Partout dans le monde se répand une vague de mécontentement et de luttes, particulièrement dans la jeunesse.
La jeune génération ouvrière entre en lutte massivement!
En Belgique, étudiants et professeurs manifestent. En Allemagne, les jeunes s’opposent au projet de conscription et prévoient des mobilisations massives dans de nombreuses villes. La même colère s’exprime dans les rues de plusieurs métropoles, en Italie, en Espagne et au Portugal. Ces mouvements prolongent une série de protestations de la jeunesse depuis l’an dernier, en Asie (Bangladesh, Sri Lanka…), en Amérique latine (Pérou, Mexique…) ou en Afrique (Maroc). Et au-delà de la jeunesse, des travailleurs aussi se mobilisent: grève et manifestations massives en Colombie, grève du métro de Buenos Aires, arrêts de travail en Indonésie ou en Chine contre les salaires impayés, les fermetures d’usines et les restructurations.
Ce changement profond d’état d’esprit s’était déjà manifesté en Grande-Bretagne en 2022, lors de «l’été de la colère», qui proclamait «Enough is enough!» ( «trop c’est trop!»). Toute une série de luttes ouvrières massives ont alors suivi confirmant la nouvelle dynamique de la lutte de classe: en France contre la réforme des retraites, aux États-Unis dans l’automobile et la santé, en Suède et ailleurs, et tout récemment en Espagne chez Airbus. La situation en France s’inscrit ainsi dans un cadre international plus large. Mais la lutte des lycéens et étudiants dans ce pays prend une signification particulière bien plus profonde sur le plan historique.
Le mouvement en France couvait donc lui aussi depuis longtemps tant la situation dans le secteur de l’enseignement, comme partout ailleurs, s’était fortement dégradée. Du fait de l’accélération et de l’approfondissement de la crise économique, de la détérioration des conditions de travail et des restrictions qui se sont accumulées depuis des décennies, un immense ras-le-bol, une volonté de ne plus se laisser faire s’est généralisée, notamment dans cette jeunesse largement précarisée et de plus en plus inquiète pour son avenir.
Si les revendications initiales portaient sur le manque de moyens et de professeurs, sur la sélection opaque de «Parcoursup», elles expriment plus fondamentalement le refus de la précarité et de la guerre. Comme l’affirmait la pancarte d’une lycéenne à Créteil: «Ils donnent six milliards pour les militaires, pas un centime pour les lycées». Bref, les lycéens et les étudiants ont exprimé, dès le départ, des préoccupations qui sont en fin de compte celles de toute la classe ouvrière: le manque de moyens, la dégradation des conditions de vie et de travail, le refus de la crise et de la misère, le rejet de la guerre, de la destruction de l’environnement. En somme, une inquiétude profonde face à l’absence de perspective et de futur du système capitaliste!
Une prise en main et une volonté d’extension de la lutte
En France, le mouvement lycéen a spontanément démarré le 21 septembre dernier à Créteil au lycée Saint-Exupéry. Les images du blocage et des barricades ont immédiatement circulé sur les réseaux sociaux favorisant une contagion dans toute l’Île-de-France puis sur l’ensemble du territoire. Ailleurs, comme en Allemagne ou en Italie, les jeunes scandaient «on veut faire comme en France!». Au moment de la grève et des manifestations du mardi 29 septembre dans le secteur public, où des enseignants défilaient dans les cortèges, les lycéens étaient déjà visibles, très présents et de nombreux établissements étaient bloqués.
Dès le début, afin de tenter de tuer dans l’œuf ce mouvement de colère, l’État procédait à une répression inouïe contre des jeunes de parfois 14 ou 15 ans, blessant et mutilant, multipliant les interpellations, les gardes à vue et des poursuites judiciaires à gogo sans discernement. Mais cette politique d’intimidation sauvage avec la volonté d’instaurer un climat de terreur pour dissuader les lycéens de lutter a, au contraire, suscité une large indignation et galvanisé ces derniers. Des jeunes de banlieue, de centre-ville, de petites villes de campagne, tous les enfants d’ouvriers luttaient désormais ensemble. Les parents, les professeurs, ont également témoigné leur solidarité et soutien aux jeunes, tout autant indignés et opposés à la violence et à la terreur de l’État démocratique.
Et surtout, cette politique brutale a suscité le soutien et la solidarité des étudiants, faisant grossir les rangs et basculer le mouvement dans une nouvelle dimension. Le 1er octobre, de nombreuses universités étaient mobilisées et des AG ouvertes tentaient de s’organiser et de se structurer. Signe de la nature prolétarienne du mouvement, les lycéens et étudiants se présentaient eux-mêmes comme des travailleurs ou de futurs travailleurs (nombre d’entre eux sont d’ailleurs déjà salariés et exercent des jobs pénibles, mal payés et précaires). Une force qui permettait d’évoquer l’expérience de Mai 68, celle plus récente du CPE en 2006?; mais aussi d’entrevoir, de manière encore plus ou moins confuse, une remise en cause du système capitaliste avec l’idée qu’une «révolution est nécessaire». Des affiches, des tracts étaient confectionnés et diffusés dans les gares, vers des lieux de travail, appelant ouvertement les travailleurs à rejoindre la lutte: «on a besoin d’un mouvement massif rejoint par tous les étudiant.es et par les travailleur.euses, car il n’y a que cela qui pourra réellement nous faire gagner» (tract du 12 octobre appelant à une AG à Jussieu).
Un tel niveau de réflexion témoigne d’une réelle maturation politique, un clair pas en avant permettant de dépasser par la pratique les impasses de l’enfermement corporatiste et syndical des décennies passées, l’isolement des grèves secteur par secteur, entreprise par entreprise.
Afin de casser le mouvement et de tenter de couper cette réflexion, comptant aussi sur les vacances scolaires, le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, ordonnait la fermeture administrative des établissements et des facs, instaurait les cours à distance en vue de disperser et démobiliser les jeunes. Parallèlement, les AG autonomes étaient entravées par les forces de l’ordre, privant les lycéens et étudiants de locaux, conduisant à l’improvisation hors des murs des établissements, obligeant souvent à se tenir dans la rue ou sur des places (comme ce fut le cas à Paris au Panthéon ou devant les grilles de la Sorbonne). Les interpellations et les tensions avec les forces de l’ordre se multipliaient, sans décourager pour autant les participants, rejoints plus massivement par les enseignants en soutien. Ainsi, au lycée Paul Éluard de Saint-Denis, des professeurs formaient une chaîne destinée à protéger les lycéens face à la police. Mais les syndicats profitaient également de la situation pour proposer, eux aussi, de les protéger: c’était en réalité un moyen de tenter de reprendre discrètement le contrôle en coulisses, alors que beaucoup d’étudiants et de lycéens rejetaient toute «récupération» et les tentatives de prendre le contrôle de la lutte.
Le mouvement, qui tendait à s’essouffler, attendait bien la journée du 17 octobre pour se renforcer en comptant sur la présence des travailleurs. Mais leur présence massive n’a pas été au rendez-vous et celle des gilets jaunes, sans aucun poids, n’exprimait nullement un renfort dans le sens où aucune grève ni AG ne se tenait sur les lieux de travail. La violenceplanifiée des forces de répression pouvait alors se déchaîner contre des manifestants plus vulnérables, nassés et gazés, sous le feu des LBD et des grenades de desencerclement, soumis à une exposition brutale qui contrastait scandaleusement avec la passivité de la police face aux «casseurs» et aux «pillards».
Une manœuvre infâme destinée à pourrir le mouvement
Même dans l’hypothèse où le gouvernement aurait sous-estimé la taille de la manifestation du 17 octobre, le fait est que sa police et ses CRS ont délibérément et visiblement laissé s’infiltrer les casseurs (qui rappelons le, sont une petite minorité: 2% des participants, souvent aidés de policiers déguisés en manifestants) afin de permettre ensuite l’exploitation de scènes de chaos visant à discréditer le mouvement et apeurer les manifestants. Ce fait, intentionnel, est indéniable et la thèse d’un véritable «débordement» des forces de l’ordre face aux pillards très peu crédible (même s’il est vrai que des tensions et confrontations ont été intenses et soutenues). D’ailleurs, le soir même, les chaînes de télévision faisaient tourner en boucle les images de chaos, d’incendies, des destructions de lieux symboliques (comme la mairie de Limoges en flammes), les magasins saccagés, les vitrines brisées et les pillages… saturant ainsi l’espace sans la moindre information sur la réalité du mouvement lui-même.
Les AG, les 800 000 manifestants, les décisions des jeunes et leurs revendications, rien ne pouvait transparaître ni filtrer. Au point que ceux des spectateurs les moins éclairés et qui n’avaient pas participé à la manifestation pouvaient penser que, ce jour-là, seules ces scènes de chaos avaient eu lieu et que les jeunes lycéens et les étudiants ne sont, sinon des «racailles» et des «casseurs», que des irresponsables qui n’encouragent rien d’autre que ces violences…. C’est d’ailleurs l’image d’un mouvement stérile et destructeur qu’ont pu véhiculer les médias à l’étranger, occultant la masse des manifestants, leurs revendications ainsi que toute référence à sa réalité porteuse d’espoir.
Cette campagne permettait alors à la bourgeoisie et aux défenseurs de l’ordre existant:
– de justifier la brutalité du maintien de l’ordre et de la terreur, la répression et les mutilations.
– d’imposer le couvre-feu et les interdictions de manifs.
– d’occulter totalement les revendications sans avoir à y répondre.
– de dissuader et de dégoûter les participants, de les diviser, d’empêcher le développement de la mobilisation…
Le risque de l’isolement
Mais une telle propagande et de telles manœuvres de la part de la classe dominante n’auraient pu se déployer aussi facilement si le mouvement lui-même n’avait pas présenté un certain nombre de faiblesses qu’il faut avoir la lucidité de critiquer.
Si, dans les AG, il existait une tendance en faveur de la réflexion, du renforcement du débat en vue de l’extension du mouvement vers les ouvriers, il en existait une autre privilégiant l’action immédiate et spectaculaire, avec des propositions qui eurent un certain écho, comme celle d’une «marche sur Matignon» le 13 octobre. Lancer ce type d’action minoritaire est pourtant un véritable piège. Une telle démarche ne s’attaque qu’à des symboles de manière plus ou moins aveugle, pensant mettre à bas le système, s’attaquer à l’État, alors qu’en réalité elle permet à ce dernier d’instrumentaliser et de détourner la réflexion des manifestants de la seule force capable de le faire reculer: l’extension de la lutte, l’implication massive des travailleurs! S’attaquer à vandaliser un bâtiment public, comme une mairie ou une école, un abri bus, ne permet en rien de faire reculer l’État, ni de donner de la force au mouvement et aux manifestants. C’est tout le contraire, car cela s’oppose à la solidarité, au besoin de réflexion collective sur les vrais moyens utiles à la lutte: sa prise en main en toute autonomie, son auto-organisation et son extension. Les aventures totalement aveugles visant à vandaliser, détruire et piller ne font donc qu’exposer et condamner inutilement à la répression, isoler et diviser davantage les manifestants sans permettre de renforcer leur conscience de classe, ce que seuls le débat et les décisions collectives en faveur de l’élargissement de la lutte peuvent réaliser.
Bien que de nombreux étudiants aient déployé un maximum d’énergie pour rejoindre les travailleurs, le mouvement a rencontré de grandes difficultés à étendre la lutte. Même si différentes générations sont descendues dans la rue par solidarité, les travailleurs n’ont pas été en mesure de se mobiliser massivement. Une vague de sympathie existait bel et bien de la part des ouvriers, mais cette dernière est restée platonique et ne s’est pas véritablement traduite en acte par une entrée en lutte massive et solidaire, par des grèves ou en rejoignant les AG, seules possibilités pour renforcer davantage le combat. Comme nous l’avons répété dans nos tracts: un mouvement qui ne parvient pas à s’étendre finit toujours par décliner et par mourir.
Dès le début du mouvement, les syndicats ont, d’ailleurs, tout fait pour empêcher cette unification en annonçant une mobilisation pour le… 5 novembre! La blague des étudiants, qui n’étaient pas dupes, était alors de demander: «le 5 novembre de quelle année?». Profitant de la faiblesse des travailleurs pour enfoncer le clou, en prenant soin de différer au maximum la possibilité de lutter ensemble, les syndicats et le gouvernement misaient sur les vacances et le pourrissement.
Face à l’absence de réponse du gouvernement aux aspirations des jeunes en lutte, les syndicats ne pouvaient que surenchérir afin d’épouser la colère et d’y coller au mieux. Ainsi, la CGT, par la voix de Sophie Binet, après l’échec de la réunion du 21 octobre à Matignon, annonçait de nouveau que «l’intersyndicale appelait à une grève générale et interprofessionnelle le 5 novembre».
Faut-il pour autant tourner le dos au 5 novembre? Non! Là où des travailleurs se mobiliseront, les futurs prolétaires ont tout intérêt à être présents et à aller à leur rencontre. Mais il serait illusoire d’attendre de cette journée l’extension de la lutte. D’autant que l’État ne cesse de vouloir la pourrir de l’intérieur, favorisant notamment la présence d’organisations d’extrême droite, comme l’Uni ou la Cocarde étudiante, tant sur les lieux de blocages que dans les cortèges (ex: Nice, Rouen, Montpellier etc.), pour intimider et même s’affronter physiquement a des manifestants. L’extension de la lutte ne sera donc pas facile, ne viendra pas d’une simple date fixée par les syndicats, des semaines à l’avance. Elle viendra de la capacité des jeunes et des travailleurs à tenir leurs propres assemblées générales, sur les lieux d’études comme sur les lieux de travail, et à les ouvrir les unes aux autres.
Quelles perspectives?
À l’heure où nous écrivons ces lignes, malgré le matraquage policier et médiatique, la mobilisation du 24 octobre s’est révélée massive. Des centaines de milliers de personnes ont battu le pavé avec détermination et l’envie de se rassembler. Dans la semaine précédant cette journée de mobilisation, des AG de plusieurs centaines de personnes se sont tenues dans les facs, démontrant que la tendance du mouvement à réfléchir ensemble aux moyens de la lutte et à la manière de l’étendre est encore vive. Face à la crise de surproduction chronique et à la faillite historique du système capitaliste, les choix sont donc clairs: les prolétaires doivent riposter! La dégradation brutale frappe tout le monde du travail de manière simultanée à l’échelle internationale et le développement généralisé des guerres ne cesse de s’amplifier et de s’intensifier.
Le mouvement en France est, aujourd’hui, l’épicentre des luttes du prolétariat mondial. Non pas du seul fait qu’il constitue une source d’inspiration puissante, mais dans le sens où les leçons pratiques qu’il permet et le niveau de conscience qu’il atteint le placent à l’avant-garde du combat par ses méthodes de lutte: la prise en main dans les assemblées générales souveraines et ouvertes à tous et la tentative d’extension vers les autres travailleurs. Il s’agit là d’un pas important dans le processus de maturation et de politisation de la classe ouvrière mondiale. Il n’est que le début d’un processus ouvert sur le long terme qui contient en germe les conditions de la grève de masse révolutionnaire.
Certes, l’extension aux travailleurs ne s’est, pour le moment, pas réalisée, et c’est la limite principale de ce mouvement. Mais ce qui le place à l’avant-garde n’est pas son résultat immédiat. C’est que la nécessité de l’extension ait été comprise, débattue et votée dans des assemblées ouvertes, et que des tentatives concrètes aient été faites pour aller vers les travailleurs. Les lycéens et les étudiants ouvrent la voie à de futurs combats plus larges, plus nombreux et étendus, vers la prise de conscience que la classe ouvrière continue de constituer une force sociale, en cours de récupération de son identité de classe. Même si le chemin sera encore très long et difficile, une telle avancée montre que la lutte de classe est toujours à l’ordre du jour. Ce formidable mouvement n’est qu’un début. Il fournit une clé précieuse, ouvrant la voie du futur. En cela, il ne fait que poser un problème global, qui ne pourra être résolu en France, mais seulement par l’ensemble de la classe ouvrière internationale.
WH, 24 octobre 2026