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Autour d’un procès

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La presse bourgeoise d’Occident a fait grand état de ce procès où le cardinal primat de Hongrie figurait au banc des accusés. Elle allait même jusqu’à la comparer aux procès de Moscou. Cependant, et si les moyens directement utilisés dans les deux cas pour l’obtention d’aveux suffisants sont peut-être identiques, il s’en faut de beaucoup pour faire de Mindszenty un Toukhatchevsky. S’il est dans l’histoire quelque tribunal auquel le procès de Budapest ferait songer, ce serait, toutes proportions gardées, à ceux qui prononcèrent la sentence capitale à l’encontre de Charles Ier ou Louis XVI. La justice de la démocratie populaire a cherché par son arrêté à frapper de terreur les opposants au régime, en même temps qu’elle entérinait juridiquement une situation de fait : la disparition de la grande propriété foncière privée en Hongrie. Un article publié dans l’organe du Kominform le 15 juillet 1948 est assez explicite à ce sujet :

"Le danger de la réaction cléricale s’est accru au fur et à mesure que la démocratie hongroise se débarrassait des groupements et des partis politiques des gros capitalistes et hobereaux : l’aile droite du parti des petits propriétaires dirigée par Pérenc Nagy, les partis demi-fascistes de Souyok et Peiffer et enfin l’aile droite du parti social-démocrate. Les anciennes classes exploiteuses qui, de plus en plus, perdaient la possibilité d’être légalement représentées dans l’arène politique et s’en trouvaient évincées, se rassemblaient derrière la réaction cléricale, et le cardinal Mindszenty devenait toujours plus le chef de cette réaction hongroise ou, comme l’a dit l’évêque calviniste Ravasz László, "du parti politique illégal".

C’est ainsi que les thuriféraires du stalinisme présentent ce qu’ils nomment le dépérissement de l’État, issu de la révolution démocratique et populaire, au travers de l’élimination du pouvoir politique des anciennes classes dirigeantes. L’auteur de cet article, un Duclos hongrois, théoricien du Parti, néglige tout uniment de marquer que, sur ce terrain, la démocratie populaire n’a fait qu’achever l’œuvre de la révolution bourgeoise et, obéissant à la tendance historique du capital, la fait transcroître en régime capitaliste d’État.

Le procès de Mindszenty

Le procès de Mindszenty fut monté à l’intention spéciale des paysans hongrois, généralement catholiques et représentant à ce titre 67 % de la population. Fanatiques et superstitieux, soigneusement maintenus dans un état d’arriération proprement médiéval, ces paysans ont été gratifiés d’une réforme agraire qui, au droit féodal, substitua le droit bourgeois des paysans aisés sur la terre. L’outillage agricole, souvent rudimentaire, et le cheptel ont subi des destructions massives imputables à la guerre, ainsi qu’aux prélèvements généreux qu’opérèrent les impérialistes allemands puis russes.

La réforme agraire, amenant un parcellement très poussé des terres, est venue aggraver la situation agricole de la Hongrie, comme d’ailleurs dans l’ensemble des démocraties populaires.

Les paysans ont dû passer sous les fourches caudines des agents de l’État : directeurs des centres de tracteurs et des coopératives de production et de consommation, percepteurs, ingénieurs agronomes du plan, etc. Les paysans se sont groupés derrière curés et koulaks dans les organisations continuant l’œuvre des anciens partis bourgeois. De là, "purges" saisonnières ou départs en douce des leaders de ces partis. De là, heurts fréquents que vinrent exacerber encore les menaces de kolkhozisation proférées par Rakosi, le Thorez hongrois. Dans ces conditions, la production agricole hongroise était loin de compte avec les services du plan. Cela, au moment où les États-Unis refusaient systématiquement les licences d’importations nécessaires au complexe industriel et agricole hongrois ; au moment où la conclusion d’un nouveau Kominform, le conseil d’assistance économique mutuelle entre la Russie et ses satellites européens, obligera la Hongrie à tenir son rang dans la production russe d’armements. Il fallait donc au gouvernement hongrois briser l’échine de la résistance paysanne, abattre le bastion conservateur de l’Église catholique condensé dans la personne de Mindszenty et de ses acolytes.

De l’Église et de la laïcité de l’enseignement

"Il y a trois ans, écrivait le Times du 29 juillet 1948, l’Église catholique romaine possédait environ un million d’acres en Hongrie. La plus grande partie de ces terres a été perdue conformément à la réforme, bien qu’on ait laissé aux diocèses et aux paroisses des propriétés considérablement amoindries."

On comprendra alors les sentiments de Mindszenty vis-à-vis de cette République contre l’instauration de laquelle il protestait au nom du "royaume hongrois millénaire". Son refus obstiné de la reconnaître, ainsi que la réforme agraire et la nationalisation des banques et grandes industries, non contraires, voulait-on lui faire admettre, aux principes fondamentaux de l’Église. Il s’y refusait d’autant plus que certains mouvements se dessinaient dans le bas clergé, voire dans l’épiscopat, mouvements dans lesquels le sénile prélat voyait une atteinte à sa dignité primatiale. Ces ecclésiastiques souhaitaient faire la part du feu et accepter pour l’Église catholique les avantages dont jouissait déjà l’Église réformée (calviniste), cette dernière ayant obtenu une importante subvention annuelle ainsi que, pour quelques collèges et écoles, une exemption de la nationalisation de l’enseignement. Nationalisation qui, décrétée le 16 juin 1948, atteignait surtout l’Église catholique, propriétaire de la moitié des écoles hongroises. Elle avait d’ailleurs été précédée d’un savant noyautage des instituteurs et des étudiants des écoles confessionnelles, lesquels s’opposaient à la très réelle "terreur religieuse du haut clergé" et "réclamaient" l’intervention de l’État. L’État assurait d’autre part l’existence matérielle de l’Église, lui versant une subvention égale à peu près au budget de la santé publique et de la sécurité sociale. Cela explique l’attitude d’un grand nombre de catholiques hongrois qui avaient approuvé l’arrestation du cardinal.

"Beaucoup de fidèles, écrivait le Times, sentent qu’il est plus commode au cardinal de résister qu’à eux-mêmes. Tenant compte des réalisations, ils ne voient aucune force qui les pousse à choisir le rouge ou le noir et ils espèrent soutenir à la fois Dieu et M. Rakosi."

Après cela, sans doute, les supporters de la démocratie populaire viendront proclamer qu’une nouvelle étape de la "lutte de classe" a été franchie, un nouveau pas vers le socialisme accompli en Hongrie. Le ralliement à l’État hongrois d’une partie du clergé et des fidèles est un sérieux obstacle levé sur la voie qui mène à l’étatisation camouflée de la terre et de ses produits, et, simultanément, un sérieux appoint idéologique dans la lutte entre les deux blocs impérialistes, et qui se répercute en Hongrie. La condamnation de Mindszenty et d’Esterhazy, des théologiens, des banquiers et des jésuites est la liquidation d’un nid de conspirateurs d’une imbécile candeur, en même temps que l’affirmation suprême de l’autorité du jeune État stalinien. Le temps de la gentry et de l’épiscopat vassaux fidèles de l’Empereur et Roi est mort et enterré. L’État, dans sa nouvelle incarnation capitaliste, est maître, et Rakosi est son prophète mandaté qu’il est par la Mecque moscovite.

Du cardinal et du Vatican

De l’aube du XVIe siècle à nos jours, et pour des motifs historiques précis, l’emprise temporelle et morale des jésuites sur les peuples de Hongrie, de Bohème et de Pologne ne s’est jamais relâchée. Ce formidable appareil d’oppression et de terreur, les procès staliniens le détruisent petit à petit. Ils ont pratiquement anéanti son pouvoir temporel et d’éducation, reposant sur le régime féodal de la propriété foncière. Maintenant que l’équilibre de forces est tendu à se rompre entre la Russie et les USA (voir l’affaire norvégienne), les démocraties populaires doivent s’en accaparer le pouvoir idéologique. Obliger l’Église à se démettre ou à se soumettre, en contribuant pour sa part à la préparation à la guerre, et dans leur camp.

Les jésuites doivent obéir à leurs supérieurs "comme un cadavre", selon la formule. Sous des apparences parfois "modernes", ils restent profondément réactionnaires. Pendant près de trois siècles, ils ont participé, avec des fortunes diverses, à la politique vaticane et suivi le cours rapide de sa décadence. Aujourd’hui, le Vatican n’est plus que l’instrument docile du capitalisme yankee, protestant ou franc-maçon, lequel alimente copieusement le tronc de Saint-Pierre. La politique des Jésuites s’aligne sur celles de leurs bailleurs de fonds, qui, généreux, leur abandonnent les cerveaux à stupéfier. Mindszenty fut leur élève et disciple ; ils en ont voulu faire un nouveau martyr de la foi. Rongé de conservatisme jusqu’à la moelle des os, comme d’autres le sont de syphilis, le cardinal ne pouvait se montrer assez souple pour finasser avec les "usurpateurs" jusqu’à l’arrivée à Budapest des "libérateurs" américains, tenue pour certaine et proche au Vatican.

Il fallait soulever d’horreur "la conscience des hommes libres" que les proches, prudemment pacifistes, de Staline auraient pu émouvoir.

Démontrer à Washington que l’Église est à la pointe du combat contre l’Antéchrist "matérialiste", un élément nécessaire et plus utile même que l’entretien de quelques escadres de B-36. Dénoncer au monde les "crimes affreux" du stalinisme, comme si elle-même ne bénissait pas chaque jour les fusilleurs des ouvriers d’Espagne et de partout sur terre où s’exerce la sanglante répression du capitalisme occidental. Et Pacelli, Pie XII pour ses sectateurs, a de son palais pontifical jeté sa petite bombe atomique sur Budapest : l’excommunication du gouvernement hongrois. Les dégâts n’y seront pas grands, et gageons que l’épiscopat de Hongrie saura bien vite arriver à un accommodement. Il changera d’opinion, voilà tout, comme le demande déjà au clergé polonais le stalinisant chef du parti démocrate (des commerçants et petits entrepreneurs) :

"Nous considérons que l’opposition de l’Église au marxisme est un phénomène transitoire, tenant au caractère de l’époque... Une génération passera et après 10 ans ou 20 ans l’Église modifiera sa position, changeant sur la matière."

Et de citer les précédents de Copernic et Darwin. C’est au milieu de cette confusion idéologique, soigneusement entretenue, que le capitalisme d’État s’installe dans les pays catholiques de l’Est européen.

Situation du christianisme avant la 3ème guerre

Elle ne sera ici qu’ébauchée et plutôt à titre d’indication. L’idéologie de l’Église orthodoxe est foncièrement individualiste et axée sur la "vie intérieure". Son but est une "divinisation de l’homme" où l’accent est mis plutôt sur le dogme de la résurrection que sur celui du Christ souffrant pour le rachat de l’humanité. Pour l’orthodoxe, se pose seul le problème de la transformation de l’homme en dehors du contingent : "Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu", répétera-t-il volontiers. Dieu donc ne saurait s’opposer à une soumission de l’Orthodoxie au pouvoir politique, quelle que soit sa forme : celui des sultans turcs, celui d’Alexis, père de Pierre le Grand (réforme de Nikon), celui enfin du stalinisme. L’on ne saurait négliger ce fait que le nouveau patriarche de Constantinople est citoyen américain, ou peu s’en faut, et que dare-dare il s’affaire à lutter contre son antagoniste et traditionnel rival, son collègue de Moscou. Le capitalisme d’État russe s’appuie volontiers sur l’Église panslaviste. Les patriarches l’accusent même de vouloir instaurer une "troisième Rome". Par tous les moyens, le Kremlin favorise l’action abétifiant des popes, de leurs icônes et de leurs barbes. Et après avoir liquidé leurs concurrents en Russie, les éliminés en Bulgarie et Roumanie : les pasteurs luthériens bulgares, les catholiques uniates roumains.

À l’opposé, aux États-Unis, l’on voit se développer une espèce de mysticisme vulgaire : théosophe, maçon ou protestant sectaire assis sur un solide substrat calviniste pragmatique et rationnel. Son moralisme pacifiste et pudibond, son universalisme, sa volonté de rédemption du monde s’accordent fort bien avec la recherche de sphères d’investissement extérieurs aux USA. Son individualisme affirmé, son apolitisme, tout relatif à des classes solides, en font un précieux auxiliaire des dirigeants de l’État capitaliste.

Entre ces deux blocs religieux, les différences purement dogmatiques tendent à disparaître. En témoignent les conférences communes et souvent répétées depuis vingt ans. Seuls les séparent les antagonismes régissant les rapports de l’un ou l’autre de leurs maîtres impérialistes.

L’Église catholique apostolique et romaine a, près d’eux, mauvaise mine. Ses visées seraient de restaurations monarchiques, seules garantes temporelles de l’exercice de la "vraie foi". Ce sont souvent les jésuites, ceux d’Europe centrale en particulier, qui appuient ces thèses. D’autres courants, généralement dominicains, néo-thomistes, amorcent une conciliation de la religion et du monde bourgeois dans les dogmes, reconnaissant dans la science la porteuse de progrès, celle qui affranchira l’humanité du Mal. Ces derniers ecclésiastiques empruntent à Marx et à Darwin plus souvent même qu’aux évangiles ou écrits patristiques. Mais leur influence est réduite. Politiquement, ils se retrouvent dans les ailes gauches de la démocratie chrétienne d’Europe, champions de la 5ème force et de la disparition progressive des "pauvres". C’est aujourd’hui le "socialisme" de Francisque G., ou de Sturzo. Ils sont, en fin de compte, meilleurs agents du capitalisme américain que les conservateurs de l’Église, nostalgiques du Moyen Âge féodal et chrétien. Les chevaliers de la Sainte Vierge n’ont plus même la ressource de défendre la propriété foncière privée et les particularités nationales attachées. Ils ne sont plus que les adversaires du "communisme" athée des staliniens, des bourreaux du catholicisme.

Ainsi, le drame contemporain de la "conscience chrétienne", dont Garry Davis et ses suiveurs forment un tirage à part, s’inscrit-il dans un drame autrement tragique, celui de l’humanité impuissante à se débarrasser des chaînes du capitalisme et que ses efforts même paraissent resserrer.

Seule la révolution prolétarienne entraînant la suppression des antagonismes de classes peut amener la liquidation de ce que, en son pittoresque langage, Freud appelait la névrose infantile de l’humanité : la religion. Les querelles de sacristie ou de prétoire ont pour but de dissimuler cette vérité essentielle aux travailleurs exploités.

Cousin

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  • Hongrie [1]

Conscience et organisation: 

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Personnages: 

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