Il y a cent ans, en août 1914, éclatait la Première Guerre mondiale. Le bilan humain de cette boucherie planétaire est officiellement de 10 millions de morts et 8 millions d’invalides. La “paix” signée, la bourgeoisie jura la main sur le cœur qu’il s’agissait de la “der des ders”. Mensonges évidemment. Il ne s’agissait au contraire que de la première conflagration barbare marquant la décadence du capitalisme. L’histoire du xxe siècle et de ce jeune xxie est en effet jalonnée d’affrontements impérialistes incessants et meurtriers. A la Première succéda la Seconde Guerre mondiale, à la Seconde Guerre mondiale la guerre froide et à la guerre froide de multiples et incessants foyers de combats qui frappent, depuis les années 1990, des pans de plus en plus larges de la planète. Cette dernière période, si elle n’a pas l’aspect spectaculaire de l’affrontement entre deux blocs, entre deux super-puissances, n’en met pas moins en péril la survie même de l’humanité car sa dynamique, plus sournoise et insidieuse, peut aboutir non à la guerre mondiale mais à la généralisation de la guerre et de la barbarie. La guerre en Ukraine, qui marque le retour de la guerre en Europe, cœur historique du capitalisme, est d’ailleurs un pas qualitatif significatif dans cette direction.
Après la Seconde Guerre mondiale et ses 50 millions de morts, l’Europe était déjà redevenue une zone déchirée par la brutalité des blocs militaires Est/Ouest. Durant cette longue période meurtrière de la guerre froide, les massacres avaient lieu à la périphérie du capitalisme par conflits interposés entre, en tout premier lieu, les Etats-Unis et la Russie. L’épisode sanglant de la guerre du Vietnam en fut une illustration dramatique. Mais aussitôt après la chute du mur de Berlin, une nouvelle période allait s’ouvrir.
En 1991, les États-Unis, à la tête d’une puissante coalition récalcitrante, allaient prendre prétexte de l’invasion du Koweït par l’armée irakienne pour déclarer la guerre. Le but principal : stopper la tendance à la dilution de leur ancien bloc impérialiste par une démonstration de leur puissance militaire et réaffirmer ainsi leur leadership planétaire. Il s’agissait alors d’assurer un soi-disant “nouvel ordre mondial”. Au prix d’un désastre matériel et humain (plus de 500 000 morts), de bombardements aériens massifs et d’explosions de bombes à dépression faisant éclater les poumons, cette prétendue “guerre chirurgicale”, “civilisatrice”, devait apporter “paix et prospérité”. Mais ce mensonge allait très vite être démenti. Aussitôt en effet, de façon quasi-simultanée, une nouvelle guerre se déclenchait aux portes mêmes de l’Europe, en ex-Yougoslavie. Une guerre atroce, à seulement quelques heures de Paris, rythmée par de multiples charniers (dont celui de Srebrenica, avec la complicité des Casques bleus français, laissant massacrer de 6000 à 8000 Bosniaques !).
Et aujourd’hui, une fois encore, la gangrène militariste se retrouve aux portes de l’Europe. En Ukraine, c’est la bourgeoisie qui se déchire ouvertement. Les milices armées, plus ou moins bien contrôlées par les États russe et ukrainien, s’affrontent en prenant la population de l’Est de l’Ukraine en otage. Ce conflit, sur la base de nationalismes cultivés depuis des décennies, est bien le fruit de charognards. Les principaux acteurs restent comme toujours les grandes puissances : les États-Unis, la Russie, la France et bon nombre de pays de l’Europe occidentale.
La situation dramatique en Ukraine marque clairement le pas qualitatif du système agonisant dans son processus de décomposition. Le fait que tous concourent à pousser en avant ce conflit par des intérêts divergents et en Europe, lieu des déflagrations mondiales du siècle dernier, traduit le niveau de désagrégation du système.
Depuis, avec l’effondrement du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, l’ancienne discipline des blocs a été rompue, ouvrant une véritable boîte de Pandore. En effet, malgré les effets politiques et les illusions de courte durée portés par la première guerre du Golfe, les États-Unis ont été contraints de continuer à intervenir, partout, de plus en plus fréquemment et souvent seuls : comme lors des interventions en Somalie, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Irak.
Or, cette politique impérialiste, symbole d’une impasse historique, est clairement un échec. Chaque nouvelle démonstration de force de cette super- puissance déclinante s’est traduite par une tendance à montrer ouvertement son incapacité à contrôler les zones de guerre qu’elle avait investies. Face à un maître en déclin, le désordre et les appétits impérialistes ne peuvent que grandir, avec leur cortège d’exacerbation nationalistes, de conflits religieux et interethniques.
Les forces centrifuges alimentées par des appétits croissants ont donc généré des conflits marqués par la réalité de la décomposition sociale, poussant à la désagrégation des Etats, favorisant les pires seigneurs de la guerre et les aventures mafieuses pour des trafics en tous genres, dont le prix payé est celui de la mort et de la destruction. Dans la seconde moitié des années 1980, une succession d’attentats meurtriers allait déjà frapper le cœur des métropoles européennes comme ce fut le cas à Paris, Londres ou Madrid. Ces attentats n’étaient plus le simple recours de groupes ou d’acteurs isolés, mais le fait d’Etats constitués. En ce sens, ils devenaient des actes de guerre dont les attentats du 11 septembre 2001 à New York constituaient un des sommets. Les pires expressions barbares longtemps rejetées à la périphérie tendaient bel et bien à revenir frapper vers le centre du capitalisme, vers des territoires où seul le prolétariat peut constituer un frein par sa présence et son potentiel civilisateur.
Tous les jours, des réfugiés venant de pays en guerre meurent en voulant traverser la Méditerranée. Entassés comme du bétail, sur des bateaux-cercueils, par des passeurs sans scrupule, ils tentent d’échapper désespérément à l’indicible. Le nombre de réfugiés, de demandeurs d’asile et de personnes déplacées à l’intérieur de leurs pays à travers le monde a dépassé officiellement, selon le HCR, les cinquante millions pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. A elle seule, la guerre en Syrie à la fin de l’année dernière a engendré 2,5 millions de réfugiés et 6,5 millions de déplacés. Et tous les continents sont touchés.
Loin d’affaiblir les tendances du capitalisme décadent, la décomposition a largement renforcé les velléités impérialistes et l’aspect toujours plus irrationnel de celles-ci, ouvrant des boulevards aux fractions les moins lucides de la bourgeoisie qui se nourrissent de la putréfaction de la société et du nihilisme qu’elle induit. La naissance de groupes islamistes tels Al-Qaïda, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou Boko Haram aujourd’hui, sont le résultat de cette dynamique de régression intellectuelle et morale, d’une inculture inouïe. Le 29 juin dernier, Daesh annonçait le rétablissement d’un “Califat” dans les territoires sous son contrôle et proclamait la mise en place d’un successeur de Mahomet. Pendant que Boko Haram, organisation de même nature, enlevait plusieurs centaines de jeunes filles.
Ces organisations obscurantistes n’obéissent à personne et sont seulement guidées par leur folie mystique et de sordides intérêts mafieux. En Syrie et en Irak, dans les zones contrôlées par “l’État islamique”, aucun nouvel État national n’est donc viable. Au contraire, la tendance est à une désagrégation des États syrien, libanais et irakien.
Cette effrayante barbarie insondable, qu’incarnent particulièrement les djihadistes, sert aujourd’hui de prétexte sécuritaire aux nouvelles croisades militaires et aux bombardements aériens occidentaux. Pour les grandes puissances impérialistes, cela permet de terroriser les populations et la classe ouvrière à peu de frais, en se présentant en pacificateurs civilisés. Mais au Proche et Moyen-Orient, l’EIIL a bel et bien été armé initialement, pour partie, par les États-Unis et par des fractions de la bourgeoisie d’Arabie saoudite, sans compter les complicités de la Turquie et de la Syrie. Cette organisation radicale islamique a échappé au contrôle de ses maîtres. La voilà maintenant en train d’assiéger la ville de Kobané en Syrie, à quelques kilomètres de la frontière turque, dans une région à dominante kurde. Contrairement à la première guerre du Golfe, les grandes puissances, États-Unis en tête, courent après ces événements subis sans aucune vision politique à terme, réagissant en fonction d´impératifs militaires immédiats. Une coalition hétéroclite de 22 Etats, ayant des intérêts propres totalement divergents les uns des autres, a pris cette décision de bombarder la petite partie de la ville tombée entre les mains de Daesh. Les États-Unis, chefs de file de cette pseudo-coalition se trouvent aujourd’hui incapables d’envoyer eux-mêmes des troupes au sol dans cette bataille et incapables pour le moment d’obliger la Turquie, qui craint comme la peste les Kurdes du PKK et du PYD, d’intervenir militairement à Kobané.
Tous les points chauds de la planète sont parvenus à incandescence. Partout les grandes puissances sont de plus en plus aveuglement entraînées dans cet engrenage. Au Mali, l’armée française est embourbée. Les négociations de “paix” entre le gouvernement malien et les groupes armés sont dans l’impasse. La guerre dans la bande sub-saharienne est permanente. Au nord du Cameroun et du Nigeria, face à Boko Haram, luttes armées, guérillas et attentats se multiplient. Sur tous les continents, notamment si on prend compte de la montée en puissance de la Chine en Asie, les mêmes mœurs et les pires méthodes mafieuses se sont étendues à l’ensemble de la planète.
Au xixe siècle, à l’époque où le capitalisme était florissant, les guerres pour constituer un État national, les guerres coloniales ou de conquêtes impérialistes avaient une certaine rationalité politique et économique. Le capitalisme trouvait par la guerre un moyen indispensable pour se développer. Il lui fallait conquérir le monde ; sa puissance économique et militaire conjuguée lui ont permis d’atteindre ce résultat dans la “boue et dans le sang” (Marx).
Avec la Première Guerre mondiale, tout cela change radicalement. Les principaux pays participant sortent généralement très affaiblis de ces quelques années de guerre totale. Aujourd’hui, dans la phase de décomposition du système, une course folle, une véritable danse macabre embarque le monde et l’humanité vers leur perte. L’autodestruction devient le trait dominant des zones en guerre.
S’il n’y a pas de solution immédiate face à cette dynamique infernale, il existe néanmoins une solution révolutionnaire pour le futur. Et c’est à celle-ci qu’il faut contribuer patiemment. Cette société est devenue obsolète. La survie du capitalisme est non seulement une entrave au développement de la civilisation mais même à sa simple survie. Il y a un siècle, c’est la révolution communiste en Russie et la poussée révolutionnaire en Allemagne, en Autriche, en Hongrie qui ont mis fin à la première boucherie impérialiste mondiale. Dans la période historique actuelle, c’est à nouveau la lutte du prolétariat international qui pourra, et elle seule, mettre un terme au pourrissement et à la déliquescence de cette société en décomposition.
Antonin, 5 novembre 2014
Ebola n’est pas seulement un problème médical, c’est avant tout une question sociale, le produit d’un système doté de la technologie et du savoir-faire scientifique nécessaire pour considérablement réduire les souffrances causées par les épidémies, mais incapable d’atteindre cet objectif.
Au cours de l’histoire, l’humanité a régulièrement été confrontée à l’apparition de maladies contagieuses décimant la population mondiale. Mais l’évolution du savoir a rendu progressivement l’humanité plus apte à diminuer leurs effets dévastateurs et le nombre de victimes.
La première pandémie massive et de dimension planétaire connue est “la Peste Noire”, qui toucha l’Europe principalement entre les années 1346 et 1353. Elle fut une des épidémies les plus dévastatrices, causant la mort d’environ 30 à 60 % de la population européenne, soit environ 25 millions de victimes (et probablement autant en Asie). L’humanité fit reculer l’épidémie grâce aux mesures de quarantaine. Au xixe siècle, en 1826, éclatait une épidémie de choléra en Europe qui infecta des dizaines de milliers de personnes en Grande-Bretagne. Au début, on pensait qu’elle était causée par l’exposition aux déchets en décomposition. Mais, en utilisant des méthodes de recherche simples, un groupe de médecins montra que c’était l’eau souillée qui permettait à la maladie de se propager. A Hambourg, ville connaissant alors une forte croissance démographique, le choléra frappa de nouveau pendant dix semaines, paralysant complètement le commerce et les échanges ; 8600 personnes moururent.
En 1892, Engels estimait que “les attaques répétées du choléra (…) et autres épidémies [avaient] convaincu la bourgeoisie anglaise de la nécessité urgente de procéder à l’assainissement des villes et des cités” (). Finalement, la science finit par découvrir que le choléra était transmis par l’eau polluée et par l’exposition aux matières fécales d’une personne infectée.
Au cours du xix siècle, la médecine accomplit d’énormes progrès. Le développement des vaccins et, plus important encore, la mise en place de mesures sanitaires environnementales, associés à une meilleure compréhension des maladies infectieuses (épidémiologie), ont constitué des armes irremplaçables dans le combat pour la santé humaine : “Les abus les plus criants décrits dans ce livre ont, soit disparu, soit sont devenus moins visibles” ().
Dans la première moitié du xx siècle, le développement de la science continua, entraînant des progrès considérables. La découverte des antibiotiques, l’introduction d’une vaccination efficace contre un nombre croissant de maladies ont entraîné une diminution spectaculaire du nombre de victimes. Ainsi, il y a soixante ans, la bourgeoisie était convaincue que la lutte à l’échelle mondiale contre les maladies infectieuses était sur le point de triompher.
Cependant, avec l’aggravation des contradictions du système capitaliste débutait sa période de décadence, la crise historique du système bourgeois. Les conditions étaient mûres pour l’éclatement de deux guerres mondiales et un nombre conséquent de guerres locales. Cela a eu un impact dramatique sur la santé publique. La Première Guerre mondiale en particulier provoqua une grave pandémie.
La guerre avait conduit à la complète dévastation de régions entières en Europe, au déplacement de millions de gens, au transport massif de troupes de soldats à travers toutes les régions du monde… En d’autres termes : la création d’un énorme chaos et une régression majeure des conditions sanitaires et d’hygiène.
Une nouvelle souche du virus de la grippe – surnommée Grippe espagnole en raison des règles de censure en temps de guerre – est devenue très contagieuse à l’automne 1918 en France. Des paysans chinois, envoyés par bateau du nord de la Chine vers la France, travaillant juste derrière le front dans des conditions déplorables, à la limite de la famine, infectèrent les soldats des tranchées. La grippe se répandit rapidement vers les Etats-Unis et dans certaines parties de l’Asie. La grippe tua environ 50 millions de personnes à travers le monde, se classant comme l’une des épidémies les plus meurtrières de l’Histoire. La bourgeoisie a toujours nié ou minimisé les liens entre les conditions créées par la guerre et le nombre phénoménal de morts dus à la grippe.
Les progrès de la science médicale et des systèmes de santé réalisés depuis le milieu du xixee siècle n’ont jamais été étendus et mis en pratique dans tous les pays du monde. Dans les pays dits “en voie de développement”, l’accès à ces améliorations est impossible pour la grande majorité des ouvriers et paysans. Et cela n’a jamais changé depuis. Les signaux d’alarme insistants au sujet des maladies contagieuses dans ces régions du monde ont jeté une ombre de doute sur la propagande au sujet du “futur radieux” et la “bonne santé” du système actuel.
Pour le marxisme, cela n’a rien d’étonnant. Ces maladies sont l’expression du fait que le système capitaliste est en train de pourrir sur pied, à cause de l’impasse dans laquelle se trouvent les deux principales classes de la société : la bourgeoisie et le prolétariat. Comme le prolétariat n’est pas encore capable d’affirmer sa perspective révolutionnaire, les contradictions du capitalisme en décomposition ne peuvent que s’aggraver toujours plus.
La phase de décomposition, qui a commencé à la fin des années 1980, favorise le développement du “chacun pour soi”, détruit la cohésion sociale et amène à un délitement moral toujours croissant. La décomposition est marquée par la tendance au chaos complet dans tous les coins du monde. Non seulement le capitalisme en décomposition ne parvient pas à enrayer les maladies, mais, de plus, il tend à les aggraver et même à les provoquer :
– environ 3,3 milliards de personnes dans les pays “en voie de développement” n’ont pas accès à l’eau potable.
– près de 2,5 milliards de personnes (plus du tiers de la population mondiale) n’ont pas accès à un équipement sanitaire de base.
– chaque année, 250 millions de personnes s’empoisonnent avec de l’eau contaminée, ce qui entraîne un décès dans plus de trois millions de cas ().
L’apparition de nouvelles maladies infectieuses et la résurgence d’anciennes maladies dans différentes régions du monde, jusque-là épargnées, ont précipité une nouvelle crise sanitaire, qui menace de réduire à néant tous les progrès accomplis auparavant, comme le reconnaît la bourgeoisie. Les maladies comme le choléra, qui étaient jusque-là cantonnées dans des zones limitées, se répandent maintenant dans des régions que l’on croyait à l’abri. Alors que quelques maladies sont complètement éradiquées, d’autres, telles que la malaria et la tuberculose, qui ont toujours fait partie des plus grands ennemis “naturels” de l’humanité, sont de retour avec une férocité accrue, causant des millions de morts chaque année.
C’est la décomposition de la société qui est clairement responsable de la débandade des services médicaux. Le SRAS, par exemple, était l’une des pandémies les plus dangereuses avant l’éruption d’Ebola. On pense que le SRAS est passé d’une espèce biologique à l’autre dans une région démunie de la Chine du Sud où les gens vivent entassés avec leurs animaux dans des conditions qui rappellent le Moyen-Age. Ces conditions de vie sont à l’origine de beaucoup des plus sérieuses épidémies de grippe dans le monde. “Le “succès” du marché mondial dans la décadence ne réside pas dans la prévention de l’apparition de la maladie mais dans le fait d’avoir favorisé son extension mondiale” ().
C’est en Afrique que la descente dans la barbarie militariste est le plus clairement prononcée. Au travers des conflits continuels, de la fragmentation des Etats capitalistes, de l’instabilité des frontières, du rôle des clans et des seigneurs de guerre, il est possible de voir les conflits meurtriers et le chaos se répandre sur le continent et cela nous donne une idée de ce que le capitalisme en décomposition réserve dans l’avenir à l’humanité ().
Ces dernières années, sur les trois pays les plus touchés par Ebola (Liberia, Sierra Leone, Guinée), deux ont été ravagés par la guerre civile et des massacres ethniques. Entre 1989 et 2003, les infrastructures du Liberia ont été dévastées par deux guerres civiles. Le Sierra Leone a été la proie d’une guerre civile de onze ans.
De plus, les programmes d’exploitation, par des entreprises étrangères qui extraient le pétrole, le gaz ou du minerai sans la moindre précaution pour trouver de nouvelles ressources économiques, ont conduit à une déforestation massive et à la destruction de l’habitat local et des infrastructures naturelles. La rupture de la cohésion sociale a gravement touché les moyens de subsistance de la population rurale. Les peuples autochtones ont été obligés de quitter leur terre pour aller s’agglutiner dans des bidonvilles urbains.
Parmi ces trois pays, le Liberia est le moins développé économiquement et l’un des plus pauvres du monde. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 1,3 million de personnes au Liberia vivent dans une extrême pauvreté. Au Sierra Leone, 70 % de la population vivent dans le dénuement. La moitié de la population des trois pays subit une misère extrême, manquant de l’hygiène la plus élémentaire telle que l’accès à l’eau potable.
La déforestation inexorable a également conduit à un changement radical dans les conditions climatiques des pays de l’Afrique de l’Ouest et centrale. L’augmentation des précipitations exceptionnelles est à craindre dans l’avenir. Des changements soudains avec le passage d’une atmosphère sèche à une atmosphère humide favorisent l’éclosion du virus Ebola. L’effet combiné de l’exploitation par des compagnies étrangères, le changement radical des phénomènes climatiques et la crise économique mondiale ont créé les conditions pour la présente catastrophe sanitaire.
Le déclenchement de la fièvre Ebola au cours de cette année n’était pas le premier. Il y a eu des épidémies répétées à peu près tous les ans depuis sa découverte en 1976 au centre de l’Afrique. Ebola est principalement une maladie rurale, où la nourriture issue de la chasse collective est consommée en commun ; les gens sont exposés à des animaux infectés et le manque d’eau potable favorise la propagation de l’infection. Les conditions d’isolement qui existent dans les zones rurales limitent le nombre de personnes infectées, tuant quelques centaines de personnes.
Cette année, le virus Ebola se propage pour la première fois vers des zones fortement peuplées de la côte ouest-africaine. Dans ces régions, non seulement les conditions sanitaires, mais aussi la situation des soins de santé sont désastreux, ce qui entraîne une augmentation de la vulnérabilité des communautés alentour au virus.
Le virus a complètement débordé les capacités des systèmes locaux de santé, qui passent leur temps à courir après lui pour le contrôler. Après la mort de 60 travailleurs de la santé par l’épidémie d’Ebola, un certain vent de panique a soufflé. Comme le dit Joseph Fair () : “beaucoup ont abandonné le navire”. Après que la maladie eut tué près de mille personnes et en ait infecté près de deux mille, l’OMS a déclaré, le 8 août 2014 : “l’épidémie d’Ebola est une urgence de santé publique internationale.” Le système de santé publique à Monrovia est en voie d’effondrement total. Les unités de soins les plus élémentaires, incluant les médicaments contre la malaria pour les enfants et les soins aux femmes enceintes, ont été fermées. Le 19 août, le quartier de West Point a été mis en quarantaine, piégeant environ 75 000 personnes, transformant le quartier en un immense cimetière. Ils peuvent mourir, du moment qu’ils meurent entre eux ! La quarantaine, qui a causé la mort de centaines de personnes, pas seulement à cause d’Ebola, mais aussi par la malaria (qui touche les enfants) et à cause du manque de nourriture et d’eau potable, a été levée après dix jours. Les gens sont partis en masse, sans demander leur reste.
Jusqu’à présent, il n’y a eu que peu d’aide de la part des pays développés. Outre la mobilisation de quelques centaines de médecins et d’infirmières bénévoles dévouées, la plus grande partie de l’aide a consisté en dons de matériel, d’équipements pour le personnel de santé. La contribution des Etats-Unis, pour les neuf derniers mois, se chiffre par exemple à peine à 100 millions. Cela contraste terriblement avec les milliards mis à disposition par les puissances impérialistes et leurs alliés parmi les monarchies du Golfe, pour la nouvelle guerre en Syrie et en Irak, sans parler des centaines de milliards gaspillés dans les guerres en Libye, en Irak et en Afghanistan. Malgré tout, Obama a décrété que l’épidémie d’Ebola constituait “une priorité pour la sécurité nationale”, car elle pourrait déclencher la déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest, ce qui entraînerait “de graves conséquences sur l’économie, la politique et la sécurité.” Et avec cela, il s’est contenté d’envoyer… trois mille soldats !
L’IRC (International Rescue Committee), constate que, sur les 1500 nouveaux médicaments mis à disposition entre 1974 et 2004, seulement dix concernent les maladies tropicales. Pour ce qui concerne le virus Ebola, pratiquement aucune recherche n’a été effectuée depuis 1976. Les maladies tropicales vont donc continuer à affecter plus d’un milliard de personnes dans le monde et à tuer jusqu’à 500 000 personnes par an. John Ashton, de la Faculté de Santé publique de Londres, a ainsi caractérisé la situation : “une banqueroute morale du capitalisme agissant en l’absence d’un cadre éthique et social.” Le journal New Yorker a déclaré sans ambages : “les maladies qui touchent principalement les populations pauvres des pays pauvres ne sont pas une priorité pour la recherche, car ces marchés ne sont pas solvables.”
Par contre, comme toujours, les Etats les plus “anti-racistes” sont tout-à-fait prêts à utiliser la peur des voyageurs africains, à attiser les sentiments xénophobes parmi la population européenne. Les fractions dominantes de la classe dirigeante utilisent à leur profit le climat de peur et de panique :
– pour inciter les gens à oublier les plus grandes menaces auxquelles nous faisons face aujourd’hui, telles que la guerre ou les catastrophes nucléaires ;
– pour encourager la population des pays centraux à rechercher la protection de l’Etat bourgeois ;
– pour bloquer par tous les moyens possibles l’arrivée de gens venant d’Afrique à la recherche d’un refuge dans les pays centraux.
L’épidémie d’Ebola est le produit d’une aggravation des contradictions du capitalisme qui, depuis un siècle, “a apporté seulement plus de misère et de destruction sous toutes leurs formes. Face à la décomposition avancée de son système, la classe dominante n’a rien d’autre à offrir que des mensonges idéologiques et la répression” ().
Zyart, 5 novembre 2014
() Préface de La situation de la classe laborieuse en Angleterre.
() Idem.
() Selon les données officielles disponibles sur la Toile.
() “SRAS : le symptôme de la décomposition de la société”, World Revolution, mai 2003.
() “La propagation de la guerre montre l’impasse où se trouve le capitalisme”, World Revolution, mai 2013.
() Virologiste américain, travaillant avec l’Institut Mérieux, attaché au ministère de la Santé du Sierra Leone depuis 10 ans
() “SRAS : c’est le capitalisme qui est responsable de l’épidémie”, World Revolution, mai 2003.
Le “collectif” des éditions Smolny vient de jouer un mauvais tour à la mémoire de Rosa Luxemburg et donc à l’ensemble de la classe ouvrière. En publiant en octobre son tome IV des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg (1 cette association a en effet apporté sa petite contribution à la campagne internationale et historique faisant de Rosa Luxemburg une inoffensive démocrate, une pacifiste et une anti-bolchevique farouche.
Les textes de Rosa Luxemburg rassemblés dans ce tome IV sont évidemment enthousiasmants ; le contraste en est d’autant plus saisissant avec l’introduction sans vie ni souffle réalisée sous la responsabilité de Smolny.
Formellement, l’internationalisme de Rosa Luxemburg, ses très hautes valeurs morales, tout semble bien y être présents. Et pourtant, l’ensemble demeure très éloigné de l’œuvre de Rosa Luxemburg, de sa fidélité indéfectible aux principes et au combat révolutionnaire pour le renversement du capitalisme. Cette introduction est en quelque sorte l’antithèse de la préface de cette même Brochure de Junius, réalisée il y a près d’un siècle par l’amie et camarade de Rosa Luxemburg, Clara Zetkin : “Dans les brumes sanglantes du chaos de la guerre mondiale, son intelligence historique clairvoyante montrait aux hésitants les lignes ineffaçables de l’évolution vers le socialisme ; son énergie impétueuse et jamais défaillante aiguillonnait ceux qui étaient las et abattus, son audace intrépide et son dévouement faisaient rougir les timorés et les apeurés” (). Cette différence n’est pas liée à la qualité de la plume, plus ou moins acérée, des rédacteurs ; elle est avant tout politique. Cette préface de Smolny est tiède, lisse comme un galet, œcuménique car elle ne veut froisser personne. Ceux qui voient en Rosa Luxemburg une ardente combattante aux côtés de Lénine ne seront pas choqués, ni ceux qui voient en ces deux figures historiques du mouvement ouvrier deux ennemis irréconciliables. Ceux qui reconnaissent en Rosa Luxemburg une militante révolutionnaire ne seront là en rien contredits, pas plus que ceux qui imaginent Rosa en une aimable adepte de la démocratie “en général”. Bref, la carpe et le lapin s’y trouvent parfaitement mariés, sans même s’en apercevoir.
Cet aspect lisse, passe-partout, sans aspérité pour ménager la chèvre et le chou, n’est pas le fruit du hasard mais d’une volonté consciente. Pour réaliser cette introduction, Eric Sevault (ES), membre fondateur du “collectif” Smolny, a collaboré avec Julien Chuzeville (JC), membre de “Critique Sociale”, un petit cénacle farouchement “anti-léniniste” et “anti-bolchévik”. En clair, le “collectif” Smolny s’est fait épauler pour préfacer ce tome IV, par un social-démocrate de gauche. Cet “historien” fait en effet partie d’une mouvance qui se prétend “luxemburgiste” pour mieux dénaturer l’activité militante révolutionnaire de Rosa Luxemburg.
Eric Sevault (ES) prétend, lui, défendre l’ensemble des courants de gauche, de Rosa Luxemburg à Lénine, en passant par Trotski, Pannekoek ou Marc Chirik. JC et ES ayant co-signé cette introduction, il ne pouvait donc en sortir qu’un texte “consensuel”, insipide, et ayant la consistance de la guimauve. Un texte qui “oublie” étrangement de parler de la révolution allemande de 1918-19 et de l’activité militante de Rosa Luxemburg au sein de celle-ci. Qui “oublie” étrangement de dire que Rosa Luxemburg, à cause de son engagement révolutionnaire, fut assassinée sur ordre de ses anciens “camarades” du SPD alors au gouvernement (Ebert, Scheidemann et le “chien sanglant” Noske) juste après qu’elle ait participé à la fondation du Parti communiste d’Allemagne (KPD) dont elle avait écrit le programme (“Que veut la Ligue spartakiste ?”). Un texte truffé de formules ampoulées et ambiguës qui font la part belle à l’idéologie démocratique et pacifiste au détriment de la vision et du souffle révolutionnaires qui se dégagent du livre de Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie.
Après avoir affirmé que “Le socialisme international était, dans ces années-là, le “parti de la paix” par excellence. La II Internationale était d’ailleurs pressentie pour le Nobel de la paix dès 1913 et elle aurait été une très bonne candidate pour 1914”, l’introduction de ES et JC déplore, en conclusion, “l’absence, aujourd’hui encore, d’une organisation porteuse de paix (…) : l’Internationale que Rosa Luxemburg appelait de ses vœux et qui reste à bâtir” (souligné par nous). Il s’agit là d’un petit tour de passe-passe visant à la falsification honteuse du combat de Rosa Luxemburg : un combat de classe pour la révolution, pour le renversement du système capitaliste par la dictature mondiale du prolétariat et non pas pour la “paix” (et la “démocratie”) !
Cette volonté d’arrondir les angles, de fuir les sujets qui fâchent (qui “divisent”), est une véritable catastrophe, car dans la compromission (et la tactique du “front unique” sans clarification des divergences), c’est toujours la bourgeoisie et son idéologie qui triomphent. En collaborant avec un historien de “Critique sociale”, le “collectif” Smolny s’est fait ni plus ni moins le porte-voix d’un courant social-démocrate de gauche et donc bourgeois (même si les membres de ce courant n’en n’ont pas forcément conscience).
Ainsi JC, dans un article sur René Lefeuvre, publié sur le site de “Critique sociale” (nous y reviendrons), écrit : “René Lefeuvre a été pendant soixante ans un militant fidèle au courant socialiste révolutionnaire, s’inspirant en particulier de la marxiste Rosa Luxemburg, s’attachant à la défense de la démocratie comme base indispensable du mouvement ouvrier” (souligné par nous). Voilà ce qu’aime par-dessus tout JC chez René Lefeuvre : sa défense du système politique le plus sophistiqué, hypocrite et pernicieux de la dictature du capital : la démocratie bourgeoise. René Lefeuvre, tant apprécié par JC, lui-même tant apprécié par Smolny, a passé sa vie à s’appuyer de façon totalement frauduleuse sur les écrits de Rosa Luxemburg pour calomnier les bolcheviks et la Révolution russe, pour rejeter la dictature du prolétariat (dont les soviets ont été “la forme enfin trouvée”, selon l’expression de Lénine) et la nécessaire insurrection, et pour soutenir in fine la démocratie… bourgeoise. Sous sa plume, ce n’est ainsi plus la social-démocratie qui assassine Rosa Luxemburg le 15 janvier 1919 mais les “précurseurs nazis” : “les précurseurs des nazis l’assassinèrent en janvier 1919”. Ces “précurseurs des nazis”, c’étaient les corps francs aux ordres du ministre Noske, ce chien sanglant, socialiste et démocrate !
Mais les accointances de Smolny avec René Lefeuvre ne sont pas seulement celles passant via JC, elles sont aussi plus directes puisque Smolny affirme vouloir s’inscrire dans la “lignée” () des cahiers Spartacus (maison d’édition fondée par… René Lefeuvre !). Et puisque Smolny aime bien publier les écrits de Marc Chirik (), nous allons laisser Marc lui répondre : “Ce qui fait l’unité, le ciment de l’équipe de “Spartacus”, c’est l’antibolchevisme tripal qu’il confond volontairement et sournoisement avec le stalinisme. (…) Au nom de l’antibolchevisme, les socialistes de gauche ont toujours été la queue misérable de la social-démocratie, des Scheidemann-Noske, des Turati et des Blum”().
Pour lancer son tome IV, Smolny a demandé à ses collaborateurs de “Critique sociale” d’organiser une Réunion publique à Paris le 15 octobre sous le titre “Rosa Luxemburg contre la guerre”. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin en effet ? Quitte à coucher avec des réformistes, autant y aller à fond !
Qui est “Critique sociale” ? Le nom de ce petit cénacle fervent défenseur de la “démocratie” en général (et du pouvoir du “peuple”), fait référence à la revue La Critique sociale fondée en 1931 par Boris Souvarine, aussi membre du Cercle communiste démocratique (). Le site Internet de “Critique sociale” contient ainsi plusieurs articles de Boris Souvarine, non pour saluer sa période première où il s’opposa à la dégénérescence de la Révolution russe en tant que membre des courants de gauche mais lorsqu’il passa avec armes et bagages dans le camp bourgeois, de “l’autre côté de la barrière” pour reprendre les mots de Trotski.
Ce cénacle social-démocrate de gauche, est lui aussi dans la digne “lignée” de l’antibolchevisme de René Lefeuvre et de son art de la falsification des écrits de Rosa Luxemburg. Ainsi, dans un article intitulé “Le léninisme et la Révolution russe”, publié sur le site de “Critique sociale”, on peut y lire : “Le mythe répété religieusement est clair : en octobre 1917, les bolcheviks auraient fait une “révolution”. Encore plus fort, cette “révolution” d’octobre aurait été une “révolution socialiste”, voire une “révolution marxiste” ! (…) Ce qui a eu lieu en octobre 1917 en Russie, c’est une prise du pouvoir par un parti, le parti bolchevik. (…) Aucun rapport, donc, avec une révolution populaire. D’où vient alors la confusion ? D’abord la Russie était en révolution depuis février 1917, cette révolution ayant renversé le tsarisme, mais n’arrivant pas à se trouver un nouveau régime, bien que l’aspiration populaire soit clairement pour une véritable démocratie. Après octobre, le pouvoir est exercé par un “Conseil des commissaires” dirigé par Lénine (qui n’a jamais été membre d’un soviet) () et en pratique encore plus par la petite direction bolchevique (…) Rosa Luxemburg constate en septembre 1918 que le pouvoir bolchevik a fait “preuve du mépris le plus glacial à l’égard de l’Assemblée constituante, du suffrage universel, de la liberté de la presse et de réunion, bref de tout l’appareil des libertés démocratiques fondamentales des masses populaires”. Cette politique des bolcheviks constitue l’inverse de ce qui est indispensable selon le marxisme, ce que rappelle Luxemburg quand elle en appelle à “la vie politique active, libre, énergique, de larges masses populaires”, à “la démocratie la plus large et la plus illimitée”, à “une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée”. (…) Selon Luxemburg le pouvoir léniniste est “un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine”. (…) février aurait pu déboucher sur un autre résultat, plus conforme aux aspirations des masses”.
Pour résumer, “Critique sociale” exècre Lénine, le Parti bolchevik, la Révolution d’octobre, la dictature du prolétariat et fondamentalement la notion même de Parti. Il soutient la Révolution de février 1917 qui était, elle, selon “Critique sociale”, réellement démocratique. Autrement dit, “Vive le gouvernement démocratique bourgeois de Kerenski !”. Les sociaux-démocrates de “Critique sociale” prétendent se tenir là aux côtés de Rosa Luxemburg en faisant de la revendication de la démocratie l’alpha et l’oméga de “l’émancipation des travailleurs” ! “Critique sociale” cite en long, en large et surtout de travers de multiples petits bouts de phrases de Rosa Luxemburg extraites de leur contexte pour lui faire dire ce qu’elle n’a jamais pensé. Il s’agit d’une véritable entreprise de falsification. Si Rosa adresse des critiques aux bolcheviks (dont certaines sont partagées par le CCI ()), elle s’adresse sans aucun doute possible à des camarades pour qui elle a le plus grand respect, et même de l’admiration. Laissons Rosa Luxemburg répondre à “Critique sociale” : “La démocratie socialiste (…) n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat. Parfaitement : dictature ! (…) Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe et non d’une petite minorité dirigeante, au nom de la classe (…). C’est certainement ainsi que procéderaient les bolcheviks, s’ils ne subissaient pas l’effroyable pression de la guerre mondiale, de l’occupation allemande, de toutes les difficultés énormes qui s’y rattachent, qui doivent nécessairement défigurer toute politique socialiste animée des meilleures intentions et s’inspirant des plus beaux principes. (…) Ce serait exiger de Lénine et de ses amis une chose surhumaine que de leur demander encore, dans des conditions pareilles, de créer, par une sorte de magie, la plus belle des démocraties, la dictature du prolétariat la plus exemplaire et une économie socialiste florissante. Par leur attitude résolument révolutionnaire, leur énergie sans exemple et leur fidélité inébranlable au socialisme international, ils ont vraiment fait tout ce qu’il était possible de faire dans des conditions si terriblement difficiles.” Oui, il y a dans son texte La Révolution russe des critiques profondes à la politique menée par les bolcheviks, mais il s’agit de polémiques menées à l’intérieur d’un même camp révolutionnaire.
Aux faussaires sociaux-démocrates de “Critique sociale” et autres “anti-bolcheviks”, nous retournons donc ces mots de Rosa Luxemburg elle-même : “Les bolcheviks ont certainement commis plus d’une faute dans leur politique et en commettent sans doute encore –qu’on nous cite une révolution où aucune faute n’ait été commise ! L’idée d’une politique révolutionnaire sans faille, et surtout dans cette situation sans précédent, est si absurde qu’elle est tout juste digne d’un maître d’école allemand” ().
En réalité, nos “maîtres d’école” qui font de la “critique sociale” ne comprennent absolument rien à la vision prolétarienne et au combat internationaliste de Rosa Luxemburg qu’ils se plaisent tant à encenser pour mieux déformer l’histoire réelle du mouvement ouvrier. Rosa Luxemburg conçoit les bolcheviks et le prolétariat de Russie, les spartakistes et le prolétariat d’Allemagne, comme autant de maillons de la chaîne de la révolution mondiale : “la situation fatale dans laquelle se trouvent aujourd’hui les bolcheviks ainsi que la plupart de leurs fautes sont elles-mêmes la conséquence du caractère fondamentalement insoluble du problème auquel les a confrontés le prolétariat international et surtout le prolétariat allemand. Établir une dictature prolétarienne et accomplir un bouleversement socialiste dans un seul pays, encerclé par l’hégémonie sclérosée de la réaction impérialiste et assailli par une guerre mondiale, la plus sanglante de l’histoire humaine, c’est la quadrature du cercle. (…) Il n’y a qu’une seule issue au drame qui s’est noué en Russie : l’insurrection tombant sur l’arrière de l’impérialisme allemand, le soulèvement des masses allemandes qui donnerait le signal d’un achèvement révolutionnaire international du génocide. Le sauvetage de l’honneur de la révolution russe coïncide, en cette heure fatale, avec le salut de l’honneur du prolétariat allemand et du socialisme international” ().
Laisser à un groupe social-démocrate, le lancement d’un livre de Rosa Luxemburg, comme l’a fait le “collectif” Smolny, c’est participer au travail de sape idéologique de l’Etat démocratique bourgeois. C’est pourquoi, lors de la réunion publique du 15 octobre à Paris, le CCI était présent et est intervenu pour dénoncer l’opposition frauduleuse de Rosa Luxemburg et de Lénine, des spartakistes et des bolcheviks, des marxistes “démocrates” et des marxistes “dictatoriaux”. Nous avons dénoncé cette méthode de falsification de l’histoire comme participant, fondamentalement, à la même campagne nauséabonde du Livre noir du communisme. A cette méthode, nous avons opposée celle du CCI : essayé de tirer les leçons du meilleur du mouvement ouvrier, sans dogmatisme ; comprendre les forces et les faiblesses des différents courants constitutifs du mouvement révolutionnaire en les resituant dans le contexte historique de l’époque.
Eric Sevault, qui en tant que représentant du “collectif” Smolny, était présent à la table du présidium de cette réunion, a, lui, fait des contorsions tout au long du débat. Démontrant aussi son grand talent de caméléon, il fit en permanence, dans le débat public, le grand écart en se déclarant en accord avec le CCI et en accord avec “Critique sociale” qui n’est pas d’accord avec les “léninistes” du CCI. Comprenne qui pourra ! Mais après la réunion, il est venu nous trouver pour critiquer, dans les coulisses, notre “sabotage” de la réunion de présentation du livre et notre “faux procès” à ses collaborateurs de “Critique sociale”. Nous comprenons parfaitement sa gêne.
Notre but, dans ce débat, est la clarification politique, la défense du mouvement ouvrier et des combats de la gauche marxiste révolutionnaire internationale et internationaliste (à laquelle appartenaient Rosa Luxemburg et Lénine), la dénonciation des mystifications idéologiques bourgeoises, qui sont le terreau le plus fertile pour les campagnes de dénigrement de la Révolution russe d’octobre 1917 (avec, en toile de fond, évidemment, une resucée de la propagande démocratique bourgeoise de 1917 qui présentait les bolcheviks avec un couteau entre les dents !).
Le but d’Eric Sevault est de faire tourner sa maison d’éditions Smolny, d’être reconnu le plus largement possible pour son travail d’éditeur. D’un côté, la méthode et les principes intransigeants et désintéressés de la Gauche communiste ; de l’autre, les compromissions de toutes sortes, les alliances d’intérêts et le double jeu, propres à la démarche de petit boutiquier qui surfe sur le créneau de la “publication intégrale inédite” des œuvres de Rosa Luxemburg (comme sur celui des textes de la Gauche communiste) pour assurer la publicité et la prospérité de son fonds de commerce !
CCI, 7 novembre 2014
1) Ce tome IV est composé essentiellement de la Brochure de Junius, texte déjà publié maintes fois en Français et disponible gratuitement sur le site web www.marxists.org [5].
() Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, édition La taupe, 1970, page 37.
() In Qui sommes-nous ? (www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=37 [6])
() Marc Chirik, ex-militant de la Gauche communiste, était le principal membre fondateur du CCI (voir la Revue Internationale nos 61 et 62).
() “IIe Conférence internationale des groupes de la Gauche communiste” (Revue internationale no 16, 1er trimestre 1979) disponible sur notre site à cette adresse :
() Un article de “Critique sociale” fait ainsi la promotion de la mystification de l’idéologie de “l’antifascisme” et de la collaboration de classe du CCD : “Sous le nom de Fédération communiste démocratique, le Cercle participe au “Front commun pour la défense des libertés publiques” créé à l’initiative de Marceau Pivert, dirigeant de l’aile gauche de la SFIO. Ce “Centre de liaison antifasciste”, à la différence du “Front populaire” qui sera formé plus tard, ne comporte ni le PC ni le Parti radical, mais unit la SFIO, les groupes d’extrême-gauche et diverses autres organisations de gauche.”
() Ici la mauvaise foi (et l’ignorance) est à son comble : le bolchevik Trotski, compagnon de Lénine, était le président du Soviet de Petrograd !
() Lire particulièrement ces deux articles :
1) “1903-1904 : la naissance du bolchevisme (III). La polémique entre Lénine et Rosa Luxemburg” (Revue Internationale no 118, troisième trimestre 2004) disponible sur notre site à cette adresse : fr.internationalism.org/./1903-1904-naissance-du-bolchevisme-iii-polemique-entre-lenine-et-rosa
2) “Comprendre la défaite de la Révolution russe (1re partie)” (Revue Internationale no 99, quatrième trimestre 1999) disponible sur notre site à cette adresse : https://fr.internationalism.org/french/rint/99_communisme-ideal [8]
() La tragédie russe, septembre 1918.
() Idem.
À l’occasion de cette rentrée littéraire, est sorti un petit livre qui s’adresse aux adolescents, écrit par Anne Blanchard : Rosa Luxemburg : non aux frontières ! Il fait partie d’une collection Junior intitulé : Ceux qui ont dit non. On retrouve dans cette collection, des biographies de Federico Garcia Lorca, Lucie Aubrac, Simone Weil, Gandhi…
L’originalité de ce livre est que l’auteur fait parler Mimi, la chatte de Rosa Luxemburg. Le début du livre montre comment Mimi arrive à comprendre et enfin à écrire la biographie de sa maîtresse.
Dans un premier temps, le livre relate bien la vie, le combat qu’a mené Rosa Luxemburg. On y apprend que les dirigeants de la social-démocratie allemande ont écarté Rosa des instances dirigeantes du Parti en la nommant professeur à l’École du Parti, en charge des cours du soir. Mais comme le souligne Mimi : “Raté ! Ma maîtresse travaille deux fois plus ; elle fait classe, sans sécher pour autant aucune réunion.” On y apprend également que Rosa aurait tenté de se suicider quand elle apprit la mort de Jean Jaurès. Le livre évoque aussi la prison où elle écrivait sur les oiseaux, les fleurs, etc.
La lecture est plaisante. Mais derrière la fluidité du texte, par petites touches, progressivement, puis de façon grossière, l’auteur travestit (à travers Mimi, bien sûr) les propos de Rosa, notamment en affirmant qu’elle aurait considéré Lénine, Trotski et les bolcheviks comme des dictateurs sanguinaires. C’est ainsi qu’on peut lire page 53 : “Ma maîtresse a retrouvé sa capacité à s’insurger. Elle ne décolère plus contre ses amis russes, les Lénine, les Trotski et tous les communistes bolcheviques. En effet les événements en Russie se compliquent. Les communistes bolcheviques versent dans la terreur : après avoir écarté leurs alliés modérés, ils fusillent (…) Ma maîtresse trouve que réduire de la sorte ses contradicteurs au silence, c’est amorcer un terrible virage pour la révolution et pour l’humanité qui espère tant depuis que le mouvement est en marche.”
Anne Blanchard véhicule sans surprise le mensonge selon lequel il y aurait une continuité entre la révolution d'Octobre et l'horreur du stalinisme. C'est ainsi qu'on peut lire page 64 : “Pourtant moi Mimi, je vous le dis, la “maladie” ne va pas se propager très vite, si on attend l’aide de Lénine. Cet égoïste se concentre sur son seul pays : la Russie.” De là à affirmer que Lénine ait théorisé “le socialisme dans un seul pays”, il n’y a qu’un pas… Il n’y a pas pire outrage à la mémoire de Lénine qui savait que la Révolution russe était condamnée si elle ne s’étendait pas à l’Europe et notamment à l’Allemagne !
L’auteur de ce mauvais conte pour enfants reprend aussi l’idée insidieuse que le Parti révolutionnaire du prolétariat est nuisible, un danger pour la classe ouvrière, et que Rosa Luxemburg aurait défendu cette position. C’est ainsi qu’on peut lire page 58 : “A force de faire grève et de manifester, les Allemands ont gagné une république toute neuve. A présent, ils s’affrontent pour savoir quel visage lui donner. Une “République des conseils”, où les plus humbles – qui sont aussi les plus nombreux, rappelle toujours ma maîtresse – auraient le pouvoir ? Rosa le voudrait. On débattrait librement, sans avoir à obéir à un parti, pas comme en Russie, où Lénine mènera bientôt tout le monde à la baguette.”
Ainsi, en peu de phrases, à travers la chatte Mimi, l’auteur cherche à persuader ses jeunes lecteurs que Rosa Luxemburg était non seulement anti-bolchevique, mais également anti-Parti… Rien n’est plus faux !
Même si des débats et des combats théoriques, tout à fait ordinaires et légitimes au sein du mouvement ouvrier, eurent lieu entre révolutionnaires, Rosa et Lénine se retrouvaient sur l’essentiel dans la défense des principes politiques prolétariens. Vis-à-vis de la guerre, par exemple, au congrès de 1907 à Stuttgart, Rosa et Lénine combattaient côte à côte et proposèrent un amendement qui stipulait notamment : “Si néanmoins une guerre éclate, les socialistes ont le devoir d’œuvrer pour qu’elle se termine le plus rapidement possible et d’utiliser par tous les moyens la crise économique et politique provoquée par la guerre pour réveiller le peuple et de hâter ainsi la chute de la domination capitaliste.”
Concernant la révolution en Russie, il est vrai que Rosa fit des critiques à la politique des bolcheviks sur différentes questions : la réforme agraire, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la “terreur rouge” contre la “terreur blanche”, etc. (). Tout en critiquant ces erreurs (qui, selon Rosa, auraient pu être dépassées si la Révolution russe avait pu s’étendre de façon victorieuse aux pays d’Europe), Rosa Luxemburg a soutenu et ainsi salué le combat titanesque des bolcheviks : “Lénine, Trotski et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l’exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu’ici encore les seuls qui puissent s’écrier avec Hutten : j’ai osé ! C’est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d’avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l’exemple au prolétariat international, et faire faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le capital et le travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait qu’être posé. Et c’est dans ce sens que l’avenir appartient partout au “bolchevisme”” (Rosa Luxemburg, La Révolution russe)
Par rapport au rôle d’avant-garde du parti bolchevik lui-même, Rosa Luxemburg écrivait aussi : “Tout ce qu’un Parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotski et leurs camarades, l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’octobre n’a pas sauvé seulement la Révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international.”
Comment peut-on seulement imaginer que Rosa était anti-Parti quand on sait qu’elle participa à la fondation du Parti communiste d’Allemagne (le KPD), et en rédigea même le Programme à la fin du mois de décembre 1918 ? Ce que semble ignorer Madame Anne Blanchard (mais l’ignorance n’est pas un argument !)
Après avoir présenté Rosa Luxemburg comme une anti-bolchevik, une anti-Parti, l'auteur, à la fin de son livre, la présente de surcroit comme une réformiste. C'est ainsi qu'elle cherche à montrer que les différentes associations et organisations qui se sont créées pour lutter contre "le néo- libéralisme, la mondialisation" se situeraient dans la continuité du combat mené par Marx et Rosa Luxemburg (tout en remettant au passage une petite couche sur le prétendu anti-bolchevisme de Rosa). A la page 79, on y apprend que : “Rosa Luxemburg prônait un communisme très différent de celui qui a été mis en pratique en Union Soviétique après la révolution de 1917. Là-bas, Lénine, le leader du parti bolchevik, considérait qu’un mouvement révolutionnaire n’avait pas de chance d’aboutir que s’il était dirigé par un Parti capable d’installer un État centralisé fort. Rosa Luxemburg, comme Marx, accordait une grande valeur à la spontanéité de la révolte ainsi qu’aux libertés. Son projet était celui d’un “communisme de conseils”, d’ouvriers et de paysans, moins dépendant qu’un Parti. Ce communisme de conseils, ne s’est jamais incarné dans un État ni même un Parti. Néanmoins, c’est être proche des convictions de Luxemburg que de parier sur la capacité des individus à inventer de nouvelle façon de lutter ou de vivre ensemble. Ce fut le cas de Mai 68 en France et dans le monde. Durant cette révolte déclenchée par la jeunesse étudiante, des milliers de personnes, rejetant les syndicats ou les partis traditionnels, jugés trop autoritaires, se sont initiés à la politique. Beaucoup ont ensuite continué à œuvrer au sein d’associations, d’ONG, de collectifs tels que RESF (Réseau Education Sans Frontières) et le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigré-e-s)”. La fin du livre est un appel ouvert à la “mobilisation citoyenne”. Un document du CRIF () (Conseil représentatif des Institutions juives de France) parlant du livre d’Anne Blanchard signale d’ailleurs qu’“en complément, l’auteur propose un chapitre Eux aussi, ils ont dit non et évoque l’action de la CIMADE, de RESF, du GISTI, ou encore du MRAP et, plus généralement, des altermondialistes” et pose la question “Rosa Luxemburg aurait-elle accepté cette filiation ?” La réponse est clairement : NON ! Cette pseudo-continuité participe bien d’une grossière entreprise de manipulation et de récupération idéologique.
Les mouvements citoyens qui ont surgi et se sont insurgés, comme le dit l’auteur, contre la politique libérale mise en place par le FMI (Fonds monétaire international) et l’OMC (Organisation mondiale du commerce), n’ont rien à voir avec la lutte de classe que prônait Marx et Rosa Luxemburg. Ni avec le mouvement de Mai 68 qui fut l’expression de la reprise des combats de la classe ouvrière après un demi siècle de contre révolution triomphante et non une simple “révolte étudiante” (). Les organisations ou associations comme ATTAC (Association pour la taxation des transactions financière et pour l’action citoyenne) ne défendent pas le moins du monde le renversement du capitalisme par la lutte de classe, comme le défendaient Marx et Luxemburg. Elle revendique au mieux une utopique réforme du capitalisme, un capitalisme à “visage humain”. L’auteur s’efforce elle aussi de dénaturer et falsifier la pensée et l’engagement militant de Rosa Luxemburg, tout en cachant son combat impitoyable contre le réformisme, notamment à travers son ouvrage : Réforme sociale ou révolution, dans lequel elle dénonçait les idées révisionnistes de Bernstein qui prônait l’avènement du socialisme par des réformes et rejetait toute idée de révolution. Rosa Luxemburg a toujours défendu l’idée que ceux qui prônent la réforme du système capitaliste sont des mystificateurs au service de la bourgeoisie, une entrave à la lutte et à la réflexion politique au sein de la classe ouvrière.
Toute la bourgeoisie cherche aujourd’hui à nous faire oublier cette vérité historique : ce sont les Partis “socialistes” qui ont voté les crédits de guerre en 1914 et embrigadé des dizaines de millions de prolétaires dans cette infâme boucherie, non les véritables révolutionnaires. En trahissant les principes et le mot d’ordre du mouvement ouvrier : “Les prolétaires n’ont pas de patrie, prolétaires de tous les pays unissez-vous !”, ce sont les partis “socialistes” qui ont été les principaux responsables du massacre, non les véritables révolutionnaires.
Le livre d’Anne Blanchard, destiné à intoxiquer les adolescents, trouve sa place dans la campagne démocratique de récupération écœurante de Rosa Luxemburg pour en faire une arme contre Lénine et les bolcheviks. Une arme contre le prolétariat pour l’empêcher de comprendre que c’est bien la Révolution russe d’octobre 1917 et la révolution en Allemagne en 1918 qui ont obligé la bourgeoisie à mettre fin à la Première Guerre mondiale.
Cette campagne de récupération frauduleuse de Rosa Luxemburg, orchestrée sous l’égide des sociaux-démocrates à la phraséologie “radicale”, vise à faire oublier à la classe ouvrière (et à ses jeunes générations) que Rosa et les spartakistes, Lénine et les bolcheviks, en tant que militants révolutionnaires internationalistes, ont mené le même combat contre la barbarie guerrière, contre le capitalisme, contre la mystification pacifiste et réformiste, contre la dictature de l’Etat bourgeois (qu’il soit “démocratique” ou “totalitaire”).
Cealzo, 28 octobre 2014
() Voir la brochure de Rosa Luxemburg : La Révolution russe.
() Voir le lien http ://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/rosa-luxemburg-non-aux-fronti%C3%A8res-par-anne-blanchard/52393 [11]
() Voir notre brochure sur Mai 68.
“Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de “consoler” les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. C’est sur cette façon d’“accommoder” le marxisme que se rejoignent aujourd’hui la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier” (Lénine, L’État et la révolution, 1917) ().
Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg est assassinée, avec son camarade de combat Karl Liebknecht, par des corps francs. Cette soldatesque est alors aux ordres du ministre Noske, membre du SPD (la social-démocratie allemande) qui déclare “s’il faut un chien sanglant, je serai celui-là” ! Ce sont les socialistes au pouvoir, à la tête de l’Etat démocratique, qui ont orchestré la répression sanglante de l’insurrection ouvrière à Berlin et assassiné l’une des plus grandes figures du mouvement ouvrier international.
Ce meurtre odieux avait été préparé de longue date par une série de calomnies contre Rosa Luxemburg. “Rosa la rouge”, “Rosa la pétroleuse”, “Rosa la sanguinaire”, “Rosa, l’agent du tsarisme”… de son vivant, aucune attaque mensongère contre sa personne ne lui a été épargnée, pour culminer dans les appels au pogrom de la fin 1918, début 1919, notamment lors de “semaine sanglante” à Berlin.
Mais à peine quelques mois après son assassinat, la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier ont commencé à en faire une icône inoffensive, afin de la canoniser, vider sa doctrine révolutionnaire de son contenu, l’avilir et en émousser le tranchant révolutionnaire. Rosa Luxemburg ne devait surtout pas rester la militante intransigeante et exemplaire qu’elle fut ; elle devait mourir une seconde fois, dénaturée en une sorte de démocrate pacifiste et féministe. Tel est le but réel, depuis des décennies, du travail de “mémoire” qui vise à “réhabiliter” (c’est-à-dire récupérer) cette grande combattante de la révolution.
Dans les années 1930, par exemple en France, tout un courant s’est développé autour de Lucien Laurat, courant qui a cédé toujours plus nettement aux sirènes de la démocratie pour signifier finalement que, dès les débuts de la “révolution bolchevique”, “le ver” Lénine était dans le “fruit” du projet révolutionnaire. Cette idéologie fera logiquement l’apologie de l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne de 1936-39, saluera les hauts faits de l’embrigadement des ouvriers dans la deuxième boucherie mondiale sous couvert de lutte contre le fascisme. Elle saura soutenir le POUM en Espagne et les trotskistes dans leur “héroïsme” national de résistants ! Cette propagande démocratique nauséabonde fut portée à son paroxysme plus particulièrement après la Seconde Guerre mondiale par des gens tels que René Lefeuvre, fondateur des éditions Spartacus. Celui-ci, dans un recueil de textes de Rosa Luxemburg () à la préface purement idéologique et au titre-montage préfabriqué, Marxisme contre dictature (titre qui n’a jamais été utilisé par Rosa Luxemburg !) présentait en 1946 cette combattante de la révolution comme radicalement hostile au bolchevisme, ce qui n’est rien d’autre qu’un grossier mensonge. Dans l’introduction du recueil, il écrivait même ceci : “tous les grands théoriciens marxistes de renom international : Kart Kautsky, Émile Vandervelde, Rodolphe Hilferding, Karl Renner, Georges Plekhanov – et nous en passons – dénonçaient tout autant que Rosa Luxemburg la doctrine totalitaire de Lénine comme absolument contraire aux principes du marxisme.”
Staline momifia Lénine et dénatura sa pensée en un dogme terrifiant. Rosa Luxemburg, la “sanguinaire”, devient ici une sorte de sainte apôtre de la démocratie ! La contre-révolution stalinienne allait rapidement générer par ses miasmes ces deux nouvelles idéologies putrides et complémentaires : l’appât “luxemburgisme” d’un côté et le repoussoir “marxisme-léninisme” de l’autre. Il s’agit en réalité des deux faces de la même médaille, où plutôt les deux mâchoires d’un même piège : rejeter les bolcheviks “aux couteaux entre les dents” et glorifier la figure offerte de Rosa “pacifiste” comme on admire ces lions “sauvages” hollywoodiens, mutilés, sans crocs ni griffes.
En 1974, dans l’Allemagne du camp démocratique (la RFA), des timbres poste ont même été imprimés à l’effigie de Rosa Luxemburg !
Après l’effondrement du bloc de l’Est et la disparition de l’URSS, cette vaste campagne idéologique a été exhumée et s’est amplifiée pour alimenter la prétendue “mort du communisme”, décrétée avec zèle au moment de la chute du mur de Berlin. L’idéologie officielle poursuit ici le plus grand mensonge de l’Histoire assimilant frauduleusement le communisme au stalinisme. Il s’agit là d’une arme idéologique particulièrement efficace aux mains de la classe dominante. Car si depuis 1990 le prolétariat a tant de difficultés à se reconnaître comme force sociale, à développer sa conscience et son organisation, c’est justement parce qu’il est coupé de son passé, qu’il a perdu son identité, qu’il ne sait plus d’où il vient, qui il est et où il peut aller. Si le communisme c’est le stalinisme, cette horreur qui a fait finalement faillite, pourquoi en effet se battre ? Pourquoi étudier l’histoire du mouvement ouvrier alors que celui-ci aurait mené à la catastrophe stalinienne ? C’est cette logique et ce poison que la bourgeoisie fait rentrer dans les crânes ! Et la présentation de Rosa comme “pacifiste, républicaine et ennemie de Lénine”, ce pro-“dictateur du prolétariat”, ce “père spirituel de Staline”, est l’un des chapitres noirs de cette ignoble propagande. Ceux qui participent à celle-ci, de manière consciente ou non, luttent contre la classe ouvrière !
Aujourd’hui les blogs, les forums (comme par exemple Libcom en Grande-Bretagne où des propos visqueux ont été tenus concernant Rosa Luxemburg), dans les librairies et les kiosques, un peu partout en Europe et dans le monde, une nouvelle campagne nauséabonde refait surface pour de nouveau dénaturer l’image de la militante Rosa Luxemburg. C’est ainsi que, dans des émissions de télévision, Rosa Luxemburg est encore apparue récemment sous les seuls traits d’une “femme” et d’une “pacifiste”. Le très reconnu et estimé journal Le Monde a publié un article en septembre 2013, réalisé par un certain Jean-Marc Daniel, professeur de l’ESCP Europe, au titre très évocateur : “Rosa Luxemburg, marxiste pacifiste”. Cette association des mots “marxiste” et “pacifiste” peut laisser pantois : le “vrai marxiste” est pour la classe dominante celui qui abdique devant la guerre de classe, qui renonce à l’insurrection et au renversement du capitalisme !
De nombreux livres sont publiés actuellement, jusque dans la littérature pour enfants, où Rosa Luxemburg est de nouveau présentée comme l’adversaire acharnée des bolcheviks et du “dictateur” Lénine (voir notre article ci-dessous). Des conférences et des débats sont également organisés un peu partout, comme ce fut le cas à Paris dernièrement sous la houlette des historiens démocrates “luxemburgistes” du groupe “Critique sociale” (voir notre article p. 5). Même avec les arts, le prix MAIF 2014 de la sculpture a récompensé Nicolas Milhé pour son projet “Rosa Luxemburg” ! Une véritable ovation pour Rosa… à condition de l’opposer à ses camarades de combat, aux bolcheviks, à la Révolution russe et à la révolution tout court. La récupération de Rosa Luxemburg pour en faire une “icône inoffensive” est une vaste entreprise d’intoxication idéologique. Elle vise à inoculer l’idée que le prolétariat doit se battre pour… construire non pas la société communiste mondiale mais une société “plus démocratique” en s’inspirant de l’œuvre méconnue de Rosa Luxemburg présentée de façon mensongère comme une ennemie des bolcheviks. Après l’odieuse propagande du Livre noir du communisme, c’est désormais en partie ce discours qui est enseigné très sérieusement et officiellement dans les programmes scolaires ().
Aujourd’hui, l’enjeu pour la bourgeoisie est bien de convaincre les éléments les plus critiques et les récalcitrants qu’il n’existe pas d’autre avenir que la défense de la démocratie bourgeoise. Mais derrière cette dénaturation, il y aussi dans la campagne de récupération de Rosa Luxemburg par les “démocrates” de tous bords, un autre objectif poursuivi – et inavoué ! – : celui de discréditer – en les “diabolisant” une fois de plus – les réelles positions des organisations révolutionnaires.
Olga, 7 novembre 2014
() Ce passage magistral de Lénine est aussi valable pour le sort qu’a réservé la bourgeoisie à Jean Jaurès. Lire notre article page 8.
() “Problèmes de l’organisation socialiste” (1904), “Masses et chefs” (ou “Espoirs déçus” - 1903),”Liberté de la critique et de la science” (1899).
() Voir sur notre site Internet l’article “La falsification de l’histoire dans les programmes scolaires [13]”.
Links
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri449.pdf
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[5] https://www.marxists.org/
[6] http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=37
[7] https://fr.internationalism.org/book/export/html/1380
[8] https://fr.internationalism.org/french/rint/99_communisme-ideal
[9] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/rosa-luxemburg
[10] https://fr.internationalism.org/files/fr/rosalivre.jpg
[11] https://www.crif.org/fr/alireavoiraecouter/rosa-luxemburg-non-aux-fronti%C3%A8res-par-anne-blanchard/52393
[12] https://fr.internationalism.org/files/fr/rosachapeau.jpg
[13] https://fr.internationalism.org/icconline/201409/9138/falsification-lhistoire-programmes-scolaires