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La démocratie est un piège pour la conscience et le combat de classe

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Lettre d’un contact

J’ai beaucoup de mal à accepter votre point de vue sur l’instauration d’une dictature du prolétariat.

De toutes les formes de société, la démocratie est, selon moi, la meilleure. Parce que dans une démocratie, la liberté d’expression est respectée. C’est grâce à notre forme de société démocratique que le CCI peut exprimer ses critiques à l’égard du système capitaliste. Dans une dictature fasciste, par exemple, le CCI n’aurait pas pu critiquer le système capitaliste. Si le CCI avait tout de même exprimé son opinion contre le capitalisme, vous auriez probablement disparu dans des camps de concentration. Mais dans une dictature du prolétariat, les libéraux, par exemple, ne peuvent pas critiquer le communisme. Si les libéraux avaient tout de même exprimé leur critique du communisme, ils auraient probablement disparu dans des camps de rééducation. C’est pourquoi je suis en faveur d’une société démocratique et contre toute forme de dictature. Car dans une société démocratique, toutes les opinions sont respectées.

Notre réponse

Le camarade pose dans son courrier une question importante qui est au cœur de la mystification sur la démocratie que la classe dominante veut enfoncer dans le crâne des exploités : dans une véritable démocratie, tous les individus seraient égaux («un homme, une voix») et, même si sa mise en œuvre n’est pas parfaite, les «citoyens» auraient pour tâche de défendre l’État démocratique qui est, selon les mots de Churchill, «le moins mauvais de tous les systèmes».

Nous saluons le sens des responsabilités du camarade en ce qu’il exprime très explicitement un désaccord de fond, ou du moins un questionnement, sur une position fondamentale du CCI et de l’héritage du marxisme en général. Cependant, sans vouloir offenser le camarade, la vision qu’il exprime dans son courrier ignore totalement les conditions dans laquelle la démocratie bourgeoise a émergé et s’est développée, au premier rang desquelles figurent les massacres des États démocratiques à l’égard du prolétariat en lutte et leur férocité contre les organisations révolutionnaires dès que celles-ci commencent à représenter le moindre danger pour l’ordre établi. Car c’est bien la démocratique République française qui a exterminé la Commune de Paris, c’est la démocratique République de Weimar qui a écrasé la révolution allemande de 1918-1919 dans le sang, ce sont les «grandes démocraties occidentales» qui ont pourchassé, bien souvent main dans la main avec les régimes autocratiques, fascistes ou staliniens, des révolutionnaires comme Rosa Luxemburg ou Léon Trotsky.

Alors, d’où vient ce décalage entre l’histoire sanglante de la démocratie bourgeoise et l’idée du camarade selon laquelle «dans une société démocratique, toutes les opinions sont respectées» ? Bien souvent, la difficulté ne se trouve pas dans la réponse, mais dans la façon de poser la question. Dans son courrier, le camarade parle de la démocratie comme un concept abstrait, celui de «démocratie en général» compris en dehors de l’histoire et des rapports entre les classes. Mais, dans l’histoire, il n’a jamais existé de «démocratie en général». Dès l’antiquité, la démocratie athénienne était l’organisation politique des propriétaires d’esclaves qui exerçaient impitoyablement leur domination sur la masse des exploités. De même, aujourd’hui, il n’existe aucune «démocratie en général» : il n’existe que des démocraties bourgeoises, qui se révèlent, comme nous allons tenter d’en convaincre le camarade et nos lecteurs, n’être qu’une machine à opprimer la classe ouvrière et l’arme la plus sophistiquée de la bourgeoisie pour exercer sa dictature sur le reste de la société.

La démocratie bourgeoise, c’est la dictature de la bourgeoise

En effet, pour les marxistes, la société actuelle n’est pas un ensemble d’individus égaux, une sorte d’agora où toutes les opinions viendraient se confronter librement sur le marché des idées. Au contraire, la société actuelle est divisée en classes aux intérêts contradictoires, une société dans laquelle la bourgeoisie domine et exploite le prolétariat. C’est ainsi qu’au XIXe siècle, les différentes fractions de la classe dominante ont pu se partager le pouvoir au Parlement en cherchant à en exclure le prolétariat (par le suffrage censitaire, par exemple). Le mouvement ouvrier se battait pourtant alors pour l’établissement d’États démocratiques. Pourquoi ? Parce que la «démocratie en général» est «le moins mauvais de tous les systèmes» ? Parce que le marxisme se faisait des illusions sur la possibilité de renverser le capitalisme grâce au Parlement ? Non ! Le courant marxiste voyait plus loin encore. La démocratie était alors l’arme de la bourgeoisie révolutionnaire contre les vieilles structures féodales qui s’accrochaient encore au pouvoir, et la classe ouvrière pouvait encore arracher des réformes véritables (temps de travail, salaires, fin du travail des enfants, etc.) au capitalisme à son apogée. Dans les deux cas, il s’agissait de favoriser le développement du prolétariat pour… mieux renverser le capitalisme et son État démocratique. Systématiquement, la bourgeoisie réprimait dans le sang les revendications démocratiques de la classe ouvrière.

Cependant, avec l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence à partir de la Première Guerre mondiale, les conditions d’exercice du pouvoir changeaient. La concurrence impérialiste s’exacerbait entre nations, contraignant la bourgeoisie à davantage de discipline derrière l’État. Le Parlement devenait une simple chambre d’enregistrement des directives du pouvoir Exécutif et le capitalisme n’était plus en mesure d’accorder de véritables réformes à la classe ouvrière. Partout, la forme démocratique de l’État devenait une coquille vide, une pure mystification idéologique destinée à entraver la perspective révolutionnaire désormais à l’ordre du jour.

La structure démocratique de l’État est, comme toutes les autres formes d’État au sein du capitalisme (dictature militaire, fascisme, stalinisme, etc.), un instrument visant à assurer et à perpétuer la domination de la bourgeoisie sur la société. C’en est même la forme la plus sophistiquée :

— le «suffrage universel» s’est avéré l’un des moyens les plus efficaces pour dissimuler la dictature du capital derrière l’illusion d’un «peuple souverain». C’est encore l’un des instruments privilégiés pour canaliser à la fois le mécontentement de la classe ouvrière et pour entretenir l’illusion qu’il est possible de rendre le monde capitaliste plus juste et plus humain grâce à la démocratie. Pour les marxistes, au contraire, depuis que le capitalisme est entré dans sa période de décadence (au moment de la Première Guerre mondiale), le prolétariat n’a plus aucune réforme réellement positive à arracher à la bourgeoisie, le capitalisme est devenu un système irrémédiablement réactionnaire et destructeur. Ce n’est pas un hasard si la bourgeoisie a commencé à pousser massivement le prolétariat vers les urnes avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence, en particulier dans les pays où la classe ouvrière est fortement concentrée et expérimentée.

— La «liberté de la presse» est parfaitement compatible avec le monopole de l’information par la bourgeoisie et ses grands médias. Ces derniers ont pour rôle de diffuser les communiqués officiels de l’État et de noyer (avec les réseaux sociaux) la vérité sous un déluge quotidien de mensonges, de fausses informations et d’absurdités. Le message diffusé ad nauseam par le rouleau compresseur de la presse bourgeoise, c’est qu’il n’y a pas d’autre alternative au capitalisme. Et lorsque l’État démocratique le juge nécessaire, la liberté de la presse peut également être «restreinte» à tout moment, comme le font tous les gouvernements pendant les guerres ou lorsque le prolétariat défend sa perspective révolutionnaire.

— La «liberté d’expression et d’association», tout comme la «liberté d’opinion» sont elles aussi des mystifications, «tolérés»… tant qu’elles ne menacent pas le pouvoir de la bourgeoisie et ses intérêts impérialistes. Les exemples de restrictions ostentatoires de ces «libertés» ne manquent pas, y compris à l’égard de fractions bourgeoises concurrentes. Aux États-Unis, «champion mondial de la démocratie» et «patrie des droits de l’homme», des citoyens américains ont été persécutés pour leurs sympathies de gauche pendant la période du maccarthysme dans les années 1950. Lors de la grande grève de Mai 1968 en France, des groupes d’extrême gauche ont été interdits et leurs dirigeants arrêtés. Au cours de l’année dernière, le groupe Palestine Action en Grande-Bretagne a été qualifié d’organisation terroriste et mis sur liste noire. Depuis sa création en 1975 et malgré sa taille relativement modeste, le CCI n’a pas non plus été épargnée : ses militants ont également été suivis, intimidés et soumis à des perquisitions.

Comme l’écrivait Lénine dans L’État et la révolution (1917), «la république démocratique est la meilleure forme politique possible du capitalisme ; aussi bien le Capital, après s’en être emparé […] assoit son pouvoir si solidement, si sûrement, que celui-ci ne peut être ébranlé par aucun changement de personnes, d’institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise». En bref, la démocratie bourgeoise est un exact synonyme de dictature de la bourgeoisie.

Mais qu’en est-il de la dictature du prolétariat ?

Au cours de l’histoire, aucune classe opprimée n’a pu renverser l’ancienne société sans passer par une révolution et une phase de dictature destinée à briser par la force la résistance de la classe dominante du passé, prête à toutes les extrémités pour conserver sa domination. C’est ainsi que la bourgeoisie a dû, à l’image des révolutions américaine et française, arracher l’appareil d’État des mains de l’aristocratie, menant, au nom de la démocratie et des Droits de l’Homme, une politique de répression et de terreur à l’égard de la contre-révolution.

Toutefois, comme l’a enseigné la Commune de Paris et l’expérience révolutionnaire de 1917-1923, la classe ouvrière ne peut pas, elle, utiliser l’État bourgeois pour établir sa propre domination sur la société. En effet, l’État n’est pas un instrument neutre qui pourrait tout aussi bien servir à la défense des privilèges des exploiteurs qu’au bénéfice de la classe exploitée. Au contraire, sous toutes ses formes, l’État est par essence un instrument de la domination d’une classe sur la société. Engels, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, démontre très bien que l’État est un produit spécifique de la société de classe, destiné à maintenir, par la coercition (armée, police, justice, surveillance, contrôle social…), la cohésion de la société au profit de la classe dominante, un instrument de violence dirigé contre les classes exploitées. La tâche de la révolution prolétarienne, qui contient la disparition des classes et de l’exploitation, est donc de détruire de fond en comble l’État bourgeois[1]. Et l’arme politique de cette destruction, ce sont les conseils ouvriers. Ces conseils ne sont pas un vœu pieu, ni une utopie, mais la «forme enfin trouvée», comme l’écrivait Lénine, de la dictature du prolétariat. C’est la classe ouvrière qui a elle-même fait surgir cette forme d’organisation politique pour la première fois pendant la révolution russe de 1905. Pour la première fois dans l’histoire, à la place de la police et de l’armée, les conseils ouvriers revendiquaient le monopole des armes ; à la place d’une poignée de politiciens professionnels «choisis» tous les quatre ou cinq ans pour assurer la défense de la propriété bourgeoise et de l’exploitation, le pouvoir était exercé par toute la classe ouvrière, avec des représentants mandatés et révocables à tous moments ; à la place de la dictature de la minorité sur l’immense majorité, c’était la dictature de l’immense majorité sur la minorité. Bref, la dictature du prolétariat, c’est la liberté de critique prolétarienne qui exerce son pouvoir contre l’exploitation capitaliste et la résistance armée de la bourgeoisie.

Vouloir priver le prolétariat de ses armes que sont les conseils parce qu’ils seraient des instruments de dictature, vouloir dissoudre la classe ouvrière dans «le peuple» au nom de la démocratie, c’est lui imposer de renoncer à défendre sa perspective révolutionnaire, la seule alternative à l’inéluctable enfoncement du capitalisme dans la barbarie, la guerre et la misère généralisée.

Le CCI, 31 décembre 2025


[1]Le marxisme rejette néanmoins l’idée anarchiste de l’abolition du jour au lendemain de toute forme d’État. Comme le prolétariat est contraint de prendre le pouvoir avant de développer de nouveaux rapports de production communiste, il y aura tout une période de transition entre la prise du pouvoir par le prolétariat et la disparition de toutes les classes sociales avec la socialisation complète de la production. Or, comme on l’a vu précédemment, qui dit «classes sociales», dit «État». L‘expérience révolutionnaire de 1917 a montré que dans cette «période de transitions», surgira ce que Lénine appelait un «semi-État» destiné à assurer la cohésion de la société en train de naître. Mais ce semi-État est à des années-lumière de l’État stalinien hypertrophié. Comme tout État, il demeurera un corps conservateur sur lequel le prolétariat devra exercer sa dictature et le dissoudre à terme.

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Liens
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