LE DEVELOPPEMENT LENT ET PROFOND DE LA LUTTE DE CLASSE
Des pays développés aux pays sous-développés, le capitalisme en crise impose l'austérité à tous les ouvriers, dans tous les secteurs. En Europe, le taux de chômage atteint 11%.Même dans les pays où "l'Etat-providence" était une tradition bien établie, comme la Hollande, la Suède, la Grande-Bretagne, les budgets sociaux et les dépenses de santé sont dramatiquement réduites. Partout le prolétariat est attaqué. Et partout, il est obligé de se défendre, de se défendre le plus massivement possible, de plus en plus violemment, de plus en, plus contre les gouvernements, la police et le sabotage des luttes par les syndicats et les partis de gauche sans responsabilité gouvernementale.
Simultanéité des luttes et tendances à l'extension
Face aux attaques de la bourgeoisie qui touchent toute la classe ouvrière, celle-ci réagit dans tous les secteurs : le privé comme le public, les secteurs traditionnels comme l'industrie de pointe, le secteur directement productif comme celui des services, et dans tous les pays. La simultanéité des luttes, notamment au coeur de la plus grande concentration prolétarienne du monde, en Europe, se poursuit. Cette simultanéité, la bourgeoisie veut à tout prix la cacher pour tenter d'empêcher les ouvriers :
- de prendre conscience qu'ils ne sont pas isolés, que, confrontés aux mêmes problèmes, à l'autre bout du pays, de l'autre côté de la frontière, leurs frères de classe luttent aussi ;
- de prendre confiance en leurs propres forces ;
- d'unifier leurs luttes.
La simultanéité des luttes pose concrètement la possibilité d'étendre les luttes. La tendance à l'extension s'est manifestée à plusieurs reprises avec dynamisme, au sein d'un même secteur, mais également dans quelques conflits de grande ampleur où plusieurs secteurs ont lutté : Brésil, Grèce. Les luttes aujourd'hui sont d'autant plus significatives de la combativité actuelle de la classe que faire grève dans les conditions difficiles de la crise, de la menace du chômage, de la répression renforcée de l'Etat, et face à la stratégie de démobilisation et de division des syndicats, est un choix autrement important que dans les périodes de lutte antérieures. Même si, quantitativement, le nombre de jours de grève est moins important qu'au début des années 70, ce sont cependant, rien qu'au cours de ces derniers mois, des millions d'ouvriers qui ont été impliqués dans des mouvements de lutte.
La nécessité d'une lutte massive
Parallèlement à un strict contrôle de l'information sur la situation sociale, se mène une campagne permanente sur le thème "lutter ne sert à rien". Les images de défaites ouvrières sont étalées jusqu'à l'écoeurement : fins moroses des grèves, impuissance face à la répression, divisions entre ouvriers, etc. Le but d'une telle propagande est de freiner l'expression ouverte du mécontentement, de profiter de la désillusion grandissante à l'égard des syndicats pour la transformer en passivité, pour induire un sentiment d'échec, de démoralisation, d'atomisation individuelle.
De même que la prétendue "passivité" de la classe ouvrière est un mensonge, la prétendue "inefficacité" de la lutte en est un autre. Le niveau actuel de la lutte de classe n'empêche pas les attaques croissantes contre les conditions de vie de la classe ouvrière, mais il limite la marge de manoeuvre de la classe dominante dans son offensive et freine cette attaque. Cela ne se traduit pas en soi dans les résultats de chaque conflit, mais c'est au niveau de l'ensemble de la classe ouvrière que l'attaque est freinée. Même s'il n'y a pas d'acquis durable pour chaque conflit, chaque expression du mécontentement et de la résistance des ouvriers participe d'une résistance d'ensemble de la classe ouvrière qui a un effet. Plus la classe ouvrière résiste aux attaques de la bourgeoisie, plus elle restreint la marge de manoeuvre de celle-ci et rend la planification des attaques difficile. La campagne actuelle de dénigrement des luttes ouvrières, par son ampleur, montre l'inquiétude de la classe dominante. Abandonner le terrain de la lutte signifierait pour la classe ouvrière laisser les mains libres à la bourgeoisie pour attaquer encore plus fortement sur le plan économique, pour entretenir l'impuissance et l'isolement.
La nécessité de l'auto organisation contre et en dehors des syndicats
Plus que les résultats sur le plan économique qui ne peuvent être que temporaires et extrêmement limités, les résultats de ses luttes pour la classe ouvrière se trouvent sur le plan de la confiance en elle-même et de sa prise de conscience. La première victoire, c'est la lutte elle-même, la volonté de relever la tête face aux attaques, aux humiliations, à la répression de la bourgeoisie. Tout ce qui manifeste une volonté de lutter du prolétariat par ses propres moyens, par les grèves, les rassemblements, les manifestations, est un encouragement pour toute la classe ouvrière. La multiplication de conflits bouscule le mur du silence, brise le sentiment d'isolement, développe la conscience de sa force par le prolétariat, et renforce l'idée que pour faire face à la bourgeoisie, il faut lutter massivement, être nombreux, que pour cela, il faut étendre la lutte, que non seulement c'est nécessaire, mais que c'est possible.
En luttant, les ouvriers obligent la bourgeoisie à se dévoiler, à dévoiler ses armes et notamment les plus pernicieuses : les partis de gauche et les syndicats, parce qu'ils prétendent défendre les intérêts ouvriers.
En Suède, en France, en Grèce, en Espagne, les Partis Socialistes au gouvernement imposent les mêmes mesures d'austérité que les gouvernements de droite en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis, que les Partis Communistes dans les pays de l'Est, où comme le PC en France de 1981 à 1984. Partout les ouvriers au travail et les ouvriers au chômage font face aux mêmes attaques, et partout les partis de gauche et les syndicats, même lorsqu'ils ne sont pas les promoteurs directs de l'austérité au gouvernement, quand ils sont dans "l'opposition", sont le fer de lance du sabotage des luttes ouvrières. Parce qu'ils se réclament de la classe ouvrière, parce qu'en son nom ils agissent en son sein, les syndicats ont été et sont au coeur de l'action ouvrière, la "cinquième colonne" de la bourgeoisie.
Dans les grèves de Renault en France, dans les mines du Limbourg en Belgique, la division entre syndicats a été savamment utilisée pour diviser les ouvriers, pour casser l'action ouvrière et faire reprendre le travail. Le dernier Congrès des syndicats britanniques (TUC) a été clair : organiser et coordonner la division entre les différents syndicats corporatistes (en particulier les mines avec le NUM qui a brisé la grève de 1984, et la métallurgie), afin de lutter encore plus efficacement contre la tendance à la solidarité et à l'unité parmi les ouvriers.
Face aux syndicats qui mettent toute leur énergie à limiter le conflit entre les classes dans les limites de l'usine, de la corporation, du secteur, la méfiance se développe dans la classe ouvrière : c'est ce que montre la tendance à des mouvements spontanés qui démarrent hors des consignes syndicales, des grèves "sauvages" : en France dans les chemins de fer, en Belgique dans les chemins de fer et dans les postes, en Suède dans quasiment toutes les grèves, plus de 200 en deux ans, et fin 85 dans les grèves du personnel de garde des enfants et du nettoyage de l'usine sidérurgique de Borlange.
Dans tous les conflits qui démarrent hors de consignes syndicales, le dispositif d'alerte de la bourgeoisie est rapidement mis en place : campagnes des médias, répression et intimidation policière, jeu des partis politiques pour permettre aux syndicats de reprendre le contrôle des opérations, pour mener la mobilisation ouvrière à la défaite.
La radicalisation des syndicats, notamment sous la forme d'un syndicalisme de "base" ou "de combat", qui redore le blason syndical en tentant de faire croire à la possibilité d'un "vrai" et d'un "bon" syndicalisme, joue un rôle très pernicieux.
En Grande-Bretagne en octobre 85, dans le chantier naval de Tyneside, les délégués d'ateliers (shop-stewards), soutenus par les gauchistes, ont détourné la grève spontanée au départ sur la "démocratie syndicale". En Belgique, dans les mines du Limbourg, les gauchistes ont détourné la solidarité et l'extension sur l'idée qu'il faut d'abord que toutes les mines soient en grève pour ensuite contacter les autres secteurs ; ils ont joint le geste à la parole en s'opposant manu militari à l'intervention du CCI dans la grève.
Le prolétariat fait face aux mystifications les plus sophistiquées de la classe dominante et particulièrement les syndicats qui sont son arme la plus adaptée. Face à cela, la méfiance ne suffit pas ; il faut que la classe ouvrière se donne les moyens de contrôler sa lutte, de la prendre elle-même en charge pour pouvoir briser l'isolement, et par l'extension établir un véritable rapport de forces en sa faveur face à la bourgeoisie.
C'est cette conscience de 'a nécessité de l'auto organisation pour parvenir à une réelle extension de la lutte qui est en train de mûrir dans les entrailles du prolétariat et à laquelle les organisations révolutionnaires doivent contribuer activement.
Dans ces conditions, comment lutter ? Là encore, la lutte des ouvriers a déjà donné des débuts de réponse ces derniers mois :
- imposer dans chaque usine ou heure de travail le principe de l'assemblée générale souveraine, avec comme seul représentant un comité de délégués élus et révocables devant l'assemblée à tout moment ;
- imposer que la coordination entre les différents lieux et assemblées en lutte soit exclusivement aux mains de comités de délégués responsables ;
- rejeter la délégation des décisions et des actions aux syndicats.
Le développement de la lutte de classe n'en est qu'au début d'une vague internationale ; il est lent et se heurte à la question cruciale du rôle du syndicalisme. L'approfondissement de la crise économique va pousser de plus en plus la classe ouvrière à exprimer son potentiel de combativité. De la capacité du prolétariat à lutter sur son terrain, à prendre confiance en lui, à ne pas céder aux campagnes de propagande que la bourgeoisie assène à dose massive, à déjouer l'obstacle du syndicalisme, dépend le succès de sa lutte d'émancipation de la barbarie du capital.
Si l'approfondissement de la crise pousse la classe ouvrière à combattre, il pousse aussi la bourgeoisie a sa "solution" : la guerre généralisée, ce dont a témoigne fin 1985 la rencontre entre Reagan et Gorbatchev.
REAGAN-GORBATCHEV :LA COURSE AUX ARMEMENTS LE MENSONGE D'UN CAPITALISME "PACIFIQUE"
Cette rencontre a été l'occasion d'un intense martelage idéologique des deux côtés du "rideau de fer", pour prétendre montrer qu'aussi bien l'URSS que les USA sont des puissances impérialistes "responsables", qui veulent "la paix", et que le Sommet de Genève a été un pas en avant "vers la paix".
Après l'invasion de l'Afghanistan en 1980 les deux "grands" en étaient venus aux diatribes menaçantes de la "guerre froide" : Reagan, dans des discours menaçants, a dénoncé "l'Empire du mal" que constitue le bloc russe adverse, tandis que Gorbatchev, sitôt arrivé au pouvoir a affirmé que "jamais la tension n'avait été aussi forte depuis les années 30". Et après ces campagnes bellicistes et agressives qui se sont succédées, marquant le retour de la peur de la guerre au coeur du monde capitaliste, justifiant la course accélérée aux armements les plus perfectionnés dans la capacité a semer la mort ei la destruction, les paroles de "paix" des leaders des deux blocs assis autour d'une tasse de café, images véhiculées par les médias du monde entier, peuvent rencontrer un écho favorable parmi des populations inquiètes de voir plantée au dessus de leurs têtes l'épée de Damoclès de l'holocauste nucléaire.
Beaucoup d'événements historiques depuis des décennies l'ont démontré : quand la bourgeoisie développe des prêches pacifistes, c'est pour mieux préparer la guerre. Les exemples ne manquent pas : les accords de Munich qui en 1938 précèdent l'éclatement de la 2ème guerre mondiale ; le pacte germano-soviétique de 1939, rompu deux ans plus tard par l'invasion de l'Ukraine par les forces de l'armée allemande ; les accords de Yalta, en 1945, qui ont été suivis par 40 ans de rivalités et de guerres permanentes entre les deux blocs, à la périphérie du capitalisme ; et, plus proches de nous, les accords d'Helsinki en 1975, sur les "droits de l'homme" dont on a pu voir l'inanité, et le sommet Carter-Brejnev qui a précédé de six mois seulement l'entrée des troupes russes en Afghanistan. Qu'est-ce qui a déterminé la propagande de "paix" autour de la rencontre Reagan-Gorbatchev ? Côté russe, c'est essentiellement le changement de l'équipe au pouvoir qui a été déterminant. Paralysée par une crise de succession, la bourgeoisie russe, sur le plan de la politique étrangère, a été marquée par la passivité et un repli frileux. L'arrivée de l'équipe Gorbatchev a montré un plus grand dynamisme de la politique russe vis-à-vis de l'Occident, afin d'essayer de briser l'isolement que lui impose l'étau occidental. Côté américain la propagande ne pouvait rester indifférente, face aux multiples "propositions de désarmement" de Gorbatchev, au risque de paraître comme le fauteur de guerre. Les discours bellicistes de Reagan dénonçant "l'Empire du mal" ont été le support idéologique de l'offensive militariste occidentale, caractérisée par la mise en place d'un gigantesque programme d'armements (dont l'orientation avait été décidée par Carter), qui a englouti des sommes de plus en plus fabuleuses (Budget US : 230 milliards de Dollars en 1985, 300 prévus en 1986), et par l'intervention de plus en plus fréquente des troupes occidentales à l'étranger. Ce processus est maintenant mis sur rails. C'est un autre volet de la propagande qui commence à être mis en place, basé sur des paroles de "paix". en effet, pour mobiliser les ouvriers dans un effort de guerre, pour obtenir leur adhésion à la défense militaire du capital national, il ne faut pas que les ouvriers considèrent de la faute de leur propre gouvernement une poussée vers la guerre. Il faut faire apparaître que l'agresseur, c'est "l'autre". Toutes les belles paroles de Reagan et Gorbatchev aujourd'hui n'ont pas d'autre but que d'apparaître comme "pacifiques" pour endormir la méfiance de "leurs" ouvriers, faire apparaître le bloc adverse comme l'agresseur.
Dans le capitalisme, la paix est un mensonge. Ce n'est pas la responsabilité des chefs d'Etat qui permet la paix, c'est le non embrigadement du prolétariat dans la guerre. Pour faire la guerre, il ne faut pas seulement à la classe dominante des armes ; la guerre se fait avec des hommes ; il lui faut des hommes pour produire ses engins de mort, pour combattre. Le seul frein réel à la guerre, ce n'est pas "l'équilibre de la terreur" que chaque bloc essaie de bousculer par une course aux armements sans répit (dernièrement le programme spatial US de "guerre des étoiles"), le seul frein à la guerre, c'est la capacité ou prolétariat à résister aux programmes d'austérité imposés pour les besoins de l'économie de guerre, de la production d'armements.
La lutte des ouvriers en Pologne en 1980-81 qui, durant de longs mois, a perturbé l'ensemble du dispositif militaire soviétique, a montre., comment sans adhésion de la population, de la classe ouvrière, à la défense du capital national, il ne pouvait y avoir embrigadement dans la guerre. L'obstacle que la bourgeoisie rencontre dans son cheminement vers la guerre, c'est la volonté du prolétariat de ne pas accepter de sacrifier ses conditions de vie. Même si le niveau actuel de la lutte de classe n'empêche pas l'accentuation des tensions impérialistes, il ne permet pas pour autant à la bourgeoisie d'avoir les mains libres pour imposer sa "solution" à la crise : la destruction de l'humanité.
La classe ouvrière doit étendre, généraliser, unifier les combats qu'elle a entrepris et qui sont encore contenus par la gauche et les syndicats, vers une confrontation politique ouverte avec la bourgeoisie.
LES LUTTES OUVRIERES DANS LE MONDE : QUELQUES EXEMPLES
Brésil : grèves face au programme d'austérité ; plus de 400 depuis l'instauration de la "nouvelle démocratie" ; octobre 85, les transports sont paralysés par une grève générale ; novembre, 500 000 ouvriers de Sao-Paulo en grève pour les salaires.
Grèce : après la victoire électorale du Parti Socialiste face au gel des salaires pour deux ans, le 6 novembre 100 000 travailleurs des secteurs public et privé sont en grève ; le 14 novembre, 1,5 millions d'ouvriers sont présents à une "journée d'action" appelée par l'aile gauche du syndicat grec ; ambiance générale d'instabilité sociale, affrontements et émeutes à partir des universités d'Athènes.
Japon : novembre 85, grève des chemins de fer face aux menaces de licenciements.
Suède : face à l'austérité imposée par la Social-Democratie nouvellement réélue, grèves dans les abattoirs, les dépôts ferroviaires de tout le pays, avec assemblées générales ; cette tendance à l'auto organisation et à l'extension culmine dans un mouvement de grève du personnel de garde des enfants ; le 23 novembre, des manifestations ont lieu en 150 points du pays, rassemblant plusieurs milliers de personnes et dirigées ouvertement contre l'Etat et les syndicats.
Hollande : des débrayages ont eu lieu dans plusieurs usines de Philips, contre les tentatives de baisser les salaires ; à Amsterdam, grève en octobre 85 des conducteurs de tramways et des pompiers ; au port de Rotterdam, le 23 octobre, débrayages sans les syndicats ; les dockers protestaient contre l'accord entre syndicats et patronat sur les cadences et la baisse des salaires.
France : en septembre 85, grèves dans les chantiers navals et poursuite de la grève malgré l'avis syndical a Dunkerque ; le 30 septembre, deux jours après une "journée d'action" des syndicats très peu suivie, grève des chemins de fer hors des consignes syndicales, étendue en 48 heures à tout le réseau ; en octobre, grèves à Renault ; en novembre grève à l'agence de presse AFP et à la Banque de France ; 22 novembre, la quasi-totalité des mineurs de Lorraine sont en grève contre les licenciements.
Belgique : dans les chemins de fer, 11000 emplois ont été supprimés ces trois dernières années ; en octobre 85 la bourgeoisie a voulu faire payer des impôts nouveaux sur les primes de nuit avec effet rétroactif depuis 1982 ; devant la force et la vitesse du déclenchement de la grève à tout le réseau ferré, les mesures ont été reportées ; les syndicats ont présenté cela comme une victoire, pour empêcher les ouvriers de profiter du rapport de forces pour obtenir le retrait complet des mesures et surtout pour étendre la lutte aux autres secteurs, comme en septembre 83. Dans ce contexte, dans le Limbourg, contre la menace de 4000 licenciements, 3500 ouvriers sont partis en grève ; au bout d'une semaine, 18000 mineurs les avaient rejoint. Il a fallu l'apport des gauchistes syndicalistes de base organisant des actions bidon pour épuiser les ouvriers les plus déterminés, empêcher la solidarité vers les autres secteurs.
Etats-Unis : dans la sidérurgie, trois mois de grève à l'automne 85 ont paralysée Wheeling Pittsburgh ; dans l'automobile, Chrysler, grève de dix jours sur les salaires ; sur le chantier de la centrale nucléaire de Seabrooke, près de Boston, 2500 ouvriers de toutes les professions font grève ensemble malgré les barrières interprofessionnelles syndicales ; dans le plus grand centre de conserverie alimentaire du pays, en Californie, Watsonville, la combativité ouvrière s'est manifestée dans des assemblées générales et par un refus de l'accord syndical.
Début novembre, s'est tenu le 6ème congrès du Courant Communiste International. Le congrès est l'instance suprême d'une organisation communiste. C'est au congrès que l'ensemble de l'organisation fait un bilan de ses activités durant toute la période écoulée depuis le précédent congrès, qu'elle se prononce sur la«validité des orientations définies par ce dernier tant au plan de l'analyse de la situation internationale qu'au plan des perspectives d'activité qui en découlent pour l'organisation elle-même. Ce bilan permet que soient tracées à leur tour des perspectives sur ces deux plans pour la période allant jusqu'au prochain congrès. Il est clair que ce n'est pas seulement à l'occasion du congrès que l'organisation se préoccupe et discute de l'évolution de la situation internationale et de ses propres activités. C'est de façon permanente qu'elle réalise ce travail afin d'être à chaque riment en mesure d'assumer le mieux possible ses responsabilités au sein du combat de classe. Mais ce qui distingue les travaux du congrès des autres réunions régulières qui se tiennent au sein de l'organisation c'est qu'à cette occasion c'est toute l'organisation qui se prononce collectivement et de façon directement unitaire sur les orientations générales et essentielles constituant le cadre au sein duquel vont se développer et s'articuler toutes ses activités. En d'autres termes, ce qui distingue les congrès c'est qu'ils doivent se confronter aux enjeux primordiaux de toute la vie de l'organisation.
Quels étaient les enjeux de ce 6ème congrès du CCI ?
LES ENJEUX DU CONGRES
L'organisation révolutionnaire n'existe pas par elle-même ni pour elle-même. Sécrétion de la classe révolutionnaire, elle ne peut exister que comme facteur actif dans le développement de la lutte et de la conscience de celle-ci. En ce sens, les enjeux de ce congrès pour le CCI étaient directement tributaires des enjeux de 1'évolution présente de la lutte de classe. Or ces derniers enjeux sont considérables. Face à un système capitaliste qui s'enfonce de plus en plus et de façon irréversible dans sa crise mortelle, crise dont l'unique aboutissement sur le terrain de ce système ne peut être qu'une troisième guerre mondiale qui détruirait l'humanité, la lutte du prolétariat, sa capacité de mobilisation sur son propre terrain de classe, constitue le seul obstacle en mesure de s'opposer à un tel aboutissement comme nous l'avons souvent mis en évidence et comme nous le rappelons dans l'éditorial de ce numéro de la Revue. Si aujourd'hui la crise du capitalisme n'a pas débouché sur un holocauste généralisé, c'est dû fondamentalement à la reprise historique des combats de classe depuis la fin des années 60, une reprise, qui, malgré des moments de repli et de déboussolement provisoires de la classe, ne s'est jamais démentie. Ainsi, alors que le 5ème congrès du CCI eut notamment pour tâche de comprendre et d'analyser le recul de la classe au niveau mondial qui avait permis et suivi sa défaite de 1981 en Pologne, le 6ème congrès s'est tenu par contre deux ans après le début d'une nouvelle vague de luttes qui a touché la plupart des pays industrialisés et notamment tous ceux d'Europe occidentale. Cette vague de luttes (la 3ème depuis 1968) se situe à un moment crucial de la vie de la société.
Elle se situe au milieu d'une décennie dont notre organisation a démontré en de multiples reprises la gravité des enjeux, une décennie où la "réalité du monde actuel se révélera dans toute sa nudité", où "se décidera pour une bonne part l'avenir de l'humanité" (Revue Internationale n° 20, "Années 80, les années de vérité"). C'est dire toute l'importance de la question centrale à laquelle était confronté notre 6ème congrès : comment armer notre organisation face à la 3ème grande vague de luttes depuis la reprise historique de 1968 et qui prend place au milieu d'une décennie aussi décisive, comment faire pour que le CCI soit non un simple observateur, même avisé, ou même un "supporter" enthousiaste des combats menés par la classe, mais, comme c'est sa responsabilité, un acteur du drame historique qui se joue, partie prenante de ces combats ?
S'ils étaient en premier lieu déterminés par la situation mondiale et particulièrement par l'évolution de la lutte de classe, les enjeux du 6ème congrès du CCI résultaient également de la situation particulière dans laquelle s'est trouvée notre organisation durant ces dernières années. En effet, si elle est un produit historique du mouvement de la classe révolutionnaire vers sa prise de conscience, l'organisation communiste n'en est pas un produit mécanique ou immédiat. La classe se donne des organisations communistes pour répondre à un besoin : participer activement à l'élaboration, l'approfondissement et la diffusion dans l'ensemble de la classe de la théorie et des positions révolutionnaires, mettre en avant de façon claire les buts ultimes de son mouvement et les moyens pour y parvenir, mener un combat permanent et acharné contre toutes les facettes de l'idéologie dominante qui pèse de façon constante sur l'ensemble de la classe et tend à paralyser son combat. C'est là un mandat que la classe confie aux organisations révolutionnaires mais dont il n'est pas donné a priori qu'elles pourront s'acquitter au mieux, à chaque moment de leur existence. Au même titre que la classe dont elles constituent une partie, celles-ci, ainsi que leurs militants, sont soumises à la pression permanente de l'idéologie de la classe dominante, et si elles sont mieux armées que le reste du prolétariat pour y résister, la menace n'en existe pas moins pour elles d'un affaiblissement de leur résistance et, en fin de compte, de l'incapacité d'accomplir les tâches pour lesquelles elles ont surgi. C'est ainsi que la gravité des enjeux des années 80 constituait pour l'ensemble des organisations du milieu révolutionnaire un défi considérable que ce milieu a éprouvé les plus grandes difficultés à relever. Les "années de vérité" pour l'ensemble de la société l'étaient également pour les organisations révolutionnaires et les convulsions qui ont marqué la situation mondiale dès le début de cette décennie tant au plan des conflits impérialistes (comme l'Afghanistan) qu'au plan des luttes de classe (comme en Pologne) , se sont répercutées par des convulsions importantes au sein du milieu révolutionnaire qui s'était développé avec la reprise historique de la classe dès la fin des années 60. Cette crise du milieu révolutionnaire que nous avons signalée et analysée à plusieurs reprises dans cette Revue ([1] [3]) n'a pas épargné le CCI lui-même comme nous l'avons mis en évidence. La conférence extraordinaire du CCI de janvier 82 devait représenter un moment important du ressaisissement de notre organisation et son 5ème congrès (juillet 83) pouvait, avec raison, tirer un"bilan positif de la façon dont le CCI fait face à cette crise" (Présentation du 5ème congrès dans la Revue n°35). Mais, comme nous l'avons constaté par la suite (cf. notamment l'article de la Revue n°42, "Les glissements centristes vers le conseillisme"), si ce redressement était "effectif", il était encore "incomplet". C'est ce que constate dans sa partie bilan la résolution d'activités adoptée au 6ème congrès :
"1. Le 5ème congrès du CCI, en juillet 83, a réaffirmé à juste titre la validité du cadre général de redressement organisationnel et politique assumé par la conférence extraordinaire de 1982 en riposte à la crise qui avait secoué le CCI au début des années 80, comme 1 'ensemble du milieu révolutionnaire, face aux enjeux des années de vérité.
Cependant le 5ème congrès, en laissant subsister des flous sur la compréhension de la situation internationale, en particulier sur les perspectives immédiates de la lutte de classe (sur un long recul du prolétariat, 1 'attente d'un saut qualitatif) n'a pas donné, dans la résolution d'activités, d'orientation, d'intervention dans le surgissement pourtant prévisible de luttes ouvrières face à 1 'accentuation des attaques de la bourgeoisie.
La consigne ‘faire moins mais mieux’ ([2] [4]) au lieu d'être clairement posée et comprise comme la consolidation et la préparation de 1'organisation en vue d'explosions inévitables de la lutte de classe dans les deux années suivant le congrès, a été conçue et perçue comme reconduisant le même 'repli dans l'ordre' de la conférence extraordinaire de 1982. Le CCI restait ainsi en partie tourné vers la période de déboussolement du prolétariat alors que la prise en compte des caractéristiques générales de la lutte de classe en période de décadence et 1'analyse des conditions présentes déterminaient la reconnaissance de la sortie de ce déboussolement et de la reprise des luttes ouvrières, ce qui s'est confirmé trois mois à peine après le congrès par 1 'irruption des grèves en Belgique en septembre 1983.
2. Au cours des deux années écoulées, le CCI s'est donc affronté au rattrapage de ces faiblesses, et notamment celles du mandat qu'il s'était donné au 5ème congrès, réajustant 1'orientation de celui-ci pour hisser son activité à la hauteur des exigences posées aux révolutionnaires par le mouvement d'accélération de 1'histoire sur tous les plans qui conditionnent 1'évolution de la société vers des affrontements de classe décisifs' ([3] [5]) et, en particulier pour assurer une intervention conséquente dans la reprise générale des combats de classe.
Face aux retards et aux positions erronées dans la compréhension des événements après le congrès le CCI (...) a commencé à réajuster ses orientations, soulignant le rythme plus rapide de 1'évolution de la situation internationale, dégageant 1'idée de 1'accélération de 1'histoire en donnant la signification des événements face aux retards dans les analyses et en rejetant les conceptions erronées tendant à amoindrir a responsabilité de 1'organisation."
Le 6ème Congrès du CCI, se devait donc, en vue d'élever l'organisation à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes dans le moment présent, de consolider tous les acquis auxquels nous étions parvenus dans les années précédentes sur les différents plans évoqués dans la résolution d'activités. Il se devait en particulier de tourner résolument le dos aux hésitations, aux tergiversations, aux tendances conservatrices qui s'étaient manifestées face à l'effort développé par l'organisation en vue de parvenir à ces acquis et qui avaient trouvé dans la minorité constituée en tendance en janvier 85 leur expression la plus accentuée pour ne pas dire la plus caricaturale. Il se devait, en ce sens, de se prononcer clairement non seulement sur les perspectives de la situation internationale, de la lutte de classe et de l'intervention que celle-ci requiert de notre part, mais également sur les questions essentielles qui avaient été longuement débattues dans l'organisation tout au long de cet effort, débat que nous avions rendu public dans les colonnes de notre Revue Internationale (cf. Revue n°40, 41, 42 et 43) et qui portait principalement sur :
- la reconnaissance de glissements centristes vers le conseillisme au sein du CCI ;
- l'importance du danger de conseillisme pour la classe et ses organisations révolutionnaires dans la période présente et à venir ;
- la menace que fait peser sur ces dernières, aujourd'hui autant ou plus que par le passé, l'opportunisme et notamment sa variante centriste.
Voilà quels étaient les enjeux et les exigences du 6ème congrès du CCI. Dans quelle mesure a-t-il su y répondre ?
LES DISCUSSIONS ET LES TEXTES DU 6ème CONGRES
L'analyse de la situation internationale
Les lecteurs de notre Revue ont pu constater que c'est de façon permanente que le CCI examine la situation internationale. Aussi ne revenait-il pas au 6ème congrès la tâche de traiter tous les aspects de celle-ci mais de se concentrer sur les aspects les plus importants, les plus récents et déterminant le plus directement les tâches de notre organisation. Il se devait en particulier de souligner les enjeux majeurs de la période et notamment face à toute une série de campagnes idéologiques de la bourgeoisie tendant à "montrer" :
- que l'économie capitaliste se porte mieux, qu'elle est en "convalescence" ;
- que grâce à la sagesse des dirigeants des grandes puissances, les tensions entre celles-ci se sont atténuées ;
- que la classe ouvrière lutte de moins en moins, qu'elle a "compris" la nécessité de se montrer "raisonnable" pour favoriser la sortie de la crise.
La résolution adoptée par le congrès, et que nous publions à la suite, réfute - au même titre que les rapports présentés à ce congrès et sur lesquels elle est basée- ces différents mensonges. Reconnaître les principaux enjeux de la période présente cela consiste en particulier à mettre en évidence :
- l'impasse totale dans laquelle se trouve l'économie capitaliste et la barbarie dans laquelle elle plonge toute la société (points 2 à 5) ;
- l'aggravation inéluctable des tensions impérialistes et le caractère mensonger de tous les discours de paix (points 6 à 8) ;
- que "la clé de toute la situation historique est entre les mains de la classe ouvrière" (point 9) ; que "la situation présente recèle d'énormes potentialités de surgissements prolétariens de très grande envergure" et qu'"il importe que les révolutionnaires soient particulièrement vigilants face aux potentialités de la période présente et, en particulier, qu'ils ne sous-estiment pas ces potentialités" (point 15).
La mise en évidence des enjeux de la lutte de classe s'appuie donc, en premier lieu, sur la capacité à réfuter tous les mensonges sur la "passivité" de la classe ouvrière (les points 9, 10 et surtout 11 y sont consacrés), mais également sur une analyse des caractéristiques présentes du développement de cette lutte (notamment aux points 10 et 13) et des multiples pièges tendus par la bourgeoisie et en particulier ses syndicats pour la paralyser (points 12 et 13). Elle repose enfin sur une analyse claire du phénomène du chômage comme un aiguillon majeur du combat de classe :
L'examen du développement de la lutte de classe devait occuper la plus grande part des discussions sur la situation internationale (la moitié de la résolution y est consacrée). C'était la traduction de toute l'importance que le CCI accorde à cette question en vue d'intervenir du mieux possible, avec ses forces encore bien faibles, dans cette lutte afin que s'en dégagent toutes les potentialités qu'elle recèle.
L'intervention du CCI
La nécessité de l'intervention des révolutionnaires imprègne la résolution sur la situation internationale qui se termine sur ce point :
"C'est notamment à travers cette intervention, si elle est capable de mettre en avant des propositions de marche correspondant aux besoins de la classe, que les révolutionnaires feront la preuve concrète auprès des ouvriers de la nécessité d'une organisation révolutionnaire jetant ainsi les bases du futur parti de la révolution communiste. " (point 15) .
Mais elle est surtout au centre de la résolution d'activités adoptée au congrès :
"L'intervention dans la lutte de classe basée sur des revendications de classe doit être la priorité du CCI. Cette présence politique de 1'organisation par 1'intervention, sur le terrain de classe, sur la défense des intérêts immédiats des ouvriers face aux attaques du capital, par les moyens de lutte propres à la classe ouvrière (grèves, manifestations, réunions, assemblées, groupes ouvriers, comités de chômeurs) est non seulement possible, mais elle est nécessaire et a une influence parmi les ouvriers, que ce soit formellement les syndicats qui appellent ou non, que les ouvriers y soient présents en masse ou en petit nombre. C'est la condition pour que l'organisation remplisse en pratique la tâche pour laquelle elle existe dans la classe ouvrière, pour qu'elle soit capable de dénoncer les caricatures de lutte des syndicats et leur stratégie de démobilisation que sont les opérations médiatiques, les ‘actions-commando' , les délégations et pétitions syndicales, les 'revendications' corporatistes et nationalistes, pour qu'elle soit capable de mettre en avant des propositions concrètes de marche pour pousser à la réflexion, l'unité, l'action collective de la classe, à chaque moment et dans chaque lieu de la défense des intérêts ouvriers.
Cette maîtrise [du cadre organisationnel en vue de 1'intervention] suppose la conviction que ces deux années à venir vont voir surgir des explosions de la lutte de classe, que nous n'avons pas les réponses toutes faites aux problèmes nouveaux qui vont surgir mais que la fermeté sur ce que nous avons acquis est la condition pour être à la hauteur de la situation. L'organisation doit être prête à tout instant à un embrasement possible de la lutte de classe, ce qui implique de participer à chaque moment qui annonce, prépare et rapproche des mouvements de grande ampleur dont elle a besoin pour remplir sa mission historique."
C'est donc de façon particulièrement déterminée que le congrès a confirmé et renforcé l'engagement de l'organisation vers une intervention de plus en plus active au sein des luttes ouvrières, une intervention qui soit à la hauteur de 1'importance de celles-ci. Il a confirmé cette orientation par l'adoption d'une résolution spéciale sur la presse du CCI qui précise notamment que :
"La presse demeure le principal instrument d'intervention de1'organisation et elle se situe donc au centre de notre effort pour développer les moyens de participation active au combat de classe. Même si 1'intervention par tracts et les prises de parole deviennent partie intégrante du travail régulier de 1 'organisation, cela ne diminue en rien 1'importance de la presse, au contraire. Celle-ci incarne la continuité de notre intervention et constitue l’outil indispensable qui permet de replacer chaque intervention dans un cadre plus large, donnant les dimensions historiques et mondiales de chaque combat."
Enfin, à l'image du 5ème congrès qui avait adopté une "Adresse aux groupes politiques prolétariens" (Revue n°35), le 6ème congrès s'est à nouveau penché sur cette question en considérant notamment "que 1 'orientation actuelle vers 1'accélération et le renforcement de 1'intervention du CCI dans la lutte de classe est également valable et doit être appliquée rigoureusement dans notre intervention envers le milieu." La résolution adoptée affirme notamment que :
Le CCI [...] doit se préoccuper d'utiliser pleinement la dynamique positive de la situation actuelle de lutte afin de pousser le milieu de l'avant et d'insister sur une intervention claire et déterminée des organisations révolutionnaires dans ces luttes.(...)
Afin de faire le meilleur usage de ces potentialités qui sont à leur tour simplement une concrétisation du fait que la période de lutte pour la formation du parti est ouverte, il est nécessaire de mobiliser les forces de tout le CCI afin d'oeuvrer au mieux à la défense du milieu politique, ce qui passe par (...) une attitude déterminée pour participer au regroupement des révolutionnaires, à leur unité."
Si 1'importance et les modalités de l’intervention du CCI dans les luttes ouvrières ont mobilisé beaucoup d'attention et d'effort au 6ème congrès, la capacité politique de l'organisation conditionnant cette intervention a également été une préoccupation centrale. C'est ainsi que le danger que représente le conseillisme pour l'ensemble de la classe et pour ses organisations politiques a été clairement mis en avant tant dans la résolution sur la situation internationale (point 15) que dans la résolution sur les activités qui précise que :
"Ce danger qui remet en question la capacité de l'organisation 'être un facteur actif dans les luttes quotidiennes de la classe, ne peut être combattu que si 1 'organisation développe et renforce de manière constante sa clarté politique et sa volonté militante".
Mais cette préoccupation d'armer politiquement l'organisation ne s'est pas arrêtée là. Elle a donné lieu à la discussion d'une résolution particulière "sur l'opportunisme et le centrisme dans la période de décadence" et d'une contre-résolution présentée par une minorité du CCI "sur le centrisme et les organisations politiques du prolétariat", toutes deux publiées dans cette Revue.
L'opportunisme et le centrisme
La reconnaissance de la permanence du phénomène historique de l'opportunisme dans la période ae décadence du capitalisme fait partie intégrante du patrimoine politique de la gauche communiste qui s'est dressée contre la dénégénérescence de 1'Internationale Communiste, justement au nom de la lutte contre l'opportunisme et le centrisme.
Le CCI a éprouvé à ses débuts quelques difficultés à se réapproprier cet acquis. Mais dès son 2ème congrès (1977) c'était chose faite pour l'ensemble de l'organisation avec la "Résolution sur les groupes politiques prolétariens" (Revue Internationale n°11). La remise en cause de cet acquis par certains camarades de la minorité qui allait se constituer en "tendance" participait donc d'une régression contre laquelle le CCI a engagé le combat à travers une longue discussion que notre Revue a répercutée, notamment dans ses numéros 42 et 43. La richesse de ces débats, l'approfondissement des acquis qu'ils ont permis et qui renforcent notre organisation contre les menaces permanentes de l'opportunisme et du centrisme, ont trouvé leur conclusion logique au congrès par l'adoption de la "Résolution sur l'opportunisme et le centrisme dans la période de décadence" et le rejet de la contre-résolution. Pour l'essentiel, cette dernière reprend les arguments figurant dans l'article "Le concept du 'centrisme' : le chemin de l'abandon des positions de classe" publié dans la Revue n°43 et auxquels le CCI a déjà apporté une réponse dans ce même numéro ("Le rejet de la notion de centrisme : la porte ouverte à l'abandon des positions de classe"). C'est pour cela qu'il n'est pas nécessaire de revenir ici sur la critique de ces arguments sinon pour souligner que les conceptions mises en avant par cette contre-résolution conduisent à la fois à un sectarisme total ("en dehors des organisations défendant sur tous les points un marxisme intransigeant il n'y a que la bourgeoisie") et à la fois, même si elle s'en défend, à amoindrir la vigilance de l'organisation contre la principale des formes de pénétration de l'idéologie bourgeoise.
L'adoption par le congrès de la résolution s'est accompagnée de l'adoption d'une courte résolution indiquant la nécessité pour le CCI de rectifier sa plate-forme. En effet, le degré de clarté qui s'était fait dans les débats et que la résolution résume, avait fait apparaître la nécessité d'une telle rectification en particulier sur la question des conditions de passage des partis ouvriers (PS et PC) dans le camp bourgeois. Cette rectification était d'ailleurs prévue à l'ordre du jour et des amendements avaient été préparés depuis plusieurs mois. Mais si les débats du congrès ont fait la preuve d'une grande clarté autour de la résolution elle-même, ils ont fait apparaître une maturité encore incomplète sur les formulations qu'il convenait d'insérer dans la plate-forme. Partant de ce constat, et conscient du fait que sur la question primordiale de l'opportunisme et du centrisme -laquelle a des implications immédiates sur la vie de l'organisation- celle-ci s'était solidement armée avec la résolution, le congrès a décidé de reporter au prochain congrès la rectification de la plate-forme.
Par contre, le congrès a adopté plusieurs amendements aux statuts permettant, dans le même esprit qui est le leur et qui s'exprime dans le "Rapport sur la structure et le fonctionnement de l'organisation des révolutionnaires" (Revue n°33), de préciser certains points et de fermer en particulier la porte à toute idée que l'organisation pourrait fonctionner sur la base de groupes de travail comme c'était le cas dans la gauche hollandaise. Cette précision était devenue nécessaire dans la mesure où, entraînés par leurs glissements conseillistes, les camarades minoritaires s'étaient acheminés, sans le reconnaître, vers une telle conception.
Le déboussolement de ces camarades sur les questions organisationnelles devait d'ailleurs se traduire lors du congrès par leur départ de celui-ci et de l'organisation.
LA DESERTION DE LA "TENDANCE"
Dans l'article de la Revue n°43 en réponse à l'article de la "tendance", nous mettions ces camarades en garde contre le danger d'être "broyés par les engrenages de la démarche centriste qu'ils ont adoptée". Leur attitude lors du congrès a montré que la mise en garde n'était pas vaine. En effet, face aux affirmations de certains membres de cette "tendance" sur leur prochain départ de l'organisation, le congrès a d'emblée demandé aux camarades qui en faisaient partie ce qu'il en était de leur engagement militant dans l'organisation. En effet, il est parfaitement concevable qu'une minorité (ou une majorité) d'une organisation se présente à un congrès en annonçant la nécessité d'une scission et demande que soit immédiatement mise aux voix la question qui la motive : c'est ainsi qu'a agi la majorité de la SFIO au congrès de Tours en 1920 et la minorité du PSI au congrès de Livourne en 1921 sur la question de l'adhésion à l'Internationale Communiste. Mais telle n'a pas été l'attitude de la "tendance" qui, afin de ne pas mettre en évidence les désaccords existant en son sein entre ceux qui voulaient se retirer et ceux qui voulaient rester des militants du CCI, a préféré escamoter la question qui lui était posée. Voici comment, dans une résolution adoptée à l'unanimité des délégués présents, le congrès a pris position sur l'attitude de la "tendance" :
"Considérant que :
- la tendance s'est présentée au 6ème congrès en posant un ultimatum inacceptable selon lequel elle pourrait mettre en question son appartenance à 1’organisation au cas où celle-ci adopterait les orientations présentées par 1'organe central sortant ; la tendance a refusé de répondre à la demande du congrès qu 'elle se prononce clairement sur son engagement militant dans 1'organisation à la suite du congrès, le congrès a demandé à la tendance de se retirer afin de réfléchir, préparer et fournir une réponse à la séance suivante.
Au lieu de cela, la tendance et deux camarades de 1'organisation, tout en faisant parvenir une déclaration au présidium du congrès prétendant être exclus du congrès et affirmant continuer à faire partie de 1'organisation, ont quitté définitivement le congrès sans même 1'en avertir.
Malgré 1'adoption par le congrès d'une résolution exigeant leur retour, malgré que cette résolution leur ait été communiquée par téléphone, la tendance et les deux camarades ont refusé de revenir s'expliquer au congrès, se contentant d'une déclaration mensongère présentant leur attitude comme une 'exclusion de la tendance des travaux du congrès'.
Face à cela, le congrès considère que 1'attitude de la tendance et des deux camarades
- premièrement traduit un mépris du congrès et de son caractère de moment d'action militante de 1'organisation ;
- deuxièmement, constitue une véritable désertion des responsabilités qui sont celles de tout militant de l'organisation."
Après le congrès, le CCI a reçu des camarades de la "tendance" une déclaration où est renouvelée l'affirmation mensongère suivant laquelle elle aurait été exclue du congrès. Aux termes de la déclaration, cette prétendue "exclusion" marque de "façon irrévocable la dégénérescence de la vie interne du CCI" et en conséquence la "tendance" décide de se "constituer en fraction à 1'extérieur du cadre organisationnel du CCI" afin notamment de "représenter la continuité programmatique et organique avec le pôle de regroupement que fut le CCI, avec sa plateforme et ses statuts qu'il a cessé de défendre".
Ainsi, le milieu politique prolétarien déjà lourdement marqué par le sectarisme et la dispersion vient-il de "s'enrichir" d'un nouveau groupe basé sur la même plateforme que celle du CCI. La trajectoire lamentable de cette "tendance" qui réalise une "première historique" en se constituant en "fraction" (qui veut dire "partie de") après son départ de l'organisation d'origine, qui a besoin des mensonges les plus grossiers pour justifier ses contorsions, traduit bien le danger que représente la constitution d'une "tendance" sur des bases inconsistantes comme nous le signalions dans la Revue n°42 :
"... le CCI considère qu'il ne s'agit pas là d'une véritable tendance présentant une orientation alternative positive à celle de 1'organisation, mais d'un rassemblement de camarades dont le véritable ciment n'est ni la cohérence de leurs positions, ni une profonde conviction de ces positions, mais une démarche contre les orientations du CCI dans son combat contre le conseillisme."
Le réel dévouement, le sincère engagement militant d'un certain nombre de camarades de la "tendance" n'y a rien pu : dès lors qu'ils se sont laissés happer par la dynamique aberrante de celle-ci, ils ont fini par s'aligner sur les éléments qui étaient fatigués de militer et qui cherchaient le moindre prétexte, même le plus fallacieux, pour se désengager tout en "sauvant la face".
Tout au long de l'existence des organisations communistes, celles-ci ont perdu de leurs militants. A certains moments de l'histoire, comme au cours de la terrible contre-révolution des années 30 à 50, cette perte constituait un phénomène tragique qui a pu venir à bout des organisations elles-mêmes. Aujourd'hui, la situation est toute autre et le départ des camarades de la "tendance" ne saurait compromettre la capacité du CCI à faire face à ses responsabilités tout comme il n'a pas empêché le 6ème congrès d'assumer les taches qu'il s'était données.
EN CONCLUSION. . .
Après plusieurs jours de débats intenses, où se sont exprimées les délégations de toutes les sections territoriales qui composent le CCI, où ont été examinés, discutés et mis aux voix différents rapports, résolutions et de nombreux amendements, il nous faut donc considérer que le 6ème congrès du CCI a globalement atteint les objectifs qu'il s'était fixés, qu'il a valablement armé l'organisation face aux enjeux de la période présente. Les années qui viennent jugeront de la validité d'une telle appréciation, elles montreront en particulier si l'analyse dont s'est doté le CCI sur la situation internationale et notamment sur l'évolution de la lutte dardasse est bien conforme à la réalité, ce que contestent la plupart des autres groupes révolutionnaires. Mais dès à présent, les résolutions que nous publions dans ce numéro de la Revue Internationale font la preuve que le CCI s'est engagé dans une direction bien précise, laissant le moins possible la porte ouverte à toute ambiguïté (comme c'est le cas malheureusement de la part de beaucoup de ces groupes) , une direction qui, sur la base de l'analyse des énormes potentialités de combat qui mûrissent et se développent dans la classe, exprime la ferme volonté d'être à la hauteur de ces combats, d'en être partie prenante et de contribuer activement à leur orientation vers l'issue révolutionnaire.
F.M.
1) A la veille des années 80, le CCI a désigné celles-ci comme les "années de vérité", celles où les enjeux majeurs de toute la vie de la société allaient clairement se révéler dans leur formidable ampleur. A la moitié de cette décennie, l'évolution de la situation internationale a pleinement confirmé cette analyse :
- par une nouvelle aggravation des convulsions de l'économie mondiale qui se manifeste dès le début des années 80 par la récession la plus importante depuis celle des années 30 ;
- par une intensification des tensions entre blocs impérialistes qui se révèle notamment durant ces mêmes années, tant par un bond considérable des dépenses militaires que par le développement d'assourdissantes campagnes bellicistes dont s'est fait le chantre Reagan, chef de file du bloc le plus puissant ;
- par la reprise, dans le seconde moitié de 1983, des combats de classe après leur repli momentané de 1981 à 1983 à la veille et à la suite de la répression des ouvriers de Pologne, reprise qui se caractérise en particulier par une simultanéité des combats sans exemple par le passé, notamment dans les centres vitaux du capitalisme et de la classe ouvrière en Europe occidentale.
Mais, au moment même où se confirme toute la gravité des enjeux de la période présente, où se dévoilent toutes les potentialités qu'elle contient, la bourgeoisie lance toute une série de campagnes idéologiques visant à :
- accréditer le mythe d'une amélioration de la situation du capitalisme mondial dont les "succès" de l'économie américaine en 1983 et 84 (taux de croissance élevés, baisse de l'inflation, recul du chômage) seraient l'incarnation ;
- faire croire à une atténuation des tensions impérialistes avec la modification en 1984 des discours reaganiens et la "main tendue" aux négociations avec l'URSS qui trouvent leur pendant avec l'offensive de séduction diplomatique du nouveau venu Gorbatchev ;
- ancrer dans la tête des ouvriers l'idée que le prolétariat ne lutte pas, qu'il a renoncé à défendre ses intérêts de classe, qu'il n'est plus un acteur de la scène politique internationale.
En réalité, ce ne sont là que des rideaux de fumée destinés à masquer aux yeux des ouvriers toute l'importance des enjeux présents au moment même où se développe en profondeur une nouvelle vague de combats de classe. Ce que révèle en fait l'examen de la réalité mondiale d'aujourd'hui, c'est une confirmation éclatante des tendances fondamentales de la période historique présente qui s'étaient révélées dès le début de la décennie.
LA CRISE ECONOMIQUE
2) Le mythe d'une amélioration de la situation de l'économie mondiale éclate comme une bulle de savon dès qu'on constate la terrible réalité qui est celle des pays de la périphérie du capitalisme. L'endettement gigantesque (900 milliards de dollars) des pays appelés par une sinistre ironie "en voie de développement" (PVD), l'échec flagrant des potions -pourtant très amères- préparées "pour leur bien" par les "experts du FMI" (baisse de 30 % en deux ans du pouvoir d'achat au Mexique, de 20 % en six mois en Argentine, etc.). La faillite complète des derniers parmi ces pays dont on avait vanté la croissance miraculeuse (Hong-Kong, Singapour...), les taux d'inflation invraisemblables qu'ils connaissent (400 % au Brésil, le "pays modèle" des années 70, 10 000 % en Bolivie...), la terrible misère qui accable toutes les populations du tiers-monde, qui, avec la malnutrition, les famines, les épidémies qu'elle provoque, est responsable chaque jour de la mort de 40 000 personnes, qui transforme la vie quotidienne de plusieurs milliards d'êtres humains en un enfer permanent, toute cette effroyable réalité -que la bourgeoisie des pays avancés n'hésite pas à exhiber dès qu'il s'agit de présenter comme "enviables" la situation économique ainsi que le sort des ouvriers de ces pays- ne révèle en fait qu'une chose : l'impasse totale dans laquelle se trouve l'économie mondiale, l'incapacité définitive du mode de production capitaliste à surmonter ses contradictions mortelles dont les pays de la périphérie sont les premiers à payer les conséquences.
De même, l'incapacité permanente des pays dits "socialistes" à réaliser des plans pourtant de moins en moins ambitieux, la pénurie totale et permanente de biens de consommation qui s'y installe, le recul de la production en Tchécoslovaquie et en Pologne (dans ce dernier pays on en est aujourd'hui au niveau de 1974), les 150 % d'inflation en deux ans en Pologne comme la baisse de l'espérance de vie en URSS (66 ans en 1964, 62 ans en 1984), toutes ces caractéristiques, non seulement démasquent clairement le mensonge de leur nature "socialiste" mais font un sort définitif aux "théories" ayant eu cours même au sein du milieu révolutionnaire sur la capacité du capitalisme d'Etat à surmonter les contradictions du capitalisme classique, à se libérer des contraintes de la loi de la valeur. Elles révèlent que si ces pays ne sont pas moins capitalistes que les autres, c'est un capitalisme peu développé et peu compétitif qui y règne, un capitalisme qui, par bien des aspects, s'apparente à celui des pays du tiers-monde (comme la prédominance des matières premières dans ses exportations) et qui, à ce titre, est particulièrement fragile face aux coups de boutoir de la crise.
3) Le mythe de la convalescence du capitalisme se heurte également aux dures réalités qui sont celles des plus vieux pays bourgeois : ceux d'Europe occidentale où est localisée la plus forte concentration industrielle du monde. Dans cette zone, les quelques améliorations constatées ces dernières années pour certains pays en termes de taux d'inflation et de croissance du PNB ne sauraient masquer les réalités suivantes : - malgré son recul, résultant des attaques répétées contre les conditions de vie des ouvriers, le niveau présent de l'inflation (7,2 %) pour l'ensemble de ces pays représente encore plus du double de celui de 1967 (3,3 %) ;
- le niveau de la production industrielle n'était pas plus élevé en 1984 qu'en 1981 ;
- ce sont des pans entiers et considérables de l'appareil industriel qui sont éliminés (dans la sidérurgie, les chantiers navals, les mines, l'automobile, etc.) au nom d'un "assainissement" qui ressemble aux amputations répétées pratiquées sur un corps atteint de gangrène ;
- le fléau du chômage n'a cessé de se développer jusqu'à frapper 25 millions d'ouvriers, soit plus de 11% de la population active (entre 1981 et 84 le nombre des chômeurs a augmenté autant que durant les 20 années précédentes) ; la réalité quotidienne de ces pays, c'est l'extension à des échelles inconnues depuis des décennies des soupes populaires et de la paupérisation absolue.
Relatives à un des centres vitaux du capitalisme mondial, ces données prouvent à quel point les bavardages sur la "reprise", l'"assainissement" ne sont que purs rideaux de fumée.
4) De même, apparaissent comme totalement mensongers les discours sur la "santé" de l'économie américaine dès que sont dévoilées les recettes véritables de ces "reagonomics* sensées avoir fait des miracles. En effet, ce qui réside derrière l'augmentation "éblouissante" de 6,8 % de son PNB en 1984 (seule augmentation sensible de tous les pays importants en dehors du Japon, que sa grande compétitivité a préservé jusqu'à présent des atteintes les plus fortes de la crise), derrière le recul du chômage et derrière la baisse du taux d'inflation, ce sont respectivement :
- une relance de la production par des déficits considérables du budget fédéral (au total 379 milliards de dollars pour les années 83 et 84), ce qui est en totale contradiction avec les principes affichés par Reagan lors de son arrivée à la tête de l'Etat ;
- la poursuite de l'élimination de vastes pans du secteur industriel (et qui commence à affecter même les secteurs de haute technologie censés créer des quantités mirifiques de nouveaux emplois), la création d nouveaux emplois qui ont fait baisser le chômage revenant au secteur des services, ce qui n'a pu que détériorer la compétitivité d'ensemble de l'économie américaine ;
- la baisse des prix des importations du fait de l'augmentation considérable du taux de change du dollar lequel reposait sur les énormes emprunts faits par l'Etat fédéral pour combler ses déficits.
Comme le mettait en évidence la résolution du 5ème congrès du CCI pour expliquer la récession de 1980-1982 : "Les politiques 'monétaristes' orchestrées par Reagan et suivies par la totalité des dirigeants des pays avancés rendent compte de cette faillite des politiques néo-keynésiennes en laissant émerger la cause profonde de la crise du capitalisme, la surproduction généralisée et ses conséquences inéluctables : la chute de la production, 1'élimination du capital excédentaire, la mise au chômage de millions d'ouvriers, la dégradation massive du niveau de vie de 1 'ensemble du prolétariat." (REVUE INTERNATIONALE N° 35 - 4e trimestre 1983)
La "reprise" de l'économie américaine a été permise par l'abandon momentané de cette politique laquelle avait pour but d'empêcher que "le montant astronomique des dettes sur lequel repose aujourd'hui l'économie mondiale [n'aboutisse] à la mort du malade par un emballement apocalyptique de la spirale inflationniste et l'explosion du système financier international" (ibid).
Ainsi, les limites qu'on voit, dès aujourd'hui, de la "reprise" aux USA sont contenues dans la même réalité qui avait obligé dès 1980 le gouvernement de ce pays à opérer un coup de frein brutal plongeant le monde entier dans la brutale récession de 1980-82 : face à l'engorgement inévitable et croissant des marchés solvables, il ne peut exister pour le capital d'autre perspective que la réduction de la production, des profits, de la force de travail qu'il exploite, des salaires versés à celle-ci. De ce fait, il ne peut exister d'autre "relance" que celle de la fuite en avant de l'endettement, c'est-à-dire l'accumulation à une échelle inconnue par le passé et toujours plus vaste des contradictions qui font de l'économie mondiale un véritable baril de poudre.
5) En réalité, depuis l'entrée de celle-ci dans sa phase de crise ouverte au milieu des années 60, elle n'a eu d'autre alternative que d'osciller de plus en plus brutalement entre la récession (traduction directe des causes de la crise : la saturation des marchés) et l'inflation (qui ne fait que révéler l'abus du crédit et de la planche à billets par lesquels les Etats et les capitalistes ont tenté de contourner cette saturation; Chacune des "reprises" qu'a connues l'économie mondiale à la suite des récessions de 1971, de 1974-75 et de 1980-82 s'est basée sur une nouvelle flambée de l'endettement. C'est principalement le formidable endettement du tiers-monde dans la seconde moitié des années 70 -endettement alimenté par les prêts des banques occidentales en mal de "recyclage" des "pétrodollars"- qui a permis pour un temps aux puissances industrielles de redresser leurs ventes et de relancer leur production.
Après 1982, c'est donc l'endettement encore plus considérable des USA, tant extérieur (qui en fera bientôt le premier débiteur du monde) qu'intérieur (plus de 6 000 milliards de dollars en 1984, soit l'équivalent de la production totale de la RFA pendant 10 ans), qui a permis à ce pays de connaître ses taux de croissance records en 1984 de même que ce sont ses énormes déficits commerciaux qui ont bénéficié momentanément aux exportations de quelques autres pays (telle la RFA) et donc au niveau de leur production.
En fin de compte, de même que l'endettement astronomique des pays du tiers-monde n'avait pu aboutir qu'à un choc en retour catastrophique, en forme d'une austérité et d'une récession sans précédent, l'endettement encore plus considérable de l'économie américaine ne peut, sous peine d'une explosion de son système financier (dont on mesure dès à présent toute la vulnérabilité avec la succession ininterrompue de faillites bancaires), que déboucher sur une nouvelle récession tant de cette économie que des autres économies dont les marchés extérieurs vont se réduire comme peau de chagrin.
La seule perspective qui s’offre au monde, y compris aux pays les plus industrialisés incluant pour la première fois de façon explicite les 2e et 3e puissances industrielles du "bloc de l'Ouest, le Japon et l'Allemagne", est donc :
- un nouveau recul du commerce mondial doublé d'une intensification de la guerre commerciale notamment entre les USA et ses grands "partenaires" tels le Japon et l'Europe de l'ouest ;
- une nouvelle plongée de la production se traduisant par une terrible aggravation du chômage; l'intensification des attaques contre les conditions de vie des ouvriers en forme de baisse des salaires, de réduction des prestations sociales ainsi que d'une aggravation sans précédent des rythmes et des conditions de travail.
Ce que recouvrent les discours sur la "reprise" et sur l"'assainissement" de l'économie c'est une nouvelle progression de la paupérisation absolue qui va atteindre dans les grandes métropoles du capital des niveaux qui, depuis plus de trois décennies, étaient réservés aux pays arriérés. Ainsi les "années de vérité" viennent confirmer un des enseignements importants du marxisme que toutes sortes d'"experts" prétendaient "faux" ou "dépassé " : ce système ne conduit pas seulement à la paupérisation relative de la classe exploitée, c'est bien une paupérisation absolue que subit maintenant de façon grandissante celle-ci, notamment avec le développement du chômage à une échelle massive.
La vérité que ces années révèlent de façon sinistrement éclatante, c'est toute la barbarie dans laquelle le capitalisme décadent enfonce l'ensemble de la société.
LES CONFLITS IMPERIALISTES
6) Cette barbarie du capitalisme décadent se révèle également en filigrane derrière les discours de paix qui occupent en ce moment le devant de la scène. Aussi bien le changement de ton de Reagan laissant de côté ses péroraisons sur "l'empire du mal" au bénéfice d'une main tendue au chef de file du bloc adverse que l'offensive diplomatique "bon enfant" de Gorbatchev, de même que la prochaine rencontre entre ces deux personnages, tout cela ne saurait masquer la poursuite des préparatifs guerriers des deux blocs ni le développement entre eux des tensions impérialistes.
En fait, le seul examen des efforts considérables faits par chacun des deux blocs en faveur des armements démontre la vanité des discours sur la "détente". Ainsi, durant la seule année 1984, les Etats industriels ont dépensé pour 1 000 milliards de dollars d'armements, soit plus que toute la dette cumulée des pays du tiers-monde. Les pays du bloc occidental sont en train de rejoindre ceux du bloc de l'Est dans la soumission complète de l'appareil productif au service de l'effort d'armement :
- dès à présent, ce sont deux tiers des laboratoires de recherche américains qui travaillent directement pour l'armée ;
- dans tous les secteurs de pointe (aéronautique, électronique, télécommunications, robotique, matériels et logiciels informatiques, etc.) les efforts de recherche et d'innovation sont directement déterminés par les besoins militaires lesquels canalisent les meilleures compétences scientifiques et techniques. C'est bien cela qu'illustre de façon éclatante le projet américain de "guerre des étoiles" et son pendant ouest-européen "Eurêka".
A l'échelle mondiale, alors que l'humanité s'enfonce dans une pauvreté et une misère de plus en plus intenables, que se développent les famines et les catastrophes "naturelles" aux effets meurtriers parfaitement évitables, ce sont plus de 10 % de la production qui sont non seulement stérilisés pour les armements mais qui participent indirectement ou directement par les destructions que ces derniers provoquent, à l'aggravation et à la multiplication de toutes ces calamités (comme par exemple en Ethiopie et au Mozambique où les terribles famines qui y sévissent résultent bien moins des conditions climatiques que de la guerre qui dévaste en permanence leur territoire).
La croissance des armements des deux blocs n'est pas seule à révéler la dimension et l'intensité présentes des tensions impérialistes. Cette intensité est à la mesure des enjeux considérables qui sont en cause dans toute la chaîne des conflits locaux qui déchirent la planète. Cette dimension est donnée par l'ampleur et les objectifs de l'offensive présente du bloc US.
7) Cette offensive a pour objectif de parachever l'encerclement de l'URSS, de dépouiller ce pays de toutes les positions qu'il a pu conserver hors de son glacis direct. Cette offensive a pour priorité une expulsion définitive de l'URSS du Moyen-Orient, une mise au pas de l'Iran et la réinsertion de ce pays dans le bloc US comme pièce importante de son dispositif stratégique. Elle a pour ambition de se poursuivre par une récupération de l'Indochine. Elle vise en fin de compte à étrangler complètement l'URSS, à lui retirer son statut de puissance mondiale.
La phase présente de cette offensive qui débute au lendemain de l'invasion de l'Afghanistan par les armées de l'URSS (qui constitue une avancée importante de celle-ci en direction des "mers chaudes") a d'ores et déjà atteint des objectifs importants :
- la prise de contrôle complète du Proche-Orient où la Syrie, précédemment liée au bloc russe et grande perdante avec l'OLP de l'invasion du Liban par Israël en 1982, est devenue une des pièces du dispositif américain se partageant avec Israël le rôle de "gendarme" de cette région et où la résistance des fractions bourgeoises récalcitrantes (OLP) est progressivement brisée ;
- l'alignement de l'Inde suite à l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984 ;
- l'épuisement progressif de l'Iran (qui est la condition de son retour complet dans le giron américain) suite à la terrible guerre menée avec l'Irak qui bénéficie du soutien du bloc US par la France interposée ;
- une plus grande intégration de la Chine dans sa stratégie envers l'URSS et l'Indochine.
Une des caractéristiques majeures de cette offensive est l'emploi de plus en plus massif par le bloc de sa puissance militaire, notamment par l'envoi de corps expéditionnaires américains ou d'autres pays centraux (France, Grande-Bretagne, Italie) sur le terrain des affrontements (comme ce fut en particulier le cas au Liban pour "convaincre" la Syrie de la "nécessité" de s'aligner sur le bloc US et au Tchad, afin de mettre un terme aux velléités d'indépendance de la Libye), ce qui correspond au fait que la carte économique employée abondamment par le passé pour mettre la main sur les positions de l'adversaire ne suffit plus :
- du fait des ambitions présentes du bloc US;
- du fait de l'aggravation de la crise mondiale elle-même qui crée une situation d'instabilité interne dans les pays du tiers-monde sur lesquels s'appuyait auparavant ce bloc.
L'offensive présente du bloc US n'est pas en contradiction avec le fait que, dans la période de décadence du capitalisme, ce soit le bloc le moins bien loti dans le partage du monde qui, en dernier ressort, entraîne l'ensemble de la société dans la guerre généralisée (puissances "centrales" en 1914, de l'"Axe" en 1939). Certes, la situation présente se différencie de celle qui a précédé la seconde guerre mondiale par le fait que c'est maintenant le bloc le mieux loti qui est à l'offensive :
- parce qu'il dispose d'une énorme supériorité militaire et notamment d'une très grande avance technologique ;
- dans la mesure où, en se prolongeant beaucoup plus longtemps que lors des années 30, sans qu'elle puisse déboucher sur un conflit généralisé, la crise prolonge et provoque un déploiement beaucoup plus vaste des préparatifs à un tel conflit, préparatifs pour lesquels, évidemment, le bloc économiquement le plus puissant est le mieux armé.
Cependant, pour l'URSS, les enjeux sont considérables; c'est, pour ce pays, une question de vie ou de mort qui est au bout de l'offensive du bloc US comme l'a démontré son acharnement à conserver jusqu'au dernier moment, avec la Syrie, une position au Moyen-Orient. Et si, finalement, cette offensive atteint ses objectifs ultimes (ce qui suppose qu'elle ne soit pas entravée par la lutte de classe), il ne restera à l'URSS pas d'autre alternative que de jouer la carte désespérée d'une percée vers les métropoles européennes -enjeu réel de tout conflit inter impérialiste-, en d'autres termes de faire appel aux terribles moyens de la guerre généralisée.
8) L'aggravation présente des tensions impérialistes, la menace qu'elles font peser sur la vie même de l'humanité sont la traduction directe de l'impasse dans laquelle se trouve l'économie capitaliste, de la faillite historique totale du système.
Dans les "années de vérité" se révèle donc dans une hideuse clarté, le fait qu'avec l'aggravation des convulsions de l'infrastructure économique de la société la guerre économique débouche nécessairement sur la guerre des armes, que les moyens économiques cèdent le pas aux moyens militaires. Si, autrefois, la force militaire venait appuyer et garantir les positions économiques acquises ou à acquérir, aujourd'hui l'économie sert de plus en plus d'auxiliaire aux besoins de la stratégie militaire. Toute l'activité économique a pour base le soutien à la force militaire. L'économie mondiale s'enfonce dans le gouffre béant de la production d'armements. Le militarisme qui, contrairement à l'affirmation de Rosa Luxemburg, n'a jamais constitué un véritable champ d'accumulation, est devenu par contre le terrain où se réalise l'effondrement de la production capitaliste et du capitalisme, dans son ensemble, comme système historique.
Il ne s'agit là nullement d'un abandon du marxisme lequel considère qu'en dernière instance c'est la base économique qui détermine toute la vie de la société. En effet, l'entrée du capitalisme dans la période de décadence est déterminée par des causes économiques et l'histoire de la décadence suit l'enfoncement de plus en plus complet de l'économie capitaliste dans l'impasse. De même, il est clair que c'est l'aggravation actuelle de la crise qui provoque une accentuation de la pression vers la guerre généralisée, pression qui est une donnée permanente de la vie de la société depuis le début de la décadence.
Mais ce qu'il importe de souligner c'est que, dans la décadence du capitalisme, la guerre -même si elle est déterminée par la situation économique- a perdu toute rationalité économique, contrairement au siècle dernier où elle était, malgré le coût et les massacres qu'elle occasionnait, un moyen de la marche en avant du développement des forces productives du capitalisme, ce qui en quelque sorte la "rentabilisait" pour l'ensemble de ce système.
Ce qui s'est révélé déjà dans les deux premières guerres mondiales : le caractère uniquement destructeur de la guerre dans la période de décadence, le fait que même les pays vainqueurs (à l'exception des USA dont le territoire se situait hors du champ de bataille) sortaient considérablement affaiblis du conflit, trouve aujourd'hui son plein épanouissement avec le fait patent qu'une troisième guerre mondiale n'apporterait aucun avantage économique ni au capitalisme dans son ensemble ni même à une quelconque de ses fractions nationales. Et si ce fait évident n'empêche cependant pas la bourgeoisie de la préparer, cela traduit bien cette réalité que dans la période de décadence le processus qui conduit à la guerre est un mécanisme qui échappe complètement au contrôle de la bourgeoisie. Ce qu'on constate aujourd'hui, c'est le plein développement d'une tendance qui existe depuis le début du siècle et non un phénomène "nouveau". Cependant, en atteignant son point extrême, cette tendance introduit une donnée nouvelle : la menace d'une destruction totale de l'humanité que seule la lutte du prolétariat peut empêcher. Jamais dans l'histoire n'aura été posée avec autant de terrible clarté l'alternative "socialisme ou barbarie". Jamais le prolétariat n'aura eu une si formidable responsabilité que celle qui est la sienne dans la période présente.
LA LUTTE DE CLASSE
9) La clé de toute la situation historique est entre les mains de la classe ouvrière. C'est justement ce que la bourgeoisie essaie de lui cacher en s'employant à la convaincre qu'elle est impuissante, que ses grands combats contre le capitalisme appartiennent à un passé définitivement révolu. C'est ce que ne voient pas non plus beaucoup de groupes révolutionnaires qui sont incapables de comprendre la nature du cours historique actuel et qui aujourd'hui se lamentent sur la "faiblesse des luttes ouvrières", montrant par là qu'ils sont eux-mêmes victimes des campagnes de la bourgeoisie.
En effet, le constat de l'aggravation des tensions impérialistes, de même que celui d'un certain nombre de défaites comme celles de 1981 en Pologne ne saurait conduire à la conclusion que la bourgeoisie a les mains libres pour donner sa seule réponse propre à la crise de son système : la guerre impérialiste généralisée. L'analyse du cours historique telle que l'a développée le CCI prend en effet en compte les éléments suivants :
a) par définition, un cours historique est donné pour toute une période historique. Il n'est pas conditionné par des événements conjoncturels ou de faible portée. Seuls des événements majeurs dans la vie de la société sont en mesure de le remettre en cause : la longue dégénérescence opportuniste de la 2ème Internationale, le complet déboussolement du prolétariat qu'elle traduisait et qu'elle a aggravé, étaient la condition de l'ouverture du cours vers la 1ère guerre mondiale ; trois années de guerre impérialiste généralisée, provoquant des massacres et des souffrances d'une ampleur inconnue auparavant, furent le prix à payer pour un nouveau renversement du cours en faveur du prolétariat ;. la longue série de défaites du prolétariat depuis l'Allemagne en 1919 jusqu'à la Chine en 1927, défaites aggravées par la dégénérescence de la révolution en Russie et de l'Internationale communiste ainsi que par le rétablissement momentané de l'économie capitaliste entre 1923 et 1929, furent nécessaires à la bourgeoisie pour se libérer de l'entrave prolétarienne à sa propre logique ; l'apparition de nouvelles générations ouvrières n'ayant connu ni la défaite, ni la guerre mondiale, l'épuisement tant du mythe de l'URSS -patrie du socialisme"- que de la mystification anti-fasciste, l'entrée du capitalisme dans une nouvelle crise ouverte de son économie, ont été les conditions nécessaires au rétablissement d'un cours aux affrontements de classe.
b) Le cours historique actuel ne saurait être remis en causes par des défaites partielles ou frappant, même durement, le prolétariat dans des pays secondaires ou périphériques comme la Pologne en 1981. Seule une succession de défaites à la suite de combats décisifs menés par le prolétariat dans les pays centraux, et notamment ceux d'Europe occidentale, serait en mesure d'ouvrir les portes à un cours vers la guerre.
c) L'existence d'un cours aux affrontements de classe n'implique nullement la disparition ni des antagonismes impérialistes ni des conflits entre blocs ni de l'aggravation de ces conflits ni des préparatifs militaires en vue d'une troisième guerre mondiale. En particulier, dans la période présente, seules des luttes d'une ampleur exceptionnelle, comme celles de Pologne en 80, peuvent avoir un impact immédiat sur les tensions entre l'Est et l'Ouest. A l'intérieur du cadre qui lui est tracé par le cours historique, la bourgeoisie continue à disposer d'une certaine marge de manoeuvre. Ce qui est en cause aujourd'hui, ce n'est donc pas la capacité de telle ou telle poussée des luttes à faire reculer les productions d'armements ou de faire taire tel ou tel conflit entre les blocs, c'est le fait que les réserves de combativité que ces luttes expriment interdisent que ces conflits impérialistes ne se développent jusqu'à leur aboutissement extrême : la conflagration mondiale.
d) L'existence d'un cours historique aux affrontements de classe ne signifie nullement que le prolétariat développe ses luttes de façon continue, que les combats de classe atteignent mois après mois ou année après année une ampleur et une profondeur toujours croissantes. Une telle vision serait totalement en désaccord avec toute l'expérience historique du prolétariat, elle serait en contradiction avec ce que Marx signalait déjà dans son texte sur "le 18 Brumaire" et que Rosa Luxemburg, avec beaucoup d'autres grands révolutionnaires, a analysé par la suite : le mouvement d'avancées et de reculs de la lutte de la classe dans sa progression vers les affrontements décisifs contre le capitalisme. Elle contredirait également le fait qu'avec la période de décadence, loin de disparaître, un tel phénomène ne fait que s'amplifier, ce qui conduit à l'existence au sein d'un cours aux affrontements de classe (lui-même traduction à une grande échelle de ce phénomène) d'une succession . de vagues de luttes, d'assauts répétés contre la forteresse capitaliste, entrecoupés par des moments de défaite partielle, de désarroi, de démoralisation.
10) La thèse de la "passivité" de la classe ouvrière, que la propagande bourgeoise a réussi à faire avaler à certains révolutionnaires, si elle pouvait avoir une apparence de réalité à certains moments du passé comme lors de la défaite du prolétariat en Pologne en 1981, est aujourd'hui totalement contredite par les faits. Elle est en particulier démentie par le formidable développement des luttes ouvrières à partir de la deuxième moitié de 1983 dont le CCI, dès janvier 1984, a analysé les conditions de surgissement et les caractéristiques : "La vague présente de lutte s'annonce d'ores et déjà comme devant dépasser en ampleur et en importance les deux vagues qui l'ont précédée depuis la reprise historique de la fin des années 60 : celle de 1968-74, et celle de 1978-80 [...] Elle tire sa source de 1'épuisement de ce qui avait permis le recul de 1'après-Pologne :
- reste des illusions propres aux années 70 qui ont été définitivement balayées par la très forte récession de 1980-82 ;
- désarroi momentané provoqué tant par le passage de la gauche dans l'opposition que par la défaite en Pologne.
Elle démarre :
- à partir d'une longue période d'austérité et de montée du chômage, d'une intensification des attaques économiques contre la classe ouvrière dans les pays centraux ;
- à la suite de plusieurs années d'utilisation de la carte de la gauche dans 1'opposition et de l'ensemble des mystifications qui y sont associées.
Pour ces raisons, elle va se poursuivre par des engagements de plus en plus puissants et déterminés du prolétariat des métropoles contre le capitalisme dont le point culminant se situera de ce fait à un niveau supérieur a celui de chacune des vagues précédentes.
Les caractéristiques de la vague présente, telles qu'elles se sont déjà manifestées et qui vont se préciser de plus en plus, sont les suivantes :
- tendance à des mouvements de grande ampleur impliquant un nombre élevé d'ouvriers, touchant des secteurs entiers ou plusieurs secteurs simultanément dans un même pays, posant ainsi les bases de 1'extension géographique des luttes ;
- tendance au surgissement de mouvements spontanés manifestant, en particulier à leur début, un certain débordement des syndicats ;
- simultanéité croissante des luttes au niveau international, jetant les jalons pour la future généralisation mondiale des luttes ;
- développement progressif au sein de 1 'ensemble du prolétariat de sa confiance en soi, de la conscience de sa force, de sa capacité de s'opposer comme classe aux attaques capitalistes ;
- rythme lent du développement des luttes dans les pays centraux et notamment de 1'aptitude à leur auto organisation, phénomène qui résulte du déploiement par la bourgeoisie de ces pays de tout son arsenal de pièges et mystifications". (Revue Internationale N° 37, pp. 4-5).
11) Aujourd'hui, cette analyse reste tout à fait valable. Elle a été confirmée par l'étendue et la simultanéité sans précédent de cette 3ème vague de luttes. Cette simultanéité a été la plus marquée en Europe occidentale, épicentre de la révolution prolétarienne. Elle s'accompagne de luttes massives qui se sont développées dans le tiers-monde. En conséquence, cette analyse n'est pas contradictoire avec le constat du faible nombre de jours de grève dans un certain nombre de pays (telles la France et l'Italie) au cours de l'année écoulée, constat sur lequel s'appuient les médias bourgeois pour asséner de façon répétée l'idée d'une "passivité" de la classe ouvrière, d'une acceptation résignée de son sort. En particulier, rien n'autorise à dire que la 3ème vague de luttes serait d'ores et déjà épuisée, que nous serions entrés dans une situation semblable à celle de l'après-Pologne. En effet :
- on ne peut juger de façon immédiate, sur la base de faits qui ne couvrent qu'une courte durée dans un pays donné, de la situation d'ensemble à l'échelle internationale d'autant plus que la vague actuelle se distingue, comme nous l'avons mis en évidence, par le rythme lent de son développement : lorsque des révolutionnaires emploient une telle méthode à courte vue, comme c'est le cas aujourd'hui pour certains d'entre eux, ils ne l'empruntent pas au marxisme mais à l'idéologie bourgeoise et ne font que refléter passivement les hésitations qui traversent la classe dans son ensemble ;
- le surgissement de mouvements de grande ampleur, tels que les grèves de septembre 1983 en Belgique, les luttes des mineurs et des dockers en Grande-Bretagne, ou la grève générale au Danemark au printemps 1983, s'ils expriment une tendance de la 3ème vague de luttes, n'en sont pas pour autant une donnée permanente. Dans les expressions de combativité ouvrière -même plus limitées- qui continuent de se manifester à l'échelle internationale et où la classe ouvrière fait l'expérience concrète des obstacles à l'extension de sa lutte, mûrissent les conditions de nouveaux affrontements d'ensemble ;
- le prolétariat s'est engagé depuis deux ans dans un combat de longue haleine. Un tel combat passe également inévitablement par des moments de répit, de maturation, de réflexion. Mais, contrairement à la situation de l'après-Pologne où un court mais réel recul s'est ouvert sur une défaite internationale de la classe et a pris la forme d'une chape de plomb de deux années pesant sur l'ensemble des pays centraux d'Europe occidentale, les actuels moments de répit (reflétés par la diminution du nombre de jours de grève dans tel ou tel pays) que peut s'accorder aujourd'hui la classe restent limités dans le temps comme dans l'espace, et bien que la bourgeoisie fasse tout pour transformer cet effort de réflexion qui s'opère dans la classe en expectative et en passivité, la situation reste caractérisée par une accumulation de mécontentement et de combativité potentielle prête à exploser d'un moment à l'autre, comme l'ont montré les récents événements en France (Dunkerque, SNCF, etc.) ;
- le fait que dans des pays où la classe ouvrière est traditionnellement combative, comme la France et surtout l'Italie, les grèves se soient situées ces derniers temps à un niveau numérique particulièrement bas ne saurait enlever toute la signification qu'apporte à l'ensemble du mouvement de la classe la très forte combativité qui s'est manifestée au même moment dans les pays habitués à la "paix sociale" comme notamment les pays Scandinaves;
- en tout état de cause, les statistiques sur les jours de grève, si elles sont un élément que les révolutionnaires doivent savoir étudier et prendre en considération, ne sauraient traduire à elles seules le degré exact de mécontentement, de combativité et de conscience qui existe au sein de la classe ; en particulier il existe aujourd'hui un indice beaucoup plus significatif de l'état d'esprit qui règne dans le prolétariat et de ses potentialités de combat : c'est la méfiance de plus en plus massive qui se développe partout à l'égard des syndicats et qui se traduit notamment par un chute accélérée de leurs effectifs.
12) Si le phénomène présent de désyndicalisation revêt une telle importance, c'est du fait du rôle spécifique que joue à l'heure actuelle le syndicalisme en tant que fer de lance de la carte bourgeoise de la gauche dans l'opposition. En effet, si les partis politiques de gauche sont tout naturellement désignés pour détenir le rôle moteur dans la stratégie de la gauche au pouvoir ou candidate au pouvoir (comme au milieu des années 70), la stratégie de la gauche dans l'opposition qui se caractérise par un langage et une pratique sensés traduire de façon directe les préoccupations et les revendications ouvrières, s'appuie principalement sur les institutions bourgeoises les plus proches de la vie quotidienne des ouvriers et présentes sur les lieux de travail : les syndicats.
Face aux deux nécessités vitales de la lutte ouvrière: l'extension et l'auto organisation, c'est en effet aux syndicats qu'il revient :
- de désorienter les ouvriers, de développer chez eux un sentiment d'impuissance par de multiples divisions entre centrales différentes ou entre "base" et "sommet" ;
- d'enfermer et d'isoler les luttes sur le terrain corporatiste, sectoriel et localiste ;
- de promouvoir, face au danger d'extension réelle, de fausses extensions tendant à noyer les secteurs les plus combatifs -comme ce fut le cas en Belgique en septembre 1983- ou bien tendant à faire de l'extension l'affaire d'une branche industrielle (grève des mineurs en Grande-Bretagne) ou même des différentes usines d'une même entreprise (Renault en France, en octobre 1985) ;
- de prévenir tout surgissement spontané de luttes, toute tendance à l'auto organisation en prenant les devants par des appels à "l'action" démobilisateurs et en s'installant à la tête des mouvements dès leur surgissement.
Cette tactique de la bourgeoisie visant à occuper le terrain, et qui constitue la composante essentielle de sa stratégie de gauche dans l'opposition, a été large ment employée en 1985. Elle constitue à l'heure actuelle une véritable offensive politique de la bourgeoisie contre le prolétariat.
Ce dernier ne peut éviter cette bataille politique qui lui est imposée. Il ne peut, ni ne doit, laisser les partis de gauche et les syndicats manoeuvrer librement sur le terrain de la défense de ses conditions de vie, mais s'opposer et s'affronter résolument et systématiquement sur ce terrain à leurs manoeuvres.
C'est au premier rang de ce combat politique que le prolétariat doit assumer que les révolutionnaires doivent s'imposer sur le terrain, par la mise en avant des nécessités d'extension et d'auto organisation et par la dénonciation des manoeuvres et obstacles des syndicats.
C'est par les confrontations répétées du prolétariat à toutes ces manoeuvres, notamment dans les métropoles du capitalisme d'Europe occidentale où ses secteurs les plus concentrés, anciens et développés politiquement font face à la bourgeoisie la plus expérimentée, celle qui est en mesure d'élaborer les pièges les plus sophistiqués, ce n'est qu'à travers ces confrontations dès à présent engagées qu'il forge ses armes, qu'il se rend et se rendra de plus en plus capable de développer l'arme de la grève de masse, d'étendre et de généraliser ses combats à l'échelle internationale et d'engager les affrontements décisifs contre le capitalisme, ceux de la période révolutionnaire.
13) C'est pour cet ensemble de raisons que le développement actuel de la méfiance à l'égard des syndicats constitue une donnée essentielle du rapport de forces entre les classes et donc de toute la situation historique. Cependant, cette méfiance elle-même est en partie responsable, de façon immédiate", de la réduction du nombre de luttes dans différents pays et plus particulièrement là où justement le discrédit des syndicats est le plus fort (comme en France, suite à l'arrivée accidentelle de la gauche au pouvoir en 1981). Lorsque pendant des décennies les ouvriers ont eu l'illusion qu'ils ne pouvaient mener des combats que dans le cadre des syndicats et avec l'appui de ceux-ci, la perte de confiance en ces organes s'accompagne de façon momentanée d'une perte de confiance en leur propre force et les conduit à opposer la passivité à tous les soi-disant "appels à la lutte" qui en émanent. C'est justement là-dessus que tendent de plus en plus à jouer les syndicats : incapables d'enrôler plus longtemps les ouvriers derrière leurs banderoles et leurs slogans, ils utilisent habilement la passivité et le scepticisme que rencontrent leurs appels pour tenter de transformer cette passivité en démoralisation, pour participer à leur façon, tout en s'en défendant évidemment, aux campagnes sur la "disparition des luttes de classe" qui visent à saper la confiance en soi du prolétariat. En ce sens, la passivité qu'observent encore à l'égard des "actions" appelées par les syndicats (grèves et manifestations) beaucoup d'ouvriers parmi les plus combatifs, si elle est parfaitement explicable et traduit la nécessaire perte d'illusions à l'égard du syndicalisme, ne doit pas être considérée en elle-même comme un élément positif puisqu'elle correspond exactement à ce qu'attend la bourgeoisie de ces ouvriers en cette circonstance. Le seul moyen pour eux de déjouer ce type de pièges consiste -et les révolutionnaires doivent les encourager dans ce sens- non pas à se détourner de ce type d'actions mais au contraire de mettre à profit toutes les occasions de rassemblement des ouvriers sur des questions touchant à la défense de leurs intérêts de classe et même si elles proviennent de manoeuvres syndicales, pour y participer activement et le plus massivement possible afin de transformer ces rassemblements en des lieux où s'expriment l'unité de la classe au-delà des divisions sectorielles, sa combativité et sa détermination comme ce fut le cas par exemple le 1er mai 1983 à Hambourg. De même qu'il n'existe aucun principe pour les révolutionnaires de refuser d'appeler à des mouvements "lancés" par les syndicats, l'appel à la présence dans ce type de mouvements ne saurait être une recette applicable en toutes circonstances, mais doit être évalué en fonction des potentialités immédiates de transformation de ces actions, sachant que les conditions de ces transformations seront de plus en plus souvent réunies.
Du fait de l'énorme mécontentement qui se développe dans la classe et qui ne pourra que s'accroître avec le nouveau déferlement des attaques capitalistes qui accompagneront nécessairement la récession qui s'annonce, du fait du potentiel considérable de combativité qui s'accumule en profondeur et dont on a pu deviner la force encore dernièrement avec la grève des chemins de fer en France, du fait que l'extension des luttes est ressentie comme un besoin impérieux par des masses croissantes d'ouvriers, toute manifestation de réelle combativité ouvrière, toute tentative décidée d'extension des luttes est et sera de plus en plus grosse de surgissements de classe de très grande ampleur. Et c'est principalement dans le combat pour l'extension, face aux obstacles que les syndicats opposent et opposeront à de tels mouvements que s'imposera de plus en plus aux ouvriers des grandes métropoles capitalistes, notamment ceux d'Europe occidentale, la nécessité de l'auto organisation de leur combat.
14) La question de l'extension des luttes, du dépassement des barrières sectorielles et professionnelles, est donc au centre de toute la perspective des combats de la classe dans la période présente. Et c'est par la généralisation à tous les secteurs ouvriers de l'attaque capitaliste que se développent les conditions d'une réponse à cette question. Or l'accroissement présent dans des proportions inconnues depuis un demi-siècle du nombre des chômeurs, et qui est le résultat le plus marquant de cette attaque généralisée, constitue un facteur puissant de maturation de ces conditions dans la mesure où :
- c'est toute la classe ouvrière, et non seulement les ouvriers chômeurs, qui est touchée par le chômage, notamment par la baisse du niveau de vie que représente pour nombre de familles ouvrières le fait de compter en leur sein un ou plusieurs chômeurs ;
- le chômage fait disparaître les barrières catégorielles du fait même de l'éjection des ouvriers des lieux de production, qui a également comme conséquence un moindre encadrement par l'appareil syndical ;
- par la paupérisation absolue qu'il représente, le chômage indique le futur qui attend l'ensemble de la classe ouvrière et, partant, la perspective de ses combats futurs vers le renversement du capitalisme.
En fait, au même titre que le développement vertigineux du militarisme, mais de façon beaucoup plus directement compréhensible pour les ouvriers, l'accroissement irrémédiable du chômage est l'indice irréfutable de l'aberration que constitue aujourd'hui le capitalisme lequel plonge des masses croissantes d'ouvriers dans la misère totale non pas parce qu'il produit trop peu mais parce qu'il produit trop. Plus généralement, l'éjection hors du travail salarié de masses toujours croissantes d'ouvriers signe la faillite totale d'un mode de production dont le rôle historique était justement d'étendre le salariat.
Pour l'ensemble de ces raisons, le chômage constituera de plus en plus un facteur essentiel de prise de conscience pour l'ensemble de la classe des véritables enjeux des combats qu'elle mène, du fait qu'il lui échoit la tâche historique d'abolir un système qui conduit la société à de telles aberrations.
En ce sens, le chômage va jouer, plus lentement mais de manière infiniment plus profonde et positive, le rôle de la guerre dans l'émergence de la révolution en Russie et en Allemagne en 1917-18.
De même, les ouvriers au chômage tendront de plus en plus à se retrouver aux avant-postes des combats de classe jouant ainsi un rôle comparable à celui des soldats dans la révolution russe de 1917.
Contrairement donc à ce que prétendent la bourgeoisie et certains révolutionnaires particulièrement myopes, et même s'il peut dans un premier temps créer un certain désarroi dans la classe, le chômage n'est nullement un facteur d'atténuation des luttes ouvrières. Il deviendra au contraire un élément essentiel de leur développement jusqu'à la période révolutionnaire.
15) C'est l'affrontement révolutionnaire avec le capitalisme qui constitue la perspective ultime des luttes que mène dès aujourd'hui la classe ouvrière. Par ailleurs, la situation présente recèle d'énormes potentialités de surgissements prolétariens de grande envergure.
La faillite totale du capitalisme que révèlent les années de vérité, de même qu'elle conduit à une accélération de l'histoire sur le plan des conflits impérialistes, provoque également une telle accélération sur le plan du développement de la lutte de classe, ce qui se traduit en particulier par le fait que les moments de recul de la lutte (comme celui de 1981-83) sont de plus en plus brefs alors que le point culminant de chaque vague de combats se situe à un niveau plus élevé que le précédent. Et cette accumulation d'expériences de lutte du prolétariat, comme la proximité de plus en plus grande entre chacune d'elles, constitue un élément essentiel de prise de conscience par l'ensemble de la classe des véritables enjeux de son combat. C'est pour cela qu'il importe que les révolutionnaires soient particulièrement vigilants face aux potentialités de la période présente et en particulier qu'ils ne sous-estiment pas ces potentialités.
Cependant, cela ne veut nullement dire que nous soyons déjà entres dans la phase des combats qui conduisent directement à la période révolutionnaire. Celle-ci se trouve encore loin devant nous. Il en est ainsi à cause du rythme lent avec lequel se réalise l'effondrement irréversible du capitalisme et du fait de la formidable capacité de résistance politique de la bourgeoisie qu'affronte aujourd'hui le prolétariat là où se décide la situation historique mondiale, les grandes métropoles du capitalisme, et plus particulièrement celles d'Europe de l'Ouest.
Mais ce ne sont pas là les seuls éléments. Pour comprendre toutes les données de la période présente et à venir, il faut également prendre en considération les caractéristiques du prolétariat qui aujourd'hui mène le combat :
- il est composé de générations ouvrières qui n'ont pas subi la défaite, comme celles qui sont arrivées à maturité dans les années 30 et au cours de la 2ème guerre mondiale; de ce fait, en l'absence de défaite décisive que la bourgeoisie n'a pas réussi à leur infliger jusqu'à présent, elles conservent intactes leurs réserves de combativité ;
- ces générations bénéficient d'une usure irréversible des grands thèmes de mystification (la patrie, la civilisation, la démocratie, l'anti-fascisme, la défense de l'URSS) qui avaient permis par le passé l'embrigadement du prolétariat dans la guerre impérialiste.
Ce sont ces deux caractéristiques essentielles qui expliquent que le cours historique actuel soit aux affrontements de classe et non à la guerre impérialiste. Cependant, ce qui fait la force du prolétariat actuel fait aussi sa faiblesse : du fait même que seules des générations qui n'avaient pas connu la défaite étaient aptes à retrouver le chemin des combats de classe, il existe entre ces générations et celles qui ont mené les derniers combats décisifs, dans les années 20, un fossé énorme que le prolétariat d'aujourd'hui paie au prix fort :
- d'une ignorance considérable de son propre passé et de ses enseignements ;
- du retard dans la formation du parti révolutionnaire.
Ces caractéristiques expliquent en particulier le caractère éminemment heurté du cours actuel des luttes ouvrières. Elles permettent de comprendre les moments de manque de confiance en soi d'un prolétariat qui n'a pas conscience de la force qu'il peut constituer face à la bourgeoisie. Elles montrent également la longueur du chemin qui attend le prolétariat, lequel ne pourra faire la révolution que s'il a consciemment intégré les expériences du passé et s'est donné son parti de classe.
Avec le surgissement historique du prolétariat à la fin des années 1960 a été mise à l'ordre du jour la formation de celui-ci mais sans que cela puisse se réaliser du fait :
- du "creux d'un demi-siècle qui nous sépare des anciens partis révolutionnaires ;
- de la disparition ou de l'atrophie plus ou moins marquée des fractions de gauche qui s'en étaient dégagées ;
- de la méfiance de beaucoup d'ouvriers à l'égard de toute organisation politique (qu'elle soit bourgeoise ou prolétarienne) qui est une expression du danger de conseillisme, tel qu'il a été identifié par le CCI, une traduction d'une faiblesse historique du prolétariat face à la nécessaire politisation de son combat.
Il appartient aux groupes révolutionnaires qui existent aujourd'hui de préparer activement les conditions de cette formation, non pas en s'autoproclamant le Parti, ou en ne présentant d'autre perspective aux masses ouvrières que de se rallier à leur drapeau comme aiment à le faire les bordiguistes, mais en développant un travail systématique de regroupement des forces révolutionnaires et d'intervention dans la classe. C'est notamment à travers cette intervention, si elle est capable de mettre en avant des propositions de marche correspondant aux besoins de la classe, que les révolutionnaires feront la preuve concrète auprès des ouvriers de la nécessité d'une organisation révolutionnaire jetant ainsi les bases du futur parti de la révolution communiste.
1. Il existe une différence fondamentale entre l'évolution des partis de la bourgeoisie et l'évolution des partis de la classe ouvrière.
Les premiers, du fait qu'ils sont les organes politiques d'une classe dominante, ont la possibilité d'agir dans la classe ouvrière et certains d'entre eux le font effectivement car ceci fait partie d'une division du travail au sein des forces politiques de la bourgeoisie dont une partie a la tâche particulière de mystifier le prolétariat, de mieux le contrôler en le faisant de l'intérieur, et de le détourner de sa lutte de classe. À cette fin, la bourgeoisie utilise de préférence d'anciennes organisations de la classe ouvrières passées dans le camp de la bourgeoisie.
Par contre, la situation inverse d'une organisation prolétarienne agissant dans le camp de la bourgeoisie ne peut jamais exister. Il en est ainsi du prolétariat, comme de toute classe opprimée, parce que la place que lui fait occuper dans l'histoire le fait d'être une classe exploitée ne peut jamais faire de lui une classe exploiteuse.
Cette réalité peut donc être résumée dans l'affirmation lapidaire suivante :
2. Ceci n'est pas seulement vrai pour ce qui concerne des partis politiques structurés. C'est également vrai pour ce qui concerne des courants politiques divergents pouvant naître éventuellement au sein de ces partis. Si des membres des partis politiques existants peuvent passer d'un camp dans l'autre et cela dans les deux sens (du prolétariat à la bourgeoisie et de la bourgeoisie au prolétariat) , cela ne peut être qu'un fait individuel. Par contre, le passage collectif d'un organisme politique déjà structuré ou en formation dans les partis existants ne peut obligatoirement se produire que dans un sens unique : des partis du prolétariat à la bourgeoisie et jamais dans le sens contraire : des partis bourgeois au prolétariat. C'est-à-dire qu'en aucun cas un ensemble d'éléments en provenance d'une organisation bourgeoise ne peut évoluer vers des positions de classe sans une rupture consciente avec toute idée de continuité avec son éventuelle activité collective précédente dans le camp contre-révolutionnaire. Autrement dit, s'il peut se former et se développer des tendances, dans les organisations du prolétariat, évoluant vers des positions politiques de la bourgeoisie et véhiculant cette idéologie au sein de la classe ouvrière, ceci est absolument exclu concernant les organisations de la bourgeoisie.
3. L'explication du constat qui précède réside dans le fait essentiel que la classe économiquement dominante dans la société est également dominante sur les plans politique et idéologique. Ce fait explique également :
4. Deux sources sont à la base de l'apparition des tendances opportunistes et centristes dans la classe ouvrière : la pression et l'influence de l'idéologie de la bourgeoisie et le difficile procès de la maturation et de la prise de conscience par le prolétariat. Ce qui se traduit notamment par la caractéristique majeure de l'opportunisme qui consiste à isoler, séparer le but final du mouvement prolétarien des moyens qui y conduisent pour finalement les opposer, alors que toute remise en cause des moyens amène à la négation du but final, de même que toute remise en cause de ce but tend à ôter leur signification prolétarienne aux moyens mis en œuvre. Dans la mesure même où il s'agit là de données permanentes dans l'affrontement historique entre prolétariat et bourgeoisie, il apparaît donc que l'opportunisme et le centrisme sont bien des dangers qui menacent la classe de façon permanente, tant dans la période de décadence que dans la période ascendante. Cependant, de la même façon que ces deux sources sont liées entre elles, elles sont également en liaison quant à la façon dont elles affectent le mouvement de la classe, avec l'évolution générale du capitalisme et le développement de ses contradictions internes. De ce fait, les phénomènes historiques de l'opportunisme et du centrisme s'expriment de façon différente, avec des caractères de gravité plus ou moins grands suivant les moments de cette évolution et de ce développement.
5. Si l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence posant directement la question de la nécessité de la révolution est une condition favorable facilitant le procès de maturation de la conscience dans la classe ouvrière, cette maturation n'est pas pour autant une donnée automatique, mécanique, fatale.
La période de décadence du capitalisme voit d'une part la bourgeoisie concentrer à outrance son pouvoir de répression ainsi que s'employer à perfectionner au maximum les moyens de pénétration de son idéologie dans la classe et, d'autre part, s'accroître de façon considérable l'importance et l'urgence de la prise de conscience par la classe dans la mesure où l'enjeu historique de "socialisme ou barbarie se pose de façon immédiate et dans toute sa gravité : l'histoire ne laisse pas au prolétariat un temps illimité. La période de la décadence se posant en termes de guerre impérialiste ou révolution prolétarienne, de socialisme ou barbarie, non seulement ne fait pas disparaître l'opportunisme et le centrisme mais rend donc plus âpre, plus acharnée, la lutte des courants révolutionnaires contre ces tendances, en proportion directe de l'enjeu même de la situation.
6. Comme l'histoire l'a démontré, le courant opportuniste ouvert, du fait qu'il se situe sur des positions extrêmes et tranchées, aboutit, dans les moments décisifs, à effectuer un passage définitif et sans retour dans le camp de la bourgeoisie. Quant au courant qui se définit corme se situant entre la gauche révolutionnaire et la droite opportuniste -courant le plus hétérogène, en constante mouvance entre les deux et recherche de leur réconciliation au non d'une unité organisationnelle impossible- il évolue pour sa part selon les circonstances et les vicissitudes de la lutte du prolétariat.
Au moment de la trahison ouverte du courant opportuniste, en même temps que s'effectue une reprise et une montée de la lutte de la classe, le centrisme peut constituer au début une position passagère des masses ouvrières vers les positions révolutionnaires. Le centrisme, en tant que courant structuré, organisé sous forme de parti, est appelé, dans ces circonstances favorables, à exploser et à passer dans sa majorité, ou pour une grande partie, dans l'organisation de la gauche révolutionnaire nouvellement constituée, comme cela s'est produit pour le Parti Socialiste français, le Parti Socialiste d'Italie et l'USPD en Allemagne dans les années 1920-21, après la première guerre mondiale et la révolution victorieuse en Russie.
Par contre, dans les circonstances d'une série de grandes défaites du prolétariat ouvrant un cours vers la guerre, le centrisme est immanquablement destiné à être happé dans l'engrenage de la bourgeoisie et à passer dans son camp tout comme le courant opportuniste ouvert.
Avec toute la fermeté qui doit être la sienne, il est important pour le parti révolutionnaire de savoir comprendre les deux sens opposés de l'évolution possible du centrisme dans des circonstances différentes pour pouvoir prendre une attitude politique adéquate à son égard. Ne pas reconnaître cette réalité mène à la même aberration que la proclamation de l'impossibilité de l'existence de l'opportunisme et du centrisme au sein de la classe ouvrière dans la période de décadence du capitalisme.
7. Concernant cette dernière "théorie", toute l'histoire de la IIIème Internationale et des partis communistes est là pour en attester l'inanité, pour démontrer qu'elle n'est pas autre chose qu'une énormité. Non seulement l'opportunisme et le centrisme ont pu apparaître au sein même de l'organisation révolutionnaire mais, se renforçant avec les défaites et le recul du prolétariat, le centrisme est également parvenu à dominer ces partis et, après une lutte sans merci qui a duré de longues années pour battre les oppositions et fractions de la gauche communiste, à expulser celles-ci de tous les partis communistes : ayant vidé ces derniers de toute substance de classe il a fait de chacun d'eux des organes de leurs bourgeoisies nationales respectives.
La "théorie" de l'impossibilité d'existence de courants opportunistes et centristes au sein du prolétariat dans la période de décadence du capitalisme suppose en réalité l'existence d'un prolétariat et de partis révolutionnaires purs, absolument et à jamais immunisés et imperméabilisés contre toute pénétration de l'influence de l'idéologie bourgeoise en leur sein. Une telle "théorie" est non seulement une aberration mais repose sur une vision idéaliste abstraite de la classe et de ses organisations. Elle relève de la "méthode Coué" (se consoler en se répétant que tout va bien) et tourne résolument le dos au marxisme. Loin de renforcer le courant révolutionnaire, elle l'affaiblit en lui voilant ce danger réel qui le menace, en détournant son attention et sa vigilance indispensable contre ce danger.
Le CCI doit combattre de toute son énergie de telles "théories" en général, et dans son sein en particulier, car elles ne font que permettre au centrisme de se camoufler derrière une phraséologie radicale qui, sous couvert de "pureté programmatique", tend à isoler les organisations révolutionnaires du mouvement réel de la lutte de leur classe.
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1. Il n'y a pas de débat académique possible sur la question du centrisme. Le centrisme est né et s'est développé comme concept dans le mouvement ouvrier face à la nécessité de délimiter les forces politiques en présence dans la lutte de classe, en particulier en vue de la constitution des partis de classe à l'époque actuelle des guerres et des révolutions. Ce n'est pas un hasard si cette question se repose aujourd'hui au CCI dans une période où s'annoncent des affrontements de classe décisifs et, avec eux, la perspective d'un nouveau parti de classe : de la réponse à cette question dépendra la nature du parti de demain, et dépend dès aujourd'hui l'attitude des groupes révolutionnaires dans la préparation de cette perspective. L'expérience pratique de la faillite tragique de la IIIIème Internationale, puis de la débâcle de la prétendue "IVème Internationale" trotskyste, par leur politique de compromission avec des fractions de la bourgeoisie sous le couvert du concept de centrisme, d'une part, le cadre théorique de la nature de la classe ouvrière, de la décadence du capitalisme et du capitalisme d'État comme mode d'existence du capitalisme à l'époque actuelle, d'autre part, fournissent tous les matériaux nécessaires au prolétariat pour passer au crible de la critique le concept de centrisme et ses implications .
2. De par sa condition de classe exploitée dans le capitalisme en même temps que de classe révolutionnaire portant en elle la destruction du capitalisme, le prolétariat est constamment soumis à deux tendances contradictoires :
Ces deux tendances inconciliables déterminent le caractère heurté de la lutte de classe qui voit se succéder avancées ou tentatives révolutionnaires et reculs ou contre-révolution, de même que le surgissement de minorités d'avant-garde organisées en groupes, fractions ou partis, appelés à catalyser le mouvement de la classe vers sa conscience.
Le prolétariat ne peut avoir qu'une seule conscience : une conscience révolutionnaire, mais, parce qu’il naît de la société bourgeoise et ne peut s'en libérer complètement que lorsqu'il disparaît en tant que classe, sa conscience est un processus en développement, jamais achevé dans le capitalisme, qui s'affronte en permanence à l'idéologie bourgeoise imprégnant l'ensemble de la société.
Cette situation détermine la dynamique des organisations politiques du prolétariat : soit elles assument leur fonction de développement de la conscience de classe contre l'idéologie bourgeoise et se situent pratiquement dans le camp prolétarien, soit elles succombent à 1’idéologie bourgeoise et s'intègrent pratiquement dans le camp bourgeois.
3. La délimitation des camps parmi les organisations politiques est elle-même un processus historique en développement, déterminé par les conditions objectives du développement du capitalisme et du prolétariat en son sein. Depuis le début du mouvement ouvrier s'est opéré un processus de décantation qui a progressivement rétréci et délimité les paramètres du terrain politique du prolétariat.
À l'époque de la 1ère Internationale, le développement du capitalisme est encore caractérisé, même au cœur de l'Europe, par l'introduction de la production industrielle à grande échelle et la formation du prolétariat industriel à partir de l'artisanat en déclin et de la paysannerie dépossédée. A ce stade de développement du prolétariat et de sa conscience, les frontières du mouvement ouvrier pouvaient inclure des courants aussi disparates que l'anarchisme bakouniniste et proudhonien, ancré dans le passé petit-bourgeois et paysan, le blanquisme ancré dans l'intelligentsia jacobine, le mazzinisme avec son programme de républicanisme radical, et le marxisme, expression développée du prolétariat révolutionnaire.
À l'époque de la IIème Internationale, la fin de la période des révolutions nationales et de l'enfance du prolétariat industriel ont considérablement rétréci les frontières du mouvement ouvrier, en obligeant le prolétariat à se constituer en parti politique distinct, en opposition à tous les courants bourgeois et petit-bourgeois. Mais la nécessité de lutter pour des réformes à l'intérieur d'un capitalisme ascendant, la coexistence des programmes "minimum" et "maximum" dans cette période permettaient à des courants comme l'anarcho-syndicalisme, le centrisme et l'opportunisme d'exister dans le camp politique prolétarien à côté du marxisme révolutionnaire.
À l'époque actuelle de la décadence du capitalisme, à l'ère du capitalisme d'État, de l'intégration des partis de masse et des syndicats dans les rouages de l'État totalitaire du capital, de l'impossibilité des réformes dans une situation de crise permanente et de la nécessité objective de la révolution communiste - époque ouverte par la première guerre mondiale, le camp politique prolétarien est définitivement 1imité au marxisme révolutionnaire. Les différentes tendances opportunistes et centristes, avec leur programme de parlementarisme, de légalisme avec leur stratégie d'usure, avec leur base dans les partis de masse et les syndicats, sont irrémédiablement passées dans le camp du capitalisme. Il en va de même de toute organisation qui abandonne d'une quelconque autre façon le terrain de la révolution mondiale, comme ce sera le cas de la IIIème Internationale lors de l'adoption du "socialisme en un seul pays" et du trotskysme lors de son soutien "critique" à la 2ème guerre mondiale.
4. La question que doit se poser le marxisme face au phénomène historique de l'opportunisme et du centrisme n'est pas de savoir si les organisations du prolétariat sont menacées ou non de pénétration de l'idéologie bourgeoise, mais de comprendre dans quelles conditions particulières celle-ci a pu aboutir à l'existence de courants distincts du marxisme révolutionnaire et de la bourgeoisie. De par sa nature même la classe ouvrière et ses organisations - les plus claires soient-elles - sont toujours pénétrées par l'idéologie bourgeoise. Cette pénétration prend les formes les plus variées, et c'est gravement la sous-estimer que de n'en rechercher qu'une seule forme générique. L'issue du combat entre conscience de classe et idéologie bourgeoise dans une organisation consiste soit en le développement de la première contre la seconde, soit en la destruction de la première par la seconde. Dans l'époque de décadence du capitalisme où les antagonismes de classe s'expriment de façon claire et tranchée, ceci signifie soit le développement du programme révolutionnaire, soit la capitulation face à la bourgeoisie.
La possibilité d'une "troisième voie" à l'époque ascendante du capitalisme, c'est-à-dire l'existence de courants et de positions ni vraiment bourgeois ni vraiment révolutionnaires à l'intérieur même du mouvement ouvrier résulte de la marge laissée alors par le capitalisme en expansion à une lutte permanente du prolétariat pour des améliorations de ses conditions de vie à l'intérieur du système sans mettre immédiatement celui-ci en péril. L'opportunisme - la politique visant la recherche de succès immédiats au détriment des principes, c'est-à-dire des conditions du succès final et le centrisme - variante de l'opportunisme cherchant à concilier ce dernier avec une référence au marxisme - se développèrent comme formes politiques de la maladie réformiste qui gangrena le mouvement ouvrier à cette époque. Leur base objective résidait non dans une différenciation fondamentale d'intérêts économiques au sein du prolétariat, comme le présentait la théorie de 1'"aristocratie ouvrière" de Lénine, mais dans les appareils permanents des syndicats et partis de masse, qui tendaient à s'institutionnaliser dans le cadre du système, à s'intégrer à l'Etat capitaliste et à s'éloigner de la lutte de classe. Avec l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence, ces organisations basculèrent définitivement dans le camp du capital et, avec elles, les courants réformistes, opportunistes ou centristes.
Désormais, l'alternative immédiate qui est posée à la classe ouvrière est révolution ou contre-révolution, socialisme ou barbarie. Réformisme, opportunisme et centrisme ont cessé d'être une réalité objective à l'intérieur du mouvement ouvrier, car leur base matérielle - l'obtention de réformes et de succès immédiats, sans lutte pour la révolution, et les organisations de masse correspondantes - n'existe plus. Toute politique visant des succès immédiats en s'éloignant de la révolution, est devenue, du point de vue du prolétariat, une illusion et non une réalité objective ; elle représente une capitulation directe face à la bourgeoisie, une politique contre-révolutionnaire. Tous les exemples historiques de telles politiques à l'époque de décadence, comme celle d' "aller aux masses" de l'Internationale Communiste, montrent que, loin d'aboutir à des succès immédiats, elles aboutissent à des échecs complets, à la trahison des organisations et à la perte de la révolution dans le cas de l'I.C. Ceci ne veut pas dire que toute organisation prolétarienne qui dégénère passe immédiatement en tant que telle à la bourgeoisie ; en dehors des moments cruciaux de guerre et de révolution, la capitulation face à la bourgeoisie peut être partielle et progressive, comme le montre l'histoire du bordiguisme. Mais ceci ne change pas la caractéristique générale du processus, la contradiction permanente entre révolution et contre-révolution, la dénaturation de la première en la seconde sans passer par des courants et des idéologies de type intermédiaire comme l'étaient l'opportunisme et le centrisme.
5. La thèse, développée par Trotsky dans les années 30 et reprise aujourd'hui dans le CCI, selon laquelle l'opportunisme et le centrisme représentent par essence la pénétration de l'idéologie bourgeoise au sein des organisations du prolétariat, définie simplement en termes de "comportements politiques" (manque de fermeté sur les principes, hésitation, conciliation entre positions antagoniques), s'écarte radicalement de la méthode matérialiste historique du marxisme :
Ses conséquences sont désastreuses sur une série d'aspects essentiels du programme révolutionnaire:
1) En situant l'origine des faiblesses des organisations prolétariennes dans le comportement d'hésitation, elle y oppose un autre comportement : la volonté, et base ainsi sa perspective sur le volontarisme, déviation typique du trotskysme des années 30.
2) En étant appliquée à l'époque de décadence du capitalisme, elle mène à la réhabilitation, dans le camp du prolétariat, du courant "centriste" et par là de la social-démocratie après sa participation à la première guerre mondiale et à l'écrasement de la révolution d'après-guerre, du stalinisme après l'adoption du "socialisme en un seul pays" et du trotskysme après sa participation à la deuxième guerre mondiale ; en d'autres termes à l'abandon du critère objectif de l'internationalisme, de la participation à la guerre ou à la révolution, pour délimiter le camp prolétarien du camp bourgeois ; à la reconnaissance de positions nationalistes - telles que le "socialisme en un seul pays" du stalinisme et le "soutien critique" à la guerre impérialiste du trotskysme - en tant qu'expressions du prolétariat.
3) De ce fait, elle altère en outre toutes les leçons tirées de la vague révolutionnaire et justifie, quoique de façon critique, la politique d'ouverture de la IIIème Internationale aux éléments et partis contre-révolutionnaires de la social-démocratie et comporte ainsi un grave danger pour la révolution et le parti de demain.
4) En fin de compte, elle implique une remise en cause de la nature révolutionnaire du prolétariat et de sa conscience, car si le centrisme désigne toute cohabitation de positions contradictoires, alors le prolétariat et ses organisations sont toujours et par nature centristes, puisque le prolétariat traîne nécessairement en lui les marques de la société dans laquelle il existe, de l'idéologie bourgeoise, tout en affirmant son projet révolutionnaire.
6. La vérité d'une théorie réside dans la pratique. C'est l'application du concept de centrisme par la IIIème Internationale dans la formation des partis communistes en Europe et par l'Opposition de gauche trotskyste dans la formation de la prétendue "IVème Internationale" qui apporte la démonstration historique définitive de sa faillite à l'époque de la décadence du capitalisme. C'est par manque de clarté sur la nature désormais bourgeoise du "centrisme" que l'IC fut amenée à une politique de compromissions avec des tendances et partis social-démocrates contre-révolutionnaires en leur ouvrant les portes de 1'Internationale, comme ce fut le cas en Allemagne où le KPD dut fusionner avec l'USPD, ou en France où le PCF fut formé à partir de la SFIO qui avait participé à l'Union sacrée pendant la guerre impérialiste. C'est de même sa conception du centrisme qui entraîna Trotsky dans une politique volontariste de construction d'une nouvelle internationale et d'entrisme dans la social-démocratie contre-révolutionnaire. Dans les deux cas, ces politiques précipitèrent la mort de l'IC et du trotskysme de façon spectaculaire.
Le fait que les gauches communistes aient continué à utiliser les termes de "centrisme" et d'"opportunisme" n'est en rien une preuve de l'adéquation de ceux-ci, mais une expression de la difficulté des gauches à tirer immédiatement les leçons théoriques de l'expérience vécue. Ces gauches étaient tout au moins claires sur l'essentiel, à savoir la fonction contre-révolutionnaire assumée par les courants qualifiés de "centristes", mais leur analyse en était affaiblie par le recours à des concepts applicables à la dégénérescence de la IIème Internationale. En témoignent les positions intenables de "Bilan" sur la dualité entre "nature" (prolétarienne) et "fonction" (contre-révolutionnaire) du stalinisme après 1927 et sur la qualification de l'URSS comme "Etat prolétarien" jusque dans la deuxième guerre mondiale.
7. La nature de classe d'une organisation est donnée par la fonction historique qu'elle remplit dans la lutte de classe, car une organisation ne surgit pas comme reflet passif d'une classe mais comme organe actif de celle-ci. Tout critère basé uniquement sur la présence d'ouvriers (comme pour le trotskysme) ou de révolutionnaires (comme pour le CCI aujourd'hui) dans une organisation pour délimiter sa nature de classe s'inspire du subjectivisme idéaliste et non du matérialisme historique. Le passage d'une organisation du prolétariat dans le camp bourgeois est par essence un phénomène objectif, indépendant de la conscience qu'en ont les révolutionnaires sur le moment, puisqu'il signifie que l'organisation fait face au prolétariat comme partie des conditions objectives, adverses, de la société capitaliste, et qu'elle échappe ainsi à l'action subjective du prolétariat. Le maintien d'ouvriers, et même parfois temporairement de fractions révolutionnaires en son sein n'est nullement contradictoire avec ce fait, puisque la fonction qu'elle remplit alors pour la bourgeoisie est précisément l'encadrement du prolétariat.
Il existe des critères historiques décisifs qui tranchent le passage d'une organisation dans le camp du capitalisme: l'abandon de l'internationalisme, la participation à la guerre et à la contre-révolution. Ce passage s'est effectué pour la social-démocratie et les syndicats lors de la première guerre mondiale, pour l'IC lors de l'adoption du "socialisme en un seul pays", pour le courant trotskyste lors de la deuxième guerre mondiale. Une fois ce passage accompli, l'organisation est définitivement morte pour le prolétariat, car désormais s'applique à elle le principe que Marx a dégagé face à l'Etat capitaliste, dont elle est partie prenante : celui-ci ne peut être conquis, il doit être détruit.
La mort d'une Internationale signifie simultanément la trahison de la majorité ou de l'ensemble des partis qui la composent, par l'abandon de l'internationalisme et l'adoption d'une politique nationaliste. Mais parce que les partis s'intègrent chacun dans un Etat capitaliste national, il peut exister des exceptions déterminées par des conditions nationales spécifiques, comme ce fut le cas dans la IIème Internationale. Ces exceptions qui ne se reproduisirent pas lors de la faillite de la IIIème Internationale avec l'adoption unanime du nationalisme stalinien par les PC, n'infirment en rien la règle générale, ni la nécessité pour ces partis de rompre totalement avec la politique de leurs ex-partis "frères". En outre, au sein de ces derniers subsistent parfois pendant quelque temps des courants ou fractions révolutionnaires qui n'ont pas réussi à comprendre immédiatement le changement de la situation et qui sont amenés par la suite à rompre avec le parti passé à la contre-révolution : ce fut le cas des spartakistes dans le SPD puis l'USPD en Allemagne. Ce processus n'est en rien assimilable à une impossible naissance d'une organisation prolétarienne à partir d'une organisation bourgeoise : ces fractions rompent organisationnellement avec le parti passé à la bourgeoisie mais représentent la continuité programmatique avec l'ancien parti dans lequel elles sont nées. Il traduit le phénomène général du retard de la conscience sur la réalité objective, qui se manifeste même lorsque les fractions ont quitté le parti : ainsi, alors que toutes les fractions de gauche avaient été exclues de l'IC dès 1927, la fraction italienne continua à analyser l'IC et les PC comme prolétariens jusqu'en 1933 et 1935 respectivement, et une minorité importante en son sein défendit encore le maintien de la référence au PC après l'analyse de sa mort en 1935.
La méthode subjectiviste prenant la subsistance de révolutionnaires dans une organisation comme critère de sa nature de classe désarme complètement les révolutionnaires dans la formation du parti. Car les révolutionnaires se battent jusqu'au bout pour garder un parti au prolétariat, et si ce parti est gardé au prolétariat par leur simple présence en son sein, cela signifie qu'il n' y a pour eux aucune raison de rompre avec une organisation tant qu'ils n'en sont pas exclus. Ce raisonnement circulaire revient à laisser l'initiative à l'ennemi. D'une part, il favorise la condamnation précipitée d'un parti en cas d'exclusion hâtive, mais d'autre part, il paralyse les révolutionnaires dans le cas opposé où un parti passé à la bourgeoisie est prêt à garder des révolutionnaires en son sein comme caution de son apparence "ouvrière", comme cela se passa avec l'USPD et une série de partis social-démocrates dans les mouvements révolutionnaires du début du siècle. En supprimant le critère objectif de la nature de classe des partis, il supprime ainsi la nécessité objective de la formation du parti révolutionnaire. Et la boucle est bouclée : la théorie du centrisme engendre le "centrisme" qu'elle prétend décrire et combattre, et par là s'engendre elle-même dans un cercle vicieux qui ne peut que l'amener à conclure à la nature centriste de la classe ouvrière et de sa conscience.
8. Lorsqu'elle est amenée à ses conclusions, la théorie du centrisme comme maladie permanente du mouvement ouvrier apparaît pour ce qu'elle est : une capitulation face à l'idéologie bourgeoise qu'elle prétend combattre, un refus de tirer les leçons de l'expérience historique, une altération du programme révolutionnaire.
Rejeter cette théorie, poursuivre l'analyse marxiste des leçons du passé et des conditions de la lutte de classe à l'époque présente sur base du travail des gauches communistes et reconnaître l'impossibilité du centrisme à cette époque, c'est tout le contraire d'un désarmement de l'organisation révolutionnaire face à l'idéologie bourgeoise, c'est son armement indispensable pour combattre celle-ci sous toutes ses formes et pour préparer la formation d'un réel parti révolutionnaire.
CCI
DEBUT DU REVEIL DU PROLETARIAT CONTRE LA 1ère GUERRE MONDIALE QUELQUES LEÇONS POUR LE REGROUPEMENT DES REVOLUTIONNAIRES
Qui se souvient aujourd'hui de Zimmerwald, petit village suisse, où en septembre 1915 se réunit la première conférence socialiste internationale depuis le début de la première guerre mondiale ? Ce nom pourtant rendit confiance aux millions d'ouvriers jetés dans les horreurs de la guerre impérialiste. Embrigadée dans la guerre par les partis ouvriers, qu'elle avait créés au cours de décennies d'évolution pacifique du capitalisme, littéralement trahie, obligée de s'entretuer pour les intérêts des puissances impérialistes, la classe ouvrière internationale était plongée dans la crise la plus profonde, sous l'effet du traumatisme le plus violent qu'elle ait eu à subir.
Zimmerwald a été la première réponse d'ampleur internationale du prolétariat au carnage des champs de bataille, à l'immonde tuerie à laquelle le capital l'obligeait de participer. Il a symbolisé la protestation de tous les exploités contre la barbarie guerrière. Il a préparé la réponse révolutionnaire du prolétariat à la guerre en Russie et en Allemagne. Zimmerwald a relevé le drapeau de l'internationalisme traîné dans la boue de l'Union sacrée. Il a constitué la première étape du regroupement des révolutionnaires pour la IIIe Internationale. C'est pourquoi Zimmerwald est notre héritage. Il est encore très riche de leçons pour le prolétariat, leçons qui doivent être réappropriées pour préparer la révolution de demain.
La première guerre mondiale provoqua la crise la plus profonde du mouvement ouvrier. Cette crise coupe les partis socialistes en deux : une partie passe directement à la bourgeoisie en adhérant à l'Union sacrée ; une autre refuse de marcher dans la guerre impérialiste. La guerre pose la question de l'éclatement de ces partis et d'une scission. La formation de nouveaux partis révolutionnaires et d'une nouvelle Internationale, excluant les fractions passées à l'ennemi, est posée dès l'éclatement de la guerre.
Le 4 août 1914, le vote des crédits de guerre par les partis socialistes allemand et français, partis déterminants dans la lutte contre la guerre, était l'acte de décès de la IIe Internationale. Les directions de ces partis, et d'autres comme les partis belge et anglais, portaient la responsabilité directe de l'embrigadement des prolétaires derrière la bannière du capital national. Au nom de la "défense de la patrie en danger" et de "l'Union sacrée contre l'ennemi", elles entraînaient des millions d'ouvriers dans la première grande boucherie mondiale. Les résolutions contre la guerre des précédents congrès de l'Internationale, à Stuttgart et Bâle, étaient foulées aux pieds, le drapeau de l'Internationale souillé du sang des ouvriers envoyés au front. Dans la bouche des social-patriotes, le mot d'ordre "prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" devenait "prolétaires de tous les pays, entre-égorgez-vous !".
Jamais l'infamie de la trahison ne se révéla avec autant d'impudence. Vandervelde, président de l'Internationale, devenait du jour au lendemain ministre du gouvernement belge. Jules Guesde, en France, chef du parti socialiste, devenait ministre. La direction du Parti socialiste britannique (BSP) allait jusqu'à organiser pour le compte du gouvernement la campagne de recrutement militaire.
La trahison des dirigeants de ces partis ne découlait pas d'une trahison de l'Internationale. Celle-ci avait fait faillite par sa dislocation en partis nationaux autonomes soutenant leur bourgeoisie respective au lieu d'appliquer les décisions des congrès contre la guerre. En cessant d'être un instrument aux mains de tout le prolétariat international, elle n'était plus qu'un cadavre. Sa faillite était l'aboutissement de tout un processus où le réformisme et l'opportunisme avaient fini par triompher dans les plus grands partis. La trahison des dirigeants était l'aboutissement ultime d'une longue évolution que n'avaient pu empêcher les tendances de gauche de l'Internationale. Néanmoins, la trahison du 4 août n'était pas celle de tous les partis ni même de la totalité de certains -comme la social-démocratie allemande- puisqu'elle se heurte dès le départ à l'intransigeance de la Gauche.
C'est la résistance -d'abord limitée- de quelques partis mais aussi au sein des grands partis dont les directions étaient devenues social-patriotes, contre l'Union sacrée, qui posa dans les faits la question de la scission. Quelques partis furent capables courageusement d'aller contre le courant de furie nationaliste, se séparant nettement du courant chauvin. Le petit parti socialiste serbe -dès le début de la guerre votait contre les crédits militaires, rejetant toute idée d'une guerre "nationale défensive" pour les petites nations. Comme l'affirmait l'un des dirigeants: "Pour nous. le fait décisif fut que la guerre entre la Serbie et l'Autriche n'était qu'une petite partie d'un tout, rien d'autre que le prologue de la guerre européenne universelle; et cette dernière nous en étions profondément convaincus- ne pouvait avoir nul autre caractère qu'un caractère impérialiste nettement prononcé. " ([1] [13])
Tout aussi magnifique fut l'attitude du SDKPIL de Rosa Luxemburg qui appela -dès le déclenchement de la guerre- à la grève, rejetant toute idée de guerre nationale ou de "libération nationale".
Mais le cas le plus connu d'intransigeance internationaliste est celui du parti bolchevik dont les députés à la Douma- avec les députés mencheviks, votent contre les crédits de guerre et sont bientôt envoyés en Sibérie. Dès le début de la guerre, ils prennent de fait l'opposition la plus résolue à la guerre, car elle est l'une des seules à proclamer -en pleine démoralisation de toutes les fractions révolutionnaires- la nécessité de "la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile" comme "seul slogan prolétarien juste" ([2] [14]). C'est la seule opposition qui des le départ montre la perspective de la révolution et pour cela celle d'un regroupement de tous les internationalistes dans une nouvelle Internationale : "La IIe Internationale est morte vaincue par l'opportunisme. A bas l'opportunisme et vive la IIIe Internationale débarrassée non seulement des transfuges, mais aussi de l'opportunisme. A la IIIe Internationale d'organiser les forces du prolétariat pour l'assaut révolutionnaire des gouvernements capitalistes, pour la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays, pour le pouvoir politique, pour la victoire du socialisme." (Lénine, 1er novembre 1914)
Mais aucun parti, même le parti bolchevik, ne put échapper à la crise profonde du mouvement ouvrier créée par le choc de la guerre. A Paris, une minorité de la section bolchevik s'engageait dans l'armée française.
Moins connues que les bolcheviks, d'autres organisations révolutionnaires ont tenté -au prix d'une crise plus ou moins grande- d'aller contre le courant et réussi à maintenir une attitude internationaliste. En Allemagne :
L'existence de ces trois groupes montre que la résistance à la trahison a été dès le départ très forte en Allemagne au sein même du parti social-démocrate. En dehors de l'Allemagne et de la Russie, de la Pologne et de la Serbie, on doit mentionner pour leur importance future :
A côté des social-chauvins et des révolutionnaires intransigeants se développait un troisième courant issu de la crise de tout le mouvement socialiste. Ce courant qu'on peut qualifier de centriste ([3] [15]) se manifestait par toute une attitude d'oscillation et d'hésitations : tantôt radical en paroles, tantôt opportuniste, gardant l'illusion d'une unité du parti les amenant à chercher à renouer avec les traîtres social-chauvins. Les mencheviks, le groupe de Martov à Paris, seront parcourus par ces hésitations, oscillant entre une attitude d'appel à la révolution et une position pacifiste. Typique est la politique du Parti socialiste italien, qui cherche dès septembre 1914 à renouer les liens internationaux brisés par la guerre et vote en mai 1913 contre les crédits de guerre. Il se proclame pourtant "neutre" dans la guerre avec son slogan "ni adhérer ni saboter". En Allemagne, les meilleurs éléments révolutionnaires, comme Liebknecht, marquent encore leur rupture avec l'Union sacrée ("Burgfriede") avec des mots d'ordre pacifistes: "pour une paix rapide et qui n'humilie personne, une paix sans conquêtes". ([4] [16])
C'est progressivement et dans la douleur que se développait le mouvement révolutionnaire, lui-même parcouru d'hésitations. Il se trouvait confronté avec un Centre -le "marais"- qui se situait encore dans le camp prolétarien. C'est avec les groupes issus de ce centre, et par la confrontation avec lui, que pouvait être initiée une lutte contre la guerre. Le regroupement international des révolutionnaires ayant rompu avec le social-patriotisme, en vue de la formation d'une nouvelle Internationale, passait par une confrontation avec les hésitants et les centristes.
Tel fut le sens profond des conférences de Zimmerwald et Kienthal : d'abord relever le drapeau de l'Internationale, par le rejet de la guerre impérialiste, et préparer les conditions subjectives, par la scission inévitable dans les partis socialistes, de la révolution, qui seule pourrait mettre fin à la guerre.
Au milieu du fracas de la guerre impérialiste, entraînant dans la mort des millions d'ouvriers, face à la misère effroyable régnant dans une classe ouvrière surexploitée et peu à peu réduite à la famine, la Conférence de Zimmerwald sera le cri de ralliement des exploités victimes de la barbarie capitaliste. En devenant le phare de l'internationalisme, par delà les frontières, par delà les fronts militaires, Zimmerwald va symboliser le réveil du prolétariat international, jusqu'alors traumatisé par le choc de la guerre ; il va stimuler la conscience du prolétariat qui une fois dissipées les vapeurs délétères du chauvinisme, passera progressivement d'une volonté de retourner à la paix à la prise de conscience de ses buts révolutionnaires. En dépit de toutes les confusions régnant en son sein, le Mouvement de Zimmerwald va être l'étape décisive sur le chemin menant à la révolution russe et à la fondation de la Ille Internationale.
A l'origine, l'idée d'une reprise des relations internationales entre partis de la IIe Internationale, qui refusent la guerre, naît dans des partis de pays "neutres". Dès le 27 septembre 1914 se déroulait à Lugano (Suisse), une conférence des partis socialistes suisse et italien, qui se proposait de "combattre par tous les moyens l'extension ultérieure de la guerre à d'autres pays". Une autre conférence de partis "neutres" se tenait les 17 et 18 janvier 1913 à Copenhague, avec des délégués des partis Scandinaves et de la social-démocratie hollandaise (la même qui avait exclu les révolutionnaires tribunistes en 1909). Les deux conférences, qui n'eurent aucun écho dans le mouvement ouvrier, se proposaient de réaffirmer "les principes de l'Internationale", d'une Internationale qui était définitivement morte. Mais alors que les Scandinaves et les Hollandais, dominés par le réformisme, faisaient appel au Bureau socialiste international pour tenir une conférence de la "paix" entre partis ayant adhéré au social-chauvinisme, les partis italien et suisse s'engageaient timidement vers une rupture. Ainsi, en janvier 1913, le parti socialiste suisse décidait de ne plus verser de cotisations à la feue IIe Internationale. Rupture très timide, puisqu'en mai de la même année la conférence des deux partis suisse et italien, tenue à Zurich, demandait dans une résolution" d'oublier les faiblesses (!) et les fautes ( !!) des partis frères des autres pays" ([5] [17]). Et que dire des mots d'ordre de "désarmement général" en plein carnage militaire et &"aucune annexion violente" (sic) en pleine guerre de brigandage!
En fait, c'est la renaissance de la lutte de classe dans les pays en guerre et le réveil des minorités hostiles à la guerre dans les partis social-chauvins qui vont impulser le mouvement de Zimmerwald. En Grande-Bretagne, en février 1915, dans la vallée de la Clyde, débutaient les premières grandes grèves de la guerre. Au même moment, en Allemagne, éclataient les premières émeutes alimentaires, émeutes de femmes ouvrières protestant contre le rationnement. Les oppositions à la guerre se font plus déterminées. Le 20 mars 1915, Otto Rühle -futur théoricien du "conseillisme" et député au Reichstag- qui jusqu'alors avait voté les crédits .de guerre "par discipline", vote contre avec Liebknecht, tandis que trente députés social-démocrates s'abstiennent en quittant la salle du parlement. Plus significatif était le développement des forces révolutionnaires. A côté des "socialistes internationaux", publiant "Lichtstrahlen" ("Rayons de lumière") et proches des bolcheviks et des "Radicaux" de Brème, le groupe de Rosa Luxemburg diffusait des centaines de milliers de tracts contre la guerre et publiait la revue "Die Internationale". C'est une telle activité révolutionnaire qui pouvait réellement poser les bases d'un regroupement international. En France même, où le chauvinisme était particulièrement puissant, les réactions contre la guerre se faisaient jour. Il est significatif que ces réactions, à la différence de l'Allemagne, turent d'abord le fait des syndicalistes-révolutionnaires, autour de Monatte, influencé par Trotsky et son groupe ("Nache Slovo"). Dans les fédérations de l'Isère, du Rhône, chez les métallos et les instituteurs, une majorité se dégageait contre l'Union sacrée. Dans le parti socialiste lui-même, des fractions significatives -comme la Fédération de la Haute-Vienne ([6] [18])-suivaient la même voie. Telles étaient les prémisses de Zimmerwald. Une scission de fait s'effectuait progressivement sur la question de la guerre, et en conséquence sur. le soutien aux luttes de classe qui inévitablement deviendraient les prémisses de la révolution. La question de la rupture avec le social-chauvinisme était posée. Les deux conférences internationales qui se tinrent à Berne au printemps 1915 la posèrent. La première, celle des femmes socialistes, les 25-27 mars, négativement, bien qu'elle déclarât "la guerre à la guerre" : la conférence refusait en effet de condamner les social-patriotes et d'envisager la nécessité d'une nouvelle Internationale. C'est pourquoi les délégués bolcheviks refusèrent de cautionner toute attitude ambiguë et quittèrent la conférence. La deuxième conférence, celle de la Jeunesse socialiste internationale, positivement : elle décida de fonder un Bureau international de la Jeunesse autonome et de publier une revue "Jugend Internationale", de combat contre la Ile Internationale. Dans un manifeste sans ambiguïté, les délégués affirmèrent leur soutien à "toutes les actions révolutionnaires et les luttes de classe".
C'est à l'initiative du comité directeur du Parti italien et de socialistes suisses, comme Grimm et Platten, que fut convoquée pour septembre 1915 la première conférence socialiste internationale. Bravant la police, les calomnies des social-chauvins et l'hystérie nationaliste, trente-huit délégués venant de douze pays se retrouvèrent dans un petit village à côté de Berne. Le lieu de la conférence avait été tenu secret pour échapper aux espions des différentes puissances impérialistes. Il est significatif que les délégations les plus nombreuses étaient celles des immigrés de Russie, bolcheviks, mencheviks et socialistes-révolutionnaires, et de l'Allemagne, les deux pays clefs de la révolution mondiale.
Cette conférence revêtit une importance historique décisive pour l'évolution de la lutte de classe et la formation d'une gauche communiste internationale.
En effet, de la conférence sortit une "Déclaration commune des socialistes et des syndicalistes franco-allemands", signée par les syndicalistes français Merrheim et Bourderon et les députés allemands Ledebour et Hoffmann. En appelant à "la cessation de cette tuerie" et en affirmant que "cette guerre n'est pas notre guerre", la déclaration eut un effet formidable tant en Allemagne qu'en France. Elle dépassait les intentions des signataires, qui étaient loin d'être des révolutionnaires mais des éléments timorés du centre, Ledebour, malgré les appels très fermes de Lénine, refusait de voter contre les crédits de guerre, préférant "s'abstenir". Parce qu'elle émanait de socialistes de pays belligérants, la déclaration apparut vite comme une incitation à la fraternisation des soldats des deux camps.
Enfin, le Manifeste, rédigé par Trotsky et Grimm, adressé aux prolétaires d'Europe, parce qu'adopté à l'unanimité par les socialistes de douze pays, allait avoir un impact considérable sur les ouvriers et les soldats. Traduit et diffusé dans plusieurs langues, le plus souvent sous forme de tracts et de brochures clandestins, le Manifeste apparut comme une vivante protestation des internationalistes contre la barbarie : "L'Europe est devenue un gigantesque abattoir d'hommes. Toute la civilisation, produit du travail de plusieurs générations, s'est effondrée. La barbarie la plus sauvage triomphe aujourd'hui sur tout ce qui était l'orgueil de l'humanité." Il dénonçait les représentants des partis qui "se sont mis au service de leur gouvernement et ont tenté, par leur presse et leurs émissaires, de gagner à la politique de leurs gouvernants les pays neutres", et le Bureau socialiste international qui a complètement failli à sa tâche". "Par-dessus les frontières, par-dessus les champs de bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées, prolétaires de tous les pays, unissez-vous '"([8] [20])
Devant la gravité de la situation, les ambiguïtés contenues dans le Manifeste passèrent au second rang dans l'esprit des ouvriers qui y virent la première manifestation d'internationalisme. Le Manifeste était en fait le fruit d'un compromis entre les différentes tendances de Zimmerwald, qui voulait apparaître comme un mouvement uni face aux puissances impérialistes. Les bolcheviks critiquèrent avec intransigeance révolutionnaire le ton pacifiste -"entraîner la classe ouvrière dans la lutte pour la paix"- et l'absence de perspectives de révolution. Le "Manifeste ne contient aucune caractéristique claire des moyens de combattre la guerre." ([9] [21]) Les délégués qui allaient former la Gauche de Zimmerwald proposèrent une résolution qui seule se plaçait sur le terrain du marxisme en appelant à "la lutte la plus intransigeante contre le social-impérialisme comme première condition pour la mobilisation révolutionnaire du prolétariat et pour la reconstruction de l'Internationale" ([10] [22])
Il est significatif, cependant, que la Gauche, sans abandonner ses critiques, vota le Manifeste. Lénine justifiait ainsi de façon très juste l'attitude de la Gauche '."Notre comité central devait-il signer ce manifeste inconséquent et timoré ? Nous pensons que oui... Nous n'avons rien dissimulé de notre opinion, de nos mots d'ordre, de notre tactique.. Que ce manifeste constitue un pas en avant (souligné par Lénine, NDR) vers la lutte réelle avec l'opportunisme, vers la rupture et la scission, c'est un fait acquis. Il serait d'un sectaire de se refuser à faire ce pas en avant avec la minorité des Allemands, des Français, des Suédois, des Norvégiens, des Suisses, alors que nous conservons notre pleine liberté de mouvement et la possibilité entière de critiquer les inconséquences présentes en travaillant pour de plus grands résultats." (10)
La Gauche qui regroupait sept à huit délégués, une infime minorité, était consciente de ce pas en avant. La bourgeoisie internationale ne se trompa pas en effet sur le sens de Zimmerwald. Ou bien elle utilisa les calomnies les plus infâmes pour présenter les révolutionnaires comme des "agents de l'ennemi", aidée en cela par les social-chauvins, ou bien, tant que ce fut possible, elle censura tout article faisant part des résultats de la Conférence. Avec raison, la bourgeoisie des deux camps prenait peur. L'établissement d'une Commission socialiste internationale, qui allait par la suite recueillir des adhésions de plus en plus nombreuses au Mouvement de Zimmerwald, était un pas en avant, de rupture avec la seconde Internationale, même si les initiateurs déclaraient ne vouloir "se substituer au secrétariat international" et la "dissoudre aussitôt que ce dernier pourra remplir à nouveau sa mission". En France, la création par les lecteurs de "La Vie Ouvrière" et de la "Nache Slovo" en novembre 1913 d'un comité pour la reprise des relations internationales, est une conséquence directe, positive, de la Conférence.
La conférence fut un révélateur important de l'état des forces en présence :
- une droite représentée par les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, les syndicalistes et les députés allemands, les Italiens et les Suisses, et prête à toutes les concessions avec le social-chauvinisme. Elle exprimait un centrisme de droite qui révéla, sur la question de la révolution et non plus de la "paix", dans les années à venir, son caractère contre-révolutionnaire en 1917 et 1919; -un centre, orienté vers la gauche, poussé à la conciliation par indécision et manque de fermeté sur les principes. Trotsky, les délégués du groupe "Die Inter- nationale", ceux des partis balkaniques et polonais traduisaient les hésitations de ce centre ;
- la Gauche de Zimmerwald, regroupée autour des bolcheviks, des Scandinaves, de Radek, de Winter (représentant d'un groupe en Lettonie lié aux bolcheviks), affirmait avec clarté et sans hésitation la nécessité de la lutte pour la révolution, consciente de plus en plus que la révolution et non la lutte contre la guerre serait la ligne de partage. "Guerre civile et non pas union sacrée, voilà notre devise. Il est du devoir des partis socialistes et des minorités oppositionnelles au sein des partis devenus social-patriotes d'appeler les masses ouvrières à la lutte révolutionnaire contre les gouvernements impérialistes pour la conquête du pouvoir politique, en vue de l' organisation socialiste de la société. "([11] [23])
La lutte sans concession de la Gauche pour opérer un clivage dans les rangs centristes est très significative. Elle montre que la lutte des révolutionnaires amène inévitablement à une décantation ; que les forces ne sont pas figées : sous la pression de la lutte de classe et des avant-gardes marxistes, une crise se produit qui entraîne une partie des hésitants sur la voie révolutionnaire. Le combat politique, comme volonté, est une force historique consciente qui opère la sélection la plus impitoyable. A l'heure des choix historiques, il est impossible de rester longtemps dans le marais.
Pour la gauche, il s'agissait, tout en adhérant au Mouvement de Zimmerwald, de garder l'autonomie d'action et de se compter dans un organisme, qui tout en participant à la Commission socialiste internationale, symbolisa le drapeau de la future Internationale : le "Bureau permanent de la gauche zimmer-waldienne" composé de Lénine, Zinoviev et Radek, fut chargé de mener son propre travail à l'échelle internationale.
L'attitude de la Gauche de Zimmerwald est pleine d'enseignements pour les révolutionnaires d'aujourd'hui. Pour la Gauche, tout en dénonçant impitoyablement les oscillations centristes, il ne s'agissait pas de proclamer artificiellement la nouvelle Internationale, mais de la préparer. La préparer) cela passait par la rupture nette avec le social-patriotisme, et donc par l'établissement de critères aux conférences excluant ce courant passé à la bourgeoisie.
En deuxième lieu, cela supposait une condamnation absolue de toute forme de pacifisme, professé par les centristes qui ne recherchaient rien de moins que la conciliation avec le social-chauvinisme et le retour à la IIe Internationale d'avant 14. Le chemin de la révolution ne pouvait passer que sur le corps du pacifisme. Comme l'affirmait Gorter dès octobre 1914 dans sa brochure "L'impérialisme, la guerre mondiale et la social-démocratie" :"Le mouvement pacifiste est la tentative que sont en train de faire la bourgeoisie, les réformistes et les radicaux, à L'heure où le prolétariat se trouve confronté au choix entre impérialisme et socialisme, pour le pousser vers l'impérialisme. Le mouvement pacifiste c'est la tentative de l'impérialisme de la bourgeoisie contre le socialisme du prolétariat." Ainsi la seule alternative n'était pas guerre ou paix mais guerre ou révolution. Seule la révolution pourrait mettre fin à la guerre, comme le montra 1917 en Russie et 1918 en Allemagne.
En troisième lieu, sur le plan pratique, il s'agissait de constituer des partis marxistes indépendants du centrisme, sur des bases réellement révolutionnaires. Comme l'affirmait le groupe "Arbeiterpohtik" (Gauche de Brème) -soutenu par les bolcheviks- "la scission (à l'échelle nationale et internationale) [est] non seulement inévitable mais une pré condition l'une réelle reconstruction de l'Internationale, l'une nouvelle croissance du mouvement ouvrier prolétarien" ("Unité ou scission du Parti ?",Arbeiterpolitik, n° 4-8 et 10, 1916).
Cette lutte de la Gauche zimmerwaldienne ne fut pas sans porter ses fruits. Sur la lancée d'une forte reprise de la lutte de classe internationale, la conférence de Kienthal (en mars 1916) s'orienta nettement plus à gauche. Déjà la circulaire d'invitation de la Commission socialiste internationale (C.S.I.) affirmait en février 1916 une nette rupture avec la IIe Internationale : "Toute tentative de ressusciter l'Internationale par une amnistie réciproque des chefs socialistes compromis, persistant dans leur attitude de solidarité avec les gouvernements et les classes capitalistes, ne peut être en réalité que dirigée contre le socialisme et aura pour effet de briser le réveil révolutionnaire de la classe ouvrière."([12] [24])
Enfin, la résolution de la même CSI à Kienthal en avril 1916 marquait une nette rupture avec la phraséologie pacifiste ; il s'agissait maintenant "d'attiser l'esprit de mécontentement et de protestation des masses ; de les éclairer dans le sens du socialisme révolutionnaire, afin que les étincelles et les tisons de révolte se confondent en une puissante flamme de protestation active des masses et que le prolétariat international -conformément à sa mission historique- accélère l'accomplissement de sa tâche et amène la chute du capitalisme qui seule peut libérer les peuples." ([13] [25])
Certes il y avait -malgré la croissance de la gauche qui avait plus de délégués qu'à Zimmerwald- encore une grande aile droite dans le mouvement zimmerwaldien. Mais il s'agissait d'un grand pas en avant vers la nouvelle Internationale. Comme le soulignait Zinoviev, au lendemain de Kienthal, "la deuxième conférence de Zimmerwald constitue indiscutablement un progrès, c'est un pas en avant. L'influence de la Gauche s'est trouvée beaucoup plus forte que dans le premier Zimmerwald. Les préjugés contre la Gauche se sont affaiblis à présent, il y a plus de chances qu'il n'y en eut après Zimmerwald pour que l'affaire tourne ainsi à l 'avantage des révolutionnaires, du socialisme. " ("Contre le Courant", tome 2, Maspéro, 1970). "Pas d'illusions/'; concluait néanmoins Zinoviev.
"Plus d'illusions!", "L'ennemi principal se trouve dans notre propre pays" (Liebknecht) ; ces mots d'ordre trouvaient un écho pratique par le développement de la lutte de classe en 1917 dans les plus grands pays impérialistes : en Allemagne, avec des grèves gigantesques dans le Reich ; en Italie, à Turin où les ouvriers s'affrontaient les armes à la main à l'armée ; et surtout en Russie, où éclatait la révolution, prodrome de la révolution mondiale. C'est la question de la révolution qui, d'autre part, entraînait la scission dans les partis. Au printemps 1917 se formait en Allemagne le parti des Indépendants (USPD), au sein duquel l'Union spartakiste constituait une fraction ([14] [26]) ; en Italie se formait la fraction de Bordiga ; en Russie la révolution poussait les "centristes" de Zimmerwald -menchéviks officiels et socialistes-révolutionnaires de droite (à l'exception du groupe de Martov et des S.R. de gauche) dans le camp de la contre-révolution. En France, où triomphait pourtant l'idéologie nationaliste la plus crue, la minorité -composée elle-même d'une majorité de partisans de Longuet ("longuettistes"), centriste, et d'une petite minorité révolutionnaire- était sur le point de devenir la majorité face à la direction social-patriote en 1918.
La rupture avec les éléments centristes se posait avec netteté, comme condition de la naissance de la IIIe Internationale. Si cette rupture était valable théoriquement, sa réalisation a nécessité plusieurs années et passait par un nécessaire éclatement de ce courant. Que ce processus devrait durer plus longtemps que prévu, aucun révolutionnaire, dans le feu de la Révolution russe, ne pouvait l'envisager, face aux tâches de l'heure. C'est pourquoi les bolcheviks, et Lénine surtout, les Linksradikalen de Brème et les partisans de Gorter, étaient portés à accélérer la liquidation du Mouvement de Zimmerwald.
La position de Lénine s'expliquait en fait par l'orientation des centristes mencheviks et socialistes-révolutionnaires vers le camp capitaliste. D'autre part, la majorité centriste de Zimmerwald était prête à céder aux sirènes des sociaux-patriotes de différents pays qui projetaient une conférence à Stockholm au printemps 1917, dans le but d'entraîner la Russie révolutionnaire dans la guerre. En réalité, une conférence se déroula bien à Stockholm, les 5-7 septembre 1917, mais ce fut la troisième (et dernière) conférence de Zimmerwald. Les bolcheviks, mencheviks internationalistes -les mencheviks se retirèrent avant la fin-, les indépendants et spartakistes avaient envoyé leurs délégués. Contrairement aux craintes des bolcheviks, la Gauche était en majorité dans la conférence. Celle-ci publia un manifeste appelant à une grève internationale contre la guerre et soutenant la révolution russe. Il concluait de façon frappante par ces mots : "Ou la révolution tuera la guerre ou la guerre tuera la révolution." ([15] [27])
La présence des bolcheviks à cette ultime conférence était un désaveu de fait de la position de Lénine en avril 1917 de quitter -selon ses mots "l'organisation pourrie de Zimmerwald" pour fonder la IIIe Internationale. La thèse de Lénine fut rejetée à la fin de 1917 par le comité central du parti bolchevik, à l'instigation de Zinoviev. Il fallait constater que malheureusement la thèse de Lénine de fonder rapidement de nouveaux partis et l'Internationale, tout à fait juste comme perspective, était encore prématurée, en l'absence d'une révolution en Allemagne, et de la formation de réels partis communistes indépendants, ayant rompu dans la plus grande clarté avec le centrisme impénitent, après avoir fait éclater le courant centriste. Il fallut encore attendre, compte tenu de la lente maturation de la conscience révolutionnaire du prolétariat, un an et demi, un an et demi de batailles révolutionnaires, pour que fût fondée l'Internationale communiste (mars 1919). Zimmerwald n'avait plus de raison d'être et fut dissoute officiellement par le congrès. La nécessaire décantation,passant par la scission, s'était en partie réalisée: une partie des Zimmerwaldiens adhérait à l’IC; le reste -une partie des indépendants et des centristes- s'unissait aux sociaux-patriotes "utilisant la bannière de Zimmerwald au profit de la réaction".La déclaration des participants de gauche (Zinoviev, Lénine, Trotsky, Platten et Racovski) pouvait conclure : "Les conférences de Zimmerwald et de Kienthal eurent leur importance à une époque où il était nécessaire d'unir tous les éléments prolétariens décidés, sous une forme ou une autre, à protester contre la boucherie impérialiste. Mais il pénétra dans les groupements de Zimmerwald, à côté d'éléments nettement communistes, des éléments "centristes" pacifistes et hésitants. Le courant communiste s'est renforcé dans toute une série de pays et la lutte contre les éléments du centre qui empêchent le développement de la révolution socialiste est devenue maintenant une des tâches les plus urgentes du prolétariat révolutionnaire. Le groupement de Zimmerwald a fait son temps. Tout ce qui était véritablement révolutionnaire dans le groupement de Zimmerwald passe et adhère à l'Internationale communiste. " ([16] [28])
Ainsi, malgré ses faiblesses, le Mouvement de Zimmerwald a eu une importance décisive dans l'histoire du mouvement révolutionnaire. Symbole de l'internationalisme, bannière du prolétariat dans sa lutte contre la guerre et pour la révolution, il a été le pont indispensable entre la Ile et la IIIe Internationales. Il a posé, sans pouvoir la résoudre, la question du regroupement des forces révolutionnaires dispersées par la guerre.
Aujourd’hui à 70 années de distance, les leçons de restent toujours fondamentales pour le révolutionnaire. Elles le sont dans la les révolutionnaires comprennent la différence historique entre aujourd'hui et 1915 :
a) Alors que la guerre impérialiste est une donnée permanente du capitalisme décadent, sous forme généralisée ou localisée, les leçons de Zimmerwald restent bien vivantes aujourd'hui.
Dans les guerres locales, qui en permanence touchent les pays du tiers-monde -par exemple la guerre actuelle Irak-Iran, les révolutionnaires de ces contrées comme ceux du monde entier ont le devoir de lutter énergiquement contre la guerre impérialiste. Pour cela, comme leurs prédécesseurs du mouvement de Zimmerwald, ils doivent appeler à la fraternisation des soldats des deux camps et oeuvrer, dans la classe ouvrière, à la transformation de la guerre impérialiste en guerre de classe. Leur activité est indissociable de la lutte de classe du prolétariat des grands pays impérialistes pour la révolution mondiale.
b) Comme à Zimmerwald, le regroupement des minorités révolutionnaires se pose aujourd'hui de façon brûlante. Mais il se pose dans des conditions qui sont heureusement différentes : le cours actuel n'est pas un cours vers la guerre généralisée ; le cours de lutte de classe dans les grands pays industrialisés conduit à des affrontements de classe décisifs, dont l'enjeu est la marche vers la révolution et le renversement du capitalisme. Face aux enjeux actuels la responsabilité historique des groupes révolutionnaires est posée. Leur responsabilité est engagée dans la formation du parti mondial de demain, dont l'absence aujourd'hui se fait cruellement sentir. Le regroupement des révolutionnaires ne peut être une agglomération de tendances éparses. Il est un processus organique, sur la base des acquis de la Gauche communiste, dont l'aboutissement nécessaire est la formation du parti. La reconnaissance de la nécessité du parti est la pré condition d'un véritable regroupement. Cette reconnaissance n'a rien de platonique, à la manière de diverses sectes "bordiguistes", mais se base avant tout sur un réel engagement militant dans la lutte de classe actuelle.
c) Sur la base de la reconnaissance de la nécessité du parti et d'un engagement militant, les conférences internationales des groupes et organisations se revendiquant de la Gauche communiste sont des étapes décisives du regroupement des révolutionnaires. L'échec des premières tentatives de conférences (1977-80) ([17] [29]) n'invalide pas la nécessité de tels lieux de confrontation. Cet échec est relatif : il est le produit de l'immaturité politique, du sectarisme et de l'irresponsabilité d'une partie du milieu révolutionnaire qui paie encore le poids de la longue période de contre-révolution. Les conférences passées ont été et resteront un moment important dans l'histoire du mouvement 'révolutionnaire actuel. Elles ont constitué un premier pas, bien que limité, vers le regroupement. Demain, de nouvelles conférences des groupes se revendiquant de la Gauche se tiendront : elles devront se revendiquer des conférences passées de 1977-80, mais aussi de façon plus générale des conférences ou congrès qui ont déterminé l'existence du mouvement révolutionnaire. Sans être de "nouveaux Zimmerwald" ([18] [30]), les conférences internationales futures devront travailler dans un esprit "zimmerwaldien", celui de la Gauche : toute conférence n'est pas un peu de bavardage mais engage, implique de façon militante, par les prises de positions, manifestes, résolutions, les groupes présents.
d) Toute l'histoire du mouvement prolétarien montre une profonde hétérogénéité. Il est nécessairement divisé, compte tenu de son immaturité mais aussi de la pression de l'idéologie dominante, en différentes tendances.
Moins que tout autre, le courant du centre ("centrisme") n'est un courant politique homogène. D'où ses constantes oscillations entre les positions communistes et un opportunisme plus ou moins grand. Les groupes actuels qui subissent ces oscillations, voire se trouvent dans un marais anarchisant ou contamines par des positions gauchistes, ne sont pas des groupés bourgeois. Ces groupes, pour être plus ou moins éloignés chacun -selon leur histoire- du pôle révolutionnaire le plus cohérent, n'appartiennent pas au camp du capital. En dépit de leurs hésitations, confusions, opportunisme, ils ne sont pas fatalement perdus pour la révolution. La fermeté théorique et politique des groupes révolutionnaires d'avant-garde -et particulièrement le CCI aujourd'hui- est absolument cruciale pour le développement de tout le milieu prolétarien. Il n'y a pas d'évolution fatale, de déterminisme absolu. Comme Zimmerwald l'a montré, des groupes révolutionnaires qui subissent les oscillations centristes (ceux de Trotsky et de Rosa Luxemburg, par exemple) peuvent par la suite pleinement s'engager dans un regroupement révolutionnaire, sous la pression de l'avant-garde la plus claire et intransigeante. Au fur et a mesure que l'histoire s'accélère s'approchant des dénouements décisifs, les éléments ou groupes qui barbotent dans le marais, sont obligés de choisir leur camp, au prix d'un éclatement, voire de leur - passage dans le camp ennemi. A cet égard, l'histoire des mencheviks et des indépendants en 1917 et 1919 est riche d'enseignements.
Pour le mouvement révolutionnaire actuel, Zimmerwald n'est pas une simple date anniversaire. Il est aujourd'hui comme hier le drapeau des internationalistes. Mais dans des conditions différentes de 1915, les militants communistes sont aujourd'hui engagés dans la lutte de classe montante, sans laquelle ne peuvent se poser les conditions du triomphe de la révolution. Le regroupement des révolutionnaires se fera dans la seule perspective possible de transformer la crise mondiale en une lutte pour la révolution mondiale. Celle-ci est la condition préalable pour empêcher la possibilité d'une troisième guerre mondiale, dont le résultat ne peut être que la destruction de l'humanité, et donc de la perspective du communisme.
Ch.
[1] [31] Cité par Rosmer : "Le mouvement ouvrier pendant la guerre"
[2] [32] Cf. "Contre le Courant", col. Maspéro (1970)
[3] [33] Sur la question du centrisme, se reporter aux articles de la Revue Internationale n° 42
[4] [34] Cf. Liebknecht : "Militarisme, guerre et révolution", Maspéro (1970)
[5] [35] Cf. Humbert-Droz:"L'origine de l'Internationale communiste (de Zimmerwald à Moscou)", col. La Baconnière ( 1968)
[6] [36] Cf. Rosmer : "Le' mouvement ouvrier pendant la guerre" (1936)
[7] [37] Cf. Humbert-Droz, op. cit.
[8] [38] Cité par Rosmer et Humbert-Droz
[9] [39] Cf. Humbert-Droz
[10] [40] Cf. Humbert-Droz
[11] [41] Lénine, Zinoviev, "Contre le Courant",
[12] [42] Cités par Humbert-Droz
[13] [43] Cités par Humbert-Droz
[14] [44] Plus tard, Franz Mehring, l'un des principaux dirigeants spartakistes, devait reconnaître, avec d'autres militants, que l'adhésion à l'USPD avait été une erreur : "Nous nous sommes trompés sur un seul point : c'est d'avoir en effet rallié l'organisation du Parti des Indépendants après sa fondation -tout en conservant bien sûr l 'autonomie de nos positions- dans l'espoir de le faire progresser. Nous avons dû renoncer à cette espérance." (Lettre ouverte aux bolcheviks du 3 juin 1918, citée dans "Dokumente und Materialien Zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung", tome II, Berlin, 1958).
[15] [45] Cités par Humbert-Droz
[16] [46] Cf. "Premier congrès de l'Internationale communiste", E.D.I. (1974)
[17] [47] Les procès-verbaux et les textes à ces conférences ont été publiés par le "Comité technique" et sont disponibles (CCI-RI, PCI-Battaglia, CWO)
[18] [48] En 1976, Battaglia comunista voulait appeler à un Zimmerwald bis...contre l'eurocommunisme des PC voués à la "social démocratisation" . ; une façon de transformer un symbole révolutionnaire en farce !
Nous avons déjà présenté dans cette revue le COLLECTIF COMMUNISTE ALPTRAUM du Mexique (REVUE INTERNATIONALE N° 40). Nous y avions publié les thèses par lesquelles les camarades du C.C.A. se situaient et se présentaient au milieu révolutionnaire et au prolétariat international. Les thèses ne constituaient pas la plateforme d'un groupe politique prolétarien. Le C.C.A. n'est pas encore un groupe politique constitué, mais un "collectif" en évolution et en pleine clarification politique. Les positions qui étaient présentées dans ces thèses s'inscrivaient sans doute possible dans le camp révolutionnaire.
En particulier, les camarades rejetaient tout nationalisme et tout mouvement de lutte de libération nationale.
Salut à COMUNISMO ! C'est avec joie et enthousiasme que nous voulons présenter ici le premier numéro de la revue semestrielle du Collectif Communiste Alptraum du Mexique : Comunismo.
Comunismo paraît au moment où l'histoire connaît une terrible accélération de par l'accentuation de la crise économique et par l'existence d'une troisième vague internationale de lutte d'un prolétariat international qui n'accepte pas la misère et la barbarie croissantes du capitalisme.
La publication de Comunismo et l'existence d'articles sur la situation de la lutte de classe tant au Mexique qu'au niveau international sont la preuve d'un souci militant d'intervention dans la lutte de classe. C'est la preuve de la compréhension croissante des camara-du CCA du rôle actif des révolutionnaires dans le développement de la lutte de classe et de la perspective de la révolution prolétarienne. Comunismo N° l et le surgissement d'un petit milieu révolutionnaire au Mexique est aussi la preuve que l'heure n'est pas à la dispersion et à la disparition des énergies révolutionnaires comme dans les années de contre-révolution , mais bien au contraire au surgissement et au regroupement de nouvelles forces partout dans le monde, dans le cadre d'un cours historique au développement de la lutte de classes et aux affrontements de classes, face à l'alternative historique que nous impose le capitalisme : socialisme ou barbarie.
L'apparition d'une nouvelle voix prolétarienne en Amérique Latine est un pas important pour le prolétariat international. Historiquement, économiquement, politiquement et géographiquement, le Mexique tient une place centrale sur le continent américain ; et le prolétariat y est appelé à jouer un grand et difficile rôle dans la généralisation et l'unification du combat de classe entre le prolétariat des U.S.A. et celui d'Amérique Latine.
La volonté politique d'intervention des camarades du C.C.A.dans la lutte de classe s'accompagne d'un effort de réappropriation historique et de débat avec le milieu révolutionnaire international :
- c'est tout à l'honneur des camarades de reprendre le nom de la publication des années 30 du Groupe des Travailleurs Marxistes du Mexique dont nous avons déjà publié des textes dans cette revue (Nos 10, 19 et 20). Rappelons que le G.T.M. était en contact avec la Fraction Italienne et la Gauche Communiste Internationale. Comunismo N°1 contient un texte de 1940 dénonçant la guerre impérialiste et l'antifascisme ;
- les camarades du C.C.A. publient une série de textes de discussion avec le Bureau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR) et nous promettent leur réponse a notre critique de leurs thèses dans le prochain numéro.
QUELQUES CRITIQUES
C'est donc un bilan positif que nous tirons de l'évolution et des discussions qu'ont menées les camarades du C.C.A. depuis plus de quatre ans avec le milieu révolutionnaire international. Alors, le lecteur sera peut-être surpris de nous voir maintenant adresser des critiques aux camarades après tant d'éloges. Mais l'activité révolutionnaire est ainsi faite qu'elle exige la discussion, la contradiction et la critique pour pouvoir se développer. Dans la mesure où nos critiques sont situées à leur place, c'est-à-dire dans le cadre d'une évolution et d'une dynamique positive tant de la part des camarades que de la situation historique actuelle, elles peuvent être à leur tour un facteur dynamique et actif dans la discussion et la clarification politiques.
Groupe en évolution, le C.C.A. n'a pas encore des positions politiques clairement définies et arrêtées. Il n'est donc nullement étonnant de trouver des positions contradictoires entre les différents articles, voire dans les articles mêmes. Nous voulons en relever deux ici. Deux qui renvoient à des questions de première importance. Nous n'allons pas développer notre position. Nous voulons juste avertir les camarades des contradictions et des dangers qui, à notre avis, peuvent les guetter s'ils n'y prennent garde.
1) Les camarades restent des plus vagues et des plus flous sur l'entrée en décadence du capitalisme. Ils considèrent "que le système se trouve en décadence" et que nous "pouvons situer le début de la décadence globale du système capitaliste à partir de 1858". Affirmation pour le moins originale que nous avons rapidement critiquée sur le plan "économique" dans la Revue Internationale" n°40.
Nous voulons souligner ici les contradictions dans lesquelles les camarades risquent de s'enfermer. Leur affirmation sur "1858" reste abstraite et sans aucune référence historique. Mais dès qu'ils sont amenés à fonder les positions politiques de classe qu'ils défendent, dès qu'ils sont obligés de défendre dans les discussions leur position juste sur le cours historique et le développement de la lutte de classe (voir la réponse au BIPR dans Comunismo) ils ne se réfèrent plus à 1858, mais à la rupture historique que constitue 1914 et la première guerre mondiale qui marque le passage du capitalisme dans sa phase de décadence "par sa situation irréproductible et unique dans l'histoire..." selon les propres termes du C.C.A.
Et ne croyez pas que cette question ne concerne que des historiens pointilleux sur les dates, ni qu'elle constitue une question théorique en soi sans implications pratiques pour les révolutionnaires. La reconnaissance et la compréhension de la fin de la période historiquement progressiste du capitalisme et son entrée en déclin sont à la base de la formation de la IIIème Internationale sur les ruines de la IIème Internationale morte en 1914. Elles fondent la cohérence de l'ensemble des positions de classe que les camarades partagent avec le CCI. Et en particulier la dénonciation des syndicats comme organes de l'Etat capitaliste au 20ème siècle et des mouvements de libération nationale comme moment des antagonismes inter-impénalistes aujourd'hui.
2) Deuxième point que nous voulons soulever. Les contradictions des camarades dans leur effort de clarification sur la question des organisations et du parti politiques du prolétariat. Les camarades pensent que "la question de l'organisation des révolutionnaires et la constitution du parti politique du prolétariat sont des aspects centraux de toute réflexion théorique-politique qui essaie de se situer dans une perspective communiste". Nous sommes d'accord.
Mais du coup les camarades - pour le moins dans ce numéro de Comunismo- ont tendance à reprendre tels quels les thèses et les textes de l'Internationale Communiste et de Bordiga sans esprit critique et sans référence aux différents apports des fractions de gauche sur cette question. Camarades du C.C.A., vous risquez de tomber dans les erreurs du bordiguisme :
- en affirmant à tort l'invariabilité du programme communiste (cf. Revue Internationale n°32). Nous nous contenterons de réaffirmer l'unité et la continuité historiques du programme communiste. Ce qui ne change pas, ce qui est invariable c'est le but : la destruction du capitalisme et l'avènement du communisme. Les moyens et les implications immédiats, eux, varient, changent et sont enrichis par l'expérience même de la lutte de classe, du prolétariat. Pour ne donner que deux exemples de ces enrichissements : l'impossibilité pour le prolétariat de s'emparer de l'Etat bourgeois pour l'utiliser à ses fins révolutionnaires et la nécessité de le détruire pour imposer sa dictature de classe est la leçon principale que tirèrent Marx et Engels de la Commune de Paris contrairement à ce qu'ils avaient exprimé auparavant ; l'impossibilité d'utilisation par le prolétariat du syndicat dans la période de décadence contrairement au 19ème siècle.
C'est Bordiga et ses "héritiers" qui ont développé dans les années 40 et 50, contre les idées que le marxisme était dépassé, l'idée poussée jusqu'à l'absurde de l'invariance du programme communiste depuis 1848, depuis la première édition du Manifeste Communiste. Au contraire, c'est justement une des forces de la fraction italienne de la Gauche Communiste - avec laquelle était en rapport et en accord le GTM du Mexique dont se revendiquent les camarades du C.C.A. -d'avoir su passer au crible de la critique la vague révolutionnaire des années 1917-23 et les positions de la IIIème Internationale ;
- en reprenant telle quelle la citation de Bordiga (I1 Soviet, 21 septembre 1919) :"Tant qu'existe le pouvoir bourgeois, l'organe de la révolution est le parti ; après la liquidation du pouvoir bourgeois, c'est le réseau des conseils ouvriers". Là, Bordiga commet une erreur en confondant les organisations politiques du prolétariat dont le rôle sera sans aucun doute plus important après la prise du pouvoir par le prolétariat, d'avec les organisations unitaires de la classe que sont les conseils ouvriers existant sur la base des assemblées regroupant tous les ouvriers ; et ces "soviets (les conseils) sont les organes de préparation des masses à l'insurrection et, après la victoire, les organes du pouvoir." (Trotsky, Histoire de la Révolution Russe). Camarades du C.C.A., cette vision de Bordiga et du bordiguisme d'une "invariance du programme" et d'un parti pouvant se substituer à la classe ouvrière mène aujourd'hui soit à la sclérose, soit au néant, soit à la contre-révolution comme l'a illustré l'évolution récente du courant "bordiguiste".
LE REGOUPEMENT DES REVOLUTIONNAIRES.
La publication de Comunismo et le développement d'un petit milieu révolutionnaire autour du C.C.A., aussi faible soit-il, confirme la possibilité d'apparition et de regroupement d'éléments révolutionnaires dans le monde entier, y compris dans les pays du "Tiers-Monde". Mais ' pour cela, les éléments révolutionnaires doivent rompre clairement, nettement et sans hésitation avec le "tiers-mondisme", avec tout type de nationalisme et le gauchisme. C'est à ce prix qu'ils pourront développer une réelle clarification politique et une réelle activité révolutionnaire. C'est ce qui constitue la force de Comunismo.
Les organisations politiques du prolétariat déjà existantes (principalement situées en Europe) doivent être très fermes sur cette indispensable rupture avec tout nationalisme si elles veulent assumer la tâche de pôle de référence et de regroupement au niveau international, si elles veulent participer et aider au surgissement d'éléments et de groupes révolutionnaires. C'est une des tâches essentielles que le CCI s'est toujours donnée et qu'il essaie de remplir avec ses faibles forces : "concentrer les faibles forces révolutionnaires dispersées dans le monde est aujourd'hui, dans cette période de crise générale, grosse de convulsions et de tourmente sociales, une des tâches les plus urgentes et les plus ardues qu'affrontent les révolutionnaires" (Revue Internationale n°1, avril 1975).
C'est dans ce sens que le CCI aidera autant qu'il le peut les camarades du C.C.A. dans leur effort militant d'intervention dans la lutte de classe et dans leur volonté de débat dans le milieu révolutionnaire. L'accomplissement de ces tâches par Comunismo permettra le développement d'un milieu révolutionnaire au Mexique et surtout, à terme, - et là est le plus împortant- une réelle présence politique du prolétariat. Pour cela Comunismo est l'instrument indispensable dont avait besoin le prolétariat au Mexique. Longue vie à Comunismo !
CCI
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