement et la durée puisqu'il nous dit que ce "changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide". Adieu la "violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit" de Bordiga reprise par RIMC ! Marx ne confond pas, comme ces derniers, le "changement dans les fondations économiques" et la révolution politique. Le premier est lent à se dégager au sein de l'ancienne société, la seconde est plus brève, plus circonscrite dans le temps, mais, en général, s'étale aussi sur une certaine période car le renversement du pouvoir politique d'une ancienne classe dominante par une nouvelle ne se fait que rarement du jour au lendemain après un premier essai. L'avènement politique d'une nouvelle classe dominante se fait bien souvent au travers de maintes tentatives avortées, d'échecs prématurés, voire de restaurations momentanées après de brèves victoires.
La signification politique des critiques de nos censeurs
Concernant les groupuscules parasites dont la fonction essentielle est d'embrouiller la clarté politique, d'opposer Marx à la Gauche Communiste et ainsi de répandre un écran de fumée entre les nouveaux éléments en recherche et les groupes révolutionnaires, les choses sont entendues. Notre simple rappel de la notion centrale de décadence dans l'œuvre de Marx et Engels anéantit toutes leurs allégations récurrentes prétendant que c'est une "théorie totalement déviationniste par rapport au programme communiste (...) une telle méthode d'analyse n'a rien à voir avec la théorie communiste (...) du point de vue du matérialisme historique le concept de décadence n'a aucune cohérence. Il ne fait pas partie de l'arsenal théorique du programme communiste. Et en tant que tel il doit être rejeté.. (...) Nul doute que le CCI utilise cette citation (premier brouillon de lettre de Marx à V. Zassoulitch) car elle contient deux fois le mot " décadence', ce qui est rare chez Marx, pour lequel ce terme n'a jamais eu de valeur de concept scientifique" (RIMC, "Dialectique...", op. cité) et les range au rayon des affirmations totalement farfelues. Enoncées par pur souci anti-CCI maladif et parasitaire, l'unique point commun de ces allégations est d'exclure l'origine du concept de décadence chez Marx et Engels. Mais, lorsqu'il s'agit de fonder son analyse, chacun y va de sa petite idée selon de vagues et très imprécises notions d'histoire du mouvement révolutionnaire ! Ainsi, pour Aufheben (14),"La théorie du déclin capitaliste est apparue pour la première fois dans la deuxième internationale" ; alors que d'après RIMC (Dialectique..., op. cité supra) elle serait née après la première guerre mondiale : "Le but de ce travail est d'effectuer une critique globale et définitive du concept de "décadence" qui empoisonne la théorie communiste comme une de ses déviations majeures nées dans le premier après-guerre, et qui empêche tout travail scientifique de restauration de la théorie communiste par son caractère foncièrement idéologique" et, enfin, pour Perspective Internationaliste (Vers une nouvelle théorie de la décadence du capitalisme), ce serait Trotsky qui serait l'inventeur de ce concept "Le concept de décadence du capitalisme a surgi dans la IIIè Internationale, où il a été développé en particulier par Trotsky"... comprenne qui pourra ! S'il y a bien une chose que le lecteur aura pu clairement constater à l'issue de cet examen d'extraits significatifs de l'œuvre de Marx et Engels, c'est que la notion de décadence y trouve sa véritable origine. Non seulement cette notion est bel et bien au cœur du matérialisme historique et très précisément définie sur un plan théorique et conceptuel, mais elle est également utilisée comme outil scientifique opérationnel dans l'analyse concrète de l'évolution des différents modes de production. Et si tant d'organisations du mouvement ouvrier ont développé cette notion de décadence comme le reconnaissent involontairement les écrits de ces groupuscules parasitaires, c'est bien parce que cette notion est au cœur du marxisme ! Les bordiguistes du PCI n'ont jamais accepté l'analyse de la décadence développée par la Gauche Communiste d'Italie en exil entre 1928 et 1945 (15) malgré la revendication de leur filiation historique avec cette dernière. Son acte de naissance en 1952 fut justement le rejet de ce concept (16) : alors que Battaglia Communista (17) maintenait les principaux acquis de la Gauche Communiste d'Italie, les éléments autour de Bordiga vont s'en écarter pour fonder le PCI (Parti Communiste International). Malgré son importante régression théorique, le PCI est néanmoins toujours resté dans le camp internationaliste de la Gauche Communiste. Il est toujours profondément resté ancré au matérialisme historique et, à ce titre, quelqu'en soit son niveau de conscience, il a toujours défendu la toile de fond des grandes lignes de l'analyse de la décadence ! Pour preuve, il suffit de citer ses propres positions de base qui apparaissent au dos de toutes ses publications : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" (sur le fond, et pour l'essentiel, le CCI ne dit pas autre chose !) (18). L'on pourrait citer de nombreux passages analogues de ses propres textes où, parfois, il n'hésite pas à reconnaître implicitement ou explicitement la notion même de "décadence du capitalisme" : "Il est vrai que si nous insistons sur la nature cyclique des crises et des catastrophes du capitalisme mondial, cela n'enlève rien à la définition générale de son stade actuel, un stade de décadence dans lequel " les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres, mais ont même commencé à pourrir" comme dit Trotsky." (Programme Communiste n°81 : 15), alors qu'aujourd'hui, dans sa brochure critique de nos positions, il s'essaie sur plusieurs pages à une (très mauvaise) critique de la décadence... sans réaliser qu'il contredit à nouveau ses propres affirmations : "Puisque depuis 1914, la révolution, et seulement elle, est devenue partout et toujours à l'ordre du jour partout, c'est-à-dire que les conditions objectives sont partout présentes, il n'est possible d'expliquer l'absence de cette révolution qu'en ayant recours aux facteurs subjectifs : ce qui manque pour que la révolution éclate, c'est seulement la conscience du prolétariat. Il y a là comme un écho déformé des positions fausses du grand Trotski à la fin des années trente. Trotski lui aussi pensait alors que les forces productives avaient atteint le maximum possible sous le régime capitaliste et que par conséquent toutes les conditions objectives pour la révolution étaient mûres (et qu'elles commençaient même à " pourrir" ) ; le seul obstacle se trouvait donc au niveau des conditions subjectives..." (brochure n°29 du PCI : 9). Mystère de l'invariance !
Quant au groupe Battaglia Communista, force est de constater, malgré l'affirmation de sa continuité politique avec les positions de la Fraction italienne de la Gauche Communiste Internationale (19), qu'il effectue un retour à ses origines bordiguistes. Après avoir rejeté les positions de Bordiga en 1952 et s'être rapproprié certaines leçons de la Gauche Italienne en exil, aujourd'hui, son abandon explicite de la théorie de la décadence telle que développée justement par la Fraction (20) ramène Battaglia Communista aux côtés des bordiguistes du Parti Communiste International (Programme Communiste). C'est un retour aux sources où, tant dans sa plate-forme constitutive de 1946 que dans celle de 1952, la notion de décadence est absente. Le flou politique de ces deux documents programmatiques sur le cadre de compréhension de la période ouverte par la Première Guerre mondiale à toujours constitué la matrice des faiblesses et des oscillations de BC dans la défense des positions de classe.
Enfin, cet examen nous a également permis de constater que les écrits des pères fondateurs du marxisme sont très loin des différentes versions déformées du matérialisme historique défendues par tous nos censeurs. Nous attendons d'ailleurs de la part de ces derniers qu'ils nous démontrent à l'aide des écrits de Marx et Engels, comme nous l'avons fait dans cet article à propos de la notion de décadence, la validité de leur propre vision de la succession des modes de production ! En attendant, leurs prétentions toutes matamoresques à être des experts "es-marxisme" nous feront doucement sourire car, connaissant les écrits de Marx et Engels, nous sommes assurés de ne jamais perdre notre bonne humeur.
Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique
A longueur de pages la Ficci (21) prétend lutter contre une prétendue dégénérescence de notre organisation dont l'objet serait notre analyse du rapport de force entre les classes, notre orientation d'intervention dans la lutte de classe, notre théorie de la décomposition du capitalisme, notre attitude dans la méthode de regroupement des forces révolutionnaires, notre fonctionnement interne, etc. Plus, elle affirme même que le CCI serait agonisant, sinon presque mort, et que ce serait le BIPR qui représenterait le pôle de clarification et de regroupement : "avec l'ouverture du cours opportuniste, sectaire et défaitiste que vit maintenant le CCI officiel, le BIPR se retrouve au centre de la dynamique vers la construction du parti". Cette déclaration d'amour s'accompagne même d'un alignement politique pur et simple sur les positions du BIPR : "Nous sommes conscients que des divergences existent avec cette organisation et nous-mêmes, en particulier sur les questions de méthode d'analyse plus que sur les positions politiques" (Bulletin n°23 : 7). D'un trait de plume, voilà la Ficci, vaillant défenseur de l'orthodoxie de la plate-forme du CCI, qui élimine toutes des divergences politiques importantes entre le CCI et le BIPR. Mais il y a plus significatif encore ! Alors que ce qui est au cœur même de la plate-forme du CCI - la décadence - fait l'objet, d'une remise en question à peine voilée de la part du BIPR depuis plus de deux ans (22) et d'une critique très malhonnête par le PCI (Programme Communiste), la Ficci n'a rien trouvé de mieux que de se taire dans toutes les langues et de regretter même que nous prenions la défense du cadre d'analyse de la décadence contre les dérives du PCI et du BIPR : "voilà qu'ils mettent en cause le caractère prolétarien de cette organisation ainsi que du BIPR et les rejettent toutes les deux, en tous cas, à la marge du camp prolétarien ! (Revue internationale n° 115)" (Présentation du Bulletin n°22) ! Jusqu'à aujourd'hui, la Ficci est parvenue à écrire pas moins de quatre articles sur le sujet de la décadence du capitalisme (bulletin n°19, 20, 22 et 24). Ces articles sont pompeusement intitulés "Débat au sein du camp prolétarien", mais le lecteur n'y trouvera pas la moindre évocation de l'abandon du concept de décadence par le BIPR ! Il y trouvera par contre l'habituelle diatribe contre notre organisation prétendant de façon ridicule que ce serait nous qui abandonnerions la théorie de la décadence ! Pas un mot donc sur le BIPR qui remet explicitement en question la théorie de la décadence et, par contre, écrits saugrenus sur le CCI qui défend cette analyse de façon intransigeante ! Quatre mois après la publication par le BIPR d'un nouvel et long article expliquant pourquoi il remet en question la théorie de la décadence telle qu'élaborée par la Gauche Communiste (Prometeo N°8, décembre 2003), la Ficci, dans la présentation de son bulletin n°24 d'avril 2004, ne trouve rien de mieux, en une seule ligne, que d'applaudir des deux mains à cette "contribution fondamentale" "Nous saluons ce travail des camarades du PCI qui marque leur souci de clarifier la question. Nous aurons sans doute l'occasion d'y revenir". L'article du BIPR n'y est évidemment pas vu pour ce qu'il est réellement - un grave recul sur le plan programmatique - mais est encensé comme une contribution qui serait écrite pour combattre notre prétendue dérive politique : "La crise dans laquelle s'enfonce de plus en plus le CCI incite les groupes du camp prolétarien à revenir sur cette question de la décadence ; ce qui est une implication de ceux-ci dans le combat contre la dérive opportuniste d'un groupe du milieu politique prolétarien et constitue leur participation au combat pour tenter de sauver ce qui peut l'être du désastre de la dérive opportuniste de notre organisation. Nous saluons cet effort...". Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique, ce n'est plus de l'opportunisme, c'est bassement lécher le cul de ceux que l'on flatte ! En effet, pour couvrir ses comportements de voyous et de mouchards d'un pseudo-vernis politique, la Ficci s'est rapidement "découvert" d'importantes divergences avec le CCI notamment en se débarrassant de notre analyse de la décomposition du capitalisme (23). La Ficci se devait d'éliminer ce qui est politiquement le plus "impopulaire' parmi les groupes du milieu révolutionnaire afin de pouvoir mieux les approcher et se faire reconnaître par eux. Elle commence ainsi à faire des exercices de génuflexions envers ceux qu'elle "flatte"... mais qui, eux, ne sont pas tout à fait dupes : "Si nous n'excluons pas que des individus puissent sortir du CCI pour rejoindre nos rangs, il est tout aussi impossible de s'attendre à voir surgir en son sein des groupes ou fractions qui, dans le débat avec leur propre organisation, arriveraient en bloc à développer des positions convergentes avec les nôtres... Un tel résultat ne peut venir en effet que d'une remise en cause complète, mieux, d'une rupture avec les positions pratiques, politiques et programmatiques générales de celui-ci et non pas de leur simple modification ou amélioration..." (Brochure n°29 du PCI : 4). On ne peut mieux dire ! Après s'être débarrassée de la théorie de la décomposition, la Ficci est aujourd'hui prête à réduire toutes les divergences politiques entre le CCI et le BIPR à quelques menues questions de "méthode d'analyse" et, demain, elle sera prête à jeter la théorie de la décadence aux orties pour pouvoir séduire les groupes hostiles à ces deux concepts afin de pouvoir continuer son sale boulot consistant à essayer d'isoler le CCI du reste des groupes du milieu politique prolétarien.
C. Mcl.
(1) Dans l'article "La crise économique signe la faillite des rapports sociaux de production capitalistes" de la Revue Internationale n°115, nous avons déjà eu l'occasion de montrer que le refus du BIPR et du PCI (Programme Communiste) de s'appuyer sur le cadre d'analyse de la décadence du capitalisme est à la racine de leurs glissements gauchistes et altermondialiste dans l'analyse marxiste de la crise et de l'encadrement social de la classe ouvrière.
(2) A ceux qui voudraient opposer Marx à Engels, signalons "Une remarque en passant : les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu'il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre..." (Préface de Engels du 23 septembre 1885 à la seconde édition, Editions Sociales 1973 : 38)
(3 ) Pour une critique de la conception bordiguiste de l'évolution historique, nous renvoyons le lecteur à notre article dans la Revue Internationale n°54, pages 14 à 19).
(4) "Dialectique des forces productives et des rapports de production dans la théorie communiste" publié dans la Revue Internationale du Mouvement Communiste, écrit en commun par Communisme ou Civilisation, Communismo et L'Union prolétarienne et disponible à l'adresse suivante : https://membres.lycos.fr/rgood/formprod.htm [11].
(5) https://users.skynet.be/ippi/4discus1tex.htm [12]
(6) Lire avec grand intérêt le livre de Guy Bois, La grande dépression médiévale XIVè et XVè siècle, PUF.
(7) Le simple rappel des analyses de Marx et Engels se suffit déjà à lui-même pour répondre aux insondables âneries historiques débitées par des groupes parasites comme Perspectives Internationalistes, Robin Goodfellow (ex-Communisme ou Civilisation et RIMC), etc., qui en arrivent à affirmer l'exact opposé des fondateurs du matérialisme historique et des données historiques incontestables. Nous nous réservons cependant l'occasion de revenir encore plus amplement sur leurs divagations dans les articles suivants car, malheureusement, ils parviennent à influencer négativement de jeunes éléments encore peu assurés des positions marxistes.
(8 ) Ce type de mode de production a été identifié par Marx en Asie, d'où son nom, mais il ne se limite nullement à cette aire géographique. Historiquement, il correspond aux sociétés mégalithiques ou égyptiennes, etc. que l'on rencontre entre l'an 4000 et l'an 500 avant J.C. et qui sont l'aboutissement du lent processus de division en classes de la société. Les différenciations sociales qui se sont développées à partir de l'apparition du stockage et de l'émergence de la richesse matérielle ont abouti à un pouvoir politique constitué en Etat sous la forme d'une société royale. L'esclavage pouvait y exister - même de façon considérable (dépendants, serviteurs, ouvriers pour les grands travaux, etc.) -, mais il ne se rencontrait que fort rarement dans la production agricole, il ne constituait pas encore le mode de production dominant. Marx en a donné une claire définition dans le Capital : "Si les producteurs directs n'ont pas affaire à des propriétaires particuliers, mais directement à l'Etat, comme en Asie, où le propriétaire est en même temps un souverain, la rente coïncide avec l'impôt ou plutôt il n'existe pas alors d'impôt qui se différencie de cette forme de rente foncière. Dans ces conditions, le rapport de dépendance économique et politique n'a pas besoin de revêtir un caractère plus dur que la sujétion à l'Etat qui est le lot de tous. C'est l'Etat qui est ici le propriétaire foncier souverain et la souveraineté n'est que la concentration à l'échelle nationale de la propriété foncière" (Marx, Le Capital, Editions Sociales - 1974, livre III°, tome 3 : 172). Toutes ces sociétés disparaîtront, pour la plupart d'entre elles, entre 1000 et 500 avant J.C. Leurs décadences se manifestent par des révoltes paysannes récurrentes, par un développement gigantesque des dépenses étatiques improductives et par d'incessantes guerres entre sociétés royales cherchant par le pillage de richesses une solution aux blocages productifs internes. Les conflits politiques et rivalités intestines au sein de la caste dominante épuisent les ressources de ces sociétés dans des conflits sans fin et les limites d'expansion géographique des empires attestent que le maximum du développement, compatible avec les rapports de production, a été atteint.
(9) Ces mêmes esprits chagrins, pour limiter la signification de cette sentence du Manifeste, se plaisent à affirmer que cet extrait ferait référence non pas au processus général du passage d'un mode de production à un autre mais au retour périodique des crises conjoncturelles de surproduction ouvrant une possible issue révolutionnaire. Rien n'est plus faux, le contexte de l'extrait est sans ambiguïté, il vient juste après le rappel par Marx du processus historique de transition entre le féodalisme et le capitalisme. De plus, affirmer cela, c'est se méprendre sur l'objectif du Manifeste qui est entièrement tendu vers la démonstration du caractère transitoire des modes de production et donc du capitalisme et ne vise pas, comme cela sera le cas pour "Le Capital", à détailler le fonctionnement du capitalisme et de ses crises périodiques.
(10) Ou encore, la théorie de la décadence renverrait "...toute la théorie communiste dans les limbes de l'idéologie et de l'utopie puisqu'elle aurait été posée en dehors de toute base matérielle (en phase ascendante, ndlr). L'humanité se serait posé des problèmes qu'elle ne pouvait pas résoudre pratiquement. Dans ces conditions, pourquoi se revendiquer des positions de Marx et d'Engels ? Il faudrait leur appliquer la même critique que celle qu'ils faisaient aux socialistes utopiques. Le socialisme scientifique ne serait pas une rupture avec le socialisme utopique mais un nouvel épisode de celui-ci" (Robin Goodfellow, https://membres.lycos.fr/resdisint [13]).
(11) "Quel rôle joue donc le concept de décadence sur le terrain de la critique de l'économie politique militante, c'est-à-dire de l'analyse approfondie des phénomènes et des dynamiques du capitalisme dans la période que nous vivons ? Aucun. Au point que le mot lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital. Ce n'est pas avec le concept de décadence que l'on peut expliquer les mécanismes de la crise" (Eléments de réflexion sur les crises du CCI publié dans la revue centrale en anglais du BIPR : Internationalist Communist n°21).
(12) "Ainsi, la propension du capital à accroître la productivité et, par là, à développer les forces productives, ne décroît pas dans sa phase de décadence... (...) L'existence du capitalisme dans sa phase de décadence, liée à la production de plus-value extraite du travail vivant mais confrontée au fait que la masse de plus-value tend à diminuer au fur et à mesure que le niveau de surtravail augmente, le contraint à accélérer le développement des forces productives à un rythme de plus en plus frénétique" (Perspective Internationaliste, "Valeur, décadence et technologie, 12 thèses", https://users.skynet.be/ippi/3thdecad.htm [14]).
(13) "Les rapports de domination et de servitude (...) constituent un ferment nécessaire du développement et du déclin de tous les rapports de propriété et de production originels, tout comme ils expriment leur caractère borné. Au demeurant, ils sont reproduits dans le capital - sous une forme médiatisée - et ils constituent ainsi également un ferment de sa dissolution et sont l'emblème de son propre caractère borné" (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome I : 438), ou, un peu plus loin : "D'un point de vie idéel, la dissolution d'une forme de conscience donnée suffirait à tuer une époque entière. D'un point de vue réel, cette limite de la conscience correspond à un degré déterminé de développement des forces productives matérielles et donc de la richesse. A vrai dire, le développement ne s'est pas produit sur l'ancienne base, mais il y a eu développement de cette base elle-même. Le développement maximum de cette base elle-même (...) est le point où elle a elle-même été élaborée jusqu'à prendre la forme dans laquelle elle est compatible avec le développement maximum des forces productives, et donc aussi avec le développement le plus riche des individus. Dès que ce point est atteint, la suite du développement apparaît comme un déclin, et le nouveau développement commence sur une nouvelle base." (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome II : 33). Et encore, en 1857, dans "L'introduction générale à la critique de l'économie politique" (La Pléiade, tome I : 260), parlant de l'évolution historique des modes de production et de leur capacité à se comprendre et se critiquer, Marx nous dit que : "La prétendue évolution historique repose en général sur le fait que la dernière formation sociale considère les formes passées comme autant d'étapes vers elle-même, et qu'elle les conçoit toujours d'un point de vue partial. En effet, elle est rarement capable - et seulement dans des conditions bien déterminées - de faire sa propre critique. Nous ne pensons naturellement pas, ici, aux périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme une ère de décadence".
(14) "Sur la décadence. Théorie du déclin ou déclin de la théorie" est un texte du groupe anglais Aufheben. Sa traduction française est disponible à l'adresse suivante : https://www.geocities.com/Paris/Opera/3542/TC15-3.html [15].
(15) Lire notre brochure sur "La Gauche Communiste d'Italie".
(16) Lire les quelques considérations critiques de Bordiga sur la théorie de la décadence écrite en 1951 : "La doctrine du diable au corps" republiée dans Le Prolétaire n°464 (journal du PCI en français), "Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste" republiée dans Programme Communiste n°56 (revue théorique du PCI en français) ainsi que le compte-rendu de la réunion de Rome en 1951 publié dans Invariance n°4.
(17) BC (Battaglia Communista) est l'une des deux organisations mères, avec la CWO (Communist Workers Organisation), qui forment aujourd'hui le BIPR.
(18 )Dans une récente brochure, entièrement consacrée à la critique de nos positions (brochure n°29, du PCI (Le Prolétaire) : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" ), le PCI, emporté par sa prose, n'hésite pas à contredire ses propres positions de base en affirmant : "Le CCI voit tout une série de phénomènes comme (...) la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement comme condition d'une nouvelle phase d'accumulation (...). Pour le CCI ces phénomènes prétendus nouveaux sont interprétés comme des manifestations de la décadence (...) et non pas comme l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" (page 8). Le PCI peut-il nous dire si oui ou non, comme l'indique ses positions de base : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" ou si, comme il l'affirme dans sa polémique contre nos positions, "la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement" ne sont pas "des manifestations de la décadence" mais "l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" ! Apparemment l'argumentation et l'invariance programmatique sont à géométrie fort variable en fonction du moment !
(19) "En conclusion, si ce n'est pas l'émigration politique, laquelle a porté exclusivement tout le poids du travail de la Fraction de gauche qui a eu l'initiative de la constitution du Parti Communiste Internationaliste en 1943, c'est pourtant sur les bases qu'elle a défendues de 1927 à la guerre que cette fondation s'est effectuée" (Introduction à la plate-forme politique du PCI, publication de la Gauche Communiste Internationale, 1946 : 12).
(20) "IV. L'enjeu historique dans le capitalisme décadent. Depuis l'ouverture de la phase impérialiste du capitalisme au début du siècle actuel, l'évolution oscille entre la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne. A l'époque de la croissance du capitalisme, les guerres frayaient la voie à l'expansion des forces productives par la destruction des rapports surannés de production. Dans la phase de décadence capitaliste, les guerres n'ont d'autre fonction que d'opérer la destruction de l'excédent des richesses..." (Résolution sur la constitution du "Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste', Octobre n 1, février 1938 : 4 et 5). "La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d'expansion du régime capitaliste (...) Dans l'ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c'est l'enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l'évolution historique." ("Manifeste du Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste", Octobre n°3, avril 1938)
(21 ) Une soi-disant "Fraction Interne", auto-proclamée, de notre organisation qui regroupe quelques ex-membres que nous avons dû exclure pour leur comportement de mouchards, (venant après des vols d'argents et de matériel ainsi que des calomnies envers notre organisation - lire à ce propos notre prise de position "Les méthodes policières de la FICCI" sur notre site Internet). (22) Pour notre part, c'est dès octobre 2002 que nous avons réagi à la parution des premiers éléments (en mars 2002) indiquant un abandon de la notion de décadence par le BIPR (cf. notre Revue Internationale n° 111 : 9), puis, un an après, au travers d'une critique substantielle dans le n° 115. (23) Analyse que ces éléments partageaient lorsqu'ils étaient encore membre du CCI (cf. lire notre article Comprendre la décomposition du capitalisme dans le numéro 117 de la Revue Internationale.
Les deux premiers articles de cette série sur les conflits impérialistes au Moyen-Orient mettaient en évidence la manipulation par les grandes puissances, la Grand-Bretagne en particulier, des nationalismes sioniste et arabe en vue de dominer la région, mais également ceux-ci furent utilisés comme arme contre la menace repésentée par la classe ouvière dans la période qui a suivi la révolution russe. Cet article poursuit l'étude des rivalités impérialistes dans cette région dans la période qui précède la Seconde Guerre mondiale et durant la guerre elle-même en mettant en évidence le cynisme sans nom de la politique impérialiste de toutes les fractions de la bourgeoisie.
Les nationalistes sionistes et arabes ont choisi leur camp dans la guerre impérialiste
Les paysans et les ouvriers palestiniens, aussi bien que les ouvriers juifs, furent placés devant la fausse alternative de prendre position pour une fraction ou une autre de la bourgeoisie (palestinienne ou juive). Cette fausse alternative signifiait l'enrôlement des ouvriers sur le terrain des confrontations militaires uniquement dans l'intérêt de la bourgeoisie. Dans les années 1920, de violents affrontements entre Juifs et Arabes mais également entre les Arabes et les forces d'occupation britannique, ont eu lieu.
Ces affrontements se sont intensifiés après la crise économique mondiale de 1929. L'un des facteurs responsables de cette intensification a été l'augmentation des réfugiés juifs fuyant les effets de la crise économique mondiale et la répression déclenchée contre eux par les nazis et par le stalinisme. Entre 1920 et 1930, le nombre des immigrés a doublé. Entre 1933 et 1939, 200 000 nouveaux immigrés sont arrivés en Palestine et en 1939, les Juifs représentaient 30 % de la population. Au niveau historique et international, les conflits impérialistes s'aiguisaient à l'échelle mondiale. La Palestine et l'ensemble des pays du Moyen-Orient étaient directement affectés par le réalignement des forces sur l'arène mondiale dans les années 1930. D'une part, la défaite catastrophique du prolétariat (la victoire du stalinisme contre-révolutionnaire en Russie, du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, l'embrigadement des ouvriers sous la bannière de l'anti-fascisme et duFront unique en France et en Espagne en 1936) avait rendu quasiment totalement impossible, aussi bien pour les ouvriers juifs que pour les ouvriers arabes, d'opposer un front de classe internationaliste aux luttes de plus en plus sanglantes qui opposaient les bourgeoisies juive et palestinienne. La défaite mondiale de la classe ouvrière avait laissé les mains libres à la bourgeoisie, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle guerre généralisée.En même temps, le nombre croissant de Juifs fuyant la répression et les pogroms en Europe aiguisait les conflits entre les Arabes et les Juifs en Palestine.
D'autre part, les rivalités impérialistes traditionnelles dans la région (entre Français et Anglais) s'estompaient alors que d'autres bandits, nouveaux et encore plus dangereux, faisaient irruption dans cette zone. L'Italie, déjà présente en Libye, à la suite de la guerre menée en 1911 contre la Turquie, avait envahi l'Abyssinie (l'actuelle Ethiopie) en 1936, et menaçait d'encercler l'Egypte et le stratégique canal de Suez. L'Allemagne, membre le plus puissant de l'Axe fasciste, travaillait de façon souterraine pour étendre son influence, en offrant son soutien aux ambitions des impérialistes et des nationalistes locaux, en particulier en Turquie, en Irak et en Iran (1). Le cours historique à la guerre généralisée était en train d'engloutir le Moyen-Orient. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les sionistes avaient réclamé l'armement généralisé des Juifs. En réalité, cet armement avait déjà commencé en secret. Le Hagan, organisation sioniste "d'autodéfense" fondée pendant la Première Guerre mondiale, était devenu une véritable unité militaire. En 1935, un groupe terroriste indépendant - Irun Zwai Leumi, connu sous le nom de Ezel - composé de 3 à 5000 hommes, fut fondé. La "conscription" générale dans la communauté juive fut établie ; tous les jeunes, hommes et femmes âgés de 17 à18 ans, devaient faire ce service militaire clandestin. Pour sa part, la bourgeoisie palestinienne recevait le soutien armé des pays voisins. En 1936, il y eut une autre escalade de la lutte entre nationalistes sionistes et arabes. En avril, la bourgeoisie palestinienne appela à une grève générale contre les dirigeants britanniques qu'ils voulaient forcer à abandonner leur position pro-sioniste. Les nationalistes arabes, Amin Hussein à leur tête, appelèrent les ouvriers et les paysans à soutenir leur lutte contre les Juifs et les Anglais. La grève générale dura jusqu'en octobre 1936 et ne prit fin qu'après un appel des pays voisins, la Cisjordanie, l'Arabie Saoudite et l'Irak, qui avaient commencé à armer la guérilla palestinienne. Les affrontements violents ont continué jusqu'en 1938. Les "protecteurs" britanniques mobilisèrent 25 000 hommes de leurs troupes pour défendre leur position stratégique en Palestine.
En 1937, devant l'aggravation de la situation, la bourgeoisie anglaise proposa de diviser la Palestine en deux parties (rapport de la Commission Peel). Les Juifs devaient recevoir la fertile région Nord de la Palestine, les Palestiniens celle du Sud-Est, moins fertile et la ville de Jérusalem aurait été sous contrôle d'un mandat international et reliée à la Méditerranée par un couloir. Le plan de la Commission Peel fut rejeté par les nationalistes juifs et palestiniens. Une branche des sionistes exigea une indépendance totale vis à vis des Anglais, continua à s'armer et intensifia sa guérilla contre les forces d'occupation britannique. En soumettant un plan divisant la Palestine en deux, la Grande-Bretagne espérait maintenir sa domination sur cette partie stratégique et vitale du monde où avait également lieu une vive accélération des tensions impérialistes, notamment avec l'Allemagne et l'Italie qui tentaient de pénétrer dans la région. Alors que le Front populaire français avait accordé l'indépendance à la Syrie en 1936 - indépendance qui ne devait devenir effective que 3 ans plus tard-, en 1939, la France déclarait à nouveau que la Syrie était sous "protectorat" français.
Ce nouvel alignement des forces impérialistes représentait une réelle source de difficultés pour la bourgeoisie anglaise qui avait maintenant tout intérêt à calmer la situation en Palestine et à veiller à ce qu'aucun des groupes en conflit ne recherche l'appui des impérialismes rivaux de la Grande Bretagne. Mais comme le conflit entre les immigrants juifs et les Arabes se faisait de plus en plus âpre, les partisans de l'ancienne politique de "diviser pour mieux régner" révisèrent leur copie. La Grande-Bretagne devait essayer de "neutraliser" les nationalistes arabes et forcer les sionistes à restreindre leur revendication d'une "patrie" pour les Juifs. Elle adopta un Livre Blanc qui déclarait que les territoires occupés par les Juifs constituait leur "patrie" et qu'après une période de 5 ans durant laquelle l'immigration juive ne devait pas excéder 75 000 personnes par an, elle devait cesser complètement - au moment même où les Juifs se faisaient massacrer par millions en Europe� En même temps, l'achat de terres par les Juifs devait être limité. Ces déclarations avaient pour but de réfréner les protestations des Arabes et d'empêcher ceux-ci de se tourner vers les ennemis de l'Angleterre. Vu la violence croissante entre Sionistes et Arabes, c'est uniquement à cause de l'apparition d'un autre conflit "prépondérant" - la confrontation entre l'Allemagne, l'Italie et leurs ennemis, c'est-à-dire la formation de l'Axe en Europe- que fut différée l'escalade du conflit entre nationalistes sionistes et arabes et qu'il passa au second plan pendant une décennie. L'imminence de la guerre mondiale allait de nouveau pousser les nationalistes des deux bords, la bourgeoisie arabe et les Sionistes, à choisir leur camp impérialiste. Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les Sionistes décidèrent de se mettre du côté de l'Angleterre et prirent position contre l'impérialisme allemand. Ils mirent en veilleuse leur revendication d'un véritable Etat juif tant que la Grande-Bretagne serait sous la menace des attaques allemandes. La guerre porta la division au sein de la bourgeoisie arabe, certaines fractions prenant parti pour l'Angleterre, d'autres pour l'Allemagne.
Le rôle du Moyen-Orient dans la Seconde Guerre mondiale
Même si les principaux champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale se situaient en Europe et en Extrême-Orient, le Moyen-Orient a joué un rôle crucial dans les projets stratégiques à long terme de l'Angleterre comme de l'Allemagne. Pour l'Angleterre, défendre ses positions au Moyen-Orient restait une question de vie ou de mort pour maintenir son empire colonial, car si elle perdait l'Egypte, l'Inde courait le risque de tomber entre les mains de l'Allemagne et du Japon. Juste avant la tentative d'invasion allemande en 1941, l'Angleterre avait même mobilisé 250 000 hommes pour la défense du canal de Suez. Les projets militaires allemands au Moyen-Orient connurent plusieurs revirements. Pendant un moment au moins, au début de la guerre, la stratégie de l'Allemagne avait été de passer un accord secret avec la Russie concernant la partie orientale de l'Anatolie, accord similaire à celui passé secrètement entre Staline et Hitler sur la Pologne (la Russie et l'Allemagne s'étaient entendues pour se partager la Pologne). En novembre 1940, Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères, suggéra à Staline que la Russie et l'Allemagne se partagent leurs zones d'intérêt à la frontière iranienne et le long des flancs Nord et Sud-Est de l'Anatolie. Mais l'invasion de la Russie par l'Allemagne pendant l'été 1941 mit fin à ces plans. L'un des objectifs militaires à long terme de l'Allemagne, tel qu'il avait été élaboré dans les quartiers généraux de la Reichswehr en 1941, était qu'une fois la défaite russe assurée, l'Allemagne chasserait l'Angleterre du Moyen-Orient et de l'Inde. Immédiatement après la défaite attendue de la Russie, la Reichswehr avait planifié une offensive générale pour occuper l'Irak, afin d'avoir accès au pétrole irakien et de menacer les positions britanniques au Moyen-Orient et en Inde. Cependant, l'Allemagne ne pouvait déclencher une telle offensive seule. Pour pouvoir atteindre l'Irak, l'Allemagne devait encore surmonter certains obstacles ; elle devait gagner la Turquie qui hésitait entre l'Angleterre et l'Allemagne. Les troupes allemandes devaient aussi passer par la Syrie (toujours sous occupation française) et le Liban. Cela signifiait que l'Allemagne devait d'abord obtenir l'accord du régime de Vichy avant que son armée ne puisse traverser ces deux pays. Elle devait également compter sur l'aide de ses alliés plus faibles, à savoir l'Italie dont les réserves militaires étaient insuffisantes pour affronter l'Angleterre.
Tant que le plan militaire de l'Allemagne devait donner la priorité à la mobilisation de ses troupes en Russie, il ne lui était pas possible de déployer davantage de forces en Méditerranée. A contre-c�ur, après que les Anglais eurent défait les troupes italiennes en Libye en 1940-41, l'Africa-Korps allemand, sous le commandement de Rommel, intervint en 1942 pour tenter de chasser l'armée britannique d'Egypte et de conquérir le canal de Suez. Mais l'Allemagne n'avait pas les moyens de maintenir un autre front en Afrique et au Moyen-Orient, du moins tant que son offensive en Russie n'était pas achevée. Au même moment, le capital allemand était confronté à d'insurmontables contradictions. D'un côté, il poursuivait l'Endlösung (l'Holocauste : le programme de déportation et d'extermination de tous les Juifs), ce qui voulait dire que le capital allemand en forçant les Juifs à fuir, envoyait nombre d'entre eux en Palestine. La politique nazie a ainsi largement contribué à augmenter le nombre de réfugiés juifs arrivant en Palestine : une situation qui a mis les intérêts du capital allemand en contradiction avec ceux de la Palestine et de la bourgeoisie arabe. Par ailleurs, l'impérialisme allemand devait chercher à se faire des alliés au sein de la bourgeoisie arabe pour combattre les Anglais. C'est pour cette raison que les responsables nazis ont appuyé l'appel à l'unité nationale lancé par la bourgeoisie arabe et apporté leur soutien au refus d'une patrie pour les Juifs (2).
Dans plusieurs pays, l'impérialisme allemand a cherché à mettre de son côté des fractions de la bourgeoisie arabe. En avril 1941, une partie de l'armée irakienne renversa le gouvernement pour former, sous la direction de Rachid Ali-al-Kailani, un gouvernement de défense nationale. Ce gouvernement déporta tous ceux qui étaient considérés comme pro-anglais. Les nationalistes palestiniens qui s'étaient exilés en Irak, formèrent des brigades de volontaires sous le commandement d'al-Hussein et ces unités participèrent au combat mené contre les Anglais. Quand l'armée britannique intervint contre le gouvernement pro-allemand en Irak, l'Allemagne envoya deux escadrilles d'avions militaires. Cependant, ne disposant pas de la logistique adéquate pour soutenir ses troupes à une telle distance, l'Allemagne dut rappeler ses escadrilles, à la grande déception du gouvernement irakien pro-allemand. De son côté, l'Angleterre n'avait pas seulement mobilisé ses propres troupes, elle utilisait également l'unité spéciale sioniste contre l'Allemagne. La Grande-Bretagne relâcha de prison le terroriste David Raziel, un des chefs de l'organisation sioniste Irgun Zvai Leumi et lui confia une mission spéciale : son unité devait faire sauter les champs de pétrole en Irak et assassiner les membres du gouvernement pro-allemand. En fait, une escadrille de bombardiers allemands descendit l'avion anglais dans lequel se trouvait le terroriste sioniste. Cet incident - bien que n'ayant pas une grande signification militaire - révèle cependant pour quels intérêts fondamentaux la Grande-Bretagne, superpuissance du moment en déclin, et l'Allemagne, son challenger, se battaient et les limites auxquelles ils se heurtaient mais aussi sur quels alliés l'un et l'autre pouvaient compter dans la région. Amin al Hussein, le mufti de Jérusalem qui avait fui en Irak et Ali al Kailani, chef du gouvernement pro-allemand, durent s'enfuir d'Irak. Via la Turquie et l'Italie, ils rejoignirent Berlin où ils restèrent en exil. Les nationalistes palestiniens et irakiens bénéficiaient ainsi de la protection et de l'exil offerts par les nazis ! En même temps, les fractions pro-allemandes de la bourgeoisie arabe ne se mettaient du côté de l'impérialisme allemand qu'aussi longtemps qu'il était à l'offensive. En 1943, à la suite de sa défaite à el-Alamein et à Stalingrad, dès que le vent se mit à tourner contre l'impérialisme allemand, les parties pro-allemandes de la bourgeoisie arabe soit ont changé de camp, soit furent délogées par les parties pro-anglaises de la bourgeoisie locale. La défaite des Allemands a aussi contraint les Sionistes à revoir leur tactique. Alors qu'ils avaient soutenu l'Angleterre tant que sa puissance coloniale était sous la menace nazie, ils reprirent alors leur campagne de terreur, qui devait durer jusqu'en 1948, contre les Anglais en Palestine. Parmi les terroristes sionistes, Menahem Begin a été une figure de proue (devenu plus tard Premier ministre d'Israël, il a reçu avec Yasser Arafat le Prix Nobel de la paix).
Parmi d'autres, le ministre anglais Lord Moyne fut assassiné au Caire par les Sionistes. Afin de gagner la sympathie des Arabes et de les empêcher de se rapprocher davantage de leur rival impérialiste allemand, les Anglais mirent en place un blocus maritime de la Palestine afin de ralentir l'afflux de réfugiés juifs. La volonté de la démocratie occidentale de réguler les flux de réfugiés avait pour but de servir ses propres intérêts impérialistes. Les Juifs auraient pu se sentir soulagés d'avoir échappé à la mort dans les camps de concentration nazis, mais la bourgeoisie britannique ne voulait pas les laisser s'établir en Palestine parce qu'à ce moment là, leur arrivée en Palestine contrariait les plans de l'impérialisme anglais. (3) La ressemblance entre la situation de la Première Guerre mondiale et celle de la Seconde Guerre mondiale est frappante. Toutes les fractions impérialistes locales en présence durent choisir entre un camp impérialiste ou un autre. Mise au défi par l'Allemagne, l'Angleterre défendit son pouvoir bec et ongles. Cependant, l'Allemagne était placée devant d'insurmontables obstacles dans cette région : ses capacités militaires plus faibles (être obligée d'intervenir à de si grandes distances épuisait ses ressources militaires et logistiques), l'absence d'alliés forts et fiables. L'Allemagne n'avait ni récompense à offrir à ses alliés, ni même les moyens militaires pour obliger un pays à rentrer dans son bloc ou pour lui offrir de le protéger contre l'autre bloc. Elle ne pouvait que jouer un rôle de " concurrent " vis-à-vis de l'Angleterre, encore puissance dominante à cette époque. Incapable de tenir une position stratégique solide, à elle seule, ou de garder fermement un pays dans son orbite, l'Allemagne ne pouvait faire plus que saper les positions anglaises.
L'ordre impérialiste mondial remanié au Moyen-Orient
En même temps, l'équilibre des forces chez les "Alliés" allait changer le cours de la Seconde Guerre mondiale. Les Etats-Unis consolidaient leurs positions aux dépens de l'Angleterre qui, saignée à blanc par la guerre et au bord de la banqueroute, devenait débitrice des Américains. Ainsi, comme à l'issue de n'importe quelle guerre, la hiérarchie impérialiste était bouleversée. Finalement, à partir de 1942, les organisations sionistes se tournèrent vers les Etats-Unis pour obtenir de ceux-ci un soutien à leur projet de création d'une patrie juive en Palestine. En novembre, le Conseil d'Urgence juif, réuni à New-York, rejeta le Livre Blanc britannique de 1936. L'exigence première était la transformation de la Palestine en Etat sioniste indépendant, ce qui allait directement à l'encontre des intérêts de l'Angleterre. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, c'était surtout les puissances européennes occidentales qui s'affrontaient au Moyen-Orient (l'Angleterre, la France, l'Italie, l'Allemagne). Alors que la France et l'Angleterre avaient été les principaux bénéficiaires de la chute de l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, ces deux pays se retrouvaient maintenant "coiffés" par les impérialismes américain et russe qui visaient tous deux à amoindrir l'influence coloniale française et britannique. La Russie mit tout en �uvre pour offrir son soutien à toute puissance intéressée à l'affaiblissement de la position anglaise. Elle fournissait des armes à la guérilla sioniste via la Tchécoslovaquie. Les Etats-Unis donnaient aussi des armes et de l'argent aux Sionistes - même si ces derniers combattaient leurs alliés de guerre britanniques. Après que l'Extrême-Orient fut devenu un deuxième front de la guerre, pendant la Deuxième Guerre mondiale tandis que le Moyen-Orient était resté encore périphérique dans les confrontations impérialistes mondiales, le début de la Guerre froide devait mettre le Moyen-Orient au centre des rivalités impérialistes. Alors que la Guerre de Corée (1950-53) constitua la première des grandes confrontations entre le bloc de l'Est et celui de l'Ouest, la formation de l'Etat d'Israël, le 15 mai 1948, devait ouvrir un autre théâtre de guerre qui allait rester au coeur des confrontations Est-Ouest pendant des décennies. La première moitié du 20e siècle au Moyen-Orient a montré que la libération nationale est devenue impossible et que toutes les fractions des bourgeoisies locales sont impliquées dans les conflits globaux que se livrent entre eux les rivaux impérialistes plus puissants. Plus que jamais, le prolétariat n'avait pas à choisir entre un camp impérialiste et un autre. La formation de l'Etat d'Israël en 1948 a marqué l'ouverture d'une autre période d'affrontements sanglants pendant plus d'un demi-siècle. Plus de cent années de conflits au Moyen-Orient ont irréfutablement illustré que le le système capitaliste en déclin n'a rien d'autre à offrir que la guerre et l'extermination.
DE
(1) Le Shah d'Iran (père de celui renversé par Khomeiny) a été destitué en 1941 par la Grande-Bretagne à cause de sa supposée sympathie pour les nazis.
(2) Pendant la Première Guerre mondiale déjà, pour des raisons stratégiques, l'impérialisme allemand avait encouragé l'idée d'un Jihad arabe contre l'Angleterre, en espérant que cela affaiblirait la domination britannique au Moyen-Orient - même si cela créait une contradiction insurmontable car tout Jihad arabe se serait nécesairement tourné contre l'impérialisme turc, l'allié de l'Allemagne dans la région.
(3) Par exemple, la Grande-Bretagne empêcha l'entrée d'un bateau ayant à bord plus de 5000 réfugiés juifs, dans les ports palestiniens, parce que c'était contre les intérêts impérialistes britanniques. Dans son odyssée, ce bateau avec tous ses passagers, a été renvoyé vers la mer Noire où il a été coulé par l'armée russe et plus de 5000 juifs furent noyés. En 1939, le St Louis, bateau à vapeur du Hapag-Lloyd, en route pour Cuba avec 930 réfugiés juifs à bord, s'est vu refoulé arrivant dans les eaux cubaines. L'accès au port de Miami lui fut refusé par les gardes-côtes américains (cela malgré les appels de nombreuses "personnalités"). Finalement, le bateau a été renvoyé en Europe où pratiquement tous les réfugiés juifs furent massacrés dans l'holocauste. Même après la Seconde Guerre mondiale, le bateau Exodus, avec 4500 réfugiés à son bord, a tenté de briser le blocus mis en place par les bateaux anglais autour des ports de la Palestine. Les forces d'occupation anglaises refusèrent au bateau l'accès à Haïfa. L'organisation terroriste juive, le Haganah, voulait utiliser l'Exodus, comme moyen de forcer le blocus anglais : tous les passagers furent déportés à Hambourg par les Anglais. Le cynisme de la bourgeoisie occidentale envers le sort des Juifs a été dénoncé par le PCI-Le Prolétaire, dans son texte Auschwitz ou le Grand Alibi.
Liens
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[11] https://membres.lycos.fr/rgood/formprod.htm
[12] https://users.skynet.be/ippi/4discus1tex.htm
[13] https://membres.lycos.fr/resdisint
[14] https://users.skynet.be/ippi/3thdecad.htm
[15] https://www.geocities.com/Paris/Opera/3542/TC15-3.html
[16] https://fr.internationalism.org/tag/questions-theoriques/decadence
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