En Italie et en Allemagne le fascisme est l'instrument de la transformation brutale du capital national en vue de la guerre. En France, c'est au Front populaire qu'échoit la tâche d'assumer les préparatifs guerriers et d'embrigader la classe ouvrière, au moyen de l'antifascisme. Le "Frente popular" qui, en Espagne, a la même fonction vis-à-vis du prolétariat, envoie les ouvriers se faire massacrer sur le front de la guerre civile contre le franquisme. Cet affrontement guerrier constituera une répétition générale du futur conflit mondial.
Les textes que nous publions dans cette partie illustrent les différents chemins empruntés par le capitalisme dans ces pays pour sa marche à la guerre.
L'arrivée du fascisme au pouvoir en Italie, dans les années 20, n'est pas aussi pleinement représentative que le nazisme en Allemagne dans les années 30 du phénomène d'instauration du fascisme. En effet, le cours vers une deuxième guerre mondiale n'est pas encore ouvert au niveau international. De ce fait, la prise en charge sous sa tutelle de toute la société pour sa transformation dans le sens d'un renforcement du capitalisme d'Etat, en y assujettissant toutes les fractions de la bourgeoisie et le prolétariat, y est beaucoup plus progressive qu'en Allemagne. Néanmoins, dès cette époque sont perceptibles en Italie les fonctions essentielles de l'Etat fasciste :
Les années 20-30 sont celles d'une longue série de défaites de la classe ouvrière qui impriment une inversion du cours de la lutte de classe et permettent le développement de la contre-révolution. Ses expressions en sont l'instauration du stalinisme en Russie, la dégénérescence de l'IC et des PC, l'opportunisme croissant de ces derniers les conduisant dans le camp de la bourgeoisie. Cette situation de défaite profonde de la classe ouvrière va permettre à la bourgeoisie d'imposer sa solution face au retour en 29 de la crise du capitalisme : attaques profondes et généralisées des conditions de vie de la classe ouvrière et marche vers la seconde guerre mondiale. Chaque recul des luttes ouvrières est suivi à chaque fois d'une offensive encore plus forte de l'Etat capitaliste. Ouverte brutalement en 29, la crise économique se poursuit, entraînant fermetures d'usines et chômage massif qui touche, selon les pays, de 20 à 30 % de la classe ouvrière.
En Allemagne, l'offensive anti-ouvrière avait commencé bien avant la venue de Hitler au pouvoir. Dés 1929, la police du social démocrate Zörgiebel avait tiré sur la foule ouvrière manifestant pour le premier mai.
En Belgique, en 1932, lors de la grève générale des mineurs, le gouvernement envoie des automitrailleuses et des chars d'assaut pour occuper les carreaux des mines. L'aviation de reconnaissance est utilisée pour localiser immédiatement les concentrations de grévistes et dépêcher les gendarmes. La grève est brisée essentiellement par les syndicats et le POB (Parti Ouvrier Belge).
Dans les pays moins industrialisés, comme l'Autriche, l'Espagne, et ceux d'Europe centrale, l'offensive du patronat et de l'Etat prend une forme plus brutale. En Pologne, s'appuyant sur ses "légionnaires", Pidulsky fait un coup d'Etat en 1926 et supprime le régime parlementaire. En Hongrie, le régime du général Horty se rapproche de l'Allemagne, avec la montée des milices fascistes des "croix fléchées". En Roumanie, la dictature s'appuie sur des milices fascistes appelées les "gardes de fer". En Autriche, c'est l'armée, appuyée par le parti nazi local, qui écrasa en février 1934 l'insurrection désespérée des ouvriers viennois. La même année le gouvernement républicain espagnol envoyait les troupes de Franco écraser dans le sang la farouche résistance des mineurs asturiens.
L'année 1933 est celle du New Deal aux Etats Unis et du réarmement allemand. Elle initie une longue série de mesures économiques qui relancent peu ou prou la production par l'instauration d'une économie de guerre dans tous les pays. Cette offensive économique du capitalisme mondial se traduit politiquement par une transformation progressive ou brutale des régimes les plus démocratiques en régimes autoritaires ou dictatoriaux. Le législatif, c'est-à-dire le parlement, perd de son importance, au profit de l'exécutif. Un contrôle rigoureux de la vie sociale en est la conséquence. Des lois d'arbitrage sont mises en place pour contrôler et limiter les grèves, qui risqueraient de surgir massivement avec le gel des salaires. Les syndicats, dans des pays comme la Belgique et la France, deviennent, à l'exemple des pays anglo-saxons, les partenaires privilégiés de l'Etat et, en cas de conflits généralisés, sa digue ultime.
L'Etat, dernier recours de l'économie, apparaît comme l'ultime défenseur du système capitaliste. Le "planisme" en France, comme en Belgique (avec A. De Man comme promoteur) commence à se développer. Répondant aux mêmes exigences, l'Etat hitlérien et l'Etat fasciste ont établi un contrôle direct de toute l'économie. En Russie, les plans quinquennaux, puis bientôt le stakhanovisme visent à développer l'industrie lourde de l'acier, de l'énergie dans le but avoué de développer la puissance militaire russe. Partout, en URSS, se développent de véritables camps de travaux forcés qui font surgir des chantiers pharaoniques au prix de l'épuisement, et bientôt de la mort de millions d'hommes.
Dans un monde qui semblait devenu trop étroit pour contenir l'expansion des appareils de production les plus modernes, après une période de reconstruction qui avait duré à peine six années (1923-1929), la guerre devenait pour chaque Etat l'ultime recours à la faillite de l'économie mondiale. En l'absence de nouveaux marchés à conquérir, il n'y avait désormais de place que pour le repartage du marché mondial, et les Etats capitalistes disposant des moins bonnes parts de celui-ci étaient nécessairement les plus agressifs.
C'était le cas de l'Allemagne. Sanctifiant sa défaite dans la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles l'avait privée de ses maigres colonies et lui avait infligé de lourdes dettes de guerre. Une fois achevée la reconstruction de son économie, se pose à elle la nécessité impérieuse de trouver des débouchés pour ses marchandises. Mais, étouffée au centre de l’Europe, son expansion ne pourra se faire qu’à l’intérieur du cadre européen.
Si la période des années 20 avait été celle de la limitation des armements, celle des années 30 fut placée sous le signe de l'économie de guerre. Celle-ci, surtout en Allemagne et en Russie, fut rapidement mise en place dès 1933-34. En 1933, l’arrivée d’Hitler au pouvoir accélère les événements. Les nécessités économiques qui poussent l’Allemagne vers la guerre trouvent leur expression politique dans l’idéologie nazie : la remise en cause du Traité de Versailles, l’exigence d’un "espace vital" qui ne peut être que l’Europe. Tout cela va précipiter chez certaines fractions de la bourgeoisie d'autres pays d'Europe, la conviction que la guerre ne pourra être évitée et que la Russie soviétique dans ce cas serait un bon allié pour faire échec aux visées pangermanistes. D’autant plus qu’au niveau international, la situation évolue : à la même période où l’Allemagne quitte la Société des Nations, l’U.R.S.S y entre.
A partir de 1936, tous les autres pays suivaient la même voie de l'économie de guerre, quelle que fut la forme de leur régime politique. Le retard qu'ils ont néanmoins pris par rapport à l'Allemagne résulte du fait que d’importantes fractions de la bourgeoisie des pays occidentaux croient très longtemps qu’il est possible d’éviter la guerre avec ce pays, en faisant quelques concessions et surtout en orientant sa nécessaire expansion vers l’Est. Le traité de Munich, en 1938, traduit pour certains cette incompréhension de la situation et de la guerre qui vient, pour d'autres c'est un moyen de retarder les échéances afin de rattraper le retard pris dans le réarmement.
La terrifiante image de Victor Serge illustre cette situation où le monde semble en proie à une véritable folie et à une chute dans la barbarie la plus primitive, dissimulée sous les produits les plus sophistiqués de la technique moderne.
Dans tous les pays européens se développent des partis se réclamant soit de Hitler, soit de Mussolini, dont le programme est le renforcement et la concentration du pouvoir politique et économique aux mains d'un parti unique dans l'Etat. Leur développement se conjugue avec une vaste offensive anti-ouvrière de l'Etat, appuyée sur un appareil répressif renforcé par l'armée, et sur les troupes fascistes quand il le faut.
De la Roumanie à la Grèce, on voit se développer des organisations de type fasciste qui, avec la complicité de l'Etat national, se chargent d'empêcher toute réaction ouvrière. La dictature, quelle que soit sa forme constitutionnelle, devenait ouverte, et prenait le plus souvent la forme du modèle mussolinien ou hitlérien.
Néanmoins les prévisions de La Gauche italienne, qui ne pensait pas que ce renforcement du fascisme signifiât une orientation définitive du capitalisme vers le système nazi ou mussolinien, se sont avérées justes. Le maintien du cadre de la démocratie, dont le contenu se vidait progressivement avec le développement vertigineux des organismes étatiques, est néanmoins rendu possible dans les pays industrialisés les moins touchés par la crise. Mais dans tous les cas, le planisme, les nationalisations, manifestaient la même tendance à un renforcement de l'Etat, s'appuyant sur une base économique singulièrement étroite.
Le maintien du cadre démocratique constitue une nécessité pour mystifier le prolétariat. Et le fascisme, en ayant fait naître "l'antifascisme", a renforcé les capacités de mystification des "puissances démocratiques".
Le Parti National Fasciste (PNF) entra au Parlement bourgeois grâce aux élections de mai 1921, autrement dit par la voie la plus légale au monde. Il eut l’appui du très démocratique Giolitti (Président du conseil quasi inamovible pendant 11 ans de 1903 à 1914 - il forme ensuite un nouveau Cabinet ministériel de 1920 à 1921) qui, le 7 avril venait de dissoudre la précédente Chambre. Sur son ordre, les tracasseries administratives et les poursuites judiciaires, visant des gens qu’il protégeait, cessèrent de suivre leur cours. Les fascistes purent alors agir à visage découvert, sûrs de l’impunité en hauts lieux. Ainsi, Mussolini siégeant à l’extrême-droite avec 34 autres députés fascistes disposait d’une tribune parlementaire. Le 21/06/21, il déclara rompre avec l’homme qui lui avait mis le pied à l’étrier électoral : Giolitti. Or, l’homme du Dronero (Mussolini appelait Giolitti : "le bandit du Dronero") restait, par l’intermédiaire du préfet de Milan, Lusignoli, en contacts étroits avec le groupe parlementaire du PNF. De surcroît, cette connivence était double : Nitti ne craignant point de recevoir, au vu et au su de chacun, le baron Avezzana que lui envoyait Mussolini dans la perspective de former ensemble un grand ministère.
Ce qui est dit ici par L.Trotsky : "Le programme avec lequel le national-socialisme est arrivé au pouvoir -hélas !- rappelle beaucoup les grands magasins juifs dans une province perdue. Que n’y trouve-t-on pas ?"[1], colle très bien au fascisme italien. A ce moment-là, le fascisme est un invraisemblable pot-pourri empruntant à droite et à gauche des idées absolument traditionnelles en Italie. Les parties constitutives de son programme étaient :
Plus un programme social est éclectique et riche en promesses, plus nombreux sont ses supporters. Dans les fasci commencèrent à affluer et y grouiller des gens de toutes espèces : arditti[2], francs-maçons, futuristes, anarcho-syndicalistes... Tous se trouvent un dénominateur commun dans le refus réactionnaire du capitalisme et de la décadence des institutions parlementaires. Dans la salle du San Sepolcro, mise à la disposition des fascistes par le Cercle des Intérêts Industriels et Commerciaux, le discours de Mussolini fera retentir cette formule : "Nous les fascistes, nous n’avons pas de doctrine préétablie ; notre doctrine c’est le fait" (23/3/19).
Sur le plan électoral, le fascisme adopte, avec une évidente souplesse les tactiques les plus variées. A Rome, il présente un candidat sur la liste de l’Allianza Nazionale ; proclame l’abstention à Vérone et à Padoue ; compose le Bloc National à Ferrare et à Rovigo ; s’allie aux anciens combattants à Trévise ; à Milan il se paye le luxe de dénoncer la revendication de la "reconnaissance juridique des organisations ouvrières" dont les regroupements de gauche ont fait leur cheval de bataille parce que, dit-il, il conduirait à leur "étranglement".
Tel était le premier fascisme qui ne pouvait prétendre, en quoi que ce soit, être une force politique indépendante sur des objectifs propres. Devant le P.N.F se dressait une exigence de taille : se débarrasser des thèmes qui ne conviennent plus du tout aux industriels et que la classe dominante trouvait pour le moins déplacés dans la propagande d’un parti qui aspirait à lui garantir l’ordre social. Elle avait tout lieu de se méfier d’un mouvement qui, pour s’attirer la masse des travailleurs et des paysans, faisait montre d’un spectaculaire mépris pour le conformisme social. Le fascisme devait muer et, il obtempéra aux ordres du capitalisme.
Ainsi, cet anticléricalisme ordurier, hier encore virulent dans ses attaques d’athéisme, fera bénir dans la nef de la cathédrale de Milan ses bannières par le cardinal Ritti, futur pape Pie XI[3]. Dès lors, il n’y eut plus aucune commémoration fasciste, aucune manifestation publique du fascisme qui ne reçut ses gouttes d’eau bénite. Apaisés par le Pacte de Latran (1929) par lequel le régime reconnaît au Saint Siège la pleine propriété de ses biens et le dédommage par une indemnité de 750 millions de lires, plus des titres de rente à 5% d’intérêt pour un capital de 1 milliard de lires, les catholiques seront gré au fascisme d’avoir réintégré l’enseignement religieux dans les écoles publiques et feront de Mussolini, qui avait mis une sourdine à sa furia anticléricale, "l’homme des destinées divines". Dans toutes les églises d’Italie, monteront les Te Deum pour le succès de l’entreprise de salut national fasciste.
Ce républicanisme ralliera la Couronne et la Monarchie ; offrira le 9 mai 1936 au Roi et à ses descendants le titre d’Empereur d’Ethiopie ; donnera des postes officiels dans la diplomatie aux représentants de la dynastie régnante.
Cet antiparti anarchisant deviendra le Parti National Fasciste avec sa rigoureuse pyramide de quadrumvirs, de hiérarques et de podestats ; comblera d’honneurs les dignitaires de l’Etat ; enflera la bureaucratie d’Etat de nouveaux mercenaires et parasites.
Cet antiétatisme qui à sa première heure proclame l’incapacité de l’Etat à gérer les affaires nationales et les services publics, déclarera par la suite que tout est dans l’Etat. Le célèbre :
Ce pseudo-ennemi des grosses fortunes des bénéfices de guerre et des affaires louches, particulièrement florissantes sous l’ère giolitienne, sera équipé de pied en cap par les commandators de l’industrie et de l’agriculture et ce, bien avant la fameuse "marche sur Rome". Dès son lancement, la propagande du "Popolo d’Italie" fut régulièrement subventionnée par les grandes firmes de l’industrie d’armement et de fournitures de guerre intéressées à voir l’Italie basculer dans le camp interventiste : FIAT, ANSALDO, EDISON. Les chèques patriotiques versés par l’émissaire du ministère Guesde, M. Cachin (futur secrétaire général du PCF), aidèrent eux aussi à sortir les premiers numéros du journal francophile.
Certes, au sein du P.N.F naissaient des conflits allant, parfois, jusqu’à la dissidence comme ce fut le cas -provisoire- de certains faisceaux de province, notamment ceux conduits par Grandi et Baldo commandités, en partie, par la Confragricultura. Contrairement à Bordiga qui, armé de la théorie marxiste, comprend rapidement la nature du fascisme, Gramsci emboîtant le pas au président de l’I.C. -Zinoviev- situera le fascisme : réaction des grands féodaux. D’abord apparu dans les grands centres urbains hautement industrialisés, c’est seulement ensuite que le fascisme a pu faire son entrée dans les campagnes sous la forme d’un syndicalisme rural d’allure plébéienne. Ses expéditions punitives partent bien des villes pour se porter dans les villages dont les squadristes se rendent maîtres après une lutte toujours sanglante. La vérité oblige à dire que ces luttes intestines entre fascistes exprimaient la contradiction entre les composantes petites-bourgeoises et anarchisantes du fascisme ruinées par la guerre et, la concentration économique dans les griffes de l’Etat, réponse adéquate aux intérêts généraux de la classe dominante.
Par dessus la légende démocratique demeure le fait irréfragable que le fascisme n’a pas été une contre-révolution préventive faite avec l’intention consciente d’écraser un prolétariat qui tendait à démolir le système d’exploitation capitaliste. En Italie, ce ne sont pas les chemises noires qui mettent fin à la révolution ; c’est l’échec de la classe ouvrière internationale qui impulse la victoire du fascisme, non seulement en Italie, mais encore en Allemagne et en Hongrie. C’est seulement après l’échec du mouvement des occupations d’usines de l’automne 1920 que la répression s’abat sur la classe ouvrière italienne ; laquelle répression eut deux ailes marchantes : et les forces légalement constituées de l’Etat démocratique et, les escadrons fascistes, fusionnant en un bloc monolithique, pratiquement toutes les ligues anti-bolchevistes et patriotiques.
C’est seulement après la défaite de la classe ouvrière que les faisceaux peuvent se développer pleinement grâce aux largesses du patronat et des facilités rencontrées auprès des autorités publiques. Si à la fin de 1919, les fasci sont sur le point de sombrer dans le néant (30 fasci et un peu moins d’1 millier d’adhérents), dans les derniers six mois de 1920, ils s’enflent jusqu’à atteindre le nombre de 3.200 fasci avec 300.000 inscrits.
C’est bien sur Mussolini que se porta le choix de la Confindustria et de la Confragricultura, de l’Association Bancaire, des députés et des deux gloires nationales, le général Diaz et l’amiral Thaon di Revel. C’est bien lui que le grand capital met en selle et non un d’Annunzio dont la bourgeoisie, unanime, annihilera la tentative nationaliste de Fiume à la Noël 1920. Le poète des "Odes Navales" reçut pour tout salaire celui de chanter en termes lyriques les médiocres conquêtes italiennes en terre africaine, entretenir la flamme nationaliste, et non pour finir de massacrer les travailleurs. A Mussolini ex-athée, ex-libertaire, ex-intransigeant de Gauche, ex-directeur de "l’Avanti", reviendra ce rôle.
Ainsi, pour le marxisme le fascisme ne recèle aucun mystère qu’il ne saurait pénétrer et dénoncer devant la classe.
A partir des dernières semaines de 1920, l’offensive fasciste en direction des organisations et associations sous le contrôle du PSI (Parti Socialiste Italien) redouble d’intensité. De nouveau, la chasse aux bolcheviks fait rage, les dirigeants socialistes sont molestés et, en cas de résistance, sont lâchement assassinés ; les sièges des journaux socialistes, les Chambres du travail, les bâtiments des coopératives et des Ligues Paysannes sont incendiés, mis à sac, toujours avec le concours direct de l’Etat démocratique qui protège de ses propres fusils et mitrailleuses les escouades fascistes.
Investissant l’Etat, le fascisme conquiert du coup les rouages indispensables à cet Etat ; il s’empare, si besoin est par la force, d’institutions étatiques qui précédemment ont satisfait pleinement la politique de la bourgeoisie impérialiste italienne.
Le fascisme marquera ostensiblement l’intérêt qu’il porte aux syndicats en signant le 2 août 1921, le Pacte de Pacification. Ce jour là, il y avait réunis à Rome, les représentants du Conseil des Faisceaux, du PSI, des groupes parlementaires fascistes et socialistes, de la C.G.I.L., enfin De Nicola président de la Chambre. Le Pacte aboutit à l’accord suivant : ne plus livrer la rue aux "déchaînements de la violence, ni exciter les passions partisanes extrémistes" (art.2). Les deux parties en présence "s'engagent réciproquement au respect des organisations économiques" (art.4). Chacune reconnaît dans l’adversaire une force vive de la Nation avec laquelle il faut compter ; chacun convient d’en passer par là.
En avalisant le Pacte de Pacification, toutes les forces politiques de la bourgeoisie, droite comme gauche, ressentent la nécessité d’enterrer définitivement la classe ouvrière sous un traité de paix civile. Pas encore tout à fait écrasée, celle-ci refluait sur des positions défensives ; mais la résistance des masses travailleuses devenait au fil des jours plus difficile. Malgré des conditions maintenant défavorables, le prolétariat italien continuait à se battre pied à pied contre une double réaction, légale et "illégale".
Turati (chef de l’aile droite du PSI), continuant à placer ses espoirs en un proche gouvernement de coalition soutenu par les "réformistes" se justifiait : "Il faut avoir le courage d’être un lâche !". Le 10 août, la direction du PSI, celle-là même qui sera pressentie pour renforcer les rangs de la révolution par le Komintern, approuvait officiellement le Pacte de Pacification. Alors, le lecteur du très anti-clérical Avanti eut droit à un feuilleton original, La Vie de Jésus selon Pappini, pour faire passer la pilule.
Le scénario de la comedia dell’arte se distribuait de la façon suivante : les premiers acteurs usent ouvertement de la force militaire contre un prolétariat affaibli et en retrait ; les seconds exhortent celui-ci à ne rien faire qui puisse exciter l’adversaire, à ne rien entreprendre d’illicite qui serve de prétexte à de nouvelles attaques, et plus violentes, des fascistes. Combien de grèves suspendues par la C.G.I.L. en accord avec les instances du PSI ? Impossible à dénombrer. Face à une offensive militaire et patronale faite à coup de licenciements et de réduction des salaires, choses allant de soi pour la F.I.O.M.(Fédération des Ouvriers de la Métallurgie) soucieuse de plier les revendications à l’état objectif de la situation financière des entreprises -tactiques dite de l’"articulation"- la gauche continuait son travail de sabotage des luttes.
Même cette Alliance du Travail portant haut les espoirs du P.C.I. acceptait la programme de sauvetage de l’économie capitaliste, déroutait les grèves, mettait un terme rapide aux agitations, ce que devait reconnaître et dénoncer vigoureusement les militants de la gauche.
Que doit faire alors le prolétariat ? La réponse qui vient des organisations social-démocrates est simple, évidente : se rassembler une énième fois sur le terrain électoral, infliger la défaite des urnes aux fascistes, toutes choses permettant la formation d’un gouvernement anti-fasciste dans lequel pourraient entrer quelques chefs du PSI Assuré d’obtenir un gros succès, Mussolini en personne réclamait cette "pacifique" confrontation : "Ce spectre des élections est plus que suffisant pour aveugler les vieux parlementaires qui sont déjà en campagne pour obtenir notre alliance. Avec cet appât, nous ferons d’eux ce que nous voudrons. Nous sommes nés d’hier, mais nous sommes plus intelligents qu’eux".
Tout était préparé de longue main pour une passation en douceur du pouvoir à Mussolini sous les auspices royaux vers la fin d’octobre 1922. Dans la pantalonnade de la Marche sur Rome... en wagons-lits, marche annoncée depuis les premiers jours de septembre par les meetings et défilés de chemises noires à Crémone, Mérano et Trente, les escadrons fascistes furent salués dans les gares par les représentants officiels de l’Etat. A Trieste, Padoue et Venise les autorités marchent au coude à coude avec les fascistes ; à Rome l’intendance militaire ravitaille et héberge les chemises noires dans les casernes.
Installé, le fascisme demandera la collaboration loyale de la C.G.I.L. Le puissant syndicat des cheminots, bientôt suivi par d’autres fédérations, sera le premier à accepter l’appel à la trêve lancé par les fascistes. Ainsi, sans avoir eu recours à une insurrection armée, le fascisme put occuper les postes dans l’appareil d’Etat : Mussolini à la présidence du Conseil détient, en outre, les portefeuilles de l’Intérieur et des Affaires Etrangères ; ses proches compagnons d’armes les autres importants ministères de la Justice, des Finances et des Terres Libérées.
Qu’a fait le fascisme sinon accélérer un processus objectif rapprochant et fusionnant les organisations syndicales avec le pouvoir d’Etat bourgeois ? Tant pour les syndicalistes et social-démocrates que pour les fascistes, la lutte de classe n’était-elle pas une lourde entrave à ceux qui recherchaient de solutionner les problèmes de l’économie nationale ? Aussi le fascisme met les associations syndicales au service entier de la Nation comme elles-mêmes l’avaient fait de leur propre initiative lors de la récession économique d’après guerre. L’évangile social de solidarité entre les classes, c’étaient aussi bien les fascistes que les syndicats qui le professaient.
Formellement, l’économie à l’époque fasciste se fonde sur le principe corporatiste pour lequel les intérêts particuliers doivent se subordonner à l’intérêt général. A la lutte de classe, le corporatisme substitue l’union des classes et le bloc national de tous les fils de la patrie ; il essaie d’amener les travailleurs à se dépenser sans compter pour les intérêts suprêmes de l’Italie. La Charte du Travail, adoptée en 1927, reconnaît à l’Etat seul la capacité d’élaborer et d’appliquer la politique de main d’œuvre ; toute lutte fractionnelle, toute intervention particulière en dehors de l’Etat sont exclues. Désormais, les conditions d’emploi et de salaire sont réglées par le contrat collectif qu’établit la Charte.
Le fascisme voulait bâtir un Parlement Economique dont la composition devait être donnée par élection de membres élus dans les corps de métier. Pour ces motifs, il attira dans sa sphère les principales têtes du syndicalisme d’obédience sorélienne. Dans ce projet, qualifié pour la circonstance d’"audacieux", ils voyaient la justification de leur apolitisme et de l’indépendance syndicale vis-à-vis de tout parti politique.
Aussi, le corporatisme s’applique en pleine période de crise mondiale en tant qu’intervention directe de l’Etat dans l’activité économique nationale, en même temps qu’il impose soumission et obéissance à la classe ouvrière. Est-ce là "l’unique solution pour développer les forces productives de l’industrie sous la direction des classes dirigeantes traditionnelles" se demandera le non-marxiste Gramsci[4]. Il échappe totalement à l’auteur de La révolution contre le capital que le capitalisme est en décadence, que le fascisme n’est que son mode de survie.
L’année 1926 marquera le point de départ des grandes batailles économiques qui se font dans le but avoué de protéger le marché intérieur italien, limiter l’importation de produits alimentaires et d’objets manufacturés, de développer des secteurs jusqu’alors incapables de satisfaire les besoins intérieurs. Or, les résultats sont largement éclipsés par les conséquences négatives : des prix supérieurs à ceux du marché mondial. Ainsi, recourir à des manipulations étatiques ne résolvait aucun des problèmes économiques d’un pays pauvre en ressources naturelles et, n’ayant participé à la curée impérialiste que pour obtenir des territoires qui n’étaient ni des débouchés commerciaux ni le moyen de se débarrasser de son trop plein de main-d’œuvre.
Le renforcement des droits douaniers, le contrôle draconien des changes, l’octroi de subventions, les commandes de l’Etat et, corrélativement le blocage des salaires, poursuivent la tendance prise durant la guerre. Alors, poussé par les nécessités, l’Etat était devenu bâtisseur d’usines, fournisseur de matières premières, distributeur de marchés d’après un plan général, acheteur unique de la production -que dans certains cas il payait d’avance. Sous la pression des contingences, il était devenu le centre de gravité de cet énorme appareil productif impersonnel devant qui s’effacèrent les individus attachés aux règles de la libre concurrence, l’esprit créateur des capitaines d’industrie. Pour ces raisons, les habitudes de la vie "libérale", les pratiques "démocratiques" furent subjuguées par l’activité de cet Etat. De ces prémices pouvait éclore le fascisme.
Y a-t-il une entreprise sur laquelle plane l’ombre obscurcissante de la faillite ? L’Etat rachète la totalité des actions. Y a-t-il un secteur à développer plutôt qu’un autre ? L’Etat donne ses directives impérieuses. Faut-il freiner les importations de blé ? L’Etat oblige de fabriquer un type de pain unique dont il fixe le pourcentage de froment. Faut-il une lire surévaluée ? L’Etat la met à la parité du franc malgré les avertissements des financiers. Il stimule la concentration des entreprises, il rend obligatoire la concentration dans la sidérurgie, il est propriétaire, il bloque l’immigration, il fixe les colons là où il entend "créer un système nouveau, organique et puissant de colonisation démographique en transportant tout l’équipement de (sa) civilisation"[5], il monopolise le commerce extérieur.
A la fin de 1926, la plus importante partie de l’économie italienne va se retrouver entre les mains d’organismes étatiques ou para-étatiques : Istituto per la Ricostruzione (I.R.I), Consiglio Nazionale delle Richerche (C.N.R), Istituto Cotonnière, Ente Nazionale per la Cellulosa, A Ziende Générale Italiane Petroli (A.Z.G.I.P). Nombre de ces organismes ont donc pour raison d’être d’obtenir pour l’Italie des produits de remplacement : laine synthétique, soie artificielle, coton, etc... Tout ce programme d’autarcie économique, sur lequel s’extasièrent les beaux esprits, préparait l’Italie à la IIe guerre mondiale.
Le capitalisme décadent, l’impérialisme qui ravage l’humanité ne peut, par une logique implacable, que produire des crises et des guerres, comme explosions des contradictions croissantes au sein du système capitaliste. Il suppose donc une bourgeoisie armée jusqu’aux dents. L’Italie fasciste ne pouvait pas renoncer de se jeter dans l’engrenage de la course aux armements sous peine de devoir renoncer à faire triompher ses "droits" impérialistes dans l’arène mondiale. Et ses "droits" forment un épais catalogue de revendications. Dans le droit fil de ses prédécesseurs, Mussolini veut faire de l’Italie une puissance redoutée dans le bassin méditerranéen, s’étendre toujours plus à l’Est, vers les Balkans et l’Anatolie.
L’armement que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou la France intensifiaient, tout en arborant le rameau d’olivier ; le souci majeur de se repartager le monde tout en donnant le change par des mielleuses paroles de "sécurité des nations d’arbitrage international" sous les auspices de la S.D.N. (Société Des Nations organisme existant avant l’ONU), l’Italie fasciste ne craint pas d’annoncer pour sa part, ce qu’ils seront : la mobilisation de "huit millions de baïonnettes", de "beaucoup d’ailes et de beaucoup de torpilles".
"Le devoir précis et fondamental de l’Italie fasciste est précisément de préparer toutes ses forces armées de terre, de mer et d’air (...) Alors quand nous aurons atteint un moment suprême dans l’histoire de l’Europe, nous serons en mesure de faire entendre notre voix et de voir nos droits finalement reconnus." (Discours à la Chambre le 27 Mai 1927 de Mussolini.)
Impérialiste elle-même, l’Italie savait de quoi il ressortait lorsque les autres membres de la S.D.N s’engageaient "solennellement" à réduire leurs armements sous un contrôle international ; quand le gouvernement des Etats Unis essayait d’obtenir que tous les pays condamnent la guerre comme... illégale et s’engageassent à y renoncer pour régler leurs litiges (Pacte Briand-Kellog du 27.8.27). Pour Rome, tout ce pathos n’était que de la foutaise démocratique ; la réalité est différente : le monde entier s’arme, et, l'Italie s'arme pour affronter le tempête qui couve sous les cendres de la première conflagration mondiale.
Les problèmes desquels dépend la vie d’une nation, le fascisme n’ignorait pas qu’ils sont des problèmes de force et non de justice ; qu’ils se dénouent sous le fracas des armes et non par la grâce mythologique que prêtaient certains respectables idéalistes à la doctrine wilsonienne. Sur le "décalogue" qui leur était remis, les jeunes miliciens pouvaient lire à la première phrase : "Qu’on sache bien qu’un véritable fasciste, particulièrement un milicien ne doit pas croire à la paix perpétuelle". Dans les journaux, au cinéma, à une remise des diplômes universitaires, dans les concours sportifs se proclamait qu’après avoir gagné la bataille de 14-18, l’Italie devait reprendre sa marche en avant.
Si l’importance du pouvoir d’Etat se place au centre de toute la vie sociale, le développement de ses bases guerrières (armée, flotte et aviation) s’accuse tout particulièrement à la veille de la seconde guerre. Même si on tient compte de la dévaluation de la lire, en 1939, l’Italie dépense deux fois plus qu’à la veille de la guerre d’Ethiopie[6]. Le Duce a prévenu toute la nation italienne de l’inéluctabilité de la guerre, de l’aggravation des conditions de vie du prolétariat. En sanctionnant d’un embargo commercial l’Italie pour avoir transgressé, dans l’agression de l’Abyssinie, les sacro-saints principes de l’institution genévoise, les 51 nations "démocratiques" permirent à Mussolini d’intensifier sa propre croisade contre les nations "nanties". A une hypocrite application des sanctions ne s’interdisant pas le commerce avec l’Italie du charbon, acier, pétrole, et fer, c’est-à-dire tout ce qui était précisément indispensable à l’économie d’armements, le fascisme put répondre par la mobilisation facilitée des ouvriers autour de son programme[7].
[1] : Qu’est-ce que le National-Socialisme ? Trotsky 10 juin 1933.T.III des Ecrits Suppléments à la Quatrième Internationale. 1959, p.397.
[2] Milices armées nationalistes qui se battirent à la fin de la guerre contre les troupes autrichiennes pour le rattachement de territoires à l'Italie (Fiume, Trieste)
[3] Elu par le conclave du 6/02/22, Pie XI sera tout à son affaire. Nonce apostolique en Pologne en 1918-1921, donc pendant la guerre civile et l’offensive victorieuse de l’Armée Rouge, il vouait une haine inextinguible au prolétariat qui avait porté la main sacrilège sur cet Etat crée, le 11 novembre 1919 par Versailles, pour séparer la Russie des Soviets de la Révolution allemande.
[4] ) : Il materialismo storico e la filosofia di B.Croce.
[5] : Plan du 17 mai 1938. Dès la fin de cette même année 20.000 paysans des Pouilles, de Sicile et de Sardaigne travaillent en Lybie sur 1880 entreprises rurales groupant 54.000 Ha en culture.
En Libye, le nombre total des Italiens atteint 120.000 ; 93.550 en Ethiopie etc... L’Impérialisme colonial italien de 1870 à nos jours. J.L Miège S.E.D.E.S 1968, p.250.
[6] ) : Budget Militaire en Millions de Lires : (mêmes sources que pour (5))
1933.....4.822 - - 1936.....16.357
1934.....5.590 - - 1937.....13.370
1935 12.624 - - 1938 15.030
[7] : "Les ouvriers italiens sont donc mis devant le choix de l’impérialisme italien ou de celui de l’Angleterre qui essaie de se dissimuler au travers de la S.D.N. Ce n’est pas un dilemme qu’il pourrait enfourcher malgré les terribles difficultés actuelles, mais un dilemme entre deux forces impérialistes et, il n’est nullement étonnant qu’empêché du fait de la politique contre-révolutionnaire de ces deux partis (partis "centristes" comme on disait alors dans la Gauche pour désigner le stalinisme et "socialiste") d’entrevoir leur chemin propre, forcés de faire un choix, ils se dirigent vers l’impérialisme italien, car dans la défaite de ce dernier, ils voient compromises leurs vies, la vie de leurs familles aussi bien d’ailleurs qu’ils voient s’accentuer le danger d’une plus forte aggravation de leurs conditions de vie". "Un mois après l’application des sanctions". Bilan.
C'est par l'analyse critique des événements de l'après-guerre, des victoires et défaites révolutionnaires, qu'il nous sera possible d'acquérir une vision historique de la période actuelle, assez vaste cour embrasser les phénomènes fondamentaux qu'elle exprime. S'il est juste d'affirmer que la révolution russe se trouve au centre de notre critique, de la critique qu'elle-même présenta, il faut immédiatement ajouter que l'Allemagne est l'anneau le plus important de la chaîne qui aujourd'hui garrotte le prolétariat mondial.
En Russie la faiblesse structurelle du capitalisme, la conscience du prolétariat russe, représentée par els bolcheviks ne permit pas une concentration immédiate des forces mondiales de la bourgeoisie autour du secteur menacé, alors qu'en Allemagne tous les faits de l'après-guerre expriment cette intervention, facilitée par un capitalisme fort de ses traditions démocratiques, un prolétariat arrivant à la conscience de ses tâches précipitamment.
Les événements d'Allemagne (de l'écrasement des spartakistes à l'avènement du fascisme) contiennent déjà une critique d'Octobre 1917. C'est déjà une réponse du capitalisme à des positions souvent en deçà de celles qui permirent la victoire des bolcheviks. Voila pourquoi une analyse sérieuse de 1’Allemagne devrait débuter par un examen des thèses du 3e et 4e Congrès de l'Internationale Communiste qui contiennent des éléments allant non au delà de la révolution russe, mais l'opposant à l'assaut féroce des forces bourgeoises contre la révolution mondiale. Ces Congrès ont élaboré des positions de défense du prolétariat groupé autour de l'Etat soviétique alors que l'ébranlement du monde capitaliste nécessitait une offensive sans cesse croissante des ouvriers de tous les pays en même temps qu'une progression idéologique de son organisme international. Les événements de 1923 en Allemagne furent précisément étouffés grâce à ces positions heurtant de front l'effort révolutionnaire des ouvriers, événements qui, par eux-mêmes, furent le démenti le plus frappant de ces Congrès.
L'Allemagne prouve clairement l'insuffisance du patrimoine idéologique légué par les bolcheviks ; non pas que leurs efforts furent insuffisants, mais ceux des communistes du monde entier, et en particulier en Allemagne. Ainsi, quand et où fit-on la critique historique de la lutte idéologique et politique des spartakistes ? A notre avis, sauf de plates répétitions d'appréciations générales de Lénine, aucun effort n'a été fait. On part bien en guerre contre « le luxembourgisme », on verse évidemment quelques larmes sur l'écrasement des spartakistes, on stigmatise les crimes des Noske-Scheidemann, mais d'analyse sérieuse, point. Pourtant si octobre 1917 contient une négation catégorique de la démocratie bourgeoise, 1919 l'exprime sur un plan plus avancé. Si les bolcheviks prouvèrent que le parti du prolétariat est un guide victorieux seulement s'il rejette, au cours de sa formation, tout alliage avec des courants opportunistes, les événements de 1923 prouvèrent que la fusion des spartakistes et des indépendants à Halle, avait été un appoint dans la confusion du PC devant la bataille décisive.
En somme, au lieu d'élever le niveau de la lutte prolétarienne plus loin qu'Octobre, de nier plus profondément les formes de domination du capitalisme, les compromissions avec des forces ennemies, en prévision d'un assaut révolutionnaire imminent, on ne pouvait que faciliter le regroupement des forces capitalistes dès que l'on ramenait les positions prolétariennes en dessous de celles qui permirent le triomphe des ouvriers russes. En ce sens la position du camarade Bordiga au 2e Congrès envers le parlementarisme était une tentative de pousser en avant les positions d'attaque du prolétariat mondial et la position de Lénine une tentative d'employer révolutionnairement cet élément historiquement dépassé devant une situation n'exprimant pas encore tous les éléments de cet assaut. Les événements ont donné raison à Bordiga, non sur ce fait mais sur une appréciation contenant la critique des faits de 1919 en Allemagne et consistant à élargir l'effort destructif du prolétariat avant des nouvelles batailles devant décider du sort de l'Etat prolétarien et de la révolution mondiale.
Nous essayerons dans cet article d'examiner l'évolution des positions de classe du prolétariat allemand, afin de mettre en évidence ces éléments de principe qui peuvent compléter l'apport des bolcheviks, critiquer leur décalque dans des situations nouvelles, contribuer à l'oeuvre de critique générale des événements de l'après-guerre.
Dans la constitution de Weimar, article 165, se trouve le passage suivant : « Ouvriers et employés y collaboreront (dans les conseils ouvriers) sur un pied d'égalité, avec les employeurs, a la réglementation des questions de salaire et de travail, ainsi qu'au développement général économique des forces productives. » Ceci caractérise au mieux une période où la bourgeoisie allemande comprit qu'elle devait non seulement élargir son organisation politique jusqu'à la démocratie la plus extrême allant jusqu'à la reconnaissance des « Rate » (Conseils ouvriers), mais aussi donner aux ouvriers l'illusion de la puissance économique. De 1919 à 1923 le prolétariat eut l'impression d'être la force politique prédominante dans le Reich. Depuis la guerre, les syndicats incorporés dans l'appareil étatique étaient devenus des piliers soutenant tout l'édifice capitaliste et les seuls éléments pouvant faire converger les efforts prolétariens vers la reconstruction de l'économie allemande et d'un appareil de domination capitaliste stable. La démocratie bourgeoise revendiquée par la social-démocratie s'avéra être ici le seul moyen d'empêcher l'évolution révolutionnaire de la lutte ouvrière qui fut aiguillée vers un pouvoir politique dirigé en fait par la bourgeoisie bénéficiant de l'appui des syndicats pour remettre à flot l'industrie. C'est l'époque où fleurit « la première législation sociale du monde », les contrats collectifs du travail, les cellules d'entreprises qui parfois tendent à s'opposer aux syndicats réformistes ou arrivent à concentrer l'effort révolutionnaire des prolétaires comme par exemple dans la Ruhr en 1921-22.La reconstruction allemande s'effectuant parmi cette efflorescence de libertés et de droits ouvriers aboutit, comme on sait, à l'inflation de 1923 où s'exprima en même temps que les difficultés pour un capitalisme vaincu et terriblement appauvri de remettre en marche son appareil de production, la réaction d un prolétariat voyant son salaire nominal, sa législation sociale « kolossale », son semblant de pouvoir politique, réduits à moins que rien. Si le prolétariat allemand fut battu en 1923, malgré les « gouvernements ouvriers » de Saxe, de Thuringe, un PC très influent et non gangrené par le centrisme, dirigé au surplus par d'anciens spartakistes, si malgré toutes les circonstances favorables découlant des difficultés de l'impérialisme allemand la victoire fit défaut, il faut en rechercher les causes à Moscou, dans les thèses des 3e et 4e Congrès acceptées par les spartakistes et qui loin de compléter le « Programme de Spartakus» de 1919, se situent en deçà de celui-ci. Malgré ses rares équivoques, le discours de Rosa Luxemburg contient une négation farouche des forces démocratiques du capitalisme, une perspective économique en même temps que politique et non de vagues « gouvernements ouvriers » et des fronts uniques avec des partis contre-révolutionnaires.
A notre avis, la défaite de 1923 est la réponse des événements à la stagnation de la pensée critique du communisme recalquant au lieu d'innover, se refusant à retirer de la réalité des règles programmatiques nouvelles, alors que le capitalisme mondial occupant la Ruhr en ce moment venait objectivement à l'aide de la bourgeoisie allemande en déterminant une vague de nationalisme susceptible de canaliser ou du moins de brouiller la conscience des ouvriers et même des dirigeants du PC.
Une fois passé ce cap dangereux, le capitalisme allemand bénéficia enfin de l'aide financière de pays tels les USA convaincus de la disparition momentanée de tout danger révolutionnaire. C'est alors l'époque d'un mouvement de concentration et de centralisation industrielles et financières sans précédent, sur la base d'une rationalisation effrénée, pendant que Stresemann succède a la série de gouvernements socialistes ou socialisant. La social-démocratie appuya cette consolidation structurelle d'un capitalisme cherchant dans son organisation disciplinaire la force de tenir tête à ses adversaires de Versailles, et agita devant les ouvriers le mythe de la démocratie économique, de la sauvegarde de l'industrie nationale, de 'avantage de traiter avec quelques patrons, seulement des prémices socialistes posées par ceux-ci.
En 1925-26, jusqu'aux premiers symptômes de la crise mondiale, le mouvement d'organisation de l'économie allemande va croissant sans cesse. On pourrait presque dire que le capitalisme allemand qui put tenir tête au monde entier grâce à ses forces industrielles et à la militarisation d'un appareil économique fabuleusement puissant, a poursuivi, après les remous sociaux de l'après-guerre, son organisation économique ultra centraliste indispensable dans la phase des guerres inter impérialistes, en reprenant sous le fouet des difficultés mondiales le chemin de l'organisation économique de guerre. Dès 1926 se constituent les grands Konzerns du Stihlwerein, de l'IG Farben-industrie, le Konzern d'électricité Siemens, l'Allgemeine Electrizitât Gesellchaft dont la constitution est d'ailleurs facilitée par l'inflation et la hausse des valeurs industrielles qui en résulta.
Déjà avant la guerre l'organisation économique en Allemagne, les Cartels, les Ronzerns, la fusion du capital financier et industriel, avait atteint un degré supérieur. Mais dès 1926, le mouvement s'accélère et des Konzerns tels ceux de Thys-sens, la Rheinelbe-Union, Phoenix, Rheinische Stahlwerke, fusionnent et forment la Stahlwerein qui contrôlera l'industrie charbonnière et tous ses sous-produits ; la métallurgie et tout ce qui s'y rattache. On substituera aux fours Thomas nécessitant du minerai de fer (que l'Allemagne perd avec la Lorraine et la Haute-Silésie) des fours Siemens-Martin pouvant employer de la ferraille.
Ces Konzerns contrôlent bientôt rigoureusement et sévèrement toute l'économie allemande et s'érigent comme une digue contre laquelle le prolétariat va se casser les reins ; leur développement est accéléré par les investissements de capitaux américains et en partie par les commandes russes. Mais dès ce moment le prolétariat, qui avec 1923 a perdu ses illusions quant à sa puissance politique réelle, va être entraîné dans une lutte décisive. La social-démocratie soutient le capitalisme allemand, démontre que les Konzerns sont des embryons socialistes et prône les contrats collectifs liés à la conciliation, chemin menant vers une démocratie économique. Le PC subit sa « bolchévisation » qui, aboutissant au « social-fascisme » coïncidera avec la réalisation des plans quinquennaux en Russie, mais le conduira à jouer un rôle analogue -non identique- à celui de la social-démocratie.
Pourtant, c'est dès cette époque de rationalisation, de constitution de gigantesques Konzerns qu'apparaissent en Allemagne les bases économiques et les nécessités sociales de l'avènement du fascisme en 1933. La concentration accentuée des masses prolétariennes consécutive aux tendances capitalistes, une législation sociale jetée en pâture pour éviter des mouvements révolutionnaires dangereux, mais trop coûteuse, un chômage permanent troublant les rapports sociaux, de lourdes charges extérieures (Réparations) nécessitant des attaques continues contre les salaires déjà fort bas depuis l'inflation. Ce qui appelait surtout la domination du fascisme c'était la menace qu'avait représenté dans l'après-guerre - et que représentait - le prolétariat, menace dont le capitalisme put se sauver grâce à la social-démocratie mais qui demandait une structure politique correspondante à la concentration disciplinaire effectuée sur le terrain économique. De même que l'unification du Reich fut précédée par une concentration et centralisation industrielle en 1865-70, l’avènement du fascisme fut précédé par une réorganisation autrement impérialiste de l'économie allemande nécessaire pour sauver l’ensemble de la classe acculée par Versailles. Quand on parle aujourd'hui des interventions économiques du fascisme, de « son » économie dirigée, « son » autarcie, on défigure passablement la réalité. Il représente seulement la structure sociale qui au terme d'une évolution économique et sociale était nécessaire au capitalisme. Faire appel au fascisme après 1919, le capitalisme allemand se décomposant lamentablement ne le pouvait pas, d'autant plus que le prolétariat était là menaçant. C'est pourquoi le putsch de Kapp est combattu par les fractions du capitalisme comme d'ailleurs par les Alliés qui comprennent l'aide inappréciable des social-traîtres. En Italie, par contre, l'assaut révolutionnaire ne s'effectue pas au milieu d'une décomposition du capitalisme, mais d'une conscience de sa faiblesse qui le fait se retirer lors de l'occupation des usines pour remettre son sort entre les socialistes, mais qui lui permet aussi de réagir immédiatement la rafale passée et d'appeler le fascisme.
En somme, toutes les innovations du fascisme, au point de vue économique, résident dans une accentuation de la « disciplinisation » économique, de la liaison de l'Etat et des grands Konzerns (nomination de commissaires aux diverses branches de l'économie), de la consécration d'une économie de guerre.
La démocratie comme drapeau de la domination capitaliste, ne peut correspondre à une économie acculée par la guerre, secouée par le prolétariat et dont la centralisation est une position de résistance dans l'attente du nouveau carnage, une manière de transposer sur le plan mondial ses contrastes internes, d'autant plus qu'elle suppose une certaine mobilité dans les rapports économiques et politiques, une faculté de déplacement de groupes et d'individualités qui bien que gravitant autour du maintien des privilèges d'une classe doit néanmoins donner à toutes les classes la perception d'une élévation possible. Dans la période de développement de l'économie allemande d'après-guerre, les Konzerns liés à 'appareil d'Etat, exigeant de celui-ci le remboursement des concessions que les batailles ouvrières les obligeaient à consentir, enlevaient toute possibilité de survivance de la démocratie, puisque la perspective n'était pas celle de l'exploitation de colonies aux bénéfices plantureux mais bien d'une lutte dure et âpre contre Versailles et son système de réparations et non pour un droit aux marchés mondiaux. Cette voie était celle de la lutte brutale et violente contre le prolétariat et ici, comme au point de vue économique, le capitalisme allemand montrait le chemin que les autres pays devaient emprunter par de tous autres moyens. Il est évident que sans l'aide du capitalisme mondial la bourgeoisie allemande ne serait jamais parvenue à réaliser ses objectifs. Pour permettre l'écrasement des ouvriers on dût enlever toutes les étiquettes américaines entravant l'exploitation exclusive des ouvriers par la bourgeoisie allemande ; consentir des moratoires ; finalement enlever la charge des Réparations. Il a aussi fallu l'intervention de l'Etat soviétique abandonnant les ouvriers allemands pour ses plans quinquennaux, brouillant leur lutte pour devenir enfin un élément de la victoire fasciste.
Un examen de la situation qui va de mars 1923 à mars 1933, permet de comprendre que de la Constitution de Weimar à Hitler se déroule un processus d'une continuité parfaite et organique. La défaite des ouvriers se situe après un moment de plein épanouissement de la démocratie bourgeoise et « socialisante » exprimée par Weimar et permet la reconstitution des forces capitalistes. Alors progressivement l'étau se resserre. Bientôt c'est Hindenburg, en 1925, qui devient le défenseur de cette Constitution et pendant que le capitalisme reconstitue son armature toujours plus la démocratie devient plus restreinte, s'élargit dans des moments de tension sociale, voit même encore des gouvernements socialistes de coalition (H. Müller), mais dans la mesure où socialistes et centristes augmentent le désarroi des ouvriers, elle a tendance à disparaître (gouvernement Brüning et ses arrêtés-lois) pour faire place, enfin, au fascisme qui ne rencontrera aucune opposition ouvrière. Entre la démocratie, son plus beau fleuron : Weimar, et le fascisme, aucune opposition ne se manifestera : l'une permettra l'écrasement de la menace révolutionnaire, dispersera le prolétariat, brouillera sa conscience, l'autre, au terme de cette évolution, sera le talon de fer capitaliste consacrant ce travail, réalisant rigidement l'unité de la société capitaliste sur la base de l’étouffement de toute menace prolétarienne.
Nous ne ferons pas comme ces pédants et littérateurs de tout acabit, qui après coup essayent de «corriger» l'histoire et s'efforcent de trouver une explication des événements d'Allemagne dans une mauvaise application de telle ou telle autre formulation. Il est évident que le prolétariat allemand ne pouvait vaincre qu'à la seule condition de libérer (par les fractions de gauche) l'IC de la néfaste influence dissolvante du centrisme et se regrouper autour de formulations niant toutes les formes de la démocratie et du « nationalisme prolétarien » en se raccrochant à ses intérêts et à ses conquêtes. A ce point de vue le « social-fascisme » n'était pas une position allant au-delà du marais démocratique puisqu'il n'expliquait pas le déroulement des événements, se contentant de les confondre, mais bien une explication de la scission syndicale faite au nom de l'OSR. Aucun front unique démocratique ne pouvait sauver le prolétariat allemand, mais bien une lutte le niant ; mais cette lutte devait être dispersée, dès lors qu'elle se rattachait à un Etat prolétarien travaillant à la consolidation du monde capitaliste dans son ensemble.
Aussi vrai que l'on pourrait aujourd'hui parler de « fascisation » des Etats capitalistes aux « démocraties des pleins pouvoirs » il aurait été juste d'en parler au cours de l'évolution capitaliste en Allemagne, si par là on entendait caractériser la fonction de la démocratie « peau de chagrin » se rétrécissant graduellement pour aboutir à mars 1933. Dans ce cours historique la démocratie était un élément de poids indispensable et disparut sous les coups fascistes lorsqu'il s'avéra impossible d'étouffer la fermentation des masses sans un autre mouvement de masse. L'Allemagne plus que l'Italie nous montre déjà une transition légale de Von Papen à Schleicher et de ce dernier à Hitler, sous l'égide du défenseur de la Constitution de Weimar : Hindenburg. Mais comme en Italie, la fermentation des masses nécessitait des vagues de masses pour démolir les organisations ouvrières, décimer le mouvement ouvrier. Il est possible que le développement des situations dans nos pays marque encore une certaine progression par rapport à ces expériences et que les démocraties des pleins pouvoirs n'ayant pas en face d'elles des prolétariats ayant livré des assauts révolutionnaires d'envergure, jouissant au surplus de situations privilégiées par rapport à l'Italie et l'Allemagne (colonies), puissent parallèlement aux interventions disciplinaires dans l'économie, parvenir à étouffer le prolétariat sans devoir balayer totalement les forces traditionnelles de la démocratie qui feront d'ailleurs un effort d'adaptation appréciable (plan CGT en France, plan de Man en Belgique).
Le fascisme ne s'explique ni comme classe distincte du capitalisme, ni comme émanation des classes moyennes exaspérées. Il réalise la forme de domination du capitalisme ne parvenant plus, au travers de la démocratie, à relier toutes les classes de la société autour du maintien de ses privilèges. Il n'apporte pas un type nouveau de l'organisation sociale, mais une superstructure adéquate à une économie hautement développée et devant détruire politiquement le prolétariat pour anéantir tout effort de correspondance entre les contrastes toujours plus aigus qui déchirent le capitalisme et la conscience révolutionnaire des ouvriers. Le statisticien pourra toujours invoquer la masse importante des petits-bourgeois en Allemagne (5 millions pour les intellectuels, fonctionnaires y compris) pour essayer de présenter le fascisme comme « son » mouvement. Il reste que le petit-bourgeois, plongé dans une ambiance historique où les forces productives, en l'écrasant et en lui laissant comprendre son impuissance, déterminent une polarisation des antagonismes sociaux autour des principaux acteurs : la bourgeoisie et le prolétariat, n'a même plus la possibilité de balancer de l'un à l'autre, mais instinctivement se dirige vers ceux qui lui garantissent le maintien de sa position hiérarchique sur l'échelle sociale. Au lieu de se dresser contre le capitalisme, le petit-bourgeois, salarié au col amidonné ou commerçant, gravite autour d'une carapace sociale qu'il vaudrait voir assez solide pour faire régner « l'ordre et le calme » et le respect de sa dignité, en opposition à des luttes ouvrières sans issues qui l'énervent et brouillent la situation. Mais si le prolétariat se dresse sur ses jambes et passe à l'assaut, le petit-bourgeois ne peut que se terrer et accepter l'inévitable. Lorsqu'on présente le fascisme comme le mouvement de la petite-bourgeoisie on viole donc la réalité historique en dissimulant le terrain véritable où s'élève celui-ci. Le fascisme canalise tous les contrastes qui mettent en danger le capitalisme et les dirige vers sa consolidation. Il contient le désir de calme du petit-bourgeois, l'exaspération du chômeur affamé, la haine aveugle de l'ouvrier désorienté et surtout la volonté capitaliste d'éliminer tout élément de perturbation d'une économie militarisée, de réduire au minimum les frais d'entretien d'une armée de chômeurs permanents.
En Allemagne, le fascisme s'est donc édifié sur la double base des défaites prolétariennes et des nécessités impérieuses d'une économie acculée par une crise économique profonde. C'est sous Brüning, en particulier, qu'il prit son essor, alors que les ouvriers s'avéraient incapables de défendre leurs salaires furieusement attaqués, les chômeurs leurs allocations réduites à coups de décrets-lois, dans les usines, les chantiers, les nazis créaient leurs cellules d'usine, ne reculèrent pas devant l'emploi de grèves revendicatives, convaincus que, grâce aux socialistes et centristes, celles-ci ne dépasseraient pas les cadres voulus ; et c'est au moment où le prolétariat s'avoua à moitié vaincu, en novembre 1932, avant les élections de Von Papen qui venait de congédier le gouvernement socialiste de Prusse, qu'éclata la grève des transports en commun à Berlin, dirigée par fascistes et communistes. Cette grève désagrégea le prolétariat berlinois parce que les communistes s'avérèrent déjà incapables d'en chasser les fascistes, de l'élargir, d'en faire le signal d'une lutte révolutionnaire. La désagrégation du prolétariat allemand s'accompagna, d'une part, d'un développement du fascisme retournant les armes ouvrières contre celui-ci ; d'autre part, de mesures d'ordre économique, d'aide croissante au capitalisme. (Rappelons à ce sujet que c'est Von Papen qui adopta les mesures de subvention aux industries occupant des chômeurs avec le droit de diminuer les salaires.)
En somme, la victoire de Hitler en mars 1933 n'eut besoin d'aucune violence : c'était un fruit mûri par socialistes et centristes, un résultat normal d'une forme démocratique périmée. La violence n'eut sa raison d'être qu'après l'avènement des fascistes, non en réponse à une attaque prolétarienne, mais pour la prévenir à jamais. De force désagrégée, dispersée, le prolétariat devait devenir élément actif de la consolidation d'une société toute orientée vers la guerre. C'est pourquoi les fascistes ne pouvaient se borner à tolérer des organismes de classes dirigés cependant par des traîtres, mais devaient au contraire extirper la moindre trace de la lutte des classes pour mieux pulvériser les ouvriers et en faire des instruments aveugles des visées impérialistes du capitalisme allemand.
L'année 1933 peut être considérée comme la phase de la réalisation systématisée de l'oeuvre de bâillonnement fasciste. Les syndicats sont anéantis et remplacés par les conseils d'entreprises contrôlés par le gouvernement. En janvier 1934 apparaît enfin le sceau juridique de cette oeuvre : la Charte du Travail, qui réglemente le problème des salaires, interdit les grèves, institue l'omnipotence des patrons et des commissaires fascistes, réalise la liaison totale de l'économie centralisée avec l'Etat.
En fait, si le capitalisme italien a mis plusieurs années avant d'accoucher son « Etat corporatif», le capitalisme allemand, plus développé, y est arrivé rapidement. L'état retardataire de l'économie italienne, par rapport au Reich, rendit laborieuse l'édification d'une structure sociale comprimant automatiquement tous les sursauts éventuels des ouvriers ; par contre, l'Allemagne possédant une économie de type plus élevé, passa immédiatement à la disciplinisation des rapports sociaux reliés intimement aux branches de la production contrôlées par des commissaires d'Etat.
Dans ces conditions, le prolétariat allemand comme d'ailleurs italien n’a plus d'existence propre. Pour retrouver une conscience de classe, il devra attendre que les nouvelles situations de demain déchirent la camisole de force que lui a passée le capitalisme. En attendant, l'heure n'est certes pas à clamer quant à d'utopiques possibilités de travail illégal de masses dans les pays fascistes, ce qui a d'ailleurs jeté bien des camarades héroïques entre les mains des bourreaux de Rome ou de Berlin. Il faut considérer les organisations anciennes se réclamant du prolétariat dissoutes par l'emprise des événements capitalistes et passer au travail théorique d'analyse historique, préliminaire pour la reconstruction d'organismes nouveaux pouvant mener le prolétariat vers la victoire, par la critique vivante du passé.
Bilan
Deux grandes étapes du Front Populaire mettent en évidence son rôle déterminant dans la préparation de la guerre impérialiste en France, à travers un partage du travail au sein des partis de gauche de l’appareil bourgeois national. La première, c’est le désarmement et l’embrigadement idéologique de la classe ouvrière derrière le Front Populaire au nom de l’antifascisme et de "l’union sacrée" à travers la pire hystérie chauvine. Dans ce dévoiement massif du prolétariat dans la propagande nationaliste la plus exacerbée, c’est le PCF et la CGT qui jouent le rôle essentiel. La seconde, c’est la fonction consciente de préparation de la guerre impérialiste au niveau de l’Etat et du capital national effectuée par le gouvernement de Front Populaire lui-même. Ces deux étapes sont indissociables, elles n’ont pas de sens l’une indépendamment de l’autre.
Les deux citations suivantes permettent d’illustrer la réalité de chacune de ces étapes :
D’autre part, le capital français doit faire face à la concurrence sur le marché mondial, concerter son économie encore très archaïque et surtout se préparer et préparer le prolétariat, face à la militarisation de l’Allemagne nazie, aux conséquences qui en découlent : la guerre inéluctable.
Le voyage de Laval en mai 1935 à Moscou est un moment du placement des pions de l’impérialisme sur l’échiquier européen avec le rapprochement franco-russe. Quelques mois plus tard, en août 1935, le 7e Congrès du PC de l’Union Soviétique va tirer au niveau politique les conséquences de la possibilité pour la Russie d’une alliance avec les pays occidentaux pour faire face à l’impérialisme allemand. L’émissaire du Komintern, Dimitrov, désigne le nouvel ennemi qu’il faut combattre : le fascisme ; les socialistes que l’on brocardait violemment la veille deviennent une force démocratique ,parmi d’autres, avec qui il faut s’allier pour vaincre l’ennemi fasciste.
Les partis staliniens dans les autres pays vont suivre dans son tournant politique leur grand frère aîné, le PC russe, se faisant ainsi les meilleurs défenseurs des intérêts impérialistes de la soi-disant "patrie du socialisme". Mais il serait faux de croire que le tournant du PC français, par exemple, ne correspond qu’au changement de la politique internationale de l’U.R.S.S; il correspond aux intérêts du capital national dont la fraction de gauche de l’appareil politique est la plus consciente des échéances qui s’imposent.
L’agitation des organisations d’extrême droite, contre les effets de la crise et la corruption des gouvernements de la IIIe république, culmine avec les violentes manifestations du 6 février 34 auxquelles étaient mêlés Croix de Feu, royalistes et militants du PC. Mais elle constitue aussi le prétexte dont se saisit quelques jours plus tard la gauche pour mettre en avant l'existence d'un danger fasciste en France. En effet, on assiste alors à un brusque revirement de l’attitude du PC, lié à un changement de stratégie émanant de Staline et du Komintern. Il préconisait désormais de substituer à la tactique "classe contre classe" une politique de rapprochement avec les partis socialistes. Le 6 février fut dès lors présenté comme une "offensive fasciste" et une "tentative de coup d’Etat" en France.
La nouvelle politique du PCF va rapidement se concrétiser, à la conférence nationale d’Ivry de juin 1934 où Thorez déclare : "Dans le moment actuel, le fascisme constitue le danger principal il faut concentrer contre lui toutes les forces de notre action de masse du prolétariat et gagner à cette action toutes les couches de la population laborieuse", perspective qui aboutit rapidement à la signature d’un pacte commun entre le PC et la SFIO en juillet 1934.
L’anti-fascisme va être le thème qui va permettre, d'une part, de regrouper toutes les forces de la bourgeoisie "éprises de liberté" derrière le drapeau du Front Populaire et, d’autre part, de lier les intérêts du prolétariat à ceux du capital national en constituant l’"alliance de la classe ouvrière avec les travailleurs des classes moyennes" pour éviter à la France "la honte et les malheurs de la dictature fasciste", comme le déclare Thorez.
La grande vague de grèves qui va suivre la venue du Front Populaire va marquer toutes les limites du mouvement ouvrier encore marqué par l’échec de la vague révolutionnaire et subissant la chape de plomb de la contre-révolution. La vague de grèves démarre avec des occupations spontanées d’usines et témoigne malgré tout de la combativité, mais combien faible, des travailleurs. En effet, dès les premiers jours, la gauche va se servir de cette gigantesque masse à manœuvrer pour imposer à l’ensemble de la bourgeoisie française les mesures nécessaires pour faire face à la crise économique.
S’il est vrai que pour la première fois on assista en France à des occupations d’usines, c’est aussi la première fois qu’on voit les ouvriers chanter à la fois l’Internationale et la Marseillaise, marcher derrière les plis du drapeau rouge mêlés à ceux du drapeau tricolore. L’appareil d’encadrement que constituent le PC et les syndicats est maître de la situation, parvenant à enfermer dans les usines les ouvriers qui se laissent bercer au son de l’accordéon, pendant qu’on règle leur sort au sommet, dans les négociations qui vont aboutir aux accords Matignon. S’il y a unité, ce n’est certainement pas celle de la classe ouvrière mais bien celle de l’encadrement de la bourgeoisie sur la classe ouvrière.
Blum expliqua ultérieurement lors de son procès à Riom en quoi cette occupation des usines allait justement dans le sens de la mobilisation nationale recherchée : "les ouvriers étaient là comme des gardiens, des surveillants, et aussi, en un certain sens, comme des copropriétaires. Et du point de vue spécial qui vous occupe, constater une communauté de droits et de devoirs vis-à-vis du patrimoine national, est-ce que cela ne conduit pas à en assurer et à en préparer la défense commune, la défense unanime ? (...) c’est à cette mesure qu’on crée peu à peu pour les ouvriers une copropriété de la patrie, qu’on leur enseigne à défendre cette patrie".
Pour achever toute résistance ouvrière, les staliniens vont assommer à coups de gourdins ceux qui "ne savent pas terminer une grève" et le gouvernement du Front Populaire va faire massacrer et mitrailler des ouvriers par ses gendarmes mobiles à Clichy, en 1937.
Dès l’origine, le slogan du Front Populaire "Paix, pain, liberté" est placé sous le signe du pacifisme, de la politique des grands travaux, de l’économie de guerre et de l’antifascisme[3]. Le Front Populaire exploite également la préparation de la guerre au niveau international pour montrer que "le péril fasciste est aux portes du pays", organisant par exemple un battage sur l’agression italienne en Ethiopie. Plus nettement encore, la SFIO et le PC se partagent le travail par rapport à la guerre civile espagnole : tandis que la SFIO refuse l’intervention en Espagne au nom du "pacifisme", le PC prône cette intervention au nom de la "lutte anti-fasciste"
La gauche a obtenu ce qu’elle voulait : elle a amené la combativité ouvrière sur le terrain stérile du nationalisme, de l’intérêt national, elle a pu utiliser cette vague de grèves comme moyen de pression sur les forces les plus rétrogrades de la bourgeoisie en imposant les mesures nécessaires à la sauvegarde du capital national tout en faisant passer tout cela pour une victoire de la classe ouvrière.
Mais pour pouvoir diffuser l’idéologie anti-fasciste et être tout à fait crédible dans son rôle de défenseur de la patrie et de l’Etat capitaliste, la gauche devait accorder quelques miettes. Les accords Matignon et les pseudo-acquis de 36 furent des éléments déterminants pour pouvoir présenter l’arrivée de la gauche au pouvoir comme une "grande victoire ouvrière", pour pousser les prolétaires à faire confiance au Front Populaire et à les faire adhérer à la défense de l’Etat bourgeois jusque dans ses entreprises guerrières.
Mais qu’en est-il exactement de ces accords ? Les augmentations salariales vont être rognées par l’inflation quelques mois plus tard, les 40 heures seront remises en cause par Blum lui-même un an après et complètement oubliées lorsque la machine économique sera relancée après la guerre, la reconnaissance des délégués syndicaux, les conventions collectives, cela ne représente en fait que le perfectionnement de l’encadrement syndical que subit la classe ouvrière. D’ailleurs, la plupart de ces "acquis" furent anéantis en 38 par le gouvernement Daladier, une fois le prolétariat mis complètement à genoux et ligoté dans la marche à la guerre. Si on assiste à une victoire, c’est à celle, sinistre, du capital qui prépare la seule solution pour résoudre la crise : la guerre impérialiste.
Dans cette tâche de bourreau, le Front Populaire va trouver des alliés efficaces chez ses critiques de gauche : pivertistes[4], trotskistes ou anarchistes. Ceux-ci vont jouer le rôle de rabatteurs des éléments les plus combatifs de la classe et constamment se posent comme "plus radicaux", mais ce sera en fait plus "radicaux" dans la mystification de la classe ouvrière. Les Jeunesses Socialistes de la Seine où les trotskistes tels Craipeau et Rous font de l’entrisme, sont les premiers à préconiser et organiser des milices anti-fascistes, les amis de Pivert qui se regroupent au sein du P.S.O.P. (Parti socialiste ouvrier et paysan : gauche socialiste) seront les plus virulents pour critiquer la "lâcheté" de Munich. Tous sont unanimes pour défendre la République espagnole aux côtés des anti-fascistes et tous participeront plus tard au carnage inter-impérialiste au sein de la Résistance. Tous ont donné leur obole à la défense du capital national, ils ont bien mérité de la patrie !
La bourgeoisie française s’était donnée tous les moyens de conduire à l’abattoir le prolétariat en triomphant de lui non plus physiquement, les armes à la main, comme elle l’avait fait au préalable dans ses bastions les plus décisifs, mais au niveau de sa conscience, en le dévoyant idéologiquement de son terrain de classe, ce qui atteste de la profondeur de la contre-révolution dans les années trente.
[1] Citation tirée de ses mémoires L’Histoire jugera, p. 270 et reprise dans Le Front Populaire : la légende de la gauche au pouvoir, ouvrage de J.Barrot, P. Borczuk, J.Riviale, éd. Tête de Feuille, 1973.
[2] Grèves et bagarres les 6 et 8 août 1935 durant lesquels les ouvriers des arsenaux se retrouvent dans la rue et affrontent la police pour défendre leur emploi débordant l’appareil syndical qui les incite à la sagesse. Le 7 à Brest les combats de rue font 3 morts et de nombreux blessés. Les actions des ouvriers sont condamnées par la SFIO et le PCF. Les ouvriers sont traités de provocateurs qui voudraient faire peur aux radicaux et empêcher la création du Front populaire.
[3] La mystification de cette propagande pacifiste était, dès cette époque, dénoncée avec virulence par la poignée de révolutionnaires qui publiait "Bilan" dans les termes les plus clairs dès 1935 : "Mettre l’enseigne de la "paix" (...), c’est proclamer que l’on garantit à la bourgeoisie de maintenir "dans la paix" la suprématie conquise au Traité de Versailles. Mussolini et Hitler affirment eux aussi leur volonté de "paix", à la condition que, sans la guerre, on puisse arriver à une modification de la répartition du monde. Et l’une et l’autre s’opposent inévitablement : la conception de la "paix" qui s’intitule démocratique à l’autre, fasciste. Dans l’étau de ces tenailles, le prolétariat se trouve déjà entraîné dans les deux girons qui le conduiront à jeter des millions de ses vies pour le sauvetage du régime capitaliste mondial."
[4] Du nom de Marceau Pivert, principal animateur de "l’aile gauche" de la SFIO, qui sous un verbiage radical de "soutien critique" au gouvernement de Front Populaire aura puissamment contribué à mystifier dans l’embrigadement guerrier les prolétaires les plus combatifs derrière la bourgeoisie nationale. C’est lui qui, au lendemain du Front Populaire, avait lancé la fameuse formule : "Tout est possible !", reprise ensuite par les trotskistes et les anarchistes. De même son antifascisme va-t’en-guerre virulent, le poussera à se rallier dès 1940 à un De Gaulle avec qui il entretiendra une correspondance suivie.
Les émeutes de Brest et de Toulon[1] contiennent, pour peu qu'on les analyse sérieusement, tous les éléments propres à l'évolution politique de la France. On y retrouve d'une part l'élan désespéré des travailleurs voulant échapper à l'étau des compressions capitalistes, d'autre part les forces sociales du capitalisme laissant d'abord s'abattre la répression féroce et meurtrière de la bourgeoisie pour s'attaquer à leur tour au cerveau de l'ouvrier. Pendant que siègent les tribunaux, la campagne contre les "provocateurs" bat son plein : le front populaire veut combattre dans le "calme et la dignité" !
Malheur aux ouvriers de Brest, de Toulon, qui sous les balles des gardes mobiles, des détachements coloniaux, ont arraché le drapeau tricolore de la sous-préfecture, ont osé clamer leur haine d'une république de famine : ce sont des provocateurs qui veulent diviser le front populaire, séparer les radicaux de la grande famille démocratique. Et le P.C, la S.F.I.O, les syndicats confédérés, unitaires, toute la racaille contre révolutionnaire se mettra en branle contre des ouvriers qui ont craché avec la rage du désespoir sur la réconciliation des classes, scellée le 14 juillet[2]. Qui donc pourrait nier la "provocation" puisqu'elle n'est établie sur aucun fait précis. On peut nier la véracité de certains faits existants, mais lorsqu'on se contente de parler de "provocation", en invoquant la participation incontrôlable de membres d'organisation de droite aux incidents, ou bien lorsqu'on impute -comme l'a fait la commission d'enquête- la responsabilité des émeutes de Toulon à un "mystérieux coup de téléphone" déterminant les ouvriers à transformer la grève de cinq minutes en grève générale, il devient difficile de discuter. Ce n'est pas un hasard si toute la presse du front populaire parle de "provocation" sans donner de preuves : on incrimine ici les grèves spontanées des prolétaires qui contiennent une riposte tardive et isolée à l'oeuvre de corruption capitaliste des traîtres, car au fond, c'est bien une provocation de la part des ouvriers, que de faire déferler de puissants mouvements de grèves heurtant à la face, l'oeuvre de désagrégation du front populaire basé sur l'exclusion des grèves et pour la lutte parlementaire. Mais il s'agit de provocation comme en fécondent les contradictions du système capitaliste et qui portent les travailleurs à porter la main sur les privilégiés. Nous connaissons d'ailleurs la vieille complainte bourgeoise qui voit dans chaque mouvement de classe, une "provocation" à laquelle, malgré leur "bon sens", les ouvriers sont poussés par des "meneurs".
Pour le Front Populaire, Brest, Toulon, ces mouvements d'envergure doivent être l'oeuvre d'obscurs provocateurs, puisque tout marchait si bien avant : les ouvriers avaient assisté nombreux à la fête nationale du 14 juillet ; sous la poussée des dirigeants socialistes et "centristes"[3], ils avaient chanté la "Marseillaise". Puis, lorsque vinrent les décrets de Laval, ils avaient bien participé à la Manifestation "illégale" des fonctionnaires, place de l'Opéra, mais avaient respecté les mots d'ordre du front populaire, demandant du calme et de la dignité, sans oublier une attitude "de délicatesse" envers les agents de police également frappés. Centristes et socialistes espéraient canaliser les masses secouées durement vers de grandes démonstrations où après chaque orateur on chante l'Internationale. Et brusquement, comme un coup de tonnerre éclatent les émeutes des arsenaux (Brest et Toulon). Pourquoi ne pas croire à la provocation quand ces Messieurs avaient pris toutes les dispositions pour maintenir le calme. N'avaient-ils pas envoyé une délégation des gauches chez Laval ? N'avaient-ils pas mis les travailleurs en garde contre les "gestes irréfléchis" pouvant démanteler la République ? N'avaient-ils pas crié aux provocateurs déjà à Bullier lors du meeting des anciens combattants ? Et malgré tout, la lutte s'était déchaînée dans deux secteurs prolétariens. Une fois la répression terminée, Le Temps[4] écrivit démagogiquement que le "fascisme" n'existe pas en France, mais que de tels événements pourraient le créer. Le Front Populaire riposta en accusant le fascisme d'être l'instigateur de ces mouvements ou du moins l'agent de Laval. Quant à lui, il pouvait prouver que l'ordre n'a pas besoin des gardes mobiles ou des fascistes, il suffit. Qui avait assuré la rentrée rapide des ouvriers aux arsenaux si ce n'est la C.G.T et C.G.T.U ? Qui avait maintenu l'ordre lors des démonstrations qui eurent lieu pour l'enterrement des victimes de Brest, de Toulon ? Evidement le front populaire. Et qui donc a décidé de transposer immédiatement cette bataille sur le terrain parlementaire, d'expédier une délégation de gauche sur les lieux, afin de faire comprendre aux masses, sans équivoque, que l'heure des batailles indépendantes de classe était révolue ? Toujours le front populaire. La bourgeoisie pouvait être satisfaite, et malgré ses propos haineux, envers Blum Cachin Daladier, elle le fut certainement.
En somme, le capitalisme, grâce au front populaire, sera quand même parvenu, malgré les incidents des arsenaux, à faire accepter ses décrets lois. Et c'est cela qui importe. Il n'ignore pas que s'il peut corrompre et se lier des organismes prolétariens, il n'est pas possible d'éviter des sursauts de colère de prolétaires, car une classe ne marche pas allègrement au suicide. Dans le dernier numéro de Bilan, nous mettions déjà en évidence que dans l'état actuel du rapport entre les classes, en France, les seuls mouvements ouvriers qui pourront s'exprimer seront ces sursauts de désespoir qui précèdent de peu la dissolution totale du prolétariat au sein du capitalisme. C'était là une conséquence des nouvelles positions du 11 juillet qui représentaient l'aboutissement logique de la politique dite antifasciste. La République n'était pas le capitalisme, mais le régime de la liberté, de la démocratie qui représentent, comme on sait la plate-forme même de l'antifascisme. Les ouvriers juraient solennellement de défendre cette république contre les factieux de l'intérieur et de l'extérieur, alors que Staline leur recommandait d'approuver les armements de l'impérialisme français au nom de la défense de l'U.R.S.S. Pendant que défilaient radicaux socialistes, centristes, socialistes, démocrates de tous crins, confondant les drapeaux de classes différentes, Laval et des ministres radicaux préparaient les décrets-lois (sous la IIIe République permet au gouvernement de légiférer sans faire appel au Parlement).
Le problème était le suivant : le capitalisme français devait oeuvrer dans une double direction : dissoudre le mouvement prolétarien de classe et faire payer les frais d'une crise économique terrible aux ouvriers en vue de faire face aux nécessités de la guerre. Il ne suffit pas que les ouvriers chantent la "Marseillaise", soient antifascistes tout comme Daladier, il faut encore qu'ils puissent être pulvérisés sur le terrain économique, incapable de s'opposer aux compressions qu'ailleurs la bourgeoisie obtint avec le fascisme. Doumergue et Flandin ont réalisé une partie de ce programme, cela d'autant plus facilement que -dés sa signature en 1931- le pacte d'unité orientait les travailleurs vers un antifascisme basé sur l'abandon des luttes revendicatives. A cette époque la réforme de l'Etat capitaliste, le projet des ententes industrielles de Marchandeau qui signifiaient une consécration de la défaite totale du prolétariat, furent prématurés du fait même que sur le terrain économique la bataille décisive n'était pas encore jouée. L'avènement de Laval, le protagoniste du pacte Franco-russe, témoignait éloquemment que la bourgeoisie allait jouer la carte soviétique pour atteindre ses objectifs. Effectivement, au nom de Staline, le "centrisme" se rallia à la défense nationale, passa directement au service de la bourgeoisie, envisagea le soutien de formations gouvernementales de gauche. Les décrets de Laval pouvaient donc s'abattre sans que des réactions sérieuses se fissent jour : en effet, en tant que force gouvernementale française, le P.C rejoignait la S.F.I.O pour reconduire toute résistance ouvrière vers l'arène parlementaire où devait s'élaborer une solution de gouvernement républicain. Peut-être bien à la rentrée des Chambres, Laval "succombera-t-il" sous la poussée des gauches, car une partie des radicaux avec Daladier, Cot (qui ont cependant soutenu Doumergue et Flandin), Marquet et les néos participent aujourd'hui à la campagne du front populaire contre Laval. De tout façon la manoeuvre du capitalisme français a admirablement bien réussi : il s'agissait de créer des conditions politiques où aucune réaction prolétarienne ne puisse trouver une direction. Grâce à la confusion du 11 juillet, la bourgeoisie y parvint. C'est pourquoi ce n'est vraiment pas un hasard si Laval permit ce cortège, en avertissant que sitôt lancés les décrets-lois, les manifestations seraient interdites. C'est seulement en battant à plate couture le prolétariat sur le terrain de ses revendications, que le capitalisme parviendra à réaliser effectivement ses projets d'incorporation et de transformation des organismes de classe du prolétariat, à en faire des instruments d'administration officielle de ses intérêts.
Le 14 juillet, les arrêtés-lois de Laval, les événements de Brest, Toulon, qui caractérisent si bien l'isolement du prolétariat, incitent à tirer un bilan des événements en France, avant d'aborder les problèmes concrets du mouvement prolétarien.
Il est un fait : la vieille démocratie française se défend -beaucoup mieux que le capitalisme italien ou allemand- avec la force combinée d'une puissance économique qui bénéficie d'un circuit de colonies, d'une structure non super industrialisée et pouvant mieux résister à la crise, et de traditions séculaires contre un prolétariat essayant en vain de se donner une conscience de classe. Pour ceux qui aiment les formules toutes faites, qui estiment qu'il faut apprécier la révolution russe pour la possibilité qu'elle offre de re-calquer ses péripéties dans les pays occidentaux, la France offre bien des surprises, plus encore que l'Allemagne et l'Italie. Dans ces derniers pays l'on essaya d'inventer une opposition entre la démocratie et le fascisme, que le prolétariat aurait pu exploiter en vertu de la fameuse histoire de Kornilov. Mais ici et là, il fut prouvé qu'il s'agissait de deux formes de domination capitaliste, nullement antagonistes, mais successives : l'une préparant les conditions pour l'autre, l'une immobilisant le prolétariat en prévision de l'autre. En France, après l'avènement du fascisme en Allemagne, il fut d'abord proclamé que le seul fait de la crise économique justifiait la venue prochaine du fascisme. Avant même que ce danger se précisât, on proclamait la nécessité d'exploiter le contraste entre la démocratie et le fascisme inexistant. Mais les effets de la crise économique sur le prolétariat ne le portent pas forcément vers des mouvements révolutionnaires. Il faut pour cela des conditions déterminées : un ébranlement général de l'appareil étatique du capitalisme, faisant de chaque mouvement prolétarien un danger direct pour l'Etat capitaliste. Cette situation exista en Italie, après l'occupation des usines : en Allemagne en conséquence du poids qu'avait acquis le prolétariat après ses batailles révolutionnaires de 1919 et 1923. En France, avant même que la crise se fasse sentir, le centrisme avec sa "troisième période", désagrégeait le prolétariat, et en 1932, lors de l'avènement des cabinets de gauche, le livrait impuissant aux louvoiements d'Herriot (chef du parti radical), Chautemps, Daladier (radical) entamant les premières batailles de crise contre les ouvriers. Pourquoi appeler le fascisme quand il était possible de tamponner, grâce aux profits coloniaux, les chocs de classe et que les mouvements révolutionnaires pouvaient être évités grâce au centrisme et à la social-démocratie ? Il est faux de prétendre que la domination par excellence du capital financier est le fascisme et que celui-ci étant la force prédominante en France, comme dans tous les pays, ce dernier serait inévitable. Précisément, parce que le capitalisme financier réalise la puissance de la classe bourgeoise dans son ensemble, il vise avant tout à la destruction du prolétariat. Et la domination démocratique est de beaucoup celle qui s'adapte le mieux au maintien de ses privilèges, car mieux que le fascisme elle pénètre le cerveau de l'ouvrier, le pourrit intérieurement, alors que le fascisme écrase par la violence une maturation de classe que le capitalisme ne parvient pas à faire disparaître.
La France prouve que le sommet de la soi-disant opposition irréductible entre la démocratie et le fascisme -que le prolétariat devrait exploiter- est donné par l'antifascisme qui conduisit au 14 juillet (1935) et aux décrets-lois de Laval, c'est-à-dire à la dissolution au point de vue politique et à la défaite sur le terrain économique. Après le 6 février 1934, ce n'était pas l'heure du fascisme qui sonnait, mais celle des attaques d'envergure du capitalisme auquel le prolétariat ne pouvait s'opposer qu'à la condition de réaliser la capacité de faire de ses luttes partielles un piédestal pour des attaques contre l'Etat capitaliste. Mais dès l'avènement de Doumergue, les travailleurs de l'Etat, les fonctionnaires en premier lieu, puis d'autres catégories furent abandonnés à eux-mêmes, alors que les centristes partaient en campagne pour le "syndicat unique", sorte d'amalgame en dehors de la C.G.T et de la C.G.T.U et que les réformistes se gardaient bien d'appuyer positivement des projets d'unité syndicales, comprenant parfaitement qu'une unité se réalisant alors qu'éclataient encore des mouvements de classe, pouvait nuire aux intérêts du capitalisme. Point n'était même besoin d'une réforme de l'Etat, puisqu'il était possible de réduire à merci tous ceux qui se rattachent à celui-ci, soit salariés, fonctionnaires, soit instituteurs. C'est pourquoi Doumergue put se retirer dans l'indifférence générale pour faire place à Flandin, qui développa, somme toute, le programme de son prédécesseur, en entraînant de plus larges catégories de prolétaires dans le mouvement de "sacrifice national" : c'était là la base d'une véritable réforme de l'Etat.
Par ailleurs, une simple comparaison entre la période de Brüning en Allemagne (1930-1932, homme du parti du "Centre catholique" il est soutenu par Hindenburg, il gouverne grâce à l'article 48 de la constitution allemande qui lui permet de ne pas avoir recours au Parlement) et celles des décrets-lois (ces derniers permettent de gouverner sans faire appel au Parlement) de Laval en France (qui ont la même signification : démembrer le prolétariat et ses organismes de classe) permet d'établir la fonction similaire du fascisme hitlérien et des forces démocratiques agissant dans le front populaire. En face des décrets de famine de Brüning, le centrisme développa la théorie "social-fasciste", allant jusqu'à participer au plébiscite prussien contre le gouvernement socialiste de Braun -provoqué par les fascistes- et agita son opposition syndicale révolutionnaire, isolant les ouvriers communistes des masses. D'autre part, les socialistes, au nom du moindre mal, en raison des postes étatiques occupés par eux, préconisèrent l'acceptation de ces décrets. Ces décrets allaient porter un coup décisif au prolétariat immobilisé par centristes et socialistes, alors que le fascisme passait à l'offensive sans rencontrer la résistance d'un prolétariat qui, s'il avait pu lutter pour ses revendications, en aurait fait le front de la révolution.
En France, par contre, les socialistes passent à l'attaque contre Laval, les centristes agiront afin de pousser la S.F.I.O au pouvoir, pour le soutien de toute formation gouvernementale de gauche (abstraction faite des personnalités) déclarant vouloir lutter pour l'amélioration des conditions d'existence des travailleurs (Thorez), mais établiront le Front populaire sur l'exclusion des grèves, donc sur l'acceptation des mesures de démolition du mouvement prolétarien. Toute l'agitation du Front populaire au lieu d'avoir pour conséquence le renforcement du fascisme, comme ce fut le cas pour les imposantes manifestations et l'agitation des centristes de la Bannière d'Empire socialiste, en Allemagne, se dirigera en France vers une conversion du Front populaire en un gouvernement populaire. Les événements ne se dirigeront pas vers la cristallisation d'une opposition violente entre la bourgeoisie et le prolétariat que le fascisme exprimera victorieusement, mais vers l'opposition entre des formations bourgeoises où le prolétariat sera anéanti. Ainsi, si en France les forces démocratiques auront la fonction qu'eut le fascisme en Allemagne, cela découlera de situations différentes, mais où l'objectif capitaliste sera d'écraser le prolétariat.
Devant les arrêtés-lois de Laval, la position du Front populaire fut la suivante : ce n'est point la république qui frappe c'est Laval le représentant "des Bastilles économiques". Léon Blum partira en guerre contre l'inégalité dans le sacrifice alors que la devise républicaine viserait à l'égalité... Le "centrisme", sous la plume de Duclos, écrira qu'il repousse les décrets qui abaissent le pouvoir d'achat des masses, sous entendant par là son acceptation de ceux des décrets appelés à baisser le coût de la vie : en réalité à donner le change au prolétariat. En tout cas, tous feront une distinction entre les radicaux, membres du gouvernement, et Laval. Ceux-ci seraient les prisonniers de celui-là et c'est au bloc socialo-centriste qu'il reviendrait de les délivrer.
La position du parti radical socialiste, au cours de ces événements manifestera clairement sa conscience hautement capitaliste : c'est lui qui servira de pont entre le centrisme et la bourgeoisie, c'est lui qui présidera au passage des ouvriers sous le drapeau tricolore et préparera dès maintenant les bases pour une formation gouvernementale de demain, pour la continuation de la réalisation du programme du capitalisme sur une perspective de gauche. Le 14 juillet, les ouvriers, à l'instigation des "centristes" (Le PCF dans le langage de Bilan), crieront "Daladier au pouvoir". Pourtant des représentants du parti radical furent les collaborateurs de Doumergue, d'autre part des "antifascistes" actuels appuyèrent ce dernier. C'est donc que la condition de continuer le programme de Doumergue, de Flandin, de Laval, pourrait se trouver momentanément dans une formation du front populaire, qui représente quand même la position du capitalisme français pour mobiliser demain les masses pour la guerre impérialiste, sans que l'on puisse affirmer que c'est là le gouvernement de la boucherie impérialiste, besogne pour laquelle la droite est plus apte.
Si maintenant l'on examine le problème syndical en France, on peut constater que chaque progression des situations s'accompagne d'une étape supérieure de dégénérescence des syndicats. Alors que se succédaient toutes les nuances de la gamme gouvernementale de gauche, attaquant sous l'aiguillon de la crise le prolétariat, ni C.G.T. ni C.G.T.U ne posèrent un seul instant le problème de l'unité syndicale. Ce n'est qu'après la grève générale du 12 février 1934 que l'on parla enfin de réaliser cette fameuse unité, mais c'est plutôt aujourd'hui, après l'écrasement des grèves de Brest, Toulon, que réformistes et centristes posent le problème ouvertement.
Il serait faux de prétendre qu'en luttant pour l'unité syndicale à tout prix, comme on le fait en France, on résolve en même temps les problèmes du programme des luttes prolétariennes. La concentration des masses dans des organisations de classe sous un drapeau qui leur est étranger équivaut à une défaite aussi terrible que la pire des divisions : ce qui ne signifie pas l'apologie de la scission.
[1] 6 au 8 août 1935.
[2] 14 juillet 1935 au cours duquel les staliniens font marcher les prolétaires derrière le drapeau national et en chantant la Marseillaise suite à la récente signature du Pacte impérialiste franco-russe "Staline-Laval".
[3] Dénonciation par Bilan du PCF qui est qualifié de stalinien. Ils estiment, avant 1935, que le PC n'a pas encore trahi la classe ouvrière. En ce sens il est au "centre" parmi les partis ouvriers.
[4] Journal de la bourgeoisie libérale, remplacé par Le Monde après la Libération.
[5] Le plan De Man en Belgique est de même nature que le "New Deal" aux USA et le Programme de Front populaire en France.
[6] A l'époque la direction de la C.G.T est aux mains de la S.F.I.O.
Le "Front Populaire" en France, à l'opposé de la propagande de la bourgeoisie qui en fait une période de "conquêtes de la classe ouvrière", a constitué un moment de la préparation de la guerre impérialiste mondiale en enrôlant massivement le prolétariat derrière la défense de l'Etat capitaliste au nom de l'antifascisme. La guerre d'Espagne constitue l'ultime étape de cet embrigadement du prolétariat international, toujours principalement réalisé sous la bannière mystificatrice de la "lutte antifasciste" par toutes les fractions de gauche et les syndicats.
Cette terrible tragédie ouvrière, encore aujourd'hui mensongèrement présentée comme "une révolution sociale espagnole" ou "une grande expérience révolutionnaire" marquait au contraire, à travers l'écrasement idéologique comme physique (plus d'un million de morts entre 1931 et 1939 en Espagne) des dernières forces vives du prolétariat européen, le triomphe de la contre-révolution. Cette tuerie fut une répétition générale qui ouvrait une voie royale au déchaînement de la guerre impérialiste.
Les années 30 à 39 sont les années de préparation à la guerre, qui s'effectue sur les cendres de la vague révolutionnaire surgie contre la Première Guerre mondiale. Partout dans le monde, le prolétariat est brisé, défait, pris dans l'étau capitaliste – qui le dévoie de son terrain de classe à travers la fausse alternative "fascisme ou démocratie" – et soumis à l'hystérie nationaliste qui l'amène inexorablement vers la guerre.
En même temps, suite à la mort de l'Internationale communiste sanctionnée par la proclamation du "socialisme en un seul pays", la quasi totalité des organisations ouvrières en pleine dégénérescence sont happées dans le camp de la bourgeoisie ou tendent à se désagréger complètement. Les "partis communistes" deviennent de simples courroies de transmission de "la défense de la patrie socialiste" aux ordres de la contre-révolution stalinienne. Les seules voix qui s'élèvent à contre-courant en se maintenant fermement sur des positions de classe comme "Bilan" (organe entre 1933 et 1938 de la Gauche Communiste d'Italie à l'étranger) sont celles d'une poignée de révolutionnaires.
L'Espagne, où subsistait une fraction du prolétariat mondial qui n'avait pas encore été écrasée du fait de la non-participation de ce pays à la Première Guerre mondiale, va se trouver au coeur d'une vaste manoeuvre de la bourgeoisie unie pour pousser les ouvriers à abandonner leur terrain de classe et les dévoyer sur le terrain capitaliste d'une bataille exclusivement militaire et impérialiste.
De par sa situation géopolitique de porte de l'Europe, fermant une face de la Méditerranée d'un côté, ouvrant les voies sur l'Atlantique et l'Afrique de l'autre, l'Espagne constituait le terrain idéal où les tensions impérialistes exacerbées par la crise allaient s'affirmer, surtout pour les impérialismes allemand et italien qui cherchaient à s'assurer une place forte en Méditerranée et à accélérer le cours vers la guerre.
De plus, les structures archaïques de ce pays, profondément ébranlées par le déferlement de la crise économique mondiale du capitalisme dans les années 30, offraient un terrain favorable au dévoiement du prolétariat. Le mythe d'une "révolution démocratique bourgeoise", à accomplir par les ouvriers, est entretenu pour les engager derrière l'alternative "république contre monarchie" qui prépare la voie à la lutte "antifascisme contre fascisme".
Après la dictature militaire de Primo de Rivera, instaurée en 1923 et qui bénéficiait de la collaboration active du syndicat socialiste, l'UGT, la bourgeoisie espagnole élabore, dès août 1930, le "Pacte de San Sebastian" auquel sont associés les deux grands syndicats, l'UGT et la CNT, cette dernière dominée par les anarcho-syndicalistes, et qui jette préventivement les bases d'une "alternative républicaine" au pouvoir monarchiste. Puis, le 14 avril 1931, elle fait abdiquer le roi Alphonse XIII devant la menace d'une grève des cheminots et proclame la république. D'emblée, lors des élections, une coalition socialo-républicaine est portée au pouvoir. Le nouveau gouvernement "républicain et socialiste" ne tarde pas à donner la véritable mesure de sa nature antiouvrière. La répression s'abat violemment sur les mouvements de grève qui surgissent face à la montée rapide du chômage et des prix, faisant des centaines de morts et de blessés parmi les ouvriers, notamment en janvier 1933 à Casas Viejas en Andalousie. Au cours de cette vague de répression, le républicain "de gauche" Azana ordonne à la troupe : "Ni blessés, ni prisonniers, tirez au ventre !".
Cette répression sanglante des luttes ouvrières, effectuée au nom de la démocratie et qui va durer deux années, va permettre aux forces de droite de s'organiser et conduire à l'essoufflement de la coalition gouvernementale. En 1933, les élections vont donner la majorité à la droite. Une partie du Parti socialiste, très déconsidéré par la répression dont il s'est fait l'agent, va en profiter pour opérer un tournant à gauche.
La préparation du front de guerre impérialiste, c'est à dire la nécessité de dévoyer le prolétariat alors que les grèves se développent, est la réalité au sein de laquelle s'articule l'activité des organisations politiques de gauche. C'est en avril-mai 1934 que les grèves prennent le plus d'ampleur. Les ouvriers de la métallurgie à Barcelone, les cheminots et surtout les ouvriers du bâtiment à Madrid, engagent des luttes très dures. Face à ces luttes, toute la propagande de la gauche et de l'extrême-gauche s'axe sur l'antifascisme, pour entraîner les ouvriers dans une politique de "front uni de tous les démocrates", véritable camisole de force pour le prolétariat.
De 1934 à 1935, les ouvriers sont soumis à un véritable matraquage idéologique en vue des élections, pour la mise en place d'un programme de Front populaire et pour "faire face au péril fasciste".
En octobre 34, poussés par les forces de gauche, les ouvriers des Asturies tombent dans le piège d'un affrontement suicidaire avec l'Etat bourgeois qui va les saigner à blanc. Leur insurrection, puis leur héroïque résistance dans les zones minières et dans la ceinture industrielle d'Oviedo et de Gijon s'est trouvée complètement isolée par le PSOE et l'UGT qui ont empêché par tous les moyens que la lutte ne s'étende au reste de l'Espagne, en particulier à Madrid. Le gouvernement déploie alors 30 000 hommes avec chars et avions dans les Asturies pour écraser impitoyablement les ouvriers, ouvrant une période de violente répression dans tout le pays.
Le 15 janvier 1935, l'alliance électorale du Front populaire est signée par l'ensemble des organisations de gauche ainsi que par les gauchistes trotskisants du POUM. Les dirigeants anarchistes de la CNT et de la FAI dérogent à leurs "principes anti-électoraux" pour couvrir cette entreprise d'un silence complice qui équivaut clairement à un soutien. En février 1936, le premier gouvernement de Front Populaire est élu. Alors qu'une nouvelle vague de grèves se développe, le gouvernement lance des appels au calme, demande aux ouvriers de cesser les grèves, disant que celles-ci font le jeu du fascisme ; le PCE ira jusqu'à dire que "des patrons provoquent et attisent les grèves pour des raisons politiques de sabotage". A Madrid, où une grève générale éclate le 1er juin, la CNT empêche toute confrontation directe avec l'Etat, en lançant ses fameux mots d'ordre d'autogestion. Cette autogestion va servir à enfermer les ouvriers dans "leur" usine, "leur" campagne ou "leur" village, notamment en Catalogne et en Aragon.
Se sentant assez fortes, les forces militaires se lancent en juillet dans un "pronunciamiento" parti du Maroc et dirigé par un Franco qui a fait ses premières armes de général sous les ordres de la république dominée par les socialistes. La riposte ouvrière est immédiate : le 19 juillet 1936, les ouvriers déclarent la grève contre le soulèvement de Franco et se rendent massivement dans les casernes pour désarmer cette tentative, sans se préoccuper des directives contraires du Front populaire et du gouvernement républicain. Unissant la lutte revendicative à la lutte politique, les ouvriers arrêtent par cette action la main meurtrière de Franco. Mais, simultanément, les appels au calme du Front populaire – "Le gouvernement commande, le Front populaire obéit" – sont respectés ailleurs. A Séville par exemple, où les ouvriers ont suivi les consignes d'attente du gouvernement, ils se font massacrer dans un horrible bain de sang par les militaires.
Les forces de gauche du capital déploient alors pleinement leurs manoeuvres d'embrigadement [1] [11]. En 24 heures, le gouvernement qui négociait avec les troupes franquistes et organisait avec elles le massacre des ouvriers cède la place au gouvernement Giral, plus "à gauche" et plus "antifasciste", qui prend la tête du soulèvement ouvrier pour l'orienter vers l'affrontement exclusif avec Franco et sur un terrain exclusivement militaire ! Les ouvriers ne sont armés que pour être envoyés "au front" contre les troupes de Franco, hors de leur terrain de classe. Mieux, la bourgeoisie tend alors le piège criminel d'une soi-disant "disparition de l'Etat capitaliste républicain", alors que celui-ci s'abrite derrière un pseudo-"gouvernement ouvrier" qui dévoie les ouvriers dans une union sacrée contre Franco à travers des organismes comme le Comité central des Milices antifascistes et le Conseil central de l'économie. L'illusion d'un "double pouvoir" est créée, qui livre définitivement les ouvriers aux mains de leurs bourreaux. Les sanglants massacres qui ont lieu par la suite en Aragon, à Oviedo, à Madrid, sont le résultat criminel de la manoeuvre de la bourgeoisie républicaine et de gauche qui a fait avorter les réactions ouvrières du 19 juillet 1936. Dès lors, des centaines de milliers d'ouvriers sont enrôlés dans les milices des anarchistes et des poumistes pour "défendre la révolution sociale" et sont envoyés se faire tuer sur le front impérialiste "antifranquiste" par le gouvernement de Front populaire. Ces milices seront rapidement militarisées, et les ouvriers les plus combatifs serviront dès lors de chair à canon pour des intérêts capitalistes qu’ils croyaient combattre.
Ayant abandonné son terrain de classe, le prolétariat devait subir l'égorgement guerrier et se voir imposer une sauvage surexploitation au nom de l'économie de guerre "antifasciste" par le Front populaire : réduction des salaires, inflation, rationnements, militarisation du travail, allongement de la journée de travail et interdiction du droit de grève...
Le prolétariat de Barcelone se soulevait à nouveau, mais désespérément, en mai 1937, et se faisait massacrer par le gouvernement de Front populaire, PCE et sa succursale catalane du PSUC en tête, tandis que les troupes franquistes arrêtaient volontairement leur avance pour permettre aux bourreaux staliniens d'écraser les ouvriers:
"Le 19 juillet 1936, les prolétaires de Barcelone, AVEC LEURS POINGS NUS, écrasèrent l'attaque des bataillons de Franco, ARMES JUSQU'AUX DENTS. Le 4 mai 1937, ces mêmes prolétaires, MUNIS D'ARMES, laissent sur le pavé bien plus de victimes qu'en juillet, lorsqu'ils doivent repousser Franco et c'est le gouvernement antifasciste – comprenant jusqu'aux anarchistes et dont le POUM est indirectement solidaire – qui déchaîne la racaille des forces répressives contre les ouvriers" écrivait Bilan en 1938 dans l'article "Plomb, mitraille, prison : ainsi répond le Front populaire aux ouvriers de Barcelone".
Dans cette sanglante tragédie, toutes les organisations soi-disant ouvrières ont non seulement démontré leur intégration à l'Etat bourgeois, mais ont participé à l'écrasement du prolétariat ; les unes, comme le PCE, le PSUC – consacrés là grands partis de l'ordre bourgeois – le PSOE et l'UGT en assumant directement eux aussi le rôle de bourreaux, les autres, comme la CNT, la FAI, le POUM, en poussant les ouvriers à quitter leur terrain de classe au nom du "front antifasciste" pour les jeter dans les bras de leurs assassins et dans la mêlée impérialiste. La présence de ministres anarchistes et cénétistes dans le gouvernement de Catalogne puis dans le gouvernement central de Caballero a été un puissant facteur dans la mystification des ouvriers par le Front populaire. Les anarchistes ont tenu un rôle de premier plan pour le compte de la bourgeoisie et dans sa manoeuvre en trompant les prolétaires sur la nature de classe du gouvernement et du Front populaire :
"Tant sur le plan des principes que par conviction, la CNT a toujours été anti-étatiste et ennemie de toute forme de gouvernement. Mais les circonstances ont changé la nature du gouvernement espagnol et de l'Etat. Aujourd'hui, le gouvernement, en tant qu'instrument de contrôle des organes de l'Etat, a cessé d'être une force d'oppression contre la classe ouvrière, de même que l'Etat ne représente plus un organisme qui divise la société en classes. L'un et l'autre opprimeront même moins le peuple maintenant que des membres de la CNT y sont intervenus" (Federica Montseny, ministre anarchiste, 4 novembre 1936).
Tous les organismes du Front populaire, et en particulier les staliniens qui s’en firent le bras armé, déclarèrent une guerre féroce contre les éléments des rares courants qui, même dans une terrible confusion, luttaient pour défendre des positions révolutionnaires, en les envoyant sur les positions les plus exposées du front, en les laissant sans munitions, en les faisant emprisonner par la police des "forces républicaines" ou en les assassinant purement et simplement.
Les événements d'Espagne ont donné la mesure de ce qu'étaient réellement ceux qui se prétendaient du côté des ouvriers, démocrates en général, socialistes, "communistes" ou anarchistes et qui, dans la pratique, ont été les défenseurs acharnés de l'Etat bourgeois et du capital national, les pires ennemis de la classe ouvrière.
La guerre d'Espagne se prolongea jusqu'en 1939, s'achevant par la victoire militaire de Franco, au moment où les autres fractions du prolétariat mondial, partout vaincues par la contre-révolution, servaient à leur tour de chair à canon dans l'affrontement impérialiste généralisé derrière leur bourgeoisie nationale respective.
C.B
[1] [12] La capacité d'adaptation de la bourgeoisie espagnole face au prolétariat peut être illustrée par la trajectoire politique de Largo Caballero : président du syndicat UGT depuis 1914, député du PSOE, il devint conseiller d'Etat du dictateur Primo de Rivera puis ministre du Travail du premier gouvernement républicain de "coalition" entre 1931 et 1933, ensuite il fut l'un des principaux artisans du Front populaire, avant de s'orienter sur des positions "gauchistes" qui lui permirent de devenir chef du gouvernement entre septembre 1936 et mai 1937.
Il nous importe tout d'abord de bien mettre en lumière quelques éléments de fait. Lorsque le mouvement du 17 Juillet, au Maroc, fut connu à Madrid et à Barcelone, la préoccupation première du capitalisme fût d'attendre les réactions du prolétariat pour s'orienter dans une direction ou dans l'autre. Tout d'abord, comme cela a été noté dans l'avant dernier numéro de "Bilan", au gouvernement de Quiroga fut substitue celui de Barrios, afin de tenter d'aboutir à une conversion pacifique de la gauche à la droite. Mais, devant l'ampleur du soulèvement ouvrier en Catalogne et à Madrid, cette tentative échoue lamentablement et Giral vient au pouvoir alors que Barrios part pour Valence, où il tentera, au nom du gouvernement, de légaliser la révolte ouvrière.
Le déroulement des événements à partir du 17 Juillet confirme notre appréciation : le 17 Juillet, le syndicat des transports maritimes de Barcelone s'était emparé des armes se trouvant dans les navires "Manuel Artus", "Argentina" "Uruguay" et "Marquis de Cornillas" (150 fusils et des munitions). Il les avait transportées à son local. Le 18, veille du soulèvement militaire, la police enleva une partie des armes.
Lorsque les chefs des divers partis ouvriers allèrent demander, après le 17 des armes à Companys, car il était de notoriété publique que les militaires descendraient dans la rue à l'aube du dimanche, le chef de la Généralité les rassura en expliquant que la Garde Civile et d'Assaut suffiraient et, qu'en tout cas, si elles reculaient, les ouvriers n'avaient qu'à ramasser les fusils des morts et à intervenir. Pour Companys, le mieux que les ouvriers avaient à faire le samedi soir et le dimanche, c'était de rentrer chez eux et d'attendre l'issue de la lutte.
Mais l'effervescence du prolétariat de Barcelone était à son paroxysme.
Les événements du 19 juillet
Le dimanche au matin tout le prolétariat, armé avec des moyens de fortune et dans sa majorité sans armes, est dans les rues. A cinq heures la bataille se déclenche. Entourées par les ouvriers la garde d'Assaut et une partie de la Garde Civile doit marcher contre les militaires. Bientôt le courage et l'héroïsme des ouvriers où se distinguent particulièrement les militants de la CNT et de la FAI, ont raison des points essentiels du soulèvement car ici et là les soldais fraternisent avec les prolétaires, telle la caserne de Tarragona. Le soir même, les soldats sont vaincus et le général Godet capitule. C’est à partir de ce moment que l'armement du prolétariat devient général.
La Généralité, quant à elle, s'efface peureusement devant l'élan des ouvriers mais ne craint cependant pas que ceux qui lui ont demandé des armes, maintenant que les ouvriers les ont prises par la force, ne se tournent contre elle.
Le Lundi 20, la CNT et à sa suite l’UGT lancent le mot d'ordre de grève générale dans toute l'Espagne. Mais partout les ouvriers sont dans la rue. Ils prennent les armes mais posent leurs revendications de classe. Le contraste ancien entre CNT et UGT au sujet de la semaine de 36 heures ou de 40 heures; le problème des salaires, tout cela surgit au cours de la lutte car déjà les ouvriers commencent à mettre la main sur de nombreuses entreprises. Le 20 apparaissent et se constituent des milices qui nettoieront Barcelone. Le 21 est publié un décret de la Généralité affirmât : "primo : il est crée des milices (ciutadines) citadines pour la défense de la République et la lutte contre le fascisme et la réaction". Le C.C. des milices comprendra un délégué du conseiller Gouvernacion, un délégué du Commissaire général d'ordre public et des représentants de toutes les forces ouvrières ou politiques luttant contre le fascisme.
Ainsi, la Généralité tente dès le 21, non seulement de mettre son cachet sur les initiatives des ouvriers armés, mais d'enfermer leurs efforts dans les cadres de la légalité bourgeoise.
Le 21 la grève générale continue toujours et le POUM (parti d'unification marxiste) .parle de la faire durer jusqu'à ce que le fascisme soit écrasé partout.
Mais déjà la CNT, qui domine Barcelone, lance ce jour lé mot d'ordre de rentrée pour les industries d'alimentation et de service public. Le POUM publie l'avis mais ne le critique pas. Cependant, l'on continue à parler des revendications de classe. Les ouvriers exproprient la Compagnie des Trams, le Métropolitain, tous les moyens de transports, y compris les chemins de fer. Ici aussi la Généralité intervient et légalise en prenant l'expropriation à son compte. Plus tard elle prendra les devants, dans certaines entreprises et les expropriera avant les ouvriers.
Le même jour, le front d'Esquerres, qui groupe tous les partis bourgeois de gauche, reçoit une lettre du POUM où celui-ci invité par Companys, accepte de collaborer avec TOUS LES PARTIS contre le fascisme mais refuse, après délibération de sa C.E. de collaborer à un gouvernement de Front Populaire.
Il semble que dès le 24, sous la pression de la Généralité, la plupart des organisations ouvrières tentent de freiner le mouvement revendicatif. Les socialo centristes de Barcelone sont contre la prolongation des grèves, la CNT a donné le mot d'ordre de rentrée, le POUM s'efforce de maintenir son programme de revendication mais il ne dit pas s'il approuve ou non la rentrée.
Dès le 24 le départ des colonnes de miliciens pour Saragosse s’organise. Mais il faut que les ouvriers partent avec la sensation qu’ils obtiennent satisfaction au sujet de la revendication. La Généralité lance un décret : les jours de grève seront payés, Mais, ici aussi, dans la plupart des usines les ouvriers ont déjà, les armes à la main, obtenus des satisfactions partiel puisque, grâce aux partis et aux organisations syndicales se réclamant du prolétariat, la bourgeoisie est parvenue à faire cesser la grève générale et que, dans les entreprises occupées par les ouvriers, la semaine de 36 heures est instaurée ipso facto, le 26 juillet la Généralité lance un décret instituant la semaine de 40 heures avec augmentation le salaires de 15%.
Et, pendant que la Généralité s'effort ce d'encadrer l'explosion des contrastes sociaux, nous arrivons au 28 juillet, qui marque déjà un important tournant de la situation. Le POUM qui contrôle au travers de la F.OU.S., le "syndicat mercantile" ([1]) et quelques minuscules entreprises, lancent le mot d'ordre de reprise du travail pour les ouvriers qui ne se trouvent pas dans les milices. Il faut créer la mystique de la marche sur Saragosse. Prenons Saragosse, dira-t-on aux ouvriers, puis nous réglerons leur compte à la Généfalité et à Madrid.
Par son mot d'ordre de rentrée, le POUM exprimera clairement le tournant de la situation et la réussite de la manoeuvre de la bourgeoisie parvenant à obtenir la cessation de la grève, générale, puis lançant des décrets pour éviter les réactions des ouvriers et, enfin, poussant les prolétaires en dehors des villes vers le siège de Saragosse.
Mais à Saragosse, la grève générale avec des phases de recul et d'accélération continue et ce ne sera que bien plus tard que les ouvriers céderont à l'ultimatum de Cabanellas, les mettant devant le choix de reprendre le travail ou d’être massacrés tous.
Dès lors, leur espoir ne sera porté vers un rebondissement des batailles grévistes, mais dans la victoire des forces gouvernementales et Cabanellas pourra organiser sa répression féroce et sanguinaire.
Selon la "Batalle", organe du POUM (29 août), il ressort que les ouvriers de Saragosse auraient mené pendant quinze jours la grève générale. Voici ce que dit ce journal : "Le dimanche matin, 19 juillet (lorsque les militaires descendirent dans la rue. N.D.L.R.) : "Les ouvriers organisèrent immédiatement la résistance et la lutte dura de nombreux jours. La grève fut absolument générale jusqu'à quinze jours plus tard, et beaucoup plus longtemps durèrent les tirs aux barricades ouvrières. Toujours il y avait quelques héros irréductibles, qui préféraient perdre la vie qu'accepter la domination fasciste.
A partir du 28 juillet; l'aspect du mouvement en Catalogne change. On continue bien à exproprier des entreprises, à nommer des conseils ouvriers, mais, déjà, tout cela se fait en accord avec des délégués de la Généralité, qui ne manifestent évidemment pas de résistance aux ouvriers armés, mais qui savent que, pour les besoins de la guerre où s1engage le gros du prolétariat, ils obtiendront ce qu'ils voudront.
Déjà, les contours précis de l'attaque générale du capitalisme espagnol se précise. Dans les régions agricoles, où la répression du Front Populaire a déjà passé et où n'existe pas un prolétariat nombreux et dense, le problème agraire sera résolu par l'écrasement féroce et sanguinaire de Franco qui, à ce point de vue, n'aura rien a envier à Mussolini ou à Hitler. Dans les centres industriels, et surtout en Catalogne, où le problème agraire ne se pose pas, il faut affronter de biais le prolétariat. Le lancer dans un guet-apens militaire, désagréger son front intérieur, mais arriver coûte que coûte à l'anéantir. A Madrid, se sera le Front Populaire qui s’en chargera. En Catalogne, la Généralité parviendra, au prix de concessions formelles et non substantielles, sur le terrain de la gestion économique et de la direction politique, à s'inféoder la CNT et le POUM, parti opportuniste du bureau de Londres, dont l'un des chefs, l’ex-trotskiste Nin, est aujourd'hui ministre de la justice.
A Madrid, après le 19 juillet la grève générale ne sera que le prolongement de la grande grève de la construction qui durait depuis juin et elle ne cessera que quelques jours après sa cessation en Catalogne, du fait de l'extrême confusion qui se développe dans la capitale.
Ici les ouvriers sont dans la rue seulement le lundi alors qu’à Barcelone les militaires sont déjà écrasés. Le gouvernement de Barrios a duré quelques heures et Giral qui lui succède promet tout ce que l’on veut à l'exception d'armes que les organisations ouvrières lui demandent. Le lundi, sans armes, les prolétaires madrilaines se ruent vers la caserne de la Montana qu'ils emportent d’assaut. Dès lors, les casernes de Madrid fraternisent toutes et c'est une lutte assez brève dans les environs de Madrid d'où les militaires voulaient marcher sur la ville. Le mardi les ouvriers qui font la grève générale cherchent leurs ennemis, et puisque de la CNT aux socialo-centristes, tout le monde a proclamé que le gouvernement était un allié, le bras vengeur du prolétariat armé, les travailleurs se dispersent dans la province de Madrid et rencontrent les militaires sur le Guadarama où après une lutte sanglante mais confuse, de part et d'autre, on se retira sur ses positions alors que le gros des ouvriers refluera vers Madrid où à ce moment sera lancé le mot d' ordre de cessation de la grève et de l'organisation des colonnes.
Comme à Barcelone et dans toute l'Espagne, les ouvriers, qui, depuis février 36 ont été appelés à considérer le Front Populaire comme un allié sûr, lorsqu'ils se sont jetés dans la rue, le 19 juillet, nf ont pu diriger leurs armes dans une direction qui leur aurait permis de briser l' Etat capitaliste et de battre Franco. Ils ont laissé les Giral à Madrid, les Companys à Barcelone à la tête de l'appareil d'état en se contentant de brûler les églises, de "nettoyer" des institutions capitalistes telles là Sûreté Publique, la police, la Guardia Civile,.la Garded’Assaut. Ils ont bien exproprié, en Catalogne, les branches fondamentales de la production, mais l'appareil bancaire est resté intact et avec son fonctionnement capitaliste antérieur.
D'ailleurs, ces éléments seront examinés minutieusement et sur la base d'une documentation, ultérieurement.
Du 19 au 28 juillet, la situation aurait permis aux ouvriers armés, du moins à Barcelone, de prendre intégralement le pouvoir sous dès formes confuses, certes, mais qui auraient néanmoins représenté une expérience historique formidable. Le tournant vers Saragosse a sauvé la bourgeoisie. La "Batalla", organe du soi-disant parti "marxiste", proclamait qu'autour de Saragosse se concentrait l'attention révolutionnaire mondiale. Mais, déjà, à partir du 27 juillet, la bourgeoisie tâte prudemment le terrain. A Figueras, des militants de la CNT sont désarmés par des gardes civils et des miliciens du Front Populaire, après avoir vaincu les fascistes. La CNT publie à ce moment un appel aux masses, où elle recommande de tirer sur ceux qui voudraient les désarmer. La Généralité est avertie. Elle s'y prendra par d'autres moyens.
Le 2 août, nouvelle tentative de la Généralité de légaliser organiquement la situation : elle décide d'appeler sous les armes plusieurs classes. Les soldats refusent de partir ailleurs que dans les milices. La CNT prend immédiatement position : "des miliciens ? Oui! Des soldats ? Non!" Le POUM lui, demande "la dissolution", non pas la destruction, mais la dissolution de l"armée.
Bien entendu, la Généralité laissera faire en se contentant de relier le C.C. des milices anti-fascistes au Département de la Défense de la Généralité.
La composition du C.C. des milices antifascistes sera d'ailleurs la suivante : trois délégués de la CNT, trois délégués de l'UGT, deux délégués de la FAI, un délégué de la Gauche Républicaine, deux socialistes unifiés, un délégué de la Ligue des Rabasseres (petits fermiers sous 1!influence de la gauche catalane), un délégué à la coalition des partis républicains, un délégué du POUM et quatre représentants de la Généralité (le conseiller de la défense, le colonel Sandino, le commissaire général de l'ordre public, préfet de Barcelone et deux délégués de la Généralité sans charge fixe).
Au point de vue de l'évolution politique, le prolétariat de Madrid est rapidement poussé sur une plateforme ouvertement bourgeoise, alors qu'à Barcelone il faudra quelques semaines de guerre et des manoeuvres pour y arriver.
Dès le 30 juillet, à Madrid, la Pasionaria déclare qu'il s'agit de défendre la Révolution bourgeoise qui doit être faite complètement. Le 1er août, la police testera active à Madrid et "Mundo Obrero", devant la tentative de Giral d'enlever le droit d'arrestation aux milices, parlera de la "confusion" qu'il faut dissiper en convainquant le Front Populaire de l'action d'ordre des milices.
Le trois août, "Mundo obrero" proclame qu'il défend la propriété privée des amis de la République. Et il dira : "Pas de grèves dans l'Espagne démocratique ". Pas d'ouvriers au repos sur le front arrière. Tout son programme se résumera en ces mots : après avoir écrasé le fascisme, la gauche républicaine se souviendra et ne laissera plus instaurer la situation d'avant le 19 juillet.
Le 8 août, Jésus Hernandos célébrera, dans un discours à grand retentissement, la lutte des ouvriers pour la République démocratique bourgeoise et rien que pour elle, et, le 18 août, les centristes pourront dire que la lutte, en Espagne, a pris l'aspect d'une guerre nationale, une guerre pour l'indépendance de l'Espagne. Pour eux, il faudra créer une nouvelle armée du peuple avec les vieux officiers et les milices et, dès lors, ils deviendront les partisans d'une sévère discipline.
Dès la constitution du cabinet Giral, les Caballero, les Prieto demanderont la constitution d'une commission du Front Populaire, près du ministère de la Guerre, où ils participeront. Par ce moyen, ils seront des ministres"officieux".
Pour ce qui est de Barcelone, une fois entré dans la nouvelle phase de la guerre pour Saragosse, condition primordiale pour "résoudre" (?) le problème social, la "Solidaridad Obrero" du premier août saluera l'ère nouvelle et l'ouverture de la phase menant au communisme libertaire.
Lors de la constitution du gouvernement de Casanovas (après la sortie du gouvernement des délégués du PSUC)([2]), la CNT, bien qu'affirmant que ce gouvernement ne concrétisait pas la réalité de ce que les ouvriers avaient conquis, lui donna cependant son appui total.
Toute la première semaine d'août, la CNT mobilisa les masses autour du départ pour le front d'Aragon, en insistant qu'il ne s’agissait pas d'une armée régulière, mais de bataillons de volontaires où chaque officier de l'ancienne armée devait être surveillé par un milicien. Enfin, elle mit en évidence une notion totalement inconnue jusqu'ici par les anarchistes : la discipline militaire.
Mais la CNT sera alors absorbée par la nécessité de contrôler les initiatives ouvrières sur le terrain économique afin de les maintenir sur la ligne du plus grand rendement pour la guerre.
Le 14 août, la "Solidaridad Obrero" écrira ouvertement que, dans le domaine économique, existent des rapports de guerre.
Mais, cet aspect du problème, nous l’examinerons séparément au cours de l'analyse des réalisations économiques et des organes nouveaux surgis sur le terrain social et politique en Catalogne.
Il nous faut encore marquer la position du POUM qui, loin d'être un parti pouvant évoluer vers des positions révolutionnaires, représente un amalgame de tendances opportunistes (socialistes de gauche, communistes d'extrême droite, trotskistes) qui est un obstacle de plus à la clarification révolutionnaire.
Le schéma selon lequel le POUM est intervenu dans les événements est à peu près celui-ci : les bolcheviks luttèrent d'abord contre le tsarisme, puis contre la bourgeoisie et ses agents mencheviks. Sans Tcheka et armée rouge, la Russie n'aurait pas vaincu ses ennemis extérieurs, et intérieurs ("Batalla" du 4 août). Le POUM luttera d'abord contre le fascisme, puis contre la bourgeoisie, comme Nenni combattait d'abord Mussolini, puis contre la bourgeoisie; comme Breitscheid luttait d'abord contre Hitler puis contre la bourgeoisie et comme si Lénine n'avait pas apporté, en avril 1917, contre Staline et Kamenev, un programma de lutte contre toutes les formes de la domination bourgeoise, et comme si il était possible de lutter contre le fascisme sans entamer une lutte contre l'ensemble du système capitaliste.
Les institutions nouvelles et leur signification
Avant tout, nous voudrions bien mettre en évidence un élément central sur lequel les événements projettent leur lumière. Au moment où l'attaque capitaliste se déchaîne avec le soulèvement de Franco, ni le POUM, ni la CNT ne songent à appeler les ouvriers à descendre dans le rue. Ils organisent des délégations près de Companys afin d'obtenir des armes, Le 19 juillet, c'est spontanément que les ouvriers sont dans la rue et la CNT avec l'UGT, lorsqu' ils lancent le mot d'ordre de grève générale, ne font que consacrer une situation de fait.
Puisque les Companys, les Giral sont immédiatement considérés comme les alliés du prolétariat, comme les personnes devant fournir les clefs pour ouvrir les dépôts d’armes, il est naturel que personne, lorsque les ouvriers prirent les armes après avoir écrasé les militaires, ne songea un seul instant à poser le problème de la destruction de l'Etat qui, avec Companys à sa tête, resta intact. On essaya, dès lors, d'accréditer l'utopie, qui revient à affirmer qu'il est possible de faire la révolution en expropriant les entreprises, en prenant les terres, sans toucher à l' Etat capitaliste, ni même à son système bancaire.
La constitution du Comité Central des milices devait donner l'impression de l'ouverture d’une phase de pouvoir prolétarien et la constitution du Conseil Central de l'Economie l'illusion que l'on entrait dans la phase de la gestion d'une économie prolétarienne.
Pourtant, loin d'être des organismes de dualité des pouvoirs, il s'agissait bien d'organismes ayant une nature et une fonction capitalistes, car au lieu de se constituer sur 'la base d'une poussée du prolétariat cherchant des formes d'unité de lutte afin de poser le problème du pouvoir, ils furent, des l'abord, des organes de collaboration avec l'Etat capitaliste.
Le C.C. des milices de Barcelone sera d'ailleurs un conglomérat de partis ouvriers et bourgeois et de syndicats et non un organisme du type des soviets surgissant sur une base de classe, spontanément, et où puisse se vérifier une évolution de la conscience des ouvriers. Il se reliera, à la Généralité, pour disparaître, avec un simple décret, lorsque sera constitué, en octobre, le nouveau gouvernement de la Catalogne.
Le C.C. des milices représentera l'arme inspirée par le capitalisme pour entraîner, par l'organisation des milices, les prolétaires en dehors des villes et de leurs localités, vers les fronts territoriaux où ils se feront massacrer impitoyablement, il représentera l'organe qui rétablira l'ordre en Catalogne, non avec les ouvriers, mais contre ceux-ci, qui seront dispersés sur les fronts. Certes, l'armée régulière sera pratiquement dissoute, mais elle sera reconstituée graduellement avec les colonnes de miliciens dont l'Etat Major restera nettement bourgeois, avec les Sandino, les Villalba et consorts. Les colonnes seront volontaires elles pourront le rester jusqu'au moment où finiront la griserie et l'illusion de la révolution et réapparaîtra la réalité capitaliste. Alors on marchera à grands pas vers le rétablissement officiel de l'armée régulière et vers le service obligatoire.
Loin de pouvoir être un embryon d'armée Rouge, les colonnes se constitueront sur un terrain et dans une direction qui n'appartiennent pas au prolétariat. Pour que cela ne se vérifiât pas, il aurait fallu prendre le pouvoir, en détruisant l'Etat capitaliste, ou tout au moins, que les ouvriers armés, tournent leurs armes contre cet Etat. Et les colonnes de miliciens ne se constituèrent pas dans cette direction : ils s'agissait plutôt de partir vers Saragosse et Huesca pour ce qui est de la Catalogne, vers Tolède et le Guadarama pour ce qui est de Madrid. Les ouvriers armés furent jetés dans l’antifascisme et non dans une lutte contre l'ensemble des formes du capitalisme. Et, dans ces conditions, toutes les formes démocratiques qui, dans un premier moment, se manifestèrent au sein des colonnes, n’avaient qu’une importance insignifiante. Ce qui importait, c'était la direction suivie par les milices, et celle-là était franchement celle du Front Populaire; la lutte antifasciste respectant les organes de la domination capitaliste, les renforçant même, par l’appui que leur donneront les anarchistes et le POUM entrant dans les ministères,
A Madrid, les milices seront même pratiquement sous le contrôle du Département de la Guerre de Caballero, qui fournira les gradés aux différentes organisations passant à la formation des colonnes.
En définitive, si le gros de l'armée régulière passa à Franco, le Front Populaire et ses alliés, par l'organisation des milices, tenta de pousser les ouvriers du terrain de la lutte sociale sur le terrain de la formation d'une nouvelle armée régulière, et cela explique pourquoi les ouvriers, malgré leur courage, seront écrasés. Sur le terrain militaire, Franco agira avec certitude, alors que Companys, les Caballero et compagnie déploieront une stratégie non militaire mais sociale consistant à favoriser le massacre des ouvriers qui, par leur incorporation dans une armée, n'auront plus la force de retrouver le chemin au travers duquel ils vaincurent les militaires à Barcelone, à Madrid,le 19 juillet.
Passons maintenant à l'examen des autres instruments de la domination capitaliste. La Garde Civile, célèbre pour ses massacres d'ouvriers à l'époque de la monarchie, a été transformée en Garde Nationale Républicaine, Certes, à Barcelone, la CNT a procédé à un nettoyage de cette dernière, mais l'institution est restée debout, embellie par l' entrée des militants anarchistes en son sein,
A Madrid, la Garde Civile est restée intacte et garde jalousement les coffres-forts du capitalisme : les banques.
Il n'y a vraiment qu'à Valence, où des ouvriers de la colonne de Fer (CNT), passant outre à l'accord conclu par leur organisation, demandant à la Garde Civile de remettre seulement les fusils, sont descendus du front pour obliger, avec la menace de leurs mitrailleuses, les gardes civiles à désarmer complètement et sont allés brûler les archives de la police, Madrid a d'ailleurs compris qu'ici il val ait mieux retirer Garde Civile, Garde d'Assaut et laisser se constituer, sous la direction du Comité Exécutif Populaire (sorte de Front Populaire), une GPA (Garde Populaire Anti-Fasciste) qui maintiendra tout aussi bien l'ordre à l'arrière, La Garde d'Assaut, que les ouvriers ont affronté sous la République, est restée intacte et, actuellement, à Barcelone, a été puissamment armée.
Pour ce qui est de la Sûreté Publique; l'on a procédé à un simple nettoyage de cette institution qui est restée intacte. En France, Blum remplace les fonctionnaires par décrets et démocratise l'Etat ; en Espagne, c'est avec des fusils que l'on a remplacé des fonctionnaires pour "prolétariser" les institutions capitalistes, Les anarchistes ont pris la direction de la Sûreté à Barcelone, d'abord sous la forme de la Section d'investigation du C.C. des milices, aujourd'hui sous la forme du Département de la Sécurité dont le militant de la CNT, Fernandez, est le secrétaire général.
A Madrid, au commencement d'octobre, après la promulgation du décret sur la militarisation, toutes les sections de vigilance des organisations politiques ou syndicales ont été soumises au Département de la Sûreté Publique. Ni à Barcelone, ni à Madrid, l'on a publié les listes des mouchards entretenus par la police politique dans les organisations ouvrières : et cela est significatif,
Les tribunaux ont été rétablis rapidement dans leur fonctionnement avec l'aide de l'ancienne magistrature, plus la participation des organisations"antifascistes". Les Tribunaux Populaires de la Catalogne sous leur première version "extrémiste" (décret du ministre du POUM, Nin), partent toujours de la collaboration entre des magistrats professionnels et des représentants de tous les partis, mais Nin a innové en supprimant le jury populaire,
A Madrid le pourcentage des magistrats professionnels sera plus élevé qu'a Barcelone, mais, dès octobre, Caballero lancera des décrets pour simplifier la procédure au cours du jugement des fascistes et il s'élèvera donc à la hauteur d!un Nin,
Une seule institution sera balayée sérieusement en Catalogne : L'Eglise, et puisqu’il ne s'agit pas d'un instrument essentiel de la domination capitaliste, on donnera l'impression aux masses, d'un bouleversement général, alors qu'il est très facile de reconstruire des églises, de les peupler, de nouveaux prêtres, lorsque le régime capitaliste subsiste dans ses fondements.
D'ailleurs, si l'on prend un autre fait, l'on saisira immédiatement que là n'est pas le noeud du problème. Les banques et la Banque d'Espagne sont restées intactes et partout les mesures de précaution furent prises pour empêcher (même par la force des armes) la main mise des masses. Dans l'extrémisme, pour ce qui est de la démolition des Eglises et la passivité devant les banques, l'on retrouve le fil du déroulement des événements, où les masses ont été poussées à démolir en marge du système capitaliste, mais non le système lui-même, :.
Examinons maintenant deux genres d'organismes qui se sont constitués en opposition les uns aux autres. Les Conseils d'Usine et le Conseil de l'Economie de la Catalogne.
Lorsque les ouvriers reprirent le travail, là où les patrons avaient fui ou furent fusillés par les masses, se constituèrent des Conseils d'Usine qui furent l'expression de l'expropriation de ces entreprises par les travailleurs. Ici intervinrent rapidement les syndicats pour établir des normes tendant à admettre une représentation proportionnelle là où se trouvaient des membres de la CNT et de l'UGT. Enfin, bien que la reprise du travail s’effectua avec la demande des ouvriers de voir appliquées la semaine de 36 heures, l'augmentation des salaires, les syndicats intervinrent pour défendre la nécessité de travailler à plein rendement pour l'organisation de la guerre sans trop respecter une réglementation du travail et des salaires.
Immédiatement étouffés, les comités d’usine, les comités de contrôle des entreprises où l'expropriation ne fut pas réalisée (en considération du capital étranger ou pour d'autres considérations) se transformèrent en des organes devant activer la production et, par là, furent déformés dans leur signification de classe. Il ne s'agissait pas d'organismes crées pendant une grève insurrectionnelle pour renverser l'Etat, mais d'organismes orientés vers l'organisation de la guerre, condition essentielle pour permettre la survivance et le renforcement de cet Etat.
De suite contrôlés par les syndicats mobilisant pour la guerre antifasciste, dès le 11 août, les comités d'usine furent reliés au Conseil de l'Economie qui, d'après le décret officiel fut l'organisme délibératif pour établir des accords en matière économique entre les diverses organisations représentées (Etat Républicain Catalan, 3 ; Parti Socialiste Unifié ,1 ; CNT, 3 ; FAI, 2 ; POUM, 1; UGT, 3 ; Action Catalane, 1 ; Union Républicaine, 1) et "le gouvernement de la Généralité qui exécutera les accords qui résultent de ses délibérations".
Désormais les ouvriers, au sein des usines qu'ils avaient cru conquérir sans détruire l'Etat capitaliste, deviendront à nouveau les prisonniers de ce dernier et bientôt, en Octobre sous prétexte d'oeuvrer pour la réalisation d'une nouvelle ère, de gagner la guerre, on militarisera les travailleurs des usines. Le Conseil de l'Economie se proposera, dés sa constitution, d'oeuvrer pour le socialisme en accord avec les partis républicains et la Généralité. Ni plus, ni moins. Celui qui réalisera (sur le papier) ce "premier pas du capitalisme au socialisme", sera Monsieur Nin, qui élaborera les 11 points du Conseil. Fin septembre, c'est le nouveau ministère "ouvrier" de là Généralité qui sera alors chargé de faire ce premier pas". Mais, alors, la mystification, la duperie, sera plus évidente.
Le fait le plus intéressant dans ce domaine est le suivant : à l'expropriation des entreprises en Catalogne, à leur coordination effectuée par le Conseil de l'Economie en août, au décret d'octobre du gouvernement donnant les normes pour passer à la "collectivisation", succéderont, chaque fois, de nouvelles mesures pour soumettre les prolétaires à une discipline dans les usines, discipline que jamais ils n'auraient toléré de la part des anciens patrons. En Octobre, la CNT lancera ses consignes syndicales où elle interdira les luttes revendicatives de toute espèce et fera de l'augmentation de la production le devoir le plus sacré du prolétaire. A part le fait que nous avons déjà rejeté la duperie Soviétique qui consiste à assassiner physiquement les prolétaires au nom "de la construction d'un socialisme", que personne ne distingue encore, nous déclarons ouvertement qu'à notre avis, la lutte dans les entreprises ne cesse pas un seul moment tant que subsiste la domination de l'Etat capitaliste. Certainement, les ouvriers devront faire des sacrifices après la révolution prolétarienne, mais jamais un révolutionnaire ne pourra prêcher la fin de la lutte revendicative pour arriver au socialisme. Même pas après la révolution, nous n'enlèveront l'arme de la grève aux ouvriers et il va de soi que lorsque le prolétariat n'a pas le pouvoir - et c'est le cas en Espagne— la militarisation de l'usine équivaut à la militarisation des usines de n'importe quel Etat capitaliste en guerre.
Pour devenir des armes révolutionnaires, les conseils d'usine auraient dû permettre aux ouvriers de déverser leur lutte contre l'Etat, mais puisque leurs organisations s'allièrent immédiatement avec la Généralité, cela était impossible, sous peine de se dresser contre la C.N.T, l'UGT, etc. Il est donc vain de bavarder à leur sujet de dualité de pouvoir avec de la Catalogne. Il est évident que ni à Valence, ni à plus forte raison à Madrid, nous retrouverons ces formes d'interventions ouvrières. Mais la place nous manque pour examiner de plus près les initiatives ouvrières dans ces deux centres.
Avant de reprendre l'analyse des événements, nous voudrions encore dire quelques mots au sujet du problème agraire. Certes, dans ce domaine, se sont produites de nombreuses innovations. En Catalogne a été décrétée la "syndicalisation" obligatoire de diverses activités agricoles (vente des produits, achat du matériel agricole, assurances, etc.). D' autre part, il est évident qu'après le 19 juillet, les rabassaires (petits propriétaires) se sont déchargés d'une série de rentes et de redevances, alors que là où les terres appartenaient à des propriétaires suspects de sympathie envers le fascisme, l'on est passé à un partage .sous l'égide des comités antifascistes. Mais, dans la suite, le Conseil de l'Economie d'abord, le Conseil de la Généralité d'octobre ensuite, se sont mis au travail pour encadrer ces initiatives et les diriger vers les besoins de l'économie de guerre que l'on mettait en marche.
Le 11° point du programme du Conseil Economique disait déjà, au mois d'août : " collectivisation de la grande propriété" agraire qui sera exploitée par les syndicats de paysans avec l'aide de la Généralité..."(souligné par nous : N.D.L.R.).
Dans la suite, et plus particulièrement en septembre et en octobre, le mot d'ordre de la C.N.T, et des autres organisations fut : "Nous respectons la petite propriété paysanne". Paysans, remettez-vous au travail! Enfin, l'on s'élèvera contre la collectivisation forcée et la Conseillerie de l'Agriculture veillera à rassurer les paysans qui seront simplement encadrés dans des mesures générales concernant la vente des produits et l'achat de matériel, alors que l'on mettra clairement en évidence que "la collectivisation de la terre devait se limiter aux grandes propriétés agricoles confisquées". Pour ce qui est de la province de Valence, ici aussi l'on tendra, après le reflux des événements, à constituer plutôt des comités d'exportation des oranges, du riz, des oignons, etc., alors que les terres appartenant à des propriétaires fascistes seront confisquées par les paysans qui maintiendront un caractère collectif aux exploitations par suite des nécessités mêmes de la culture (problème de l'irrigation).
A Madrid, Uribe, le ministre communiste de l'Agriculture, lancera un décret au mois d'octobre où il spécifiera "qu'est autorisée l'expropriation sans indemnisation et en faveur de l'Etat, des propriétés agricoles, quels que soient leur étendue et leur type appartenant, au 18 juillet 1936, aux personnes naturelles ou juridiques qui sont intervenues de manière directe ou indirecte dans le mouvement insurrectionnel contre la République".
Rien d'autres, en substance, que des mesures de guerre, que, dans tout Etat bourgeois, l’on prend contre les "ennemis". La seule différence, c'est que les Uribe et consorts devront tenir compte de l'intervention des masses paysannes qui ont été bien plus loin après le 19 juillet que leurs décrets. Mais même en admettant qu'une "révolution agraire" se soit effectuée en Espagne, il faudrait prouver que c'est là l'axe de la situation et non le renforcement de l'Etat capitaliste dans les villes qui rend précisément illusoire tout bouleversement profond et durable des rapports économiques et des bases de l'agriculture dans un sens révolutionnaire. Nous ne pensons pas en finir avec tous ces problèmes par la brève énonciation que nous devons nous borner à effectuer ici. Dans d'autres études, nous les approfondirons, documentation à l'appui.
Le massacre des ouvriers
Pendant le mois d'août, la ruée vers les fronts territoriaux se poursuit, au milieu de l’enthousiasme des prolétaires. Nous menaçons Huesca, nous marchons triomphalement sur Saragosse, notre encerclement: de Teruel s'effectue. Tels seront les leitmotivs que les prolétaires entendront, répétés par toutes les organisations pendant deux mois. Mais parallèlement, chaque organisation interviendra, pour substituer aux initiatives des ouvriers à l'arrière-front, les initiatives et décisions prises en commun.
Le 19 août, le POUM interviendra avec un éditorial dont le motif central sera : "Les organes réguliers, créés par la Révolution même, sont les uniques, organes chargés d'administrer la justice révolutionnaire".
A peu près à cette époque, l'Espagne Antifasciste, édition de Barcelone, publiera une interview de Companys où celui-ci mettra en évidence que la CNT et la FAI sont aujourd’hui les représentants de l'ordre et que la bourgeoisie catalane n'est pas une bourgeoisie. ... capitaliste mais humanitaire, et progressiste. ([3])
Le 22, sous le signe de "Hasta el fin" s'organisera l'expédition vers Majorque où seront jetés dans l'aventure des milliers d'ouvriers catalans dont "une grosse partie devra, par la suite, être évacuée vers Barcelone dans le silence le plus complet de tout le front antifasciste. Cette expérience qui prouvera clairement la volonté de la bourgeoisie "humanitaire" de la Catalogne de jeter les prolétaires dans des massacres militaires trouvera sa répercussion dans une plus grande liaison entre le comité de guerre du C.C. des milices et le département de guerre de la Généralité.
Le 25 l'aggravation de la situation militaire se répercutera dans les rapports entre les diverses organisations. Le POUM s'en fera l'écho en demandant que la cordialité des miliciens au front s'exprime aussi à l'arrière garde. A la CNT, le POUM dira que la convergence est complète entre l'élan révolutionnaire de cette dernière et le sien et que l'unité, d'action des masses doit être maintenue à tout prix.
Mais, dès le 25, la "Solidaritad Obrero" écrira qu'à son dernier plénum la CNT a adopté des accords concluant au désarmement de 60 % des miliciens appartenant aux différents partis. Ceux-ci appliqueront eux-mêmes ces mesures sans, quoi la CNT se chargera bien de les faire adopter par ses propres moyens. Le mot d'ordre central du Plénum était toutes les armes au front.
La CNT faisait ainsi comprendre que, pour elle, la lutte violente à l'arrière— dans les villes— était bien terminée et qu'il ne restait plus qu'un front où les ouvriers devaient se battre : le front militaire.
Tous les partis partagèrent cette façon de voir car, le 29, était publié un décret du C.C. des milices : ceux qui possèdent des armes doivent les remettre immédiatement ou se rendre au front. Companys put, dès lors, se frotter les mains avec satisfaction.
En même temps se précisera la comédie de la non-intervention. Tous les Etats capitalistes et la Russie soviétique, se mettront d'accord pour faciliter l'envoi d'armes puissantes à Franco et l'expédition de colonnes d'ouvriers étrangers à Companys et Caballero. Tous les Etats veilleront à intervenir en Espagne pour activer le massacre des prolétaires selon l'accord de "non intervention". L'Italie et l'Allemagne fourniront des armes à Franco, Blum facilitera la formation de "légions étrangères prolétariennes" (Solidaridad Obrero) mais surveillera l'envoi d'armes.
Dès cette époque, le POUM, la CNT, concevront l'aide du prolétariat international comme une pression sur leurs gouvernements pour obtenir "des avions pour l'Espagne". Ces avions, ces tanks, viendront de la Russie, quand la militarisation sera appliquée et que les ouvriers espagnols seront mis dans l'impossibilité d'échapper au massacre de Franco. Nous examinerons cela plus loin.
Le 1er septembre, Monsieur Nin, lors d'un meeting du POUM, défendra la thèse que "notre révolution est plus profonde que celle faite par la Russie en 1917". Peut-être la raison en sera-t-elle qu'en Espagne on appellera les masses à faire la révolution sans jeter par terre l'Etat capitaliste ? Pour lui, l'originalité de la révolution espagnole consistera en ce que la dictature du prolétariat sera exercée par tous les partis et organisations syndicales (y compris les partis de la gauche bourgeoise de Monsieur Companys). Mais le premier septembre, alors que l'on entrait dans la phase de la chute d’Irun, les journaux de Barcelone et la "Batalla" en premier lieu, lançaient le cri d'allégresse : "la chute de Huesca est imminente". Demain l'on criera : "nous sommes dans les premières rues de Huesca", mais les jours et les semaines se passeront sans résultats et, finalement, l'on chuchotera que le commandant en chef des forces gouvernementales, Villalba, est un traître et que c'est de sa faute..., etc. Le 2, le POUM "approfondira "la révolution en liquidant son organisation syndicale dans l’UGT (Union générale des Travailleurs réformistes) sous prétexte d'injecter un vaccin révolutionnaire à cette dernière.
Mais la défaite d’Irun sera bientôt connue avec la trahison d'éléments du Front Populaire. Dans la "Batalla", la "Soli", se déclenchera une campagne contre ceux qui, comme Priéto, voudraient réaliser un compromis avec les fascistes.
Que s'est-il passé à Badajoz, que se passe-t-il à San Sébastian ? Demandera le POUM. Et il répondra lui-même en disant : il faut un gouvernement ouvrier.
La CNT et les Socialo-centristes de Barcelone réagiront à l'aventure de Majorque, à la trahison de Badajoz et d’Irun en déclenchant une forte campagne pour le commandement unique des milices, la centralisation de celles-ci. Mais, à ce moment, l'attention des masses sera reportée vers Huesca, car l'on dira partout : "l'encerclement de Huesca est complet" et sa chute est imminente.
C'est ici que débute le gouvernement de Caballero qui se présentera avec "un programme constitutionnel" et qui se donnera pour tâche de réaliser le commandement unique pour mener la guerre "Hasta el fin". Badajoz, Irun, seront vite oubliés et lorsque les nationalistes basques remettront San Sébastian aux armées de Franco, l'on constituera un département basque du gouvernement Caballero qui élaborera un statu juridique pour l'Etat libre des pays basques.
Caballero, qui avait tenté d'entraîner la CNT dans son ministère, se contentera du soutien technique de cette dernière et passera à l'organisation de la défaite de Tolède et de la chute de Madrid.
Avant cela, le POUM avait salué ("Batalla" du 11 septembre) le cabinet de Caballero comme un gouvernement progressif par rapport à Giral, mais avait déclaré que, pour être vraiment un gouvernement ouvrier, il aurait dû incorporer tous les partis prolétariens et, en premier lieu, la CNT et la FAI (vraisemblablement aussi le POUM). Pour ces raisons il maintenait, son mot d'ordre d'un gouvernement ouvrier appuyé sur une Assemblée Constituante d'ouvriers et soldats. "Mundo Obrero", l'organe des centristes madrilènes, qui aura plusieurs ministres dans le gouvernement, lancera l'appel : "tout pour le gouvernement et par le gouvernement".
Le 12, l'on sera "devant les premières maisons de Huesca".
Mais le 13, l'on n'aura pas pris Huesca et il faudra essayer de normaliser la vie de la Catalogne en prévision d'une longue guerre. La CNT s'adressera aux paysans pour affirmer qu’elle, ne voulait collectiviser que les grands domaines, alors qu'elle respectait la petite propriété : "au travail, paysans", tel sera le mot d'ordre. Le POUM exprimera pudiquement son accord et continuera à se traîner lamentablement derrière la CNT à laquelle il jettera régulièrement des fleurs, d'ailleurs méprisées publiquement par cette dernière.
Le 20 de Madrid, partira une campagne en faveur du rétablissement d'une armée régulière. Ce sont les socialo-centristes qui l’entameront,, Le POUM acceptera le principe d'une armée rouge. La CNT se taira dédaigneusement et passera à l’organisation du plénum national de ses régionales à Madrid.
Les décisions de ce dernier seront les suivantes : entamer une campagne pour obtenir le, création d’un Conseil National de Défense, appuyé sur des Conseils régionaux, qui auront à mener la lutte contre le fascisme et la lutte pour la construction des nouvelles bases de l'économie. La composition du Conseil National de Madrid devrait être : cinq représentants de la C.N.T., cinq de l'U,G.T., quatre des partis républicains. La présidence du Conseil reviendrait à Largo Caballero, alors qu'Azana resterait à la tête de la République. Son programme comporterait la suppression du volontariat, le commodément unique, etc..
Immédiatement, autour de ces propositions se déclenchèrent de vives polémiques. Mais deux faits essentiels étaient acquis : les anarchistes entreraient dans les ministères à la condition d'en changer les noms : ce qui n'est pas très difficile, dira "Claridad", l'organe de Caballero. Enfin, ils acceptent le principe de la militarisation, eux qui recommandaient le 2 août aux ouvriers de Barcelone de se refuser à faire les soldats, sinon les miliciens du peuple.
Entre temps, la situation militaire s’ aggrave. Tolède va tomber et l'on est toujours "dans les premières rues de Huesca". La menace sur Madrid se précise.
Le 26 septembre s'ouvre la crise du gouvernement de la Généralité. Le lendemain se constitue le nouveau gouvernement où participent la C.N.T, le POUM et les socialo-centristes. Le programme de ce "gouvernement ouvrier", où les partis de la gauche bourgeoise participent comme expression de la "petite bourgeoisie", comporte le commandement unique, la discipline, la suppression, du volontariat, etc..
Quelques jours après, Monsieur Caballero estime le moment venu pour lancer son fameux décret sur la militarisation des milices et l'application du code militaire dans cette nouvelle armée régulière. A Madrid, le décret sera appliqué à partir du 10 octobre : dans les régions de la périphérie, où il faudra manoeuvrer plus longtemps parmi le prolétariat, c’est seulement le 20 qu'on l'appliquera. La constitution du nouveau Conseil de la Généralité, le décret de Caballero, arriveront à point pour empêcher le prolétaire de se poser le problème : que s'est-il passé à Tolède? Pourquoi sommes-nous toujours dans "les premiers jours de Huesca" ? Pourquoi Oviedo, qui allait être prise par les mineurs peut-elle être dégagée facilement par les secours fascistes ? Pourquoi et pour qui nous faisons-nous massacrer ? Les Caballero, les Companys, les Sandino, les Villalba, le grand Etat-Major républicain, auquel se sont joints les Grossi, les Durruti, les Ascasso, ne sont-ils pas les mêmes qu'en 1931, 1932, 1934, lorsqu'ils ont fait avec nos cadavres un tapis pour l'avènement des droites. Pouvons-nous, avec des traîtres à la direction des opérations militaires, connaître autre chose que des défaites et des massacres ?.
Les ouvriers n'ont pas le temps de se poser ces problèmes qui signifieraient l'abandon des fronts territoriaux et le déchaînement de la lutte armée autant contre Caballero que contre Franco. Les prolétaires n'ont pas le temps d'entrevoir ce chemin qui, pourtant, était le seul où ils auraient rencontré une possibilité d'en finir avec le fascisme, car ils en auraient fini avec le capitalisme. Le nouveau Conseil de la Généralité les happe en Catalogne : le décret sur la militarisation de Madrid intervient pour les autres régions avec la menace de sanctions graves.
Les événements vont se pour suivre maintenant avec rapidité. En Catalogne, un simple décret dissout le Comité Central antifasciste (qui conservait un aspect "révolutionnaire" aux manoeuvres du capitalisme), car, dira Garcia Oliver, délégué de la C.N.T, nous sommes tous représentés au Conseil de la Généralité. Tous les Comités antifasciste seront dissous et remplacés par les "ayuntamientos" (les municipalités traditionnelles). Plus aucune institution du 19 juillet ne survivra et un second décret précisera que toute tentative de reconstituer des organismes en marge des municipalités sera considéré comme acte factieux.
Le 11 octobre, paraîtront les "Consignes syndicales" de la C.N.T : le décret de militarisation et de mobilisation pour la Catalogne. Le même jour, le navire soviétique, "Zanianine", fera escale dans le port de Barcelone pour marquer avec pompe que l'URSS avait rompu avec la politique de "non-intervention" et volait enfin au secours de ouvriers espagnols.
Les consignes de la C.N.T. visèrent à interdire absolument "pendant que nous sommes en guerre" la présentation de la revendication de nouvelles bases de travail, surtout si elles devaient aggraver la situation économique. Elles affirmaient que dans les productions qui ont une relation directe ou indirecte avec la lutte antifasciste, on ne pourra exiger que soient respectées les bases de travail, ni en salaires, ni en temps de travail. Enfin, les ouvriers ne pourront demander d'être payé pour les heures supplémentaires dans les productions utiles à la guerre antifasciste et ils devront activer la production plus qu'avant le 19 juillet.
Ce seront les syndicats, les comités et délégués de fabriques, d'ateliers et de chantiers, avec "le concours des hommes révolutionnaires", qui devront appliquer ces consignes.
La militarisation des milices substituera au lever de prolétaires et de paysans jetés sur les fronts au nom de la guerre pour le "socialisme", l'appel aux classes, puis à toute la population afin d'opposer au fascisme "la Nation armée" "luttant pour la liberté".
Certes, le POUM, la C.N.T., devront manoeuvrer pour jeter de la poudre aux yeux des masses et déguiser la militarisation en une nécessité vitale que leur vigilance de classe (?) empêchera de se transformer en un instrument de l’étranglement des ouvriers. Mais le fait essentiel c’est quelle sera appliquée strictement. Dans sa substance, elle nous montrera le capitalisme parvenant à crucifier le prolétariat sur des fronts où les Caballero et ses alliés "révolutionnaires" prépareront minutieusement les catastrophes militaires. Désormais, le massacre des ouvriers en Espagne prendra la forme d'une guerre essentiellement bourgeoise où, par deux armées régulières : celle de la démocratie et celle du fascisme, les ouvriers se feront massacrer.
Et c'est le jour même où le décret sur la militarisation est appliqué à Barcelone qu'y débarquera le "Zanianine", navire soviétique, marquant symboliquement le tournant de la Russie envers l'Espagne. L'URSS interviendra avec ses apports d'armes et de techniciens seulement après que la constitution de l'armée régulière de Caballero aura marqué ouvertement qu'il s'agit bien d'une guerre bourgeoise. N'oublions pas qu'au début des événements, la Russie passait à l'assassinat de Zinoviev, Kamenev et de tant d'autres. Maintenant, elle peut passer directement à l'assassinat des ouvriers espagnols pour qui ses avions et ses tanks seront un argument de poids dans leur acceptation ou dans l'acceptation de leur incorporation dans une armée bourgeoise, dirigée par des gens habiles dans le massacre des prolétaires.
A Madrid, jusqu'au moment de la constitution du nouveau ministère (ou Conseil comme l'appellent les anarchistes), la C.N.T. s'opposait plutôt à la militarisation. Encore dans le "Frente Libertario" (organe des milices confédérales de la C.N.T. à Madrid) du 27 octobre, nous trouverons cette position : "Milices ou Armée Nationale? Pour nous autres milices populaires!" Mais, ici aussi, la position de la C.N.T. découle d'un honteux opportunisme. Tant qu'elle n'a pas sa part d'activité au sein du gouvernement et qu'elle ne pourra pas contrôler les opérations militaires, elle manifestera une opposition farouche.
Comme on sait Caballero est parvenu à faire d'une pierre deux coups, en remaniant son cabinet huit jours avant sa fuite pour Valence. Les anarchistes sont entrés dans le "Conseil" et ainsi ont non seulement sanctionne la militarisation et la création d’une Armée Nationale, mais aussi toute l'oeuvre de Caballero qui, après la chute de Tolède, a permis, sinon facilité, la ruée des fascistes vers Madrid. Pour chaque bain de sang prolétarien, la bourgeoisie fera un pas vers l'extrème-gauche. De Giral à Caballero à Madrid; de Casanovas à Frabegas-Nin en Catalogne; aujourd’hui Garcia Oliver est ministre et les représentants des jeunesses socialistes et libertaires de Madrid sont entrés dans la Junte de Défense.
Et c'est à ce rythme que se poursuivent les événements. En Catalogne, sous le drapeau du Conseil Révolutionnaire de la Généralité, c'est l'alliance des anarchistes avec les socialo centristes en vue d'empêcher les ouvriers de lutter pour leurs revendications de classe et de les maintenir sous la pluie meurtrière des balles et des obus "hasta el fin". A Madrid, Caballero part à Valence, mais les prolétaires devront se faire massacrer jusqu'au dernier afin de payer le prix de l'aberration tragique qui les pousse à confier leur sort à des agents du capitalisme et à des traîtres. Ah! Le général Mola avait bien raison lorsqu’il disait : j’ai cinq colonnes qui marchent sur Madrid : quatre autour de la ville et une à l'intérieur. La cinquième colonne, celle de Caballero et consorts, a fait son œuvre et maintenant elle va poursuivre son oeuvre fraternellement unie, à la CNT et au POUM, dans les autres régions. Après Madrid c'est au prolétariat de Barcelone, de Valence que le capitalisme s'attaquera avec rage.
Nous devons conclure ici notre examen des événements d'Espagne, bien que nous sentons nettement l'insuffisance de notre analyse de la période que nous qualifions de "massacre des prolétaires". Nous reviendrons sur ce moment dans le prochain numéro de "Bilan", car il nous importe surtout de finir avec l’énonciation brève des positions que notre fraction oppose à la mystification de l'antifascisme.
Nous nous adresserons avec véhémence aux prolétaires de tous les pays afin qu’ils n’accréditent pas, par le sacrifice de leur vie, le massacre des ouvriers en Espagne. Qu'ils refusent de partir dans les colonnes internationales pour l'Espagne, mais qu'ils engagent leur lutte de classe contre leur propre bourgeoisie. Le prolétaire espagnol ne doit pas être maintenu au front par la présence d'ouvriers étrangers qui lui donnent l'impression qu'il lutte vraiment pour sa cause internationale.
Quant aux prolétaires de la péninsule ibérique, ils n'ont qu'une voie aujourd'hui, celle du 19 juillet : la grève dans toutes les entreprises, de guerre ou non ; du coté de Companys, comme du côté de Franco ; contre les ukases de leurs organisations syndicales et du Front Populaire et pour la destruction du régime capitaliste.
Et que les ouvriers ne s'effrayent pas si on leur criera qu'ainsi ils font le jeu du fascisme. Seuls les charlatans, les traîtres, pourront prétendre qu'en luttant contre le capitalisme, qui se trouve à Barcelone comme à Séville, l'on fait le jeu du fascisme. Le prolétariat révolutionnaire doit rester fidèle à son idéal de classe, à ses armes de classe et tout sacrifice qu'il fera dans cette direction, sera fructifié par les batailles révolutionnaires de demain.
[1] Syndicats d'employés.
[2] Parti socialiste unifié de Catalogne adhérant à la Troisième internationale.
[3] "...Question : Est-ce que le rôle quotidien prépondérant de la CNT en Catalogne ne serait pas nocif au gouvernement démocratique ?
Réponse de Çompanys : Non. La CNT prit sur elle les devoirs abandonnés par les bourgeois et les fascistes ensuite elle établit l'ordre et défend la Société. Elle est maintenant la Force,.la Légalité, l'Ordre.
Question : Ne craignez vous pas que le prolétariat révolutionnaire ayant écrasé le fascisme extermine à son tour la bourgeoisie ?
Réponse : N'oubliez pas que la bourgeoisie catalane diffère de la bourgeoisie de certains pays démocratiques d'Europe. Le capitalisme est mort, entièrement mort. Le soulèvement fasciste était son suicide. Notre gouvernement, bien que bourgeois, ne défend pas des intérêts, financiers d'aucune sorte ; il défend les classes moyennes. Aujourd'hui nous marchons vers un ordre prolétarien. Nos intérêts en auront peut-être à pâtir quelque peu, mais nous, nous, sommes donnés comme devoir d'être utiles encore dans le processus de la transformation sociale. Nous ne voulons pas donner des privilèges exclusifs aux classes moyennes,. Nous voulons créer le droit démocratique individuel, sans contraintes sociales ou économiques.
(Interview donné le 21 août par Çompanys au "New Chronicle" et reproduit par "LÀ Vanguardia" de Barcelone, organe du gouvernement catalan, "ainsi que par l'Espagne Antifasciste, organe de la CNT-FAI, le 1er septembre).
Prolétaires !
Le 19 juillet 1936, les prolétaires de Barcelone, avec leurs poings nus, écrasèrent l'attaque des bataillons de Franco, armés jusqu'aux dents.
Le 4 mai 1937, ces mêmes prolétaires, munis d'armes, laissent sur le pavé bien plus de victimes qu'en juillet, lorsqu'ils doivent repousser Franco et c'est le gouvernement antifasciste - comprenant jusqu'aux anarchistes et dont le POUM [1] est indirectement solidaire - qui déchaîne la racaille des forces répressives contre les ouvriers.
Le 19 juillet, les prolétaires de Barcelone sont une force invincible. Leur lutte de classe, affranchie des liens de l'État bourgeois, se répercute au sein des régiments de Franco, les désagrège et réveille l'instinct de classe des soldats : c'est la grève qui enraye fusils et canons de Franco et qui brise son offensive.
L'histoire n'enregistre que des intervalles fugitifs au cours desquels le prolétariat peut acquérir son autonomie entière vis-à-vis de l'État capitaliste. Quelques jours après le 19 Juillet, le prolétariat catalan arrive à la croisée des chemins : ou bien il entrait dans la phase supérieure de sa lutte en vue de la destruction de l'État bourgeois ou bien le capitalisme reconstituait les mailles de son appareil de domination. A ce stade de la lutte où l'instinct de classe ne suffit plus et où la conscience devient le facteur décisif, le prolétariat ne peut vaincre que s'il dispose du capital théorique accumulé patiemment et avec acharnement par ses fractions de gauche érigées en partis sous l'explosion des événements. Si, aujourd'hui, le prolétariat espagnol vit une aussi sombre tragédie, c'est dû à son immaturité à forger son parti de classe : le cerveau qui, seul, peut lui donner force de vie.
En Catalogne, dès le 19 Juillet, les ouvriers créent spontanément, sur leur terrain de classe, les organes autonomes de leur lutte. Mais, immédiatement, surgit l'angoissant dilemme : ou engager à fond la bataille politique pour la destruction totale de l'État capitaliste et parachever ainsi les succès économiques et militaires, ou bien laisser debout la machine oppressive de l'ennemi et lui permettre alors de dénaturer et de liquider les conquêtes ouvrières.
Les classes luttent avec les moyens qui leur sont imposés par les situations et le degré de tension sociale. En face d'un incendie de classe, le capitalisme ne peut même pas songer à recourir aux méthodes classiques de la légalité. Ce qui le menace, c'est l'independance de la lutte prolétarienne conditionnant l'autre étape révolutionnaire vers l'abolition de la domination bourgeoise. Le capitalisme doit donc renouer les fils de son contrôle sur les exploités. Ces fils, qui étaient précédemment la magistrature, la police, les prisons, deviennent, dans la situation extrême de Barcelone, les Comités des milices, les industries socialisées, les syndicats ouvriers gérant les secteurs essentiels de l'économie, les patrouilles de vigilance, etc.
Ainsi, en Espagne, l'Histoire pose à nouveau le problème qui, en Italie et en Allemagne, a été résolu par l'écrasement du prolétariat : les ouvriers conservent à leur classe les instruments qu'ils se créent dans le feu de la lutte pour autant qu'ils les tournent contre l'État bourgeois. Les ouvriers arment leur bourreau de demain si, n'ayant pas la force d'abattre l'ennemi, ils se laissent à nouveau attirer dans les filets de sa domination.
La milice ouvrière du 19 juillet est un organisme prolétarien. La "milice prolétarienne" de la semaine suivante est un organisme capitaliste approprié à la situation du moment. Et, pour réaliser son plan contre-révolutionnaire, la bourgeoisie peut faire appel aux centristes [2], aux socialistes, à la CNT, à la FAI, au POUM, qui, tous, font croire aux ouvriers que l'Etat change de nature lorsque le personnel qui le gère change de couleur. Dissimulé dans les plis du drapeau rouge, le capitalisme aiguise patiemment l'épée de la répression qui, le 4 mai, est préparée par toutes les forces qui, le 19 juillet. avaient brisé l'échine de classe du prolétariat espagnol.
Le fils de Noske et de la Constitution de Weimar, c'est Hitler ; le fils de Giolitti [3] et du "contrôle de production", c'est Mussolini ; le fils du front antifasciste espagnol, des "socialisations", des milices "prolétariennes", c'est le carnage de Barcelone du 4 mai 1937.
Et, seul, le prolétariat russe riposta a la chute du tsarisme, par l'octobre 1917, parce que, seul, il parvint a construire son parti de classe au travers du travail des fractions de gauche.
Prolétaires !
C'est à l'ombre d'un gouvernement de Front populaire que Franco a pu préparer son attaque. C'est dans la voie de la conciliation que Barrios a essayé, le 19 juillet, de former un ministère unique pouvant réaliser le programme d'ensemble du capitalisme espagnol, soit sous la direction de Franco, soit sous la direction mixte de la droite et de la gauche fraternellement unies. Mais c'est la révolte ouvrière de Barcelone, de Madrid, des Asturies, qui oblige le capitalisme à dédoubler son ministère, à départager les fonctions entre l'agent républicain et l'agent militaire liés par l'indissoluble solidarité de classe.
Là où Franco n'est pas parvenu à imposer sa victoire immédiate, le Capitalisme appelle les ouvriers à le suivre pour "battre le fascisme". Sanglant guet-apens qu'ils ont payé de milliers de cadavres en croyant que, sous la direction du gouvernement républicain, ils pouvaient écraser le fils légitime du capitalisme : le fascisme. Et ils sont partis pour les cols de l'Aragon, les montagnes de Guadarrama, des Asturies, pour la victoire de la guerre antifasciste.
Encore une fois, comme en 1914, c'est par l'hécatombe des prolétaires que l'Histoire souligne en traits sanglants l'opposition irréductible entre bourgeoisie et prolétariat.
Les fronts militaires : une nécessité imposée par les situations ? Non ! Une nécessité pour le Capitalisme afin d'encercler et d'écraser les ouvriers ! Le 4 mai 1937 apporte la preuve éclatante qu'après le 19 Juillet, le prolétariat avait à combattre Companys, Giral tout autant que Franco. Les fronts militaires ne pouvaient que creuser la tombe des ouvriers parce qu'ils représentaient les fronts de la guerre du Capitalisme contre le Prolétariat. A cette guerre, les prolétaires espagnols - à l'exemple de leurs frères russes de 1917 - ne pouvaient riposter qu'en développant le défaitisme révolutionnaire dans les deux camps de la bourgeoisie : le républicain comme le "fasciste", et en transformant la guerre capitaliste en guerre civile en vue de la destruction totale de l'État bourgeois.
La Fraction italienne de gauche a été soutenue uniquement, dans son tragique isolement, par la solidarité du courant de la Ligue des communistes internationalistes de Belgique, qui vient de fonder la fraction belge de la gauche communiste internationale. Seuls, ces deux courants ont jeté l'alarme, alors que, partout, l'on proclamait la nécessité de sauvegarder les conquêtes de la Révolution, de battre Franco pour mieux battre Caballero ensuite.
Les derniers événements de Barcelone confirment lugubrement notre thèse initiale et ils découvrent que c'est avec une cruauté égalant celle de Franco que le front populaire, flanqué des anarchistes et du POUM, s'est jeté sur les ouvriers insurgés du 4 mai.
Les vicissitudes des batailles militaires ont été autant d'occasions pour le Gouvernement républicain de resserrer son emprise sur les exploités. En l'absence d'une politique prolétarienne du défaitisme révolutionnaire, les succès comme les échecs militaires de l'armée républicaine n'ont été que les étapes de la sanglante défaite de classe des ouvriers : à Badajoz, Irun, Saint-Sébastien, la République du Front populaire apporte sa contribution au massacre concerté du prolétariat tout en resserrant les liens de l'Union Sacrée, parce que, pour gagner la guerre antifasciste, il faut une armée disciplinée et centralisée. La résistance de Madrid, par contre, facilite l'offensive du Front populaire qui peut se débarrasser de son valet d'hier : le POUM, et ainsi préparer l'attaque du 4 mai. La chute de Malaga renoue les fils sanglants de l'Union sacrée, tandis que c'est la victoire militaire de Guadalajara qui ouvre la période se concluant par les fusillades de Barcelone. Dans l'atmosphère d'ivresse guerrière peut ainsi germer et éclore l'attaque du 4 mai.
Parallèlement, dans tous les pays, la guerre d'extermination du capitalisme espagnol nourrit la répression bourgeoise internationale, et les morts fascistes et "antifascistes" d'Espagne accompagnent les assassinés de Moscou, les mitraillés de Clichy ; et c'est aussi sur l'autel sanglant de l'antifascisme que les traîtres rassemblent les ouvriers de Bruxelles autour du capitalisme démocratique lors des élections du 11 avril 1937.
"Des armes pour l'Espagne" : tel a été le mot d'ordre central qui a résonné aux oreilles des prolétaires. Et ces armes ont tiré sur leurs frères de Barcelone. La Russie soviétique, en coopérant à l'armement de la guerre antifasciste, a aussi représenté la charpente capitaliste pour le récent carnage. Aux ordres de Staline - qui étale sa rage anticommuniste le 3 mars - le PSUC de Catalogne prend l'initiative du massacre.
Encore une fois, comme en 1914, les ouvriers se servent des armes pour s'entre-tuer au lieu de s'en servir pour la destruction du régime d'oppression capitaliste.
Prolétaires !
Les ouvriers de Barcelone ont repris le 4 mai 1937 le chemin qu'ils avaient emprunté le 19 Juillet et dont le capitalisme avait pu les rejeter en s'appuyant sur les forces multiples du Front Populaire. En déclenchant la grève partout, même dans les secteurs présentés comme des conquêtes de la révolution, ils ont fait front contre le bloc républicano-fasciste du capitalisme. Et le gouvernement républicain a répondu avec autant de sauvagerie que l'a fait Franco à Badajoz et Irun. Si le gouvernement de Salamanque n'a pas exploité cet ébranlement du front de l'Aragon pour pousser une attaque, c'est parce qu'il a senti que son complice de gauche remplissait admirablement son rôle de bourreau du prolétariat.
Epuisé par dix mois de guerre, de collaboration de classe de la CNT, la FAI, le POUM, le prolétariat catalan vient d'essuyer une terrible défaite. Mais cette défaite est aussi une étape de la victoire de demain, un moment de son émancipation, car elle signe l'arrêt de mort de toutes les idéologies qui avaient permis au capitalisme de sauvegarder sa domination, malgré le soubresaut gigantesque du 19 Juillet.
Non, les prolétaires tombés le 4 mai ne peuvent être revendiqués par aucun des courants qui, le 19 juillet, les ont entraînés hors de leur terrain de classe pour les précipiter dans le gouffre de l'antifascisme.
Les prolétaires tombés appartiennent au prolétariat et uniquement à lui. Ils représentent les membranes du cerveau de la classe ouvrière mondiale, du parti de classe de la révolution communiste.
Les ouvriers du monde entier s'inclinent devant tous les morts et revendiquent leurs cadavres contre tous les traîtres : ceux d'hier, comme ceux d'aujourd'hui. Le prolétariat du monde entier salue en Berneri [4] un des siens, et son immolation à l'idéal anarchiste est encore une protestation contre une école politique qui s'est effondrée au cours des événements d'Espagne : c'est sous la direction d'un gouvernement à participation anarchiste que la police a répété sur le corps de Berneri l'exploit de Mussolini sur le corps de Matteotti [5] !
Prolétaires !
Le carnage de Barcelone est le signe avant coureur de répressions encore plus sanglantes sur les ouvriers d'Espagne et du monde entier. Mais il est encore le signe avant coureur des tempêtes sociales qui, demain, déferleront sur le monde capitaliste.
Le capitalisme, en dix mois seulement, a dû épuiser les ressources politiques qu'il comptait consacrer à démolir le prolétariat, en entravant le travail que celui-ci accomplissait pour fonder son parti de classe, arme de son émancipation, et de la construction de la société communiste. Centrisme et anarchisme, en rejoignant la social-démocratie, ont, en Espagne, atteint le terme de leur évolution, comme ce fut le cas en 1914 lorsque la guerre réduisit la Deuxième Internationale à l'état de cadavre.
En Espagne, le capitalisme a déclenché une bataille d'une portée internationale : la bataille entre le fascisme et l'antifascisme qui, au travers de la forme extrême des armes, annonce une tension aiguë des rapports de classe sur l'arène internationale.
Les morts de Barcelone déblaient le terrain pour la construction du parti de la classe ouvrière. Toutes les forces politiques qui ont appelé les ouvriers à lutter pour la révolution en les engageant dans une guerre capitaliste ont toutes passé de l'autre côté de la barricade et devant les ouvriers du monde entier s'ouvre l'horizon lumineux où les morts de Barcelone ont écrit avec leur sang de classe déjà tracé par le sang des morts de 14-18 : la lutte des ouvriers est prolétarienne a la seule condition de se diriger contre le capitalisme et son Etat ; elle sert les intérêts de l'ennemi si elle ne se dirige pas contre lui, dans tous les instants, dans tous les domaines, dans tous les organismes prolétariens que les situations font surgir.
Le prolétariat mondial luttera contre le capitalisme même lorsque celui-ci passera à la répression contre ses valets d'hier. C'est la classe ouvrière et jamais son ennemi de classe qui est chargée de liquider le compte de ceux qui ont exprimé une phase de son évolution, un moment de sa lutte pour l'émancipation de l'esclavage capitaliste.
La bataille internationale que le capitalisme espagnol a engagée contre le prolétariat ouvre un nouveau chapitre international de la vie des fractions de tous les pays. Le prolétariat mondial qui doit continuer à lutter contre les "constructeurs" d'Internationales artificielles sait qu'il ne peut fonder l'Internationale prolétarienne qu'au travers de l'ébranlement mondial du rapport des classes ouvrant la voie de la Révolution communiste, et seulement ainsi. Face au front de la Guerre d'Espagne, qui annonce l'éclosion de tourmentes révolutionnaires en d'autres pays, le prolétariat mondial sent que le moment est venu de nouer les premiers liens internationaux des fractions de la Gauche communiste.
Prolétaires de tous les pays !
Votre classe est invincible ; elle représente le moteur de l'évolution historique : les événements d'Espagne en apportent la preuve, car c'est votre classe, uniquement, qui constitue l'enjeu d'une lutte qui convulsionne le monde entier !
Ce n'est pas la défaite qui peut vous décourager : de cette défaite vous retirerez les enseignements pour votre victoire de demain !
Sur vos bases de classe, vous reconstituerez votre unité de classe au-delà des frontières, contre toutes les mystifications de l'ennemi capitaliste !
En Espagne, aux tentatives de compromissions tendant à fonder la paix de l'exploitation capitaliste, répondez par la fraternisation des exploités des deux armées pour la lutte simultanée contre le capitalisme !
Debout pour la lutte révolutionnaire dans tous les pays !
Vivent les prolétaires de Barcelone qui ont tourné une nouvelle page sanglante du livre de la Révolution mondiale !
En avant pour la constitution du Bureau International en vue de promouvoir la formation des fractions de gauche dans tous les pays !
Elevons l'étendard de la Révolution communiste que les bourreaux fascistes et antifascistes ne peuvent empêcher les prolétaires vaincus de transmettre à leurs héritiers de classe.
Soyons dignes de nos frères tombés !
Vive la Révolution communiste dans le monde entier !
Les Fractions belge et italienne
de la Gauche communiste internationale
Quand les partis staliniens soutenaient le fascisme
La propagande démocratique n'a pas l'habitude (et pour cause) de faire beaucoup de publicité à l'enthousiasme avec lequel cette composante du camp antifasciste que furent les staliniens s'était pendant un temps engagée dans la voie du soutien au fascisme. L'extrait que nous reproduisons ci dessous du Manifeste pour le salut de l'Italie et la réconciliation du peuple italien, rédigé de la main même de Togliatti et approuvé en septembre 1936 par le comité central du parti, est publié dans Stato Operaio n° 8 en 1936 :
1. Le Parti ouvrier d'unification marxiste (ou POUM, en espagnol Partido obrero de unificación marxista) était une organisation espagnole proche des trotskistes, créée en 1935 et dissoute en 1937, qui a participé activement à la Guerre d'Espagne contre le général Franco.
2. C'est ainsi que la Gauche communiste d'Italie caractérisait les staliniens.
3. Homme politique bourgeois, plusieurs pérsident du Conseil en Italie, notamment lors des grèves avec occupations d'usine en 1920.
4. Camillo Berneri, né en Italie, à Lodi le 28 mai 1897. Mort assassiné par la GPU en Espagne, à Barcelone, le 6 mai 1937.
5. Giacomo Matteotti fut un député socialiste italien. Son assassinat par un groupe fasciste déboucha indirectement sur l'instauration progressive du régime de Mussolini.
Links
[1] https://fr.internationalism.org/en/tag/evenements-historiques/deuxieme-guerre-mondiale
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/42/italie
[3] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/38/allemagne
[4] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/guerre
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/36/france
[6] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/anti-fascisme
[7] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/front-uni
[8] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/soi-disant-partis-ouvriers
[9] https://fr.internationalism.org/en/tag/situations-territoriales/situation-sociale-france
[10] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/gauche-communiste
[11] https://fr.internationalism.org/ri370/espagne36.htm#_ftn1
[12] https://fr.internationalism.org/ri370/espagne36.htm#_ftnref1
[13] https://fr.internationalism.org/en/tag/evenements-historiques/espagne-1936